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Gatcchisme de Malines. 5« édition, Malines

Enfin, le transformisme des institutions, des mœurs et des croyances, achève de mettre en lumière le caractère local, transitoire, relatif, des systèmes métaphysiques ou religieux.

' Que Ton enseigne donc simplement, sans commentaires inutilement agressifs, l'histoire du monde, l'histoire de la terre, l'histoire de la vie, l'histoire des sociétés : l'incompa tibilité qui existe entre les croyances au surnaturel — essence des religions positives — et les constatations des sciences expérimentales, éclatera pour tous ceux qui n'ont pas intérêt à la dissimuler.

Seulement, gardons-nous de l'oublier, la pénétration de cette propagande, si active soit-elle, trouvera fatalement ses limites dans l'obstacle que lui opposent les conditions économiques défavorables du prolétariat.

Aussi longtemps que la grande masse des hommes sera condamnée à vivre pour travailler, au lieu de travailler pour vivre, ce serait folie d'espérer des transformations décisives dans la mentalité générale.

C'est pour cette raison que Tanticléricalisme bourgeois se montre déplorablement superficiel, ou bien foncièrement hypocrite, lorsqu'il prétend libérer les esprits, en n'apportant que des modifications insignifiantes à l'organisation capitaliste actuelle.

Dans un état social où les classes possédantes ont intérêt à maintenir « une religion pour le peuple », où les enfants des travailleurs, lorsqu'ils vont à Técole,

n'y vont qu'un petit nombre d'années et n'y reçoivent qu'un enseignement rudimentaire, tout imprégné encore de cléricalisme, où la majorité des travailleurs euxmêmes n'échappent à l'isolement du travail agricole et du travail à domicile que pour connaître la servitude de la caserne ou l'esclavage de la fabrique, il est inévitable que les religions d'autorité subventionnées par l'Etat, ou soutenues par les riches, mais enracinées surtout dans la misère et l'ignorance des pauvres, soient en mesure de résister à toutes les attaques, d'échapper à toutes les réfutations.

Par conséquent, pour faire de Tanticléricalisme sérieux, il faut, avant tout, faire du socialisme.

On l'a dit, et redit, depuis Marx, mais il est de vieilles vérités toujours bonnes à redire, ce sont les révolutions dans les conditions matérielles de la vie, qui préparent et rendent possibles les révolutions dans les idées.

En résumé la formule du Congrès d'Erfurt a religion, affaire privée » doit être comprise en ce sens que le socialisme, en tant que parti, n'a pas h s'occuper des convictions religieuses de ses adhérents ; que, d'autre part, dans Tordre politique, les Eglises doivent être traitées, conformément au droit commun, comme des associations dépourvues de tout caractère public.

Par contre, cette formule ne signifie nullement que le socialisme doive se désintéresser des questions phi-

losophiques et religieuses. Elle ne signifie pas non plus que, dans Tordre théorique, ses principes puissent se concilier avec ceux qui servent de fondement aux religions, ou plus précisément, aux religions d'autorité.

A première vue, cependant, on pourrait croire que la conciliation soit possible, et même facile, entre le socialisme, doctrine économique, et les religions, conceptions métaphysiques, pourvu que Ton circonscrive nettement les deux domaines.

Qu'est-ce, en effet, que le socialisme?

C'est — en se plaçant exclusivement au point de vue économique — le mouvement du prolétariat, mouvement de révolte contre Texploitation capitaliste, qui a pour but de réaliser l'appropriation collective, ou communiste, des moyens de production.

Qu'est-ce que la religion, au sens strict que nous avons donné à ce mot?

C'est la croyance au surnaturel, à l'intervention d'un être transcendant, d'un Dieu personnel, extérieur au monde, dans le gouvernement du monde et, spécialement, dans les affaires humaines.

Or, si l'oQ confronte ces définitions, il n'apparaît pas, tout d'abord, qu'il y ait incompatibilité entre la croyance au surnaturel et les revendications socialistes.

Ce sont là des faits appartenant à deux ordres différents. On peut croire au surnaturel, à l'intervention de la Providence dans leâ affaires humaines et avoir la

conviction que révolution sociale actuelle tend au collectivisme.

On peut accepter intégralement les théories collectivistes et admettre, en môme temps, le libre arbitre, l'immortalité de Tâme, l'existence d'un Dieu personnel.

Mais, nous Tavons vu, les religions d'autorité, et, en première ligne, la religion catholique, ne se bornent pas à des affirmations d'ordre métaphysique. Elles ont la prétention d'en faire découler des règles morales, des conceptions sociales déterminées.

« Du monde religieux — dit DonosoGortès — l'ordre pénètre dans le monde moral, et, du monde moral, dans le monde politique. Le Dieu catholique, créateur et conservateur de toutes choses, a assujetti toutes choses au gouvernement de sa providence. Tout pouvoir vient de Dieu, dit saint Paul. Non est potestas^ nisi a Deo * ».

D'autre part, s'il est vrai que le socialisme a pour but spécifique de réaliser l'appropriation collective ou communiste des moyens de production, il n'est pas moins certain que cette transformation radicale des conditions économiques entraînerait des transformalions corrélatives dans toute la superstructure politique, juridique, religieuse de la société.

Aussi est-il naturel que ceux qui entendent maintenir intacte cette superstructure, qui ont conscience de la solidarité de toutes les formes du conservatisme, social,

l . DoNoso CoRTÊs, Essai sur le catholicisme, p. 30.

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politique, religieux, considèrent le socialisme comme leur pire ennemi et le représentent comme subversif, à la fois, de « la ipropriélé, de la famille et de la religion ».

Pour que cette dernière affirmation, toutefois, soit exacte, il faudrait, au lieu de dire « la propriété, la famille et la religion», se borner à dire : les formes actuelles de la propriété, de la famille et de la religion.

On ne saurait douter, certes, que si la propriété collective venait à se substituer à la propriété capitaliste, l'organisation de la famille, caractérisée aujourd'hui par Tinégalité juridique des sexes et l'indissolubilité légale du mariage (sauf le tempérament du- divorce), subirait des transformations profondes dans le sens de lajiberté et de l'égalité; mais cela ne toucherait en rien ù ce qu'il y a de permanent et d'essentiel dans l'orgaiiisalion familiale : les liens d'affection entre l'homme etlal femme, les parents et lo^ enfants seraient, au contraire, plus forts, si la famille cessait d'être l'organe de transmission des propriétés.

De mème^ dans une société d- hommes libres, politiquement et économiquement, l'organisation autoritaire et hiérarchique des Eglises, et, particulièrement, de l'Église catholique, apparaîtrait, selon toutes vraisemblances, comme uni anachronisme, un non-sens, une impossibilité; mais les problèmes qui se trouvent à la

racine de toute religion n'en subsisteraient pas moins.

Que Ton suppose, en effet, une société collectiviste, où la division des classes aurait disparu, où les travailleurs seraient pleinement affranchis de toute sujétion matérielle ou intellectuelle.

Si importante que soit pareille transformation, elle n'empocherait évidemment pas que, dans cette société, comme dans la société actuelle, les hommes continuent à se demander ce que c'est que la mort, ce que c'est que la vie?

Ceux-là seuls qui ne se rendent pas compte du caractère relatif de la scienee, de son incompétence pour nous apprendre quoi que ce soit sur Tessence des choses, peuvent avoir cette illusion que le progrès des connaissances sientifiques mettraient fin à cette ignorance philosophique, que Pascal décrivait naguère en; ces termes :

(( Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde, ni que moi-môme. Je suis dans une ignorance terrible de toutes choses. Je ne sais ce que c'est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie même de moi qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces dô l'univers qui m'enferment et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis placé plutôt en ce lieu qu'à un autre, ni pour-

quoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre m*est assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé et de toute celle qui me suit. Je ne vois que des infinités de toutes parts, qui m'enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu'un instant sans retour. Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir, mais ce que j'ignore le plus est cette mort môme que je ne saurais éviter. »

Aussi longtemps qu'il y aura des hommes, c'est-àdire des êtres réduits, par la constitution môme de leur esprit, à ne connaître que l'aspect phénoménal des choses, ces questions resteront posées.

Seulement, tandis qu'aujourd'hui, la plupart acceptent passivement les solutions que Tune ou l'autre Eglise leur propose, ou leur impose, tout fait prévoir que, dans une société affranchie, le sentiment religieux se dégagera, de plus en plus, des formes autoritaires qui sont le reflet idéologique de nos conditions politiques et sociales.

Nombre de gens, sans doute, dépourvus de tout mysticisme, convaincus de la stérilité des méditations sur l'au-delà, se contenteront du bonheur de vivre et attendront la mort, sans anxiété comme sans espérance.

I>'autres, au contraire, ne résisteront pas au besoin de former des hypothèses et, selon la pente de leur esprit, inclineront vers l'uu ou l'autre des systèmes

qui se partagent rhumanilé, depuis qu'il y a des religions OU des philosophies.

Mais tousseront d'accord pour reconnaître Timpossi-

bilité de donner à leur foi un fondement historique ou scientifique; ils auront conscience du caractère essentiellement subjectif de ces hypothèses et, par conséquent, ils renonceront à la prétention de les imposer h d'autres, comme des vérités certaines, comme des vérités absolues.

Cela ne veut pas dire, toutefois, que les croyances religieuses deviendront purement individuelles. Des

groupements religieux, ou si Ton préfère, des Eglises, pourront subsister et se fonder librement, entre ceux qui auront le même idéal, la même conception de la vie et du monde. Mais, il n y aura plus wie Eglise, et une religion, considérée comme la seule base possible de la morale et de la société.

Les individus pourront croire, ou ne pas croire à l'existence de Dieu ou à la vie future, mais c'est en dehors de ces notions, sans les nier ou sans les affirmer, que s'organisera la vie sociale ^

1. Dès à présent, au surplus, cette séparation de la vie sociale et de la vie religieuse tend à se réaliser. Mais, dans la société bourgeoise, préoccupée, à la fois, de résister aux empiétements des Eglises et de s'en servir comme moyen de gouvernement, la réalisation de l'idée laïque se heurte à des résistances tenaces, qui aboutissent aux compromis les plus ridicules entre rancienne religion d'Etat et la complète laïcité.

En Prusse, par exemple, le ministre des cultes, étant aussi le ministre de l'instruction publique, est « le ministre, à la fois, de la croyance et de l'incroyance » (Anton Menger.)

En France, en attendant la dénonciation du Concordat, c'est généra-

On peut donc appliquer mot pour mot au socialisme ce que Proudhon, dans son livre sur la Justice, disait de la Révolution :

« La Révolution, en écartant, avecle péché originel, l'hypothèse de Dieu, ne la nie pas en elle-même; interprète du droit social et de la raison scientifique, elle ne se croit pas qualité suffisante pour nier ou affirmer ce qui dépasse la raison et Texpérience. Restant dans la sphère des manifestations humaines, elle se borne à dire que Tidée de Dieu est étrangère à la morale humaine, qu'elle est môme nuisible à la morale; non que Dieu soit mauvais en soi, mais parce que son intervention dans les affaires do Thumanité n'y produit que du mal, par les conséquences, les abus, les superstitions et le relâchement qu'elle entraîne. »

Aussi longtemps, en effet, que persistent les inégalités artificielles qui dérivent du <;apitalisme et qui maintiennent, en l'aggravant, l'exploitation de l'homme par l'homme, la croyance en un Dieu personnel, imposée

lement un franc-maçon, ne croyant ni à Dieu, ni à diable, qui désigne les chefs de l'Eglise, au milieu de ces intrigues édifiantes qui ont fourni à Anatole France 1q sujet de V Anneau d'améthyste.

En Belgique, où la séparation des Eglises et de l'Etat existe, sauf en ce qui concerne les traitements, et où, par conséquent, le clergé échappe à tout contrôle, c'est aux frais de tous les contribuables, y compris les socialistes et- les 4ibres penseurs, qu'il mène son incessante campagne contre le socialisme et la libre pensée.

Dans la Gtande-Bretagne, TEtat, puritain en Ecosse, est antipuritain en Angleterre et laïque en Irlande.

Partout, en un mot, les derniers vestiges de l'Eglise nationale se mélangent, feous les formes les plus bizarres et le» plus incohérentes, aux institutions séculaires de l'E^t moderne. La religion n'est phis complètement affaire publique; elle n'est pas encore affaire privée.

aux masses par les Eglises, est, au point de vue social, une nuisance, car, sans agir efficacement sur les maîtres, elle contribue à consolider les privilèges déclasse, en les faisant pasâer pour conformes au plan providentiel.

Par contre, en régime socialiste, il n'y aurait plus de croyances dangereuses, comme il n'y aurait plus de philosophies subversives. Nul n'aurait intérêt, soit à les imposer, soit à les combattre. Chacun pourrait se faire sa religion, ou adhérer à la religion des autres, ou se passer de toute religion, sans que la société s'en émeuve ou que la morale s'en inquiète, puisque la société et la morale ne seraient plus fondées sur un principe métaphysique; et, devant la grande énigme du monde, les travailleurs, fiffranchis de toute sujétion matérielle, délivrés de toute ingérence cléricale, pourraient librement adopter les hypothèses ou les solutions qui leur paraîtraient les plus conformes aux aspirations de leur cœur ou aux exigences de leur raison !

Pow^ Lalla VANDERVELDE.

(( L'idéal est une fleur qui a ses racines dans les conditions matérielles de l'existence. (Proudhon.) »

Depuis que les « inlellecluels », sortant de leur atelier ou de leur cabinet de travail, ont découvert qu'il existe un prolétariat, capable de s'inléresser à autre chose que la question du pain quotidien, on parle beaucoup d'art pour tous, d'art pour le peuple, d'art du peuple.

Dans tous les pays de civilisation occidentale, sous des formes et des noms divers, on a créé des Sections (ïartj des Théâtres du peuple^ à^^s Universités populaires^ où la musique et la littérature alternent avec des cours scientifiques.

Jusqu'à présent, toutefois, les résultats de ces initiatives ne laissent pas d'être discutables. Beaucoup d'entre elles marquent plus de bonne volonté que de connaissance réelle des besoins à satisfaire, et, dans les

milieux socialistes on est fort divisé sur Taltitude à prendre vis-à-vis des artistes et des esthètes qui veulent « aller au peuple*. »

Certains socialistes manifestent le plus vif enthousiasme et nous parlent, comme d'une chose dès à présent possible, d'un « art socialiste », d'un art vraiment populaire.

D'autres, au contraire, restent méfiants et sceptiques. Ils craignent que les « préoccupations esthétiques » du prolétariat ne le détournent de préoccupations plus urgentes. Ils considèrent « l'art pour le peuple » et, à plus forte raison, « Tart du peuple » comme une décevante utopie, aussi longtemps que le régime économique actuel n'aura pas subi une radicale transformation.

G-est5.au fond, la même question, la même controverse que nous avons rencotitrée déjà, lorsqu'il s'agissait de la lutte contre l'alcoolisme, ou des rapports du socialisme et des religions.

• Pour lui donner une solution satisfaisante, il est nécessaire de définir, au. préalable, lesi relations, les liens de dépendance qui existent entre l'art et le régime économique, les conditions matérielles d'existence.

La réalité, même de cesiliens n'est pîus contestée aujourd'hui par ceux qui s'occupent des questions d'art

1. V.,, par exemple, la polémique de Dewinne et de Jules Destrée, dans Le Peuple, de Bruxelles, mai-juin i90o.

en se plaçant au point de vue scientifique.' Il ne faut nullement ôtre un marxiste orthodoxe pour admettre qu' « une forme donnée de Tart con^espond partout à une forme donnée de la production. »

C'est en partant de cette hypothèse initiale que, dans ses belles études sur les Débuts de lart, Grosse établit, par de multiples exemples, la corrélation, chez les, peuples primitifs, des occupations habiluelles et des premières manifestations esthétiques :

« Les modèles que les chasseurs ont empruntés à la nature — dit-il — sont, presque toujours des formes animaleset humaines. Ils choisissent donc les objets qui offrent pour eux le plus grand intérêt pratique^ Le chasseur primitif abandonne aux femmes le travail, inférieur à ses yeux, de compléter son menu par des plats d'origine végétale, dont il ne peut se passer entièrement; mais il ne s'occupe pas lui-même des plantesi Dans ces conditions, il est clair qu'il n'y a pas dans l'art ornemental des peuples chasseurs trace de formes végétales, formes qui se sontsi richement et si gracieusement développées chez les civilisés. Nous avons déjà dit que ce contraste a une signification très profonde. Le passage de l'ornement emprunté au monde animal, à l'ornement emprunté au monde végétal, est, en effet, le symbole du plus grand progrès qui se soit accompli, c'est-à-dire le passage de la chasse à l'agriculture.* »

1. Gro8se, Les Débuts de l'art, pp. llTetsuiv. ; Paris, Félix- Aloan, 1902.

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alisle » dos pb(5nodl

Celte interprétation « esthétiques les plus simples resle-t-elle vHluble, lorfr* qu'il s'ugit (le phénomènes compJoxes, comme cous que nous rencontrons dans les soci(5lés contemporaines?

Il serait, à coup sûr, ridicule de prétendre expliquer l'art d'un Beethoven ou d'un Wngner par ^influence immédiate du milieu économique. Mais, pour Aire moins directe, moins apparente, chez les peuples civilisés qui' chez les penplcs chasseurs étudiés par Grosse, la dépendance de l'art vis-à-vis des conditions nialérîellcs d'existence n'en est pas moins réelle.

Tout d'abord les artistes ne sont pas de purs esprits. Ils ne sont pas encore parvenus à vivre de l'air du temps. Le problème du pain quotidien se pose pour eux comme pour les autres mortels. Beaucoup sont des prolétaires, plus pauvres que les plus pauvres parmi les ouvriers manuels, et, par la force des choses, on doit trouver dans leur art quelque rellel de leur situation personnelle.

En second lieu, si la production des teuvrcs d'art est — sauf les cas de collaboration — un acte individuel, leur réalisation ou leur exécution, leur conservation, leur exposition, leur diffusion, exigent, dans l'immense majorité des cas, une action collective, un concours économique et social.

Si l'on fait abstraction des travaux de préparation et de documentation, qui peuvent exiger un matériel

d'étude considérable, il ne faut guère autre chose qu'un pinceau ou une plume pour peindre un tableau, écrire un poème, composer une symphonie. Seulement, une fois le tableau peint, le poème écrit, la symphonie composée, il faut, pour les faire connaître au public, que des hommes de tous les métiers interviennent, depuis les typographes qui impriment les partitions ou les livres, jusqu'aux architectes, aux ouvriers du bâtiment, aux électriciens, qui construisent, décorent ou éclairent les musées et les bibliothèques, les théâtres et les salles de concert.

Ne fût-ce qu'à ce point de vue, la production esthétique se rattache, par d'innombrables liens, à Tensemble de la production sociale.

Mais, outre ces liens extérieurs et, en somme superficiels, il existe, entre l'œuvre créée par l'artiste et le milieu économique dans lequel il vit, un rapport à la fois moins apparent, moins immédiatement tangible, et plus intime, plus profond, plus essentiel.

En effet, la création et la jouissance des œuvres d'art, ces deux aspects de la vie esthétique, ne sont possibles que dans les groupes sociaux où toutes les énergies ne sont pas absorbées par la lutte pour la vie, [»ar la nécessité de satisfaire les besoins physiques. Suivant le mot de Shakespeare, l'homme réduit au strict nécessaire est animal. Chez les individus, comme chez les peuples, l'art, qui a pour condition sine qiia

non une certaine somme de loisir, reste un luxe, aussi longtemps que le: loisir môme n'appartient pas à tout le monde.

C'est ce que montrent clairement les esthéticiens qui, suivant une méthode dont les biologistes, depuis longtemps, avaient donné l'exemple, ont étudié Tart dans ses expressions les plus simples, chez les peuples qui paraissent serapprocher le plus de l'état primitif.

<t Même chez les sauvages — dit Haddon — le loisir est essentiel pour • la culture de TarL On suppose trop souvent que tous les sauvages sont paresseux et ont du temps de reste en abondance, mais c'est bien loin d'être toujours le cas. Les sauvages font tout ce qui est nécessaire pour vivre ; c'est l'extra seulement qui reste pour Tamusement, Testhétiqueou la religion ; et, alors même qu'il y a beaucoup de temps pour ces dernières choses, il ne s'ensuit pas qu'il y ait un superflu d'énergie équivalent. L'homme blanc qui a entraîné ses facultés et qui déborde d'énergie, est porté à taxer de paresseceux qui n'ont pas le môme entraînement. Dans le cas de la Nouvelle-Guinée Britiannique, il apparaît à l'évidence que l'art fleurit lorsque la nourriture est abondante. D'une maniière générale^ on est eui droit de dire que tant valent les hommes, tant vaut l'art et que la capacité esthétique d'umpeuple dépend des conditions favorables du milieu; \ »

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