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Rapport Massé, 1904, n« 1203, p

RÉSUMÉ ET CONCLUSIONS 2o9

fort suivies; seulement, ici encore, le public se composait de bourgeois, bien plus que d'ouvriers*.

Il est vrai que le prix des places était trop élevé, peutêtre, pour des bourses ouvrières ; mais pareille explication ne peut suffire à elle seule, car, nous lavons vu, cette prépondérance de l'élément petit bourgeois se manifeste également dans les Universités populaires ou les Sections d'Art.

En réalité si les ouvriers s'abstiennent, alors même que les programmes sont bien choisis — ce qui n'arrive pas toujours — c'est souvent pour d'autres motifs que l'élévation des prix : c'est par manque de loisii', c'est par insuffisance de culture, c'est par impossibilité physique d'ajouter la fatigue d'un travail intellectuel à la dépense de forces qui résulte du travail manuel. Par conséquent, nous en revenons toujours à ce point de vue fondamental : la question des représentations popu^ laires^ des théâtres du peuple^ des musées du soir, est inséparable de la question des salaires et des heures de travail.

1. Cf. Romain Rolland, « le théâtre du peuple », dans Les Cahiers de la Quinzaine, 4« cahier de la 5« série, p. 55 et suiv. Voici, notamment, ce qu'il dit, au sujet du 20" gala populaire, au Trianon :

« En fait, ce n'était pas le peuple qui remplissait la jolie salle du Trianon, c'était un public bourgeois, dont l'élégance eût fait envie à rOdéon. On me dira qu'il est souvent difficile de distinguer à son costume un ouvrier parisien d'un bourgeois. Je le veux bien; mais il m'est difficile de croire qu'un ouvrier se mette le soir en redingote et en chapeau de haut de forme pour aller au théâtre; or, cet uniforme de la bourgeoisie se voyait de l'orchestre aux galeries et jusqu'aux dernières places. Fait caractéristique, d'ailleurs : les places à 3 francs et à 2 fr. 50 étaient remplies; les places à 1 franc étaient presque vides. »

Aussi, les milliers d'hommes, souvent dépourvus de toute culture, qui combattent pour le salaire minimum ou pour la journée de huit heures dans les organisations syndicales ou les groupements politiques de la classe ouvrière, font-ils plus pour la cause deTart, pour Fémancipation des artistes, que tous les amateurs, les esthètes, les mécènes de la bourgeoisie.

C'est grâce à eux, grâce à tous ceux qui combattent pour le triomphe du socialisme dans Tordre matériel, que, de Taffranchissement économique du prolétariat, surgira la possibilité d'un art nouveau, ayant ses sources d'inspiration dans les profondeurs même du monde du travail.

Nous arrivons donc à cette conclusion que c'est seulement dans une société où la propriété et le loisir appartiendront à tous que l'art pour tous, ou, si Ton veut ne pas attacher à ces mots une signification étroite et littérale, Tart socialiste — comme on dit Tart chrétien et l'art païen — cessera d'être une espérance, pour devenir une réalité.

Certes, nous nous gardons bien de méconnaître que déjà la pensée socialiste ait pris corps dans des œuvres dignes d'admiration.

Il y aurait une étude intéressante à faire sur les œuvres qui ont été directement inspirées par le socialisme, depuis le temps oîi Félicien David composait des' chants pour les saint-simoniens de Ménilmon-

tant\ où Leconte de Lisle donnait ses premiers vers à la « Phalange » des fouriéristes ^, jusqu'à Tépoque contemporaine, aux dessins de Steinlen ou de Walter Crâne, aux poèmes d'Emile Verhaeren ou de William Morris.

A vrai dire, cependant, la plupart des œuvres que l'on appelle, un peu trop facilement des œuvres socialistes, expriment plutôt Thumanitarisme un peu vague d' « intellectuels » en révolte, que la pensée intime de la classe ouvrière. Elles peuvent avoir été inspirées par le peuple, mais, en général, elles ne sont guère faites pour le peuple.

L'art populaire véritable — non pas ces legs exquis du passé, qui fournissent aux artistes des thèmes innombrables, comme les fleurs des champs permettent aux jardiniers de créer des fleurs doubles — mais l'art populaire contemporain, celui que les ouvriers apprécient directement, spontanément, sans qu'il leur soit besoin d'une initiation toujours un peu hâtive et factice, ce sont, par exemple, les chansons de J. D. Clément ou de Pottier, les images sentimentales que Ton trouve à la première page des numéros du l**" mai et autres illustrés socialistes.

1. QuACK, De socialisten, Derde deel., p. m etsuiv.; Amsterdam, Van Kampen, 1900.

2. Ibid.y p. 494. — V. également, dans La Revue socialiste, 1901, II, pp. 563 et suiv., l'article de Marius-Ary Leblond, ac Les poèmes socialistes de Leconte de Lisle de 1845 à, 1848 ».

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