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dans la société intellectuelle moderne, constitue un prolétariat qui s'égale au vôtre. Le conflit du capital et de ridée, qui est une des formes du conflit qui règne entre le capital et le travail, pèse durement sur lui ; il souffre de n'être aux mains du patronat qu'une force qui se ronge, et le patronat, pour lui, c'est Téditeur, le libraire, l'administration de ces monstrueuses entreprises financières que sont les journaux... Si, demain, j'étais frappé aux sources de la vie, par le mal mystérieux réservé aux artistes qui font un usage immodéré de leur cerveau, il me resterait à prendre le bâton de Bélisaire et à m'en aller chercher le pain quotidien, le long des routes. L'art, les livres, quarante ans de travail ponctuel n'ont pu suffire à m'assurer contre les éventualités du lendemain ».
Combien d'autres écrivains, et, en général, d'autres artistes, qui touchent cependant à la gloire, ne pourraient-ils pas faire la même confession ?
Au point de vue de l'insécurité, de la dépendance vis-à-vis des intermédiaires, de l'exploitation, sans scrupules, de la force de travail, leurs griefs contre le régime capitaliste ont, avec les griefs du prolétariat, des ressemblances qui augmentent avec le développement du capitalisme dans la presse, le théâtre, la librairie, le commerce des œuvres d'art.
Mais, à d'autres points de vue, que de différences essentielles, et, en première ligne, cette différence fon-
damentale : tandis que la production économique est, par excellence, le domaine de la discipline, de l'action concertée, de Torganisation collective du travail, la production esthétique exige, au contraire, la liberté la plus complète, la plus absolue, du travailleur individuel.
C'est, en grande partie, Texplication des sympathies que beaucoup d'artistes, parmi ceux qui ont des tendances révolutionnaires, manifestent pour Tanarchisme. Conscients des nécessités de leur propre travail, ils transportent, dans Tordre économique, des conceptions valables seulement dans Tordre intellectuel et, sur la foi des critiques bourgeoises, ils se représentent le collectivisme comme la négation même des droits et de la liberté des individus.
Nous avons la conviction, cependant, que leurs préventions se dissiperaient, s'ils pouvaient se faire une idée nette de ce que serait la condition des travailleurs intellectuels et, spécialement^ des artistes, dans une société où les principaux moyens de production constitueraient un patrimoine collectif, au lieu d'être la base d'une domination de classe.
Partons donc de cette hypothèse. Supposons que, pacifiquement ou révolutionnairement, les instruments d'exploitation du travail, possédés aujourd'hui par des capitalistes, ou des sociétés de capitaux, soient socialisés, et mis en œuvre par des travailleurs pour leur avantage commun. Que deviendraient les artistes, les
intellectuels, dans pareil état social, où tout le monde devrait travailler pour vivre, à moins d'être malade, invalide ou arrivé à Tâge du repos?
Nous avons vu qu'ils vivent, aujourd'hui, soit de revenus sans travail, soit de sinécures ou de professions étrangères à Tart, *soit de la vente des produits de leur art, aux particuliers ou aux pouvoirs publics.
Naturellement, dans une société intégralement collectiviste, il n'y aurait plus de revenus sans travail, puisqu'il n'y aurait plus de capitaux individuels, productifs d'intérêts et de dividendes; par conséquent, il n'y aurait plus d'artistes pouvant se dispenser de gagner leur vie, grâce au travail que fournissent pour eux, des salariés, des fermiers ou des locataires.
Par contre, en régime collectiviste, comme en régime capitaliste, les artistes pourraient vivre, soit de leur art, soit de travaux étrangers à leur art, et, dans l'un, comme dans l'autre cas, il ne sera pas difficile de montrer que leurs facilités de vivre, et, par conséquent, de produire, seraient infiniment plus grandes qu'elles ne le sont actuellement.
Certes, la suppression des revenus capitalistes aurait pour effet d'obliger chacun à fournir une certaine somme de travail, qui soit jugé directement utile à la communauté : point ne serait nécessaire, pour cela, qu'une contrainte légale ou réglementaire intervienne :
la véritable sanction, et, selon toutes apparences, Tunique sanction, c'est que les individus qui ne voudraient pas faire leur part de travail commun, n'ayant plus de rentes pour alimenter leur parasitisme, seraient, comme nos mendiants et nos vagabonds, réduits au pain sec.
Seulement, il va sans dire que cette part de travail commun, de travail considéré comme socialement utile, ne devrait pas être nécessairement du travail manuel. S'il est possible que, dans l'avenir, la scission actuelle du travail physique et du travail cérébral vienne à prendre fin^, rien, absolument rien n'empêche de concevoir, au contraire, une organisation collectiviste ou communiste, dans laquelle une partie des travailleurs serait employée exclusivement à des travaux intellectuels, scientifiques ou esthétiques.
La collectivité, dans ce cas, prélèverait, sur l'ensemble du produit social, ce qui serait nécessaire pour dispenser de tout autre travailles savants ou les artistes qu'elle voudrait consacrer entièrement à leurs laboratoires ou à leurs ateliers.
1. Cf. Renan, V Avenir de la science^ p. 398 : « Dans cet état que je rêve, le métier manuel serait la récréation du travail de l'esprit. Que, si l'on m'objecte qu'il n'est aucun métier auquel on puisse suffire avec quatre ou cinq heures d'occupation par jour, je répondrai que, dans une société savamment organisée, où les pertes de temps et les superfluités improductives seraient éliminées, où tout le monde travaillerait efficacement, et surtout où les machines seraient employées, non pour se passer de l'ouvrier, mais pour soulager ses bras et abréger ses heures de travail, dans une telle société, dis-je, je suis persuadé (bien que je sois nullement compétent en ces matières), qu'un très petit nombre d'heures de travail suffiraient pour le bien de la société, et pour les besoins de l'individu ; le reste serait à. Tesprit. »
iiH LV. SOCIALISME ET LES ARTISTES
Uaulit' pîul, étant donné que tout le monde devrail participer, d'une manière quelconque, au travail social, qu'il n'y aurait plus, comme à présent, toute une classe d'oisifs, et une classe, beaucoup plus nombreuse encore, de gens qui les servent, qu'en outre l'organisation collective de la production di5velopperail considérablement le machinisme, il est certain que la durée de travail, pour chaque individu, pourrait être réduite, dans des proportions considérables.
Dès lors, ceux mômc parmi les artistes, que l'admiration de leurs concitoyens ne dispenserait pas de l'exercice d'un métier ou d'une profession, pourraient exercer celte profession ou ce métier, sans que, pour cela, leur vocation artistique se trouvât contrariée.
Ce qui est difficile, sinon impossible, aujourd'hui, à des hommes fatigués par de trop longues heures d'atelier ou de bureau, deviendrait, soit Vaccompagnemenl, soit le complèmeiil normal de l'activité professionnelle. Les uns, voués aux arts décoratifs, seraient, à la fois, des artisans et des artistes. Les autres, occupés, dans les ateliers ou les fabriques, à des travaux qui exigeraient Lien moins un effort physique qu'une surveillance intelligente, auraient du temps de reste pour se livrer il d'autres travaux. Bref, ce qui apparaît aujourd'hui comme une exception, sans grand intérêt d'ailleurs pour le patrimoine esthétique de l'humanité, riiomrac de métier, poète, peintre, musi-
cien ou sculpteur, deviendrait, ou plutôt redeviendrait, comme au temps des Maîtres Chanteurs^ une fréquente réalité.
Que cette réconciliation du travail manuel et du travail cérébral, des « arts mineurs » et des « beaux arts », de la pensée et de Faction, ne soit pas un vain rêve, c'est ce que, dès à présent, de très nobles esprits s'efforcent de montrer en prêchant d'exemple.
L'auteur à' Anne Karénine porte la blouse du moujik, laboure la terre, manie la faux ou fabrique des chaussures : à Tépoque où il habitait encore la ville, on pouvait voir, à la porte de son hôtel, un écrièeau avec ces mots : Léon Tolstoï, cordonnier.
William Morris fut, avec une étonnante simultanéité, un écrivain génial, un propagandiste ardent et un imprimeur merveilleusement habile. Sur la maison qu'il habitait à Londres, au faubourg d'Hammersmilh, ses amis mirent une plaque commémorative, avec ces mots : « Ici vécut William Morris, poète, artisan, socialiste » ; ce que les autorités de sa ville natale, qui voulaient, elles aussi, honorer sa mémoire, traduisirent ainsi : « poète, artiste, idéaliste » !
Aujourd'hui encore, à quelques pas de Kelmscott House, un disciple de Morris, T. J. Cobden Sanderson continue son œuvre et, dans ses ateliers de reliure et d'imprimerie, s'efforce, à son tour, à réaliser cet idéal, d'être à la fois un artiste et un artisan.
Mais la sympathie que peuvent inspirer de telles tenlatives ne doivent pas créer des illusions sur leur portée véritable. Pour qu'il y ait des imprimeurs et des relieurs comme Morrisou Sanderson, produisant, à un nombre extrêmement restreint d'exemplaires, de véritables œuvres d'art, qui se vendent à des prix très élevés, il faut une clientèle de millionnaires, que, seule, la concentration capitaliste rend possible.
Certes, les merveilles de simplicité et de bon goijt qu'ils réalisent ont, indépendamment de leur beauté propre, cet avantage indirect d'épurer, par imitation, la production plus usuelle; et, sans doute, c'est à Morris, à Sanderson et à leurs pareils, qu'il faut attribuer que les livres anglais, au point de vue de l'impression comme de la reliure, se présentent beaucoup mieux que la plupart des livres d'usage courant, dans les pays continentaux.
L'utilité de ces ateliers d'art, dont les produits servent, en quelque sorte, d'étalon, de modèle, pour les autres ateliers, n'est pas discutable ; mais, à notre avis, ce n'est pas de ces retours apparents à la production médiévale, c'est, au contraire, de la socialisation d'un machinisme toujours plus perfectionné, qu'il faut attendre la libération du travail et l'accession de tous à la vie de l'esprit.
Atout dire, nous ne croyons pas beaucoup à la résurrection des Hans Sachs, desVeil Stoss, des Pierre Vischer.
Nous ne pouvons naturellement pas démontrer que William Morris a tort, quand il prédit « que la complexité du machinisme, dans une société qui ne se proposera pas de multiplier le travail, mais de rendre la vie agréable, conduira à simplifier la vie et, par suite, à restreindre le machinisme »^; mais il nous paraît plus vraisemblable que les travailleurs des grands ateliers mécaniques de Tavenir, occupés, pendant un petit nombre d'heures par jour, à un travail qui exigera Tintelligence de procédés techniques toujours plus complexes, pourront être, en même temps, des hommes d'étude ou des artistes ^
Que si Tun ou Tautre « cérébral », incapable de tenir une bêche, de manier un outil, de se livrer à un travail physique qui le débarrasse, tout au moins, des
1. MoKRis, « Gomment nous vivons et comment nous pourrions vivre », Revue socialiste, 1901, II, p. 718.
2, On lira, avec intérêt dans G. Sorel, Introduction à P économie moderne, Paris, Jacques, le chapitre dans lequel il montre que, de plus en plus, la grande industrie a besoin d'ouvriers instruits, attentifs, soucieux de tirer le meilleur parti possible d'un machinisme en voie de continuelles transformations. Notamment, p. 64 : « II, y a un siècle environ, le point d'honneur n'existait pas dans la grande industrie naissante; la division manufacturière du travail avait transformé l'homme en automate; mais les progrès de la mécanique ont changé tout cela, et les nouvelles machines ne peuvent donner toute leur .mesure que dans les pays où les travailleurs ne cessent de sïngénier
pour en tirer le meilleur parti possible. La supériorité des Américains sur les Anglais dérive, à l'heure actuelle, en partie de ce que les seconds montrent une grande mauvaise volonté contre toute nouveauté, ne cherchent pas à tourner les difficultés qui se présentent. 11 faut, pour l'Anglais, que la machine réussisse du premier coup.
« La bonne marche des ateliers les plus perfectionnés est fondée, aujourd'hui, sur une active et intelligente collaboration de l'ouvrier qui ne se considère plus comme un manœuvre faisant des gestes fixés d'avance, mais comme un producteur s'intéressant à la parfaite réussite de la fabrication. »
su LE SOCUUSMli: ET LES ARTISTES
inconviînients de l'arlhrilisme, venait à objecter 1 incorapatiltiliti5 prL'tendue du Inivail raanuel et du i vail tntellecluci, nous lui ri^pondrions par celte ] de Renan, dans l'Avenir de la Science :
'• Ce qui fait qu'un métier manuel est mainten) abrulissant, c'est qu'il absorbe l'individu et devient sdd Hve, son toul. La di?finition [sermo expiicans essentiatn rei) de ce roisérabltr, c'est en effet, cordonnier, menuisier. Ce mot dit sa nature, son essence; il n'est que cela, une machine humaine qui fait des meubles, des souliers. Essayez donc de di5finir pareillement Spinoza, un fabricant de verres de lunettes, ou Mendelssohn (Moses), un commis de boutique! L'individualité professionnelle n'efface l'individualité morale et intellectuelle que quand celle-ci est, en effet, bien peu de chose. Supposez un homme instruit et noble de cœur exerçant un de ces métiers qui n'exigent que quelques heures de travail bien loin que la vie supi^rieure soit fermée pour cet homme, il se trouve dans une situation mille fois plus favorable au développement philosophique, que les trois quarts do ceux qui occupent des positions dites libérales '. »
Ce qui est vrai de la philosophie l'est également de
l'art, avec cette réserve, toutefois, que les arts plastiques
1. Renas, L'Avenir de la science, p. 396; Paris, Caimiinn-Lévy. — Il y aurait, d'aillours, plus qua ileii rùsarves à faire quanil Renuu «joule que n le métier, n'oiigoant aucune réflexion, aucune allenlîon, laisse celui qai l'exerce vivre dans le monde des purs eiipriUi a. V., & co sujet. àoiiBL, lac. cil., p. SB, 60.
exigent une habileté de main, en môme temps qu'une dépense de forces difficilement conciliables avec Texer-
cice d'un autre métier. Par contre, il serait tout indiqué que les sculpteurs ou les peintres — comme beaucoup d'entre eux, d'ailleurs, le font dès à p*résent — participent au travail industriel en faisant des travaux de décoration ou d'ornementation, en dessinant des modèles, qui servent à donner aux meubles, aux vêtements, aux objets de ménage, aux choses les plus usuelles et les plus simples, cette beauté qu'elles avaient jadis et qui manque totalement, aujourd'hui, à la plupart d'entre elles.
Bref, tout permet de supposer que, dans une société collectiviste, la participation de tous au travail, et, par suite, la réduction du temps de travail nécessaire, donnerait la possibilité à tous de se livrer, en même temps à des travaux intellectuels, et favoriserait ainsi l'éclosion d'un grand nombre de vocations artistiques.
Mais nous n'avons pas l'illusion de croire que cette seule réponse satisfasse ceux qui pensent que l'art veut son homme entier, que l'artiste, pendant une partie de son existence du moins, doit être dispensé de tout travail étranger à son art.
Or, il n'est pas contestable que l'abolition ou — si Ton suppose une transformation graduelle — la réduction des revenus sans travail aurait pour conséquence
d'enlever aux artistes leur clientèle bourgeoise, qui est, avec la clientèle des pouvoirs publics, la seule, ou à peu près la seule, sur laquelle ils puissent compter aujourd'hui.
Seulement, faut-il en conclure que, dans une société collectiviste, cette clientèle ne serait pas remplacée, et remplacée avantageusement ?
Ce serait perdre de vue que le développement de Tart public offrirait aux artistes un champ d'action toujours plus vaste; que, de plus, des associations libres pourraient se constituer, et se constitueraient sans aucun doute, pour rémunérer leurs travaux et les affranchir de toutes autres besognes; qu'enfin la généralisation de la culture leur permettrait, bien plus facilement qu'aujourd'hui, de trouver des moyens d'existence, en faisant un appel direct à des lecteurs, des auditeurs, des spectateurs infiniment plus nombreux.
Examinons donc, successivement, ces trois hypothèses, et, d'abord, le développement de Tart public, l'intervention de la collectivité, comme telle, pour favoriser la production esthétique.
A ces seuls mots, on entend déjà des protestations véhémentes : qu'est-ce que l'art public, sinon l'art officiel, Tart académique, fossilisé, déshonoré par le mauvais goût bourgeois, corrompu par le favoritisme bureaucratique.
« Vous demandez des places, de la galette au gou-
vernement — disait naguère Henri van de Putte à des écrivains belges qui réclamaient des encouragements pour la littérature — ce n'est pas chic; et puis, qui palpera ? Voyez nos peintres , que de croûtes aux musées! Que de cuistres décorés! On dirait qu'au ministère des Beaux-Arts règne un aveugle préposé à Tachât des toiles, un sourd à la commande des cantates! Sans doute, on va leur adjoindre un idiot pour faire rapport sur les livres? »
Il serait également faux, à notre avis, de prendre cette boutade à la lettre, et de nier la part de vérité qu elle contient.
On pourrait certes écrire des volumes sur les bévues, les fautes de goût, les acquisitions injustifiables, les exclusions plus injustifiables encore que Ton est en droit d'imputer, dans tous les pays, aux fonctionnaires du service des Beaux-Arts et, plus encore peut-être, aux professeurs, académiciens et autres représentants de r « art officiel. »
Qui ne se souvient, par exemple, de l'extraordinaire incident du legs Gaillebotte, offrant au Louvre une collection remarquable d'œuvres d'art et de tableaux anciens, à la condition expresse que TEtat accepte en môme temps, et place au Luxembourg, la collection d'impressionnistes qui s'y trouve actuellement? Sur les instances de l'administration du Louvre, qui tenait aux œuvres anciennes, les deux legs furent acceptés ;
mais ce ne fut pas sans qu'un groupe d'académiciens, professeurs à TEcole des beaux-arts, n'eussent menacé le ministre de démissionner en masse :
(( Nous ne pouvons pas — écrivaient-ils aux journaux — continuer à enseigner un art dont nous croyons
connaître toutes les lois, du moment où TEtat admet dans nos Musées, où nos élèves peuvent les voir, des œuvres qui sont la négation même de tout ce que nous enseignons ^ »
Le ministre tint bon cependant; la collection Caillebotte fut placée, fort mal d'ailleurs, dans une des salles du Luxembourg, et les académiciens ne démissionnèrent pas !
Un incident analogue, qui, pour avoir moins de publicité, ne fut pas moins étrange, se produisit lorsque des admirateurs et des amis de Whistler firent admettre au Luxembourg le portrait de la mère de Tartiste, ce chef-d'œuvre que tout le monde considère aujourd'hui comme Tune des perles du Musée.
De tels faits malheureusement abondent, et encore ne se trouve-t-il pas toujours des ministres pour résister aux académiciens.
Mais, qui pourrait prétendre que les particuliers, les bourgeois formant la clientèle privée des artistes, soient, en moyenne, plus capables de discernement
1. Mauclair, The french impressionnists (1860-1900), pp. 152 et suiv.; London, Duckworth.
que TEtat, représenté par radministration des Beaux- Arts?
Les impressionnistes, comme Monet, Sisley ou Degas, et avant eux, Manet, Courbet, Millet, Delacroix, ou Turner, dont un amateur parisien possède des tableaux de valeur égale, payés Tun quinze cent francs, et l'autre, quelques années après, cent cinquante mille, ont-ils été, de prime abord, plus appréciés par le public que par les représentants de l'art officiel ?
D autre part, que deviendraient la plupart des artistes et, surtout, les sculpteurs, s'ils ne pouvaient compter sur l'Etat, sur les municipalités, sur les administrations publiques en général, pour acheter leurs œuvres ?
Par mauvais goût, par pitié, par complaisance, politique ou personnelle, on achète et on fait des commandes, assurément, à quantité de gens qui se rendraient beaucoup plus utiles à la collectivité en faisant des souliers, ou en posant des briques; mais, somme toute, même dans Tétat bourgeois actuel, si Ton prend un pays donné, la Belgique, par exemple, et si Ton parcourt la liste des acquisitions faites par les musées de peinture, des commandes données aux sculpteurs pour la décoration des monuments ou des places publiques, des subventions accordées aux écrivains, sous la forme de prix de littérature, il est équitable de recon-
naître que peu d'artistes de valeur se trouvent méconnus ou sacrifiés \
Malgré les préventions catholiques du gouvernement, on a fourni à Lambeaux les moyens d'exécution de son bas-relief des Passions humaines, sauf à le reléguer dans un quartier excentrique.
En dépit de sourdes et tenaces résistances, on a acheté à Constantin Meunier les diverses parties de son Monument pour la glorification du travail^ en le destinant, il est vrai, à être placé dans une salle du Musée, au lieu d'être élevé sur une place publique : le roi Léopold II craignait, assure-t-on, que ce monument ne devint le rendez-vous de manifestations socialistes!
Chose plus caractéristique encore, le même État bourgeois, qui envoie George Eckhoud et Camille Lemonnier devant le jury d'assises de la West Flandre, sous la prévention d'avoir outragé les mœurs, en écrivant Escal Vigor ou Y Homme en amour ^ fait couronner leurs ouvrages par un autre jury, qui décerne aux acquittés de Bruges le prix quinquennal de littérature.
1. V., par exemple, dans les documents parlementaires de la Chambre des représentants (session de 1903-1904, n» 71, pp. 248 et suiv.), la liste des acquisitions faites par le gouvernement belge en 1899, 1900, 1901, 1902, 4903, dans le rapport sur le budget de l'agriculture et des beaux-arts — car, en Belgique, le même ministre préside à la fois aux destinées de l'agriculture et des beaux-arts î Cp., pour les acquisitions faites en France, par le service des beaux-arts, le rapport Couyba, sur le budget de 1902 (service des beaux-arts). Chambre des députés. Session de 1901, p. 224; le rapport Massé. Session de 1903, pp. 311 et suiv. ; et, surtout, le rapport Simyan, session de 1902, p. 127 et suiv.
Ces incohérences montrent bien que l'État n'est pas une personne morale, faisant prévaloir la même volonté, les mêmes tendances dans tous les domaines, mais un ensemble, une collection de personnes morales, dont les unes se rattachent encore étroitement aux formes du passé, tandis que les autres annoncent déjà les formes sociales de l'avenir.
Supposez, en effet, que l'Etat bourgeois actuel ait fait place au régime socialiste, que la transformation de la propriété capitaliste en propriété collectiviste assure à tous les citoyens l'instruction et le loisir indispensables pour que la culture ne soit plus le privilège d'une minorité infime : ne voit-on pas que l'art public, au lieu de refléter, comme il le fait trop souvent, la médiocrité d'esprit des classes possédantes, redeviendrait — ce qu'il fut aux meilleures époques — la plus haute expression de l'idéal d'un peuple entier?
C'est la règle aujourd'hui de décrier Tart public, lié tri sous le nom d'art officiel.
Mais l'art officiel, ce n'est pas seulement la Sièges Allée, plus connue sous le nom de Puppen Allée, au Thiergarten de Berlin, ou les statues équestres qui « ornent » les carrefours de Londres, ou ces étranges monuments néo-grecs, qui achèvent de noircir sous le ciel pluvieux de Munich.
C'est de l'art officiel, également, que la Marseillaise,
Vandervelde. 1G
de Rude, la Vie de sainte Geneviève, au Panthéon, ou les Bourgeois de Calais,
C'était de Tart officiel, et Michel-Ange ou Raphaël travaillaient sur commande, pour le compte de TEtat, représenté par un pape ou par un prince, lorsqu'ils donnaient au monde la Dispute du Saint-Sacrement, rÉcole d Athènes^ les fresques de la Sixtine ou les statues de la chapelle des Médicis.
C'était de Tart officiel, encore, que le Parthénon, ou les temples, les statues, les peintures murales de l'Egypte des Pharaons.
Bref, tout dépend de la génialité des artistes, d'abord, et, d'autre part, du plus ou moins de développement de la culture générale. Il ne suffit pas, naturellement, que l'État, que les pouvoirs publics fassent des achats ou des commandes, pour que des chefs-d'œuvre naissent. Mais qui soutiendra que les chefs-d'œuvre cesseraient de naître, dès l'instant où les artistes auraient la clientèle de tout un peuple, au lieu de travailler pour quelques bourgeois ?
Nous voyons bien, toutefois, ce que l'on peut objecter : les bourgeois ont plusieurs têtes, ce qui rend leurs choix éclectiques; l'Etat au contraire n'en a qu'une ; par conséquent, dans un régime socialiste, les artistes, n'ayant pas de revenus sans travail, dépendraient, d'une manière à peu près exclusive, de l'État omnipotent, élevé au rang de Mécène unique; et cette
dépendance serait d'autant plus redoutable pour la liberté de l'art qu'à la place d'une bourgeoisie, parvenue, malgré tout, à quelque culture, les maîtres du jour seraient des prolétaires, dé,pourvus de tout raffinement.
Remarquons, d'abord, que Ton ne peut raisonnablement prévoir le triomphe du prolétariat, sans que ce prolétariat atteigne un degré de développement intellectuel, de compréhension des intérêts généraux de la société qui, seul, rendrait possible sa victoire normale et définitive.
De plus, il ne faut pas perdre de vue que, surtout dans un régime de décentralisation, comme le serait, selon toutes vraisemblances, le régime socialiste, les encouragements donnés à l'art public ne viendraient pas seulement d'une administration, d'un service central des Beaux-Arts, mais aussi de groupes administratifs locaux.
Aujourd'hui, déjà, nombre de commandes et d'acquisitions sont faites indépendamment de l'Etat, par les communes, les municipalités, les provinces et autres institutions publiques autonomes — ce qui met à néant Tobjection du Mécène unique.
Cependant, nous ne songeons nullement à méconnaître qu'il serait dangereux pour les artistes de ne pouvoir compter sur d'autre clientèle que celle des pouvoirs publics : sous n'importe quel régime, en effet, les corps officiels auront toujours une tendance
2i4 LE SOCIALISME ET LES ARTISTES
à consacrer des réputations faites, plutôt qu'à découvrir des talents encore ignorés.
Mais, ainsi que nous l'avons déjà dit, ce serait une erreur grossière de penser qu'en régime socialiste les
artistes ne pourraient compter que sur TEtat, ou les institutions se rattachant à l'Etat : comme aujourd'hui, et bien plus qu'aujourd'hui, puisque la culture s'étendrait à toutes les couches de la population, des groupements libres ne manqueraient pas de se constituer, soit pour faciliter les études et les voyages des jeunes gens paraissant présenter des dispositions spéciales, soit pour commander ou acquérir des œuvres d'art.
Dès à présent, d'ailleurs, des initiatives de ce genre se manifestent.
Sans parler des souscriptions qui s'organisent pour donner au Louvre, ou à Bruxelles, au Musée du cinquaiiteiiaire, des œuvres d'art ancien, on a vu récemment, à Paris^ des particuliers se cotiser pour offrir à la ville le Penseur de Rodin.
En Belgique et en Hollande, les ouvriers commencent, eux aussi, à s'adresser aux artistes, pour honorer le souvenir de leurs morts, ou pour orner leurs Maisons du Peuple.
Le peintre Roland Holst, par exemple, décore, en ce moment, la Maison du syndicat des diamantaires d'Amsterdam. Le sculpteur Paul Dubois a fait, pour la Fédération ouvrière socialiste du Borinaige, la statue
d'Alfred Defuisseaux, Tun des initiateurs du mouvement socialiste belge, élevée sur une des places publiques de la commune de Frameries. Enfin, chose plus caractéristique encore, le Vooriiil, de Gand, a son peintre et sculpteur, tout comme Jules II ou comme les Médicis : Van Biesbroek, auquel on doit déjà les monu ments commémoratifs de deux des principaux fondateurs du Parti ouvrier, Van Beveren et Jean Volders, a son atelier dans les locaux même de la célèbre coopérative gantoise; il est payé par elle, à tant par heure, comme les boulangers et les porteurs de pain; il travaille à peu près exclusivement pour elle ; la dernière fois que nous le vîmes, il achevait le monument de la Coopération socialiste, qui a figuré en 1905 à l'Exposition de Liège.
Van Biesbroek n'est, d'ailleurs, pas seul à travailler pour le Vooruit : les peintures murales de la salle du café de 0ns Huis, la grande Maison du Peuple qui se trouve sur le Marché du Vendredi, ont été exécutées par d'autres artistes, non point, comme il arrive, par amour de l'art, ou du socialisme, — mais ce qui constitue un fait nouveau — sur commande en règle du conseil d'administration de la coopérative.
Ce ne sont là que d'humbles commencements, remarquables surtout parce qu'ils marquent l'éveil de préoccupations nouvelles parmi la classe ouvrière. Mais que l'on songe à un état social oîi les travailleurs, mieux
rémunérés, mieux instruits, disposeraient de plus abondantes ressources et ne seraient plus, comme à présent, réduits, pour la plupart, à l'état de machines vivantes : il est évident que des associations se formeraient, pour embellir les écoles, les lieux de réunions, les locaux affectés au travail, et que les artistes trouveraient dans ces associations une clientèle qui remplacerait avantageusement celle des bourgeois, des marchands de tableaux et autres intermédiaires capitalistes.
On verrait renaître, sous des formes nouvelles, un état de choses qui existait jadis, lorsque les artistes ne travaillaient pas seulement pour les seigneurs ou les princes, mais pour les confréries, les corporations, les municipalités, les chapitres des églises, les administrateurs des établissements hospitaliers.
On sait, par exemple, que le Jugement dernier de Roger van der Weyden fut peint pour l'Hôtel-Dieu de Beaune, où il se trouve encore; la Chasse de sainte Ursule^ de Memling, pour l'hôpital Saint-Jean, de Bruges; la légende de sainte Anne^ de Quentin Metsys, pour la confrérie de Sainte-Anne, à Louvain ; la Leçon d'anatomie^ de Rembrand,t, pour la gilde des chirurgiens; les Staalmeesters, pour la corporation des drapiers; le tableau dit la Ronde de nuit^ pour une compagnie d'arquebusiers, dont les seize membres payèrent chacun cent florins à l'artiste.
Ce n'est donc pas seulement sur des commandes ou
des subventions officielles que pourront compter les artistes de Tavenir. Il faut être radicalement incapable de concevoir une organisation sociale différente de la nôtre, pour ne pas comprendre que, dans une société oii il n'y aura plus de travail sans loisir, ni de loisir sans travail, la participation virtuelle de tous les hommes à la vie de l'esprit fera de la jouissance esthétique, sinon le fait de tous — car, sans doute, il y aura toujours des gens, et même beaucoup de gens, peu sensibles aux impressions d'art — du moins la préoccupation d'un grand nombre.
Dans ces conditions — à ne prendre la chose qu'au point de vue économique — il est clair que les artistes pourraient vivre de leur travail, bien plus facilement qu'ils ne le peuvent aujourd'hui. Outre les associations libres, ils auraient encore la ressource de s'adresser directement au public.
Dans ce livre, tout rempli d'observations fines et ingénieuses, qui s'appelle Anticipations^ H. G. Wells se plaint qu'en Angleterre les seuls ouvrages qui donnent un profit, à la fois, à l'éditeur et à l'auteur, soient des romans adaptés à l'intellect des femmes, des enfants ou des commerçants retirés ^
On peut dire à peu près la même chose de tous les pays. Comment, du reste, en serait-il autrement, puisque
1. Wells, AnticipaiionSy trad. fr. (Edit. du Mercure de France): Paris, 1904. .
dans la société capitaliste — si Ton fait abstraction d'une élite peu nombreuse — les seuls êtres qui connaissent le loisir sont les enfants, quand ils ne sont pas prématurément à la fabrique, les femmes, quand elles n'appartiennent pas à la classe ouvrière, ou bien les capitalistes passifs, les commerçants retirés.
Supposez, au contraire, et ce serait le cas en régime socialiste, que tous les citoyens reçoivent une culture suffisante, que par une plus équitable répartition des tâches, par une plus complète utilisation de la puissance du machinisme, tous soient en mesure de consacrer quelques heures par jour à Tornement, à Tenrichissement de leur vie spirituelle; n'est-il pas évident que, d'une part, on les verrait se grouper, afin d'acquérir les œuvres d'art dont l'exemplaire unique serait trop coûteux pour les facultés individuelles de chacun et que, d'autre part, les livres, les gravures, les moulages, les reproductions de tous genres trouveraient — sous forme de bons ou d'espèces, — peu importe — des acheteurs infiniment plus nombreux qu'à présent ?
Cela suffit à montrer qu'indépendamment de toutes aspirations humanitaires, les artistes ont un intérêt direct, immédiat, personnel, à associer leurs efforts à ceux du prolétariat, pour, ensemble, s'affranchir de la domination capitaliste.
Ce sera, et ce sera seulement, lorsque tous les travailleurs seront libres, que l'art sera libéré.
Résumé et conclusions
« En attendant, pendant les heures sombres que nous avons encore à passer, resterons-nous sottement inactifs, comme les beaux messieurs, trouvant le travail trop vulgaire pour y mettre la main? Agissons plutôt comme de bons ouvriers, préparant à la lumière vacillante d'une mauvaise lampe le travail du lendemain; ce lendemain, où l'égoïsme sera vaincu, où il n'y aura plus ni luttes, ni massacres, où l'art sera fondé, art glorieux, du peuple et pour le peuple, source de jouissances, à la fois, pour le créateur de l'œuvre et pour celui qui en profite.
« William Mohris. »
Nous espérons avoir montré combien les artistes, el tous ceux qui s'intéressent à Tart, auraient tort de craindre que la réduction ou la suppression des revenus sans travail aient pour conséquence de contrarier ou de rendre impossible l'activité esthétique, et, d'une manière générale, toute activité n'ayant pas pour but la satisfaction des besoins matériels.
En régime socialiste, comme en régime capitaliste, l'artiste pourrait vivre, soit en exerçant une industrie,
une profession, un métier connexes ou étrangers à son art, soit — à supposer que, dans l'avenir, la participation à un travail manuel ne devienne pas générale — en se libérant de toute autre tâche et en travaillant pour des particuliers ou des collectivités.
Seulement, en régime socialiste, il y aurait ceci de changé que l'élimination des parasites, le perfectionnement du machinisme, Tutilisation, dans un but social, de toutes les activités, enlèveraient au travail le caractère servile et abrutissant qui, pour la majorité des hommes, le caractérise aujourd'hui. Rien n'empêcherait dès lors que l'artisan, l'ouvrier, aussi bien que les travailleurs des professions libérales, soient en même temps des artistes; ou plutôt, rien ne subsisterait de la distinction entre les professions libérales et non libérales, qui n'est qu'un corollaire de la division entre les classes.
D'autre part, il est bien vrai que l'espèce, généralement peu sympathique, des riches amateurs viendrait à disparaître, mais en revanche, les œuvres d'art cesseraient d'être, comme aujourd'hui, des choses de luxe, faites par un petit nombre d'artistes, pour un petit nombre de bourgeois : le plus modeste travailleur participerait, en quelque mesure, à la préoccupation générale de ne pas faire des choses laides; la classe des amateurs pourrait s'étendre à la grande masse des citoyens.
Que Ton songe, dès lors, aux facilités de développement que trouveraient les artistes, dans un état social où tous les individus jouiraient d'un certain bien-être, recevraient une instruction générale assez complète pour ne point se confiner dans le seul exercice d'une tâche parcellaire, et ne seraient plus absorbés par un travail épuisant au point de n'avoir pas la force, une fois leur journée faite, d'ouvrir un livre, de visiter un musée, d'écouter un concert.
Quelques peuples, à de rares intervalles, ont connu, avec plus ou moins de plénitude^ cet heureux et fécond équilibre du loisir et du travail : les Grecs, par exemple, ou les Italiens du Quattrocento ou bien, avant leur entrée dans le monde capitaliste, les Japonais. Mais ces civilisations harmonieuses n'étaient que des exceptions dans l'universelle barbarie et avaient pour conditions d'existence l'esclavage, comme en Grèce, — Fexploitation systématique de la population des villes sujettes, des campagnes et des pays d'outre-mer, comme à Florence ou à Venise, — la plus extrême simplicité de vie, résultat nécessaire d'un faible développement de la science et de la technique industrielle, comme au Japon.
C'est sur une base incomparablement plus stable et plus large que la socialisation des moyens de travail accumulés et concentrés par le capitalisme permettra l'accession de tous les travailleurs à la vie de l'esprit.
Alors, et alors seulement, l'art cessera d'être un fait
exceptionnel, une chose surajoutée, un « placage », pour devenir un aspect nécessaire de toutes les manifestations de Texistence sociale.
On ne fera plus, comme aujourd'hui, la distinction odieuse entre les choses avec art, pour les privilégiés, et les choses sans art, pour le peuple.
L'écrivain pourra s'adresser à tout le monde, au lieu d'écrire pour quelques centaines, ou quelques milliers de personnes, seules à même de le comprendre, ou, du moins, d'acheter ses ouvrages, parce que tout le monde aura le temps de lire, et la possibilité de lire, grâce à la multiplication des bibliothèques publiques, à Taccroissement de la rémunération des travailleurs, et à rabaissement du coût des livres, résultant d'un plus vaste débit.
Au lieu de jouer pour quelques bourgeois, qui, trop souvent, imposent la bassesse ou la médiocrité de leurs goûts aux directeurs des théâtres et des concerts, Tacteur et le virtuose retrouveront la foule immense des fêtes et les jeux antiques, grâce à la participation virtuelle du peuple entier à des solennités, dont les représentations populaires actuelles ne sont que le germe informe.
Au lieu de gagner sa vie en construisant des maisons de rapport, ou des édifices publics dans le goût de Guillaume II ou de Louis I" de Bavière, sauf à faire de temps à autre les plans d'un cottage ou d'un hôtel modem-
styky Tarchitecte ne pourra plus bâtir une habitation, une école, un atelier, un monument public, sans répondre à la préoccupation générale d'embellissement de la cité.
Enfin, au lieu de travailler pour la vente, de faire de la sculpture d'appartement ou de la peinture de chevalet, sans même savoir, le plus souvent, où les hasards du commerce conduiront leur œuvre, le peintre ou le sculpteur travailleront directement à compléter Tharmonie d'une maison ou d'un édifice déterminés.
Mais, encore une fois, cette transformation de l'activité esthétique ne dépend pas delà volonté individuelle de l'artiste, peintre ou sculpteur, architecte ou écrivain. Elle n'est matériellement possible que par la participation de tous à la vie intellectuelle et, à son tour, cette participation de tous à la vie intellectuelle implique, au préalable, une transformation radicale des conditions économiques.
Ce serait un vain rêve d'espérer que l'art puisse être autre chose qu'une activité de luxe et une jouissance de privilégiés aussi longtemps que se maintiendra la distinction, caractéristique du régime capitaliste, entre les classes maîtresses, ne connaissant d'autre travail, quand elles travaillent, que le travail intellectuel, et les classes dites laborieuses, ne connaissant d'autre loisir, quand elles ont du loisir, que le loisir indispensable à la réfection des forces physiques.
Est-ce à dire que, dans Télat présent, il n'y ait rien à tenter, que le socialisme militant puisse, ou même doive — afin de ne pas disperser son effort — se désintéresser des questions d'art, ajourner jusques « après la révolution sociale », les artistes soucieux d'améliorer leur sort et les ouvriers, désireux de se faire une vie intellectuelle ?
Tel n'est pas notre sentiment.
Lorsqu'il s'agit du prolétariat manuel, nous lui disons que son affranchissement intégral n'est possible que par le triomphe du socialisme, mais que ce n'est pas un motif pour s'abstenir de poursuivre, dès à présent, des améliorations partielles.
Il n'est aucune raison pour que nous ne 'tenions pas le même langage, lorsqu'il s'agit de la participation du peuple à la vie esthétique, ou des conditions d'existence de ces prolétaires intellectuels que sont la plupart des artistes.
Certes, leur affranchissement de toute influence bourgeoise, de toute dépendance, directe ou indirecte, vis-àvis de la classe riche, n'est concevable que dans un état social oîi la classe riche se fondrait dans la masse des travailleurs; mais, en attendant, ce n'est pas un motif pour que, dans les cadres mêmes de la société capitaliste, ils ne s'efforcent point de conquérir plus de bien-être, et, surtout, plus de liberté.
C'est, d'ailleurs, ce que nombre d'entre eux com-
mencent à comprendre. Nous n'en voulons pour preuve que leur tendance, dans tous les pays, à s'organiser, pour la défense de leurs intérêts moraux et matériels, soit contre l'exploitation des intermédiaires, soit contre la domination pesante des académies.
En France, par exemple, oîi, naguère, Tlnstitut régnait en maître, un mouvement de libération se dessine, depuis quelques années. André Mellerio s'en est fait l'historien, dans un cours, professé en 1905, au Collège libre des sciences sociales.
On demande, sinon la suppression de TEcole de Rome, du moins l'abrogation des règlements d'ancien régime qui prolongent, au delà de toute mesure, le séjour obligatoire des pensionnaires de la Villa Médicis et les empêchent de choisir au gré de leurs tendances person* nelles les sujets de leurs envois ^
On proteste contre l'obligation imposée aux élèves
de l'Ecole des beaux-arts, de fréquenter les ateliers
1. V., à ce sujet : Couyba, Rapport au nom de la commission du budget de 1902, sur le service des beaux-arts, pp. 53 et suiv. : « Fautil, à propos des élèves architectes, rappeler le blâme sévère adressé par TAcadémie à M. Duquesne, qui avait eu Taudace d'envoyer, comme projet, une Maison du Peuple, et l'éviction infligée cette année à M. Tony Garnier, pensionnaire architecte de la Villa Médicis, qui, au lieu de la copie réglementaire d'un monument ancien ou de la Renaissance, avait exposé un grand ensemble de conception moderne, une Cité industrielle, avec ses ateliers, ses bâtiments d'administration, ses groupes d'habitations ouvrières. M. Tony Garnier avait, en outre, commis le crime, impardonnable aux yeux de l'Institut, de résumer tout un programme dans la notice accompagnant son envoi : « Il faut, disait-il, restituer à l'artiste sa tâche de penseur et de créateur à, l'usage des besoins modernes. » Sur la réforme de l'Ecole de Rome, voir également Symian, Rapport pour l'exercice 1903. Chambre des députés. Session de 1902, p. 22 et suiv. ; Massé, Rapport pour l'exercice 1904. Session de 1903, p. 47 et suiv.
officiels, au lieu de pouvoir travailler chez les maîtres de leur choix ^ On oppose à Tacadémique Salon des arlistes français, qui possédait naguère un monopole de fait, la Société nationale des beaux-arts, le Salon des indépendants, le Salon des femmes peintres, les innombrables expositionnettes qui attirent, presque chaque jour, Tattention des critiques et du public. On crée des mutualités. On réclame des réformes législatives, telles que le droit de l'artiste à percevoir un tantième sur les ventes successives de ses œuvres ^ On tente de créer des syndicats — V Indépendance artistique, par exemple — afin d'organiser la vente sans passer par des intermédiaires.
D'autre part, et parallèlement, on multiplie les efforts pour faciliter aux travailleurs manuels Taccès des expositions, des musées, des théâtres.
L'Etat subventionne notamment l'Art pour tous, « groupe d'éducation populaire destiné à propager le goût du beau sous toutes ses formes », qui a été fondé le il avril 1901, par Louis Lumet, homme de lettres et Edouard Massieux, mécanicien \
1. Rapport CouYBA, session de 1901, n» 2643, p. 69 : « La réforme capitale, nécessaire, serait la fermeture et la suppression des ateliers à l'intérieur de l'Ecole, non point pour raisons d'économie, mais pour raison de bonne pédagogie et pour assurer la moralité des concours. Les frais ainsi économisés seraient transformés en bourses d'atelier, pour que les élèves pauvres prissent des leçons au dehors chez le maître de leur choix. »
2. V. l'enquête de Ajalbert, dans V Humanité (second semestre de 1904), sur la proposition faite à ce sujet par le peintre H. -G. Ibels.
3. Rapp. SiMYAN, session extraordinaire de 1902, ri» 643, p. 71 et suiv. ; V. aussi La Revue de V art pour tous, bulletin mensuel, administration : 74, avenue d'Italie, Paris.
Dans certaines villes de province, comme à Lille ou à Brest, la municipalité met gratuitement des places de théâtre à la disposition des citoyens qui se font inscrire et leur fait porter ces places à domicile, par les agents de police.
A Paris, indépendamment des théâtres du peuple^ que des initiatives particulières ont fondé dans certains faubourgs, les théâtres subventionnés organisent, périodiquement, des représentations à prix réduits.
Seulement, ici encore, on se heurte à cette éternelle difficulté que ceux qui profitent de ces représentations, ne sont généralen^ent pas ceux auxquels on les destine.
Dans son rapport, au nom de la Commission de budget, sur le service des beaux-arts (1903), M. Massé rappelle, par exemple, qu'en 1892, l'Opéra de Paris institua quarante représentations du dimanche à un prix extrêmement réduit (le fauteuil d'orchestre coûtait 2 fr. 50 au lieu de 16 francs) :
« Ces représentations furent très suivies; la recette était d'environ 7.000 francs; seulement, la salle était remplie par le commerce et la bourgeoisie, clientèle des places moyennes de l'Opéra, heureuse de profiter d'une diminution qui n'avait pas été faite pour elle, et les représentations à plein tarif furent délaissées. La moyenne des recettes passa de 16.149 fr. 82 à 13.663 fr. 75.
Vandervelde. 17
« Il ne vml presque pas d'ouvriers à ces représentations du dimanche instituées pour eux. Le directeur de rOpéra, propriétaire de la Cité Bertrand, étonné de cette abstention, pria ses locataires, industriels occupant beaucoup d'ouvriers, de leur donner des billets gratuits; il en vint quelques-uns la première fois et, pas un la seconde.
« L'expérience a duré quinze mois ; la perte a été de 5S0.000 francs.
« Ceci semble indiquer que l'éducation musicale des ouvriers est à faire, et que ce n'est pas à l'Opéra qu'il faut la commencer ^ »
On pourrait objecter, peut-être, que de ces deux remarques finales, la première est trop absolue — beaucoup d'ouvriers, en effet, surtout ailleurs qu'en France, sont très sensibles à la musique — et que la seconde se justifie surtout par des considérations topographiques : il ne faut pas perdre de vue qu'en général, les gens du peuple n'aiment pas à sortir de leur quartier et que l'Opéra occupe une situation trop centrale pour que l'on puisse aisément les y attirer.
Mais, depuis 1892, on a fait de nouvelles expériences, dans des conditions qui étaient ou paraissaient beaucoup plus satisfaisantes. L'œuvre des Trente ans de théâtre par exemple, a organisé, dans les faubourgs ouvriers, des représentations classiques, qui ont été