II PREFACE
inquiétudes de la vie, en se créant des « paradis artificiels ».
Est -il possible de mettre fin à cet état de choses, aussi longtemps que subsistera l'organisation sociale actuelle ?
Est-il possible, du moins, de faire reculer l'alcoolisme, d'affaiblir le despotisme des religions d'autorité, défaire participer en quelque mesure, les travailleurs à la vie esthétique, en exerçant une action directe, même dans les cadres de la société capitaliste ; ou bien faut-il, au contraire, que le prolétariat, ne se laissant détourner par aucune activité accessoire de son but principal, réserve tout son effort pour l'action politique et économique ?
Telles sont les questions auxquelles nous avons essayé de répondre, ou du moins, d'apporter des éléments de solution.
On raconte que Marx, se trouvant, un jour, dans un groupe de socialistes français, l'un d'eux s'avisa de lui demander : « De quelle école seriez-vous, si vous viviez en France? »
« Je ne sais; — aurait été la réponse — mais, en tous cas, je ne serais pas marxiste! »
Nous donnons l'anecdote pour ce qu'elle vaut; mais, vraie ou fausse, elle caractérise fort bien la transformation, ou, plutôt, la déformation subie par le marxisme, en passant la frontière et en subissant l'épreuve dangereuse des traductions, des résumés, des adaptations .littéraires et oratoires.
Il est arrivé à Marx ce qui est arrivé à Darwin, et, d'une manière générale, à tous les grands initiateurs : d'un monde d'observations pénétrantes, de déductions, à la fois prudentes et hardies, les vulgarisateurs, et le public, à leur suite, n'ont retenu que des bouts de phrases et des lambeaux d'idées.
Vandervelde. 1
Darwin poursuit des recherches patientes, durant près d'un demi:siècie. Il écrit V Origine des espèces. Il publie la Descendance de f homme. Il révolutionne les sciences naturelles et, par les sciences naturelles, toute notre conception du monde; mais, pour Timmense majorité, sa doctrine se réduit à deux choses : Thomme provient du singe — alors que l'hypothèse darwinienne les fait descendre d*un ancêtre commun —; le sti^uggle for life est un facteur de progrès, ce qui légitime l'écrasement des faibles par le^ forts, la lutte de tous contre tous — alors que Darwin insiste, à maintes reprises, sur les avantages de l'association dans la lutte pour l'existence.
Karl Marx exprime la pensée socialiste avec une telle maîtrise qu'il éclipse, pour un temps, ses plus illustres devanciers. Il crée une politique et il crée une méthode. Il fait, du régime capitaliste, une critique exhaustive. Que reste-t-il de cet effort, pour la plupart des brochuriers et des journalistes? Un petit nombre de formules, telles que : le travail est la source de toute valeur; les luttes de classe forment la trame de l'histoire; ou bien encore « le mode de production de la vie matérielle détermine d'une façon générale, le procès social, politique et intellectuel de la vie »,
Notez que ces citations ne sont point inexactes. Seulement, on les sépare de leur contexte ; on leur attribue une portée excessive ; on fait abstraction des compléments ou des amendements qui leur furent
apportés dans lasuite^ et c'est ainsi que Ton arrive, par une série d'appauvrissements ou de rétrécissements, à un schéma^ un squelette de doctrine qui ne ressemble guère à la doctrine véritable de Marx.
Pour beaucoup de gens, par exemple, la conception matérialiste de l'histoire — cette pierre fondamentale du marxisme — aboutit à un sombre fatalisme, exclusif de tout idéale La morale, le droit, la religion ou la philosophie sont des « épiphénomènes » , des reflets, sans chaleur et sans force, des produits ou des sous-produits de l'activité économique. Quant au socialisme, ce n'est pas autre chose qu'un procédé de dépossession des capitalistes. Il doit rester étranger à tous les problèmes qui ne concernent pas, directement ou indirectement, la production et la répartition des richesses. Ceux qui prétendent l'intéresser à d'autres questions, telles que les progrès de l'éthique, la lutte contre l'Eglise, la forme des gouvernements, sont des endormeurs, des chercheurs de dérivatifs. Que nous importent, à nous, Dreyfus ou Mercier, le ministère ou la congrégation, la république ou la monarchie : prépa-
1. Mehring, Geschichte der Deutschen Sozial-demokratie^ I, p. 235, proteste, en ces termes, contre pareille interprétation : « Rien de plus absurde que cette affirmation qu'Engels et Marx, avec leur conception matérialiste de l'histoire, se soient soumis à un sombre fatalisme et aient chassé toutes les forces idéales du développement historique de rhumanité. De leur méthode dialectique, il va de soi que, si la société détermine l'Etat, l'Etat, à son tour, réagit sur la société ; que, si les phénomènes économiques dominent, en dernière instance, cependant les représentations idéologiques peuvent les influencer; que, par conséquent, l'idéologie n'est point du tout sans action, parce qu'elle ne peut exercer aucune action indépendante. »
t ESSAIS SOCfA LISTES
rons la révolution sociale, le reste viendra de surcroît !
11 se comprend, de reste, que, sous cette l'orme, le miiti^rialisme historique rencontre peu d'accueil, chez ceux qui viennent, ou qui seraient tentés de venir au socialisme, pour des raisons de sentiment.
Notre ami Paul Lafargue, qui n'aime rien tant qu'épouvanter les timides par l'outrance de ses paradoxes, a beau leur affirmer que la Justice, la Liberté, la Fraternité, le Progrès, sont des faux dieux, fabriqués par la bourgeoisie, pour remplacer le Dieu des chréti(?ns et maintenir l'asservissement du populaire' : ils sobstinent à croire que les idées sont des forces, que la justice n'est pas un mot, que le droit, la politique ou la religion trouvent, peut-t>tre, leur explication dernière dans « le facteur économique sous jacent », mais n'en exercent pas moins une influence considérable sur l'évolution des sociétés. Et, à la vérité, si le marxisme niait cette influence, s'il prélendail, comme on l'affirme trop souvent, réduire la question sociale à une question d'estomac, emprisonner le socialisme dans le rayon des intérêts matériels, ce serait tant pis pour le marxisme : jamais la conscience socialiste ne se résoudrait à pareille dîminulion de son idéal; jamais elle ne consentirait à livrer le domaine entier de l'aclivilé spiri-
et Maliirialisme d, dans
tiielle, aux anciennes religions et aux anciennes philosopliies.
Mais, hâtons-nous de le dire, ceux qui interprètent ainsi la doctrine de Marx, démontrent seulement qu'ils l'ont imparfaitement comprise. C'est le cas de rappeler le mot de Laubardemont : « Donnez-moi une ligne de la main d'un homme et j'y trouverai de quoi le faire pendre. » Dans une œuvre complexe, comme celle d'un Marx ou d'un Renan, rien n'est plus simple que de <c solliciter » quelques textes, au point de leur faire dire, à peu près, tout ce qu'on veut leur faire dire. Mais c'est Toeuvre entière qu'il faut étudier, dans ses origines et dans son développement, pour saisir la pensée véritable de son auteur.
Si l'on envisage de cette manière la conception socialiste de Marx, il devient facile d'expliquer la sécheresse toute apparente de son matérialisme, l'affectation systématique de ne jamais recourir à des argumentations de sentiment, dans une œuvre qui est, d'un bout à l'autre, un âpre et brûlant appel au sentiment de la justice : ce ne fut en définitive, qu'une réaction nécessaire contre les habitudes d'esprit et de langage qui dominaient autour de lui ^
Que Ton se reporte, en effet, aux années qui précédèrent immédiatement la révolution de 1848. Le senti-
4. Cf. Landry, « L'Éthique de Karl Marx »; extrait des Études sur la philosophie morale au XIX* siècle ; Paris, F. Alcan, 1904.
mentalismc régnait en maître. Le socialisme utopique faisait vis-à-vis à l'idéologie bourgeoise. La philosophie sociale, suivant l'expression du Manifeste communiste^ cachait le vide de ses idées « sous un vêtement tissu de la trame légère de la spéculation, brodé de fleurs de rhétorique et de bel esprit, trempé, comme d'une rosée, de sentimentalité fiévreuse et tendre ^ » En Allemagne, la droite hégélienne sombrait en plein mysticisme. En France, presque tous les disciples de Fourier et de Saint-Simon — il y eut toutefois des exceptions glorieuses — s'épuisaient en chimériques appels au bon vouloir de la bourgeoisie, au lieu de prendre contact avec la classe ouvrière. Partout, en un mot, la plupart des socialistes, de même que la grande majorité de leurs adversaires, étaient d'accord pour confesser une sorte de spiritualisme social : les idées se mouvaient pour eux dans une sphère supérieure, à l'abri des suggestions mesquines de l'intérêt matériel, dans un état d'indépendance que l'on rêvait absolue, à l'égard des conditions objectives de l'existence sociale.
C'est à ce moment que Marx paraît, au milieu d'un groupe nombreux de précurseurs.
Répondant à Proudhon, qui venait de faire la Philosophie de la Misère^ il publie la Misère de la Philosophie*
i. Engels et Marx, Le Manifeste communiste, trad. Andler (Bibliothèque socialiste, n» 8), p. 64; Paris, Société nouvelle do librairie et d'édition, 1901.
Précisant une conception, dont le germe se trbuve dans plusieurs de ses travaux précédents, il écrit ce passage célèbre, qui réapparaît incessamment dans son œuvre, comme un leit motiv, comme le thème des nécessités matérielles dominant toute la vie spirituelle de Thumani lé :
« Les rapports sociaux sont intimement liés aux forces productives. En acquérant de nouvelles forces productives, les hommes changent leur mode de production, et, en changeant le mode de production, la manière de gagner, leur vie, ils changent tous leurs rapports sociaux. Le moulin à bras vous donnera la société avec le suzerain; le moulin à vapeur, la société avec le capitaliste industriel.
« Les mêmes hommes qui établissent les rapports sociaux conformément à leur productivité matérielle, produisent aussi les principes, les idées, les catégories, conformément à leurs rapports sociaux.
« Ainsi, ces idées, ces catégories, sont aussi peu éternelles que les relations qu'elles expriment. Elles sont des produits historiques et transitoires ^ »
Telle est, sous une forme condensée, mais d'autant plus substantielle, Tidée maîtresse du marxisme.
Faut-il que nous soulignions la portée révolutionnaire de ce point de vue?
\. Marx, Misère de la philosophie; réponse à la Philosophie de la misère, de M. Proudhon (1847); p. loi de l'édit. Giard et Brière, Paris, 1896.
ESSAIS ëOGIALISTES
C'est, dans l'ordre des choses sociales, le devenir succ(5dant à l'immuable, le réalisme supplantant l'idéologie. Suivant l'expression mCme de Marx, la dialectique do Hegel, qui marchait sur la tête, est remise sur ses pieds. L'histoire cesse d'être une littérature ou une métaphysique. Le capitalisme n'appara't plus comme un régime définitif, mais comme un produit historique, dont les entrailles portent un régime nouveau. Le socialisme échappe aux faiseurs de systèmes, pour entrer, décidément, dans la phase scientifique.
Certes, il appartient à des socialistes, moins qu'à personne, d'attribuer à un seul homme, le mérite de cette bienfaisante révolution : ce serait consacrer à son profil la propriélé individuelle d'un produit colleclif.
Nous laissons aux Saint-Simoniens, s'il en reste, la croyance à un nouveau Messie. Nous savons que la conception matérialiste de l'histoire n'appartient pus plus exclusivement à Marx que le transformisme à Darwin, ou l'Essai sur larichesse des nations à Adam Smith. Et nous savons aussi — c'est l'histoire de l'œuf de Christophe Colomb — que beaucoup d'idées marxistes paraissent aujourd'hui tellement évidentes, que l'on refuse toute originaiiLiî à ceux qui les ont exprimées.
Tout le monde fait, maintonanL, du matérialisme historique, comme M. Jourdain faisait de la prose.
Quand on découvre des gisements houillers dans le
nord de la Belgique, Tévêquc de Liège en conclut que le socialisme va naître dans cette région.
Quand les Anglais font la guerre aux républiques Sud-Africaines, pour « soutenir le droit des uitlanders », personne ne doute que les intérêts particuliers des propriétaires de mines d'or et les intérêts commerciaux de TEmpire ne constituent les véritables motifs de leur agression.
Ceux-là même qui combattent avec le plus d'acharnement les théories de Marx, reconnaissent la nécessité des interprétations économiques de Thistoire.
« Le matérialisme historique — écrit le professeur Masaryk — ou, pour mieux dire, l'appréciation plus exacte de l'importance des facteurs économiques et la réduction à leur juste valeur des influe^nces idéologiques sur la vie et le développement des sociétés, fait partie, désormais, du patrimoine incontesté de la sociologie, de l'histoire ou de la politique ^ »
Mais, si les adversaires de Marx acceptent le principal de sa thèse, c'est avec d'autant plus de mauvaise humeur qu'ils parlent de l'exclusivisme marxiste . On sait qu'ils adressent au matérialisme historique un double reproche : méconnaître l'importance des agents naturels qui déterminent Forganisation économique des sociétés ; nier, d'autre part, l'influence, si
1. Masaryk, Die philosophischen und sociologischen Grundlagen des Marximus, p. 1(57; Wien, Konegen, 1899.
apparente cependant, des facteurs moraux et intellectuels.
La vanité de ces reproches a été maintes fois établie. Nous croyons, néanmoins, qu'il peut être utile d'y revenir encore, puisque nous les voyons constamment reparaître, dans les écrits dirigés contre le socialisme.
Tout d'abord, on veut bien nous apprendre que la structure économique des sociétés n'est pas un fait primitif; qu'elle est la résultante des rapports qui s'établissent entre la population et le milieu; que, par conséquent, dans l'explication des phénomènes sociaux, il faut tenir compte de la race, du climat, de la productivité naturelle du sol, de la situation géographique.
C'est de toute évidence. Mais oîi prend-on que de pareils truismes aient jamais été contestes parles théoriciens du matérialisme historique?
S'il fallait invoquer des textes pour établir le contraire, nous pourrions citer, parmi bien d'autres, un passage caractéristique, qui se trouve dans le troisième volume du Capital. Après avoir rappelé que les formes politiques se trouvent dans un rapport de dépendance et de subordination vis-à-vis de leur base économique, Marx ajoute, en effet :
« Ce qui n'empêche pas que la même base économique, du moins dans ses lignes essentielles, puisse présenter, dans la réalité, des variations allant à l'infini, dues à des circonstances économiques innombra-
INTRODUCTION i\
bles, aux conditions naturelles, rapports de races, influences historiques, etc., variations qui ne peuvent être comprises que par l'analyse de ces circonstances empiriques*. »
Il est donc injuste d'attribuer au matérialisme historique Tabsurde prétention d'expliquer la structure économique des sociétés, sans tenir compte des conditions naturelles qui la déterminent.
Marx et Engels n'ont pas eu besoin des lumières de M. Fouillée ou de M. Masaryk pour s'apercevoir que des nègres, dispersés dans les forêts de l'Afrique équatoriale, doivent avoir une autre économie sociale que des Aryens, habitant les îles de la mer Egée, ou des Sémites, établis sur les bords du fleuve Jaune. Mais, s'ils reconnaissent l'importance prépondérante du milieu et de la race, au point de vue statique^ ils insistent, d'autre part, sur leur importance restreinte, pour ne pas dire nulle, au point de vue dynamique, qui est le point de vue dé l'histoire.
D'après eux, en effets ce ne sont pas les variations spontanées des conditions naturelles, qui produisent les modifications incessantes de la structure sociale. Le climat, la race, la situation géographique, la fertilité du sol, sont des éléments passifs, des facteurs invariables par eux-mêmes. L'élément actif, le facteur révolu-
1. Marx, Dos Kapital, III, *, p. 325; Hamburg, Meissner, 1894. — Trad. fr., p. 387; Paris, Giard et Brière, 1902.
13 P.SSÂIS SOCIALISTES
tionnairc par excellence, c'est rindusti'ie humaine, ce [ sont les changements qui s'opèrent dans le mode d) production, oud't5change des choses nécessaires à la vie. Si le climat de la France n'est plus tout à fait celui [• de la Gaule, au temps de César, c'est parce que la trans- [ formation des cultures a modiRé le régime des eaux ou ' l'étendue des l'orëts. Si les caractères ethniques des > populations ont subi depuis l'époque romaine, des . altérations considérables, c'est parce que des nécessités I d'ordre économique ont provoqué les invasions barbares. Si le bassin de la Méditerranée n'est plus le centre de la civilisation, c'est parce que ie développement des moyens de transport a déplacé les routes commerciales. Si les richesses naturelles satisfont à des besoins infini' ment plus nombreux, c'est parce que la science et la pratique ont trouvé le moyen de Icsutiliser, et, pour ce qui concerne les produits du sol, de les accroître. Bref, n'est pas la nature qui a changé motte proprio ; c'est' l'homme qui a changé la nature.
Telle est la thèse. Elle contient, certes, une large, part de vérité. Néanmoins, il semble qu'on ne puisse l'accepter sans réserves.
Dans nombre de cas, en effet, les changements qui] se produisent dans l'organisation sociale dépendent exclusivement de variations spontanées des conditions naturelles.
Ainsi, par exemple, on no saurait expliquer la déca-
dence industrielle et commerciale de Bruges, sans tenir compte des circonstances qui provoquèrent Tenvasement du Zwyn et privèrent les Brugeois de leurs communications avec la mer.
Ou bien, pour prendre un exemple plus général, on ne saurait faire de la sociologie, sans rechercher l'influence des progrès de la population sur toutes les manifestations de la vie sociale.
Remarquons, toutefois, que ces progrès, dans un état rudimentaire de la culture et de Tindustrie, sont contenus dans d'étroites limites ; que, d'autre part, les variations spontanées du milieu physique peuvent être considérées, en général, comme des facteurs secondaires, au regard des variations artificielles résultant du travail de Thomme.
A prendre les choses en gros, c'est donc bien l'industrie humaine qui constitue la principale force motrice de l'histoire. Mais, en faisant cette constatation, les marxistes ne prétendent pas que ce soit la seule force. Ils ne disent nullement que les facteurs intellectuels et moraux ne jouent aucun rôle dans l'évolution des sociétés.
On continue, cependant, à leur prêter cette opinion. Naguère encore, à la Société française de philosophie, Halévy soutenait, contre Sorel, que la réaction du spirituel sur le matériel, de l'idéal sur le réel, est, selon Marx, une impossibilité ; que l'essentiel du matérialisme
historique, c'est Taffirmation même de cette impossibilité K
Toutefois, il dut reconnaître, que pour interpréter ainsi le marxisme, il devait écarter non seulement les écrits de Frédéric Engels, mais ceux de Marx lui-même, quand « au lieu de parler en philosophe systématique, il écrivait, au courant de la plume, comme journaliste ou chef de parti ».
Nous ne pouvons admettre, quant à nous, cette sélection, fatalement arbitraire, dans une œuvre dont toutes les parties se complètent et s'expliquent réciproquement. Au surplus, ce n'est pas seulement dans ses pamphlets politiques, ou dans ses circulaires de l'Internationale, que Marx attache une réelle importance à l'action des idées. Ses thèses sur Feuerbach, écrites à Bruxelles, en 1845, affirment aussi, très nettement, que la philosophie ne doit pas se borner à être une contemplation des choses, mais un moyen d'agir sur elles ^
D'autre part, nous ne pouvons comprendre que Ton écarte d'une interprétation du marxisme, les développements qui lui ont été donnés, en parfait accord avec Marx, par son frère Siamois intellectuel, Frédéric Engels. Or, on connaît les lettres écrites en 1890 et en 1895,
1. Bulletin de la Société f?*ançaise de philosophie y mai 1902; Paris, A. Colin.
2. Engels, Ludwig Feuerbach und der Ausgang der klassischen deutschen Philosophie ; mit Anhang : Karl Marx ûber Feuerbach vom Jahre 1845; Stuttgart, Dietz, 1903.
dans lesquelles Engels déclare, en termes exprès, « que les évolutions politiques, juridiques, philosophiques, religieuses, ont pour base révolution économique, mais qu'elles réagissent l'une sur Tautre et sur la base économique. »
Nous croyons donc avoir le droit de conclure qu'en remettant la dialectique de Hegel sur ses pieds, le marxisme ne lui a point coupé la tête.
Tout au plus pourrait-on prétendre que, dans leur effort pour réagir contre Texcès contraire, les fondateurs du matérialisme historique ont soiis-évaliié importance des facteurs idéologiques ^ Mais à notre avis, il est plus exact de dire qu'ils l'ont sous-entendiie ^ car, en dépit des apparences, leur œuvre entière est animée d'un souffle puissant d'idéalisme.
Pour faire la critique du capitalisme, ils recourent aux formes les plus abstraites du raisonnement, mais ce. raisonnement se fonde en dernière analyse sur un postulat d'ordre moral : la justice veut que chaque travailleur reçoive, intégralement, les fruits de son travail.
Pour assurer le triomphe du socialisme, ils comptent sur l'action des forces économiques, mais ils
1. « Nous avions, envers nos adversaires, à prouver le principe essentiel (le côté économique), nié par eux, et, alors, nous n'avions pas toujours le temps, la facilité et l'occasion de faire ressortir suffisamment les autres facteurs participant à l'action réciproiiue. » Fr. Engels, lettre de 1890, publiée dans le Sozialitische Akademike?^ octobre 1895.
1H liSSAIS SOCIALISTIÎS
comptcnl, égaieraenl, sur l'action des forces morales et intellectuelles : le Manifeste commiinisle , tout entier, est un appel k )a conscience du prolt^tariat, à son (énergie, à son initiative, à ses sentiments Je solidarité'.
D'ailleurs — et c'est un point sur lequel on ne saurait trop insister — l'action des forces économiques, elles-mêmes, suppose nécessairement l'interventioa ■ continuelle de l'esprit humain.
On dit, et on a raison du dire, que la construction d'un chemin de fer, l'établissement d'une fabrique, la découverte d'un gisement houiller, l'invention d'une machine nouvelle, influent bien plus sur la politique ou la religion que cent écrits ou cent discours. Mais qu'est-ce que ces inventions, ces découvertes, ces révo-
1. Cf. Kautskï, n Klas3enkampf unil Etliik », iVeue Zeii.. 1901, I, p. 2iO cl sDiv. : n La lulle de classe du pruliStariat i;l la coDscience de classe prolétarienne nu sont |ias seulement dfts facteurs éthiques de premier ordre, parce qu'elles impliquent la dâvoueuient absalo de chacun b, la cause do sa classe toute entière et développent en lui un aentluieot inifinse de ses devoirs vis-ù-vis d'elle,
n Le prolétariat, î'iant la couclie inférieure de la sociélé, ne peut a'affrancllir sans mettre fin à toute oppression et à toute eiploilalion. Aussi, partout où il devient une force, il assume la mission dr défL'ndie les intérêts de tous les upprimés, sans distinction de classe, de as.\:\onalitë ou de race, pour auûnl que ces InlërËts ne soient pas en confradietjoii ttveo l'intérêt général. De en rôle hisinrique, découlent des devoirs, étrangei's à son intdrCt direct de classe. Mais cela mËme n'épuise pas la série des devoirs sociaux que !e prolétariat conscient accepte de remplir.
« 11 ne peut s'émanciper, aussi longtemps que persiste le salariat. Il doit poursuivre la aupproasion do l'ordre actuel de propriété et de production : il doit s'assigner un but social élevé — et il est actuellument la seule classe qui ail un tel but. Il est la seule classe révolutionnaire, c'est-à-dire la seule (pli ne se contente pas de poursuivie des buts imniLidiats, mais qui s'elTorce d'atteindre un haut idéal — en ce seus, il est la seule classe dans laquelle on peut trouver de l'idéalisme . »
INTHODUCTIQN 17
lutions Ipchniqiies, sinon des applicalions de l'intelligence aux transformations de la matière ?
« Le matérialisme historique — dit Karl KauLsky — bien loin de nier la puissance motrice de l'esprit humain, dans la société, ne fait que donner une explication spéciale, différente des explications antérieures, sur l'action de cette force. L'esprit m^^e la société, non comme le maître des conditions économiques, mais comme son serviteur. Ce sont elles qui lui dictent les problêmes qu'il doit résoudre; ce sont elles qui lui fournissent les moyens de les résoudre. Le but immédiat que l'esprit humain poursuit, en résolvant ce problème, peut être un but voulu et prévu. Mais chacune de ses solutions doit avoir des conséquences qu'il ne pouvait prévoir et qui, souvent, vont directement à rencontre de ses prévisions', u
Nous voudrions pouvoir citer, plus amplement, l'étude, si intéressante, à laquelle nous empruntons ce passage.
Ce serait le meilleur moyen de montrer l'injustice des reproches que l'on a coutume de faire à ceux que l'on appelle les marxistes orthodoxes. Autant que Marx luimôrae, ils se défendent, à juste titre, d'être des mystiques à rebours. Pour eux, comme pour tout le monde, un acte de production ou d'échange est, nécessairement,