KADtSKÏ. « WlS
tafisungluisteQ? » Ne Vandervelde.
18 liSSAlS SOCIALISTES
un acte psycho-physique. Une orgauisation économique, de même que toute autre slructure sociale, est une criïalion de l'intelligence, mise en contact avec la réalité. Ce qu'ils dénomment, assez improprement d'ailleurs, malévialisme historique, pourrait, aussi bien, se qualilier d'idéalisme historique, puisqu'ils admettent que tout phénomène social est, en mOme temps, un phénomène intellectuel.
Seulement, il va sans dire que cet idéalisme marxiste diffère essentiellement de ridéalisme, tel qu'on l'entend d'ordinaire.
An lieu de voir dans la politique, la morale, la religion, la philosophie, des formations totalement on partiellement, indépendantes du milieu économique, il affirme, au contraire, h que la structure économique de la société est la base réelle, au moyen de laquelle toute la superstructure des institutions religieuses, philosophiques ou autres, pour chaque période déterminée, trouve, en dernière imiance, son explication' n.
Et c'est ici que l'on peut, croyons-nous, émettre des doutes, formuler des réserves, ou, tout au moins, poser des points d'interrogation.
Certes, nous reconnaissons pleinement le caractère fondamental des phénomènes économiques, qui sont, à la fois, les plus simples et les plus gi'méraux : primo
t.EKCEi.s, //ei'ivi Eugeit DahiHng'i Vmn-alzuns iler Wissen.scliaft. p. SB; SluUgari, UicU, 18»i.
vivere, deinde philosophari. Nous constatons, chaque jour, rinfluence révolutionnaire des transformations de l'industrie : Auguste Comte, lui-même; insiste sur ce point, dans le sixième volume de sa Philosophie positive^. Nous admettons, enfin, l'impossibilité d'une interprétation rationnelle de Thistoire du droit, de la morale ou des religions, sans tenir compte des changements qui s'opèrent dans les modes de production de la vie matérielle.
Mais faut-il aller plus loin, faut-il admettre, comme Marx le fait, ou, du moins, paraît le faire, à certains moments, que « le mode de production de la vie matérielle soit la cause déterminante du procès social, politique et spirituel de la vie » ?
Semblable conception, qui tend à ne voir dans tous les phénomènes sociaux que de simples produits, directs ou indirects, des conditions économiques, se heurte aux mêmes difficultés que le matérialisme philosophique, affirmant que la matière engendre Tesprit, que le cerveau sécrète la pensée, « comme le rein sécrète l'urine ».
Il est bien vrai que nous ne concevons pas ce que
1. A. Comte, Cours de philosophie positive, t. VI, p. 58 et suiv. ; Paris, Baillière, 1877. « C'est, à tous égards, la prédominance graduelle de la vie industrielle sur la vie militaire, par suite de l'entière abolition de Tesclavage primitif des classes laborieuses, qui distingue le mieux l'ensemble des populations composant aujourd'hui l'élite de rhumanité; c'est aussi la première source générale de tous les autres attributs essentiels, et le principal moteur du mode d'éducation sociale qui leur est propre. »
aa ESSAIS SOCIALISTES
pourraient être Je purs esprits. Nous ne parvenons pas à séparer la pensée d'un substratum matériel. Mais, au lieu d établir, soit une différence essentielle, soit un rapport de cause h effet, entre l'esprit et la matière, le monisme considère l'un et l'autre comme deux aspects d'une seule substance. De même, nous ne pouvons disjoindre lapsychique sociale de la physique sociale. Nous ne croyons pas que la morale, la philosophie, la religion d'une époque, soient indépendantes des conditions économiques de cette époque ou — ce que l'on oublie trop souvent de dire — des époques qui l'ont précédée. Mais, de ce que l'évolution des idées se Hc indissolublement à l'évolution matérielle, il ne résulte point que l'une soit la cause de l'autre.
A franc parler, nous ne comprenons guère ce que l'on veut dire, quand on affirme, comme il arrive parfois, que les symphonies de Beethoven ou de Mozart, les métaphysiques de Kant ou de Spinoza, les religions de Mahomet ou du Christ, sont des « produits n du milieu social qui les vit naître.
C'est à pou près comme si l'on disait que les plantes sont des produits du sol, parce que leurs graines ont besoin du sol pour se développer. De même que les plantes n'existeraient pas sans le sol, les œuvres d'art, les religions ou les philosopbies n'existeraient pas sans les conditions économiques, qui rendent lear apparition possible ; mais elles n'existeraient pas non
plus sans Fesprit humaia qui les crée. Par conséquent, sous peine de tomber dans Tabsurde^il faut dire que les idéologies sont le produit, non pas du milieu économique, mais des rapports qui s'établissent entre Tesprit humain et le milieu économique. Encore, cette dernière expression est-elle trop étroite. La diversité des conditions économiques ou sociales peut fournir l'explication des différences que présentent les religions ou les philosophies ; elle ne donne point la raison de leurs ressemblances, de leurs idées générales communes. Quelle que soit, en effet, la structure économique d'une société — qu'il s'agisse de pasteurs chaldéens ou de prolétaires du xx* siècle — l'homme est amené, inévitablement, à chercher des solutions, ou bien à recevoir des solutions toutes faites, pour une série de problèmes, n'ayant aucun rapport direct avec les modes de production de la vie matérielle : l'existence ou la non-existence d'un Dieu personnel, par exemple, la liberté ou le déterminisme, la survie ou l'anéantissement de l'âme individuelle. Aussi, les conceptions philosophiques ou religieuses du monde sontelles des reflets, ou plutôt des représentations, des idéalisations, de la réalité tout entière, et non pas seulement de la réalité économique. Mais, si leurs permanences correspondent à ce qui ne change pas dans la natore, Thistoire de leurs particularités ou de leurs variations n'est possible que si Ton étudie, en même
Si KSSAIS SOCIALISTES
temps, les particularités de l'écoDomie sociale, K's
variations qu'elle présente.
Et, ce qui est vrai de l'histoire des religions ou des philosophies, l'est bien plus encore cIl- l'IiisLoire du droit ou des institutions politiques.
Le matérialisme historique — puisqu'il faut l'appeler de ce nom, consacré par l'usage' — nous apparaît donc, avant tout, comme une méthode, comme un moyen d'expliquer les manifestations supcrBcielIes de la vie collective, par les phénomènes moins apparents, mais plus importants, qui se produisent dans le tréfond économique des sociétés.
Lorsqu'on étudie un événement historique, ce que l'on voit tout d'abord, ce sont les motifs qui s'avouent, les principes qui se proclament.
Ainsi, les États-Unis déclarent la guerre à l'Espagne : il s'agit, affirrae-t-on, de venir en aide aux révolutionnaires cubains, de donner l'indépendance à des colonies scandaleusement exploitées par la métropole, de porter secours aux rcconcenlrados, afTaniés par le général Wcyler.
Et, à coup sûr, ces raisons libérales et humanitaires
1. Bbkedetto Csoce dit, avec raisan. selon nous: n ... Je regretlu que l'on ail fail choix do ce mot do malérialisme, qni n'a aucune raison d'Ëlre dans l'espèce, qui iail naltte lanl de malentendus et qui Tait lo jeu des adversairsE. En ce qni concerne l'hialoii'Ui j'accepterais volontiers la dénomination de conception réaliale de l'histoire, qui marque bien un caractère d'opposition à tontes les IbiJologies et à toutes les métaphysiques dans le domaine de l'histoire, a — Matérialitmt hUtorii/iie el économie marxiste, Irad, par A, Bonnet; Paris. Giard ( Bd<-rc, 19UI.
ne laissent pas d'impressionner les esprits, de provoquer des dévouements, d'exalter des enthousiasmes. Seulement, pour connaître les autres motifs de la guerre — ceux que les intéressés n'avouent point, ceux qu'ils prennent, au contraire, le plus grand soin de dissimuler — ■ il est indispensable de recourir à l'interprétation, dite matérialiste de l'histoire; c'est dans les dessous économiques, sous la triple couche des déclamations morales, politiques ou religieuses, qu'il faut les chercher : les capitalistes américains ont, depuis longtemps, entrepris la conquête de Cuba; ils ont immobilisé, dans les raffineries et les plantations de cannes à sucre, de trente à cinquante millions de dollars ; l'insurrection s'éternise, les relations commerciales en souffrent, l'intolérable politique fiscale de TEspagne entrave le trafic ; les Etats-Unis, en pleine crise de surproduction, doivent à tout prix étendre leurs débouchés, prendre pied dans TExtrôme-Orient, s'établir dans le Pacifique, et, pour le triomphe de cette conception impérialiste, il faut que les colonies espagnoles disparaissent*. Vive Cuba libre! Haro sur les moines des Philippines !
Ne point tenir compte de ces motifs cachés, méconnaître l'importance capitale des phénomènes économiques dans la vie des sociétés, ce serait évidemment,
1. V. Beer, « Die Vereinigten Staaten im Jahre 1898 », Neue Zeit, 1898-1899, pp. 676, 708.
^4 EaSklH BOClÂLIâTES
pour un historien et un homme d'Étal, se condamner à une incompréhension radicale de leur évolution- Mais, d'autre part, répétous-le, ce serait s'exposer à une incompréhension non moins dangereuse, que de s'attacher exclusivement aux motifs cachés, de prétendre tout expliquer par l'action directe dos causes économiques, de méconnaître l'influence des idées, des sentiments, de l'action politique, morale ou religieuse, sur la marche des événements.
C'est en partant de ce faux point de vue que des socialistes, se réclamant, à tort selon nous, du marxisme, dédai^ent, ou même condamnent certaines formes d'activité qui peuvent rendre au prolétariat d'éminents services.
Il en est, par exemple, qui professsent le plus complet mépris pour l'action morale. Sous prétexte, notamment, que l'alcoolisme a des causes économiques, ils se refusent à tenter quoi que ce soil, dans la société actuelle, pour comhattre ce fléau. D'autres ne voient dans la lutte contre les Églises qu'un simple dérivatif; ils entendent limiter strictement le socialisme aux seules questions matérielles : occupons-nous des choses de la terre; laissons le ciel aux anges et aux moineaux! D'autres encore n'ont point assez de sai-casmes pour les hommes de bonne volonté qui s'efforcent d'attirer les travailleurs manuels dans les Universités populaires ou les Sections d'art, au lieu de leur
prêcher, exclusivement, l'action directe contre le capitalisme.
Mais ces diverses opinions qui reposent, d'après nous, sur une erreur théorique, rencontrent, de moins en moins, Tassentiment du prolétariat.
Partout, en effet, les questions morales paraissent maintenant à Tordre du jour des Congrès socialistes : en Belgique^ en Suisse, en Autriche, grâce aux efforts de marxistes comme Otto Lange ou Victor Adler, la propagande socialiste anti-alcoolique commence à dépasser le stade des déclarations verbales et des affirmations platoniques.
Quant à la question religieuse, il suffit de considérer la situation politique actuelle de TEurope, pour se convaincre que, dans leur immense majorité, les partis ouvriers sont plutôt enclins à exagérer qu'à déprécier l'importance de la lutte directe contre le cléricalisme. Même en Allemagne, la formule fameuse du congrès d'Erfurt « religion, affaire privée », soulève des critiques et des contradictions nombreuses \
Enfin, à mesure que le prolétariat conquiert un peu plus de bien-être et de loisir, les préoccupations intellectuelles et. esthétiques prennent, dans les milieux socialistes, une importance croissante.
Nous nous proposons, dans les études qui vont
1. V. notamment, dans le Mouvement socialiste du 15 février 1905, l'article de Michels, sur le dernier Congrès des socialistes de Prusse.
suivre, de parler de ces trois questions, Talcoolisme, la religion, Tart, dans leurs rapports avec le socialisme.
Notre point de vue nous différencie également de ceux qui prétendent ne rien faire, dans le domaine religieux, moral, esthétique, aussi longtemps que la question économique ne sera point résolue, et de ceux qui croient, au contraire, pouvoir aboutir à des résultats décisifs, dans Tordre moral ou intellectuel, en laissant intacte, ou en ne modifiant qu'après coup, l'infrastructure sociale.
Éloigné, à la fois, du pessimisme des uns et de Toptimisme des autres, nous pensons que le socialisme doit agir de toutes les manières, mais sans jamais perdre de vue la prépondérance réelle des conditions économiques.
Pour Victor ADLER.
« On ne peut dissimuler cette vérité que l'alcool est un des fondements du régime social actuel. Sans lui, pour les déshérités, ce régime serait, depuis longtemps, devenu intolérable.
« Grdber. »
Les socialistes peuvent-ils se désintéresser de la lutte directe contre Talcoolisme? Doivent-ils laisser aux Bons Templiers, aux sociétés de la Croix bleue, aux Ligues bourgeoises de tempérance ou d'abstinence, le soin de combattre un fléau dont nul ne songe à nier les ravages? Doivent-ils aller même jusqu'à condamner, comme des tentatives chimériques, ou des dérivatifs nuisibles, les eff'orts de ceux qui mènent campagne contre l'alcool et se refusent à attendre la solution du problème alcoolique de la seule amélioration des conditions matérielles d'existence du prolétariat?
Autant de questions qui ont donné lieu, dans ces dernières années, à de vives controverses, et sur les-
LB SOCUIISHB ET L'AUXWL quelles, jusqu'à présent, l'accord est loin d'ètro fjùt daus les milieux socialistes.
En Auti'iche, en Belgique, en Hollande, en Suisse, il existe des ligues socialistes d'abstinence ou de tempiîrance, plus ou moins nombreuses, plus ou moins actives; par contre, la plupart de nos camarades d'Allemagne — pour ne point parler de la France, où ces questions, malheureusement, ne se posent guère — continuent à manifester, au sujet de la propagande contre l'alcool, un souriant scepticisme, une indifférence sereine, ou un superbe dédain.
Certes, il ne se passe pour ainsi dire point de Congrès social-démocratique, sans que les « abstinents » du parti, avec une persévérance digne d'un meilleur succès, ne proposent des résolutions tendant à mettre la question de Talcool à l'ordre du jour, â activer la propagande de presse contre l'alcoolisme, à publier des brochures mettant le prolétariat en garde contre l'abus des boissons fortes.
Mais, toujours, ils se heurtent à une majorité hostile ou, ce qui est pis, indifférente.
Au Congrès de Hanovre, par exemple, il suffit de quelques paroles doBebel, pour amener le rejet do leurs propositions :
" Je vous demande — déclara notre camarade — de repousser les trois résolutions. En faisant cette motion, je ne crains pas que l'on me reproche de recommander
l'intempérance. Si les compagnons, pour ce qui concerne l'usage de l'alcool, voulaient suivre mon exemple personnel, les di^bitants feraient de très mauvaises affiiires {Très bien). Mais, à mon avis, nous n'avons pas, en tant que parti, à nous occuper de la question de l'alcool (Vice approbation). Ce que les Bons Templiers disent à ce propos, peut nous être bien indifférent. Gardonsnous de laisser l'activité du parti se perdre en bagatelles. » [Vifs applaudissements ').
Cette condamnation sans phrases fut sanclîonnéi! f par le vote presque unanime d'une assemblée dont la L plupart des membres avaient, devant eux, une grande L chope de bière. Néanmoins les anti-alcooliqaes ne se I tinrent point pour battus et revinrent à la charge, I l'année suivante, au Congrès de Miiyence. Cette fois, la EÂtscussîon fut uu peu plus ample. Dans un discours ■i^ui fut très favorablement accueilli par le Congrès, Isoti'e camarade Wnrm se chargea de développer les [motifs pour lesquels, d'après lui, l'anli-alcoolisme, Ifiomme la religion, doit rester « affaire privée ».
Il va sans dire que Wurm et ceux qui partagent son
l'Opinion, ne songent nullement à méconnaître que
U'ivrognerie soit une tare et l'alcoolisme un fléau. Mais,
éprenant une thèse qui ne trouve pas seulement cré-
|â$t dans les milieux socialistes, ils font la distinction
L 1. Prol-ikoll Hier die l'erhandlungeii lier SozialdemokraMachen Parlei nitaehlanda, abgehalten :u Haïuwi'er, vont 9 tiis li Oklober I89fl, ^'3n,- Berlin, Verlag : Vorwarle.
classique de l'usage et de l'abus. Poui' eux, la consommation modérée des boissons alcooliques, sous forme de bière ou de vin, est utile, indispensable même; elle l'est surtout pour les ouvriers qui sont astreints à des travaux pénibles eL ne disposent que d'une alimentation insuffisante, quantitativement ou qualitativement. Par contre, la social-démocratie ne peut se désintéresser de l'alcoolisme, c'est-à-dire de l'abus des boissons fortes; la seule question qui se pose, et qui se trouve suffisamment traitée par la presse socialiste, dans des brochures ou des articles de journaux, est la suivante : dans quelle mesure l'alcoolisme, qui n'est qu'un symptôme de la misère des couches profondes de la population, peut-il ôlre combattu, indépendamment du traitement général qu'il convient d'appliquer aux maladies du corps social? Pour résoudre ce problème, il faut remonter aux causes de l'alcoolisme ;
n L'alcoolisme est : 1° une question de salaire {Lohnfragé), c'est-à-dire qu'il provient du faible revenu de la population, contrainte par une alimentation insipide ou insuffisante à chercher dans l'alcool un moyen d'en masquer la fadeur ou de se donner l'illusion d'un rassasiement que, seule, une alimentation normale serait en mesure de donner réellement. D'autre part, l'alcoolisme est 2° une question d'habitation [^Wohnung&fragè), car tous ceux qui sont mal logés, qui n'ont pas un foyer décent, sont entraînés vers le cabaret, où ils sont obligés
de consommer el où, la contagion de l'exemple les poussant, Tusage dégénère trop aisément en ivresse. Par conséquent, si Ton veut faire quelque chose de sérieux contre Talcoolisme, il importe, avant tout, de relever les salaires, d'améliorer Tétat des habitations et, aussi, de mettre à la disposition de la classe ouvrière des locaux, des lieux de réunion, où les travailleurs ne soient pas forcés de prendre des consommations, mais où, d'autre part, ils ne soient pas transformés, bon gré, mal gré, en tempérants ou en abstinents. 11 n'est pas possible, en effet, surtout dans l'état actuel des choses, d'amener brusquement à l'abstinence un peuple adonné aux boissons fortes; par contre, on peut très bien amener une population empoisonnée par le schnaps à réduire sa consommation d'alcool, en mettant à sa disposition une bière peu coûteuse et Ton peut, ensuite, transformer une population de buveurs de bière en tempérants et demi-tempérants, lorsqu'il n*est pas nécessaire de boire sa chope pour rester avec ses amis. Il importe donc de multiplier, en faisant appel au concours des administrations municipales, les lieux de récréation et de réunion, où les travailleurs puissent donner libre cours à leurs' instincts de sociabilité, sans être moralement contraints, ou incessamment provoqués, à des consommations alcooliques. Mais, qu'on ne l'oublie pas, la question de l'alcool est, avant tout, une question de salaire. Perdre de vue ce point essentiel, s'attaquer aux
symptômes et non pas aux causes, détacher le problème de Talcoolismo des autres questions sociales, ce serait abandonner les méthodes habituelles de la social-démocratie et imiter les Bons Templiers, les Tempérants, bonnes gens et mauvais musiciens, qui lavent la peau sans la mouiller, qui veulent résoudre la question de l'alcoolisme, abstraction faite de la question des salaires et du mouvement ouvrier. En réalité, le meilleur moyen de combattre l'alcoolisme, c'est d'atteindre, dans ses racines, la misère du peuple. C'est pourquoi la socialdémocratie est, par excellence, l'ennemie née de l'alcool. Nul plus que le prolétariat n'u intéi"èt à mener la lutte contre cette plaie. Regardons, d'ailleurs, autour de nous : partout où nous n'avons pas de succès, l'alcoolisme règne en maître; c'est dans les districts noirs ou 7ioir et blancs, qu'il est chez lui. Pour que le mouvement ouvrier y prenne pied, il faut d'abord que ce mal soit vaincu et nous avons, par conséquent, tout intérêt à le combattre. Seulement, nous ne voulons pas nous ravaler au rôle de charlatans et ne nous attaquer qu'à un symplôme; nous ne voulons pas laisser croire que ce symptôme puisse être combattu, abstraction faite des autres phénomènes sociaux. C'est pourquoi nous nous opposons à ce que la question de l'alcoolisme soit mise, spécialement, à l'ordre du jour du prochain Congrès ' »
1. ProlokoU Uber die Verhatdlvngea des FafTieilages du SoLialdemo' kraiinchen Farlei Deutscklanda, abgehallen ;u Main: l'om tT bis, 21 Sepltmbei- 1900, pp. 181 et sniv.; Bctlin, Vorwaerts, 1900.
Telle est la thèse qui rallia la majorité du Congrès de Mayence, Depuis lors la question n'a plus fait l'objet d'un débat sérieux dans les Congrès de parti, mais il ne paraît point douteux que Topinion de la majorité soit restée la môme, car, aux Congrès de Munich et de Dresde, les résolutions contre l'alcoolisme ont été écartées de l'ordre du jour, plus dédaigneusement que jamais \
En somme, pour justifier leur attitude à l'égard de la propagande anti-alcoolique, nos camarades d'Allemagne, dont le discours de Wurm, à Mayence, reflétait admirablement l'opinion moyenne, se placent successivement au point de vue phyfîiologique, social et politique.
Au point de vue physiologique, ils croient que Fusage modéré de la bière ou du vin, loin d'être nuisible, est, au contraire, bienfaisant, ou du moins, inofl'ensif et agréable; aussi condamnent -ils rabstiiience totale comme une forme larvée de l'ascétisme.
1. Au Congrès de Brème (18-14 septembre 1904), la question a été reprise et il semble qu'un revirement commence à se produire. Les discours de Katzenstein et de Braun n'ont soulevé aucune contradiction et c'est à une forte majorité que le Congrès a voté la résolution suivante : « Etant donné le mal immense que l'alcool fait à la classe ouvrière, au point de devenir un obstacle considérable à la réalisalion de notre but, le Congrès estime que, dans l'intérêt du progrès de notre mou.vement, il est absolument nécessaire de combattre l'abus de l'alcool dans la classe ouvrière. Il engage, par conséquent, tous les militants et, surtout, tous les journaux du parti, à rendre, plus encore que par le passé, les ouvriers attentifs aux dangei's de l'alcoolisme. » Protokoll ilber die Verhandlungen des Parteitages der Sozialdemokratischen Partei Deutschlands, ahgehalten zu Bremen, vom 18 bis 24 Seplember 1902, p. 131, 190, 194, 197; Berlin, 1904.
Vanderyelde. 3
Au point de vue social, ils considèrent Tabus de l'alcool comme la suite inévitable des conditions économiques actuelles. Certes, il y a eu, de tout temps, des ivrognes ; mais l'alcoolisme, en tant qu'habitude répandue dans toutes les couches de la population, est un produit du régime capitaliste et ne disparaîtra qu'avec lui.
Au point de vue politique, enfin, la social-démocratie a, d'après eux, mieux à faire que de mener directement la lutte contre l'alcoolisme, au lieu de s'en prendre aux causes sociales qui engendrent ce fléau. Elle doit, avant tout, s'attaquer à ces causes. Leur élimination seule mettra fin aux effets désastreux qu'elles produisent. Cela n'exclut évidemment pas certaines mesures de propagande ou de législation, destinées à restreindre, dès à présent, les ravages de l'alcool ; mais, pareilles mesures n'ont qu'une importance tout à fait secondaire; elles ne doivent pas détourner le prolétariat de la lutte décisive qu'il poursuit contre l'exploitation capitaliste.
C'est à la critique de ces propositions que nous voulons consacrer cette première étude. Il nous est impossible de les admettre telles quelles, tout en reconnaissant qu'elles contiennent une large part de vérité. Assurément, l'argumentation de Wurm est concluante, à l'égard des « mauvais musiciens » qui, dans leurs variations anti-alcooliques, négligent les facteurs
économiques du problème et considèrent lalcoolisme comme la raison suffisante de la misère du prolétariat. Mais, de ce que la misère ait bien d'autres causes, de ce que les facteurs économiques de l'alcoolisme aient une importance considérable, ou même prépondérante, ce n'est pas un motif pour conclure que, dans la société capitaliste, la lutte directe contre l'usage ou l'abus des boissons fortes ne puisse donner que des résultats insignifiants. Pareille thèse ne serait fondée que si l'alcool répondait, pour les travailleurs, à un besoin véritable, si, tout au moins, c'était un mal nécessaire, un remède, dangereux mais indispensable, contre les effets déprimants du surtravail et de la sousalimentation. Or, c'est ici que nous nous séparons nettement de Wurm et de ses amis. Nous pensons, au contraire, que l'alcool, môme à petites doses, même dilué dans la bière ou le vin, même pour le travailleur qui ne se trouve pas dans des conditions normales, est toujours inutile à l'organisme, et, le plus souvent nuisible.
Le point de vue physiologique
a Quand tout homme raisonnable saura exactement que l'alcool ne possède aucune valeur nutritive, que l'usage habituel ou fréquent de certaines quantités d'alcool est toujours nuisible à la santé, il y aura sans doute encore des alcooliques ; ils seront certainement plus rares.
« Dr Kassowitz. »
Pour s'expliquer les résistances auxquelles on se heurte, quand on préconise l'entrée en ligne des partis socialistes dans la guerre contre Talcool, il ne faut pas tenir compte, seulement, des arguments de ceux qui parlent dans les assemblées, mais des préjugés de ceux qui votent.
Par cela même que la plupart des socialistes se sont longtemps désintéressés du problème de l'alcoolisme, tenu pour absolument secondaire, ils ne sont guère au courant des travaux les plus récents sur la matière ; aussi les voit-on fréquemment s'attarder à soutenir des thèses qui ont eu leur moment de faveur, mais que tout le monde abandonne aujourd'hui.
Que de fois, par exemple, n'entendons-noiis pas dire, par Tun ou l'autre de nos camarades, que ce sont les impuretés contenues dans l'alcool, qui le rendent dangereux et que si Ton donnait à l'Etat le monopole de la rectification, comme en Suisse, la question de Talcoolisme serait, en grande partie, résolue !
Combien n'est-il pas également de socialistes, surtout en France, qui, représentant des vignerons et voulant concilier leur ferveur anti-alcoolique avec les intérêts de leurs électeurs, en arrivent à se figurer que si les alcools industriels, les alcools de mélasse ou de pommes de terre sont une détestable drogue, les alcools de fruits, les alcools naturels, distillés par les bouilleurs de cru, n'ont jamais fait de mal à personne !
N'entendons-nous pas enfin, dans toutes les assemblées parlementaires, ceux-là même qui réclament énergiquement des mesures restrictives ou prohibitives contre 1' « alcool », ne désigner, par ce mot, que les boissons distillées et faire l'éloge, au contraire, des boissons fermentées, des boissons dites hygiéniques?
Cependant, ce sont des points de vue diamétralement opposés qui dominent aujourd'hui parmi les physiologistes.
Il paraît établi, en effet, que le furfurol et les autres impuretés qui peuvent se trouver dans les alcools de consommation, ne contribuent que dans une très faible mesure à augmenter leur toxicité; d'ailleurs ces impu-
retés se trouvent en proportion plus notable dans la fine Champagne que dans le vulgaire trois-six*.
En second lieu, on s'accorde généralement à reconnaître que les eaux-de-vie dites naturelles sont aussi nocives, pour le moins, que les eaux-de-vie industrielles : on s'alcoolise tout aussi bien avec Talcool extrait du raisin, qu'avec l'alcool extrait de la matière amylacée des pommes de terre ou des topinambours^.
Enfin, beaucoup de physiologistes admettent — mais la question, toutefois, reste controversée — que, si l'on absorbe la même quantité d'alcool, il importe assez peu que ce soit sous forme de vin, de bière ou d'eaude-vie.
1. On trouvera une ample bibliographie sur ce point dans Ma.tti Helenius, Die Alkoholfrage. Eine soziologischstatistische Untersuchung, S 31 flgd; léna, Fischer, 1903. V. spécialement Bruylaxts, Vinfluence de la composition des eaux-de-vie et alcools sur V alcoolisme^ rapport présenté en mai 1895 à la Commission d'études relatives à l'alcoolisme ; Biiixelles, Lesigne.
« Admettons — dit ce rapport— que les impuretés réunies aient une toxicité quintuple de celle de l'alcool éthylique et appliquons ce chiffre à une des boissons alcooliques les plus impures, le cognac de bonne qualité, qui contient par litre 600 centimètres cubes d'alcool éthylique et 2,5 centimètres cubes d'impuretés. On trouve, pour un litre de cognac, en prenant 1 comme toxicité pour l'alcool éthylique et 5 pour les impuretés, un chiffre de toxicité de 600 d'alcool éthylique et de 12,5 d'impuretés, soit en pourcentage :
97,92 p. 100 de toxicité d'alcool éthylique; 2,08 p. 100 de toxicité d'impuretés.
« Un individu qui se serait alcoolisé en consommant une quantité déterminée d'alcool de cognac, prenons 100 litres pour fixer les idées, devrait sa déchéance physique et morale, pour les 98 centièmes à l'alcool éthylique, pour 2 centièmes aux impuretés. En d'autres termes, avant d'être alcoolisé, il aurait pu boire 170 litres de cognac ne contenant que de l'alcool éthylique ; il a dû s'arrêter à 167 litres de cognac lin. »
2. V. tableau comparatif du pouvoir toxique des différentes espèces d'eau-de-vie, dans Triboulet et Mathieu, L'alcool et l'alcoolisme, p. 68; Paris, Carré et Naud, 1900.
C'est ropinion que Forel formulait en ces termes, au 8® Congrès international d'hygiène et de démographie : « L'agent toxique, le meurtrier du corps et de l'âme, est et reste l'alcool éthylique, pur ou impur, fin ou grossier, concentré dans l'eau-de-vie, ou relativement dilué, comme dans la bière, le vin ou le cidre*. »
Pour juger, par conséquent, du degré de nuisance des diverses boissons alcooliques, il faut tenir compte, certes, des éléments accessoires qui peuvent les rendre particulièrement dangereuses — c'est le cas, par exemple, pour l'absinthe et autres liqueurs à essences — mais l'élément essentiel reste, toujours, la quantité d'alcool éthylique qu'elles contiennent.
Or, on sait que les liqueurs proprement dites, les boissons distillées, titrent en moyenne de 30 à 60 p. 100 d'alcool. Les vins secs et mousseux ont un titre alcoolique qui varie de 5 à 15 p. 100. Celui des vins de liqueur peut atteindre 2S p. 100, car on les corse en y ajoutant de l'alcool. Le cidre ordinaire contient de 2 à 6 p. 100 d'alcool, mais certains cidres de pommes, très sucrées, ainsi que le poiré (cidre de poires), en contiennent près de 10 p. 100.
Quant aux bières, leur richesse en alcool est très variable, d'après les espèces et les pays.
1. Allg. Wiener medizinische Zeitung, XXXIX, Jahrg., 1894, S. 413. — En sens contraire, Triboulet et Mathieu, qui admettent que « l'alcool ingéré à un degré de concentration élevé (eau-de-vie) est infiniment plus nuisible que l'alcool absorbé dans le vin ou la bière », loc. cit., p. 90.
Voici quelques chiffres, parmi ceux que fournissent à ce sujet les D*"^ Triboulet et Mathieu* :
Bières de débit : p. lOO moyen en alcool.
Bavière i,l
Bohême 2,4
Vienne 2,7
Bières d'exportation ET de conserve :
Pilsen 3,7
Munich 4,3
Faro 4,9
Lambic 6,2
Pale aie ... 6,5
Extra stout 9,0
On voit que le lambic, ou les bières anglaises, contiennent autant d'alcool que certains vins. D'autre part, étant donné que les eaux-de-vie ordinaires titrent de 40 à 50 p. 100 d'alcool, rien n'est plus facile que de calculer la quantité de vin ou de bière qu'il faut boire, pour absorber la quantité d'alcool contenue dans une goutte.
Les débitants tirent, en général 20 grandes gouttes d'un litre d'alcool. Par conséquent, un litre de vin à 10 p. 100 contient autant d'alcool que cinq gouttes à 40 p. 100 ; et, de même, un litre de bière à 5 p. 100 contient autant d'alcool que deux gouttes à 50 p. 100.
D'où il résulte que le militant socialiste bruxellois,