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Essais sur Balzac

Je dédie ces Essais, en souvenir des heures précieuses et charmantes, durant lesquelles la pénétration réciproque de 7ios esprits développa notre intimité, et fortifia le sentiment inaltérable d'une rare amitié.

Avril 1893.

AYANT-PROPOS

Un des phénomènes caractéristiques de révolution littéraire moderne est la fortune diverse et contradictoire de ces deux maîtres du roman : Balzac et Stendhal. Le premier, dès l'abord, força la réputation, s'imposa comme une puissance do la nature, s'installa dans les lettres en conquérant : c'est qu'à côté de certaines qualités qui ne pouvaient être appréciées que denosjours, il dévoila dès l'origine un don de vie intense et d'intérêt poi- {jiiant propre à saisir le succès immédiat, à lui assurer la prompte réputation. Steiidlial, bien au contraire, était un composé de talents rares, un précurseur en toutes choses, et par sa forme d'esprit si Ijizarre, et par son style si cnriciisement vouhi, et par l'attitude éuijjmalique de sa personnalité d'artiste ; il le comprit lui-même tellement bien qn'il ne s illusioima pas un instant

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sur sa destinée littéraire, et marqua, uous savons avec quelle merveilleuse divination, l'époque précise de sa renommée. Aujourd'hui, c'est-àdire depuis quelque dix ans, une gloire commune unit et associe leur nom : ils nous apparaissent tous deux contemporains, par l'exceptionnelle faveur dont ils jouissent parmi les artistes, autant que par l'influence indiscutable qu'ils exercent sur les productions imaginatives de notre âge. Stendhal a pris une place que l'on peut exalter comme M. Paul Bourget, ou déplorer, en termes un peu lourds, comme M. Edouard Rod, mais qu'il faut bien constater, quoi qu'on en pense. Quant à Balzac, son nom continue, après plus d'nn demi-siècle, à bénéficier de la célébrité qu'il souhaitait si ardemment, et son génie marque d'une empreinte ineffaçable les efforts littéraires en apparence les plus opposés. Ce serait une très intéressante étude que de comparer les diverses catégories de « Balzaciens », et l'on y verrait, entre autres cuiieuses choses, unies par une commune admiration pour le maître du roman moderne, les doux classes d'écrivains les plus ii'réconciliables : les ccriunins natmalisles et les écrivains cC idées.

Entre Balzac et Stendhal, il convient de noter

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une autre différence. Stendhal inspira toute une série de travaux ; depuis l'époque où M. Taine le découvrit et le mit si magistralement en lumière, on vit se produire une floraison de critiques et d'études; aujourd'hui encore on continue à s'occnper de son œuvre et à commenter son talent : il faut reconnaître d'ailleurs que les récentes publications inédites livrées à la curiosité des lettrés, qui dévoilent de plus en plus l'arrière-fond de ce mystérieux esprit, constituaient des documents nouveaux, à maint égard précieux pour l'analyste. En ce qui concerne Balzac, il n'en fut pas ainsi : si l'on excepte la belle étude de M. Tainc — mais la dimension même de ce travail limitait son effort — on citerait difficilement, croyons-nous, un ouvrage qui compte sur Balzac, ou plutôt sur le génie de Balzac ; car toute une partie du travail a été exécutée la partie accessoire et fragmentaire; ou a réuni les matériaux de l'œuvre ; tout ce qui a Irait à l'élément anccdoti(jue et biogra[)hi(jue a été fait, tellement fait (jti il we reste rien à y ajouter, et (|ue, [)oui' noti'c paît, nous nous tarderons soigneusement de la plus légère inclusion dans ce domaine.

Il est clair (juc IJal/ac, par la hauteur et liui-

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nieusité de son génie, se prête mal à des études du genre de celles qui furent tentées sur Stendhal. Si rare et si complexe que soit F esprit de ce dernier, il est de dimension moins vaste et se laisse plus aisément aborder. Balzac nous apparaît comme une montagne dont l'ascension épouvante. L'occasion est ici propice d'expliquer ce que nons avons vonlu. En effet, s'il s'était agi d'une analyse complète et détaillée de son œuvre, nous n'aurions en ni la force ni le goût de 1 entreprendre ; une telle besogne nous aurait semblé inutile et vaine : c'eût été à la fois trop et trop peu. Ce que nous avons cherché, ce qui restait à tenter suivant nous, c'était, une fois admis et constaté le retentissement, la réaction puissante du génie de Balzac sur lame moderne, de préciser les exemples do cette influence et de ce retentissement. Il ne faut donc voir dans ces « Essais » que le résultat d'heures employées à savourer Balzac, dilettantisme qui, loin d'être stérile, suggère une foule d'aperçus embrassant à la fois telle partie de l'oeuvre du maître romancier et telle face de la société : nous confondons les deux termes, puisque son triomphe est précisément d'avoir réalisé cette confusion dans ses ouvrages.

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Ne sont-ce point, en effet, deux choses identiques et réciproquement convertibles que l'étude de certains problèmes palpitants de la vie, et l'examen, en ses portions capitales, de l'œuvre de Balzac? Là réside son modernisme au regard des artistes, ce mot signifiant l'intensité de suggestion exercée sur nos âmes par tel ou tel écrivain. C'est ainsi, par exemple, que la sensibilité féminine ayant été examinée par lui sous la plupart de ses aspects, une étude des principaux types de femmes, surtout des femmes contristées et torturées par l'existence, se trouvera être en même temps une étude de la sensibilité féminine. Emettre cette idée, c'est indiquer le but et la limite même de notre effort : cet effort ne doit pas porter seulement sur les jugements, sur la critique à faire de tel ou tel ouvrage, sur les contradictions ([u'il peut enfermer ; il dépasse de beaucoup et dans un sens tout différent tel ou tel type concret, pour s'attaquer au fond même de l'âme féminine, successivement envisagée par Balzac dans des milieux et des situations diverses, comme (;n présriicc d antanl de réactifs qui nous aident à pénétrer le secret de son essence !

Le point de vue auquel uous nous plaçons ici, qui a sug"{|éi"('' le cliapilrc des l'Cmmcs mallicii-

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reuses, doits pourrions le reprendre et l'appliquer de manière identique aux différentes catégories sociales étudiées par Balzac. Notre raisonnement serait le même pour le chapitre que nous avons intitulé les Jeunes Gens, le même encore pour celui des Courtisanes, s il ne convenait d'ajouter que nous abordons ici une question plus complexe : en même temps que nous y tentons une étude de psychologie pure, nous touchons à l'un des plus graves problèmes sociaux. Dans le chapitre des artistes, nous y entrons bieu plus encore, en examinant ces belles études sur la presse, dans lesquelles Balzac pressent les développements et les vices du journalisme moderne.

Si les explications précédemment fournies ont bien marqué l'esprit qui a présidé à ces « Essais » , le plan en apparaîtra comme forcé : d'abord une étude sur l'œuvre maîtresse de Balzac, dans laquelle, écartant de parti pris tout ce qui a trait à la genèse, aux péripéties des romans, nous nous sommes uniquement appliqué à choisir, parmi s(;s créations, celles où nous trouvions avec le plus d'intensité le reflet des préoccupations de nos âmes modernes : tel est l'objet de ce premier vohmie, consacré à la Comédie humaine. Nous

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passerons ensuite à Fexamen de ce qu'on pourrait appeler les parties adjacentes de son œuvre, en étudiant son ingénieux effort de style comme conteur, ses vues si profondes en matière de critique générale, ces idées si larges et trop peu connues, par lesquelles Balzac se révèle comme un précurseur : idées qui constituent une mine d'une inépuisable richesse où beaucoup allèrent puiser qui ne s'en vantèrent point. La conséquence immédiate et directe sera l'examen de sa langue, de sa philosophie, en un mot des causes maîtresses qui contribuèrent à faire de lui la plus haute figure littéraire de ce siècle.

Tel est le cercle de notre effort : nous placer en face d'une grande œuvre écrite, comme dans un musée l'artiste se place en face des tableaux d'un grand peintre; en jouir profondément; noter les vibrations exquises ou puissantes qui nous agitent; laisser enfin ces vibrations produire en notre âme leurs conséquences nécessaires, c'est-à-dire l'évocation de quelques idées générales sur l'Art et sur la Vie.

IS'.KJ.

LA PRÉFACE DK LA « COMÉDIE IIUMALNE » .

Conception d'enscinblc de la Comédie humaine : coniiiicnl elle s'opéra. — Solidarité dos phénomènes de la vie ; esprit généralisaleur de Balzac. — Nature du véritable esprit scientifique. — L'esprit sjstéinatii/ue, soutien de toute yrande œuvre.

L'idée maîtresse de la Comédie humaine : l'iiuinanilé et l'animalité. — Doctrine de l'Évolution opposée à celle de la Création. — h' Unité de plan appliquée aux espèces sociales. La théorie des Milieux et des Types indiquée par Balzac. lîéaclion de ces idées sur l'œuvre.

Les Idées à côté : La théorie des Forces. — Conception amorale de l'art. — Seule lacune de ses vues d'ensemble en ce qui touche la religion.

(i L'idée première de la Comédie humaine fut d'abord chez moi comme un rêve, comme un de ces projels im[)OS8iI)U'S (jiie l'on caresse cl (inon laisse s'envoler. Lue chimère (jui soiiril, qui montre son visajje de femme et qui déj)loic aussitôt ses ailes en remontant dans un ciel fantasti<jue. Mais la chimère, comme heaiicuup de chimères, se chanjje en réalité : elle a ses commandcmeuls et sa tyrannie aux(jucls il faut céder. » Ne vous trompez [)as à cette phrase qui

figure au début de la Préface; si vague qu'elle semble au premier abord, si métaphorique qu'elle vous apparaisse et embrumée de poésie, elle n'en est pas moins suggestive en ce qui touche les tendances de l'esprit de Balzac et la manière dont s'imposa la conception d'ensemble de son œuvre.

Les phénomènes du monde lui apparurent un jour, non plus distincts et isolés comme aux intelligences moyennes qui ne sauraient embrasser la nature que fragmentairement, mais reliés entre eux par des attaches puissantes et dans un rapport de dépendance éternelle les uns à l'égard des autres. L'immense solidarité qui caractérise les manifestations de la vie et fait que, dans le choc des événements multiples, elles réagissent d'une manière aussi sûre que mystérieuse, cette solidarité dut le hanter en un jour d'obsession plus vive : le Roman, par conséquent, cette représentation artistique des choses, dut lui paraître susceptil)le, à l'image des réalités qu'il est destiné à fi.xer, d'une coordination par ensembles et par masses superposées. Mais comment s'opéra chez lui cette subordination d'œuvres diverses à une conception générale, cette superposition, ou, si vous aimez mieux, comment s'établit celte assise scientifique de son grand ouvrage? Tel est le point capital qu'il importe de fixer, car il nous servira à différencier Balzac d'une autre catégorie d'artistes radicalc- Icment opposés à lui. Ce travail ne se fit pas soudainement, à l'origine de ses inventions romanesques; ce ne fut pas une notion » plaquée " et artificielle.

Il s'imposa à lui lentement, sous Tinfluence de cet effort latent et inconscient du cerveau qui échappe à l'analyse, mais n'en produit pas moins ses effets, à l'insu de celui-là même qui les subit : ce qui ne veut pas dire qu'il se présenta d'une manière purement dédiictive, comme pourrait le faire croire la suite de sa préface. Je me l'imagine au contraire aboutissant à une sorte d'illumination soudaine, phénomène de véritable intuition, mais préparé de longue main par ses innombrables travaux antérieurs, par cette élaboration inconsciente dont nous parlions. A l'exemple de toutes les vastes généralisations philosophiques qui s'imposèrent au génie de leur inventeur avec le caractère d'évidence, et qui n'en sont pas moins le résultat d'une patiente contemplation des phénomènes particuliers de la vie, cette gigantesque vue d'ensemble de la Comédie Inimaine dut se produire avec la rigueur d'une nécessité psychologique, suite de la longue accumulation de documents qui furent ses premières œuvres. On ne saurait trop insister sur cette idée pour marquer la différence entre une conccj)lion scientifique réellement vialde et les conceptions scientiriquos rattachées et plaquées à un effort littéraire, ainsi que nous en vîmes naître à la suite et j)ar esj)rit d'imitation (1). Celle de Balzac découle de son œuvre et s'impose comme une conclusion logique; elle fait corps avec elle au poml d'eu être lusrpMrabh". Lts Miilrcs sont

(1) Telle la coriccjitinii i\v^ » lliiiijjiiii->Li('(|iiart " ili' M. Ilmile Zola.

antérieures à l'œuvre de leurs auteurs, qui paraît avoir été écrite j)Our les prouver; d'où cette impression qu'elles laissent d'être inefficaces et dépourvues de vie.

Plus d'une fois dans le cours de ces essais, nous aurons à indiquer le retentissement des théories philosophiques et scientifiques sur le fjénie de Balzac. Pour lui, comme pour tous les écrivains de premier ordre, elles formèrent l'assise de l'œuvre ; elles lui communiquèrent cette sève et cette saveur exceptionnelles qui, malgré d'immenses défauts, marqueront sa place immortelle dans l'histoire des lettres. A vrai dire, il n'est pas de grand ouvrage, même de pure imagination, qui ne révèle, chez celui qui l'a composé, une vue générale des choses, une doctrine par conséquent, qui ne soit en quelque manicre systématique et ne repose sur une conception d'ensemble de la vie. Quelle que soit leur forme, leur catégorie artistique : drame, roman, poésie, ils présentent tous ce point commun, à côté de leur affabulation individuelle, élément secondaire et contingent, de nous hausser au domaine inviolable de Vidée, qui est l'élément éternel. A cet égard, les productions de l'esprit peuvent se diviser en deu.\ classes : celles qui n'ont point de soutien et sont destinées à disparaître avec les circonstances transitoires qui leur ont donné naissance; les autres à côté, qui reposent sur une puissante assise et correspondent aux besoins éternels de l'iiniuanité. L'assise littéraire de l'œuvre de lUd/ac fut, sinon la connaissance, — le mot serait

trop précis, — l'intuition des grands problèmes dont la solution devait renouveler les sciences naturelles et les sciences morales. De même que les découvertes de Copernic et de Newton avaient précédemment Ijoulevcrsé de fond en comble les notions acquises par l'humanité sur le système du monde, de même aussi les hypothèses fécondes des Lamarck et des Geoffroy Saint-Hilalrc allaient exercer une réaction profonde sur l'esprit humain et renouveler son sens de la vie. L'œuvre de Balzac est imprégnée de cette bienfaisante influence. A ce titre, il fut au premier chef un moderne : il laissa le rare et magnifique exemple d'une entière compréhension des destinées littéraires, et il semble que sa Préface ait été composée pour donner une attestation solennelle à cette phrase d'un de ses contemporains : — " Le temps n'est pas loin où l'on comprendra que toute littérature qui se refuse à marcher fraternellement entre la science et la philosophie est uwq, littérature homicide et suicide. ■•

L'idée maîtresse de la Comcdie humaine vient d'une (i comparaison entre rhiinijinilé et l'animalité 11 . Cette proposition nous sembh; bien simple aujourdhui; il faut songer c|u elle fut bu'miilée en 18i2, «-'est-à-dirc sous 1 iiillncnce des mémorables discussions entre Cuvier et (îeoffroy Saint-llilairc. A son heure, elle était étrangement hardie, mise en tète d'dMivres d'imagination, et passa pour une surprcii.'iiitc iiiiiovalioii Depuis lors, rcspnl Iiiiiumim a iiwuclié : les ventés enl revues par (îeoffroy Saint-

Hilaire, qui représentaient à cette époque la limite extrême de l'effort scientifique, ont été reprises, confirmées, étendues, proclamées avec leurs conséquences, et ont abouti aux hypothèses darwiniennes. En nous plaçant à ce point de vue, l'opposition se fait aussitôt dans notre esprit entre la conception ancienne de la création, et la conception moderne de V évolution. Au lieu de voir à tous les tournants de la pensée l'intervention d'une puissance surnaturelle, d'une Providence qui à chaque lacune de nos connaissances intervient comme un coup de miracle, une autre conception a dominé notre cerveau : celle de la continuité, des transformations successives et insensibles grâce auxquelles toutes choses ont passé de l'état indifférencié de la nébuleuse primitive à travers les stades divers qui constituent l'évolution cosmique, géologique, puis biologique, et se résument dans les matières qui firent le fond de l'étude de Balzac : l'évolution sociologicjuc. Nous disons que le retentissement d'une telle doctrine doit être considérable et universel sur un esprit. Son effet principal est de communifjuer à l'artiste, quand l'esprit qui en est pénétré se trouve être tel , la forme de pensée j)liHosoj)lii(jue, ce qui au plus haut degré caractérise Balzac; bu-me de pensée qui a pour trait capital l'intense sentiment (più tout phénomène, physique ou moral, il existe une ou plusieurs causes. Causalité, sentiment de la causalité : c'est un des traits saillants de Sf)n (ab'nl lidéraire. I5alzac ji'assisla (ju'à la j)remièrc phase de rénovation des sciences naturelles; il

s'arrêta à Geoffroy Saint-Hilaire et ne connut rien des théories darwiniennes. On peut se demander, on doit même se demander l'application qu'il en eût faite aux lettres, s'il avait vécu de notre temps, si, au lieu d'appartenir à la première moitié de ce siècle, — car son effort intellectuel ne dépasse guère cette moitié, — il avait écrit à partir de 1860. Quels j)oints de vue nouveaux et féconds il en eût su tirer!

La belle loi d'unité de covxpositio7i, empruntée à Geoffrov Saint-Hilaire, qu'il cite avec enthousiasme, tout en reconnaissant qu'elle avait été pressentie bien avant qu'on en vînt à la formuler nettement, le conduit à briser le cadre désormais trop étroit de sa précédente doctrine : comparaison entre l'humanité et l'animalité. » Il n'y a qu'un animal « , dit-il plus loin. Le mot est lâché; l'idée lui servira à étager toute sa conce[)tlon sociale. Lors même que les découvertes des naturalistes et son impérieux besoin de généralisation ne l'eussent point amené à proclamer, comme savant, l'exactitude de cette loi, sa puissance de vision et les saisissantes analogies physionomiques entre certains types humains et les représentants de l'animalité la lui auraient imposée comme artiste. Les exemples sont innombrables au cours de ses (ï'uvres, dans h's miruiticuses descriplions (pi il fait des parlicidarilés plivsiqu(>s de ses personnagi's, de l'obsession iiupiiétante «pii s'impose à son cerveau en face de ces analojjios.

Une fois |)()sé(> la loi (Viinilc de jildii v[ .^^orti du domaine de la naluic poni' ciilrcr dans le dnmainc de

la société, le problème des différenciations individuelles ou des déformations du type primitif se présente à lui. — " La société ne fait-elle pas de l'homme, suivant les milieux où son action se déploie, autant d'hommes différents qu'il y a de variétés en zoologie? " — Ici encore comme plus haut, il vit puissamment et profondément; il pénétra jusqu'à la cause véritable et eut le mérite de la formuler, peutêtre le premier, en ce qui touche l'espèce sociale. Il eut la hardiesse de prononcer le mot qui, érigé plus tard en doctrine, repris et développé par de purs savants (I), devait faire leur fortune et établir leur réputation. La théorie des milieux n'est-elle pas en effet le point essentiel de la conception scientifique à laquelle se rattache le nom de Darwin? Pour les naturalistes d'aujourd'hui, c'est une vérité incontestable que les êtres vivants se sont moditiés en cent espèces diverses sous l'action de milieux différents. Pour les animaux, du moins pour la plupart, le seul dont il puisse être question est le milieu physique et matériel. Avec rhommc, les choses changent; à l'aclion de celui-ci s'ajoute celle d'un nouveau qui parfois contrarie le premier, mais toujours se combine avec lui, et dont les effets l'emporlent en gravité sur les effets du miheu physique : c'est le milieu social. L'action qu'il exerce se manifeste de la même manière. Il ne s'agit pas, dans l'esprit de Balzac, d'une sinqile figure de rhétorique, d'une comparaison litté-

(1) M. T.iinc on csl lo plus illiisiro oxomjde.

raire, mais d'une constatation scientifique rigoureusement exacte. Elle consiste en ceci que les milieux physique et social agissent tous deux en favoiMsant le développement, chez l'être vivant, de certaines aptitudes spéciales au détriment de certaines autres : c'est ce que la biologie appelle le phénomène de Vadaptation; d'où il suit que les facultés en harmonie avec le milieu finissent par régner aux dépens des autres, qui s'atrophient.

L'effet du milieu phvsique a élé de multiplier les diverses espèces animales; 1 effet du milieu social sera de multiplier les variétés de types humains. Dans ce sens, un distingué criminaliste de notre époque (1) essaya d'édifier une théorie des types proj'esswnncis. Il soutint que ce n'est pas le criminel seul qui dans nos sociétés apparaît comme un être à part, un type particulier, mais que tout comme pour les criminels, on pourrait pour les professionnels instituer des catégories très tranchées et re[)0sant sur la constatation de déformations différentes. C'est identiquement l'idée qu'esquisse Balzac dans la préface de la Comédie humaine : » Les différences entre un soldat, un ouvrier, un administrateur, un avocat, lin oisif, un savant, un liniume d'I'^tat, un commerçant, un marin, un poète, un pauvre, lui prêtre, sont, quoique plus difliciles ù saisir, aussi considérahles que celles qui distinguent le loup, le lion, 1 àne, le corheaii, le rrcpiin, le veau marin, la

(1) M. T:inlc.

brebis, etc. Il a donc existé, il existera donc de tout temps des espèces sociales comme il y a des espèces zoologiques. " Ces nombreuses variétés de types humains sont le produit de ce milieu social que précisait Balzac et qui a succédé, comme loi d'évolution pour Ihommc, au milieu physique seul connu des animaux. Le fait de vivre en groupes crée à riiomme des conditions de vie fort différentes de celles de l'animalité et transpose d'un ordre à un autre les exigences vitales, par suite leurs conséquences. Si pour un animal le milieu physique a cet effet de lui rendre la nourriture abondante ou rare, si riierl^ivore, cantonné comme le renne dans les neiges de Laponie, trouve plus difficilement sa pâture que l'antilope dans les prairies herbues de l'Afrique centrale, est-ce que l'ouvrier de nos cités modernes ne voit pas changer, lui aussi, les conditions [)énibles ou faciles de son existence, mais cette fois avec les modifications apportées au milieu social?

Telles furent les idées maîtresses et dominantes auxquelles se sul)ordonna la conception de la vie chez Balzac : toutes scientifiques, on le voit, et puisées aux sources mêmes des découvertes modernes. Elles dominent son œuvre et la pénètrent, en ce sens (|iic leur salutaire réaction sur la pensée de l'écrivain se fait sentir à chaque tournant; preuve qu'il ne peut s'agir ici d'une doctrine artificielle, mais au contraire parfaitement assimilée et infusant à son (euvre quelque chose comme un sang nouveau. l'^n effet, si l'on considère, ainsi (|u il le voulait lui-même, les multi-

pies conceptions de son génie comme un organisme vivant, à quoi pourrait-on mieux le comparer, cet ensemble de doctrines scientifiques, qu'à un principe de vie? C'est lui qui communique à ses créations cette force et cette sève, garanties d'une jeunesse éternelle; lui qui de personnages de fiction, purement imaginaires semble-t-il, fait des êtres de vie ardente et passionnée, obsédants pour l'esprit, s'imposant avec une réalité presque hallucinatoire; c'est de lui enfin que découlent les idées à calé, moins importantes que ses conceptions primordiales, mais qui ne s'en déduisent pas moins avec rigueur comme les conséquences d'un principe préalablement établi.

Tout d'abord, ce que l'on a appelé la t/u'Oi'ie des forces, qu'il formule ainsi : « L'homme n'est ni bon, ni méchant : il naît avec des instincts et des aptitudes. » Nous examinerons plus loin (1) jusqu'à quel point Balzac osa l'appliquer et se montra par là le rival des plus grands créateurs d'àmcs qui jamais aient e.\islé. Dans cette vue d'ensemble du monde, qui lui parait (X)nduit à des fins inconnues sous l'impulsion d'une destinée invincii)lc, l'homme, non plus que les autres êtres, n'est soustrait aux lois fatales : il comprend que, dans cette conception nouvelle de la vie, il n'y a plus de place pour l'antique dogme de la liberté d'acjir, et que si, dans le douiainc de l'exislence joui iialicrc, nous soiuiucs encore con-

(1) Voir le cli^ipllrc des l'cr.ioiiiiiifjes c.xccssl/.t.

traints don tenii" compte, puisqu'il régit les rapports sociaux, dans celui de la spéculation ce mot n'a plus de sif^nification. Douloureuse et inquiétante anomalie que la société repose sur des principes dont la fausseté est aujourd'hui établie; problème dont la solution paraît hors de notre portée ! Balzac ne recule point devant cette vérité qui domine toute la psychologie , dont il avait déjà magnifiquement fourni la démonstration à l'époque où il la formulait; presque tous ses types de vie intense et passionnée donnent l'impression de forces en mouvement, obéissant en aveugles à une destinée supérieure qui n'est que Tenchaînement successif des phénomènes mentaux, et se traduisant aussi rigoureusement par la santé ou parla maladie que les phénomènes de la vie physique dont ils sont les corollaires. Il n'existe peut-être dans l'histoire des littératures qu'un artiste qui puisse à ce point de vue être rapproché de Balzac : c'est Shakespeare; lui aussi nous communique dans ses créations dramatiques excessives l'impression d'écrasement sous la main de fer de la fatalité.

De même que dans les espèces sociales Balzac ne relève ni vertus ni vices, mais simplement des instincts et des aptitudes, de mémo aussi il ne distingue dans le roman ni types moraux, ni types immoraux. Si le mot avait existé à son époque, il se serait rangé lui-même comme artiste dans la catégorie des (inioraux. Durant loute son existence d'écrivain, il eut à sui)ir les furieux assauts de la critique et les accusations d'immoralité qui tombaient sur son œuvre

avec une âpreté d'autant plus vive qu'il s'était donné comme tâche de peindre la vie dans son infinie complexité, qu'en conséquence les déformations morales ne pouvaient manquer d'y fourmiller. Il s'en vengea comme l'on sait, de la bonne manière, en fixant dans un immortel roman de satire les ridicules et les bassesses de ce monde du journalisme qu'il avait su percer à jour : u Oiiand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette manœuvre familière aux partis est la honte de tous ceux qui l'emploient. » — Vous sentez dans cette phrase comme un ressouvenir des ]>lessures cuisantes que les attaques de la presse lui avaient fait endurer. La préface de la Comédie humaine reprend cette question vieille comme le monde, mais on peut s'étonner de ne pas 1 y voir traitée avec l'ampleur qu'elle comporte. L'occasion était belle pourtant de montrer qu'une conception de la vie analogue à celle qui hantait son cerveau, impliquait la création de personnages de vie violente et passionnée : il ne s'arrêta pas à celte idée et préféra se livrer à la besogne légèrement puérile de réunir, pour les opposer aux autres, les figures irréprochables imaginées j)ar lui. C'était là tourner court et ne pas accepter la discussion sur le terrain où il l'avait lui-même placée.

La sûreté des vues de I5al/,ac sur les phénomènes de la vie nous est ;ippaiiic vraiment géniale et digne de ce grand esprit ; il scuible qu'elle l'ait abnndonné sur un autre point < apilal, qui se rattachait pourtant à la loi d'évobili(ui pressentie, lialzac, on le

14 CHAPITRE PREMIEU.

sait, était monarchiste : par tempérament et par raisonnement, il considérait le principe monarchique comme une nécessité; à la royauté il associait le catholicisme , les jugeant unis de manière indissoluble, et en cela il pensait excellemment, car il avait pénétré les causes d'évolution de cette forme religieuse qui, sous l'influence des hommes et des institutions, al)Outissait à des conséquences en tout opposées à celles qu'avaient prévues ses premiers fondateurs (1). Lorsque Balzac, convaincu de l'utilité sociale du catholicisme, écrivait qu'il y voyait un système complet de répression des tendances dépravées de l'homme, et le plus grand élément d'ordre, il ne disait rien qui ne fût exactement juste; car il faut être aveugle ou fanatisé par la passion pour ne pas constater dans la religion le })lus salutaire des freins individuels, la sauvegarde irremplaçable de la moralité du grand nombre. Mais quand, à côté de celte première vue et immédiatement après elle, Balzac en formulait une autre comme celle-ci : «La Pensée, principe des maux et des biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée que par la religion " , il oubliait les premiers principes qu'il avait posés. En vérité ce n'était pas la peine d'avoir édifié tout un système scientifique sul)ordonné aux seules causes naturelles, pour en venir finalement à l'intervention d'une cause supra -terrestre dominant et expliquant toutes choses. Il semble qu'd y ait eu

(1) C'est là une idée (juc Ilcuaii a reprise et développée dans maint passage de ses études religieuses.

solution de continuité dans sa pensée ; tout au moins n'eut-il pas la hardiesse d'appliquer aux manifestations d'ordre religieux les hautes vues généralisatrices qui jusqu'alors l'avaient soutenu. La religion, en effet, nous apparaît comme un organisme enfermant des principes de vie, de développement et finalement de ruine, soumis à des lois fixes et rationnelles; nous n'y devons voir aucune dérogation à l'ordre éternel, rien qui fasse échec à la belle loi d'unité de plan ou de composition qu'il avait appliquée aux phénomènes sociaux. Nous ne pouvons donc que constater ici chez Balzac une défaillance manifeste ; il manqua à sa gloire d'étendre ses doctrines jusqu'au point où aurait dû les conduire la pensée du plus illustre des précurseurs en matière d'exégèse religieuse, ce Spinoza fpi'il connaissait pourtant, mais dont il allait laisser à d'autres le soin d'approfondir les œuvres et de moderniser les vues !

Reconnaissons que ce furent là ses seules défaillances. Sur tous les autres points il vit juste et puissamment. Lorsfjue, par exemple, il touche à la question du progrès, il se pose comme un véritalde philoso[)he en négateur du perfectionnement indéfini L(»i'.s(|ti(' ciiliu, par une sorte de coup d'o'il d'enseiiihle jeté sur son (cuvre , il s'interroge à sou sujet, roccasion lui est helle d'exalter la forme d'art dont il anparail Ir niailre lucoMtesté, de Mi;u«pier la place grande et gloriensi* (\y\. roman de inours dans l'histoire des liltéralures modernes, l'ar opposition avec celle des littératures anticjues, il précise le rôle

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