‹ Essais sur Balzac (volume 2)Chapitre 2 sur 8 · CIIAPITUK PU KM 1ER · texte numérisé non relu

CIIAPITUK PU KM 1ER

du roman, auxiliaire de l'histoire. C'est ainsi qu'en dehors de son intérêt comme œuvre imaginative, comme œuvre d'art, — et par là il se suffit à luimême, — le roman de mœurs tient un rang exceptionnel. Balzac dut plus d'une fois penser, dans un de ces rêves grandioses auxquels il se complaisait, tel que celui à la faveur duquel Victor Hugo nous représente Paris à l'état de ville morte, Balzac dut penser à ce que pourrait être son œuvre dans une période lointaine pour écrire l'histoire des générations éteintes. Il lui fut loisil)le de songer, avec une fierté légitime, que ce qui avait manqué aux historiens des temps antiques, les historiens de l'avenir le trouveraient dans ses romans, et (|u'au milieu de cet immense amas de ruines qui sont les derniers vestiges d'une civilisation disparue , l'édifice de la Comédie humaine se dresserait encore comme un monument indestructible de son génie et de sa gloire !

Naissance du senliment d'amour chez le jeune homme. Calyste de Guénic. — Eveil de la jalousie maternelle : mélange de crainte et de fierté. — Caractéristique de ce premier amour : timidité apparente. — Violence foncière de l'instinct du sexe.

Hri<;tigiiac : complexité de ses tendances. — Absence de frein moral. Nature ondoyante de sa personnalité. Théorie psycholojjique de M. Taine. — Ses luttes; ses volte-face; pour quels motifs il doit succondjer.

Point commun aux principaux jeunes jjens de lîal/.ac : aucun principe directeur de la vie. Félix de Vandenesse. — Souffrances des âmes d'élite. Réaction salutaire de ces souffrances : leur importance comme préparation à l'amour. — Relations du jeune homme avec la femme dcjli mûre. Illusion volontaire de celle-ci : scnd>lant de maternité.

J/amour suliordonné au sentiment : Lord Grcnville. Kxtrèmc rareté de son cas. Cause de séduction d'un ordre unifjuc.

La naissance et le développement du senliment d'amour dans l'àmc vicrjjc d'un adolescent, aussi tendre et naïf qu'un Fortunio, mais plus passionne que lui ou, pour parler exactement, plus porté vers les résolutions extrêmes; l'envahissement de son être par la passion exclusive, avec cette particularité de l'amour ù (;et a{;e que .sa poursuite tend plutôt vers la satisfaction du senliment lui-même que vers

la possession de Tétre qui en est l'objet : telle nous semble une des thèses favorites de Balzac, sur laquelle il est revenu avec complaisance dans plusieurs de ses grandes œuvres, mais qu'il n'a nulle part mieux étudiée en ses détails que dans le personnage de Calyste de Guénic. Il convient donc d'y insister comme sur une des créations les plus typiques et les plus délicatement analysées de la Comédie humaine.

Les antécédents physiologiques de Calyste de Guénic sont longuement expliqués par le romancier, ainsi que le milieu dans lequel s'épanouissent ses premières années d'enfance. Il nous montre son père, vieux Breton ayant de sa race l'honnête entêtement, la bravoure militaire et la noblesse morale, fidèle à ses croyances politiques et religieuses, mais borné par ces croyances mêmes, rebelle aux idées nouvelles autant qu'à l'instruction; sa mère, la douce fdle irlandaise, vivante incarnation de la beauté du Nord, tendre et soumise comme elles le sont en ce pays, née plutôt pour subir que pour partager l'amour, n'ayant d'ailleurs jamais connu qu'un sentiment intense : l'adoration de cet enfant unique qui représente tous ses espoirs et en qui elle retrouve, à peine virilisés, les principaux traits de sa nature.

De sa mère, en effet, Calyste aura la tendresse et la féminéilé; de son père, la hauteur d'àme et la fierté. Avec quel soin jaloux l'anny O'Brien veilla sur les premières années du jeune homme ! Avec quelle piiidcncc elle écarta de lui, comme s'il se fut agi (le l;i pureté d'une vierge, les causes de

trouble el d initiation sensuelle qui assaillent les tout jeunes gens à leur entrée dans la vie! Les mères, si pieuses qu'elles soient, ou plutôt parce qu'elles sont pieuses, et que les enseignements chrétiens ont particulièrement fixé leur attention sur ce point, ne vivent plus alors qu'avec un seul souci : éloigner de l'enfant aimé tout ce qui leur parait de nature à altérer cette innocence si chère. Le soin qu'elles prennent de la fdle est peu de chose auprès de celui qui les attache au fils; elles n'ignorent pas que la fîUe est gardée par son sexe même et son rôle de " passivité " dans l'amour. C'est alors chez la mère, et tout le temps qu'elle le sent sien, une joie de chaque instant. Mais aussi quelles douleurs, le jour où les premières atteintes ont terni cette pureté, où elle comprend que le fils n'est plus à elle, que l'image d'une autre femme a envahi sa pensée et soudain s'est substituée à la sienne ! Ce sont des douleurs secrètes qu'elle cache avec soin, des blessures d'ame qui, par leur intensité , peuvent être comparées à celles de l'amante prévenue que son aimé la tronn)e. — Car il entre, ne l'oublions pas, dans un senliment maternel de cet ordre beaucoup d'éléments inconscients du sentiment d'amour. La mère éjjrouvc pour sa nouvelle rivale une haine d'autant plus \i\c (pielle aura cllc-mcmc goûté avec moins de vivacité l'amour dans le mariage, comme l"'anny O'Hrien, et (pie son enfant unique aura été la vraie passion de sa vie.

Cliosc ("Irauge! d s'a|i>u((' à ce sculiincnl-ià, — le lait ii'csl pMiul rare, — une soilc (h' (ii rie secrète de

voir leur fils, c'est-à-dire un fragment d'elles-mêmes, pesant sur une destinée humaine, s'élevant à la virilité, et nous voyons alors un bien bizarre mélange d'angoisse et d'orgueil. Balzac écrit à ce propos : (i Quand les mères conçoivent les inquiétudes que ressentait la baronne, elles tremblent presque devant leur fils, elles sentent instinctivement les effets de la grande émancipation de l'amour; elles comprennent tout ce que ce sentiment va leur emporter; mais elles ont en même temps quelque joie de savoir leur fils heureux : il y a comme un combat dans leur cœur. Quoique le résultat soit leur fils grandi, devenu supérieur, les véritables mères n'aiment pas cette tacite abdication; elles aiment mieux leur enfant petit et protégé. 1)

L'homme pourtant se dégage de l'enfant; une force irrésistible le pousse vers l'élément féminin, qui de loin l'attire. Quelle que soit son innocence native, si soigneusement qu'ait été cultivée son àme par l'amour jaloux de sa mère, les sentiments de pudeur et de honte qui font rougir sa joue à l'approche d'une femme, les cuisants appels de la puberté lui révèlent les mystères de la vie et son véritable rôle dans l'amour. Pour l'observateur c[ui ne poursuit dans la marche d'un sentiment que le bonheur de l'analyse et de la contemplation, le jeune homme offre alors un spectacle d'un ordre rare. Pour la femme aimante en (juéte d'une tendresse entière, il est le plus délicieux objet qui puisse s'offrir à ses désirs, et celle qui sait jouir d'un .si incstiuiable trésor, j'cnlcuds celle

qui n'est pas assez craintive pour hésiter ou assez coquette pour se refuser au bonheur, celle-là se réserve des joies sans analogue.

C'est bien ainsi que Balzac a conçu le personnage de Calyste : ni sa pudeur native, ni la piété de sa mère, ni les précautions avec lesquelles elle l'a gardé, n'ont empêché la naissance soudaine de ce besoin d'aimer; il met en Camille Maupin tous ses désirs et tous ses espoirs; il tend vers elle avec l'infaillible sûreté de linslinct. Nous retrouvons en lui l'amour pareil à celui de Chérubin, une force intérieure le poussant vers le seul être qui, à ses yeux, incarne la femme : Camille Maupin. Fût-elle moins belle, moins supérieure d'intelligence, il y volerait encore, car lassouvissance d un pareil désir est obsédante et absorbe l'énergie virile. Notez que tout en elle est fait pour irriter le désir : le refus de sa personne d'abord. Chez le tout jeune homme, l'amour ne se trompe pas; il tend, en dépit de son innocence, vers la hn ({ue la nature lui a prescrite : la possession, lîien j)lus nettement que chez la jeune hllc, qui dans le plan de la nature représente l'élément passif, le jeune homme, même iguoraiiL en fait, a l'intuition des réalités physiques : la dénioiisliadoH extérieure de sa tendresse est inliniment plus précise !...

Camille Maupin se refuse donc, non par cocpietterie, — sa nature de femme artiste est la négation même de la (•o(juetterie ; — elle se refuse |)ar cjanite, parce (ju'elle sougc à l'jiveuir, parc(> ((u'elle re(h)ule cet avenir, parce (|ue, malgré son exceptionnelle

intelligence , il lui manque ce sentiment de haute sagesse que Schopenhauer résume si admirablement dans cette maxime : » Au lieu de nous occuper exclusivement de plans et de soins d'avenir, ou de nous livrer à l'inverse aux regrets du passé, nous devrions ne jamais oublier que le présent seul est réel, que seul il est certain, et qu'au contraire l'avenir se présente presque toujours autre que nous le pensions, et que le passé, lui aussi, a été différent; ce qui fait qu'en somme avenir et passé ont tous deux bien moins d importance qu'il ne nous semble. "

Joignez à cela, au milieu de cette naissance à la vie, avec cette excitation constante entretenue par un refus qui s'explique mal , l'influence irritante que peut avoir sur un jeune esprit, sur une sensibilité cxacerl)ée, la vue des belles choses, des élégances qui lui sont demeurées inconnues et que son àme d'artiste goûte avec une singulière volupté.

C'est donc avec un véritable enthousiasme sentimental, accru encore par l'enthousiasme de l'intelligence s'ouvrant au beau, que Calyste se laisse aller à la douceur de vivre auprès de Camille ^laupin : elle représente pour lui linitiation à la vie, une initiation totale dans laquelle se trouvent satisfaits le cœur et l'esprit, où seuls les sens sont tenus en échec. Lorsqu'il rentre au manoir paternel, dans son milieu honnête, mais borné, le pauvre enfant tente de faire comprendre aux siens la cause et la nature de ses enthousiasmes : » Elle a changé notre Calyste, dit

la vieille aveugle en l'interrompant, car je ne comprends rien à ces paroles. Tu as une maison solide, mon beau neveu, de vieux parents qui t'adorent, de bons vieux domestiques ; tu peux épouser une bonne petite Bretonne, une fille religieuse et accomj)lie qui te rendra bcureux... C'est simple comme un cœur breton. Tu ne seras pas si promptement, mais plus solidement un riche gentilhomme. »

N'est-ce pas précisément cette simplicité, cet embourgeoisement de sa vie qui lui paraît insupportable? 11 se révolte et repousse cette perspective de toutes les forces de son être : « Serais-je donc sans belles et folles amours? Ne pourrais-je trembler, palpiter, craindre, respirer, me coucher sous d'implacables regards et les attendrir? Faut-il ne pas connaître la beauté libre, la fantaisie de l'àme, les nuages qui courent sous l'azur du bonheur et (|ue le souffle du plaisir dissipe?... Ne connaîtrai-je de la femme que la soumission conjugale; de l'amour, que sa flamme de lampe égale? » Voilà une déclaration qui nous semble aujourd'hui fortement entachée de romantisme; mais il faut songer à l'éjjoque où elle fut écrite, et, de plus, 11 serait injuste de ne pas y reconnaître, sous une forme vieillie, l'ardriir iiiuiiorlelle et toujours vraii; des prenuers désirs...

Le senliuuMit d'amour se caractérise, à cet âge, bien jiliiliil parla poursuite de raiiioiir Im-iiiciuc que de l'objet de cet amour, (lomiue, d'aulic pari, c'est une loi psychologique que tout seulimciil clicrche sa satisfaction dans un objet réel et précis, Calysle aime

Camille Maupin ; mais la présence d'une autre femme suffira pour que ses désirs se reportent avec une intensité au moins égale sur cette dernière. Bien plus, tant l'imagination est ardente à cet âge, il suffira que Camille Maupin lui fasse de Béatrice une enthousiaste description, vantant sa grâce enveloppante et ses charmes de blonde, pour que, immédiatement, grâce à une transformation psychologique merveilleusement comprise par Balzac, il mette en elle toute sa complaisance. Tous ceux qui ont eu comme Câlyste une imagination très vive et un cœur également ardent, peuvent se rappeler des états d'âme analogues : l'imagination construit une figure idéale sur une simple description, quelquefois même sur une conception qui lui est personnelle, et la cristallisation s'opère. Dès la première entrevue de Galyste avec la jeune femme, nous voyons un envahissement total de son être : <i En un moment, Calyste fut saisi d'un amour qui couronna l'œuvre secrète de ses espérances, de ses craintes, de ses incertitudes. » S'agira-t-il désormais de Camille Maupin? Non, plus jamais. Cette femme, d'un âge mûr sans doute, mais hrillante de génie et de tendresse concentrée, cette intelligence qui a contribué à dévelop})er la sienne, qui, sous l'apparence trompeuse d'une maternité plus tendre, lui a révélé la beauté en étendant J'horizon de sa vie, elle disparaîtra de sa pensée, et il ne songera plus qu'à s'en servir pour atteindre à la satisfaction de son second amour. Le jour même où, poussant le dévouement jusqu'à un j)oint qui peut })araître invraiscm-

blable, — nous y reviendrons en étudiant Camille Maupin, — elle fera mieux encore que sacrifier sa passion, elle favorisera la tendresse de Calyste pour Béatrice, ce jour-là, le jeune homme acceptera sans honte cette preuve surhumaine d'abnégation.

C'est qu'en effet, — et Balzac l'a profondément senti, comme il l'a merveilleusement rendu dans son œuvre, — l'amour sexuel, par son essence même, tient aux racines les plus égoïstes de l'être humain Il poursuit sa satisfaction avec une significative àpreté, et l'on retrouve, jusque dans le jeune homme innocent et pur, ignorant les fins de la vie, je dirai même, d'autant mieux qu'il les ignore, les traces de l'animalité primitive et quelque chose de ce qui caractérise l'appétit du mâle luttant pour la possession de la femelle. Lisez la lettre dans laquelle Calyste décrit à Béatrice son amour, et qui fait songer aux timides déclarations, ardentes néanmoins, d'un Chérubin ou d'un Fortunio : n Que suis-je pour vous? Un enfant attiré par l'éclat de la beauté, par les grandeurs morales, comme un insecte est attiré par la lumière. Vous ne pouvez pas faire autrement que de marcher sur les Heurs de mon ame, mais tout mon bonheur sera de vous les voir fouler aux pieds .. Je «'ai [)as d'autre génie que celui de l'amoui-, je n'ai rien qui me rende redoutable, et je serai devant vous comme si je ne vous aimais pas. Bejellere/-vous la prière d'un amour si liuniMe, d un pauvre eiilanl (|iii demande pour toute grâ(;e à la luiuièri' de réelairer, à son soleil de le réchauffer? »

Quelle humilité! quelle tendresse discrète et douce! Vous seriez tenté de voir uniquement dans ces paroles l'expansion d'une àme virginale avec ses timides et chastes désirs. Il semhlc que les sens et leurs ohsédantes convoitises n'y aient point de part. Détrompez-vous : ce ne sont là qu'apparences vaines. Sous cette enveloppe séduisante, mais fausse, parce qu'elle cache la véritable nature, il faut découvrir et discerner l'homme naissant qui aspire avec frénésie à la possession de l'être désiré. Lorsque Calyste se promène avec Béatrice au milieu des l'ochers de la cote bretonne, et que celle-ci, après avoir exaspéré son amour par sa coquetterie, se laisse aller un instant, puis se reprend, goûtant le suprême plaisir de la femme sans cœur : torturer celui qui l'aime, lorsqu'il l'a saisie par la ceinture et qu'elle lui répond : i( Eh bien! » d'un air imposant, une sorte de férocité jalouse s'empare de lui; l'image du rival surgit dans son cerveau. « Ne serez-vous jamais à moi? lui demanda-t-il, d'une voix étouffée par un orage de sang. — Jamais, mon ami, répondit-elle. Je ne puis être pour vous que Béatrice, un rêve. N'est-ce pas une douce chose? Nous n'aurons ni amertume, ni chagrin, ni repentir. — Et vous retournerez à Conti? — Il le faut bien. — Tu ne seras donc jamais à personne?» dit Calyste en poussant la marquise avec inie violence frénétique. — J'avoue que cette violence me plaît. Je la trouve vraie, quelque objection qu'on lui j)uisse adresser d'être à certains points de vue en désaccord avec les précédents connus de sa conduite.

Elle me plaît comme significative de la véritable nature de l'amour, de son fond brutal, et de ses fréquents retours, malgré les dupeuses apparences du sentiment, vers le point de départ primitif!...

Calyste de Guénic, c'est le jeune homme aux prises avec l'amour, et l'amour exclusif de tout autre mobile. Mais la vie est complexe, et les passions multiples qui s'y entre-croisent sont autant de sujets d'invention pour le romancier actif et fécond; dans cette voie, suivons Balzac : il n'existe point de guide plus sûr, point de peintre plus puissant.

Être jeune et beau, mais n'avoir au service de cette jeunesse et de cette beauté pour les mettre en relief, pour les imposer, ni l'aristocratique décor de l'existence mondaine, ni la fortune qui fraye le chemin vers cette existence ; être né avec des sens exquis et l'intime besoin du luxe, apparente faiblesse, accompagnement inévitable de ces délicatesses d'instincts, et ne posséder que la pension modeste du pauvre étudiant débarqué de province, à qui les sacrifices d'ime mère et de sœurs généreuses constituent avec peine une rente de quebjues ccnlaines de francs; se sentir amhitieux, avide de pinssaïue et de renommée, et ne se savoir d aiilrc appui (pic (clui d'une femme du monde, influente sans doute, mais que ses innomhrables devoirs absorbent inévitablement; enfin, de toute la puissance de son être as[nrer à l'aiMoiir, à 1 aiiioiir le [)Ius délical , à la nu mi r, — sentiment (jue seule |)eut satisfaire la possession d une de ces femmes vues (mi rêve rpii coiuposciil la liau(e

société : — telles sont en quelques traits épars, à peine indiqués, les contradictions cruelles qui, dans la pensée de Balzac, donnèrent naissance à cette création d'Eugène Rastignac, le plus significatif et le plus tranché des types de jeunes gens qui s'agitent et souffrent dans ce milieu complexe du monde créé par l'imagination du grand romancier.

Ajoutez la perpétuelle lutte en une àme de vingt ans entre le devoir qu'une instinctive noblesse lui prescrit et cette ambition qui, sous toutes ses formes, l'obsède en le torturant; représentez-vous le démoralisant exemple du succès rapide acquis au prix des plus dégradantes compromissions, du vice triomphant en tous lieux, tandis que le véritable mérite et la vertu ne récoltent souvent qu'insuccès et dédains; imaginez enfin les troubles de conscience et les douloureuses hésitations d'une àme passionnée à laquelle une chose manque : un principe directeur de la vie, comme seules en possèdent les grandes ànics et les hautes intelligences; alors j)eut-étre comprendrezvous dans son ensemble la plus diverse et la plus ondoyante des natures, tout comme la théorie psvchologique qu'une telle nature semble le mieux justifier, d'après laquelle notre personnalité se conq)ose uni- (piement des inq)ressions multiples et des émotions successives qui la traversent.

Lorsque nous l'envisageons, cette personnalité, en considérant les états d'àine (pii ont constitué notre vie ."Ultérieure, elle se présente à l'observation avec une apparence d'unité suffisante pour nous illusion-

ner : les différents actes de l'existence, qu'elle appartienne à l'ordre actif ou contemplatif, nous semblent subordonnés à une sorte de substance spirituelle une et toujours pareille à elle-même, et c'est cette illusion qui a pu si longtemps donner tant d'autorité à la doctrine d'un » moi » conscient, indépendant et comme détaché des impressions ressenties. Mais si, pénétrant mieux au fond des choses et nous écartant du souvenir de ces états d'àmc antérieurs, nous nous attachons uniquement à l'existence présente, si nous nous regardons agir, la diversité et le contraste des impressions subies, mieux encore la mobdité même de ces impressions et l'inconsistance qui en est le caractère, nous prouvent jusqu'à l'évidence l'eri'eur de cette doctrine enseignée. C'est en ce sens que l'un des philosophes qui le plus énergiqucmcnt l'ont combattue, celui qui a le plus contribué à la détruire, a pu dire avec une entière exactitude, si exagérées qu'aient paru ses conclusions : u Les idées, une fois qu'elles sont dans la télc humaine, tirent chacune de leur côté à l'aveugle, et h^ur éqiuhbre inq)arfait semljlc à chaque minute sur le point de se renverser. A proprement j)arler, l'homme est fou, comme le corps est malade par nature; la raison, comme la santé, n'est en nous qu'une réussite momentanée et un bel accident. "

Nous 11 insisterons pas, car ce n Cst poiiil ici le heu d'examiner des théories psychologitpies; nous n'avons qu'à nous occuper des âmes con(;ues et créées par lîal/.ac. Si pourtant nous avons rappelé celle-ci, c'est

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qu'elle nous a paru éclairer d'une lumière particulièrement favorable les actes et les démarches du personnage que nous tentons d'analyser, et dont l'importance est capitale comme type; c'est qu'enfin, si nous nous placions non plus au point de vue du psychologue, mais au point de vue du moraliste, aucune ne pourrait mieux justifier ou excuser ces actes et ces démarches. Que parlons-nous d'excuse? Ce mot ne saurait avoir de sens, car le même philosophe, dont nous invoquions })lus haut l'autorité, nous répondrait, conséquent avec sa doctrine : il En l'homme, point de puissance distincte et libre : lui-même n'est que la série de ses impulsions et de ses imaginations fourmillantes. " Et, de fait, il ne saurait être inutile de l'énoncer ici, cette doctrine, dès les premières pages de l'essai consacré à l'étude des œuvres maîtresses du grand romancier; car il n'est })a8 un seul ensemble d'autres écrits, sinon peut-être celui des œuvres de Shakespeare, à propos desquelles M. Taine la formulait, qui mieux que le sien en soit la vérification.

Si maintenant de la théorie psychologique, dont le propre est de revêtir un caractère d'abstraction, nous passons à l'être vivant créé par le romancier, quelle imposante démonstration va nous fournir Eugène llastignac ! Il a une âme naturellement noble, un esj)rit délicat et distingué, sinon supérieur. Il est ambitieux; f|iii [)ourrail le lui reprocher? L'ambition n'est (pie le légitime désir d occuper dans le monde la place pour laquelle on se sentmartpié. Du fond de

sa province, au milieu de sa petite vie de nolde ruiné, Paris lui est apparu de loin comme le centre attirant, comme le seul lieu favorable à son développement; il y est accouru. Ses intentions premières sont d'arriver par le travail et de tout devoir à son mérite. Noble résolution, mais combien difficile à tenir! « Son esprit était éminemment méridional ; à l'exécution, ses déterminations devaient donc être frappées de ces hésitations qui saisissent les jeunes gens, quand ils se trouvent en pleine mer, sans savoir ni de quel côté diriger leurs foi'ces, ni sous quel vent enfler leurs voiles. " — Le monde linstruira vite; il aura l>ientôt fait de lui déconseiller les moyens qu'il envisageait dans son enfantine ignorance, de lui en montrer de moins nol)les, mais aussi de plus rapides pour parvenir.

C'est d'abord en lui, sans qu'il ait le temps de raisonner, le premier éblouisscment que peuvent produire sur lui jeune homme de son ùge, ardent, passionné, ambitieux et débordant de vie, les fascinantes splendeurs de l'existence aristocratique, c[ui ne laissent point de place à la réiiexion, au repliement sur soi-même, à la saine critique, lesquelles mettent toutes choses à leur rang, j)èsent ce qu'il y a de petit et de incs(piin dans tous ces dehors cl ces vaines apparences, il éprouve comme une griserie de l'àmo, et l'imaginalion, si puissante dans la jeunesse, contribue encore à emlxllir les rêves (pu Ibdk'ut dans sou cerveau.

Ce Sont ensuite, et coiuinc conlic-parlu', b's niévi-

tables et douloureux froissements d'amour-propre que lui attirent son inexpérience, ses maladresses de provincial, son ignoi^ance de Tinfini détail des nuances qui constituent les usages mondains. Il comprend l'importance de la fortune pour parvenir à briller dans ce milieu, en même temps qu'il se voit pauvre, irrémissiblement pauvre; un entretien rapide avec Maxime de Trailles, le roi du dandysme de l'époque, lui révèle ce qui lui manque, ce qu'il ne saurait acquérir de sitôt. La blessure est cruelle, étant faite à son amour-propre, car l'amour-propre est chatouilleux chez un jeune homme convanicu qu'il n'a qu'à paraître })Our conquérir le monde. Un moment d'orgueil légitimement révolté le ramène à ses premières résolutions : il vivra hors du monde et conquerra la réputation qui finira par l'imposer. Mais ce n'est point impunément qu'il a fréquenté ce milieu ; l'image lui est toujours présente de ces distinctions et de ces attirants dehors. La vie solitaire du travailleur obscur est faite pour des âmes mieux trempées que la sienne, et la tcrrd)lc phrase de Vautrin l'obsède sans cesse : « La fortune est la vertu. » — Il deviendra donc riche : tous ses efforts tendront à ce but. D'ailleurs, il a rencontré en Mme de IJeauséant un ap[)ui solide, et les conseils de cette amie sûre lui ont montré la société comme une confpuHe gloi'ieuse dans laquelle il trouvera la satisfaction de ses désirs et de ses ambitions. Il Traitez ce monde comme il le mérite. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Plus froidement vous cal-

culerez, plus avant vous irez... Frappez sans pitié, vous serez craint... Voyez-vous, vous ne serez rien ici, si vous n'avez pas une femme qui s'intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-lc comme un trésor; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Vous aurez des succès; à Paris, le succès est tout, c'est la clef du pouvoir... Je vous donne mon nom comme un fd d'Ariane pour entrer dans ce labyrinthe. " — Quel est le jeune homme qui, avec la nature de Rastignac, mobile, impressionnable et j)assionné, quel est le jeune homme qui, se sentant fort d'un tel appui, eût dirigé son existence autrement que lui?

Mme de Beauséant lui a révélé le monde tel (|u'il est, comme un milieu de luttes capable d'e.xciter son ambition et méritant le combat qu'il se sent prêt à livrer. Vautrin, autrement profond (ju'elle, à l'aide de ses maximes brèves, concises et [)erçant à jour l'immoralité des choses, porte le dernier coup à SCS résolutions premières; c'est comme un voile qui lui couvrait la vie et qui brusquement s'est déchiré. Son influence magnétique agit sur cette iialure riche, mais faible; une dernière lutte se livre en lui, et Halzac nous la décrit en un monologue étrangement sug{;estif : » Quelle tête de fer a donc cet homme? il m'a dit < rùmeiil ce (pic .Mme i\r hcauscant me disait en y mettant des formes. Il me déchirait le cœur comme avec des griffes d'acier... " Il s'assit et

reste là plongé clans une étourdissante méditation. (1 Être fidèle à la vertu, martyre sublime! Bah! tout le monde croit à la vertu ; mais (jui est vertueux? Les peuples ont la liberté pour idole ; mais où est sur la terre un peuple libre? Ma jeunesse est encore bleue comme un ciel sans nuages; vouloir être grand ou riche, n'est-ce pas se résoudre à mentir, ployer, ramper?... Je veux travailler noblement, saintement; je veux travailler jovir et nuit, ne devoir ma fortune qu'à mon labeur. Ce sera la plus lente des fortunes, mais chaque jour, ma tète reposera sur mon oreiller sans une pensée mauvaise. Qu'y a-t-il de plus beau que de contempler sa vie et de la trouver pure comme un lis? Moi et la vie, nous sommes comme un jeune homme et sa fiancée... Vautrin m'a fait voir ce qui arrive après dix ans de mariage... Diable, ma tête se prend. . . Je ne veux penser à rien ; le cœur est un bon guide. . . i>

Il fallait citer la page entière, car le personnage de llaslignac s'en dégage avec une entière netteté, comme on y voit la justification vivante de la doctrine psychologique que nous indiquions au début de cette étude.

Désormais la vie du monde et ses compromissions roccu|)eront tout entier; il n'adia plus (ju'un but : arriver à la satisfaction de ses ambitions, non plus par le travail, qu'il avait envisagé un moment comme le seul moyen noble de parvenir, mais par l'habileté. OuMiant les sacriliccs (pic ses so-urs (>t sa mère, dans iciii- snl)bnic (b'\ oiiciiicmI . siinposcnt à ciuKjue in-

stant de leur vie, il leur en demandera de nouveaux. Dominé par la toute-puissante influence de Vautrin, il se prêtera tacitement aux monstrueuses combinaisons de ce génial forçat; à peine résistcra-t-il lorsque ces combinaisons le feront complice d'un homicide. Devenu enfin Tamant de Mme de Nucingcn, il en viendra pour elle à oublier le plus sacré des devoirs, celui qu'impose la reconnaissance, et il laissera agonisant le père de sa maîtresse pour obéir à un caprice de celle-ci. Il faudra le spectacle du long martyre et de la mort de Goriot pour réveiller brusquement en lui le sentiment de sa noblesse originaire, ce mépris de Thomme supérieur à l'égard d'une société faite de conventions et de petitesses. Et les dernières paroles prononcées par Rastignac auront l»eau être un défi à la société : on comprend qu'il ne tardera pas à retomber sous son joug et à subir ses lois!...

Ce qui leur manque en effet à tous, presque sans exception , c'est ce » principe directeur de la vie " , dont nous parlions; j'entends une de ces convictions intimes et profondes auxquelles les ùmes fortement trempées subordonnent toute une existence. De (picbpie rares mérites que ÎJal/.ac les ait dotés, qu'ils soient nés comme C;dyste de (îuénic avec un C(»'ur ardent et droil, ou comme lùigène Rastignac avec de hautes et légilimcs aiubilious, il se rencontre toujours im moment où ils transigent avec le devoir et paraissent oublier leur passé : tel Calyste de (Juénii-, aimé par Camille Maupin, passant soudain de ce premier

amour à la folle passion pour Béatrice de Rochefîde, et ne se rappelant même plus les sacrifices surhumains grâce auxquels ses récentes tendresses ont pu se donner cours ; plus tard, il épouse une jeune fille qui lui apporte le vérita])le amour en ce qu'il peut avoir déplus pur et de plus délicat; voici qu'il retrouve Béatrice dans le décor somptueux de l'existence parisienne; la dangereuse courtisane le reprend tout entier, lui fait fouler aux pieds ses premiers serments et le contraint aux dernières lâchetés. Tel encore Eugène Rastignac, dont nous avons essayé de montrer la nature ondoyante et l'incessante mobilité !

Balzac, comme tous les créateurs d'àme, se retrouve dans les personnages qu'il a imaginés, avec ses aspirations et ses ambitions déformées ou détournées; mais ce que leur père spirituel ne leur a point communiqué, c'est cette volonté énergique dont il se fit le théoricien éloquent en une œuvre que nous étudierons plus tard , et dont il donna le magnifique exemple dans le cours de sa prodigieuse carrière d'artiste. Gardons-nous pourtant de généraliser trop A'itc : lorsque nous en viendrons à l'examen des types d'artistes qu'il a conçus, nous le verrons là tout entier dans une de ses plus belles créations; n'eût-il point été invraisemblable que son portrait ne se trouvât pas en pied parmi la foule des personnages qui composent la Comédie hinnaine? Il n'en reste pas moins vrai, si l'on écarte cette exception, que la j)lupart des types en lesquels il s'efforça d'incarner la jeunesse contemporaine, demeurent aussi

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distants de lui par réncrgie virile qu'ils en sont rapprochés par l'ardeur de leurs aspirations !

Prenons Félix de Yandenesse, un de ceux qu il a créés avec le plus d'amour et développés avec le plus de complaisance! Ne paraît-il pas légitime de dire que l'enfance de Félix , c'est l'enfance même de Balzac? Lisez ses premières années, ses douleurs d'enfant incompris. Il lui prête les qualités de poésie et de rêverie dont son amc était pleine; c'est d'ailleurs un thème qui lui est cher, qu'il développera avec insistance et avec toute l'étendue qu'il comporte dans Louis Lambert, qu'il aborde déjà dans le Lys. Lorsqu'il nous peint les premières heures de la vie contemplative de Félix de Yandenesse, son amour de la nature et de la solitude , les vexations auxquelles il est en hutte : " Châtiment horrihlc, écrit-il, je fus persillé sur mon amour pour les étoiles, et ma mère me défendit de rester au jardin le soir. " Il est déjà " incompris » , et 1 on pourrait dire de lui ce que le poète disait du jeune cnfantmarqué par une vocation prématurée : » Je le regardais attentivement; il y avait dans son (eil et dans son front je ne sais quoi de précocement fatal qui éloigne généralement la sympatiiic et qui, je ne sais j)()ur(|uoi, excitail la luienne , au point cpu' j eus un instant l'idée bizarre que je pouvais avoir un frère à moi-même inconnu. " (Juellc est l'a me songeuse qui, aux heures de repliement sur elle-même, n'a <;onnu ces premières souffrances? Souffrances dans la famille, qui ne comprend ni ne pressent ses aspi-

rations et ses tendresses ; souffrances au collège, au milieu des " hideux niais " formant déjà une réduction en petit de l'humanité qu'elle connaîtra plus tard! Rude apprentissage sans doute, mais comhicn précieux et comhien nécessaire ! — Car rien n'y saurait suppléer. — Tel est le rôle des plus dures épreuves : si la volonté conserve assez d'énergie pour réagir, si la " vie intérieure » est assez forte pour résister aux atteintes du dehors, la douleur devient un bienfait , et ce sont des sources nouvelles et purifiantes qu'elle fait jaillir au plus intime de l'être.

Surtout quelle merveilleuse préparation à l'amour! Comme l'àme, sevrée jusqu'alors de sentiments tendres, s'ouvre naturellement et spontanément au plus doux et au plus pénétrant ! Voyez Félix de Yandencsse à vingt ans. Toutes les puissances de son être comprimées par les vulgarités ambiantes vont prendre essor et se détendre à la faveur du sentiment le plus pur, le plus délicat et le plus ardent. Rien n'égale la douceur de ces premières rencontres avec Mme de Mortsauf : c'est la naissance soudaine de l'amour conforme au vœu de la nature; ce sont ces premières sensations qui, dans le souvenir de ceux qui les ont goûtées en les savourant, demeurent sans analogues connues; ce sont ces troubles indicibles qui remuent l'ame jusqu'en ses replis les plus cachés; c'est la poésie intérieure, auxiliatrice souveraine du sentiment et qui transfigure la personne aimée! Il n'est (pi lin âge dans la vie où de semblal)les émotions

puissent se produire; encore faut-il, j)Our favoriser leur éclosion, de ces coïncidences fortuites qui sont à la volupté sentimentale ce que l'inspiration visitant le poète est à la volupté créatrice ! a Des hasards inouïs, dit Félix de Vandenesse , m'avaient laissé dans cette délicieuse période où surgissent les premiers troubles de l'âme , où elle s'éveille aux voluptés. "

Que seront-elles donc ces relations du tout jeune homme avec la femme jeune encore, mais plus àgéc que lui ? Elles suivront des étapes successives et nettement différenciées. Tout d'abord le désir sexuel demeure au second plan , se précisant à peine et s'avouant encore moins ; chez la femme, un sentiment de protection quasi maternelle domine et se fait jour à travers toutes les manifestations intérieures de tendresse : il est en quelque façon l'excuse de cette tendresse et le motif apparent dont elle la justifie à ses propres yeux; point de femme aimante et jusqu'alors malheureuse (pii n'appelle son enfant le jeune homme vers (jui la [)Oussent invinciblement les puissances refoulées de son cœur; il v a dans cette illusion qu'elles nourrissent comme un mensonge sentimentalqui satisfaite la fois leur conscience et leur besoin d'affection! Comment s'avoueraientclles la véritable luiture de celte affection, sans se trouver, par cet aveu même, dans 1 oblijjalion d'y renoncer? n A chacpie heure, de momeni eu uioment, notre fraternel mariage, fondé sur la confiance, devint plus cohérent. Nous nous établissions

chacun dans notre position : la comtesse m'enveloppant dans les nourricières protections, dans les blanches draperies d'un amour tout maternel, tandis que mon amour, séraphique en sa présence, devenait, loin d'elle, mordant et altéré comme un fer rouge. " — C'est là justement préciser le rôle du jeune homme et la transformation qui s'opère en lui : l'heure arrive en effet où la passion s'impose avec son caractère de sexualité fatale. La nature ne peut être trompée plus longtemps, et de même que chez l'amante, — fût-elle la pure Henriette de Mortsauf, — elle exigera ses droits impérieux à plus longue échéance, de même chez Félix de Vandenesse elle s'imposera, mais avec une autre rigueur! a Si elle demeura chaste et pure, je fus travaillé par des idées folles que m'inspiraient d'intolérables désirs. »

Au début de cette étude, à propos du personnage de Calyste de Guénic, nous avons insisté sur cette loi phvsiologiquc dont Balzac mieux que personne a compris l'importance : c'est cette u logique amoureuse » , cette implacable nécessité dans la marche progressive du sentiment d'amour chez l'homme, cette impossibilité où il se trouve de se confiner plus longtemps dans le domaine du cœur qui dut amener Balzac à imaginer l'épisode des amours de Félix de Vandenesse avec lady Arabelle. La composition de ce fragment du Ljs dans la vallée relève bien j)lut6t, nous semble-t-il, d'une nécessité logique de l'amour que de l'observation saine d'un caractère vrai! Si par l'intervention de cet épisode et sa valeur

de contraste Balzac a voulu simplement préciser une loi psychologique, — et telle estnotre pensée, — cette fin de l'œuvre se justifie surabondamment; sinon elle demeure comme une tache et une erreur. C'est dire qu'au point de vue de la pure observation le personnage de lady Arabelle est bien inférieur à la plupart de ses créations féminines : il représente la partie contestable du chef-d'œuvre qui a nom : le Lys dans la vallée.

Encore une fois, cet épisode, tout comme la création de femme qui s'y réfère, est le résultat d'une opposition artificielle conçue par Balzac entre deux types rigoureusement op[)Osés ; il convient de l'envisager comme un moyen imaginé pour la vérification et l'affirmation d'une loi physiologique. " Elle — lady Arabelle — c'est Balzac lui-même qui l'écrit, était la maîtresse du corps, INIme de jNIortsauf était l'épouse de Tàme. » — Tout est dans cette j)hrase, l'explication du contraste même qui s'est imposé à la pensée du romancier et la cause .de cette création féminine qui semble conçue en dehors des conditions de la vie.

Ne nous arrêtons i)as à lady Arabelle; retenons seulement du pcrsonnajjc ce (jiii peut servir à expliquer la conduite de Félix de Vandenesse : elle rej^réscnte en effet le facteur principal de sa déchéance morale; c'est elle qui réveill(> en lui les sentiments bas, les idées vulgaires (pu soinuuMlKnl au fond de tout homme même supérieur, et n'attendent fpi'unc circonstance favorable pour s'élever à la surface;

c'est elle qui, par les piqûres savamment faites et fréquemment réitérées à son amour-propre, le détache lentement de Mme de Mortsauf, ainsi que lîéatrice de Rochefide détourne Calyste de Guénic de son amour pour Camille Maupin et plus tard pour Sabine ; elle encore qui suscite les pensées de fortune et d'ambition à la réalisation desquelles Mme de Mortsauf apparaît la plus opposée. Comme Calyste, comme Rastignac, comme tant d'autres dont nous n'avons pas à nous occuper ici , car ils ne sont que les reflets atténués de ces personnages principau.\, Vandenesse sent son énergie faiblir; la volonté s'annihile et le livre impuissant aux mains cupides de lady Arabelle. Que reste-t-il désormais du jeune homme que nous avons aimé, dans lequel nous nous étions plu à voir l'incarnation de l'amour naissant? Rien, ou bien peu de chose : il vérifie à nouveau l'idée maîtresse qui domine cette étude, à savoir, la diminution progressive de l'énergie sous rinflucuce déprimante du milieu.

Avec Lucien de Rubempré, la démonstration sera complète et la preuve établie, d'autant mieux que nous l'examinerons ici dans sa seconde incarnation, celle de l'homme du monde. Sa première incarnation, le Rubempré des Illusions perdues, relève de l'étude des artistes. Nous verrons alors comment Ralzac s'est plu à représenter dans ( e personnage, à côté des })lus brillantes facultés intellectuelles, (les plus riches dons et des })lus rares séductions i\c l'esprit, les faiblesses et les compromissions

LES JEUXES GENS. 43

d'une nature d'artiste telle qu'il s'en rencontre tant, sans consistance, comme sans réaction à l'encontre des influences destructrices qui les environnent. Dans le Rubempré de Splendeurs et misères des courtisanes, plus rien ne survit de l'artiste ; ses facultés créatrices sont éteintes ; elle a disparu pour jamais, cette merveilleuse facilité de production qui fit sa gloire et sa perte ; il ne survit plus en lui que l'homme du monde, le rival des Maxime de Trailles, des d'Ajuta-Pinto ; mais conî])icn inférieur à eux comme représentant du » dandysme " ! Car il est un dandy déchu, et l'on ne saurait dire de lui ce qu'un écrivain fameux notait pour caractériser cette manière de goûter la vie : <i Oue ces hommes se fassent nommer raffinés, incroyables, beaux, lions ou dandys, tous sont issus d'une même origine; tous participent du même caractère d'opposition et de révolte ; tous sont des représentants de ce qu'il y a de meilleur dans l'orgued humain, de ce bosom trop rare, che/ ceux d'aujourd'hui, de combattre et de détruire la trivialité. De là naît chez les dandys cette attitude hautaine de caste provocante, même dans sa froideur. Le dandvsme appar;iit surtout aux époques transitoires où la démocratie n'est pas encore toute-puissante, où l'aristocratie n'est que partiellement chancelante et avilie. Dans le trouble de ces époques, quelques lioiuMics déclassés, dégoûtés, désoeuvrés, mais tous ri<'lies de force native, peuvent concevoir \c projet de fonder une e8j)èce nouvelle d'aristocratie, d'aulant plus difficile ù rompre (pi'elle sera basée sur les fa-

cultes les plus précieuses, les plus indestructibles, et sur les dons célestes que le travail et l'argent ne peuvent conférer. Le dandysme est le dernier éclat d'héroïsme dans les décadences ; et le tvpc du dandy retrouvc par les voyageurs dans rAmériquc du Nord n'infirme en aucune façon cette idée; car rien n'empêche de supposer que les tribus que nous nommons sauvages soient les débris de grandes civilisations disparues. Le dandvsme est un soleil couchant ; comme l'astre qui décline, il est superbe, sans chaleur et plein de mélancolie. "

Voilà ce que nous représente assez exactement un Maxime de Trailles, un du Tillet, un d'Ajuta- Pinto ou tel autre de ces jeunes hommes brillants et inconsistants, tout de dehors et de vie extérieure , mais conséquents avec leurs principes et dirigeant leurs actes avec une rigoureuse logique. Voilà ce que ne peut plus être Lucien de Rubempré dans Splendeurs et misères. C'est une figure pâle et effacée, peinte en grisaille, si l'on peut ainsi s'exprimer; une personnalité sans ressort qui sera tout entière à la discrétion de Vautrin, qui le domine de toute son énergie et de toute son intelligence, une personnalité destinée à s'effondrer le jour où Vautrin ne se trouvera plus derrière elle pour l'appuyer et la soutenir. Le secret de cette dernière incarnation est dans les paroles qu'il prononce lui-même : «J'ai mis en pratique vin axiome avec lequel on est sûr de vivre tranquille : Fitfje, late, tace. r> — Nous retrouvons dans Lucien homme du monde les traits moraux

que nous avons rencontrés déjà clans Lucien artiste, mais de plus en plus affaiblis et inclinant vers la déchéance.

" Poète, écrivain, ambitieux, vicieux, à la fois orgueilleux et vaniteux, plein de négligence et souhaitant Tordre, un de ces génies incomplets qui ont quelque puissance pour désirer, pour concevoir, ce qui est peut-être la même chose, mais qui n'ont aucune force pour exécuter. " Il est tout entier dans cette phrase; nous le constaterons dans l'étude sur Lucien artiste : les rapports de Lucien avec Vautrin en demeurent la preuve évidente. Nous nous expliquerons ailleurs sur les relations de ces deux personnages, dont l'un semble la lumière et l'autre le reflet. N'ayant aucune énergie, il était naturel que Lucien de Piubempré se livrât corps et âme à celui qui avait pour ainsi dire passé avec lui un traité intime et secret. Sa personnalité se confond et se perd dans celle de Vautrin, qui l'absorbe et l'annihile. C'est à })einc si, de temps en temps, quelques anciens scrupules de riionuèteté primitive trans})araissent et se manifestent timidement. Vautrin en a vile raison, lui montrant le l>ut à atteindre, et jnsliliant les moyens par le but. Sur cette pente, 15ubempré ne s'arrête pas : il joue la comédie de rainoiir avec la jeuiu^ fille qu'il a intérêt h épouser; il aime ou prêlcinl aimer P'sthcr, (>l la livre au binon (b' Niiciii.jM'u ; il prtMid part aux intrigues cpii ont pour but d\'\l<>r(pier au malln'ureux financier les sommes énornies dont il profitera. Sa

volonté n'existe plus, et le jour où Vautrin ne sera plus derrière lui, il finira par le suicide. Vautrin, d'ailleurs, résume ainsi sa nature : — a II était faible : voilà son seul défaut, faible comme la corde de la lyre, si forte quand elle se tend. Ce sont les plus belles natures; leur faiblesse est tout uniment la tendresse, l'admiration, la facvdté de s'épanouir au soleil de l'art, de l'amour, du beau que Dieu a fait pour l'homme sous mille formes... Enfin, Lucien était une femme manquée... "

Jusqu'ici, nous n'avons rencontré, en somme, que faiblesse et inconsistance dans le sentiment d'amour. Balzac ne pouvait s'en tenir là, et il ne s'y est point tenu. Sans parler des personnages de jeunes gens comme Savinien de Portenduère, comme David Séchard, comme tant dautres encore qui trouveront leur place en des études postérieures, arrivons à Lord Grenville. Tandis que les Rastignac, les Rubcmpré, les Vandencssc, si pure à l'origine qu'ait été leur tendresse, si détachée qu'elle nous soit apparue de toute considération pratique, en viennent toujours à l'envisager comme un moyen de parvenir, comme un marchepied pour leurs ambitions politiques ou mondaines, ce sentiment, chez lord Grenville, est véritablement exempt de toute visée j)ositive et ne tend qu'à la satisfaction de son objet.

Sans doute, il nous semble une ligure de demitcintc, légèrement voilée de mélancolie septentrionale; mais la discrétion première et la j)er8islance de son amour, ce dévouement de toute la personne à la

femme qui Ta distingué, enfin ce sacrifice de sa vie pour sauver son honneur, en font un réel héros de l'amour, une nohle victime du plus nohle des sentiments, et lui assignent une place unique et exceptionnelle dans l'œuvre de Balzac. Sa valeur psvchologique se mesure non point tant à l'importance du rôle qu'il joue qu'à la qualité de ce rôle... Tout, dans sa vie, est suhordonné à son amour : il est le principe et l'origine de ses actes; aucun mobile secondaire ou bas ne vient y porter atteinte , et son exclusivisme est la garantie de sa durée.

Tout, dans son amour, — il convient de l'ajouter, — est subordonné au sentiment, et nous entendons par là que le sentiment est le principe directeur de toutes ses démarches; par quoi il se différencie totalement de la plupart des jevines gens amoureux de Balzac, et par conséquent de la masse des hommes amoureux , puisque Balzac reflète en son oeuvre, comme en un miroir fidèle, la société dont il fait partie; par quoi enfin il se rapproche de l'amour tel que le conçoivent les femmes aimantes, dont la caractéristique est la prédominance du sentiment.

Tel est le secret de sa force et de l'attraction invincible qu'il exerce sur Mme d'Aiglemont. « Tous les hommes ont les sens de leur sexe, dit-elle en une heure de rêveuse mélancolie»; mais cebii «pu en a l'àme et qui satisfait ainsi à (otites b^s exigences de notre nature, dont hi méb)dieuse iiarmonie ne s'émeut jamais (pic sous hi ju'essiou des senlimeuls, cebii-hi ne .se rciicdiilrc i)as deux lois dans iiolic exis-

tcnce. » Nous avons essayé de montrer, à propos de Calyste de Guénic, de quelle manière et avec quelle intensité, même chez le tout jeune adolescent, l'appétit sexuel, compliqué des brusques sursauts de la jalousie, pouvait précipiter celui qui en était esclave vers les résolutions extrêmes et le contraindre à des actes d'une violence irraisonnée ; nous avons tenté d'indiquer la persistance obsédante du désir physique, marque incontestable du rôle actif de l'élément masculin dans l'amour. Chez lord Grenville, nous ne trouverons rien d'analogue, rien de ce qui rapproche l'homme de l'animal, de ce qui, à certaines heures, sous la poussée subite du désir, réveille la brute primitive en l'être raisonnable.

En lui, les sens seront toujours subordonnés au sentiment; on conçoit alors facilement l'attraction toute poétique qu'il peut exercer sur une jeune femme aux instincts délicats, dont l'unique malheur a été de sentir avec toute son aprcté l'affreux désaccord des réalités de l'amour avec le rêve qu'elle s'était complue à en faire. L'émotion qui l'agite au moment où elle aperçoit cette idéale figure à peine entrevue se produit aussi soudaine que troublante, et Balzac rexpli([uc ainsi : » Les bizarres pressentiments qui avaient si souvent agité Julie se trouvaient tout à coup réalisés. En s'occupant d'Arthur, elle s'était complue à croire (pi'iin homme, eu aj)j)arence si doux, si délicat, devait élre resté fidèle à son premier amour. Parfois, elle s'était flattée d'être l'objet de cette belle passion, la passion pure et vraie d'un homme jeune.

dont toutes les pensées appartiennent à sa bienaimée, dont tous les moments lui sont consacres, qui n'a point de détours, qui rougit de ce qui fait rougir une femme, pense comme une femme, ne lui donne point de rivales et se livre à elle sans songer à l'ambition, ni à la gloire, ni à la fortune. »

Comme tous ces traits, qui sont précisément les traits moraux de lord Grenville, le différencient des autres jeunes gens de lialzac! Ce sont eux qui, par leuri'éunion et leur solidarité, constituent cette puissance sentimentale dominatrice et exclusive qui font du jeune Anglais un personnage à pari, presque féminin, malgré ses mérites intellectuels, qui sont bien ceux d'un homme, et d'un homme supérieur.

Une première fois, il a vu Julie d'Aiglemont, et cette apparition l'a ravi d'enthousiasme; mais son amour discret n'a pas cherché à s'imposer, bien qu'il eût compris et pressenti les tortures morales dont elle souffrait. Le hasard lui a permis de la revoir; il s'est rendu compte du rôle qu'il ])ourrait jouer auprès d'elle, des services qu'il pourrait lui rendre; il s'est attaché à sa destinée, la suivant, la soignant, mais toujours respeclueu.K et ne provoquant jamais l'aveu d'un amour. (Ai aveu, Mme d'Aiglemont l'a laissé échapper; elle lui a montré la profondeur et Tintimité de sa tendresse, mais en même temps lui n fait sentir (pie ses devoirs d'épouse et de mère renq)é- (•haient d'être à lui. Pas une protestation, pas une révolte ; il la quitte et s'éloigne, l^onrlanl, il lui devient lnîj)0ssible de demeurer loin d'elle; il revient

Mme d'Aiglemont va non pas céder, mais s'offrir; elle s'écrie : " Connaître le bonheur et mourir ! » C'est lui qui meurt pour elle; donnant ainsi, pour sauver son honneur, le plus bel exemple de dévouement qu'un homme puisse offrir !

Comment Balzac a conçu les jeunes tilles : leur caractère de passivité dans l'amour. II les a peintes en grisaille.

Leur iinpersonnalité due surtout à l'éducation. — Rôle capital de l'éducation : ce qu'elle est; ce qu'elle devrait être. — Idées de Balzac à ce sujet : Mme du Tilfct et Mme Félix de Vandenesse.

Césarine Birotteaii : la jeune fille de la petite bourgeoisie. — Caractère é{;oïste de l'amour.

Eveil de l'amour chez la jeune tille : signes physiologiques. Ursule Miroiiet. La jeune tille {{iiidéc par l'instinct. Balzac applique la théorie de Schojienhauer.

Euf/énie Grandet. La fennne créée par l'amour.

Véronique Graslin. L'amour né d'émotions intellectullcs.

Au cours d'Eufjénie Grandet, Balzac écrit : i. Dans la pure et monotone vie des jeunes filles, 11 vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons dans l'ànic, où la Heur leur exprime des pensées, où les pal[)itations du cœur communiquent au cerveau leur chaude fécondaïu'e et fondent les idées en un vague désir; jotu- d iiuiocentes mélancolies et de suaves joyeusctés ; (jiimihI les cnliiiils commencent à voir, ils sourient ; (|ii;iii(l luie jciine fille entrevoit le senliinent dans l;i ii;i(iiii', elle sourit comme elle souriait enfant. Si la lumière est le

52 CIIAPITIIE III.

premier amour de la vie, Tamour n'est-il pas la lumière du cœur?" — En s'exprimant ainsi, Balzac ne cédait point simplement au plaisir de formuler en phrases délicieuses une observation psychologique; il présentait en outre ce que nous pourrions appeler ridée générale qu'il s'est formée de la jeune fîUe et la conception d'ensemble qui fut le point de départ de ses créations virginales. Si nous les envisageons en effet par le l'apide coup d'œil du souvenir, qui écarte les éléments indifférents pour retenir uniquement ceux qui sont essentiels, une chose nous frappe : c'est que Balzac les a toujours peintes en grisaille, leur donnant peu de relief, peu de personnalité, ainsi que l'exige d'ailleurs la réalité des choses. Penser ainsi, c'était se trouver en conformité avec la nature ; c'était obéir aux lois de développement physiologique qui régissent l'clre féminin et lui impriment le caractère de réceptivité qui lui est propre. A ses yeux, en effet, la femme est créée de toutes pièces par l'amour et n'existe ])Our ainsi dire pas avant que ce sentiment ait développé son être. D'où la différence, au cours de ses œuvres, entre l'importance qu'il attache à l'analyse des caractères de femmes et celle qu'il attache à l'analyse des caractères de jeunes filles. Il suffit, pour s'en convaincre, de rappeler quelques noms et de se souvenir en même temps du rôle que les j)ersonnages ainsi évoqués tUMiMciil (huis le mdieu où h' romancier les a placés.

Modeste Mignon, Eugénie (Jrandet, Césarine Birot-

teau, Céleste Colleville, Ursule Mirouet , et tant d'autres, autant de figures douces et discrètes qui, pour employer une expression d'école mais rendant bien l'idée, sont plutôt " agies " qu'agissantes, subissent les circonstances parmi lesquelles le hasard les a fait naître, et s'inclinent avec résignation devant la force des événements qui refoulent leurs pensées ou compriment leurs désirs!

Si l'on essaye de les classer en proportionnant leur relief comme personnages et leur intensité comme types au degré de conscience du sentiment d'amour, on arrive au résultat suivant : les moins conscientes, celles en qui ce sentiment est à peine indiqué, soit que les instincts religieux prédominent comme chez Céleste Colleville, dont la destinée de femme est tout entière subordonnée à la piété, soit que la crainte d'une autorité supérieure et respectée leur imprime un caractère d'excessive timidité, comme ù Césarine Birotteau, celles-là connaissent l'exisleiKu; du sentiment, mais osent à peine se l'avouer; il n'aura pas d'action décisive sur leur vie de femme, et si elles en souffrent, elles cacheront leurs souffrances. Après Céleste Colleville et Césarine 15irotteau, nous en trouvons chc/, (|iii lamour es! plus conscieni sans être encore absorbant. Il régira certains de leurs actes, et en |)lu8 d'une circonstance pourra les pousser ù des démarches qu'elles s'expli(pi(Mit à p(>ine et dont la caiisc! est toute en lui : lùigénie Crandct, j)ar exemple, qui malgré la terreur (pie lui inspire son père, arrive à tenter des choses dont l'idée ne

lui serait jamais venue si la présence de Charles Grandet n'avait soudainement fait jaillir en son cœur des sources vives de tendresse : Marguerite Clacs encore, trouvant dans son amour, qui chez elle est déjà de Tinstinct maternel, la force de diriger une famille et de résister aux folies ruineuses d'un père maniaque ! Notons en passant que l'on sent dans ses démarches plus encore la femme d'ordre, la jeune fdle née pour être mère, que la femme amoureuse : c'est ce qui la distingue d'Eugénie Grandet. Elle appartient à la classe des femmes qui seront plutôt mères cpi'amantes : tous ses actes s'expliquent ainsi, et c'est un point de vue essentiel sans lequel on ne saurait la comprendre. Nous arrivons enfin aux dernières, très rares, — car je ne vois guère que Véronique Sauviat, la future Mme Graslin, — chez lesquelles on sente en la jeune fille le rôle absorbant que l'amour tiendra dans leur vie, instrument de douleur et de tortures morales. Nous ne parlons point ici de celles qui, comme la Péchina et la Fosseuse, sont de véritables inconscientes, des malades, des irresponsables dans toute la force du terme, et dont le cas ne saurait infirmer en rien l'exactitude de ce que nous avançons.

Cette impersonnalité, cet effacement voulu, ne tient pas exclusivement, dans l'idée de Balzac, à la nature intime de la jeune fille et au caractère de réceptivité que nous indiquions plus haut; il est par certains points acquis, et ici se présente la grave (|ueslion do l'éducation. I^lie devait venir à la pensée

du maître, pour une premièi^e raison d'abord : c'est que toutes les questions sociales d'une réelle importance ont hanté son cerveau; puis ensuite, la place prépondérante qu'il assijrne à la femme dans la Comédie humaine, l'amour et la tendresse profonde qu'il manifeste pour son développement sentimental, pour son rôle d'initiatrice de l'homme aux nuances du désir, le culte réel qu'il professe pour cette divinité du poète, ce sont là autant de motifs, et de motifs puissants, pour l'avoir fait s'allacher à ce point d'où dépendra souvent toute sa vie intérieure : Gomment la jeune femme a-t-elle été élevée quand elle était jeune fdle? Quelle éducation a-t-ellc sul)ie? Quelles influences a-t-elle traversées? L'intérêt qu'il y voit est et doit être énorme ; il doit l'être, à /«v'or/ d'abord, car nous savons que Balzac fut un des plus fervents adeptes de la théorie « des milieux » ; il en fut un des inventeurs dans le domaine littéraire, l'ayant appliqué le premier peut-être à l'analyse psychologique. \\Vcs,l à posteriori, et il suffit, si nous voulons être convaincus , de nous souvenir de l'analyse du caractère de Véronique Graslin , [)om" coiu[)rendre quelle inq)ortance à ses yeux pouvait avoir cette éducation sur l'avenir de la femuie. l{jq)|)elons-nous cette jeune fille, à l'imagination et au co-ur vierges, élevée dans la plus extrêuu' ictenue, ignorant tout de hi vie, d'autant mieux que son existence s'est (h'M(julêe dans im coin de province isolée, pure comme un ange .uKpiel l)al/ac la compare. Voici (pie (oiit à cimii) un livre tombe eiilre ses mains! l'.l (|iiel li\re! \.v plus

56 CHAPITKE III.

pur, le plus inoffensif pour toute autre nature! Pour elle il devient la révélation la plus troublante de l'existence; par et à travers ce livre le monde s'explique à elle; elle en comprend les mystères, ou plutôt elle les pressent.

Si Balzac avait été un moraliste pur au lieu d'être un romancier; s'il avait écrit des œuvres pour exposer non point ce qui est, mais c'e qui devrait être, il n'eût pas manqué de nous livrer le fruit de ses méditations sur ce grave sujet : comment procéder à l'éducation des jeunes filles ? Comment chez la vierge, dont l'esprit sommeille encore, préparer l'éclosion de la femme qui sera demain? Sans doute il n'eût pas posé de règle absolue, car il était trop intimement convaincu de la relativité de toutes choses ; il n'eût point conseillé de soumettre à une éducation identique tous les esprits féminins destinés à occuper un même rang dans la société. Il n'ignorait pas qu'en ce monde on ne doit considérer que des » individus » , et que la première règle d'une éducation parfaite est d'agir » individuellement" . Cette vérité psychologique dont il avait fait la cruelle expérience au collège, il eût souhaité qu'on l'appliquât dans l'éducation des jeunes filles. Sans doute aussi, s'il est vrai de dire qu'il n'eût j)oint posé de règle absolue, il aurait recommandé aux éducateurs dé ne point appliquer le système en usage de «contention spirituelle» et d'entière ignorance de la vie. Déjà dans les Mémoires dt; deux jeunes inariccs il insiste sur les inconvénients de cette mélhode. A maintes reprises,

dans la Femme de trente ans, opposant 1 Ignorance absolue de la jeune fille à la brutalité ordinaire des premières initiations, i\ indique les dangers et les irréparables malheurs qui en sont Thabituelle conséquence ; enfin les premières pages de l'œuvre intitulée : Une fille d'Eve, sont consacrées à la peinture de l'éducation donnée aux jeunes filles de l'aristocratie, et la manière dont il la décrit précise ses préférences et ses antipathies!

Voilà sans doute dans sa pensée ce qui contribue le plus à en faire des êtres insignifiants, ayant si peu de relief, et présentant en somme un intérêt médiocre pour le psychologue et l'observateur.

Examinons l'éducation des jeunes filles qui deviendront plus tard Mme du Tillet et Mme Félix de Vandenesse : — » Marie-Angélique et Marie-Eugénie atteignirent le moment de leur mariage, la première à vingt ans, la seconde à dix-sept ans, sans jamais être sorties de la zone domestique où planait le regard maternel. Jusqu'alors elles n'étaient allées à aucun spectacle : les églises de Paris furent leurs théâtres. » L'ignorance de la vie est poussée chez elles à ses extrêmes limites, cette ignorance qui sera cause de la révolte, ([ui du moins y conlrihiiera, lorsque les réalités leur seront soudain dévoilées. » Leur instruction ne dépassa pas les limites imposées par des confesseurs élus parmi les ecclésiaslifpies les moins tolérants et les plus jansénistes... .btinais fiUcs ne furent livrées à des maris ni plus pures, ni plus vier{;es : leur mère semblait avoir vu dans ce point,

assez essentiel crailleurs, raccomplissement de tous ses devoirs envers le ciel et les hommes. >'

Le résultat, Balzac l'indique, inévital)le : d'une part, l'assurance à peu près certaine que leur union sera faite d'autant plus légèrement que la jeune fille ne soupçonne même pas les obligations positives du mariage et qu'elle n'a qu'un désir : se soustraire à l'autorité des parents qui compriment ses sentiments d'indépendance. « Vous n'êtes pas très heureuses, mes chères petites, leur disait le père ; mais je vous marierai de bonne heure, et je serai content en vous voyant quitter la maison. — Papa, disait Eugénie, nous sommes décidées à prendre pour mari le premier homme venu. »> Et le père conclut tristement, faisant lui-même la critique de cette éducation : il A^oilà le fruit amer d'un semblable système. On veut faire des saintes, on obtient des... Il n'acheva pas. " — D'autre part, la crise fatale, la soudaine révolte qui se produira lors du mariage et de ses révoltantes initiations : — " Eve ne sortit pas plus innocente des mains de Dieu que ces deu.x filles ne le furent en sortant du logis maternel, pour aller à la mairie et à l'église, avec la simple mais épouvantable recommandation d'obéir en toutes choses à des hommes auprès desquels elles devaient dormir ou veiller pendant la nuit »

Mais alors faudra-t-il donc éclairer les jeunes filles sur les réalités de la vie? Qu'aurait répondu Balzac à cette question? J'imagine qu'il n'y eût point apporté de solution précise et qu'il eût dit slmj)lement en

substance : Tout dépend des natures; il n'y a pas ici, comme en tout ce qui touche à l'éducation, de règle générale applicable à des groupes, car toute méthode doit procéder de considérations individuelles!...

Ayant vu ce qui devrait être, examinons maintenant ce qui est : Césarine Birotteau, c'est la jeune fdle de la petite bourgeoisie, du milieu commerçant, élevée dans ce milieu rétréci et mesquin. Dans le portrait physique qu'en donne Balzac se trouveront unis les traits délicats et exquis d'une rare beauté physique et ces défauts de race qui ne peuvent laisser de doute sur son origine : quant à son portrait moral, il est marqué au coin de la plus parfaite entente des superlluités qui constituent léducation des jeunes fdles, avec celte caractéristique de la supériorité de l'enfant voulue par les parents sur eux-mêmes : « Elle aimait la musique, dessinait au crayon noir la Vierr/e à la cJiaisc, lisait les o'uvres de Mmes Gotlm et lli(;coboni, Bernardin de Saint- Pierre, Féuelon, Racine; son j)èrc et sa mère, comme tous ces parvenus empressés de cultiver l'ingratitude de leurs enfants en les mettant au-dessus d'eux, se j)laisaient à déïHcr Césarine, qui heureusement avait les vertus de la bourgeoisie et n"ai»usail pas de leur faihlesse. " — l'^lle demeure le type accomj)li de la petite bour{;eoise, d'esprit médiocre sans doute, mais capahie du plus vif atlacliement et susccptililr <1 mi amour couslanl cl lidéle. Etudiez la naissance de son amour pour l*opinot, le jeune homme timide et contrefail, dont elle sent avec cette

délicatesse d'àme qui n'est pas refusée aux natures même médiocres, la secrète adoration pour elle. Balzac explique ici ce qui paraît un mystère du cœur féminin, à savoir, par quelles complications psychologiques une jeune fille belle et riche comme Gésai'ine Birotteau peut s'éprendre d'un infirme et d'un boiteux.

Ce que certains esprits pourraient attribuer à un sentiment de générosité basé sur la pitié, Balzac l'attribue à une raison d'égoïsme fort compréhensible. Ce lui est une occasion d'expliquer qu'à son sens et de manière générale la tendresse amoureuse repose tout entière sur » l'égoïsme " , c'est-à-dire sur une sorte d'instinct secret qui nous pousse spontanément vers ce qui convient à notre nature et développe nos affinités intimes. Telle est une de ses idées les plus chères, une de celles qui le mieux cadrent avec son système général du monde et ses [héorics physiologiques. Cette conception de l'amour, aussi exacte pour ce qui tient de l'élément féminin que pour ce qui concerne l'élément mâle, relève directement de cette unité de plan qui suivant lui régit le monde moral comme le monde physique : Il (Juchpies moralistes pensent que l'amour est la passion la plus involontaire, la plus désintéressée, la moins calculatrice de toutes. Cette opinion comporte une erreur grossière. Si la plupart des hommes ignorent les raisons qui font aimer, toute symj)athie physique ou morale n'en est pas moins l)asée sur les calculs hiils par l'esprit, le senlimeut uu la brutalité.

L'amour est une passion essentiellement égoïste. » — L'cgoïsme de Césarine consistera donc, — et c'est là que Balzac cherchera l'explication de sa tendresse secrète pour Popinot — à distinguer de préférence le jeune homme qui, par son adoration sdencieuse, par les disgrâces de sa nature physique lui paraîtra le plus propre à lui conserver une éternelle fîdéhté!...

« J'ai bien observé les femmes et sais que si, chez la plupart, l'amour ne s'empare d'elles qu'après bien des témoignages, des miracles d'affection, si celles-là ne rompent leur silence et ne cèdent que vaincues, il en est d'autres qui, sous l'empire d'une sympathie explicable aujourd'hui par les fluides magnétiques, sont envahies en un instant. » — Cette phrase d'analyse physiologique, ce jugement porté sur la nature intime de la femme au point de vue amoureux, Balzac la place dans la bouche du docteur Minoret au moment où sa pu[)illc bicn-aiméc, celle (|ui est devenue l'enfant de son intelligence et de son cœur, qu'il a élevée avec la tendresse d'un j)ère et la perspicacité d'un « csjirit " , lui avoue, avec la franchise de SCS vingt ans, la naissance de l'amour en son àme.

Peu de détails sont aussi touchants dans Idnivre de Balzac (\uc le récit des [)rcmièrcs années d Ursule Mirouct, l'histoire de cette petite fille élevée par son père adoptif, le vieux docteur Minoret, la douceur et l'affection croissante don! il rciilnure, cette entière communauté de ynvn et de doidcurs; ce sont d'abonl

les premiers soins que réclame l'enfance, et pour lesquels Minoret a les douceurs d'une mère, les précautions d'une nourrice attentive; puis, après ces années où l'intelligence sommeille encore, où la conscience est comme assoupie, ce sont les premiers éveils de la sensibilité; l'àme s'ouvre à la vie et le rôle de l'éducateur commence; toutes les qualités natives de la petite fdle se développent et fleurissent en ce milieu, favorable comme l'est un riche terreau pour une plante rare ; autour d'elle elle ne sent qu'affection, douceur, sympathie raisonnée, souci d'éducation pour son jeune esprit. Aucun souffle impur, aucune image chagrine ne vient assiéger son cerveau. Elle grandit cependant, et le premier motif de tristesse qui lui vienne est l'impiété du docteur. Minoret, en effet, est un savant de l'école matérialiste, et un sceptique en ce qui touche la foi religieuse ; il a pourtant fait élever Ursule chrétiennement, et c'est ce désaccord de croyances qui fait naître les premières inquiétudes de la jeune fille. Ce qui cause la plus vive peine à une femme réellement pieuse, c'est de sentir que ceu.\ qu'elle aime ne partagent [)as ses convictions. Ursule n'a que douze ans, mais son tact développé et affiné par l'éducation lui révèle une secrète divergence entre ses idées et celles du docteur; elle n'a de cesse qu'elle n'ait appris la vérité et la nature exacte des croyances de Minoret : Il Pressé de questions par 1 innocente créature, il fut impossible au docteur de cacher plus longtemps ce fatal secret. La naïve consternation d'Ursule le fit

d'abord sourire; mais en la voyant quelquefois triste, il comprit ce que cette tristesse annonçait d'affection. Les tendresses absolues ont horreur de toute espèce de désaccord, même dans les idées qui leur sont étrangères. " — N'est-ce pas là l'énoncé d'une vérité souvent cruelle, dont la plupart de ceux qui « pensent» ont fait la douloureuse expérience à l'âge de l'émancipation intellectuelle? Quel est celui qui, doué d'une vraie personnalité, et poursuivant la recherche d'un but spirituel dans la franchise entière de ses convictions, n'a pas connu cette intime et vive souffrance du désaccord religieux avec ceux qui entourèrent son enfance de soins affectueux? Mais il ne suffit pas qu'Ursule la connaisse cette divergence d'idées, il faut qu'elle y porte remède. Ce que la tendresse d'une femme n'eût sans doute pas obtenu, ce dont l'affection d'une mère ne fût certes point venue à bout, la douce insistance de cette petite (ille de douze ans parvient à l'enlever.

Ursule grandit cependant, et voici qu'arrive l'âge de la puberté. Elle a le cœur tendre et son éducation n'a pas peu contribué à développer en elle tout ce qui se trouvait en germe d'affection, d'extpiise pvussance d'attachement! .luscpialors elle ne s'est jamais vue auprès d'un homme qui fût en agc de lui insj)ircr de la tendresse. On conçoit quel j)Ourra être l'effet produit sur elle par l'arrivée du jeune Savinicn de l*ortenduère : c'est un ciivahisscniciil de I clii' p;ir la toute-puissante sympalhic>, et comme l'rsule est aussi innocente f|u'ignoranle, l'aveu (ju'eilo en fait

au docteur est " symptomatique » au premier chef : il vaut à ce titre comme document psychologique. On y découvre, dans la naissance subite du sentiment d'amour, le mélange primordial de l'élément physique et moral : « Il m'a monté, je ne sais d'où, comme une vapeur par vagues au cœur, dans le gosier, à la tête, et si violemment que je me suis assise. Je ne pouvais me tenir debout, je tremblais. Mais j'avais tant envie de le voir que je me suis mise sur la pointe du pied : il m'a vue alors, et m'a, pour plaisanter, envoyé du bout des doigts un baiser, et... — Et?... — Et, reprit-elle, je me suis cachée aussi honteuse qu'heureuse, sans m'expliquer pourquoi j'avais honte de ce bonheur. Ce mouvement qui m'éblouissait l'âme en y amenant je ne sais quelle puissance s'est renouvelé toutes les fois qu'en moi-même je revoyais cette jeune figure... Il m'a semblé que je ne devais plus désormais m'occuper que de lui plaire. Son regard est maintenant la plus douce récompense de mes bonnes actions. »

Peut-il exister aveu plus franc, })lus naïf, découvrant mieux par cette naïveté même rentière ignorance du mal, et nous ramenant mieux à ce qu'était le rapprochement des êtres en des civilisations primitives? Chez la jeune fille complètement ignorante des réalités de l'amour, non j)oint seulement de sa fin dernière, mais encore des ruses préparatoires dont l'instinct de l'espèce nous environne pour atteindre à son but, tous ces troubles physiologiques qui accompagnent l'éveil du sentiment, ne correspondent à

aucune idée précise dans le cerveau de la vierge, et peuvent faire l'objet d'un aveu d'autant plus sincère que leur cause est plus entièrement ignorée de celle qui fait cet aveu. Quel père, pourtant, inquiet des premières langueurs d'une fille trop aimée, en soupçonnant la cause et désirant que cette cause soit précisée, quel père obtint jamais confession si franche que celle d'Ursule au vieux docteur? Lui, vraiment digne d'une telle confiance, il découvre à Ursule la nature de son sentiment, lui marque l'antinomie qui existe entre la nature et la société, et, tout en lui indiquant que cette antinomie est artificielle, lui enseigne qu'il faut savoir s'y soumettre!...

Assez semblable à l'amour d'Ursule Mirouet nous apparaît celui d'Eugénie Grandet, du moins dans son origine, dans son primitif épanouissement; infiniment plus pitoyable et plus touchant d'ailleurs, puisqu'il se trouve traversé par des crises cruelles et qu'il n'en vient point à son aboutissement normal, la possession de l'être aimé, comme 11 arrive pour la filleule du docteur Minoret. Au délmt mémo, et bien que la naissance de cet amour donne Heu à des manifestations physiologiques à peu près semblables à celles qui troublent Ursule, nous saisissons déjà les différences. Ce qui fait la su[)rème consolation d'Ursule, au mdieu des plus rudes traverses, c'est lindéfeclible tendresse du docteur, cpil pour elle est plus encore qu'un père. JNous avons montré l'ardeur de celte affection, son caractère d'intelligente et chaude protection, ce qui est cause en un mot qu'il ne se trouve

pas une douleur d'àmc, pas un chagrin qui ne soit compris et prévu par l'adorable vieillard!

Combien différente et cruellement opposée la destinée d'Eugénie Grandet! Et que Ton n'aille pas dire que son amour, pour plus effacé qu'il apparaisse, ne reste pas aussi touchant! Les manifestations sont peut-être moins soudaines ; la physionomie poétique d'Eugénie Grandet est plus discrète que celle d'Ursule; mais le travail intérieur de la sympathie amoureuse y est tout aussi vif; c'est une âme plus concentrée : cela ne veut pas dire qu'elle ne souffre pas aussi cruellement !

Dans les deux œuvres, Balzac s'est proposé un but à peu près identique : étudier la naissance et le développement de l'amour en des âmes vierges, mais singulièrement tendres et dans lesquelles il devait apparaître comme une brusque irruption. L'impression produite par l'arrivée de Charles Grandet est peu différente de celle qu'éprouve Ursule à la vue de Savinien. Ce sont deux jeunes gens dans léclat de la première jeunesse : leur beauté phvsique, cette beauté qui, comme excitant à la naissance de l'amour, semble justiHcr pleinement la théorie de Schopenhaucr, est l'origine et la cause première du sentiment d'Eugénie, comme elle fut l'origine et la cause du sentiment d'Ursule! C'est bien le fait d'une âme simple et primitive, toute voisine encore de la nature, de se laisser prendre loiil d'ahord aux apparences physiques. Comment ne pas trouver logique cet envahissement d'un c(rur fait pour aimer sous l'inlluence de

ce qui lui paraît essentiellement digne d'amour : la beauté du visage ? " Eugénie, à qui le type d'une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque région séraphique. " — Si réellement le sentiment d'amour est l'éternelle duperie dont parle le philosophe allemand, grâce à laquelle le monde perpétue ses misères et ses souffrances, les causes les plus infimes, aux regards de ceux qui les observent en les analvsant froidement, peuvent devenir les plus puissantes et les seules puissantes pour pousser 1 être au résultat final que la nature lui assigne. De même que dans la sélection naturelle des animaux, et pour la perpétuité des races, le mâle triomphe des rivaux qui l'entourent par ses avantages physiques, et conquiert les bonnes grâces de la femelle par la supériorité qu'ils lui confèrent, de même aussi, dans cette sorte de sélection sociale à la faveur de laquelle s'accomplissent les unions, il est de toute vraisemblance et de toute logique que la jeune fille, docile esclave de l'instinct, aille droit à la beauté physique la mieux faite pour l'attirer. » La jeune fille qui, malgré le conseil de ses j)arenls, conlraircmeut à toute convenance, suit son penchant luslnulif, oITrc eu sacrifice au génie de res[)èce son bonheur individuel. I.lle a agi dans le sens de la nature, c'est-à-dire de l'espèce ; ses parents aj;i,ssai»nt dans le sens de l'égoïsme, c'est-à-(bre th' l'inchYidu. "

Cette théorie de l'amour, (jul ilemeurera sans

doute dans l'histoire de la philosophie la plus haute gloire de son inventeur, lîalzac l'ignorait en ses grandes lignes ; mais s'il ne la connaissait point comme théorie, il la pressentait, il en avait une vague intuition; et cette intuition du poète, qui va souvent plus loin que la vue scientifique du philosophe, elle est manifeste en ces deux créations d'Ursule et d'Eugénie; elle se complétera d'ailleurs avec le personnage de Véronique Sauviat. Le soin qu'il prend de décrire ce moment physiologique chez la jeune fdle, l'insistance avec laquelle il y revient, prouvent l'importance qu'il y attache.

Chez Eugénie, c'est comme une naissance nouvelle, quelque chose comme une création spontanée ! L'être qui jusqu'alors était inerte et ne connaissait que deux sentiments, la crainte de son père et une respectueuse affection pour sa mère , cet être découvre aux ol)jets qui l'environnent une intime signification'; elle comprend la beauté des choses, et comme nous ne rapportons rien qu'à nous-mêmes , elle s'applique ce sens nouveau de la beauté. La coquetterie, le besoin de [)arure, le désir d'être aimée surgissent en même temps, et ce lui est une cuisante blessure que cette pensée de ne point plaire, La crislullisation s'est faite, et les fleurs les plus délicates du sentiment vont cclore là où il n'y avait que sécheresse et aridité! L'éveil de son esprit aux beautés naliucllcs s'opère également, corollaire inévitable des autres sentiments; et puisque nous parlons de cet éveil que toutes les âmes sensibles ont connu, à

l'heure où elles se trouvaient transportées par un mouvement d'enthousiasme soit intellectuel, soit sentimental, n'est-ce pas le lieu de noter combien il juslihe l'ingénieuse pensée du philosophe : « Un paysage est un état de l'àme » ? 11 eut le mérite, lui, de formuler d'une façon définitive un mode de sentir qui apparaît commiui à toutes les intelligences poétiques ; mais l'idée était en germe dans plus d'une œuvre, et notamment dans celles que nous étudions. L'amour d'Eugénie Grandet ira désormais croissant et s'enno]>lissant chaque jour; elle est de ces femmes qui se donnent et ne se reprennent point : la fidélité de son sentiment ne sera pas le moins beau fleuron de sa couronne poétique. Elle avait aimé Charles d'un amour craintif et presque respectueux, lorsqu'il arriva auprès d'elle sous l'appareil trompeur mais séduisant d'une élégance inconnue pour elle! Quand elle saura la vérité, c'est-à-dire sa ruine totale, il lui semblera, comme à Ursule, que les distances se sont rapprochées, et elle s'attachera d'autant plus fidèlement (|ii il souffre et lui semble pitoyable. Son amour ne calcule pas : c'est le véritable ; il agit tout spontanément, en effet, et le propre de sa nature est de conduire ceux qui en sont touches à des démarches (ju'il.s n'eussent mémo point osé concevoir avant de le connaître. VAlc est assurément belle, d'une rare beauté, la scène où la jeune tille, emportant la bourse qui contient son trésor, monte dans la eliambre de (lluirles, cl, pour le contraindre à aece|)ter la siuimie (pie sa déliea-

tesse lui fait refuser, plie le genou devant lui ; ce mélange de hardiesse, de pudeur et de générosité, en fait la plus touchante de l'œuvre. On comprend comment, une fois parti, sa pensée l'accompagnera dans ses voyages; comment à son retour, et lorsqu'elle voit que son amour est oublié, le déchirement de son cœur sera total, et communiquera à toute sa vie cette immense tristesse qui ne la quittera pas, non plus que le souvenir de son amour! Il est des âmes qui ne savent pas oublier, et qui donnent en ce monde, où tout se transforme, un démenti flagrant à l'universelle métamorphose qui régit l'ordre moral et physique !..

La marque propre du caractère de Véronique Sauviat, — la future Mme Graslin, — c'est que le sentiment d'amour est né en elle non point de la connaissance et du rapprochement d'un être semblable, comme chez les autres jeunes fdles amoureuses, mais bien d'une idée, et en quelque façon à.' émotions intellectuelles. Cest là l'indice d'une nature plus raffinée, plus complexe. Balzac a voulu nous montrer ici — et tous les événements de sa vie de femme s'expliqueront de la sorte — le rôle prépondérant que peut tenir l'imagination dans le développement sentimental! Celte apj)arition d'un sentiment sans objet réel, sous la simple influence d'une lecture, ce coup de foudre, exj)licable par la vivacité d'une imagination qui sera dans l'avenir sa volupté et sa torture, font du personnage de Aéronique un type (pu mérite d'être examiné dans son jiremier épa-

nouissenient de jeune fille. La femme demeurerait du reste inexplicable, si l'on ne connaissait la jeune fille.

Il convient de rappeler son oi'igine : elle est née de parents travailleurs , dans un milieu provincial, n'ayant pour illuminer leur existence que l'amour de leur fille. Dès l'enfance on distingue chez elle la marque d'une vie intérieure très accentuée, une piété profonde, assez voisine du mysticisme. Balzac, dans la description très précise qu'il fait de sa beauté, ne manque pas d'indiquer sa destinée de malheureux amour : » Elle avait une taille moyenne... mais ses formes se recommandaient par une souplesse gracieuse, par ces lignes serpentines si heureuses, si péniblement cherchées par les peintres, que la nature trace d'elle-même si finement, et dont les moelleux contours se révèlent aux yeux des connaisseurs, malgré les linges et ré[)aisseur des vêtements » C'est en même temps l'indication d'une

beauté intérieure qui grandit avec le développement de sa nature amoureuse : n II était impossible de voir froidement Véronique, alors qu'elle revenait de l'autel à sa place, ajirès s'être unie à Dieu et (prcUc se mollirait à la j)arolsse dans sa primitive s[)lendeiir. Sa beauté eût aU)rs éclipsé celle des plus belles femmes. Quel charme pour un homme épris et jaloux que ce voile de chair qui devait cacher réponse à tous les regards, un voih> (pie la main de l'amour lèverait, et lalsscrail relombcr sur les voluptés permises ! »

L'ardeur de style et sa passion contenue sont bien l'indice du sentiment que Balzac veut exprimer : la substitution prochaine de l'amour humain à l'amour divin; les tendresses mystiques de la relii^ion ne sont que le voile trompeur grâce auquel elle dissimule sa nature véritable !..

Seule manière de comprendre les « femmes » de Balzac : les aimer.

— R(jle de Y imagination sympathifjue.

La femme abandonnée : Mme de Beauséant. — Solitude hautaine et tière. Dédain du monde. — La persistance du besoin d'aimer.

Rapports de l'iu^unne et de la femme dans le mariage. Gravité de la question. Souveraine maîtrise de Balzac : Mme d' Aiglemont.

— Contraste entre les lois sociales et les besoins des àmcs supérieures. Le mariage, pi-ostitution légale. — l'remière rencontre de iajeune tille avec les réalités de l'amour. — Désaccord sensuel entre les époux. Infériorité fréijuentc du mari : le colonel d' Aiglemont.

La fidélité dans l'amour; fidélité au souvenir : elle manque à Julie

d'Aiglemont.

Mme de Morts-an/ : piédilcclion de Balzac pour ce personnage.

Avec (picl amour il l'a peint. Sa vie n'est qu'une souffrance

ininterrompue. — Illusions de maternité.

Les âmes qui ont une fin unique : l'amour. Mme (iraxlin et Mme

de M<jrtsauf. Points conununs et différences. Disproportion du

rêve et de la réalité. — Les fcnuues mères; les femmes amantes.

— La souffrance, cause de développement de la vie intérieure. — L'adultère moral aussi grave que l'adultère physi(pie.

Mme Utilot : l'amour conjugal résigné. SciitiuuMit du devoir accompli. Objections adressées au personnage. Défense de Mmelluiot.

Mme Cluf's : sentiment d'amour cliez la fcnune ciuitrcfailo. Séduction monde toujours renouvelée; sédiiclinn jilivsi(|ui- toujours la même.

La faiblesse, séduction décisive des fennnes tic lialzac. Caractère transligurateur île la p(jé8ic.

« Se sentir destinée an Iioiilu'iir cl pi'iir sans le recevoir, sans le donner... L-ne femme!... Ouello

douleur! " Vous entendez ces paroles et la plainte mélancolique qu'exhale, en les prononçant, le plus compréhensif des écrivains et le plus expert en tendresses féminines. Il y a dans celte phrase si pleine de douceur, si puissamment suggestive, comme un immense pardon, comme une absolution sans réserves prononcée par Balzac en faveur de ces âmes malheureuses dont l'unique faute fut d'avoir demandé à la vie plus que la vie ne peut donner, de n'avoir pu se résigner à mourir sans amour, lorsqu'elles sentaient que l'amour seul pouvait satisfaire les puissances inassouvies de leur être, de nous apparaître enfin comme une vivante démonstration de l'antinomie qui persiste, éternelle, entre les aspirations secrètes des créatures d'élite et les conventions sociales auxquelles elles sont contraintes de su])ordonner ces aspirations! Il n'est qu'une manière de les comprendre, c'est de les envelopper d'une tendresse égale à celle qu'éprouvait pour elles le poète qui les créa ; ici, l'imagination sympathique doit intervenir et jouer son rôle tout-puissant; par et à travers elle, la conception même de l'écrivain est recréée à nouveau dans l'esprit qui les contemple; en dehors d'elle et sans elle, il ne peut exister qu'inintelligence et totale jjîcoiu préhension !

Dans ce long martyrologe de l'aniour (jui est la Comédie humaine, entre toutes ces femmes, ou jeunes ou d'un âge mûr, auxquelles lu vie et ses rudes épreuves ont communiqué des doutes cruels sur l'existence du l)onhcur, il n'est peut-être j)as de plus

noljle figui'e, sinon de plus touchante, que celle de Mme de Beauséant, la femme abandonnée; il n'en est pas qui donne un plus entier démenti à cette insinuation d'un critique sur l'œuvre du romancier, à savoir que Balzac n'a pas créé de types féminins accomplis. Accompli, certes il l'est, ce tv[)e de la femme abandonnée, non qu'il se développe suivant la lente et patiente progression dont le romancier a donné l'exemple en d'autres créations féminines : Mme d'Aiglemont, Mme de Mortsauf cl Mme Oraslin, que nous aurons à étudier ici morne, puisqu'elles sont, elles aussi, des incarnations de la souffrance amoureuse. Le type de Mme de Beauséant n'est, à proprement parler, qu'une esquisse, mais une esquisse exécutée par un maître, dans laquelle il a su mettre autant d'àmc, autant de pitié sympatlnquc que dans ses pcinlures les plus célèl)rcs comme les plus poussées; et de même que l'œil d'un amateur expert découvre souvent plus de saveur, une saveur d'un ordre autrement rare, à la simple ébauche fpTau poil rail iiiii, de nièine an.^si le lecteur psychologue goûte pcut-clre un charme aussi intense à ce récit de quarante pages; il en emporte le souvenir d'une figure aussi altachanle (\\\c si rd'uvre avail (Ml les proporlions duii long roiiiiin.

l'^lh' nous a|)paraiL d une rari> noblesse, cetle femme qui vit retirée dans la pensée de son anu»nr el de sa faute, isolée du moiub' (pu ih' sanr.nl la conipitiKhc et qu'elle iné|)rise, c(jnservant an nnlicn de la solitude celle lianlcur et celle lierli', (•aia(l("risli(pn's des

grandes âmes. Elle représente, dans le domaine du sentiment, ce que peuvent être dans celui de la peiisée CCS intellectuels qui traversent la vie, solitaires, tout entiers à leur œuvre, et ne se commettant avec quiconque, sinon avec ceux qu'ils savent, infiniment rares, être leurs frères spirituels. Ta.xés d'orgueil et d'égoïsme, ils passent pour des maniaques et des excentriques, sauf aux regards de leurs égaux ou de ceux qui, les comprenant, méritent par cela même d'en être compris. N'est-ce pas le cas de Mme de Beauséant? Le monde, dont elle a violé les lois,, méprisé les conventions, n'a pour elle que dédains. Qu'irait-elle faire au milieu de lui? Elle n'y rencontrerait qu'inintelligence et cruauté; car ce qu'il pardonne le moins, c'est une supériorité quelconque,, l'existence seule de cette supériorité étant la proclamation de son universelle insuffisance. Il n'a d'indulgence que pour ce qui lui ressemble , et toute atteinte aux conventions qui sont sa loi suscite aussitôt ses mépris et sa haine. Ce qu'il peut le moins concevoir, ce qu'en tout cas il ne saurait jamais admettre, c'est qu'à des êtres d'exception par la noblesse de leur àme une équitable répartition des choses devrait une vie d'exception, et que la révolte des cœurs doit suivre de près cclh; des intelligences : « Elle j)réscntait noljlcment son front, un front d'ange déchu, qui s'enorgueillit de sa faute et ne veut point de })ardon... N'étant ni épouse, ni mère, repoussée par le monde, privée du seul couir qui pût faire battre le sien sans honte... elle devait prendre sa force en elle-

même, vivre de sa propre vie et n'avoir d'autre espérance que celle de la femme abandonnée; attendre !a mort, en hâter la lenteur, malgré les l)caux jours qui lui restaient encore. «

Existait-il un être qui la pût rompre, cette solitude, une créature sur terre pouvant lui faire oublier que la vie est une souffrance, mais qu'à cette souffrance, et par instants, le doux abandon à lamour doit apporter un allè.jjcmcnt? Un seul en était capable, celui qui, par une inépuisa!)le sympathie, par une tendresse jeune et faite pour rajeunir, saurait éveiller à nouveau, sans froisser les souvenirs d'autrefois, l'immortel instinct de tendresse qui nous fait pei'sévérer dans l'espoir, comme l'instinct de vie nous pousse à persévérer dans l'existence... (Gaston de Nueil n'est ici qu'un personnage secondaire ; l'œuvre a été conçue uniquement pour INIme de Beauséant. Il n'est aux yeux de Balzac (jue rinstrument nécessaire à la démonslraticju de cette vérité d'âme. Kt voyez avec quelle simpbcité, cpiellc spontanéité les senlimenls naturels reprennent leurs droits ! Gaston est d abord repoussé, mais Mme de Beauséant l'écoute une fois : elle se trouve aussitôt coiK(uise. 11 se déj>eint luimême comme un jeune homme au ((i-ur tendre; d llattc .Mme de Beauséant cm bii lai.sant cMlrcvoir qu'elle seule peut le rentbc heureux II parle Ar passion dans cette froitle solitude. M<>\eii siii\ moyen infadbble |)()ur atleuidri; au luit (|ii d se prdjmse : ti Mme (le l>eaiise;iiil élail privée depuis Imp longtemps des éiPotiDiis (lue diiiiiienl les S(Uilimenls vraiS

finement exprimés, pour ne pas en sentir vivement les délices.. = En écoutant l'accent vrai avec lequel Gaston lui parlait des malheurs de sa jeunesse, elle devinait les souffrances imposées par la timidité aux grands enfants de vingt-cinq ans... Elle trouvait en lui le rêve de toutes les femmes, un homme chez lequel n'existaient encore ni cet égoïsme de famille et de fortune, ni ce sentiment personnel, qui finissent par tuer dans leur premier élan le dévouement, l'honneur, l'almégation, l'estime de soi-même. »

De ces aveux du jeune homme, de cette sincérité, de cette ardeur d'amour, naît soudain, comme une fleur délicate, la sympathie, consolatrice de l'àme malheureuse... Ce sont d'al)ord des refus à soi-même, des raisons de ne point s'ahandonner à ce nouveau sentiment : la fierté de la femme une première fois trompée, la nohlesse de son attitude faite de réserve et de dédain, l'opinion même du monde, cju'elle méprise sans doute, mais aux yeux duquel elle ne veut point passer pour avoir eu un second amour; autant de motifs pour écarter au premier instant le sentiment (pil la pénètre... La nature pourtant l'emportera, et la sincérité de ses aveux, le récit qu'elle sera amenée à entreprendre de sa vie antérieure triompheront des considérations qui l'avaient retenue : cette vie, elle la raconte telle qu'elle fut; toute jeune, âme déjà incomprise au milieu du monde qui l'entourait, elle dit comment ce monde lui fut hostile en la mariant sans lui révéler ce (ju'élait le mariajje, comment elle n'a |i;is vouhi apparlenir à l'homme (pi'elle n'aimait

pas, et comment elle a brisé ses liens. Elle a cherché le bonheur et s'est donnée, avec amour cette fois; puis sont venus l'abandon et ses irréparables douleurs !

L'amour a été la conséquence de ces réciproques aveux. Quelle puissance l'empêchera désormais de se développer et de grandir? Le souvenir d'un premier abandon, la différence d'âge entre elle et Gaston de Nueil! Ce sont là les raisons qu'elle lui écrit pour le détourner d'elle. .. Mais sa lettre est un appel, et quand le jeune homme vient la retrouver en hâte au pays où elle a fui, elle ouvre ses bras pour l'y recevoir. Elle se donne, et qui trouverait le courage de l'en blâmer? Qui pourrait, même ayant e.xcusé le premier amour, lui reprocher le second, sous le prétexte qu'elle invoquait, essayant en quelque sorte de se tromper elle-même? Il faudrait avoir l'esprit quinteux du critique moral pour ne point absoudre ce que le monde apjn'lle une « seconde chute » , comme il faudrait luie intelligence fermée aux lois psychologiques pour ne pas voir dans son cas une affirmation éclatante de l'immortelle persistance du besoin d'aimer qui régit les nobles âmes! La vie, d'ailleurs, dans sa cruelle et rigoureuse logique, se chargera de venger les lois Si^ciales, et le romancier, dont la plus haute gloire est de créer à l'image de la vie, nous peindra les tristesses suivant les joies de ce second amour, rai)andon ù nouveau après la possession, eiiliii l irréiMis.sible (lésenchaiilenienl (pie rien ne saurail pins Miieiir ! . . .

Parmi les écrivains qui ont étudié la question des rapports de riiomme et de la femme dans le mariage, il n'en est pas qui, mieux que Balzac, aient montré l'importance du prol)lème et l'aient plus dramatiquement présenté. . . Nous aurons à examiner plus loin dans ses détails l'œuvre où il résume ses opinions sur ce point et nous confie, en maximes assez voisines de celles des moralistes, le fruit de ses méditations. Mais une telle œuvre, si considérable qu'elle fût, ne pouvait suffire à épuiser la matière; disons mieux, elle ne pouvait être qu'une exception, car sa forme même était contraire au génie de son auteur, et son caractère d'abstraction en opposition flagrante avec la nature intime de l'artiste : le propre de ces natures est le besoin de créations vivantes, correspondant aux réalités de la vie ; il fallait donc que sa conception d'ensemble s'affirmât en des tvpes féminins d'une existence concrète : citer les noms de Mme d'Aiglemont, de Mme de Mortsauf et de Mme Graslin, n'estce pas rappeler les plus célèbres et les plus attachants ?

De cette conception, une idée maîtresse se dégage, — car SI les postulations les plus intimes de son génie le poussaient à de vivantes créations, ses facultés s'affirmaient invinciblement en vues générales sur le monde qu'il inventait à l'image de la société; — elle se résume de la manière suivante : l'a/Jirniation du contraste et de l'éternel divorce entre la plus nécessaire des inslitnlions sociales, le niariarje, et les aspirations opposées des âmes d'élite qui s'y trouvent soumises. Si

l'on s'attache, en effet, au sens des trois grandes œuvres qui contiennent le martyrologe de ses héroïnes : la Femme de tretite ans, le Lys dans la vallée et le Curé de village, on aboutit à cette conclusion que la plus protectrice en apparence des conventions, celle qui parait la hase indispensable de Tordre social, devient en mainte circonstance la cause des plus tragiques misères. Rien d'étonnant que Balzac, à qui n'échappait aucun des grands problèmes de la vie, se soit longuement étendu sur ce sujet et en ait fait Tassise de ses plus touchantes inventions! Rien d'étonnant non plus qu'un psychologue, qui était aussi un puissant moraliste, en soit venu à des conclusions qui peuvent déconcerter les esprits étroits, et qui pourtant, malgré leur caractère de révolte, semblent bien faites pour rallier l'opinion de l'observateur liautement détaché des considérations utilitaires, ])arce qu'il envisage uniquement la vérité psychologique !

Dans la confession (pTellc fait de sa vie et de ses espérances brisées, alors que retirée en luic solitude assez analogue à celle de Mme de Reauséant, Mme d'Aiglemont se reporte avec une tristesse pleine de désillusions vers ses révcs de jeunr lillc, pour leur opposer les désenchantements de son mariajje et la cruauté du destin, elle s'écrie : » J^e mariajjc tel (pi d se pratique anjourd hui me semble être une j)roslitiili()ii légale... Quels moyens ont les mères d'assurer à leurs Hlles que Tiu)mme auipud elles les livrent sera un époux selon leur c(cur? Vous honnis-

sez de pauvres créatures qui se vendent pour quelques écus à un homme qui passe : la faim et le besoin absolvent ces unions éphémères ; tandis que la société tolère, encourage l'union immédiate, bien autrement horrible, d'une jeune fdle candide et d'un homme qu'elle n'a pas vu trois mois durant; elle est vendue pour toute sa vie!... n — Paroles imprudentes, diront les esprits étroits; révolte dangereuse, ajouteront les observateurs aveugles de la loi morale. Paroles admirables au contraire, penseront ceux qui sont capables dans la vie de se hausser à des vues d'ensemble et à la contemplation des états d'âme.

Vovons en effet comment les choses se passent : une jeune fille est élevée par sa mère, chastement et pieusement, dans l'ignorance entière de la vie; ses réalités, on les lui a soigneusement cachées, non pas seulement voilées, car il est entendu qu'aucune image troublante ne doit même effleurer sa pensée, laquelle, jusqu'au mariage, demeurera comme son corps, vierge et immaculée. De l'amour elle ne connaît que le nom, ou tout aii plus d'innocentes caresses que son imagination sentimentale lui représente; de ses devoirs, de ses exigences, elle ne saurait rien soupçonner. Voici pourtant qu'arrive l'heure du mariage ; pendant quelques mois un jeune homme officiellement accueilli comme un futur mari vient chaque jour passer quehjucs inslanls près d'elle sous l'œil sévère des parents qui ne les qu illent point; de CCS aspirations secrètes, de ces désirs d intimité, de

ces échanges de sentiment nécessaires à la connaissance de Tétre qui partagera sa vie, il ne saurait rien exister, car la première condition pour de pareils épancheraents, c'est la solitude. Quant à ces caresses qui, sans lui préciser le vœu suprême de la nature, contribueraient pourtant à l'y préparer, à l'initier lentement à ral)andon qu'on attend d'elle, comment en serait-il question? Et pourtant c'est la veille de l'union ! La cérémonie a lieu : cette vierge dont le front jusqu'ici fut à peine effleuré par le baiser des fiançailles est livrée à l'homme dont elle ne sait qu'une chose; c'est qu'il est devenu son maître et qu'd faudra bu obéir : ainsi le veulent les lois humaines et divines! Chez le jeune homme, que deux causes contribuent à affoler : la continence observée pendant l'époque des fiançailles et cette obsession d'une volupté jus(ju'alors inconnue, la possession d'une vierge, chez riiomme, disons-nous, le mâle originaire se réveille avec ses appétits irraisonnés; c'est un inconscient retour à l'animalité, d'où les convenances mondaines, l'éducation, les usages de la société paraissaient l'avoir pour jamais écarté, et ce retour arrive au moment nu'UK! où il conviendrait qu'd (h'MKMU'al b' pbi.s niaitrc dr bii.

Telle est la première rencontre de la jeune fille avec les réalités de la vie, rencontre où elle joue souvent le rùlc de victime et dans laquelle ses plus chères illusions oui bnu (bs cliaiucs d'élrc brisccs. Etrange chose en vérité (jue le monde continue ainsi! Chose non moins étrange que les scandales qui en sont

la conséquence ne se manifestent pas plus nombreux!

N'est-ce point Balzac qui a écrit : a Le bonheur ou le malheur d'un ménage dépend de la première nuit de noces " ? C'était là, sovis une forme évidemment exagérée, l'équivalent d'une vérité que l'on peut ainsi préciser : La principale cause des dissentiments et des désaccords d'àmc qui se produisent dans la vie conjugale réside dans un premier désaccord sensuel dû tout entier et presque toujours à l'insuffisance du mari.

Si nous avons insisté sur cette idée à propos de Mme d'Aiglemont, c'est que Balzac s'y est étendu avec plus de complaisance dans la Femme de trente ans que partout ailleurs. Non que Julie d'Aiglemont ait été mariée sans amour; bien au contraire, — et c'est ce qui la distingue de Mme de IMortsauf et de Mme Graslin, — elle a aimé et désiré le colonel Victor d'Aiglemont, mais comme peut aimer et désirer une jeune fille, avec une tendresse toute sentimentale, haliituée à n'envisager qu'une chose dans le mariage : une immatérielle union. Aussi sa douleur n'en est que plus vive, lorsqu'elle tombe du haut de ses visées idéales aux étranges amertumes de la réalité. Bien n'est révélateur au même titre que cette scène avec la vieille marquise de Listomère, cpii par charité autant que par curiosité confesse la jeune femme et tente de lui arracher le secret de sa tristesse; leur dialogue est rem])li de ces questions-discrètes et de ces suggestives réticences à la faveur desquelles se précisent les secrets les plus inlunes de

cette malheureuse union : « Ainsi, mon bon petit ange, le mariage n'a été jusqu'à présent pour vous qu'une longue douleur ? " La jeune femme n'osa répondre; mais elle fit un geste affirmatif qui trahissait toutes ses souffrances. " Vous êtes donc malheureuse? — Oh! non, ma tante. Victor m'aime à l'idolâtrie et je l'adore, il est si hon! — Oui, vous l'aimez; mais vous le fuyez, n'est-ce pas? — Oui... quelquefois... il me cherche trop souvent. " Et encore : « Mon âme est op})ressée par une indéfinissable appréhension qui glace mes sentiments et me jette dans une torpeur continuelle. Je suis sans voix pour me plaindre et sans ])aroles pour exprimer ma peine. Je souffre, et j'ai honte de souffrir en voyant Victor heureux de ce qui me tue. i> — Le point de départ de ces souffrances est donc un désaccord des sens : le colonel Victor d'Aiglemont appartient à cette classe de maris qui non seulement n'onf pas su respecter chez leur femme les premières timidités d'une pudeur légitimement froissée, mais encore n'ont pas su faire s'épanouir en elle cette suave fleur du désir, qui naît lorsque, donnant le bonheur, la femme l'éprouve en même temps.

Sa nullité éclate comme mari d'abord, puis ensuite comme homme!... Sa situation sociale, son grade dans l'armée, sa fausse distinction de mondain, qui peuvent en imposer aux médiocres, sont insufdsanls pour cacher à la jeune femme la niédioenlé lulellecliicllc de celui que, jeune fille, elle s'était pbi à embellir d'une auréole. Sa valeur comparée à celle

de Victor se manifeste en mille circonstances de la vie, et elle en souffre comme toute femme distinguée doit souffrir de sa supériorité sur l'être que la nature a mis au-dessus d'elle pour la diriger et la conduire : (i Son instinct si délicatement féminin lui disait qu'il est Lien j)lus beau d'oLéir à un homme de talent que de conduire un sot, et qu'une jeune épouse, obligée de penser et d'agir en homme, n'est ni femme ni homme, qu'elle abdique toutes les grâces de son sexe, et n'acquiert aucun des privilèges que nos lois ont remis aux plus forts. »

C'est à l'heure où s'accentue cette crise que lord Grenvdle , cette idéale figure du jeune homme, qu'elle n'avait vue qu'une fois, reparaît à ses yeux et l'impressionne si puissamment! Aussi comprend-on la naissance du véritable sentiment d'amour; on conçoit qu'avec la santé et la vie, sa tendresse se précise et se fixe sur ce jeune homme qui la soigne comme une enfant, qui l'adore discrètement et sacrifierait tout au monde pour la rendre heureuse; on conçoit que, ne voulant pas tromper Victor, mais voulant aussi concilier sa tendresse avec ses devoirs, elle s'écrie : (i Je ne veux être une prostituée ni à mes yeux, ni à ceux du monde : si je ne suis pas à iNI. d'Aiglemont, je ne serai jamais à un autre, d — On voudrait peut-être à ce moment la voir plus tendre, plus femme, prête à s'abandonner, car un tel dévouement justilie par sa noblesse ce que le monde appelle une faute. Lord Grenville la quitte et s'éloigne, sur la volonté qu'elle en exprime; })uis soudain il revient :

sans cloute elle sera à lui, et clans une scène d'une déchirante beauté, on comprend que ces paroles puissent expirer sur ses lèvres pâmées : " Connaître le bonheur et mourir... Eh bien, oui! '»

Hélas! ce cjui lui manc|ue, ce cjui porte un coup décisif à sa beauté morale, c'est la fidélité du souvenir. Elle a aimé lord Grenville, et lord Grenville l'a aimée, comme peu d'hommes le savent faire. Quelle figure à jamais noide et pitoyable elle fût demeurée, si elle avait été fidèle à sa première tendresse ! Il n'en va pas ainsi, et son premier baiser à Yandenessc nous apparaît comme une profanation!...

La fidélité dans l'amour! fidélité à l'être aimé, tant qu'il est là, fidélité à son souvenir, cjuand il a disparu, tel est le plus précieux fleuron de la couronne poéticjue dont un artiste puisse embellir le front d'une héroïne conçue par lui! Nous nous faisons difficilement à cette pensée qu'une femme ait appartenu à deux hommes : la pudeur dont nous nous plaisons à la parer s'oppose à ce (|ue le mhV' «pu cachait sa beauté, et dont l'amour l'a fait consentir à se dépouiller, puisse, une seconde fois et pour un autre être, tomber sans fpi'aussitôt une sorte de déchéance morale ratlcigne du même coup. Sa seule excuse serait dans les désillusions et les soufframes d'une première union! Mais (pie dira-t-on, lorscpie, ayant connu l'amour le plus pur, le plus désintéressé, le plus noMc, clh' oublie le SDiivenir dout clic aniiut dû vivre/ Ce sera la tache ineffaçable de Mme d Ai^lemont de n avoir point vécu de son amour, comme

d'en être morte sera la gloire éternelle de Mme de Mortsauf!

Au-dessus, en effet, des créations féminines de Balzac plane la figure angélique et quasi divine d'Henriette de Mortsauf. Elle les domine par la grandeur et la pureté de son amour : sa grandeur, car aucune ne fut touchée d'un sentiment plus haut; sa pureté, car elle demeura fidèle à ses devoirs, alors que tout lui commandait d'y renoncer! De toutes les figures de femmes sacrées par la douleur, 1 héroïne du Lys dans la vallée nous apparaît la plus louchante et la plus digne de pitié, tant par la persistance et la pureté de sa tendresse que par les douleurs et les irrémédiahles tortures de sa destinée d'épouse!...

Ce fut aussi celle que Balzac peignit avec le plus de complaisance, imaginée qu'elle fut, de son aveu même, à l'aide des principau.\ traits de la femme à laquelle il voua, dans ses premières années de luttes, la plus ardente affection. Avec quel amour il esquisse cette figure ! <i Sa figure est une de celles dont la ressemhlance exige l'introuvalde arti.ste de qui la main sait peindre le reflet des feux intérieurs, et sait rendre cette vapeur lumineuse que nie la science, que la parole ne traduit pas, mais que voit un amant. "

Telle fut la femme qui connut les douleurs de la vie conjugale la plus intoléral)le et mourut sans avoir goûté les voluptés de l'amour complet! Torture d'autant plus atroce que cet amour, elle en pressentit les douceurs sans consentir ù s'v al>andonner, ne

voulant point ternir la pureté de l'épouse et de la mère, et qu'elle éprouva toutes les amertumes de la jalousie comme de l'abandon , n'ayant pas eu cette consolation suprême de s'être donnée à celui qu'elle aimait Mariée à un homme dont elle pouvait être la fille, avec qui sa nature intime la mettait en perpétuel désaccord, le sentiment d'amour lui fut révélé par la tendresse à la fois hardie et timide du jeune homme que son cœur lui désignait comme un amant, et que ses devoirs lui firent avec ol)stination considérer comme un enfant. Perpétuellement ballottée entre ces deux sentiments contraires, elle passa son existence à se refuser au bonheur et à tromper le vœu de la nature. Écoutez-la lorsque, après les premiers aveux de Félix de Yandenesse et le baiser déposé sur ses épaules par l'enfant inconscient et hardi, écoutez-la lorsque, décidée à s'illusionner elle-même , elle s'impose de n'être jamais qu'une mère pour le jeune homme qui lui a dévoilé le mystère sacré ! « Voici, lui dit Félix, la première, la sainte communion de l'amour. Oui, je viens de; participer à vos douleurs, de m'unir à votre âme, comme nous nous unissons au Christ en buvant la divine substance. Aimer sans espoir est encore un bonheur... J'accepte ce contrat (jui doit se résoudre en souffrances pour moi. Je me donne à vous sans arrière -pensée et serai ce que vous voucbcz que je sois. Il l^lh; m'arrêta par un fjcstc et me dit de sa voi.v |)i'o('on(Ie : « Je roiiscns à ce jxiclr, si }>niis voulez ne jamais presser les liens (jui nous aliarhcront . »

Elle est victime des brutales indiscrétions de son mari, car ne pouvant être à celui qu'elle aime, elle s'efforce de n'être point à l'homme que les dures nécessités de l'existence la contraignent à subir : « Cette femme, elle me sèvre de tout bonheur; elle est autant à moi qu'à vous, et prétend être ma femme... Elle m'excède de courses et me lasse pour que je la laisse seule ; je lui déplais, elle me hait et met tout son art à rester jeune fille. Elle me rend fou par les privations qu'elle me cause, car tout se porte alors à ma pauvre tête. Elle me tue à petit feu et se croit une sainte... Ça communie tous les jours. » — Quelle est l'épouse qui en butte à de pareils outrages n'irait point, suivant une expression vigoui'euse, " se précipiter dans les eaux tourbillonnantes de l'adultère » ! Et pourtant elle demeure pure, continuant à dominer ses désirs ! Son amour pour Félix grandit avec les brutalités de M. de Mortsauf; mais elle le comprime ; quand l'expression de ses sentiments vient à lui échapper, c'est voilée par une sorte de mysticisme trompeur ! Félix revient après l'avoir quittée, et retrouvant l'homme après avoir laissé l'enfant, un trouble enfin la saisit !

C'est là l'instant le plus dangereux, riieure décisive d'où dépend la vertu. Toute autre qu'elle, répétons-le, succomberait, et bénéficierait en succombant de toutes les indulgences. Ici la langue s'élève, et atteint presque au lyrisme pour rendre l'extase du sentiiiu'iil : la passion est transfigurée par l'envolée de j)uésie au travers de kupielle elle nous aj)paraît :

nous ne sommes plus pour ainsi dire dans le domaine du roman. A ceux qu'aveugle un réalisme grossier et qui voient simplement dans cet art une notation précise et Lrutale de la vie, la page de Balzac qui dépeint les sentiments d'Henriette de Mortsauf a pu sembler conçue en dehors de la vérité; nous n'y voyons, pour notre part, qu'une idéale transfiguration de l'amour. » Dites, dites, je suis sûre de moi, je puis vous entendre sans crime. Dieu ne veut pas que je meure : il vous envoie à moi comme il dispense son souflle à ses créations, comme il épand la pluie des nuées sur une terre aride. Dites, dites, m'aimezvous saintement? — Saintement. — A jamais? — A jamais. — Comme une vierge Marie qui doit rester dans ses voiles et sous sa couronne blanche? — Gomme une vierge Marie visible. — Comme une sœur? — Comme une sœur trop aimée. — Comme une mère? — Comme une mère secrètement désirée. — Chevalcresquement, sans espoir? — Chevaleresquement, mais avec es})oir. » Pourtant, comme la passion ne saurait demeurer à cette luiuteur, et (ju'à la créature la plus divine, cette créature s'aj)pelàt-elle Henriette de Mortsauf, une minute de faiblesse ou d'abandon peut venir, de cette faiblesse et de cet abandon peut-être nous donne-l-ellc revemplc lorsque, dans ses confidences à l'Ydi.x, elle touche à ces questions brûlantes des ra|)ports entre époux qui ne s'aimcnl point et dans un en d él(K[uen(i' passionnée découvre au jeune homme les tortures morales de sa vie. S;uis iloule nt^us eussions |)réléré qu'elle

92 CHAPITRE lY.

n'effleurât même pas le sujet, tant il nous plaît de l'aimer pure et à l'abri de toute atteinte, cette chaste victime de l'amour! Hélas! n'est-ce point une souillure, sans cesse renouvelée, que l'abandon de son corps à celui que n'appelbmt point ses désirs !

Rien ne lui sera épargné, et, nous le disions plus haut, elle connaîtra les tortures de la jalousie, sans avoir goûté les délices de la possession. Lorsque Félix aura succoml>é à l'amour de ladv Arabelle et sera revenu ensuite auprès d'Henriette, qui a tout appris , la pureté et l'élévation de sa tendresse se feront jour encore : elle pardonnera doucement. Une seule pensée lui sera consolante : celle de savoir qu'à la trahison de Yandencssc les sens seuls ont participé, mais que le cœur appartient toujours à elle. N'est-ce point trop, en vérité, et la nature peutelle ainsi supporter de telles humiliations? Ce qu'il y a d'angélique et de presque divin en un être résisterat-il au.v coups répétés de la destinée et ne connaîtra-t-il pas la révolte? La nature, nous l'avons dit déjà, doit nécessairement , un jour ou l'autre , reprendre ses droits, et Balzac l'a bien compris. Henriette de Mortsauf était née pour l'amour, et elle ne l'a jamais connu dans sa plénitude : les aspirations secrètes de son cœur l'ont portée toute sa vie à la réalisation du sentiment auquel aspirent les nobles âmes, et sa vie entière s'est passée à refouler ces aspirations; pas une faiblesse, pas une défaillance. Henriette de Mortsauf va mourir, et dans une sorte de délire, proche (]\i moment suprême, alors que la responsa-

bilité de Fètre n'est plus entière, elle pousse le cri déchirant de la femme assoiffée de bonheur qui revoit toute sa vie manquéc comme dans l'illumination d'un éclair : a J'avais soif de toi , me dit-elle d'une voix plus étouffée, en me prenant les mains dans ses mains brûlantes et m'attirant à elle pour me jeter ces paroles à l'oreille. Mon agonie a été de ne pas te voir! Ne m'as-tu pas dit de vivre? Je veux vivre. Je veux monter à cheval aussi, moi; je veux tout connaître : Paris, les fêtes, les plaisirs... Oui, me dit-elle en me faisant lever et s'appuyant sur moi, vivre de réalités et non de mensonges. Tout a été mensonge dans ma vie; je les ai comptées depuis quelques jours, ces impostures! Est-il possible que je meure, moi qui n'ai pas vécu! ^^ Paroles déchirantes et qui sont comme le testament d'amour du Lys de la vallée : elles nous semblent, avec celles que nous inscrivions au début même de ce chapitre, résumer, dans une plainte inoubliable, l'éternelle lamentation des âmes qui n'ont point connu le bonheur et meurent de l'avoir ignoré ! . . .

Aj)rès la douce et attendrissante figure d'Henriette de Mortsauf, la figure non moins digne de pitié, plus dramatique encore, de Véronicpie (îraslin. Nées toutes deux j)our une destinée plus clémente, avec de rares quabtés d'àme, elles auraienl puisé dans le dévelop[)ement du sentiment auprès d'un c(tMir de leur choix les joies intimes qu'exijjeait biir nature; toutes deux eUes présentent ce point commun, au milieu de circonstances différentes, que la vie leur

fut hostile, que le mariage fut leur torture! L'une trouva dans son orgueil de femme honnête le courage de résister au sentiment qui s'offrait à elle. L'autre, au contraire, plus inévitahlement marquée pour l'amour, s'y ahandonna une fois en secret, et le reste de son existence ne fut qu'une longue douleur, une expiation lente de la faute commise ! Dans l'étude que nous faisons ici des principaux tvpes de femmes malheureuses créés par Balzac, Mme de Mortsauf et Mme de Graslln ne sauraient être séparées, car on pourrait leur appliquer ces paroles prononcées par le curé Bonnet devant Mme Graslin : u Vous n'êtes pas juge dans votre propre cause; vous relevez de Dieu; vous n'avez le droit ni de vous condamner, ni de vous absoudre. Dieu est un gi'and réviseur de procès. Il voit l'origine des choses, là où nous n'avons vu que les choses elles-mêmes. »

Dans un chapitre antérieur, nous avons examiné l'àme de la jeune fille chez la future INImc Graslin (1), Nous avons marqué cette enfance pure et solitaire, dans un milieu de travail et d'honnêteté, les tendances de sa nature vers la })iété mvstique, et l'ardeur avec laquelle elle accomplissait ses devoirs de chrétienne. Ikdzac nous a montré en elle, à travers le sentiment religieux, déversoir naturel de sa tendresse, une âme ardente et exceptionnelle, fatalement vouée à l'amour. 11 nous a montré celte àme s'élevant soudain à la compréhension de choses jus-

(1) Voir le cliapitrc «les Jeunes filla;.

qu'alors inconnues, et cFaulant plus brusquement que son être avait plus longtemps sommeillé! C'est alors une transformation totale de sa nature, une sorte de naissance nouvelle, un éveil à la vie. Ce qui jusqu'alors n'avait eu aucun sens à ses yeux revêt une signification subite , bien que confuse encore. Elle tend vers une fin unique : l'amour. Toutes ses aspirations se subordonnent à celle-là, et son inconscience même est un danger de plus !...

Que lui eût-il fallu, à cette heure solennelle de crise que connaissent presque toutes les âmes nobles et qui décide de leur destinée? Crise d'iutelligence chez les hommes supérieurs, crise de sentiment chez les femmes d'élite !... Que lui eût-il fallu pour rester dans le mariage ce qu'elle avait été jeune fille , c'està-dire un être pur, réalisant l'idéal d'une existence féminine complète ? U amour en accord avec le devoir, ce qu'il y a de })lus beau, mais aussi de plus rare... car son rêve n'était autre que celui des jeunes filles aimantes et j)récoccs : « Klh; rêva d'avoir pour amant un jeune homme semblal)lc à Paul... Habituée sans doute à l'idée d'épouser \in homme du peuple, elle trouvait en elle-même des instincts qui icpoussaicnt loule grossièreté... l'Ile embrassa, peutêtre avec l'ardeur naturelle à une imagination élé- {jantc et vierge, la l)ellc idée d'ennol)lir un de ces hommes, de l'élever à la hauteur où le mettaient ses rêves. » Qu'y avait-il en de tels désirs (|ui ne fûl parfaitement noble et parfaitement pur? ^Jn'y avait-il (jui ne fût conforme à la j)lus stricte honnêteté? Kt

pourtant quoi de plus difficile dans son milieu? Quoi de plus impossible? C'est réternclle disproportion du rêve avec la réalité, en même temps qvic la condamnation à une douleur fatale de toutes les intelligences un peu exceptionnelles ! D'une part, la vie, avec le long cortège de ses platitudes et de ses vulgarités, l'ennui de ses perpétuelles routines! De l'autre, le rêve avec l'infinie puissance de ses appétitions, l'inutile mais inévitable tendance vers l'idéal qui, toujours convoité , se soustrait toujours à nos poursuites : idéal intellectuel pour ceux-ci, idéal d'amour pour celles-là! Et la raison, qui nous conseille l'abstention, demeure impuissante contre le sentiment qui nous pousse ! . . .

Véronique , au moment précis de sa vie où s'affirmaient ses besoins d'affection , se trouve unie par la force des cboses à l'bomme le moins fait pour les comprendre et y répondre : elle épouse Graslin, banquier à Limoges, homme d'affaires entièrement fermé à tout ce qui est sentiment ; elle l'épouse, comme la plupart des jeunes filles prennent un mari, parce qu'il convient à leurs parents, parce que les intérêts pécuniaires s'accordent, parce que, surtout, elles ignorent les réalités du mariage ! Mais aussi quel réveil, lorsque ces réalités leur sont enfin connues, lorsque le mystère des choses se dévoile à leur intelligence étonnée et brusquement révoltée! Quel bouleversement, moral et physique à la fois! <i Le mariage, ce dur métier, disait-elle, pour lequel l'Église, le Code et sa mère lui avaient

recommandé la plus grande résignation , la plus parfaite oljéissancc, sous peine de faillir à toutes les lois humaines et de causer d'irréparables malheurs, la jeta dans un étourdissemcnt qui atteignit parfois à un délire vertigineux. » — Comme elle est pieuse, et que sa foi est aussi vive que sincère, c'est d'abord à la religion qu'elle va demander les premiers secours : elle prie avec ferveur et attend avec impatience le seul bonheur que l'Eglise promette à la femme mariée sans amour : la maternité. Cette attente peut consoler certaines femmes; elle peut même suppléer quelquefois aux voluptés de la tendresse conjugale : elle est inactive pour d'autres, car s'il existe des femmes qui sont nées mères , qui n'ont jamais été et ne seront jamais que mères, il y en a par contre qui sont nées épouses et amantes, dont les aspirations intimes ne se satisferont que par l'exercice d'une faculté unique, la faculté d'amour. Mme Graslin est de ce nombre : tout le prouve dans son développement de jeune fille, et les détails que Balzac a eu soin de préciser, môme les détails physiques, contribuent à démontrer que l'auiour seid peut combler le vide de son àme ! Aussi dépérit-elle physi(|uement et moralement. De même, en effet, (jue l'exercice d'uiu' faculté maîtresse produit chez l'élre qui en bénélicie une surabondance anormale de vitalité, tle même, à l'inverse, tout arrêt, toute interruption dans le j(Mi tle cette faculté amcuc connue consé(|uence une diminution de cette vitalité! L'écpiilibre parfait des facultés mentales est généraliMuent acc(jmpagné d'un

équilibre coiTcspondant des puissances physiques, car elles se trouvent, les unes à Tcgard des autres, dans un rapport de cause à effet.

Toutefois, comme Mme Graslin est une intelligence d'un ordre rare, elle résiste à l'abattement; son esprit chercheur remonte des effets aux causes, et semblable à un malade qui, se voyant atteint d'une affection mortelle, consulte avec ardeur les ouvrages traitant de son cas, elle se précipite passionnément dans la lecture, espérant y trouver la solution de ce problème d'àme cruel et toujours nouveau : » Elle lut les romans de Walter Scott, les poèmes de lord Byron, les œuvres de Schiller et de Gœthe, enfin la nouvelle et l'ancienne littérature... Tous ces livres lui peignaient l'amour; elle cherchait une application à ces lectures, et n'a})ercevait la passion nulle part. L'amour restait dans son cœur à l'état de ces germes qui atteiulcnt un coup de soleil. " De là au.v rêves brillant de la jeune fille, la distance n'est pas grande ; et elle y revient, à ces rêves qui se précisent d'autant mieux et plus douloureusement dans son imagination de femme, que le point de comparaison est maintenant à sa portée et lui montre le malheur irrémissible. Le résultat le plus certain de ces expériences spirituelles est un développement toujours croissant de la vie intérieure, une conscience de plus en })lus vive de la réalité, partant, une souffrance corres[)ondant aux progrès de son intelligence. Elle comprend l'insuffisance de son milieu, le peu de syinpadiic cpTclle ins[)ire. Ne sont-ce pas là autant

de ferments de révolte qui se lèvent, grandissent et préparent une femme comme elle à d'inquiétantes extrémités? Notez qu'elle s'analyse elle-même, ce qui marque définitivement sa supériorité sur la plupart des femmes, lesquelles agissent presque toujours sous l'inconsciente poussée de mouvements instinctifs. Non seulement elle voit ce qui se passe en elle, mais elle remonte aux causes et les précise : " Je sens en moi, écrit-elle, des forces superbes et malfaisantes peut-être, que rien ne peut humilier, que les plus durs commandements de la religion n'abattent point... Pourquoi désiré-je une souffrance qui romprait la paix énervante de ma vie?... »

Sa vie entici'e estdans ce mot. Il l'explique comme il en justifie tous les événements : désirs d'amour, rancœur du mariage, luttes avec elle-même, distractions clicrchées dans le plaisir, dans le travail, dans l'étourdissemcnt mondain; abandon à l'an^our, chute, — si l'on peut employer ce mot; — remords final et impossibilité de supporter la vie ! Toute énergie hiiiiiauie tend à se satisfaire, et linlensité de cette énergie est la mesure unique de la responsabilité morale de celui chez qui elle .se trouve. Mme (Jraslin succombe parce (pie la Iciidaïue à l'amour csl, chez elle, démesurée : c'est une àiue toute (h' passion. Halzac a pris soin iK" l\'\pliqiier en faisant son porirail pliysi(|iic, (\ clic dévoih:ra la iiicinc ardeur daiis le l'cpenlii' (iiic dans la faute. Mme de Morlsaul, clic, ne siiccoiiilic pas, et voilà |)(tiirqii()i ccrlaiiis cspnis nul pu lin cunscrvcr

plus d'admiralioa qu'à Mme Graslin. En réalité, il n'y a là qu'apparence, simplement la différence du fait brutal et tangible, et s'il est exact, comme nous le croyons, que l'adultère consiste aussi bien dans le don de l'être moral que dans celui de la personne physique, Mme de Mortsauf, n'hésitons pas à le dire, commet un adultère au moins aussi grave que Mme Graslin !....

Dans ce long et terrible récit d'une famille ruinée par son chef, qui s'appelle la Cousine Bette, parmi les personnages vicieux ou laids , malhonnêtes ou répugnants, au milieu de cette tragique et mémorable décadence que rien ne saurait arrêter, que tout, au contraire, contribue à pousser vers son al)Outissement fatal, une figure apparaît d'une rare noblesse, se manifestant au cours de l'œuvre comme une statue de la Résignation, calme et soumise, quoique rongée par d'effroyables soucis domestiques, belle de douceur et de vertu, ne connaissant que deux mobiles : l'amour conjugal, qui lui fait fermer les veux sur d'impardonnables fautes, et la tendresse maternelle, qui la soutient aux heures d'abattement, en lui montrant le devoir comme but suprême, comme souveraine consolation !

Pourtant, la baronne llulol, cette haute incarnation de la femme malheureuse et outragée, a donne prise à bien des attaques. On lui a reproché cette résignation et cette vertu même qui ont paru à certains yeux nivr;ns('iublid)l('s. On a invoqué en son nom les droits sacrés de IVpofisCr sa ficrlé et son orgueil légi-

LES FEMMES M ALHELREUSES. 101

times atteints par d'incessantes injures. On a trouvé contraire à la vérité psycholof^ique l'attitude de cette femme qui, connaissant les fautes de son mari, se 3)orne à la résignation, llulot lui confesse ses torts; il le fait comme un infortune monomane, sachant à merveille la passion qui le tue et comprenant qu'il en est à jamais esclave; elle veut tout ignorer; elle met sa main devant la bouche de son mari pour arrêter ses aveux; elle le traite comme un malade, comme un irresponsable. Cette conduite n'est-elle pas la sagesse suprême, loin qu'elle soit la pire faiblesse? On y doit voir, nous semble-t-il, l'inattaquable vénération de la femme pour l'homme qui, vingt années durant, lui donna le bonheur, la tirant du milieu social où elle •était née , comme aussi l'inlinie commisération de l'àme féminine à l'égard d'une passion qui a pris le caractère d'une maladie mentale. Balzac l'a comprise ainsi, et, jugeant sa conduite, il l'approuve tacitement dans cette phrase du récit : » Telle ftit la pensée de cette femme qui, certes, avait plus ol)tenu par sa douceur qu'une autre ])ar quelque colère jalouse. » Telle se montre la baronne Hidol dès le début, telle elle se maintient durant le cours du roman, telle elle persiste jusfpi'au dénouement. TiOrsque, ses enfants mariés, le baron ravaiil coiiliiiée diiii.^ un [xlit appartement f[ui contient les débris de leur ancienne s[)lendeur, elle fait un triste retour sur elle-même, sur son passé si brillant, c'est toujours comme une pale et mélancolique ligure de résignée (pi ellf apparaît, ligure de denii-leinte, surtout si nous l'opposons

aux portraits cruellement intenses qui l'environnent, mais fi^jurc suscitant la pitié, commandant la sympathie profonde. Le sentiment du devoir accompli lui communique une étrange beauté morale et la fait atteindre simplement, dans le développement des circonstances auxquelles elle se trouve mêlée, à la plus haute philosophie que les hommes aient inventée jusqu'ici : la soumission de notre volonté aux événements inéluctaLles. Rien n'exprime plus nettement, rien ne fait mieux saisir par contraste le fond même de sa nature que la scène dans laquelle sa fîllc, Ilortensc Stcinhock, abandonnée par son mari pour Valérie IMarneffe, s'enfuit affolée du domicile conjugal et se précipite éperdue dans ses bras. Une indicible tristesse se dégage de la situation des deux femmes atteintes dans leur honneur par le môme outrage, venant de la même femme, trompées à la faveur des mêmes ruses et des mêmes hvpocrisies, à la faveur aussi des mêmes faiblesses, et se confiant mutuellement les douleurs de leur àmc blessée; Hortcnse, avec l'emportement aveugle que la première offense produit toujours sur un cœur passionné ; Mme llulot, au contraire, avec le calme et la soumission a[)pi'is au cours d'une vie féconde en douleurs! « Imitemoi, mon enfant... Sois douce et sois bonne, et tu auras la conscience pai8il)le; au lit de mort, un homme se dit : « Ma femme ne m'a jamais causé la moindre «peine! » et Dieu, qui entend ces derni(;rs soupirslà, noii.s k'S compte. Si je m'étais livrée à des fureurs connue loi, (pie serait-il arrivé .^.. l'on père se serait

aigri, peut-être m'aurait-il quittée, et il n'aurait pas été retenu par la crainte de m'affliger; notre ruine, aujouixlliui consommée, l'aurait élé dix ans plus tôt; nous aurions offert le spectacle d'un mari et d'une femme vivant chacun de son côté : scandale affreux, désolant, car c'est la mort de la famille... Je l'ai tenu pendant vingt-trois ans, ce rideau derrière lequel je pleurais, sans mère, sans confident, sans autre secours que celui de la religion, et j'ai procure vingttrois ans d'honneur à la famille... » Conseds d'une sagesse profonde par lesquels la femme vertueuse se rend justice à elle-même, sans qu'elle puisse un instant être taxée d'orgueil, })uisque c'est sous forme de recommandation à sa fille et dans le but de l'arrêter sur la pente dangereuse des représailles!...

Comment une telle femme, comment une telle épouse, une mère si sage et si prudente put-elle un seul moment se trouver sur le chemin d'une faute? Gomment put-elle en quelque sorte préparer cette faute et la préméditer? Nous touchons ici à la plus grave ol>jcction qui ait été faite au personnage de Mme Ilulot, nous touchons à l'objeclion (jui conduisit l'un des [)liis éminents de nos écrivains modernes (1) à formuler cette proposition d'apparence inouïe, à savoir, que Hal/ac n'avait pas su i-récr un seul type de femme parfaitenunl |>iirc. Ce n'est pas ici le lieu de la relever et de la comhatlri*; nous aurons à le faire plus lard, lorsfjue nous étudierons 1 al-

(1) M. Tainc.

titiidc de la critique française à l'égard de Balzac ; contentons-nous de la rappeler à propos de la situation la plus délicate et non la moins dramatique de cette œuvre, où la passion fait verser tant de larmes et cause de si cruelles blessures. Hulot est à bout de ressources; non seulement les derniers restes de sa fortune ont été engloutis par Valérie, mais encore il se trouve compromis dans une affaire voisine de la concussion. Le déshonneur le menace, et il en a instruit sa femme. La malheureuse, dont l'existence s'est passée jusqu'alors à cacher la décadence de son mari, voit d'un coup et dans une sorte d'affolement la honte se joignant à la ruine et accablant sa famille ; en même temps, par une hallucination, elle revit la première scène de r(i'uvre, celle où Crcvel s'est précipité à ses pieds, lui offrant sa fortune en échange de ses faveurs. L'image s'impose à son esprit avec la rigueur d'une ol)session; elle s'associe nécessairement ù celle du déshonneur qui menace ceux qu'elle aime. Il lui faut deux cent mille francs; un seul homme peut avancer cette somme grâce à laquelle la honte sera évitée. Vous figurez- vous maintenant ce qui se passe en sa pauvre âme et comment, par une implacable logique, s'insinue dans son es})rit la pensée de la faute? Songez à son affolement, et vous comprendrez rirresponsabilité (pi'on peut invoquer en sa faveur! Croyez-vous d'ailleurs que, dans l'examen des « possibles " auxquels donnera lieu la démarche qu'elle tente auprès de Crcvel, dans cette vision instantanée des sacrifices qu'elle devra faire à sa pudeur,

l'idée lui vienne du don complet de sa pci'sonne, de la faute et de la chute irrémissil)le? Pour ma part, je ne le pense pas : elle se figure sans doute que des paroles touchantes, la peinture éloquente d'une situation effroyable où tout un })assé d'honneur doit somjjrer, tout cela, joint à de légères faveurs, à des sem])lants d'abandon, attendrira Crevel et le rendra généreux. Elle se prépare à le recevoir, et, dans son ignorance des roueries féminines, de ce que les filles de plaisir savent inventer pour exciter les hommes et exaspérer leurs désirs, elle se donne à elle-même l'illusion de la courtisane : « La certitude de sa criminalité, les préparatifs d'une faute déliliéréc, causèrent à cette sainte femme une violente fièvre qui lui rendit l'éclat de la jeunesse pour un moment. Ses yeux brillèrent, son teint resplendit. Au lieu de se donner un air séduisant, elle se vit en quelque sorte un air dévergondé qui liu lit horreur. »

Ah! certes, si Crevel ne se montrait pas le parvenu bouffi d'orgueil et le plat imbécile c|uc nous étudierons plus tard, s'il comprenait la séduction bizarre et l'attrait inégalable (h^ celte honnête femme (pii, par un sacrifice surhumain, s Cssave maladroitement au rôle de courtisane, sans doule la baronne llulot, cou- <luite [)ar la rigoureuse logKjue de sa (léinarcbe. serait à lui tout (iiiuM'e. Auisi, (In liant de sou piédestal, cette statue de la Vertu pn(li([uo et de la Résignation tomberait au déshonneur et piM'drait en un instant le béncfice de toute nue vie innnaenlée! Les circonstances lui épargnent la lanle, les circonstances

lOG CHAPITRE IV.

seules, il en faut convenir : la grossièi'eté de Ci'cvel et l'infamie de ses propositions sauvent la situation.

Lorsque nous nous faisons d'un être une idée grande et haute, lorsque nous nous plaisons à considérer en lui toute une vie de vertu, la moindre atteinte à son honneur nous semble une ineffaçable souillure; le moindre soupçon nous paraît comme une faute réelle; ainsi en va-t-il, on du monis ainsi en a-trJl été de la baronne Hulot, pour certains esprits qui, s'érigeant en juges de cette terri]>le situation, se sont montrés d'autant plus implacables qu'ils avaient été jusqu'alors plus fervents admirateurs de sa vertu. Ce point de vue est facile à com})rendrc, mais il n'en reste pas moins que celui auquel nous avons essayé de nous placer conserve sa valeur et peut surabondamment justifier une des plus troublantes situations psychologiques que jamais romancier ait exposées.

Quel long martyre d'ailleurs et quelle expiation sans précédent que la fin de cette existence si douloui'eusc déjà et si foncièrement digne de pitié! N'estce pas comme une montée au Calvaire, cette longue recherche de l'infortuné monomane à travers les plus inavouables recoins de Paris, ses démarches auprès de l'actrice Josépha, cnHn la découverte du pauvre homme, vivant dans une soupenLe en compagnie (rime |)clilc fille qui lui lient lieu de femme? Elle l'arrache à ces misères et à cette abjection; elle croit enlin l'avoir à elle et le préserver pour l'avenir d'une dernière infamie; une nuil, elle le trouve dans les bras d'une uiarilorne à son service et lui promettant

le mariage, ainsi que le titre de ])aronne : " Adeline jeta un cri, laissa tomber son ])Ougcoir et s'enfuit. Trois jours après, la ]>aronnc, administrée la veille, était à Tagonie et se voyait entourée de sa famille en larmes. Un moment avant d'expirer, elle prit la main de son mari, la pressa et lui dit à Torcillc : il Mon ami, je n'avais plus que ma vie à te donner; (i dans un moment, tu seras libre et tu pourras faire Il une baronne Ilulot. " Et Ton vit, ce qui doit être rare, des larmes sortir des yeux d'une morte. La férocité du vice avait vaincu la patience de l'ange à qui, sur le bord de léternité, il écbappa le seul mot de reproche qu'elle eût fait entendre de toute sa vie. "

S'il est un point qui différencie la baronne Hulot des autres types de " femmes malheureuses " examinés en cette étude, à savoir, l'origine et la cause de son malheur, il en est un autre qui leur est commun à toutes, c'est que le j)rincipe de leurs souffrances est une réalité objective, tangible, si j'ose ainsi parler : pour les unes, la baronne Hulot et INIme Wenceslas Steinbock, l'existence d'une rivale; pour ^Ime d'Alglemonl, Mme de IJeauséanl, Mme de Mortsaul" et Mme (^raslln, l'existence d'êtres en qui elles ont placé toute leur complaisance, par lesquels elles vivront, souffriront et iiioinroiil . Pour Mme (Ihies, d n'en est [)as(le mémo : elle juissi a une rivale, mais mie rivale immatérielle, sur bupiclle elle n'a j)Oint de prise, la plus dangereuse, parce (pi'elle est uivineible.

En Mme Glaës, nous voyons une iemnie doublement malheureuse : il y a eu d'abord la jeune lilb>

108 CHAPITIiE IV.

croyant à 1 impossibilité d'être aimée pour elle, parce qu'elle était contrefaite, sentant néanmoins combien elleétaitdignedetenclresse;ily a eu ensuite la femme malheureuse, l'épouse à qui son mari a préféré la science. Entre ces deux périodes de souffrances, elle a comme une période d infini bonheur, ce bonheur de la jeune fille contrefaite trouvant un amant qui 1 adore et qui se donne tout à elle, comme si elle était la plus belle des femmes. « La femme contrefaite (jue son mari trouve droite, la femme boiteuse que son mari ne veut pas autrement, ou la femme âgée qui paraît jeune, ne sont-elles })as les plus heureuses créatures du monde féminin? La passion humaine ne saurait aller au delà. » Balzac, paraît-d, enviait à ^L de Custine cette création de la jeune fille laide et amoureuse : ce type, en effet, devait le séduire par ses complexités psychologiques et le fait qu il se prétait aux longues analyses... Il explique le secret d'un tel attachement par la prédominance du sentiment sur le plaisir physique, par le caractère en quelque sorte illimité de la beauté morale opposée à la limitation inévital)le de la beauté j)hysique. Le charme moral est essentiellement susceptible de renouvellement, tandis que le charme physique est toujours identicpie et finit par sembler monotone. L'explication n'est ])ourlant pas là tout entière : elle doit être cherchée autre j)art; j'entends dans les trésors d'amour échangé, dans l'abandon reconnaissantdont une femme, (pii se sait contrefaite et pourtant se sent aimée, doit gratifier son amant.

Une femme très belle semble faire une grâce en se laissant adorer : elle est entre les mains de lamant comme une statue de marbre qu'il s'agit d échauffer. Une femme laide, l)ien au contraire, n'a pas assez de transports et d'épanchements de cœur pour remercier celui qui lui manifeste de la tendresse. Ce sont alors, pour ainsi dire, les rôles renversés, et Thomme doué de sensibilité peut trouver une étrange volupté d'âme à cette bizarre et rare interversion!

Ce fut évidemment le cas de Mme Claës; Balzac le laisse soupçonner quand il écrit : « Elle eut cette soumission de la Flamande qui rend le foyer domestique si attrayant et à laquelle sa fierté d'Espagnole donnait une plus haute saveur. Elle était imjiosanfc, savait commander le respect par un regard où éclatait le sentiment de sa valeur et de sa noblesse ; mais devant Claës elle tremblait, et, à la longue, elle avait fini parle mettre si haut et si près de Dieu, en lui rapj)ortant tous les actes de sa vie et ses moindres pensées, que son amour n'allait j)as sans une teinte de crainte respectueuse (pii l'aiguisait encore. » C est d'une telle hauteur que cet amour et ce bonheur von! tomber, et la douleur qtii s'ensuivra, la douleur de la femme oubliée après avoir connu des délices inespérées, sera plus rude encore que celle de la jeune fille négligée, mais qui du moins savait la cause de sadis{{râce et n'osait espérer d'élre aimée. Les altentions de Claës diniinnenl el se fonl plii.s rart-s l'.lle n'y prend pas {janh; lout dabord, mais elle ne larde pas ù en souffrir: elle essaye de lutter conire la

science, sa rivale, et son impuissance est rapidement constatée. Ici, c'est Balzac intellectuel qui parle : il parle en connaissance de cause, comme l'artiste pour qui son art est tout, comme le savant qui ne voit rien sur terre méritant mieu.x que ses recherches de fixer son attention et d'ahsoi'ljcr ses forces. Mme Glaës tente tout ce qu'il est possi])lc de tenter : elle pénètre dans le laboratoire de son mari malgré la défense qui lui a été faite; il seml)le qu'elle veuille lutter corps à corps avec sa rivale, comme si cette rivale n'était pas immatérielle et insaisissable . Il lui reste une dernière ressource : tenter de le reprendre comme amant, tenter de réveiller en lui l'ardeur des sentiments éteints, des plaisirs qu'il semble avoir oubliés : cette femme si chaste, cette épouse si pure se ferait presque courtisane pour conquérir à l'amour celui qui s'éloigne d elle. " Le secret de ces apprêts, c'était lui, toujours lui. Joséphine ne pouvait pas dire plus clairement à Balthazar qu'il était toujours le principe de ses joies et de ses douleurs... Les rideaux soigneusement tirés trahissaient un désir de solitude, une intention jalouse de garder les moindres èons de la parole et d'enfermer là les regards de l'époux reconquis, y)

Un moment, elle croit ou peut croire l'avoir repris ; elle lui fait j)resque renier et fouler aux pieds la science qu'elle déleste; il reviendra à elle, il renoncera à celte rivale de l'amour. Alors, c'est un bonheur sans précédent, une joie qui manque la faire défaillir ; c'est le dernier moment heureux de sa vie, hélas! de

courte durée, car l'idce aljsor])ante reparaît vite pour ne plus abandonner sa victime, et Mme Claës succombe au cbagrin.

S'il est vrai de dire que la beauté d'une œuvre soit d'ordinaire en proportion de l'amour avec lequel son auteur l'a conçue, il ne saurait rien exister de plus beau que ces créations de femmes, caressées avec la tendresse de l'artiste, exécutées avec la toute-puissante sympathie imaginative du psychologue. Nous trouverons, au cours de cette étude, des conceptions [)lus vigoureuses peut-être, nous n'en saurions découvrir de plus attendrissantes. C'est qu'elles ont toutes cette grâce et ce charme innommables (pi'ù défaut d'autre mot nous quabfîons de faiblesse, et dont les poètes de tous les temps ont fait lauréole de la féminéité. FJles nous apparaissent comme des vaincues de la vie, et la souffrance est le principe de leur ennoblissement. Faibles, elles le sont d'origine, par leur com[)lexion délicate, par leur nervosité maladive, par tout cet ensemble de causes destructrices qui constituent leur infériorité comme types sociaux, mais en même temps leur éclatante supériorité comme éléments de rêve, loutre les mains du jioète (jiii sut les aimer et les compiciidrc, vicnl s ad|<>iii(b(' an cliariiie de leur originale faihlessc cebii (b- leur di'Sliuée irréluédiaMeiuenl doiiloiireiise. l'dles sont sncrées par la souffrance cl devieiiiieiil ainsi, dans le iiioiiiie du rêve, lessd'iirs égaleinenl glorieuses de celles (|iii les ont |)récédées. Les plus profondes d Ciilre l(>s leiivres d'art reposent sur b> sentiment de la douleur, et il

serait aisé, en rcmonlant des créations de l'antique poésie à celles de la poésie moderne, de montrer que les littératures n'ont été en quelque sorte qu'un immense martyrologe de l'humanité. Presque toutes les grandes destinées ont abouti à une fin tragique, et la poésie, dont le rôle ici-bas est de communiquer une vie immortelle à la beauté, n'est jamais si haute qu'en revêtant ces destinées de sa splendide parure !

Sur la liberté de l'art. Lart purifié par l'artiste.

Puissance et fatalité de l'instinct d'amour. — Estlicr. L'àiue demeurée vierge en dépit des souillures physiques. Réapparition des premiers instincts. Toute la psychologie d'Esther repose sur des observations physiologiques. — Rapprochement entre lîalzac et Goya. — Auréole poétique d'Esther. Elle est plutôt une « femme malheureuse » qu'une courtisane.

L'inconscience acquise, trait caractéri.^tiquc de la Fille. Joscpha Jenny Cadine.

La courtisane consciente : Valérie Manteffe. — OJjsédante réalité de ce type. — Pour le psychologue, rien que des états d'àtnc nécessaires et tranchés. Balzac à la fois m<jraliste et psvchologue; ne se contente pas de peindre un personnage ; précise sa réaction sur son milieu. Valérie Marncffc, la courtisane bourgeoise. Caractère redoutable de ce type. Différence avec la " Hlle » : tout cnellcestdissimulé. Diversité de ses incarnations; ressources inépuisables de sou esprit. — Sa mort, impuissante à faire nailrc la pitié.

La servante maitrcsse : Flore Brazicr. Sa fonction sociale. Ses lâchetés de hlle; une seule chose lui manque pour se développer : un milieu favorable.

Irresponsabilité originelle de la courtisane : les proteclinns sciciales, seules causes de vertu.

La courtisane femme du monde : Mme de /'.oclic/ide. Rnppiochomciit avec Valérie .Marncffc.

Il ToiiL (\s( (loiilc cl l(''iu-l>i(S (laii.s tiiic siIiimIidh (jiie la sciiMicc a (Icdanjnc d CxamiiM r, v\\ li»»u\aiil le

114 CHAPITIIK V.

sujet trop immoral et trop compromettant, comme si le médecin et l'écrivain, le prêtre et le politique, n'étaient pas au-dessus du soupçon. » C'est ainsi que Balzac justifie , si l'expression peut convenir, c'est ainsi du moins qu'il explique la continuation de ses études sociales par le choix d'un sujet capable de choquer les oreilles pudiques et timorées , mais que son universelle curiosité ne pouvait omettre, sous peine de négliger un des rouages les plus importants de la société moderne. C'est ainsi au surplus qu'il proclame un des premiers, fravant la voie à ceux qui devaient le suivre , la sainte liberté de l'art et la suprême indépendance de l'artiste pour qui tous les sujets sont chastes, transfigurés par la beauté de la poésie. Tout aussi bien que, dans une autre de ses études, il posait en principe qu'aucune classe de la société, si peu digne parût-elle de fixer l'attention, ne devait rester indifférente au romancier, ici même il proclame qu'aucun sujet n'est impur ni compromettant, réservant à l'écrivain, confiant à son talent le soin de le présenter sous un jour tel qu'il en voile pour ainsi dire les côtés troj) scabreux! Et plus loin il ajoute : « Les filles sont des êtres cssejitiellement mobiles qui passent sans raison de la défiance la plus hébétée ù une confiauce al)solue. I^lles sont sous ce rajtport au-dessous de l'anlinal. Ivxtrêmes en tout, dans leurs joies, dans leurs désespoirs, dans leur religion, dans leur irréligion, presque toutes deviendraient folles si la mortalité qui leur est particulière ne les déciinail, et si d'heureux hasards n'élevaient

quelques-unes crentre elles au-dessus de la fange où elles vivent. » Vous sentez dans cette phrase comme une sympathie, comme une pitié profonde, la pitié du philosophe et du poète qui perce à jour les lois mystérieuses de la vie, qui eml)rasse d'un regard vraiment catholique renscml)lc des choses humaines ; celui-là enfin dont Tintelligence, s'élevant au-dessus des conventions et des partis pris, prononce que souvent il faut absoudre lorsque le monde condamne, de même qu il y a heu maintes fois de condamner là où le monde absout!

C'est réternclle histoire de la " Courtisane amoureuse » , de la fille relevée et poétisée par l'amour, que Balzac a raconlce dans ce roman complexe et touffu, touchant parfois à linvraisemblalde , vrai pourtant, qui s'appelle : Splendeurs et misères des courtisanes. Imaginez un être l)eau, à qui les hasards de la naissance ont départi tout ce qui peut constituer la grâce et la séduction féminines, mais que ces mêmes hasards ont jeté tout enfant dans les hideurs de la prostitution. P'ile n'a cxpéiinienté de la vie que les caresses séniles des vieillards débauchés. Son àme pourtant est vierge, car elle n'a connu que la grimace de l'amour, ce qui s'achète et se vend, les ((un plaisances dociles et les soumissions résignées. Que dans cette àme un rayon de pur amour se glisse et transparaisse, qu'elle rencontre l'être jenu(^ ])our lequel elle semblait créée, ce sera alors comme une renaissance, nue n'-pndial ion soii(l;iine de s,i vie première. \ oilà I idée (|iii a |iresi(lé à la coiiceplKin

de l'œuvre et à la création du type d'Esther. Nous verrons qu'en maintes circonstances, et comme d'ailleurs la chose s'est rcpclce au cours de ses innombrables productions, Balzac a forcé la vérité psychologique. Presque toutes les œuvres d'analyse, partant ainsi d'une idée préconçue, amènent leurs auteurs, dans le développement, à des conclusions exagérées. Il n'en demeure pas moins que, par la puissance de l'exposition et par la hauteur de l'idée, cette création est une des plus importantes de Balzac. Victorieux et vaincu tour à tour, le puissant instinct d'amour s'y manifeste et la domine, avec son caractère d'indéfecti])le fatalité qui en fait la force aveugle du monde. Cette mystérieuse attraction de la femme, cette puissance qu'on ne saurait vaincre, et qui prime chez certains êtres tous les mol)iles humains, Balzac en avait compris la grandeur, et sa plus haute ambition devait être de nous en laisser une peinture fidèle dans le domaine du roman. Splendeurs et misères des courtisanes, voilà peut-être, avec la Cousine Bette^ l'œuvre dans laquelle il l'a le plus puissamment dégagée !. . .

Quelques traits empruntés au portrait physique d'Esther donnent l'idée de cette perfection accomplie qui en faisait un type de beauté unique et captivante : Il l'.sther eût remporté le prix au sérail , elle possédait les trente beautés harmonieusement fondues. Loin de porter atteinte au fini des formes, à la fraîcheur de renvelop})e, son étrange vie lui avait cominmiKjné le je ne sais quoi de la femme : ce n'est

plus le tissu lisse et serre des fruits verts, et ce n'est pas encore le ton chaud de la maturité ; il v a de la fleur encore. Quelques jours de plus passes dans la dissolution, elle serait arrivée à l'emljonpoint. Cette richesse de santé , cette j)erfection de l'animal chez une créature ù qui la volupté tenait lieu de la pensée, doit être un fait éminent aux yeux des physiologistes... L'origine d'Esther se trahissait dans cette coupe orientale de ses yeux à paupières turques et dont la couleur était d'un gris d'ardoise qui contractait aux lumières la teinte hleue des ailes noires du corbeau. L'excessive tendresse de son regard pouvait seule en adoucir l'éclat... » Tels sont les principaux traits du portrait d'J^sthcr; quelques-uns des traits qui en font une des plus rares incarnations de beauté et vouent presque irrémédiablement celles qui en sont dotées à cette destinée étrange d'exercer une fascination souveraine sur ceux (jui les ap[)rochent. Différente pourtant de ses semblables en ceci qu'elle connaitra les tortures qu'elle-même aura causées et qu'elle mourra d'un amour aussi ardent que celui qu'elle aura su insj)irer !

Les dégradations et les souillures de sa vie passée, ses malheurs et les rudes éj)reiives de sa vie, enfin la révélation du véritable amour : vodà ce (pi elle tlit à Vautrin, qui se luanifeste à elle sous rincarnalion du préire esj)a};iiol Carlos Ilerrera : « H y a trois ans, je vivais dans le désordre oi'i je suis iiéi> ; j'élais la dernière des ciéaliires, et la plus ndViinc ; maintenant j(; suis seulement la plus mal lie lire use de lonles. ..

Un Lucien, voyez-vous, est aussi rare qu'une femme sans péché. Quand on le l'encontre, on ne peut plus aimer que lui; voilà, mais à un pareil être il faut sa pareille. Je voulais donc être digne d'être aimée par mon Lucien. » C'est là le seul mobile qui dirige sa conduite, et lorsque Carlos, après avoir torturé son àme en lui peignant les difficultés de sortir des misères morales où elle a été plongée jusqu'alors, fait luire à ses yeux, comme suprême espoir, la possibilité d une régénération , elle cmljrasse ses genoux avec Fonction et la ferveur d'une sainte extasiée. Désormais elle vivra sous la domination de Vautrin, qui exercera sur elle le pouvoir de fascination qui lui est propre et marque son influence sur tous ceux qui l'entourent; elle ne sera plus entre ses mains qu'un jouet fragile, qu'il aura tout intérêt à ne point ])riser; un moyen dont il usera avec la liberté du créateur vis-à-vis de sa créature; elle n'existe plus que par lui et par son amour pour Lucien , et comme elle sait Vautrin maître de disposer de cet amour, c'est avec la plus entière résignation qu'elle se soumet à ses ordres. Il lui ordonne de quitter Lucien; elle obéit. Il lui enjoint de se retirer dans un couvent; clic se résigne, humiliée devant celui qui la torture et ne voyant qu'un but à sa vie : la régénération morale qui la rendra digne de Lucien.

Au couvent, elle traverse inie double phase correspondant au caractère double de sa nature; l'àme est vierge si le corps est impur; elle est vierge en ce sens qu'clU' n'a pas connu 1 amour, jusqu au moment

OÙ la charmante figure de Lucien de Rul^empré lui est apparue; c'est alors que tout ce qu'il y avait en elle de délicat et d'exquis, tout ce que la société avait contribué à déformer et à salir, a soudainement reparu et s'est affirmé en trésors de tendresse. C'a été, nous l'avons vu, une renaissance et la création d'un nouvel être, la réapparition d'une sensibilité ignorante d'elle-même et de son pouvoir. A cette àme vierge d'amour et possédée d'un seul désir : se rendre digne de son amant, lespoir d'atteindre au ])ut qu'elle envisage comme le souverain bonheur doit communiquer des forces inconnues, la maintenir en un état de constante exaltation propre à favoriser le progrès moral que Carlos attend d'elle... Mais voici que les premiers instincts reparaissent; voici que ce passé, dont nous sommes impuissants à nous départir, renaît et s'impose avec ses troublantes obsessions. Tout son être aspire à la pureté et à l'amour; toute sa vie antérieure lui rappelle limpureté et la honte ; elle le lui rappelle avec une si inquiétante ardeur qu'elle j)i"ime les asj)iralions sacrées du désir et menace de ruiner le corps, qui n'est pas hal)itué à ces règles et à ces strictes observances. Situation cruelle, bien faite pour arrêter l'attention du psychologue et de laualyste ; situation rcIcvMut avant tout de la |)livsi()l()gie , celle science rpu veiuiit d'être <réé(>, cl à hupielle le niailre romaru'ier aimait à empniiih r .ses plus récentes (b'couvertes, pour p(>u qu'elles fussent de naliirc à éclairer les Mi\.s|rres d(? l'âme !

Cette vie au couvent est la partie la plus intéressante de l'histoire d'Esther ; car, à compter du moment où elle sera redevenue, dans les mains de Vautrin, le moyen de faire parvenir Lucien, Estlier nous apparaîtra, au milieu de cette peinture des dessous de l'existence parisienne, une figure de second plan, toute pâle, tout effacée : «Que faut-il faire? s'écria-t-elle fanatisée. — M'obéir aveuglément, dit Carlos. Et de quoi pourriez-vous vous plaindre? Il ne tiendra qu'à vous de vous faire un beau sort. Une fois nos affaires faites , notre amoureux est assez riche pour vous rendre heureuse... — Heureuse! dit-elle en levant les yeu.x: au ciel. — Vous avez eu quatre ans de paradis, reprit-il; ne peut-on vivre avec de pareils souvenirs? — Je vous obéirai, répondit-elle, en essuyant une larme dans le coin de ses veux. Ne vous inquiétez pas du reste. Vous l'avez dit, mon amour est une maladie mortelle. »

Quelle scène que celle où Esther, résignée, vêtue en ouvrière, et installée dans une misérable chambre garnie, attend l'arrivée de Nucingen! Le contraste préj)aré par Vautrin entre la jeunesse de la charmante fille et le milieu sordide dans lequel il la présente au vieux banquier, évoque en notre mémoire de troublants souvenirs, et la mystérieuse poésie de certauK's j)lanches des Caprices de Goya, où l'illustre fantaisiste nous montre de jeunes vierges livrées à de vieux déljauchés ! Néanmoins, dans la création de Balzac, différents nous ap})araisseut par ceitains jxjjnts les personnages représentés ! A Nucin-

gen, la suppliant de Tacccpter comme protecteur, Esther répond en laissant couler de grosses larmes : «Mais il le faut Ijicn, monsieur. » Nous voyons dans cette résignation à sa destinée quelque chose de touchant et d'enfantin que ne nous suggèrent pas les eaux-fortes de l'artiste espagnol ! Elle agira désormais, poussée par une force irrésistihle, dont elle sent seulement l'impulsion , vers l'avenir qui lui est inconnu, un seul point restant clair pour clic, c'est que le moindre refus, d'obéissance aux ordres de Vautrin deviendrait fatal à Lucien. Tout est mené par ce sinistre homme de génie!...

Aimer Lucien d'un amour sans exemj)le, être tout pour lui et ne voir que lui ; s'être relevée à ses propres yeux par la puissance de cette tendresse; d'autre part, et pour conserver Lucien, pour lui assurer une vie Ijrillante, glisser à nouveau sur la pente fatale qui l'a conduite luie première fois à la honle; su[)porter comme protecteur le baron de Nucingen , en sachant qu'un jour il faudra se livrer à lui, que le moment approche où l'on ne pourra plus différer; tenter, en lui mot, une concilialiou cuire un amour qui la possède tout entière et les caresses scrviles qui doivent alioutir au don de sa personne : tel est le rôle de la malheureuse Eslher! Telle est l'impasse où elle se trouve engagée, et dout clic ne pourra sorlir (juc par la mort volontaire, dénouement lucvilalde de su destinée. Et pourlant une auréoh' brille au front de la pauvre (illc, (piClic doit à la sincérilé Ac sa tendresse, à sa lin liagicpic ; auréole que ne saurauMit

lui enlever ni les hontes de son existence d'autrefois, ni le marchandage qui se fait autour de sa personne, ni ses caresses payées, ni ses bruyants retoui's vers son origine de fdle ; auréole de pitié, quelque chose de cette grâce innommable que la nature a départie à plus d'une femme perdue et que le poète se charge d'immortaliser, en le consacrant par son génie!...

En composant le personnage d'Eslher, Balzac n'a pas fait une étude de « courtisane » au sens véritable du mot, et certains esprits pourraient penser, n'était le titre même de l'œuvre dans laquelle il Ta placée, qu'il eût mieux convenu de l'étudier dans le chapitre des a femmes malheureuses ». En effet, si nous écartons pour un moment ses origines et ses débuts, qui devaient en faire, comme la plupart de ses semblables, luie victime de la société, un être sacrifié ; si nous écartons les circonstances qui enveloppèrent sa destinée comme un réseau fatal, pour l'envisager exclusivement dans ses rapports avec Lucien de Rubempré; si, d'autre part, nous nous arrêtons à cet amour, à l'élévation morale qu'il communique au personnage, si nous suivons, avec l'intérêt qu'elle comporte, la transformation d'individualité , conséquence de son apparition dans l'àmc d l^sllier, si nous envisageons en dernier lieu cette résolution finale qui, de propos délibéré, lui fait préférer l'anéantissement de son être au don de sa personne, la mort à la honte de se livrer sans amour, il faudra bien reconnaiire cpi d ne subsiste plus en elle aucun des traits connnuns à la

courtisane. De la e. fille » elle ne présente ni Tâpreté d'instinct qui depuis la constitution de l'homme en société a régi et régira éternellement cette dernière ; ni la vulgarité acquise en ces accouplements d'un jour, qui, par une étrange ironie du sort, et comme conséquence extrême des civilisations avancées, fait redescendre l'être humain au rang de l'animalité d'où l'exercice progressif de la raison l'avait fait sortir; ni enfin cette ignorance des notions élémentaires de la morale, qui la pousse à accomplir sa fonction sociale comme une besogne de ruine et d'anéantissement. Courtisane dans la première période de son existence, Esther, ne nous lassons pas de le répéter, est rcdcvcnue femme et amante; telle elle est demeurée, grâce à l'intervention d'un sentiment sincère et sj)ontané; telle elle est morte, grâce à la pcr.^^istance de ce sentiment, ayant su dominer la crainte de la mort qui accable l'être et lui enlève cette siq:)rémc énergie qui fait du suicide un acte de courage, loin qu'il soit un acte de lâcheté !

(i L'inconscience acquise " , cette marque caractéristique de la « fille " , elle ne devait pas échapper à lîalzac, et le grand écrivain qui, tout vn peignant les nifcurs transitoires de la société où il vivait, devait peindre u étcnicl » en vertu dv la loiilc-puissante vision de son esprit génêralisateur, ne pouvait la méconnaître, cette inconscience. Il la jx-inle dans les personnages de la Comédie hunuiinc (pi du |toiirliiil ;i|)|i(l('r les « ('((iirlisaiics de niêdcr ", les .losépha , les Jeiuiy Cadiiie, h s Silidiit/, les Mahiga,

ligures de second plan, mais qui n'en gardent pas moins leur importance et dont le rôle social ne saurait être omis. Elles apparaissent, au cours de ses études, instruments nécessaires de l'état de choses qu'il décrivait, accomplissant leur besogne de dissolution morale avec la rigueur indéfectible de la fatalité.

Ce n'était point à elles pourtant que devait aller sa svnipatbie de « créateur » . Le théoricien de la volonté, le jumeau spirituel de Louis Lambert, allait réserver toutes ses forces productrices pour un type bien autrement vivant et agissant, correspondant merveilleusement à son intime conception du monde, destiné à faire vibrer, en ses fibres les plus secrètes, le psychologue artiste au.\ yeux duquel il ne saurait exister dans le domaine de l'art ni bien ni mal, mais simplement des états d'âme nécessaires et tranchés. Certes il la j)einte avec amour, la courtisane experte en corruptions savantes, pleinement maîtresse de ses a effets 1) et consciente du résultat qu'elle atteindra; le démon de ^a perversité et des roueries féminines masquées sous les dehors attirants de la vertu modeste ; il lui a communiqué ce relief intense, marque distinctive des créations qui persistent à travers les âges en immortalisant le nom de leur père spirituel. Valérie Marneffe est au plus haut degré «consciente» de ses actes, et c'est bien ainsi qu'il l'a voulue; c'est ainsi fju'clle dut se présenter à son imagination, en ces heures d'élahoiatiou mystérieuse et de travad latent fpii échappent à 1 aualvse du plus habile psvcliolo-

LES COURTISA^iES. 125

gue, mais durant lesquelles se soudent et prennent corps les traits divers de ces enfants du rêve qui sont les personnages des poètes et des romanciers. Telle il l'a conçue, non pas en vertu d'un contraste prémédité entre sa nouvelle création et les tvpes de courtisanes qu il avait jusqu'alors inventés, — les créations vivantes comme Valérie Marneffe ne surgissent pas à la faveur d'une idée abstraite, — telle il l'a conçue, parce que telle elle s'imposait à son intelligence dans son ol )sédantc réalité ! . . .

Nous disions plus haut que pour le véritable artiste il ne pouvait exister, dans le domaine esthétique, que des états d'âme nécessaires et tranchés. Ainsi en va-t-il, lorsque le romancier est exclusivement psychologue; mais lorsqu'il est doublé d'un moi'aliste, — et c'était le cas pour Balzac, — à coté de ces états d'àme qu'il constate et décrit pour le plaisir de peindre, il V a leur réaction sur le nulieu dans lequel ils se produisent, leur iniluencc bienlaisante ou nuisible, leurs conséfjuenccs et leurs effets. A la différence i\u pur psychologue, qui se contente d'indiquer CCS influences par la série des faits décrits, Hal/ac les souligne, il y insiste, et la peine (ju'il prend d'y insister jette une lumière plus vive encore sur les intentions du romancier, sur les divergences (jui séparent les catégories de l'espèce sociale dite cdurtisane : le propre de celle-là est de ne jamais se révéler telle, ou dyi moins de ne If l.iiic (|ii à 1 heure de sou liidiuphc (hliiiilif, l()is(jii illr lient en sou pouvoii' la vi'linic choisie, l'.ii mcnic ltiii[is cpie

Balzac présente le type, il en indique le danger social : « Une vraie courtisane porte, dans la franchise de sa situation , un avertissement aussi lumineux que la lanterne rouge de la prostitution ou les quinquets du trente-et-quarante. Un homme sent alors qu'il s'en va là de sa ruine. Mais la doucereuse humilité, mais les semhlants de vertu, mais les façons hypocrites d'une femme mariée qui ne laisse voir que les besoins vulgaires d'un ménage et qui se refuse en apparence aux folies, entraîne à des ruines sans éclat, et qui sont d'autant plus singulières qu'on les excuse en ne se les expliquant point. " Il indique le danger, hien convaincu d'ailleurs qu'il n'existe point de remède possijde, et s'appuyant, comme tous les esprits philosophiques, sur l'immutabilité des choses humaines, car il ajoute cette phrase pleine de mélancolie : "Valérie est une triste réalité, moulée sur le vif dans ses plus légers détails. Malheureusement ce portrait ne corrigera personne de la manie d'aimer des anges aux doux sourires, à l'air rêveur, à figure candide, dont le cœur est un coffre-fort. »

Un ange au doux sourire, c'est bien ainsi que la délicieuse Valérie se montre au baron llulot d'Ervy, avec la souveraine puissance de dissimulation qui, chez cette redoutable petite bourgeoise, voile une profondeur de perversité n'ayant d'égale (pie l'ambition de sortir du rang médiot're où le sort l'a jetée, et l;i constitue rivale dvs plus illustres courtisanes! Fdic nahircUc (bi maréchal de Monlcornet, mariée à un luisérahh' employé (pii lui répugne autant par

sa laideur que par ses mœui^s inavouaLles, Valérie est née avec cette délicatesse de coniplexion et cette finesse aristocratique qui font pour elle, des élégances de la vie mondaine, un besoin intime, une nécessité. Joignez à cela la paresse la plus extrême, l'horreur de toute peine physique, href tout ce qui en fait un exemplaire achevé de la femme créole, avec cette différence pourtant qu'une intelligence admirablement déliée, une habileté su[)réme à jouer des rôles divers, favorisera ses incarnations. Vivant d'une existence médiocre, elle n'a qu'un l)ut, en sortir ; et comme elle est arrivée à ce funeste moment où la nécessité de vivre fait chercher une friponnerie heureuse, on se figure par quels moyens. La première fois qu'elle aperçoit Ilulot, leurs regards se croisent simplement, et cet instant lui suffit pour deviner en lui u riioinme à femmes » dans sa plus haute acception ; elle apprend qui il est, et désormais elle n'a de cesse qu'une entrevue ait eu lieu. C'est d'ailleurs en timide postulante qu'elle se présente, alléguant le hasard ([ui les a fait se rencontrer, ajoutant que le sort de son mari est aux mains du baron. IIulol , (pii voit en elle la jolie maîtresse ardemment convoitée, cpii a hatc de l'avoir à bii, va ])lus vite en besogne qu'il ne couvicnl, SI bien (pic A alêne se trouve coulrainte de I arrêter (bins son ébin ; elle joue la pudeur et le désintéressement, sentant (jue b; [>liis sur nioxen de l'attacber à elle est de se monircr dinV'riMite (les « (iilcs " (pi d a fi'éfjiiciilccs |ii.s(pi alors. Dans toute celle preiuu're [larlie de son rôle, elle de-

meure la petite l^ourgeoise rangée et craintive, la femme mariée fidèle à ses devoirs, qui peut-être Lien à la longue se résignerait à faillir, mais à coup sûr n'en viendrait à cette extrémité qu'en faveur d'un attachement hautement démontré. Ce sont, pour lui faire accepter des l'iens, de gentilles manières, de pudiques refus, toute la stratégie habile d une courtisane consommée : u Bon pour les ])laccs, les gratifications, tout ce que vous pourrez nous obtenir du gouvernement ; mais ne commencez pas par déshonorer la femme que vous dites aimer. Autrement je ne vous croirai pas... Et j aime à vous croire, ajoutait-elle, avec une œillade à la sainte Thérèse guignant le ciel. » Puis quelques instants après, jouant la comédie de Tamour avec une supériorité sans précédent, elle se montre jalouse de Mme Hulot, déclare sérieusement au baron qu'elle ne conçoit pas qu'on fasse une faute pour un homme qui ne serait pas tout à vous. Chez lui ce n'est plus de l'amour, mais de l'affolement, d'autant mieux qu il n'a pas obtenu la plus petite faveur, et que Valérie saura le maintenir en haleine jiisqu au moment où elle aura reçu, sans avoir rien demandé, tout ce qu'elle désirait. . . Ce qu'elle a voulu, elle l'a eu : avancement pour Marneffe, gratilicalion à l'employé, cadeaux importants qu'elle a paru n accepter qu'à contre-cœur, qu'elle a pris néanmoins, l^lle s'est révélée dans l'éclat de sa beauté au bal donné par le baron, et lorsque llulot, <Hilili;iiil tout pour elle, la reconduit à sa voiture, c'est avec des protestations d'innocence non

encore flétine que iMme Marneffe le paye de ses Jjontés; elle lui persuade qu'elle en est à sa première faute ; elle a des pudeurs, des effarouchements de vierge ignorante ; il ne s'en manque guère que le vieillard dupe s'imagine avoir joui des j)remiers abandons d'une femme qui, tout en étant mariée, serait demeurée jeune fille !. . .

Hulot, pourtant, ne saurait lui suffire : ce premier triomphe met en goût l'ambitieuse Valérie. La fortune du baron est singulièrement compromise, et, quelle que soit sa passion pour la jeune femme, la ruine financière qui le menace devient un avertissement pour elle d'avoir à prendre un second protecteur. C'est alors que surgit à point le vaniteux Crevel, ce type admirable du bourgeois enrichi, du commerçant ^K/rve?»/, l'homme qui, parmi ses bonnes fortunes, n'a point encore compté de femmes honnêtes, pour qui la 8U[)rème satisfaction serait d'en avoir \}nc\ Il eiit fait des folies pour Mme Ilulot, si la pauvre femme y avait consenti; il en fera pour Valérie. Désormais, elle mène de front ce double amour; tenant en main les deu.v vieillards, les conduisant avec cette dextérité souveraine qui ne faillira pas une minute, elle saura dispenser à chacun le genre cl la dose de j)laisir approprié. Chez (.'revel, elle taresse les ambitieuses visées du parvenu; (piaiit à Ihdol, elle lui j)ersua(le (pi'il est toujours désirabh' et (jiie les cheveux bhmcs vont bien à sa njMiic. « Valérie j)08sédait des spécialités de tendresse (jui hi rendaient indispensable à Crevel aussi bien (pi'au baron. En

présence du monde, elle offrait la réunion enchanteresse de la candeur pudique et rêveuse, de la décence irréprochable et de l'esprit rehaussé par la gentillesse, par la grâce, par les manières de la créole; mais dans le téte-à-tète, elle dépassait les courtisanes; elle y était drôle, amusante, fertile en inventions nouvelles. » A certaines heures, néanmoins, l'ennui la prend, une sorte de rancœur des serviles complaisances et de l'étrange ])esogne qui consiste à ranimer les désirs éteints des deux vieillards : elle se confesse à Lisbeth, lui fait part de ses dégoûts. " Lisbeth, mon amour, ce matin, deux heures de Grevel à faire, c'est Ijien assommant!.. . Oh! comme je voudrais pouvoir t'y envoyer à ma place! » Une fantaisie s'est emparée d'elle, non ])as un amour, car l'amour ne saurait germer dans une pareille unie; une fantaisie pour l'artiste Wenceslas Steinbock, et ce caprice de jolie femme non satisfaite la torture comme une vraie passion : » Aimer Wenceslas à en maigrir et ne pouvoir réussir à le voir!... Hulot lui propose de venir dîner ici, mon artiste refuse. Il ne se sait pas idolâtré, ce monstre d'homme ! Qu'est-ce que sa femme? De la jolie chair. Oui, elle est belle, mais moi je me sens : je suis pire! "

Pire, voilà le véritable mot : elle se juge ellemême, et personne ne saurait mieux dire })our caractériser cette prodigieuse incarnation des roueries féminines. P'.lle a^i pire, et elle aj)})araîtra bien telle dans cette scène inoublia1)le où il lui faudra, mettant enjeu toutes les ressources de son esprit, de sa dissi-

mulation savante, duper chacun des acteurs du drame sur le compte de celui qu'il soupçonne. Crevel et llulot sont réunis chez elle, autour d'une table de jeu, se surveillant mutuellement, et surveillés par l'ignoble Marneffe qui profite de leurs distractions pour les voler; par un étrange contraste psvchologique, l'emplové qui favorise les relations de sa femme avec le baron, le mari discret qui sait se retirer à temps, ne supporte qu'avec peine les amours de Valérie et de Crevel; il est pris à son égard de rages sourdes que le commerçant parvenu comprend à merveille et qui le font filer doux au moment où elles menacent d'éclater. A la lueur des bougies, ces trois hommes se surveillent, songeant chacun à sa passion maîtresse; Marneffe gardant, lui seul, le sang-froid nécessaire pour profiter de leurs moments d'oubli ! Derrière cu.k se meut, dans sa grâce et sa beauté féline, la délicieuse Valérie, qui dispense à l'un une caresse, à l'autre un sourire, au troisième une parole càbne, cl, [)ar sa présence, rend pos.'^ible leur réunion; ils n'e.vistent que pour ell(> et par elle; c'est d'elle que part en quelque sorte le fluide qui leur commuiii((ue la force d'agir et les mène à l'assouvissauce de leurs pas.sious, les coudiiis.iiil coiunu' avec la sûreté d un instinct ! Lullc IragKpu' et sdcucicuse <|ui se passe ou ces Injis cervelles dlKMnuu-, bien faite pour leiiler le puissant éciM\;iiri qn ehui i!;il/;ie, comme des sentimeiils aiiabjgues avaieiil leiile b: |)einlre élraiige el complexe fpii s'appelail (loNa. Les pages du romancier sont les digues rivab-s des plan-

ches de Taquafortistc : elles exposent le problème inquiétant de la persistance des désirs et de la toutepuissance de Tinstinct sexuel qui domine et perpétue le monde !

Avec le retour de son premier amant, le Brésilien Montés, et sa l>rusque réapparition dans le milieu que nous venons d'indiquer, les difficultés s'accentuent; mais Valérie n'est-elle pas femme à sortir des situations les plus embarrassées? Après le mouvement de surprise et de crainte qui pourrait la traliir, et qu'elle a vite réprimé, elle va nous offrir une occasion nouvelle d'admirer son sang-froid, sa rare entente des cboses de l'amour. Avec Montés, elle sait qu'elle n'a plus affaire à un vieillard qu'on dupe, qu'une caresse suffit à faire taire; elle n'ignore }ias la violence de sa nature, et qu'il se joue de la vie humaine à ces heures de colère aveugle que connaissent les créoles; elle saura, pour un moment, lui tout sacrifier. Ce qu'il lui faut, c'est reprendre ^lontès, mais en même temps conserver Hulot, qui doit faire la situation de Marneffe, conserver aussi Grevel, qui, par des placements hal)iles à son nom, lui constitue une fortune importante... Pour llulot, elle sait qu'il est lié à elle à 1 ont jamais par la violence de la passion ; elle n'a donc })lus de mesure à garder; elle se révèle à lui telle qu'elle est en réalité, c'est-à-dire sans âme et sans j)itié. Si aveugle qu'il soit, des soupçons lui sont venus sur K' Urésibcn, et le pauvre ])aron adresse à Valérie de timides reproches : « Aimez-moi avec mes défauts, lui répond-elle, ou laissez-moi. Si vous

me rendez ma liherté, ni vous ni M. Crevel ne reviendrez ici ; je prendrai mon cousin pour ne pas perdre les mauvaises hal)itudes que vous me supposez. Adieu, monsieur le baron Hulot! » C'est elle qui fait la loi, et hautement désormais!

Voyez-vous comme elle s'est démasquée, comme elle apparaît maintenant sous son vrai jour, et avec quel relief, quelle implacaLle énergie, la petite bourgeoise pudique, l'épouse honnête et malheureuse... qui, dans le mariage, n'avait pas trouve la satisfaction de cœur qu'elle attendait... Ainsi soupirait-elle autrefois sur la poitrine du crédule baron. Avec Crevel, elle tient aussi la dragée haute : c'est par la vanité qu'elle l'a pris , c'est par la vanité qu'elle le conserve; elle joue la grande dame, la femme désintéressée; elle jongle avec l'argent qu'il lui offre, et, après avoir tiré de lui ce qu'elle voulait, termine par cette tirade de comédienne : " Toujours des marchés! Les l)Ourgeois n'apprendront jamais à donner! Vous voulez vous faire des relais d'auiour dans la vie, avec des inscriptious de rente!... Ah! bouticjuier, marchand de [)onimade, tu étiquettes tout!... Vous avez, pour faire; vos fredaines, trois cent luillc francs en dehors de votre fortune, un magot enfin, et vous ne pensez qu'ù l'augmenter... — Pour loi, ma Valérie, car je t'en offre la moitié », dit-il en lomI)aut ù genoux. l'^Mc conseut à le relever, à (•ouq)ter son argent, à lui permet! ri; d'écraser Ilidot de son triomphe; cependant, elle court à Montés, et avec lui seul elle se fait câline et chatte, comme elle sait l'être,

voulant avant tout le reprendre. Le passage ne peut être omis, car il la peint tout entière, et résume en son éloquente simplicité le génie de cette prodigieuse créature : " INIaintenant, écoute-moi bien. M. Marneffe n'a pas cinq ans à vivre, il est gangrené jusque dans la moelle des os; sur douze mois de l'année, il en })asse sept à boire des drogues, des tisanes; il vit dans la flanelle; enfin, il est, dit le médecin, sous le coup de la faux à tout moment; la maladie la plus innocente pour un homme sain sera mortelle pour lui; le sang est corrompu, la vie est attaquée dans son principe. Depuis cinq ans, je n'ai pas voulu qu'il m'eml)rassàt une seule fois, car cet homme, c'est la peste! Un jour, et ce jour n'est pas éloigné, je serai veuve; eh bien, moi, déjà demandée par un homme qui possède soixante mille francs de rente, moi qui suis maîtresse de cet homme comme de ce morceau de sucre, je te déclare que tu serais pauvre comme llulot, lépreux comme Marncffe, c'est toi que je veux pour mari, toi seid que j'aime, de qui je veuille porter le nom. Serai-je ta femme, Henri? — Je le jure. — Ce n'est pas assez : jure-le par les cendres et le salut éternel de ta mère; jure-le par la Vierge Marie et par tes espérances de catholique ! "

Le portrait vous paraît-il complet, et pensez-vous qu'on y pourrait rien ajouter?... Nous avons vu les deux principales faces de sa nature, et tout ce qui arrivera j»ar la suite ne saurait être qu'un développcmenl, une accentuation de ce que nous connaissons déjà! Hulotet Crevel sont retombés en son pouvoir

de telle manière qu'ils n'en soiliront plus ; le Brésilien est devenu son esclave; du baron, elle a tiré jusqu'à son dernier sou ; il ne lui reste plus que son influence et les effets de sa protection; pour les hâter, rencontrant une résistance, elle concerte avec Marneffe un flagrant délit d'adultère, et le malheureux Hulot, pris entre la honte d'un procès et l'obligation de procurer à Marncffe un avancement scandaleux, se résout au dernier parti. Les coups de Mme Marneffe vont au delà, et par delà les premières victimes : à la fille de la baronne Hulot, à la jeune Hortense Steinbock, elle prend son mari ; des malheurs successifs accablent la famille déjà ruinée par son chef, et lorsque Grevel, attendri par la douleur de Mme Hulot, parle à Valérie de lui prêter deux cent mille francs, elle trouve, pour le faire renoncer à son projet, des accents inoubliables, qui résument en une scène la dou])le face de sa nature et présentent tour à tour les deux masques de la puissante comédienne : (i Sainte Valérie, ma bonne patronne, pourquoi ne visitez-vous pas plus souvent le chevet de celle qui vous est conflée? Oh! venez ce soir, comme vous êtes venue ce matin, m'inspirer de bonnes jiensées, et je quitterai le mauvais seiilicr; je rcuoiuerai comme Madeleine aux joies trompeuses, à l'éclat menteur cbi monde, même à celui que j'aime tant! » Puis, [)oussant un infernal éclat de rire : » (Jros cornichon! s'écna-l-cllc, voilà la manière (h)iit Ks fcmiiics pieuses s'y prcniiciit pour vous tirer une earotle de deux cent mille francs! (larde donc ton argent; si tu en as

de trop, ce trop m'appartient! Si tu donnes deux sous à cette femme respectable qui fait de la piclc parce qu'elle a cinquante-sept ans, nous ne nous reverrons jamais, et tu la prendras pour maîtresse; tu me reviendras le lendemain tout meurtri de ses caresses anguleuses et soûl de ses larmes, de ses petits bonnets guinguets, de ses pleurnicheries qui doivent faire de ses faveurs des averses ! "

Quel trait pourrait-on ajouter qui, mieux que ce dernier, mieux que la scène entière, par son étrange contraste et l'àprcté de sa conclusion , résumât la nature de Valérie Marneffe ? La mort seule l'arrête dans sa besogne d'anéantissement ; et lorsque vient l'heure de l'expiation, lorsqu'elle endure les souffrances de l'agonie la plus atroce, la mort par empoisonnement , la décomposition progressive de cette chair adorable, autrefois objet d'amour, objet de dégoût maintenant, à peine si la pitié nous prend, tant elle nous est a})parue comme un instrument de torture et de malheur ! Cette fin misérable nous semble une revanche de la société qu'elle a pressurée sans trêve ni pitié, un châtiment d'en haut qui rétablit, par sa suprême équité, VéqxiiUhre du bien et du mal !

C'est un personnage bien curieux dans sa spécialité que cette n Flore J5ra/ier " des scènes de la Vie de province, dite » la Rabouilleuse " , sorte de servante maîtresse, mais d'un ordre plus raffiné que ne le sont (I hahitudc; ces créatures, vouée ])ar les circonslances qui entourèrent sa jeunesse à dominer une existence

de vieux garçon : servante et roturière par son origine, son manque complet d'éducation et cette vulgarité native que les transformations de sa fortune ont eu peine à modifier; maîtresse et courtisane, mais courtisane inconsciente, par la l)eauté physique que la nature lui a départie et cette irrésistible séduction qui marque certaines créatures féminines pour le métier d'amour, avant l'âge de la puberté, alors que s'ébauchent à peine en leur personne les grâces enfantines, prélude des ravissantes beautés qui affoleront les hommes, et pour la possession desquelles ils se précipiteront à la ruine !

Prise à douze ans, cloîtrée par un vieillard qu'enflamme son exquise séduction. Flore lirazier, élevée par ses soins et destinée à ses plaisirs, trompe l'attente de son protecteur et demeure vierge en dépit de ses efforts; instruite par les tentatives réitérées d'une passion qui ne peut s'assouvir, soumise dès ses [)remièrcs années aux caresses impuissantes mais révélatrices du vieillard, elle perd tout d'abord cette fleur d'innocence qui est l'attrait de l'enfant, pour apprendre, avec sa finesse matoise de paysanne, le pouvoir de sa beauté et la séduction de ses charmes. A la morl i\u vicilhiid. elle loinbc, coin ni c un objet de succession, entre les mains de son fils, garçon d'intelligence obtuse, mais en qui l'instinct (]i\ sexe, hérité de son père, se manifeste avec une liruidc gaucherie : Jean-.lae(|iies a grandi atqirès de l'iore, l'amour s'est développé en lui, en même lein[)S que se sont accrues les grâces de la jeune fille. Ecoutez la

conversation qui s'engage entre le jeune garçon et Flore après la mort du père; rien de plus frappant que cette déclaration d'amour, cet appel du désir; Jean-Jacqvies voudrait savoir l'exacte vérité sur les relations de son père avec Flore : « Toute la vérité sur mon père " , demanda-t-il d'une voix étranglée. Elle répond avec une impudeur et une sincérité qui touchent au cynisme : « Votre père, dit-elle en plongeant son regard dans les yeux de son maître, était un brave homme. Il aimait à rire... quoi!... un brin... Mais, pauvre cher homme... c'était pas la bonne volonté qui lui manquait. Enfin, rapport à je ne sais quoi contre vous, il avait des intentions... oh! de tristes intentions. Souvent, il me faisait rire... Quoi! voilà... Après?... » Et le pauvre idiot offre à Flore de rester avec lui et de devenir la maîtresse. En peu de temps, il s'acoquine avec cette fille, ne pouvant plus s'en passer, ayant d'elle un besoin irritant de chaque jour, souffrant dès qu'elle n'est plus auprès de lui; bref, attaché à sa destinée par des liens si puissants qu'en les brisant on briserait sa vie, et que pas un acte de sa volonté, si infime soit-il, ne se produit sans avoir passé par le contrôle de celle qui s'est emparée de son esprit.

Vous pensez qu'avec le succès raiulace lui vient, et qu'ayant sondé la j)rofondeur d'imbécillité de son maître, elle lui imposera les coudilions qui lui plairont, sûre par avance qu'juicun pouvoir ne le détachera d'elle! I^lle s'est amourachée d'un beau garçon, moitié soudard , moitié geulilhomme campagnard,

qui répond à ridée qu'elle se fait de la beauté masculine; il le lui faut; elle l'aura, et, qui mieux est, elle l'aura chez son maître; elle prétendra le lui imposer, le faire manger à sa table, partager ses caresses entre le maître qu'elle se donne et celui qu'elle a subi pour atteindre à la fortune. Elle est dégrossie maintenant : ce n'est plus la paysanne habile, mais un peu lourde, du début; c'est la « fdle experte» qui, sachant exactement la mesure de son pouvoir, en use et en abuse à sa fantaisie; pour imposer Maxence, elle emploie les arguments les plus divers et finit par le plus décisif, montrant à Jean-Jacques la possibilité d'un abandon : « H y en a par la ville plus d'un qui m'a fait la cour, da! On m'offrait des chaînes d'or par-ci, des montres par-là... « Ma petite Flore, si tu « veux quitter cet imbécile de père Rouget! » Car voilti ce qu'on me disait dessus. — INIoi, le quitter? Ah! bien plus souvent! un innocent comme ça, que qui deviendrait? ai-je toujours répondu. Non! non! où la chèvre est attachée il faut qu'elle broute. — Oui, Flore, je n'ai que toi au monde, et je suis trop heureux. Si ça te fait plaisir, mon enfant, nous aurons ici Maxence Gilet; il mangera avec nous. »

Cette femme si forte en a[)parence, si sûre (rdleméme, elle a toutes les faiblesses dv lu chair, lous les tressaillements, toutes les lâchetés de \n lilK' en présence du danger. Lorsque, dominée à son tour par Philippe Bridau, senlaut qu'elle a trouve son maître, (jue le maître s'inq)Ose à sa volonté comiiie une lorce du destin, elh; v<»it iniiuiiiente la mort de Maxence,

lorsqu'elle comprend que tout va lui échapper, son amant et sa fortune, ou plutôt la fortune de Jean- Jacques, si elle n'agit pas comme un instrument entre les mains de Philippe, elle tremble comme une personne prise de fièvre, clac|ue des dents et se soumet. (i Servez-lui du bonheur premier numéro, dit Philippe... Commencez votre service des ce soir, car si demain le l)onhomme n'est pas gai comme un pinson, je ne vous dis qu'une chose, écoutez-la bien. Il n'y a cju'une seule manière de tuer un homme sans C|ue la justice ait le plus petit mot à dire, c'est de se battre en duel avec lui; mais j'en connais trois pour nie débarrasser d'une femme. Voilà, ma biche. Allez, dit-il. Tenez, voilà mon oncle. " En effet, le père Rouget vint dans la rue prendre Flore par la main, comme un avare eût fait pour son trésor : il rentra chez lui, l'emmena dans sa chambre et s'y enferma, n Peinture d'une haute et puissante signification, pleine de sous-entendus mvstérieux, vagues et profonds comme l'instinct qui mène l'homme et dirige le plus grand nombre de ses actes, lui impose sa destinée en maître souverain (ju'il est, et fait des créatures en apparence plus agissantes cjui l'entourent les instruments aveugles de sa ruine !

Dans l'œuvre de lialzac, Flore lirazicr n'est pas la seule de son espèce : ce (jui lui crée une figure à part, c'est le milieu dans lequel elle se développe, le milieu de province, nécessairement restreint, où il est impossd)le (jue sa natiiri' de u lilK' " prenne toute re.vtension (pi'clle com[)orte! Modifiez le milieu.

LES COUISTISANES. 141

transportez-la à Paris, soumctlez-la au régime des actrices Je petit tlicàtrc, elle deviendra vite la rivale des Jcnny Cadine et des Joséplia ; peut-être même sera-t-elle pire que celles-ci. Toutes, en effet, ou presque toutes ont commence comme elle, et c'est dans ral)andon des années de jeunesse qu'il faut chercher le secret de leur existence ! A l'origine de toute destinée de a tille >' , il v a immanqiial)lemcnt une faute qui ne saurait lui être imputée, et dont la société seule est responsaljle. La vertu de la femme n'existe et ne suhsiste que grâce aux protections sociales dues à l'éducation et au milieu ; à \ édncalioii d'aljord, car il est clair que l'ignorance dans laquelle ou tient les jeunes filles des classes aisées ne contrihue pas peu à les empêcher de faillir; au nnlieii enfin, car telle liherté prise avec une jeune fille qui n'est point du monde, et parlant sans conséquence, deviendrait aussitôt un outrage des plus graves à l'égard de celles que l'ordre social protège! Faisons ahstraction pour un moment de ces deux facteurs, l'éducation et le milieu ; la vérité cruelle se dressera devant nous! H est peu de pages qui le fassent mieux conq)rendre dans l'œuvre entière de Balzac que celles où le romancier nous montre, à la fin de la Cousine licite, la baronne Ilidot tentant d'inculquer des principes de morale dans l'àme naïve et rudimentaire de la jxiite Alala .liidici. Livrée par ses parents an père \ vder, (jiii n'est mil re (pic 1 1 iilol , I en la lit est aussi étrangère ù toute notion niuiide (pi(> raiiiiii;il ddininé par l'instinct; pour elle, K" monde se divise en deux classes

de i^ens : ceux qui la battent et ceux qui lui donnent des friandises. Des premiers , elle s'écarte avec crainte; avec les autres, elle est pleine de confiance: le père Yyder est de ce nombre, et voilà pourquoi elle raime : " Depuis deux mois, je ne sais plus ce que c'est que d'avoir faim! Je ne mange plus de pommes de terre. Il m'apporte des ])onl)ons, des pralines. Oh! que c'est bon, le chocolat praliné!... Je fais tout ce quil veut pour un sac de chocolat. . . — Eh bien, pourquoi, mon enfant, ne ferais-tu pas ton mai'i du père Vyder?... — Mais, c'est fait, madame! dit la jeune fille en regardant la baronne d'un air plein de fierté, sans rougir, le front pur, les veux calmes. Il m'a dit que j'étais sa petite femme... Mais c'est bien embêtant d'être la femme d'un homme!... Allez, sans les pralines! — Mon Dieu, se dit à voix basse la baronne, quel est le monstre qui a pu abuser d'une si complète et si sainte innocence? Moi, je savais ce que je faisais, se dit-elle en pensant à la scène avec Grevel; elle, elle ignore tout! "

Quelle lumière ne jette-t-elle pas siu" les réalités sociales, cette dernière phrase venant après le dialogue de Mme Hulot et d'Atala Judici! A qui })eut voir au delà des faits, et comparer en remontant aux causes, il apparaît clairement que le mal dont la société se plaint est dû tout entier à l'organisation sociale elle-même. — La petite Atala Judici, c'est une future Josépha, ou, si vous aime/, mieux, Josépha a commencé par être une Atala Jticbci, une Olympe Bijou, celte aulre eiifanl de quatorze ans (|ii(' .loscplia pro-

pose à Hulot : " Je connais Bijou, c'est moi-même à quatorze ans. J'ai sauté de joie quand cctaljominable Crevel m'a fait ces atroces propositions-là. Eh bien, viens; tu seras emballe là pour trois ans; c'est sage, c'est honnête, et ça aura d'ailleurs des illusions pour trois ou quatre ans, pas plus. " Alors, en effet, et peu à peu, la u fille " se développera chez l'enfant trompée : Olympe Bijou deviendra Josépha et saura se venger cruellement, sans en avoir conscience souvent, des infamies supportées ! . . .

On pourrait éprouver, au premier abord, quelque surprise à voir figurer parmi les « courtisanes » la séduisante Mme de Rochefide. C'est que nous entendons donner à cette expression un sens plus étendu que celui qu'il comporte d'habitude. Dans son sens étroit, une « courtisane n , c'est toute femme qui fait métier de son corps, qui le livre sans amour, pour en tirer profit : telle, la malheureuse Esther, que les circonstances impitoyables ont condamnée à une prostiluliou prématurée, et que son ardent amour liii-méiiie est impuissant à relever; telle encore, et au prciuierchef, radoral)le et perverse Valérie Marncffe, la plus séduisante cl la plus dangereuse de toutes; enlin,les Jenny Cadine, les Josépha, qui rcj)résentent le type classique, se parent de leur débauche et exercent leur métier à la face de tous avec uuc iMsnIl.inIc provociilKin ! Mais si, dans Ténuméralion des Ivpes pouvant rentrer dans celte catégorie sociale dite la « courtisane " , on s'en tenait aux trois classes de femmes que nous venons d'indi(juer,

Fexpression conserverait son sens étroit, et c'est dans son sens large, avons-nous dit, qu'il convient de l'envisager.

Par courtisane, nous entendons encore, — et qui viendra nous contredire? — ces femmes qui, ayant une àme pour aimer, luie beauté faite pour rendre un amant heureux, se servent de cette beauté pour déchirer par morceaux et à plaisir le cœur de 1 homme qui les adore, d'autant plus redoutables qu'elles se couvrent du masque trompeur de la distinction et de l'élégance mondaine. Lisez le portrait que Camille Maupin fait de Béatrice de Rochefide. « Béatrice est une de ces blondes auprès desquelles la ])londe Iwe paraîtrait une négresse. Elle est mince et droite comme un cierge et blanche comme une hostie... Son front est magnifique, mais un peu trop audacieux. Ses prunelles sont vert de mer pâle et nagent dans le blanc sous des sourcils faibles, sous des paupières paresseuses... La nature lui a donné cet air de princesse qui ne s'acquiert point, qui lui sied et révèle soudain la femme noble... » En réalité, cette Béatrice n'est qu'une coquette chci'chant à jouer avec l'amour de Calyste de Guénic, ne visant qu'à une chose : se faire désirer, le conduire à la minute du bonheur, puis se retirer traîtreusement; ce qu'elle éprouve pour lui, c'est une sorte de fantaisie bizarre. Lisez la lettre qu'elle lui envoie, en réponse à celle, si passionnée et si sincère, dans laquelle il lui dévoilait sa tendresse. VAXç. use de tous les artifices à l'aide desquels elle peut justifier un refus : elle se couvre d'un man-

LES COUr.TISA.NKS. 145

teau d'honnêteté; elle jouo la femme chaste qui respecte le devoir et la parole donnée; elle invoque, pour se refuser, la peine qu'elle causerait à la mcro de Calvste.

La véritahle nature de i. fille " apparaît dans la scène avec Camille ^laupin, alors que la malheureuse femme, lassée du sacrifice sublime qu'elle a fait en renonçant à Calyste, se sent mordue au cœur par une indomptable jalousie; elle pousse le raffinement jusqu'à lui mettre sous les veux la lettre de Calyste. Après la promenade dans les rochers et la tentative homicide de Calyste, c'est encore la coquetterie qui domine : « Ses coquetteries furent alors d'autant j)lus tenaces qu'elle se sentit plus faible. Elle joua la malade pendant un(î semaine avec une charmant*' hy[)0crisie. " lîalzac l'a définie (Inii mot : elle est de race féline.

Mais c'est après le mariage de Calyste, lorscpi'elle a résolu de le reprendre tout entier, c'est alors (prelbdevienl redoutable et se dresse dans toute sa puissance i. Elle avait imaginé, comme toutes les femmes abandonné(!S, de se donner l'air vierge. " Klle joue le sentiment avec des larmes dans la voix, (julyste s'y laisse j)reii(li'e coinme au prenner jour Lorsfpie enlin elle est sure de lui, si faible, si fémiiim, elle lui lail fouler aux pieds les senlimeuls les j)liis chers, les devoirs les j)liis sacrés, n Trois lieures se passèrent, pendant les(|uelles Mme de Hochefide maintint Calyste dans l'observalioii de la foi conjiigah; en lui posant l'horrible iilliiuatiim (liiiie reiioii-

dation radicale à subir. . . " Votre femme vous est encore chère » , dit-elle en le regardant d'un air froid à lui ^eler la moelle des os; allez, «allez dîner avec elle. "

De Valérie Marneffe ou de Béatrice de Rochefide, quelle est la plus redoutable? Il serait difficile de décider. Elles sont « conscientes » de leurs actes au même degré : c'est ce qui frappe le plus en elles et pcriuet de les rapprocher!. . .

CIJAPITUE VI

J^c roman de caractères et le roman de mœuis. — Balzac a excellé dans les deux. — Diversité des êtres et des destinées. — Il ne vit dans le monde que des forcex en mouvement.

Goriot : cai'actère absorbant de son amour. — En quoi il a donné prise aux attaques. — Goriot, création sliakespearicnne. — Happrocliement avec le roi Lear.

Persistance de l'instinct sexuel. L'amnui- clic/ le vieillard : Ilnlot.

— Caractère trafique et douloureux de sa passion. — H la constate et la déplore lui-nicme. — Jusqu'où il descend. — llulot est un véritable symbole.

Les passions érjoïstes et les paashtm ultruistes. — L'avarice, passion égoiste. — J/absorption monomaniaque : Grandet.

Vautrin : Sa sijjniHcation et sa portée synd)olique. — Tout est clrangc et hors cadre en lui. — Ses vues d'ensemble sur la vie.

— Son don de pénétration psychologique, l'récisionet hardiesse de ses jujjements. — Il est artiste et poète. — Transposition ou dédoublement tic sa personnalité. — Ses amours et ses haines.

— La plus haute lijjure de iSal/.ac.

Nouvelle application de la théorie i\cs forces : Philippe Bridait.

1. idée Hxe ou mouoiuanic : lialttiazar Clues. — La maladie mentale inguérissable.

Les personnajies excessifs chez, ilickciis cl ll,d/.a<-. — • l»ans Icuis créations on retrouve les (pialilés ih" leiu- race. — (Iliaque tendance doit cire poussée à l'excès poui' <lr<' couq)risc. — Les passions (u'ijjiiu.-lles et les passions tardives : les premières, biculaisantes ; les secondes, nieurlricies.

Iilciitilé foncière de l'àuu' humaine.

Dans Miif [x'-iirtiaiilc Oliidc ilc |)sycl)olo(jio, iiii (N-

lis CIIAPITIIK VI.

nos })lus suljtils cssavistes modernes (1) distingue parmi les romanciers ceux qui ont fait porter leurs observations sur les caractères, et ceux qui, plus particulièrement, se sont montrés des peintres de mœurs. Il établit une différence capitale entre ces deux pleures d'écrivains, soutenant, avec preuves à l'appui, qu'ils relèvent de facultés d'observation radicalement contraires, et que leur talent implique une vision de la vie tout opposée. » Le caractère, dit-il, résume les traits par lesquels un homme se distingue des autres; les mœui's résument les traits par lesquels il ressemble à toute une classe. Représenter des caractères, c'est donc peindre des })ersonnages en saillie; représenter des mœurs, c'est peindre des personnages de facultés moyennes. '> L'idée était féconde en aperçus nouveaux ; aussi y revint-il avec insistance en plusieurs de ses autres études : elle lui j)ermit de nettement différencier un Stendhal par exemple, peintre unique de caractères et de caractères excessifs, d'un FIuid)ert, dont la marque propre, si l'on s'attache à ce point de vue, fut de représenter exclusivement des personnages de facultés moyennes, a Peut-être, dit-il en concluant, l'art suprême consiste-t-il à égab-r la richesse de la nature, bujuelle produit en même temps des groupes entiers d'hommes semblables et des génies exceptionnels. » Enoncer une pareille idée, c'est prononcer le nom même de lialzac. L'artiste dont le génie créateur sut

(i) M. Paul lîourjjct.

LES PERSONNAGES EXCESSIFS. 1 iO

concevoir et développer en leurs détails les traits de mœurs infiniment variés des personnages qui pullulent dans des œuvres comme les Employés et les Petits Bourgeois , 1 artiste qui fut capable en même temps de modeler la puissante figure d'un (irandct et d'un Vautrin, d un Philippe Bridau et d'un Hulot, un tel artiste mérite sans conteste d'être appelé le « lUval de la Nature " , parce que la vision ((u'il eut de la vie égale en puissance et en complexité la réalité des choses et des êtres qui posaient devant ses yeux. Il eut cette faculté supérieure de ne point voir seulement les groupes d'individus médiocres qui s'agitent dans leur milieu social, sans inihicnce sur ce milieu, mais encore d imaginer, de dresser debout, en leur éclatant relief, quelques-uns de ces êtres excessifs qui, jiar lexagération de passions maîtresses et exclusives, dominent le monde environnant et pèsent de tout leur jioids sur les destinées qui les entourent!

La nature, en créant la diversité des êtres, créa du même coup la diversité des destinées. Klle voulut, du liaul en bas de rêcliellr. (pie rexisleuee (K'S |)bis faibles demeurât subordonnée à lêiierjjie des plus forts; elle uistitua une sorte* de hiérareliie dont le pruK ij)e suprêuie e.sl uu |)()u\<iir (li.sliuel de persévérer dans rexisleuee, j)rop(»rliouuê à la force de eluKpie individu autant (pi'à l'êiu'rgic des individus xoisins! M.il/;ic avait puissammeiil compris celle loi de réaelioii (|iii (l<uiiiiie l;i \ le |)li\siipie aussi bien <|ue l.'i vie iiior.ile, cl eoiniue il [oiiissail iiiieii\ (oi au-

cun autre de cette aclmlral)le faculté d'imaginer les énergies supérieures, il devait nous laisser du monde, à ce point de vue, une image aussi puissante qu'exacte. Il possédait en effet ce don de suivre, par l'imagination sympathique, le travail intérieur qu'opère dans une amc humaine rexistencc ahsorhante d'une passion maîtresse, soit que cette passion, par un agrandissement de la personnalité qu'elle domine, la hausse à des destinées supérieures, soit que, au contraire, par un rétrécissement progressif de cette personnalité, elle la déjirime et la précipite à Tanéanlissement! Vautrin d'une part, Ilulot de l'autre : ces deux noms prononcés suffisent pour illummcr l'idée que nous exprimons. Il vit autour de lui, comme il est vrai que cela seul existe, un cnsemhle de forces réagissant les unes sur les autres, et la grande loi iWinité deplan ((), fpii Favait si fortement séduitdans le domaine de la vie phvsique, le conduisit, par une vaste et soudaine généralisation, à concevoir le monde moral à l'image du monde physifjuc !. .. Si maintenant nous revenons à l'idée par laquelle nous commencions ce chapitre, nous pouvons dire qu'après avoir été, ou plus exactement en même temps qu'il était le peintre de mœurs le plus complexe et le plus exact de son époque, il se révélait le ])eintre de caractères le plus énergique : d'où sou universalité, comme sa ])lace unique dans l'histoire littéraire du siècle!... Il est des existences que la destinée poursuit avec

(Il V(jir noli'c (';lii(Ic sur la l'irlacc (le la Cvnicdie liiuiiaiiic

un opiniâtre acharnement; tel le père » Goriot i> , et Balzac le montre ainsi, dès les premières pages de l'œuvre, aux prises avec les pensionnaires de la maison Vauqucr : — » Y avait-il donné lieu par quelques-uns de ces ridicules ou de ces bizarreries que Ton pardonne moins qu'on ne pardonne des vices? Ces questions tiennent de près à bien des injustices sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faii>lesse ou par indifférence? " — Observation saisissante et qui touche les insondaldes profondeurs de la lâcheté humaine, en même temps qu'elle découvre la véritaldc nature de Goriot, l'indifférence; il supporte tout par indifférence pour ce qui n'est pas son unique passion, sa passion maîtresse et dominatrice : l'amour de ses filles. I''n toutes circonstances de la vie il est comme as.soiq)i ; dès qu'on lui parle de ses filles, ou (pi'il comprend qu'on va lui en parler, c'est un réveil subil, une sorte de galvanisation de son être. lu'<>utez-le, eulreteuaut lîasiignac de ses lilles; \\ bu raconte, avec (juelbî passion! la joie qu'il éprouve m les voyant simplement dans leur voiture aux (Ihanq)s- l''Ivsées — u .le les attends au passage; le ((iiir mm- bal (juand bs voitures arrivent; je les admire diuis leur loibllc; elles me jettent en passant un petit riri; (pii me doie la nature, <'omme s'il v lombail un layon de (piebpie beau soleil... .l'aime les cbeNanx (pu les (raineni, et le voudrais élre le |ielil (bien (jii elles oiil siii" leurs genoux .. 1) — l'.l (piaiid lbisli;;iiae lui demande

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