‹ Essais sur Balzac (volume 2)Chapitre 5 sur 8 · IG · texte numérisé non relu

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les personnages qui se présentent sur cette scène mobile et changeante courent à Tassouvissance de désirs trop variés, pour que l'existence d'une préoccupation unique, exclusive comme celle qui fait l'objet de la Vieille fille, ou à.' Ursule Miroiiet, puisse y offrir le même caractère absorbant. Dans le décor de la vie de province où tout, au contraire, est réglé par avance, où les acteurs répètent pour ainsi dire chaque jour les mêmes rôles et esquissent les mêmes gestes, lorsqu'un intérêt capital pour un même groupe d'individus, lorsqu'un but passionnant se dresse devant eux, l'absence complète d'événements saillants de nature à les en distraire est une cause suffisante et nécessaire de l'insistance avec laquelle ils s'orientent dans le sens de cette passion. C'est ce qui fait qu'en province les coteries et les groupes ont une telle influence et que la solidarité entre individus s'y précise avec une telle netteté !

Balzac avait à merveille compris cette loi psychologique, et dans maint passage de ses œuvres, nous pouvons dire : dans chacune de ses études importantes sur la vie de province, — si l'on excepte le Lys dans la vallée, qui est une analyse purement individuelle, — dans Eugénie Grandet, dans Ursule Mirouet, dans la Muse du département, dans la Vieille fille, dans les Illusions perdues, à côté des personnages de premier plan qui sont les acteurs princi- ])auxdu drame, nous trouvons les personnages accessoires constitués en groupes et agissant directement, par leur influence et la répétition ininterrompue

(le leurs intrijjucs, sur le dénouement du drame.

Il n'est peut-être pas d'œuvre où cette observation se vérifie mieux que dans la Vieille fille. Avant d'en étudier riiéroïne, Mlle Cormon, Balzac décrit avec le luxe de détails, avec la fatigante insistance qui lui est particulière, le milieu dans lequel se développeront les intrigues du roman : il nous montre ce salon de la vieille fille de province où se retrouvent, chaque jour et à la même heure, les mêmes personnages, où se reprennent avec une invariable régularité les mêmes conversations, où les personnages reçus exécutent leurs grimaces quotidiennes avec une précision d'automates. Et c'est justement cette précision, c'est cette insistance et cette répétition qui créent la force des passions en province : elles y gagnent en intensité ce qu'elles n'ont j)as en variété, et comme la solidarité entre les divers individus y constitue des groiqjes puissants, elles revêtent un caractère particulièrement redoutable ! On pourrait préciser d'un mot l'opposition entre les scènes de la vie de province et les scènes de la vie parisienne : les unes sont avant tout des études de fj/'oiipcs sociaux, les autres des études (\'i/tdivi(lns.

Dans une beure de pbilosophie assez douce qui parait contraire à son liabituelle mauure dCiivisager la province, Halzac écril, résumant la (b'scnplion (pi'il a faile du salon de Mlle (lornion : — >' Si le rcloiir exact cl |(miiiab(r des iiirmcs [las dans un même sentier n'est pas le bonbeiir, il le joue si bien que les gens amenés par les orages d une vie agitée

à réfléchir sur les bienfaits du calme, diront que là était le bonheur, n — Le bonheur sans doute peut être là dans une conception assez étroite et médiocre de la vie. Il est clair que certaines natures faites pour le repos, pour la tranquillité, nullement douées de cette ardeur de lutte qui dans le domaine des faits ou des idées fait les êtres supérieurs, peuvent y trouver la satisfaction de leurs goûts et des conditions exceptionnelles de bonheur : elles pourront même réaliser un idéal d'e.xistence particulièrement noble, pourvu qu'elles se tiennent en dehors des groupes et des coteries. Mais pour peu que leur activité se trouve mêlée à la vie ambiante, avec quelle rapidité la routine et le ridicule s'y attacheront : voilà ce que Balzac a puissamment dégagé dans l'ensemble de ses études sur la province, voilà la vérité saisissante qui en ressort et en constitue la philosophie.

Prenons par exemple le type de Mlle Gormon. Balzac intitule son œuvre : la Vieille fille, et cette dénomination ne lui convient peut-être pas absolument, car ce mot, vieille fille, implique quelque chose de dur et d'acariâtre qu'elle n'a pas. Riche et nullement désagréable, elle est arrivée àquarante ans sans s'être mariée; non qu'elle ait manqué de prétendants, — une fdle riche en trouve toujours, — mais parce qu'elle les a successivement écartés. Notez que ses prétentions sont loin de déceler une àme vulgaire : ayant de la fortune, elle a craint d'être épousée pour cette fortune; elle veut être aimée pour elle : quoi de j)lus légitime et de plus digue? — d L'ambilionde

Mlle Cormon prenait sa source dans les sentiments les plus délicats de la femme : elle comptait régaler son amant en lui démasquant mille vertus après le mariage, comme d'autres femmes dévoilent les mille imperfections qu'elles ont soigneusement voilées; mais elle fut mal comprise ; la noble fdle ne rencontra que des âmes vulgaires où régnait le calcul des intérêts positifs, et qui n'entendaient rien aux beaux calculs du sentiment, n

Ce n'est pas une àmc basse, et Balzac prend soin, dès l'abord, de la différencier de celles qui l'entourent, la mettant en opposition avec elles; mais voici que le ridicule va l'atteindre, et ce ridicule lui viendra précisément de ses rap[)orts avec son milieu. Le désir du mariage devient chez elle obsession et communique à ses démarches je ne sais quoi d'apprêté, de guindé qui en fait à certaines heures un personsonnage voisin du grotesque ; un détail de son être psychologique y contribue surtout : c'est le contraste qui caractérise d'ailleurs la plupart des filles mûres désireuses de l'amour et qui ne l'ont pas rencontré, entre leur ignorance des réalités de la vie et la liberté d'actions que semble leur octroyer ce simple fait d'avoir dépassé un certain âge. INIlle Cormon est libre de ses ai^tes, maîtresse de sa forlune; elle lient salon, et le salon le plus couru de la ville; elle y reçoit une nombreuse société dont le principal souci est de la tourner en ridicule, et malgré cela elK^offre le contraste diiue i-nioranee aussi comjilèle de l'amour qu'on |)eiit la rencontrer clie/, la plus naïve

des vierges de quinze ans, l'appelant néanmoins de toute la force de son âme, de tous les désirs de sens qui s'Ignorent, contraste piquant et fertile en surprises : — « Il n'y avait pas une seule personne dans tout Alençon qui attribuât à cette vertueuse fille un seul désir des licences amoureuses; elle aimait en Lloc sans rien imaginerde l'amour; c était une Agnès catholique incapal)le d'inventer une seule des ruses de l'Agnès de Molière... " — » Mlle Cormon avait beau prier Dieu de lui faire la grâce de lui envoyer un mari, afin qu'elle pût être chrétiennement heureuse, il était sans doute écrit qu'elle mourrait vierge et martyre, car il ne se présentait aucun homme qui eût tournure de mari. » — Balzac, dans cette œuvre, s'est plu à étudier, en y insistant longuement, les tortures sentimentales et physiques de l'être pour qui l'amour est un besoin impérieux du cœur aussi bien que des sens, et qui assiste avec douleur, à mesure que les années s'écoulent, à la diminution progressive des chances que ce besoin soit un jour satisfait. Sujet singulièrement poignant pour un observateur comme lui et qui ne peut manquer d'e.\citer la sympathie de ceux qui s'Intéressent au développement de la passion, partout où elle est sincère : — u Se moque qui voudra de la pauvre fille! Vous la trouverez sublime, âmes généreuses qui ne vous inquiétez jamais de la forme que prend le sentiment et l'admirez là où il est. 1)

Toute sa sympathie de créateur et d'observateur est dans ces mots. A ses yeux, toutes les démarches

irraisonnées auxquelles elle se livrera, toutes ses innocences et ses ijq;norances, qui paraissent si déplacées à son âge, auront une signification, parce qu'elles lui sembleront les éléments psychologiques indis- . pensables d'une existence manquée et par conséquent pitoyable. Que maintenant ces traits si intéressants pour le psychologue, si apitovants aux regards du moraliste, deviennent le plastron de toutes les attaques, de toutes les railleries de ceux qui vivent auprès d'elle, qu'ils plaisantent avec cruauté et les accidents physiologiques auxquels donne lieu ce célibat pour lequel elle n'est pas faite, et ces naïvetés qui éclatent en mots inoubliables, et ces démarches inconsidérées qui sont la conséquence d'une vie manquée, il n'y a là rien de bien surprenant, et c'est un thème d'une rare richesse, étrangement favorable à l'étude des petitesses de l'existence de province.

Que sa fortune devienne le j)oint de mire de toutes les ambitions, la cause de toutes les jalousies, qu'elle soit l'objet de toutes les rivalités, des luttes les plus ardentes comme les plus soigneusement dissimulées, la chose est encore fatale et cadre à merveille avec ce (pic nous connaissons des comj)élitions et des luttes de ce milieu. Deux iiitngauls se (bspulent cette fortune : 1 un, vieillard niiiié, noble de l'ancien temps, ayant conservé de la cour de IjouIs XVI les habitudes élégantes, les manières du grand seigneur, comptant parce mariage redorer son blason; Taiilre, une espèce de gentilliomine campagnard, à Tasjjccl plus viril, bourgeois et hobereau, au fond vil ambi-

tieux; le chevalier àa Valois et du Bousquier s'exècrent, car ils se savent rivaux et sentent que le succès de l'un sera la ruine de l'autre. Du Bousquier exerce sur Mlle Cormon ce genre spécial d'attraction que produisent sur les femmes ignorantes les hommes, entreprenants, qu'elles redoutent, mais vers lesquels elles se sentent invinciblement entraînées. Il y a là de mystérieuses attirances qui expliquent Ijien des svmpathies en apparences inexplicables : — " Elle avait tout ensemble comme un pressentiment qu'elle l'épouserait, et une terreur qui l'empêchait de souhaiter ce mariage. Son âme, stimulée par ces idées, se préoccupait de du Bousquier. Sans se l'avouer, elle était influencée par les forces herculéennes du républicain. " — Quant au chevalier de Valois, il eût satisfait en elle les visées aristocratiques, la manie de noblesse, plus vivace encore en province que partout ailleurs ; mais son âge lui fait écarter la pensée d'un mariage, et bien qu'ignorante des choses de l'amour, elle ne peut s'accoutumer à voir en lui un mari. Lui, de son côté, caresse avec amour la pensée d'une union qui satisferait son désir de richesse, comme ses fantaisies de libertin !

La hantise du mariage la poursuit avec une croissante obsession. Il faut lire toute la scène — car elle est à la fois tragique et comique; elle découvre avec une intense vérité la puissance des appels de la nature — dans laquelle Balzac la montre se raccrochant comme à un espoir su})rème à l'idée d'un mariage avec un vieux soldat qu'elle croitcélibataire

et qui vient s'installer à Alençon : tout à coup elle apprend qu'il est marié, et tombe foudroyée. Du Bousquier comprend alors que l'instant est venu de porter un coup décisif, et de s'offrir, alors que les dernières espérances de la pauvre fille ont disparu pour jamais : elle se laisse prendre à la plus grossière déclaration : — » Elle se souvenait d'avoir été dans les bras de du Bousquier, — au moment où elle s'était évanouie, — et ce hasard surtout lui paraissait un ordre du ciel. Elle avait été vue pour la première fois par un homme, sa ceinture brisée, son lacet rompu, ses trésors violemment lancés hors de leur écrin. — « C'est dommage, ajouta-t-il que cela ne m'ait pas donné le droit de vous garder pour toujours à moi. (Elle écouta d'un air ravi.) Evanouie là sur ce lit, entre nous vous étiez éblouissante ; je n'ai jamais vu de ma vie de plus belle personne, et j'ai vu beaucoup de femmes. "

La pauvre fille se laisse prendre ù ces paroles grossières : elle épouse du Bousquier, et le dernier paragraphe du roman en dit long sur les douleurs de la femme, pour (jui a compris celles de la vierge : — u Mme du Bousquier vit encore; n'est-ce pas duc qu'elle souffre toujours? En atteignant l'àgc de soixante ans, époque à laquelle les femmes se permettent des aveux, elle a dit en confidence à Mme du Coudrai, qu'elle ne su/>/)orlait pas l'idée de mourir fille. Il

]dée maîtresse et portée sociale du roman le.i Paysans: Son caractère eu quelque sorte prophétique. — Balzac pressent les .- revendications sociales.

L âme paysanne composée de quelques instincts rudimentaires .

— La vie morale n'y dépasse guère la limite de ces instincts.

— Cette conception se dégajje à merveille des types de Balzac : Fourchon, Tonsard.

Grossissement voulu jusqu'au tragique du type de Fourchon. — On sent trop Balzac derrière son personnage. — Le Germinal de M. E. Zola : Souvarine opposé à Fourchon.

Exclusivisme de l'instinct dans les rapports sexuels. Le paysan s'accouple comme l'animal. — Retour aux origines premières de l'homme.

Le Curé de village contraste avec les Paysans. — Influence toute puissante de l'éducation. — Noblesse et pureté du type du curé Bonnet. — Haute poésie de cette figure. — Il est une manifestation de l'idéal.

Influence bienfaisante de la nature sur certains esprits. — Bénassis. — Le sens de la solitude. — Grandeur morale de la vie solitaire.

L'épigraphe du roman les Paysans est ainsi conçu : — a Le l)ut de cette étude d'une effrayante vérité, tant que la société voudra faire de la })hiIanthropie un principe au lieu de la prendre j)Our un accident, est de mettre en relief les principales figures d'un peuple oublié par tant de plumes à la poursuite

de sujets nouveaux.. Cet oubli n'est peut-être que de la prudence, par un temps où le peuple hérite de tous les courtisans de la royauté. On a fait de la poésie avec les criminels, on s'est apitoyé sur les boureau.x, on a presque déifié le prolétaire. Des sectes se sont émues et crient par toutes leurs plumes : « Levezvous, travailleurs " , comme on a dit au tiers état : (i Lève-toi! » — Cette déclaration léfrèrement emphatique, ce cri d'alarme poussé par Balzac dans la dédicace de son étude sociale des Paysans en marque la portée et le but. Ici en effet, et au premier chef, il s'ayit d'une œuvre subordonnée ;\ une idée, d'un roman composé pour la démonstration d'une vérité sociale; comme toutes les conceptions de cet ordre, le roman des Paysans présente les qualités et les défauts inhérents aux (i;uvres à thèse. Des qualités d'abord, car l'idée maîtresse qui soutient l'écrivain dans l'exécution de pareilles (ouvres leur donne une unité et une portée j)eu communes ; elle devient comme un inrilanicnlinn pcrpéliicl, un appui pour hu, à travcr.s les diflicullcs (K' rcxéciition. Des défauts ensuite, et des déf;mls <|iii sont justoMient la contre-partie de ces qualités : le pbis saillant dv. tous, est la subordination t\c la vérité psychologupir, (le 1 cx.uIiIikIc (b'S délads iiuuaiix à la nécessité d'écrire conformément à colle idée domniatrice, <[Ui pèse de tout son poids sur Irriivre inéiue. Il ne s'a};il pins h'i simpleiuenl d ;iii;il\S( r drs caiaelères, d él imIm rdes seiilmuiils et ^\^•>^ iiislincls; d liiiil avant tout <|i;e la pcinliirc (jimmi en f:iil s accorde

avec le cadre où on Ta placée ; il faut que l'ien n'advienne qui aille contre la thèse soutenue ; et si par hasard un détail surgit, de nature à amoindrir l'effet attendu, le romancier doit ou l'atténuer, ou le faire disparaître. Le résultat est donc parfois une altération, une déformation nécessaire du type psychologique. Nous aurons à le montrer au cours de cette étude, et s'il faut reconnaître que la chose se présente rarement dans l'œuvre de Balzac, il convient de noter qu'elle est manifeste dans le roman dont nous allons étudier la portée sociale.

L'idée maîtresse qui a donné naissance à cette création se trouve déjà en germe dans la phrase citée plus haut; sa portée définitive et son hut serontmieux connus, si nous complétons la citation de Balzac : — Il On voit hien qu'aucun de ces Erostrates n'a eu le courage d'aller au fond des campagnes étudier la consp ration permanente de ceux que nous appelons encore les faibles contre ceux qui se croient les forts. . . Il s'agit seulement d'éclairer, non pas le législateur d'aujourd'hui, mais celui de demain. » — Ne revét-il point le caractère d'une inquiétante et sinistre prophétie, à la fin de ce siècle où les problèmes sociaux s'imposent à nos esprits troublés, ce cri d'alarme ])Ous8é par le grand romancier, voici bientôt cinquante années, car l'œuvre est de 1845, et n'est-ce j)oint le fait des esprits de haute envergure, comme était le sien, d'avoir pressenti, à l'époque où elle n'apparaissait encore (jue vaguement indiquée, l'importance de questions dont la solution menace d'être

un bouleversement complet de l'ancien état de choses? Changez le milieu, modifiez les personnages : aux paysans substituez le peuple des villes, aggloméré dans les grands centres, dans les usines et les manufactures; en place de l'aristocratie et des propriétaires terriens, qui de plus en plus deviennent rares, le morcellement des fonds s'accentuant de jour en jour, mettez la classe bourgeoise, contre laquelle sont accumulées aujourd'hui plus d'inimitiés et plus de haines qu'il n'en était accumulé il y a cent ans contre la noblesse ; opérez celte double substitution : vous n'aurez fait que modifier les acteurs; le problème demeurera toujours aussi insoluble, le danger aussi menaçant. Le drame enfin ne nous apparaît pas moins tragique, ni les préoccupations moins grosses de conséquences !

Mais ce n'est point là le but de notre étude. Nous n'avons pas à examiner la portée sociale de l'œuvre, ou du moins ce ne doit être qu'un souci secondaire. Il convenait de l'indiquer, puisque c'est de là que doivent découler nos observations critiques : conservons lui sa {)lace et son importance relative au point de vue littéraire. A ce point de vue, la question se résume en ceci : en dehors de toute thèse à démontrer, la peinture ((iie Halzac nous a laissée des paysans cstcllc conforme à la vérité psychologifjue, se j)résentct-clle à nos yeux comme un laMeaii correspondant à la réalité des choses? La réponse à celle (pieslion se trouve implicitement contenue dans le début de nos observations et dans la remar(|iie faite ([ut; le

roman avait été » composé pour la démonstration d'un danger social» . C'est assez faire pressentir qu'en mainte circonstance Balzac s'est écarté de la vérité psychologique : en ses grandes lignes du moins a-telle été respectée?

Dans l'examen et la comparaison entre ceux des différents groupes sociaux, l'espèce paysan nous apparaît avec des traits nettement tranchés qui la différencient de la manière la plus absolue des groupes voisins. Le point de départ et l'origine de sa nature se résolvent en un ensemble d'appélils vivaces, bien qu'à moitié inconscients, qui en font au premier chef un exemplaire accompli de la vie instinctive^ comme l'animal avec lequel il présente les })lus frappantes analogies. Radicalement différent à ce point de vue de V ouvrier, qui gagne à la fréquentation des milieux plus relevés, à la lecture des feuilles publiques et de certains livres, une culture, d'ordre inférieur sans doute , mais incontestable , le paysan demeure impuissant à s'élever comme l'ouvrier à la notion d'une idée. Toutes les manifestations de la vie sont subordonnées chez lui à un groupe d'instincts rudimentaires qui le poussent à l'accomplissemenl de certaines fonctions et de certains actes d'une immuable fixité. Ces instincts, il serait aisé de les énumérer; ils se résument à peu près ainsi : cupidité et avarice se manifestant par l'amour de la terre, qui est pour lui la seule richesse et à laquelle il tient par ses plus profondes racines, comme l'arbre de son champ dont il reproduit à peu de choses près l'exis-

tence végétative. Cette donnée là est fondamentale; quelles que soient les différences psychologiques que nous remarquerons dans la peinture des divers personnages du groupe, il y faudra toujours revenir comme au point de départ de tous leurs actes. Elle réagit avec une toute-puissante influence sur les manifestations de ce qu'on pourrait appeler leur vie morale, s'il s'agissait d'individus plus élevés dans l'ordre de l'intelligence : elle est en quelque sorte l'angle sous lequel ils voient toutes choses, et elle marque la limite de leurs perceptions.

Voilà ce que Balzac a merveilleusement compris a priori^ si l'on peut ainsi s'exprimer, c'est-à-dire en tant que conception générale de cette classe sociale, dans cette re})résentation synthétique du groupe qu'il voulait peindre, et dont il allait nous donner une analyse détaillée. Il marque lui-même, en résumant ces instincts, leur nature et leur portée, et tous ses efforts tendront, lorsqu'il s'agira pour lui de décrire les personnages individuels dont l'cnscmMe constitue l'espcce, à préciser et à accentuer ces iiistincls. — " Los paysans n'invoquent la morale, à propos d'une île leurs filles séduite, que si le séducteur est riche. . L'intérêt est devenu le seul mohile de IcMirs idées. Il ne s'agit jamais \n)\\v cnx de savoir si nnc action csl h'{;ale ou iniinoialc, mais si elle est prolilal)K' .. l'ar la nature de W'urs fondions sociale.'^, les p.ivsjins vivent d'une vie purement matérielle, «|iii .^c lapproche (le rêlal siiiivagc ;iii(|ii(l les invite leur union constante. Le travail, (|iiau(l il é<'rase le corps, ote à

la pensée son action purifiante, surtout chez des gens ignorants. » — H y a clans cette phrase Texphcation en même temps que l'excuse de cette infériorité morale, et l'on ne peut s'empêcher de mettre en regard l'éloquente et lamentable description de La Bruyère : — «On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides, et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible. Il ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine: en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines. Ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne point manquer de ce pain qu'ils ont semé. "

Si nous passons maintenant de la conception d'ensemble indiquée par Balzac à la mise en œuvre de cette conception, autrement dit à la peinture des personnages qu'il présente pour la justifier, c'est alors peut-être que nous aurons occasion déjuger que cette pcinturccst volontairement poussée au noir; non qu'ils soient le moins du monde faux ou exagérés, ce Fourchon type du paysan rusé et menteur, ce Tonsard, ivrogne, débauche et voleur; non qu'elles soient moins vraies la Tonsard, dans son immoralité bonne enfant, et les filles Tonsard, qui s'abandonnent librement et sans frein â leurs instincts, courant les bois avec les garçons du village et s'oubliant

avec eux sur le' revers des^ fossés. Tout cela est vrai d'une vérité nécessaire. Des êtres n'ayant d'autres données que celles de la vie instinctive, doivent s'y laisser glisser comme les animaux, dont ils sont à ce point de vue les frères à peine supérieurs : cela n'offre rien que de parfaitement normal, et seuls les aveugles ou les niais peuvent s'en montrer surpris ; car si la moralité ne commence pas avec l'aisance, ainsi que le prétend Balzac, elle nous apparaîtcomme le résultat de l'éducation, puisqu'elle est en dernière analyse la conséquence d'une convention sociale et qu'un effet ne peut exister indépendamment de sa cause. Fourchon, Tonsard, sa femme et ses filles sont donc vrais d'une saisissante vérité; mais ils ne peuvent pas représenter à eux seuls toute la classe des paysans; il en est d'autres, à l'état d'exception, je le veux bien, car a l'homme absolument probe et moral est dans la classe des paysans luie exce])tion » , et ce sont les autres que Balzac nous a laissés par trop ignorer!...

C'est qu'il ne faisait pas ici simplement une peinture — et voici que nous nous trouvons ramenés à nos observations du début. — Balzac prétendait indiquer un danger social : il voulait le préciser avec tout le luxe (1(! preuves que comportait un Ici Lui. C'est là l'impression dominante qu'on éprouve à la lecture de cette (jeuvre, admirable par endroits, d'une justesse d'observation souvent cruelle et |)rofonde, mais incomplète en certains points, imparfaite, non pas parce que les paysans ne sont pas tels (juil les a

représentés, mais parce qu'il y en a d'autres que ceux qu'il a dépeints, et qu'en ce sens sa peinture ressemble à une toile où les personnages du premier plan seraient seuls visibles, les autres restant dans une ombre presque entière. N'importe, les premiers sont esquisssés par un grand maître, et il convient qu'on s'y arrête.

L'affabulation du roman n'a généralement qu'unintérêt secondaire chez Balzac, comme chez tous les romanciers d'ordre supérieur, et les péripéties que traversent les personnages servent uniquement à nous expliquer leur àme et leurs instincts. Le sujet de l'œuvre est tout entier dans la lutte entre le général de Montcornet, grand propriétaire terrien, et les paysans de sa commune, qui lui portent cette haine et cette envie du misérable pour le riche. Il faut lire en son intégralité la scène où Fourchon, amené au château, expose en une langue tragi-comique, pliis tragique encore que comique, car ce sontles accents d'une manière de prophète, les revendications des paysans et fait le tableau de leurs misères : — " J'ai vu l'ancien temps et je vois le nouveau ; l'enseigne est changée, c'est vrai, mais le vin est toujours le même. Aiijord'hiti n'est que le cadet d'hier. Allez, mettez ça dans vout journiau! Est-ce que nous sommes affranchis? Nous appartenons au même village et le seigneur est toujours là : je l'appelle travail... lia houe, qui est toute notre chevance, n'a pas quitté nos mains. Que ce soit pour un seigneur ou pour l'impôt qui prend le plus clair de nout' avoir, faut

toujours dé}»en8er noiit' vie en sueurs... — Mais vous pouvez choisir un état, tenter ailleurs la fortune, dit Blondet. — Vous me parlez d'aller quérir la fortune?... Où donc irais-jc? Pour franchir mon département, il me faut un passeport qui coûte quarantesous. Via quarante ans que je n'ai pas pu voir une gueuse ed' pièce de quarante sous sonnant dans ma poche avec une voisine. Pour aller devant soi, faut autant d'écus que l'on trouve de villages, et il n'y a pas beaucoup de Fourchon qui aient de quoi visiter si.x villages... Ce que nous avons de mieux à faire est donc de rester dans nos communes, où nous sommes parqués comme des moutons par la force des choses, comme nous l'étions par les seigneurs. Et je me moque l)ien de ce qui m'y cloue. Cloué par la loi de la nécessité, cloué par la seigneurie, on est toujours condamné à perpétuité ù remuer la tarre. Là où nous sommes, nous la creusons la tarre^ nous la bêchons, nous la fumons, nous la travaillons pour vo^is mit' qu'êtes nés riches, comme nous sommes nés pauvres... La masse sera toujours la même : elle reste ce qu'elle est... vous voulez rester les maîtres, nous serons toujours ennemis, aujord'/nd comme il y a trente ans... Vous avez tout, nous n'avons rien, vous ne pouvez pas core prétendre à notre amitié... l'.h bien ! ça finira mal ; vous serez cause de quelque mauvais couj)... La malédiction des pauvres, monseigneur, ça pousse et ça devient plus grand que le pus grantl rd' vos ( hénes! I^t le chêne fournit la potence! Personne ici ne vous dit la varilc : la v'Ia la vari'té. J'ai-

tends tous les matins la mort ; je ne risque pas grand'chose à vous la donner par-dessus le marché, la varité. »

Assurément, voilà qui est admirable ! Cette profession de foi du vieux paysan est saisissante de vérité intense et forte, de bonhomie sincère et ironique ; il y a là un merveilleux tableau de la sourde colère du pauvre contre son éternel ennemi ; peut-être néanmoins y découvre-t-on trop nettement derrière le personnage le talent du romancier qui lui dicte de telles paroles ! Je ne pouvais m'empécher, tout en lisant cette œuvre, de songer à un autre livre, l'un des plus puissants qui aient été écrits en ces dernières années, et dont l'inspiration est identique, bien que le milieu et les personnages soient différents : je veux parler du Germinal de E. Zola. A quarante années de distance, ce sont les mêmes plaintes, les mêmes colères, les mêmes revendications de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent : seulement, les uns sont des ouvriers, les autres, des bourgeois. L'évolution s'est faite en un demi-siècle, transformant le milieu et les acteurs du drame. Dans Germinal comme dans les Paysans \\ y a un personnage qui dirige la lutte, fomente les haines et relève les courages affaiblis ; c'est un ancien ouvrier, mais un ouvrier relativement instruit, qui a lu et qui sait; son rôle est, à mon sens, mieux expliqué, et je ne crois ])as me tromper en disant que le Souvarine de M. Zola est plus dans la vérité psychologique que le père Fourchon de Balzac !

C'est dans les rapports sexuels que s'accentue le mieux la nature instinctive du paysan. Ils nous apparaissent chez lui, non plus même comme la grimace d'un sentiment, mais plutôt comme un retour à l'animalité d'origine et à la fonction première, c'està-dire à ce que notre éducation moderne, tout entière basée sur la conception catholique de l'amour, nous désigne comme le plus grossier et le plus haïssable des instincts. Quelque détachés que nous soyons des croyances positives, elle n'en survit pas moins au fond de nous-mêmes, cette manière d'envisagerle rapprochement des sexes et de n'y voir d'autre raison, d'autre excuse que la perpétuité de l'espèce, aux yeux de ceux qui sont restés fidèles à leur religion, ou bien la manifestation intérieure d'un sentiment qui atténue par son apparente idéalité ce que l'acte physique présente de trop brutal. C'est là le résultat indéniable de l'influence du christianisme sur notre concei)tion consciente ou inconsciente de la vie, par contraste avec celle des âges primitifs et du monde antique, qui lui était directement opposée. Nul de nous n'y échappe, car c'est un phénomène d'atavismedonl les plus raffinés sont victimes. Chez le paysan, l'amour se montre dans sa réalité brutale, tel qu'il est en dernière analyse, une soudaine poussée du désir, se résolvant en un spasme court et violent auquel succède l'indifférence. Il n'y faut ])oint chercher autre chose qui; la manifestation du plus impérieux des instincts. C'est précisément ces instincts que M. Zola a tracé, au travers de ses différentes œuvres.

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une peinture puissante et précise, grâce à laquelle certains de ces romans vivront, et voilà pourquoi aujourd'hui les amours sentimentales des paysans de George Sand nous semblent d'insipides fadaises d'opéra-comique.

Balzac, qui a tout compris dans les différentes classes sociales dont il s'est fait l'historien, Balzac avait bien senti que telle était l'essence même de l'amour chez le paysan. S'il ne l'a pas dépeint avec l'intensité que nous constatons chez M. Zola, c'est que d'abord son tempérament d'artiste ne l'y poussait pas aussi fatalement que l'auteur de Germinal. C'est qu'aussi ses efforts d'écrivain se sont portés ailleurs et n'ont été que momentanément concentrés sur ce point. J'ai dit que néanmoins sa conception de l'ame rurale avait été la vraie en ce qui touche l'amour. Il suffit, pour vérifier l'exactitude de cette assertion, d'examiner au cours du roman le personnage de Catherine Tonsard, de la suivre dans ses fantaisies amoureuses. Seulement Balzac ajoute à son impudeur une sorte de raffinement voisin de la férocité qui l'élève au-dessus des instincts vagues de sa classe et en fait un démon femelle acharnée à la ruine de ce qu'elle hait. — Suivez le dévcloppelîient de cette nature dans la scène où elle entre- ])rend de séduire, pour la livrer à la passion brutale de son frère, la douce et innocente Péchina, cette fille ardente mais pure, qui, tout inconsciemment, s'éveille au sentiment d'amour. Voyez avec quelle ruse et quelle adresse savante elle lui glisse dans

roreille les paroles qui la perdront, irritant en elle cette curiosité inhérente à la femme, et lui décrivant les plaisirs qui l'attendent à la foire de Soulanges. — Il On dit que c'est bien beau la foire à Soulanges, s'écria naïvement la Péchina. — Je vas te dire ce que c'est en deux mots, reprit Catherine. On y est reluquée quand on est belle. A quoi cela sert-il donc d'être jolie comme tu l'es, si ce n'est pour être admirée par les hommes? Ah! quand j'ai entendu dire pour la première fois : « Quel beau brin de fille ! » tout mon sang est devenu en feu. Viens-y donc écouter cette bénédiction de l'homme, elle ne te manquera pas ! s'écria Catherine... Oh! si tu savais ce que c'est que de régner sur un homme, d'être sa folie et de pouvoir lui dire : « Va là " , comme je le dis à Godain, et qu'il y va. . . » Fais cela » et il le fait ! . . . Et tu es tournée, vois-tu, ma petite, à démonter la tête à un bourgeois comme le fils à M. Lupin. » — C'est ainsi qu'elle attire la pauvre enfant sans défiance jusqu'à l'endroit où son frère est caché : alors ils joignent leurs efforts et la renversent à terre, Catherine la tenant immobile et la livrant à sa brutalité. Un hasard seul sauve la Péchina, le hasard d'une rencontre, et telle est la crainte que lui inspire Catherine (ju'elle n'ose pas la dénoncer.

De senildables scènes font comprendre ce qu'est la férocité de l'homme en proie à ses instincts ; elles prouveiil, mieux rpie toute démonstration scientifique, ses origines animales et les retours de sa nature vers le point d'où il est parti. La réalité de la vie nous

montre des scènes aussi atroces ; il appartient donc légitimement à l'historien des mœurs de nous en tracer l'image. On comprend également ce sauvage et profond égoïsme qui domine chez la plupart des paysans et dicte à Balzac cette description de leurs rapports entre eux : — » De l'autre côté du bassin de l'Avonne, les vieillards impotents tremblent de rester à la maison, car alors on ne leur donne plus à manger; aussi vont-ils aux champs tant que leurs jambes peuvent les porter; s'ils se couchent, ils savent très bien que c'est pour mourir, faute de nourriture. " — La peinture sera complète et définitive quand nous les aurons vus en groupe, s'excitant les uns les autres, poussant leurs cris de haine et de vengeance contre l'ennemi commun, proférant des menaces de mort et réclamant leur part, poussés par Fourchon, le paysan-prophète que nous avons déjà vu : — « Salut, cria le vieillard; vous êtes beaucoup de gredins ici. Salut, dit-il à sa petite-fille qu'il surprit embrassant Jionnebault; salut, Marie, pleine de vices; que Satan soit avec toi! Sois maudite entre toutes les^femmes. Salut, la compagnie, vous êtes pinces! vous pouvez dire adieu à vos gerbes. Il y a des nouvelles; je vous l'ai dit que le bourgeois vous materait; eh bien, il va vous fouetter avec la loi. — Il y aura du sang répandu, dit Nicolas d'un air sombré. Si vous voulez m'écouter, on descendra Michaud. Mais vous êtes des veules et des drogues. » — La lutte s'accentue et rien n'y fera, ni les procédés d'intimidation, ni la patience, ni la douceur. Le général de Montcornet et

sa femme essayent de faire le bien, de secourir les malades, de distribuer des aumônes. Ils n'arrivent qu'à irriter des jalousies et à accentuer les haines. Les vexations deviennent telles qu'ils en sont réduits à quitter le pays et à vendre leur domaine. Ils se retirent vaincus ! . . .

Et c'est là, je ne dis pas la preuve, — car le mot de preuve n'aurait ici aucun sens, — mais la reconnaissance, l'affirmation du sage relativement à l'inutilité de la philanthropie comme remède aux misères sociales. Tous ceux-là qui espèrent, par la charité, par les bons traitements, par la générosité, si large soit-elle, diminuer en quelque façon le divorce existant entre les classes riches et celles qui souffrent, faire cesser même un jour la sourde hostilité des unes à l'égard des autres, tous ceux-là se bercent d'une illusion consolante, mais fausse; si même ils agissent en vue de ce résultat, ajoutons qu'ils font un véritable marché de dupe. La philanthropie , fût-elle cent fois plus grande qu'elle n'est même aujourd'hui, ne saurait avoir d'influence sur les rapports des différentes classes; elle peut dans certains cas agir individuellement; elle n'agira jamais sur les groupes, et ceux qui la pratiquent avec celte arrière-jiensée se trompent étrangement. Car ce serait la solution toute trouvée de la question sociale, et s'il est un problème qui paraît insoluble, c'est, à n'en pas douter, ('clui-là, (\v. qui ne veut pas dire que dans ses applications il faille la rcslreiiidrc ; quand bicu même elle arriverait à produire des résultats encore moins

palpables que ceux qu'en attendent les plus clairvoyants d'entre nous, elle devrait être pratiquée ; disons mieux : elle devrait l'être d'autant plus qu'elle nous apparaîtrait en ce cas plus noble, étant plus désintéressée : la sympathie humaine d'ailleurs nous est une garantie de sa durée. Que ce soit du moins sans illusion sur ses conséquences possibles. Nous y gagnerons de n'avoir pas été dupes, ce qui est une supériorité intellectuelle, et d'avoir rempli un devoir sans en attendre de récompense, ce qui est la plus éminente des supériorités morales!

Dans le cours de cette étude nous avons parlé du Germinal de M. Emile Zola, et nous avons rapproché cette œuvre des Paysans de Balzac. Nous ne pouvons mieux faire en terminant que de les rapprocher encore, puisqu'elles résument, à cinquante années de distance, chacune suivant le tempérament propre à son auteur, la crise sociale sous les efforts de laquelle notre monde moderne risque de sombrer, le Germiïial de M. Zola avec une réalité autrement intense et menaçante. C'est là leur plus grand mérite à toutes deux, comme ce sera la plus incontestable gloire des écrivains qui les ont conçues !..

L'étude des Paysans nous a montré la vie de campagne en son instinctive et rudimcntaire brutalité. Il nous a été donné d'y suivre, dans le développement de leur nature, ces êtres primitifs, si proches de l'animalité par leurs aj)pétits et dont les manifestations extérieures nous semblent un perpétuel retour vers elle. C'est que, s'il n'est pas exact de dire

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avec Balzac que « la moralité commence avec l'aisance », — et par moralité entendons tout ce qui nous dégage du pur instinct pour nous élever au sentiment, — il est du moins certain qu'elle est une conséquence immédiate de l'éducation. Le fond naturel de l'homme est la méchanceté et la bassesse, et comme le disait un grand artiste : — « La connaissance du devoir ne s'acquiert que très lentement; ce n'est que par la douleur, le châtiment et par l'exercice progressif de la raison que l'homme diminue peu à peu sa méchanceté naturelle. » — Dans cette peinture, outrée par instants, mais significative et puissante, d'une vérité saisissante presque en tous ses détails, la vie de campagne nous est apparue comme une réalité laide et grossière, l)ien faite pour répugner aux instincts délicats de l'homme qui s'est moralisé par l'exercice progressif de la raison. Nous avons tenté de marquer pour quels motifs ce roman pouvait être taxé d'outrance. Nous avons avancé qu'au milieu de cette bassesse, de cette immoralité générale, certains êtres pouvaient exister donnant le plus complet démenti à ce principe posé. Balzac ne l'ignorait pas, et il semble qu'il ait écrit ses autres scènes de la vie de campagne pour créer un vivant contraste avec cette première œuvre,

Prenons le Ctiré de viUaqe. Imagine/ un être naturellenjcnt noble, doué d'une àme élevée, ayant grandi dans une atmosphère d'honneur et de devoir, li;il)itué dès sa jeunesse à la scrnpub'use observance des obligations morales. Tne éducation rcligicMise

solide et les tendances mêmes de son esprit l'ont conduit à envisager comme seul important le service de Dieu : d'autre part, l'absence entière d'ambition et cette haute sagesse qui mène les êtres supérieurs au détachement des honneurs humains ont borné ses aspirations à la desservance d'une petite cure de village. N'oubliez pas que vous avez affaire non seulement à une supériorité morale de premier ordre, mais encore à une incontestable supériorité intellectuelle. Il ne s'agit plus du simple curé de village observant honnêtement, mais étroitement, les devoirs de son ministère, d'un esprit à peine supérieur à celui des pauvres gens dont il a la direction morale. Tel est le curé de village de Balzac; vous voyez quelle noblesse touchante et haute communiqueront à cette physionomie déjà si pure la vie de campagne et le développement de son existence dans un pareil milieu. L'humilité de ses fonctions, au lieu d'être une déchéance, devient au contraire une perpétuelle auréole qui illumine cette figure déjà radieuse. Il apparaît, dès l'abord, tel qu'un sage, entièrement détaché des préoccupations terrestres, ayant acquis dans l'exercice de la méditation et du perpétuel retour sur lui-même cette haute insouciance des agitations stériles, et terminant dans l'accomplissement de devoirs saintement remplis une existence qui demeurerait toute contemplative, si la perfection de ses qualités morales ne le poussait à faire le bien autour do lui.

Dans une telle peinture, la vie de campagne, loin

d'être, comme dans l'œuvre des Paysans^ un élément de vulgarité, sera la raison de cette sagesse etde cette pureté; elle nous semble le décor nécessaire d'une telle vie; elle nous représente l'atmosphère purifiante au milieu de laquelle une âme si haute peut atteindre à la perfection de développement moral dont le curé Bonnet donne le magnifique exemple. Il n'est pas jusqu'à l'humilité de ses moyens d'existence, jusqu'à la médiocrité de son intérieur, jusqu'à la pauvreté de son église qui ne soit le complément nécessaire, l'explication de sa conduite, comme nous avons accoutumé de lire en la biographie des plus éminents esprits ce détachement du confort et des jouissances matérielles si chères aux autres hommes. L'àme, tout entière absorbée par des préoccupations plus nobles, ne se soucie aucunement de ces choses, et leur absence contribue à expliquer de telles existences. Non seulement elle contribue à les expliquer, mais elle en fait la » poésie » , de même qu'une simple église de village peut à certaines heures du jour et dans de certaines dispositions d àme nous communiquer une impression plus religieuse que la plus splfudule calhédrale. — " Malgré tant de pauvreté, cette église ne manquait })as dos douces harmonies qui plaisent aux belles âmes et que les couleurs mettent si bien en relief... A l'aspect de cette chélive maison de Dieu, si le premier sentiment était la surprise, il était suivi (111110 ii(hnii;ili()u uu-lée de pitié. N'oxpriiiuiit-olle pas la misère (bi pays? Ne s'accordait-elle pas avec la simplicité naive du près-

bytèrc? Elle était d'ailleurs pi'opre et bien tenue. On y respirait comme un parfum de vertus champêtres, rien n'y trahissait l'abandon. Quoique rustique et simple, elle était habitée par la prière, elle avait une âme : on la sentait, sans s'expliquer comment! »

Cette âme de la petite église de village, c'est l'âme même du curé Bonnet, une âme d'un ordre rare et d'une singulière pureté, faite pour inspirer l'admiration et pour attirer les réciproques confidences. Toute sa conduite s'explique par des mobiles intérieurs de la plus haute noblesse. A l'abbé Gabriel, type du prêtre mondain, qui est entré dans les Ordres pour a faire une belle carrière » , et qui lui demande avec étonnement pour quelles raisons il a embrassé l'état ecclésiastique, l'abbé Bonnet répond simplement : — "Je n'ai point vu d'état dans la prêtrise. Je ne comprends pas qu'on devienne prêtre pour des raisons autres que les indéfinissables puissances de la vocation, n

Tel est le type du j)rêtre accompli, si nol)le et si rare, comme toute chose belle en ce monde, figure à jamais respectable et digne de notre admiration, quelles que soient les croyances de celui qui l'approche, car il offre l'exemple de ce qui se rencontre ici-])as de plus ])ré('ieux et de plus pur ; le dévouement à un idéal supraterrestre ! Frère du savant convaincu et de l'artiste passionné, il mérite un respect non moindre que ceux-ci, parce qu'il poursuit comme eux un but supérieur et (jue son âme nous parait d'une essence aussi rare que la leur. De même

que le savant et l'artiste apportent à l'humanité souffrante le fruit de leurs découvertes et le baume consolant de la beauté, le curé Bonnet communique à ceux qui l'entourent le réconfort de ses pieux enseignements ; pour les humbles, il est le pasteur respecté dont la parole est écoutée comme un oracle : à ceux que l'existence passionnée a jetés hors des voies droites de la vertu, que les exigences d'une nature extrême a poussés vers des actes que le monde réprouve, il donne la consolation suprême. A une madame Graslin, torturée par le remords, il apporterait le calme, si le calme pouvait exister pour une telle àme. [Il prononce du moins les seules paroles qui puissent convenir à sa situation morale et dévoile en les prononçant la supériorité de son esprit : — «Vous n'êtes pas juge dans votre propre cause; vous relevez de Dieu, dit le prêtre; vous n'avez le droit ni de vous condamner ni de vous al)Soudre. Dieu, ma fdle, est un grand reviseur de procès. — Ah! Ht-elle. — // voit l'origine des choses, là où nous n'avons vu que les choses elles-mêmes. » — Le curé Bonnet est une des plus hautes figures de Balzac, une dos plus sereines et des [)Ius imposantes parmi les agitations et les troubles de la comédie humaine... j

La campagne est un milieu exceptionnellement favorable au développement des natures riches non pas seulement par le c(rur, mais aussi par l'intelligcncc. Edgar Poe écrivait (jnau nouiluc des conditions indispensables, selon lui, pour faire une existence heureuse, il fallait compter la vie en plein air :

— Il Les idées de mon ami, dit-il dans le domaine d'Arnheim, peuvent être résumées en quelques mots. Il n'admettait que quatre principes, ou plus strictement quatre conditions élémentaires de félicité. Celle qu'il considérait comme la principale était — chose étrange à dire — la simple condition purement physique du libre exercice en plein air. La santé, disaitil, qu'on peut obtenir par d'autres moyens est à peine digne de nom. » — Edgar Poë semble se placer ici au point de vue exclusivement physique ; mais les conditions physiologiques du développement ne réagissent-elles pas, et puissamment, sur les conditions morales? Après un mûr et rigoureux examen des faits, ne sommes-nous pas amenés à confondre les deux et à les envisager dans un rapport de cause à effet? La première condition pour que la vie de campagne puisse jn-oduire les conséquences que nous marquons, est que l'individu qui s'y trouve soumis soit déjà moralement ou intellectuellement riche, c'est-à-dire qu'il ait des facultés assez hautes pour supporter la solitude. C'est ici le lieu de rappeler la magnifique page de Schopcnhauer sur la solitude, conséquence de la supériorité : — " Toute société exige nécessairement un accommodement réciproque, un tempérament : aussi, plus elle est nombreuse, plus elle devient fade. On ne peut être vraiment soi qu'aussi longtemps qu'on est seul. Qui n'aime donc pas la solitude, n'aime pas la liberté, caron n'est libre qu'étant seul. Toute société a pour compagne inséparable la contrainte et réclame des sacrifices qui

coûtent d'autant plus cher que l'individualité est plus marquante. Par conséquent chacun fuira, supportera ou chérira la solitude en proportion exacte de la valeur de son propre moi. C'est là que le mesquin sent toute sa mesquinerie, et le grand esprit toute sa grandeur : bref chacun s'y pèse à sa vraie valeur. » — La seconde condition, qui n'est que le corollaire de la première, c'est qu'une activité quelconque vienne remplir cette solitude et la meubler en quelque sorte, car — et c'est encore Schopenhauer qui l'affirme après Aristote, — « la vie est dans l'activité. Plus cette activité sera d'ordre nol)le, plus hautes seront les facultés qu'elle mettra enjeu, plus la nature intime de l'être soumis à ce régime se développera noblement, et tendra vers des fins supérieures. "

Cette idée de la bienfaisante action d'une vie soli- . taire dut hanter Balzac, et ce fut pour lui donner un corps qu'il créa ces deux types si rares et si nobles : l'abbé Bonnet et le médecin Bénassis. Dans la retraite où ils vivent, ils tendent tous deux vers le développement le plus complet de leur être intérieur, et tous deux y tendent pour des causes différentes : le premier, en vertu de sa nature intime et parce que la simplicité de ses goûts, jointe ù l'absolue conviction de la foi, lui marque sa vocation, ainsi ([u'il le dit luimême. Le second se consacre à une existence de (b''VOUCmenl pour onldicr une vie aiiléricure troublée par des [)assions multiples, et s'il nous semble aussi nol)le que l'aldté Boimel daii.s l'exercice de ses bleuis

faisantes fonctions, peut-être les événements de son passé le diminuent-ils à nos yeux! Il n'arrive en effet à la noblesse morale qu'assez tardivement, après de cruelles expériences : le récit de ses années de jeunesse, la confession qu'il fait à son ami Genestas expliquent entièrement sa conduite : — « Je cherchais alors à me faire une vie autre que celle dont les peines m'avaient lassé. Il me vint au cœur une de ces pensées que Dieu nous envoie pour nous faire accepter nos malheurs. Je résolus d'élever ce pays comme un précepteur élève un enfant. Ne me sachez pas gré de ma bienfaisance : j'y étais intéressé par le besoin de distraction que j'éprouvais. »

Il s'explique lui-même par ces paroles. Ce besoin d'activité qui est au fond de tout être va chercher à se satisfaire dans la bienfaisance et la charité : il entreprendra d'améliorer le sort de ceux qui l'entourent, de les intéresser au travail, de développer en eux l'instruction et de les moraliser par le bien-être : — "Je ne me suis abandonné à aucune illusion ni sur le caractère des gens de la campagne, ni sur les obstacles que l'on rencontre en essayant d'améliorer les hommes et les choses. Je n'ai point fait des idylles sur mes gens ; je les ai acceptés parce qu'ils sont de pauvres paysans, ni entièrement bons, ni entièrement méchants, auxquels un travail constant ne permet point de se livrer au sentiment, mais qui parfois peuvent sentir vivement. Enfin j'ai surtout compris que je n'agirais sur eux que par des calculs d'intérêts et de bien-être immédiat. »

C'est là de bonne psychologie en matière d'éducation. Bénassis disserte beaucoup dans le cours de cet ouvrage; il est quelquefois fatigant par sa manière de philosopher : on sent trop souvent Balzac derrière les idées qu'il exprime. Ses narrations sont d'une longueur exagérée et ses vues sur la société à maintes reprises fastidieuses. — On n'en goûte que mieux par contraste les pages où ilagit, tout le chapitre par exemple dans lequel Balzac le montre parcourant, avec Genestas, la campagne où se trouvent disséminées les maisons des paysans de sa commune. Il apparaît là dans toute la noblesse de sa nature, faisant le bien simplement et grandement, consacrant son temps, son intelligence et son activité avec ce désintéressement des âmes dont le sacrifice fait la grandeur!

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