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mariage qui ne peut lui sembler qu'un jouj;, le plus insupportable de tous, puisqu'il implique l'abdicalion de la volonté et de l'énergie féminine. La virilisation chez elle est même physique ; Balzac la présente comme une beauté presque masculine : — Il Elle a ce teint olivâtre au jour, et blanc au.K lumières, qui distingue les belles Italiennes : vous diriez de l'ivoire animé. Ce visage plus long qu'ovale ressemble à celui de quelque belle Isis de bas-reliefs éginétiques... Le front est plein, large, renflé au. v tempes, illuminé par des méplats où s'arrête la lumière, coupé comme celui de la Diane chasseresse, un front puissant et volontaire, silencieux et calme. La chute des reins est magnifique et rappelle plus le Bachus que la Vénus Gallipyge... Là se voit la nuance qui sépare de leur sexe presque toutes les femmes célèbres; elles ont là comme une vague similitude avec l'homme ; elles n'ont ni la souplesse ni l'abandon des femmes que la nature a destinées à la maternité. "
Si nous nous arrêtions ici, la virilisation du personnage, tant au physique qu'au moral, serait com- |)lètc et exclusive de toute féminéité. Mais Balzac n'a j)as voulu (ju'il vn fût ainsi. Quelque virile (ju'apparaisse Camille Maupin par l'intelligence et l'éducation, la nature ne l'a pas moins cvéce femme par le sentiment : c'est du contraste de ce sentiment ( t de (îcttc intelligence que naîtra le drame intime (pii est la raison d'exister du personnage. Car, en dernière analyse, c'est bien une femme, et une femme
LES AUllSlES. 227
malheureuse, celte Camille Maupin. Si nous l'avons rangée parmi les artistes, c'est que sa valeur intellectuelle et la haute porté de son esprit permettaient difficilement de l'assimiler aux autres. Par la puissance du sentiment, qui devient un motif de cruelles tortures, elle mériterait une place entre Mme de Mortsauf et Mme Graslin.
Quelles différences pourtant dans l'origine et la manifestation première du besoin d'aimer entre Camille Maupin et celles-ci! Tandis que, chez les héroïnes du Lys et du Curé de village, la vie sentimentale a coexisté avec les premiers phénomènes de l'existence consciente, tandis qu'elle en a été la manifestation originale et unique , chez Camille Maupin — et c'est là le propre des natures intellectuelles — la prépondérance de l'esprit et la faculté d'observation ont étouffé le reste. Dès qu'elle a commencé à vivre, elle s'est regardée vivre, elle en a oublié de sentir. Contresens manifeste pour uneàme de femme, mais contresens nécessaire, parce qu'il est la marque distinclive de cette créature d exception! Aussi par quelle cruelle revanche la nature <pii a toujours raison devait-elle reprendre ses droits! c'est-là, à notre sens, la vue la plus originale de l'ceu- \ rc, la plus vivîuite assuréincul, cl hi nuciix comprise (■»)mnie psychologie. iJalzac résume les causes de la (lise et la fait pressentir en des pages (pii méritent le premier rang dans ses créations, l'dle aime d'abord n\\ homnu; snnph'imMil beau ; la supériorilé de son esprit l'en (léfMjul»' vile, (•( (.Ile s'épic.'iid d un artiste
qui complète son éducation, l'emmène avec lui, puis l'abandonne : là est l'origine de son talent et de sa puissance d'écrivain; elle raconte sa passion et compose un chef-d'œuvre : — a Elle était dans les plus violentes convulsions qui puisse agiter une ame aussi forte que la sienne, en se trouvant la dupe de son esprit, en voyant la vie éclairée trop tard par le soleil de l'amour, brillant comme il brille dans les cœurs à vingt ans. »
Alors prend place dans son existence l'amour de Calyste de Guénic, tendre et timide, ardent et généreux, sorte de Chérubin, mais plus noble que Chérubin, qui s'attache à elle passionnément et donnerait sa vie pour un instant d'amour. Ah ! si, répondant naïvement à cette naïve tendresse, repoussant loin d'elle toutes les raisons que lui suggère son esprit d'analyse, elle s'était abandonnée, si, entr'ouvrant les bras pour l'y recevoir, elle s'était donné simplement la peine de vivre et de goûter la vie, nul doute qu'en des instants de délices suprêmes elle eût connu de l'amour ce qu'il a de plus tendre et de plus innocent. Mais ici encore, son cœur est victime de son esprit : elle raisonne et réfléchit, alors qu'il lui suffirait de sentir : — » Je vous ai repoussé par cgoïsme, lui dit-elle; tôt ou tard, l'âge nous eût séparés. " — Avec lui elle joue comme autrefois la comtesse jouait avec Chérubin. — » Une pureté comme la vôtre est si rare. 11 me semble que pour caresser le duvet satiné de vos joues, il faut la main d'une i^ve sortie des mains de Dieu. » — Mais la comtesse était })bis
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osée qu'elle; elle était plus femme, n'étant que femme; peut-être aussi Chérubin était-il plus hardi?
De tels jeux néanmoins ne se continuent pas sans danger. Le cœur s'est illusionné un instant : il a cru qu'il s'agissait de protection et de maternité, alors que c'était bien d'amour; il s'est dérobé à la réalité, et quand il veut désespérément s'y rattacher, voici qu'il est trop tard et cjue l'image d'une rivale plus habile s'interpose entre lui et l'être aimé. N'est-ce pas là l'histoire de bien des femmes qui, n'ayant pas aimé lorsqu'elles étaient jeunes, puis ayant rencontré aux approches de la quarantaine une ame vierge s'offrant naïvement à elles, ont tremblé de la prendre et regretteront éternellement un bonheur qui, dans la vie, ne s'offre pas deux fois! Avec sa brutale et incisive franchise, Claude Vignon retourne le poignard dans la plaie de Camille : — « Quand hier je vous ai fait l'éloge des femmes de votre âge, en vous expliijuant pourcjuoi Calyste vous aimait, croyez-vous quej aie pris pour moi vos regards ravis, brillants, enchantés? N'avais-je pas déjà lu dans votre àme? Les yeux étaient bien tournés sur moi, mais le C(eur battait pour Calyste. Vous n'avezjamais été année, ma (janvrc .Maiipiii, et vous ne le serez jamais après vous être refusé le beau fruit que le hasard vous a offert aux portes de l'enfer des femmes et (jui tournent sur leurs gonds poussées par le chiffre 50! »
l'.Ibî joue un rôle sublime, presque im[)ossible, et <|ui (lé[)asse l;i portée de ce (|ue con(;oit le dévoue-
230 CHAPITRE Vil.
ment féminin. N'ayant pas su être l'amante, ne pouvant plus l'être maintenant, elle entreprend de rester la mère que, dans ses illusions d'autrefois, elle s'imaginait être uniquement. Calyste aime Bcatri.x de Rochide, et n'a plus qu'un désir : être aimé d'elle. Mais Béatri.x, en coquette accomplie, ne voit dans la passion du jeune homme qu'une occasion de faire souffrir un nouvel amant et de le désespérer en irritant ses désirs. Camille Maupin se sacrifie à cet amour : elle consedle Calyste et lui montre comment il poura parvenir à ses fins. Quelque opinion que l'on puisse avoir, au point de vue de la vérité psychologique, d'un pareil dénouement — et j'avoue pour ma part qu'il me semhle être la partie contestahle de l'œuvre — il faut y voir encore une affirmation nouvelle de la virilisation du personnage de Camille. Une telle conduite n'est point le fait d'une femme : elle est trop nohle et trop peu personnelle ! . . .
Dans mainte œuvre de Balzac, au travers de ses nombreuses et complexes créations, le portrait du " poète » se trouve esquissé; en inscrivant ici ce mot Il poète 1) , nous entendons l'employer non dans son sens étroit, mais dans sa plus large acception, dans son acception étymologique, comme synonyme de créateur, en quelque ordre que ce soit. Précisons davantage encore, et disons que Balzac désigne ainsi tout être né avec des facultés {)eu communes, en disproportion avec son milieu, en lutte par conséquent avec lui, et ne devant attribuer ses souffrances à d'autre cause «pi'à ces facultés mêmes. Au cours de
cette étude, nous avons vu l'artiste que la faiblesse de sa volonté empêche d'atteindre au but que semblaient présager ses brillantes facultés, Lucien de riubempré et W^encelas Steinbock; nous avons vu celui qui, joignant à la supériorité intellectuelle une valeur morale encore plus rare, présente l'exemplaire achevé d'un grand esprit : Joseph Bridau, et mieux encore Daniel d'Arthez. Qu'ils réussissent ou succombent dans leur destinée, un point leur est commun à tous; [)Our cxprnner mon idée, il me suffira de dire, employant l'expression de Stendhal, qu'ils sont différents (\u milieu dans lequel ils se produisent; leurs aspirations sont en j)crpétuel désaccord avec ce milieu, et c'est là un germe de douleur (pi'aucune puissance humaine ne saurait étouffer, puisqu'il faudrait pour cela, ou modifier leur es[)ril, ou refaire le milieu social dans lequel ils sont appelés à vivre !
Toutes les é[)0(pies ont connu ce divorce , et si 1 on peut dire «pie les littératures de tous les âges s'en sont préoccupées, il n'est pas moins juste d'ajouter que les écrivains modernes se sont comj)lu à renchérir sur leurs devanciers. Depuis Chateaubriand jusqu'à Ijaiidelaire, pour ne ciler (pu- des artistes de ce siècle, en passant par Shelley, Alfred (h; Vigny et l"'dgar l*oë, ce thème a été repris et dévelopjjé avec une éloquence plus ou moins grande. Nul mieux que ce dernier n'a précisé la ( anse de cettt' disproporlioii, <'t c'est à lui (pi'il faut revt'uir (piand on en veut counaitre les origines et préciser la portée : — a Un ar-
liste, a-t-il écrit, n'est un artiste que grâce à son sens exquis du Beau, sens qui lui procure des jouissances enivrantes, mais qui, en même temps, implique un sens également exquis de toute difformité et de toute disproportion. Ainsi un tort, une injustices faite à un poète qui est vraiment un poète, l'exaspère à un degré qui apparaît à un jugement ordinaire en complète disproportion avec l'injustice commise. Les poètes voient l'injustice, jamais où elle n'existe pas, mais là où des yeux non poétiques n'en voient pas du tout. 1)
Balzac n'a certes pas connu cette délicate analyse du célèbre conteur américain ; mais il ne parait pas téméraire d'affirmer que, s'il l'avait connue, il se la fût appropriée sans hésitation, comme exprimant une de ses plus intimes convictions. La précision de formule, la brève concision d'Edgar Poë ne pouvait être le fait de ce cerveau, puissant, mais lourd, ayant l)esoin, pour se produire, de vastes étendues; il devait néanmoins arriver aux mêmes affirmations dans l'analyse des personnages de roman auquel nous faisons allusion; il devait y aboutir plus impérieusement encore, lorsque, dans une œuvre de longue baleine, uniquement consacrée à la mise en oeuvre de cette idée, il allait pouvoir la prendre et la dévelojij)er : j'ai nommé » Louis Lambert » .
Cette création, long martyrologe du » poète » , est en même temps une <inl< biographie. Mais à ce! égard, il convient de s'expii(juer et de ne pas donner à ce mot plus de portée qu'il n'en doit avoir. C'est
une autobiographie avec dédoublement de personnalité. En effet, si la plupart des traits moraux prétés à Louis Lambert peuvent être revendiqués par le biographe comme appartenant en propre à Balzac, il faut avouer qu'à plus d'un point de vue Louis Lambert diffère du Balzac que nous connaissons, que ses œuvres nous ont fait connaître. Chose curieuse, ces parties complémentaires de son esprit se retrouvent très nettement dans l'esquisse du poète dont il fait le (i famulus " , Valter ego de Louis; c'est là ce qui justifie notre expression : dédoiiblenienl de personnalité. De l'homme extraordinaire, de l'être marqué par le sort pour une destinée anormale, Louis Lambert présente l'enfance solitaire et rêveuse, ennemie des jeux habituels à son âge, subissant la fatigue d'un développement cérébral exce[)tionnel, car il manifeste dès ses premières années une précocité intellectuelle et des facultés d'assimilation peu communes. Comme son père, ou si vous aimez mieux son frère spirituel Balzac, Louis Lambert a une intelligence de philosophe et de poète; du philosophe il a l'intense curiosité, le souci des causes elle don d'associer les idées; du poète, l'ardente et suave imagination. Ses facultés iuiaginatives nous semblent même les dignes rivales de celles que nous admirons le plus dans l'histoire littéraire, ctsesconfidences nous rappellent les confidences analogues d'écrivains illustres : — » Quand je le veux. . . je tire un vode sur mes yeux... Soudain je rentre eu luoi-niême et j'y trouve luie ehauibre noire où les aciidciils (|;j la iiahirc vieunt iil se reproduire sous
■23i CHAPITRE VII.
une forme plus pure que la forme sous laquelle ils sont d'abord apparus à mes sens extérieurs. » — ^e reconnaissez-vous pas dans une telle déclaration ce don de résurrection et d'obsession des images, cette forme particulière de vision psychologique qui constituait la qualité maîtresse d'un Flaubert et sur l'intensité de laquelle certaines confidences par lui faites, lorsqu'il écrivit l'empoisonnement d'Emma Bovary, ne peuvent laisser de doute : — » En lisant le récit de la bataille d'Austerlitz, j'en ai vu tous les incidents, les volées de canon ; les cris des combattants retentissaient à mes oreilles et m'agitaient les entrailles : je sentais la poudre, j'entendais le bruit des chevaux et la voix des hommes... ce spectacle me semblait effrayant comme un passage de l'Apocalypse. " — Dans les « Confessions du mangeur d'opium 1) de l'essayiste de Quinccy, vous trouverez une déclaration exactement pareille, ainsi qu'en maint passage des œuvres d'Edgar Poë, avec cette différence toutefois que ces derniers n'atteignaient à cette prodigieuse obsession qu'à l'aide d'excitants artificiels, tandis que Louis Lambert — ici lisons Balzac — y arrivait ualurellcment et par le jeu normal de ses facultés. Joignez à ce trait psychologique l'amour du merveilleux, du surnaturel, « ce goût pour les choses du ciel", comme dit éloquemment Balzac, et vous posséderez les Irails les plus saillants de son esprit!
Que pouvait devenir une organisation de celte naliire dans l'épaisse et lourde atmosphère des collèges?
LES ART1STF:S. 235
OiTy pouvait-elle faire, sinon s'étioler et souffrir? Tous ceux qui ont le sens de ce qu'on a si justement nommé Farislocratic intellectuelle, et qui, arrivés à 1 à{TC d'homme, après avoir mûri leur esprit sous l'influence d'une culture personnelle, se reportent vers ces années de jeunesse que le vuljjalre appelle les plus heureuses de la vie, tous ceux-là se rappellent avec tristesse, sinon avec dégoût, cette promiscuité, cet enseignement égalitaire qui ne tient compte ni des tendances ni des aptitudes individuelles, cette grossière férule de maîtres aveugles, accomplissant leur hesogne d'éducateurs comme une tache de mau(euvrcs. Tout ce qu'il y a dans l'enfant de délicat et de pur s'en trouve froissé; tout ce qui peut être la personnalité et la spontanéité (Vun esprit s'ouvrant à la vie en est atteint. Dans ce milieu, un maître par hasard se révèle-t-ihuoins pédant, moins inintelligent que les autres, son influence est étouffée; elle demeure sans effet, parce qu'elle est tro}) exceptionnelle.
Si des natures simplement distinguées ou plus délicates que la masse ont souffert cruellement de cette éducation artificielle, quelles intolérahles hlessures s'imaginc-t-on qu'ait pu endurer un es[)rit comme celui de f.ouis r^ambert! Tcjute la première pailie de l'ouvre est une peinture de la vie de collège avec ses misères et ses lâchetés, comme il n'en existe, (puî je sache, auciuie autre plus exacte. La vile cruauté de l'enfatit , la lounhî iiiiutelligence des maîtres, euMii et suiloul I is((lfincnl Iiorrildc du poète, toul
cela est peint avec une vigueur et un relief qui nous prouvent à quel point l'illustre romancier avait luimême l'expérience de cette vie, combien il en avait souffert, et avec quelle rancoeur ses souvenirs le reportaient à cette période de son existence.
Les renseignements ( l) que nous possédons sur cette existence d'enfantcprrespondentaux traits les plus saisissants sur lesquels Balzac insiste dans l'analyse du caractère de Louis Lambert; ils peuvent se résumer par le mot que nous inscrivions au début •.différence. Différence entre Louis Lambert et les maîtres qui l'oppriment : — a Notre indépendance, nos occupations illicites, notre fainéantise apparente, nousyalurent la réputation incontestée d'être des enfants lâches et incorrigibles. Nos maîtres nous méprisèrent. » — Différence avec les camarades qui deviennent des instruments d'op})rcssion. u L'instinct
(1) iNous avons sur toute cette période, et pour conlirincr l'Iivpothèse cC autobioçjraphie qui parait si vraisemblable, des renseignements intéressants, recueillis par M. de Lovenjoul auprès, du directeur du collège où tîalzac fut élevé. Aux questions posées par lui sur les aptitudes de Balzac, il fut ainsi répondu : ^ — « Fendant les deux premières années, on ne pouvait rien tirer de lui, ni leçons ni devoirs : répugnance invincible à s'occuper d'aucun travail commandé. H a passé la plus grande partie de ce temps en pénitence, soit dans sa cellule, soit dans un bûcher où ' il futcnfermé une semaine entière. On le regardait comme l'invaiiteur,'dù nibips.pour le collège de Vendôme, de la plume à trois^ becs,, avec laquelle il avait coutume de faire ses pensums... Il lui vint ensuite la pensée de devancer les occupations des classes de graunnàirèV pàp-des compositions anticipées, tulles qu'il en voyait faire ou en entendait lire aux séances publiques par les seconds et les rhétoricicns. Aussi dès la (jualrième sa réputation d'auteur était faite ; son pupitre était encombré de paperasses. «
si pénétrant, ramour-propre si délicat des écoliers leur fit pressentir en nous des esprits situés plus haut ou plus bas que n'étaient les leurs. De là, chez les uns, haine de notre muette aristocratie; chez les autres, mépris de notre inutilité. "
Au milieu de ces souffrances et comme première compensation, nous découvrons ce sentiment de supériorité fait de la conscience d'une réelle valeur, sentiment quia suffi pour soutenir bien des âmes nobles, l'ùût-il suffi pour soutenir Louis Lambert, parmi les crises de ces années d'enfance, et pour le réconforter dans l'abandon moral où il vivait ? Cela n'est guère probable, et s'il fût alors demeuré seul et sans appui, le suicide eût été sans doute l'aboutissement logique de sa destinée. De semblables natures ne vivent pas uniquement j)ar l'intelligence. Si hautes et si puissantes que soient leurs facultés spirituelles, il faut à ces âmes d'élite un objet digne de leur affection. Lambert est un philosophe, mais il est aussi, ne l'oublions pas, un poète doublé d'un artiste; à ce titre, et tel que IJalzac nous le dépeint, il ne peut se passer damier; il ne peut se passer d'une àme véritablement sœur et qui vibre à l'unisson de la sienne. Dans son isolement, il la rencontra, cette âme, et entre eux il se fit des échanges intellectuels tels que l'histoire littéraire nous en offre de rares et magnifiques exeni[)les. Entre eux s'opéra cette communion spirituelle qui compte parmi les biens les plus précieux d'ici-bas, parmi les plus nobles aussi, piiisfpi'ollc rsf exciiinli' de loiil iiih'ri'-l ; ([iiclqiic chusr
de ce que ressentirent l'un pour l'autre Montaigne el la Boëtie, Flaul)crt et Lepoittevin. Pythagorc et le poète, également solitaires, également désolés allèrent l'un à l'autre avec cette spontanéité qui attire les esprits seniblaLles : ils ne pouvaient faire autrement que de penser ensemljlc, de se communiquer leurs rêveries.
Ne sont-ce point là les légitimes compensations du poète ? Et de même qu'à certaines heures les enivrantes délices de la volupté peuvent consoler du mal d'aimer, de telles joies inconnues du vulgaire lui foui oublier la douleur de vivre. Joignez-y, si vous voulez avoir une idée complète du personnage, la faculté de contemplation portée à sa plus haute puissance, cette faculté souveraine de sortir de soi-même, de se dédoubler et de vivre dans le rêve, grâce à ce pouvoir qu'on a si justement nommé l'imagination sympathique. De là à la création artistique il n'y a qu'un pas, puisque cette imagination est la condition de la naissance et de la persistance en notre cerveau des éléments affectifs dont l'harmonieuse coml)inaison produit les œuvres d'art. H y a une phrase au cours du roman qui en dit long sur cet état d'âme propre aux poètes et aux artistes : — " Sens-tu comme moi, me demanda-t-il un jour, s'accomplir en toi, malgré loi, de fantasques souffrances? Si, par exemple, je pense vivement à l'effet que produirait la lame de mon canif en entrant dans ma chair, j'y ressens tout â coup une douleur aiguë, comme si je m'étais réclh'ment coupé : il n'y a de moins (jue le sang. "
LES AUTISTES. 23.T
L'examen des doctrines philosophiques de Louis Lamhert trouvera sa place dans une autre étude, où nous l'envisagerons à un point de vue exclusivement intellectuel, car, si difficile qu'il puisse paraître de séparer l'homme du penseur, la chose est pourtant nécessaire, si l'on veut avoir des deux une idée com- [)lcte et d'ensemhle. Une fois sorti du collège, Lamhert ahorde le monde, et l'on sent, dès ses premiers essais, qu'il sera aussi malhahile à s'y frayer une route (ju'il a été malhahile à le faire dans cette petite société en réduction qui est l'intérieur d'un collège. Le divorce continue entre sa nature et la société, et la principale cause en est l'impossihilité pour lui do se plier à Vaction. En cela il est hien de son siècle et nous apparaît la preuve vivante d'une vérité depuis longtemps démontrée : plus nous allons en effet, et plus s'accentue la différence entre les hommes de pensée et les hommes d'action. Ce hcau rêve si souvent caressé et réalisé autrefois, en des temps d'énergie plus intense, d'une vie également grande par la pensée et par l'action, cerôveque fit I5al/ac lui-même — car en cela, il faut hien le dire, il diffère essentiellement de Louis Lamhert — nous scmhle aujourd'hui complètement irréali.sahic l>"homme qui agit et riiomnie cpii pense se rencontrent et ne se reconnaissent plus, (juand ils ne se vouent pas mutuellement à l'anathèmc. Le mépris de celui-ci poiir celui-là n'a d'égal (pie le dédain i\u preuiier jiour le second. (Jet état de choses a des causes profondes qu'il serait intéressant d'étudier, qui d'ailleurs ont
été déjà examinées. Quoiqu'il en soit et pour revenir à Louis Lambert, l'action ne pouvait être son fait; dès l'abord, il y a renoncé. De même qu'il étouffait dans la lourde atmosphère des collèges, il se sent mal à l'aise au milieu du combat pour la vie. L'existence des villes, avec ses conditions artificielles, répugne à sa nature : il était né pour se développer au sein de la nature : — « L'homme qui combat et qui souffre en marchant vers un noble but, présente certes un beau spectacle; mais ici, qui se sent la force de lutter? Je ne me craindrais pas dans une grotte au désert, et je me crains ici... Le monde est impitoyable pour l'inventeur, pour tout homme qui médite. Ici tout doit avoir un résultat immédiat, réel : l'on s'y moque des essais d'abord infructueux qui peuvent mener aux plus grandes découvertes, et l'on n'y estime pas cette étude constante et profonde qui veut une longue concentration des forces. »
Que de vérités lumineuses dans ces vue d'ensemble sur la vie en société ! Que de vérités dont les artistes sincères, Balzac tout le premier, ont fait et feront éternellement l'expérience! Mais, il faut bien dire le mot, Lambert n'était pas né pour la bitte, même pour cette lutte sourde et silencieuse que soutient l'artiste en vue du triomphe (b' sou (t'uvre ! Ici encore Louis Lambert n'est plus IJal/ac.ll nu pas ces qualités de résistance tenace (jui ont permis à l'un de s'affirmer et de vaincre, faule desquelles l'autre succombera , nial^;ié la supériorilé de son es])nl liOuis LaiiilM'il élail né mal armé pour la vie, et la
LES ARTISTES. 2 'i I
vie implacable le repousse comme un organisme incomplet!. . .
C'est quils furent toujours rares et exceptionnels, ajoutons: c'estqu'ils apparaissent de moins en moins fréquents, les artistes présentant cet harmonieux équilibre des facultés mentales dont les époques de [jrande production nous ont laisse l'exemple. A mesure que s'est affiné le sens de la vie, à mesure que la sensibilité frémissante de ces êtres anormaux qui ont pour mission d'exprimer la Beauté s'est trouvée en contact plus directavec les épreuves journalières, leur faculté de résistance et de vouloir s'est atrophiée et comme émiettée. Il en est résulté une manière toute spéciale et particulièrement fine de goûter l'existence, toute une sensibilité intellectuelle se manifestant en des œuvres que les vrais artistes auraient mauvaise grâce à regretter, puisqu'elles représentent la plus précise comme la plus délicate notation de leur façon d'aimer et de sentir. Il est permis néanmoins de regarder vers l'avenir, puisque i'a:uvrc du grand romancier nous v convie, et tout eu chérissant cequifutiVmw tendresse peu suspecte, iKjus avons l'obligation de nous demander ce qui sera. Il n'est pas besoin d'être grand prophète pour mar- (|uer quelques-unes au moins des conditions qui paraissent indispensables à un mouvement d'arl icformatcur. Il semble bien qu'une des [)remières, suion des plus importantes, doive être de se retremper au.x sources vivifiantes d'énergies nouvelles, et parmi ces énergies, \\ n'en sera piHil-êlrc pas de plus
•2ii GHAPITr. F. VII.
fécondes que celles dont nous voyons poindre les premiers résultats dans les transformations sociales. Il peut sembler difficile, pour ne pas dire plus, à des esprits dont les croyances se rattachèrent obstinément à un idéal d'art aristocratique, d'entrevoir comme possible un avenir aussi directement contraire à ce qui fut la religion de leur jeunesse enthousiaste, et pourtant ils ne sauraient, sans encourir le reproche de tenir les yeux volontairement fermés sur ce qui est, méconnaître des transformations dont les conséquences s'étendront, n'en doutons pas, à la production même de l'œuvre d'art, comme aux conditions de sa durée!
l'iincipe d'esthétique moderne posé par Balzac : L'imagination sympatliique peut s'attaclier à toute classe sociale. — La bourgeoisie : Ce^ar Biiotteau. — Le bourgeois : Sens spécial donné au mot. — Mélange d'honnêteté stricte, de siniplicité d'esprit et de vanité. — Uapprocheuicnt entre lîirolteau et Homais : Ilomais, caricature de Birotteau.
I,a femme dans la bourgeoisie : Mme Birotteaii. Sa supériorité de jugement. — La femme dans le j)cuple. — Elévation morale de Mme Birotteau : Elle est la femme forte. — Sa supériorité sur son milieu.
Ilidicules de Birotteau, rachetés jiar ses vertus : Birotteau grandi par le malheur.
Le parucini : Crevel. — Points conununs entre Crevcl et M. Pruilliomme. — L'esprit saliriqvu' de Balzac. Crevel n'est plus seulement un portrait : c'est une caricature.
l.ii classe Iwurijeoise. Etudes de groupes : Les petits hourt/eois. — Encore l'esprit satiricpie : Thuillier ; L'employé de bureau. — Minard : L'inventeur de lieux conununs. — l'iiellion: L honnrleté niaise. — Culleritle : L'cspi'it capable et gausscur.
la l'eyrade : Comment il domine ce groupe. — Ses rclation> avec Mme CoUeville. — I^a bourgeoise en (juêtc d'émotions. — Le comédien dans La l*eyra«lc. — Comment il est passé maître en l'art de tromper la femme. — l'roiédé iiifailiiiiie : emjihase et cxagér.ation du senlimenl.
Dans les niciiiu'iHs |»i>j;f"^ *K; l'csar llirotlcati , l»;il/.ac ('< rit : — .. l'nissc (((li' lusUmc l'Irc; le poème
2ii CHAPITRE VIII.
des Vicissitudes l^ourgcoiscs, auxquelles nulle voix n'a songé, tant elles semblent dénuées de grandeur, tandis qu'elles sont au même titre immenses. Il ne s'agit pas d'un seul homme ici, mais de toutun peuple de douleurs. » — Cette phrase perdue au milieu du récit des malheurs de César Birotteau pourrait servir d'épigraphe à l'œuvre entière, car elle indique l'esprit dans lequel elle a été composée, en même temj)s ([u'elle révèle sa portée. Elle en indique d'abord l'esprit, esprit d'universelle enquête, de curiosité générale, s'étendant à toutes les manifestations de la vie ; elle révèle cette sympathie sans bornes, le mot étant employé dans sa plus haute acception, qui se réfère à tout ce qui souffre, à tout ce qui vit, et ne considère aucune douleur comme indigne de retenir son attention.
Exprimer une pareille idée, c'est toucher à l'universalité qui caractérisait Balzac, qu'il devait à cette faculté d'intuition en quelque sorte illimitée, grâce à laquelle son intelligence a pu embrasser tous les groupes d'individus qui s'agitent depuis les bas-fond.s jusqu'aux sommets de la société. C'est enfin toucher à un point capital de l'évolution littéraire moderne, poser un principe d'eslhétique qui a réagi sur la production intellectuelle de notre époque avec une autorité incontestable, à savoir que, dans le domaine des sentiments, il ne pouvait y avoir de négligeable pour l'artiste que ceux dont la peinture ne cadrait point avec son tempérament personnel, autrement qu'il devait s'arrêter à toutes les classes sociales el à
toutes les catégories d'individus, qu'il n'existait plus de {troupes qu'on pût qualifier de non esthétiques^ c'est-à-dire qui ne devinssent susceptibles d'être transfigurés par l'éclat du rayon poétique. C'est en quelque sorte un principe d'affranchissement que pose Balzac, c'est en tout cas un cri de réaction qu'il pousse en faveur de la liberté. Nous n'avons pas à examiner ici jusqu'à quel point les disciples dii maître ont outré les conséquences d'une doctrine dont il s'était lait l'éloquent défenseur, jusqu'à quel point, forts de son exemple, ils ont donné dans de regrettables excès et défiguré en quelque manière son idéal esthétique. Ce que nous pouvons dire simplement, c'est que dans la phrase de Balzac se trouve enfermée l'expression juste et précise d'une vérité théorique dont il s'est chargé dans ses œuvres de démontrer la rigoureuse exactitude : — a II ne s'agit pas d'un seul homme ici, mais de tout un peuple de douleurs. " — Ce qu'il a voulu représenter, ce n'a point été seulement IJirotteau, mais toute la catégorie des individus qui de près ou de loin avoisinent celui qu'il désigne de ce nom et qu'd choisit coruMu; héros.
Nous aurons à revenir plus tard, (juand il nous faudra résumer son génie, sur le haut caractère de généralité dont sont em[)reintes ses<*réations. Nous y trouverons alors une occasion de marqu<M' par (puds traits il se distinjjue d'une foule d'écrivaius (|ui se sont réclamés de lui avec énerjjie et (h)ul le procédé <le coucepliou (hnère r-idicideineiil (hi sicMi 11 ikiiis suffira |>our l'iuslaul de le l;iissei(iili<'viiir. ee prncechî
de conception qui est celui de tous les intuitifs et conduit aux généralisations.
Ou'est-il en effet, ce César Birotteau, sinon une synthèse de l'âme bourgeoise, la réunion en un seul personnage des qualités et des défauts correspondants, caractéristiques de cette âme bourgeoise? Synthèse non point factice et artificielle, aboutissant à une création abstraite, dépourvue de vie, mais bien au contraire à une création débordante de vie qui s'impose à l'esprit avec tout son relief moral et physique. Et qu'on n'entende pas ici ce mot a bourgeois » dans le sens étroit que lui ont prêté certains littérateurs de cette seconde moitié du siècle. En considérant Birotteau comme l'incarnation du bourgeois, Balzac s'est attaché aune catégorie d'individus représentant cette classe de la société qui est arrivée par le travail à l'aisance où à la fortune. Birotteau (piittc son pays avec un louis dans sa poche; il débarque à Paris où il se place comme garçon de magasin et homme de peine ; l'existence lui est rude pendant les premiers temps; peu à peu, grâce à son assiduité, il gagne la confiance de ses maîtres et voit augmenter son salaire. Son ambition se borne à amasser une certaine somme pour s'en retourner vivre à la campagne. Mais voici que cette âme simple se prend à aimer, et au moment où l'amour l'envahit, c'est avec la spontanéité et l'inconscience des natures primitives, avec ce caractère sérieux, presque tragique, que revêt l'instinct sexuel chez riiDinnu! du peuple et le paysan. Il épouse ccllequ'il
LA VIK BOUllGEOISE. 247
a choisie, et le lien d'affection qui les unit est si fort que vingt années après leur mariage, sa femme peul s'écrier, après un doute passager sur sa fidélité, cette phrase pleine à la fois d'injustice et de vérité profonde : — Il Aurait-il une maîtresse? // est trop bête, reprit-elle, et il m'aime trop pour cela! " Il est lro[) héte : c'est-à-dire, il a une àme trop simple, trop une, trop peu complexe pour désirer un honheur différent de celui qu'il goûte, pour s'imaginer des plaisirs autres que ceux qu'il a ressentis.
Honnête et rangé dans sa vie privée, il est dans son commerce un modèle de prohité et de conscience ; merveilleusement secondé d'ailleurs par une femme qui lui est supérieure, comme il arrive presque toujours dans cette classe, il voit sa fortune s'accroître et son jjien-étrc augmenter. Considéré par tous ceux qui l'approchent, il devient juge consulaire, et ce premier honneur 1 aveugle sur son propre mérite — car nous touchons ici à la plaie secrète de sa nature : cet amour des dignités, ce désir de paraître, d'être quelque chose, qui envahit les espnls médiocres, leur faisant voir un idéal de vie pour lequel ils ne sont point nés. Du parvenu il a toutes les iusuflisances et toutes les médiocrités; le portrait que r>al/ac fait de sou cspril loiulic à la caricature, (juoi- (pi'il nous apparaisse saisissant (\v vérité : — » Il éj)ousa facilement le langage, les erreurs, les opinions du hourgeois de Paris, qui admire Molière, \«»Ilaire et Ilousscau sur paroh-, (jui achète; leurs (cuvres sans les lire, ipii soulicnl (jiic l'on doil dirt'
ormoire^ parce que les femmes serraient dans ces meubles leur or et leurs robes autrefois presque toujours en moire , et que l'on dit par corruption Il armoire " . Potter. Talma, Mlle Mars étaient dix fois millionnaires et ne vivaient pas comme les autres hommes; le grand tragédien mangeait de la chair crue, Mlle Mars faisait parfois fricasscr des perles pour imiterune célèbre actrice égyptienne. Les écrivains, les artistes mouraient à l'hôpital par suite de leur originalité ; ils étaient d'ailleurs tous athées; il fallait bien se garder de les recevoir chez soi. " — Qui ne reconnait à ces traits, grossis sans doute parla vision du créateur, le type de l'esprit médiocre, de l'intelligence étroite et bornée? Nous avons tous connu des Birotteau, et qu'est-ce autre chose, par exemple, cet Homais de Mme Bovary, qu'un Birotteau d'ordre inférieur, avec la probité et la délicatesse de cœur en moins? C4'est par là en effet que Mirotteau se relève à nos yeux; cette beauté morale, dont nous aurons plus tard à noter des exemples, cette générosité d'âme lui communique je ne sais quoi de respectable rpii relient le sourire sur les lèvres et arrête le sarcasme. Balzac mdique la contradiction entre son intelligence et son conir, et la résume ainsi : — " Un homme pusdlanime, médiocre, sans instruction, sans idées, sans connaissances, sans caractère, et cjui ne devait |)oint réussir sur la place la plus glissante du monde, arriva par son esprit de conduite, parle seulimeiildu jiist(>, par la bonté d'une âme vraiment chrétieiuie, par amour pour la seule
LA V[E P.OURGEOISE, -2i9
femme qu'il eût possédée, à passer pour un homme remarquable, courageux et plein de résolution. "
A un tel homme, que son ambition devait perdre, le hasard avait donné la femme qui seule, par sa sagesse, fût capable de Tarréter sur la pente funeste où il devait s'engager; car, aussi bien que César Birotteau résume en sa personne toute une classe d'individus, Mme Birotteau résume toute une catégorie de femmes, j'entends ces bourgeoises honnêtes et rangées qui par leur initiative et leur intelligente activité contribuent, mieux que toute autre cause, à la prospérité du ménage, dont elles représentent la moitié la plus éclairée. Inférieure en effet, dans les classes élevées de la société, à l'homme qui la domine par la hauteur de ses vues, la portée de son intelligence et cet ensemble de facultés créatrices dont il semble avoir été seul doué, la femme, dans la classe moyenne et surtout dans le peuple, lui est inllniment supérieure |)ar la finesse de sa nature, la délicatesse de ses instincts, ce je ne sais quoi de délié qui lui permet de voir clair là où il est aveugle, de saisir des nuances là où il en est empêciiéparsa grossièreté native et sou manque de; tact. Voilà ce que Balzac avait senti et ce qu il a réussi à montrer en créant le personnage de Muie Birotteau. Assurément si un être au monde avail pu arrêter Birotteau, sa Ivinme l'eût fait; voyez, lorsjpu; le bouli(piier grisé j)ar ses premiers succès et sa rapide» fortune lui expose ses rêves d'avenir cl ses ainbilious l>ourgeoises; tandis que vous uv décDiivrc/. élu-/. Birotteau
que prétentions et ridicules, vous ne rencontrez chez sa femme que l)on sens et tact. César lui fait part de ses visées politiques qu'il lui expose avec Temphatique orgueil du parvenu : « — Tiens, Birotteau, sais-tu ce que je pense en t'écoutant? Eh bien, tu me fais l'effcl d'un homme qui cherche midi à quatorze iieures. Souviens-toi de ce que je t'ai conseillé quand il a été question de te nommer maire : ta tranquillité avant tout. Tu es fait, t'ai-je dit, pour êti'e en évidence, comme mon bras pour faire une aile de moulin. Les grandeurs seraient sa perte. " Et plus loin, quand Birotteau lui conte ses rêves de fortune, ses projets de spéculation sur les teri^ains : — « Voilà donc les beaux projets c[ue tu roules dans ta caboche depuis deux mois sans vouloir n'en rien dire. Je viens de me voir en mendiante à ma propre porte : quel avis du ciel! Dans quelque temps il ne nous restera (jiie les yeux pour pleurer. Jamais tu ne feras ça, moi vivante, entends-tu, César? Il se trouve là-dessous quelque manigance que tu n'aperçois pas. Tu es troj) probe et trop loyal pour soupçonner des friponneries (liez les autres!... Tiens, ces .gens-là veulent ton argent. " — Il semble au premier abord qu'il y ait dans ces paroles f(uelque amertume, (juelque àpreté, quelque chose de cet ascendant dominateur que l'épouse tente d'exercer sur celui (pu' la société lui a donné pour maître. N'y voyez, bien au contraire, que le bon sens, le tact délicat de la femme, plus intelligente que son mari, (pii comprend le danger de vouloir s'élever, (|ui pressent l'improbité, l'indéli-
LA VIE BOUIIGEOISE. ^51
catcsse, compagnes des spcculalions. D'ailleurs, elle haïsse vite le ton, car elle est avant tout soumise et résignée : — « Allons, calme-toi, tu es le maître, après tout. Cette fortune, tu Tas gagnée, n'est-ce pas? Elle est à toi, tu peux la dépenser. Nous serions réduites à la dernière misère, ni moi ni ta fille nous ne te ferions un seul reproche. » — Mme liirottcau est tout entière dans cette phrase, avec sa vertu modeste et ces qualités de résignation qui constituent la femme forte au sens où l'entendent les Écritures. Jamais elle ne sortira de la voie que lui marquent son devoir d'épouse et sa conscience de femme honnête. Simple et nohle incarnation de toute une classe d'êtres que la destinée condamne à d'ohscures infortunes et qui demeurent jusqu'à la fin supérieurs à leur milieu social!
Une fois engage sur cette pente fatale, Birottcau se précipitera à la ruine avec l'inconscience et la rapidité prévues par sa femme. Il a donné sa parole poulies achats de terrains; il signe le contrat et confie SCS fonds, le fruit de ses économies pendant vingt ans, au notair(; lîogum (jui s'enfuira par la suiliv Atteint de la folie des grandeurs, il veut (jue son intérieur soiten harmonie avec ses rêves d'auil)ili(jn : il y dépense en décorations, anieuhlement et frai.s d'aménagement près de soixante mille francs Mme IJirotU.'au ne dit rien, mais sa tristesse augmente ; elle a le j)resseutnucn( d'une ( ala.slroplie ; elle se mine sourdement, et tout ce qu'elle peut faire, c'est de conserver à son mari l'amour et la (idélilé dont
2)2 CHAPITRF VIII.
elle ne s'est jamais départie. Biroiteau voit toutes choses à travers le prisme de son ambition, et cet iiomme qui avait amassé une fortune grâce à la plus stricte économie, à la plus sage prudence, qui avait mis vingt années à se constituer un capital, en vient h ne plus calculer, à compter sur les chances problématiques des spéculations pour combler le vide de sa caisse. En même temps que ses ambitions augmentent et que sa ruine se prépare, ses prétentions vaniteuses se dessinent plus nettement; la phraséologie de son langage prend les proportions du haut comique. Elle se manifeste en traits inoubliables qui sont demeurés typiques et presque proverbiaux. Il va trouver Vauquelin, le célèbre chimiste, pour lui faire part d'une découverte, lui demandant ses conseils avant de l'appliquer à son industrie. — » Vois, mon garçon, dit-il à Popinof, le commerce est l'intermédiaire des productions végétales et de la science. Angélique Madon récolte, M. Yauquelin extrait, et nous vendons une essence. Les noisettes valent cinq sous la livre. M. Vauquelin va centupler leur valeur, et nous rendrons peut-être service à l'humanité, car si la vanité cause de grands tourments à l'homme, iMi bon cosmétique est alors un bienfait... Sois respectueux, Anselme, dit-il en entrant dans la rue où demeurait Vauquelin, nous allons j)énétrer dans le sanctuaire de la science. " Lorsque l'ancien juge consulaire reçoit la décoration et qu'il revient chc/, lui après avoir été présenté à M. de Lacépède, le graud chancelier : — n Ma femme, dit-il, M. de
Lacépèdc est un grand homme; oui, autant que M. Vauquelin : il a fait quarante volumes. INIais aussi est-ce un auteur pairde France! N'oublions pas de lui dire : votre seigneurie ou monsieur le comte, u — Si maintenant nous arrivons à la soirée de César, qui termine et résume la première partie de ce drame intime, nous y trouvons les plus accomplies des peintures qui aient été faites de ce milieu l)ourgcois, auquel Balzac s'attachait avec amour, comme il s'était attaché à celui des hautes élégances parisiennes et de l'aristocratie. De ce milieu, il a su dire les petitesses et les ridicules, mais il en a proclamé aussi les grandeurs ignorées et les mérites méconnus : — " C'était bien cette bourgeoisie qui habille ses enfants en lancier, qui achète Victoires et conquêtes, le Soldai lahoiirenr^ admire le Convoi du pauvre, se réjouit le jour de garde, va le dimanche dans une maison de campagne à soi, s'inquiète d'avoir l'air distingué, rêve aux honneurs municipaux; cette bourgeoisie jalouse de tout, et néanmoins bonne, servialjlc, dévouée; dupe de ses vertus et bafouée pour ses défauts par une société qui ne la vaut pas, car elle a du cfxnir précisément parce qu'elle ignore les convenances. "
César aux prises avec le malheur! c'est ainsi que Balzac intitule la seconde partie du roman. César grandi par le nial/it-iir, ainsi aurail-il [m iappidiM'l Du moins telle est l'impression (pii se dégage à la lecture de cette seconde |)hasc de sa vie; nous mvoyons chez ce héros des nueurs de la petite bour-
25i CHAPITRE YIII.
geoislc qu'une représentation accomplie des ridicules et des infériorités de sa classe ; dans la seconde, par contraste la beauté morale et la rigide honnêteté du commerçant tombé donnent je ne sais quelle tragique grandeur et quelle étrange poésie à sa destinée misérable. La ruine commence et les malheurs racca])lent; les factures affluent, il faut les payer sans délai : à peine s'il lui reste quelque argent dans sa caisse; il se voit contraint de réclamer à sa clientèle tout ce qu'elle lui doit. Un dernier désastre s'al)at sur lui : il apprend que le notaire auquel il avait confié ses fonds a disparu, emportant son argent. La douleur est trop forte pour sa pauvre cervelle, et la maladie mentale s'empare de lui. Il échappe à la mort; mais à peine convalescent, voici qu il lui faut lutter à nouveau pour prévenir la faillite, le déshonneur du commerçant. Alors commencent ces démarches humiliantes, ces demandes de crédit au.\ banquiers, véritable chemin de croix dont il connaîtra toutes les angoisses : chez les Keller d'abord, où il lui est dit que « les affaires ne reposent j)as sur les sentiments » ; chez son ancien commis du Tillet, qui, parvenu à la fortune par des spéculations véreuses, l'écrase de son luxe insolent et de sa vanité de viveur. Du Tillet a tenté autrefois de séduire jNIme l5irolteau, et Mme lUrotteau lui a résisté; il a soustrait à son patron 3,000 francs, et celui-ci a bien vonhi fermer les yeux ; ce sont là choses qu'il n'a pas oiilibées, et il a juré la ruine de Birotteau. Pourtant le reiit de ses malheurs semble l'apitoyer, et peut-
LA vu: BOURGF.OISK. 255
élre va-t-il le secourir; mais Birotteau gâte tout en lui rappelant le passe : — « Du Tillct, dit avec emphase et gravite le bonhomme en se levant, je te rends toute mon estime. " — Du Tillet ne lui pardonnera pas cette phrase qui l'atteint en plein cœur et envoie Hirotteau à Nucingcn, qui se joue de lui. Abreuve d'outrages, l'assasic de douleurs, il se voit oblige de déposer son bilan, et la scène dans laquelle Balzac le mijntre prenant cette résolution suprême est une des plus dramatiques de l'œuvre. Un seul parti lui reste à prendre : se faire oublier, travailler avec acharnement et désintéresser ses créanciers à force de laheur etdc veilles. Birotteau se révèle alors dans toute sa beauté morale et sa scrupuleuse honnêteté. Servi d ailleurs par les circonstances et par le dévouement des âmes généreuses qui l'entourent, il atteint au but quils'est proposé : la réhabilitation du failli. Ce jour-là, la joie l'étouffé, et il meurt étranglé par l'anévrismc.
A le birn prendre et pour conclure, il y a dans celte existence plus de grandeurs (pu- de petitesses! La noblesse du cieur fait oublier les ridicules de l'esprit, et le personnage se trouve lransli{;uré à nos yeux iiar s;i ciiiKliiitc in lace de I .■i(lv<MSité. Le sentiment de lliiinMciir, poussé an pcunl on d se rencontre chez Ibrullcan, n'esl p;is t'li»n;nc de v;d(nr certaines vcrlus (pu' le monde traite de sidijinns cl anxqnrilf.s \\ clcvf des statues. Scnicnicnl , coninie son champ d actn>n est limité dans b- cercle élnuldes intérêts domestiques, il demeure à jamais ignore et ne
256 CMAPITIiE VIII.
trouve sa récompense que dans l'estime de soi-même et les satisfactions de la conscience...
Il est un autre personnage qui a servi de plastron aux railleries de Balzac et c|ui, celui-là, nous paraît l>ien l'exemplaire achevé des ridicules et des petitesses de l'esprit l)Ourgeois : c'est Crevel. Sans doute il offre plus d'un trait commun avec César Birottcau, mais l'accentuation de son type dans le sens du parvenu l'en différencie totalement. Il est à la fois supérieur et inférieur à Birotteau : supérieur par l'éducation qu'il a reçue, par les milieux dans lesquels il s'est développé; inférieur, car il n'a rien de cette noblesse de cœur, de cette scrupuleuse honnêteté qui fait presque un héros de l'infortunée victime de l'honneur commercial; inférieur enfin parce que la vanité ridicule dont il nous apparaît bouffi, cette vanité qui l'accompagne dans tous les actes de sa vie, et qui communique à sa personne une sorte de grotesquerie solennelle, empêchera toujoui^s l'indulgence de se fixer sur lui.
Du a parvenu " , disions-nous, il présente tous les ridicules. Il a l'amour de ce qui est riche et voyant, semblal)le par là aux enfants et aux sauvages c|ui tendent désespérément la main vers ce qui brille; c'est même le scid trait qu'il puisse avoir de commun avec les àmcs j)rimitive8, car tout en lui est arhficicl, et il n'est point jusqu'aux naïvetés de son misérable esprit qiu ne nous parai.ssenl accpuses et voulues. Il a ambitionné les honneurs hourgeois : ancien adjoint, garde national et maire, il a rempli
ses devoirs avec la gravité digne qui caractérise le citoyen investi de fonctions dont il se plaît à exagérer l'iniportancc pour s'en jjien pcnclrer. Il en a conservé cet air de haute supcriorilc, de parfaite suffisance qui se traduit en duretés à l'égard de ceux qui socialement sont ses subordonnés, mais n'hésite pas à condescendre jusqu'à l'humilité la ])lus basse dans les ra])porls avec ses supérieurs. Sur toutes choses il expose des vues d'ensemble, des principes immualdes, qu'il proclame bien haut, et dont la réunion forait le digne pendant des immortels axiomes de Joseph Prudhomme. Sa grande force est l'inconscience du ridicule. Comment en serait-il autrement? Il faudrait qu'il se vil lui-même, et voilà ce dont il est le moins capable. C'est sur l'amour qu'il faut l'entendre raisonner; là il est incomparable et n'a sans doute jamais eu d'égal : — " Crevel avait un marché ferme avec Mlle Méloïse : elle lui devait j)0ur cinq cents francs de bonheui' tous les mois. Il disait à ce sujet aux négociants veufs aimaiil Irop leurs lilles, (pTil valait mieii.'v avoir des chevau.\ loués au uiois qu une écurie à soi. w — «Son plus ardent désir est de posséder iiiU! Icniiiie (lu iiioiide, (h* ee moiuh' où il n'a jauiais péiieti'é, el (]ui lui parait à dislanee eoiiime un paradis iiiaeet'ssible : — u Je puis V(»us 1 av(»iier, |e n ai jamais eu di- leiiinie eoiiinie il iiiiil, el \,\ plus grande de mes ambitions, c Cst d Cii conii;iilre iiiu". Les hoiins de Mahomet ne sont rien eu eoiiipaiaisoii de ee (pie |e me ligure les femmes du iiioii(h> Miiliu, c'est 111(111 ideiil, e (Sl ma lolie, el lelleiiieiil que.
voyez-vous, la baronne Hulot n'aura jamais cinquante ans pour moi » , dit-il en se rencontrant sans le savoir avec un des esprits les plus fins du dernier siècle. — Il tente de la séduire, mais se conduit avec elle comme le dernier des Ijoutiquiers et se fait chasser comme un laquais. Il tombe entre les mains expertes de l'adorable Mme Marneffe, qui le traite comme un a toutou 1) . Un seul trait dans le cours du récit interrompt l'impression du ridicule que produit le personnage, c'est son attendrissement final dans la fameuse scène avec la baronne. Mais le ridicule n'est pas lon^j à reparaître, et il atteint à son maximum lorsque Valérie joue devant lui la femme pieuse : — Il Gros cornichon ! d s'écria-t-clle en poussant un infernal éclat de rire.
Il meurt comme il a vécu, et les horribles souffrances de ses derniers moments sont impuissantes à atténuer le ridicule du j)crsonnagc. Il déclame jusqu'à la mluule suprême : — « Soyez calmes, mes enfants, la mort regarde à deux fois avant de frapper un maire de Paris! dit-il avec un sang-froid comique. Et puis, si mon arrondissement est assez malheureux pour se voir enlever l'homme qu'il a deux fois honoré de ses suffrages (Ilcin ! voyez comme je m'exprime avec facihté!), eh l»ien! je saurai faire mes paquets, Je suis un ancien commis voyageur, j'ai Tluabitudc. Ah! mes enfants, je suis un esj)rit forl. — Papa, |tromets-mol de laisser venir l'Lglise à ton chevet. — .laniais! répondit Crevcl. Que voulez-vous? j'ai sucé le lail de la Uévolulion, je n'ai pas l'espnl du baron
cFHolbach, mais j'ai la force d'àme. Je suis plus que jamais régence, mousquetaire gris, ahbc Dubois, et maréchal de Richelieu ! " Ce n'est plus un portrait, mais une satire — combien cruelle, mais aussi combien profonde ! — et qui demeure éternelle comme le ridicule qui l'a inspirée!
Après les individus, voyons les groupes, et pour les bien examiner, arrêtons-nous à l'œuvre des Petits Bourgeois. Ici encore Balzac sera notre guide, et ses facultés d'observateur s'y révéleront d initant plus précises qu'il aura plus de détails à peindre. Tout ce qu'il y a de plat et de mesquin dans la petite bourgeoisie, tout ce qu'il s'y rencontre de médiocre et de bassement intéressé, vous lelrouvercz réuni et comme condensé dans les cinq ou six personnages principaux qui sont les acteurs de ce drame domestique. Si l'on voulait établir luie com- [laraison ou mieux une opposition entre César Hiroiîcaii d'une part, Crcvel et les Petits Boiirfjcois de l'autre, on arriverait à cette conclusion que la première (cuvre constitue un [»anégvri(pu>, les deux autres wnc satire de l'esprit bourgeois.
I'>n effet, dès le débul de (•(•Uc-ci, vuns alliv, vinr réunis tous les traits, ou ri<b(iib s ou nicsipniis. (pu <;iiii(l('riscii( «fil»' classe sociale. Il sciublr (pic Ual- /.ac ait cbcrclié in, de iuciik! (jii il la i.nl pour les journalisles (buis b s Illusions ncrdiics, ;i exeiver une Soile <le vengeance personnelle el à cjiikmI iirer coinnie D.niinM r, Ti.nies, ou (iaviiini l'eu iMiiiorle d aillciii'.s le poinl de dep.irt de la coiKtplion; nous
n'avons qu'à envisager les résultats, tout en constatant peut-être un parti pris de grossissement et d'exagération ! Voyez le principal personnage, Thuillier, celui qu'on pourrait appeler le principal "médiocre » de la pièce, le type achevé de l'employé de bureau : — il Engrené dans la machine ministérielle, il cultiva peu les lettres, encore moins les arts; il acquit une connaissance routinière de sa partie et, quand il eut l'occasion de pénétrer, sous l'Empire, dans la sphère des employés supérieurs, il y prit des formes superficielles qui cachèrent le fils du concierge; mais il ne s'y frotta même pas d'esprit. Son ignorance lui apprit à se taire et son silence le servit. Il s'hahitua, sous le régime impérial, à cette obéissance passive qui plaît aux supérieurs, et ce fut à cette qualité qu'il dut plus tard sa promotion au grade de souschef. Sa routine devint une grande expérience. Ses manières et son silence couvrirent son défaut d'instruction. Cette nullité fut un titre, quand on eut besoin d'un homme nul. )> — Joignez à cette nullité quelque chose de la prétention et de la vanité bon enfant qui marque les hommes fiers de leurs succès féminins — car Thuillier est un homme abonnes fortunes. — Il a tout ce qui plaît aux femmes, l'aisance et la dcmi-élégancc de manières, la fausse distinctidii (jiii les séduit, la médiocrité d'esprit nui se répand avec prolixité sur tous les sujets. Thuillier ne serait })as complet, si l'on ne lui adjoignait sa sœur IJrigittc, vieille fille qui ne vit que par lui et pour lui, ;;l()ii(Mise de ses succès mondains, s'exagérant
leur imj)ortance, cl qui rcsscml)lc assez exactement aux mères follement éprises de leur fils, décidées par avance à fermer les yeux sur tout ce qui constitue en eux une tare intellectuelle ou morale.
Mais ici ce n'est point un type unique que Balzac va peindre, comme dans César Birotteau , où le principal personnage a une telle importance, un tel relief, qu'il efface tous les autres et fait le vide autour de lui ; c'est toute une classe sociale, toute une catégorie d'individus vivant dans le même milieu, appartenant au même monde, agissant de concert et réagissant les uns sur les autres, se surveillant et s'épiant, présentant en un mot, chacun avec les traits spéciaux qui marquent sa physionomie individuelle, un ensemlde de ridicules et de petitesses, caricaturés de parti [)ris, il faut en convenir, mais assez énergimcnt reproduits pour que nul n'hésite à convenir qu'il v a là la synlhcsc de tout un monde; monde dont les dehors et les apparences se modifient et se modifieront avec les usages éminemment variahles, dont pourtant les tics et les manies, tout le fonds psychologique restera éli-nu^llcmcnl l(hiili(|ue. Nous avons vu l'escpiisse de Thuillier, le principal acteur. Voyons maintenaut les comparses : — D'ahord Minard : — » Talcnl houffi, s'épanchant en phrases filainhcuscs, picuanl I (il)S('(|iii()sil(' |)oiir (h' la politesse et la formulr [idiii- de 1 ts|)nt, \\ (h'Inlail des lieux communs avec un aplnuiii et une rondeur qui s'acceptaieni (((ninic (h- 1 clixincnce. Ces mois qui ne discnl rien cl rcponihnl à IomI ; progrès, vapeur,
262 CHAPITRE VUJ.
liltume, f[arde nationale, ordre, clément démocratique, esprit d'association, légalité, mouvement et résistance, intimidation, semblaient à chaque phrase politique inventés pour INIinard, qui paraphrasait alors les idées du journal. » — Puis Phellion, représentant la niaiserie carrée et honnête : — a Ce modèle du petit bourgeois offrait autant de vertus que de ridicules. Subordonné pendant sa vie bureaucratique, il respectait les supériorités sociales...; véritables comparses de la grande comédie sociale, Phellion, Lendigeois et leurs pareils remplissent les fonctions du chœur antique. Ils pleurent quand on pleure, rient quand il faut rire, et chantent en ritournelles les infortunes et les joies publiques... Cet honnête vieillard est toujours digne : la dignité sert à expliquer sa vie. Il a élevé dignement ses enfants, il est resté père à leurs yeux, il tient à être honoré chez lui, comme il honore le pouvoir et ses supérieurs. Il n'a jamais eu de dettes. Juré, sa conscience le fait suer sang et eau à suivre les dé]>ats d'un procès, et il ne rit jamais, alors que rient la cour, l'audience et le ministère public. Eminemment serviablc, il donne ses soins, son temps, tout, excepté son argent. " — La Bruyère, il faut l»ien le dire, eût signé ce portrait. Enfin Golleville, le bourgeo s capal)le et gausseur : — " Toujours gai, rond, bonhomme, diseur de (juolii)ets, faisant des anagrammes, il l'Cpréscntait la faculté sans le succès, le travail opiniâtre sans résultat, mais aussi la résignation joviale, l'esprit sans [)ortéc, l'art inutile, car il était
excellent musicien et ne jouait plus que pour sa fille. 1)
Une fois posés les personnages principaux du roman, Balzac dresse devant nous celui qui les relie les uns aux autres, qui nous semble le trait d'union entre eux tous. Il tient les fils de ces pantins et les fait se mouvoir suivant sa volonté à raison de l'influence que lui vaut une apparente supériorité. Balzac se plaît dans une longue description phvsiquc et morale du personnage à montrer, en insistant sur les détails physiologiques, ainsi qu'il en est coutumier. Il le présente commcun type de race « un de ces hommes pâles, assez gros, à l'œil quasi troublé, pire espèce de la Provence. Il se met en mouvement chez eux une espèce de bile, d'humeur amèrc qui leur porte à la tête, les rend capables d'actions féroces, faites à froid en apparence. » — Qui ne connaît ce tvpe, un des plus dangereux parmi C(,mix qu'on a nommés, suivant une expression commune mais énergirjuc, des rageurs à froid? Ils vont droit devant eux, fort peu soucieux des considérations habituelles de moralilé un de devoir, uuitpiemeut préoccupés ilu but à atleiudre el prêts à briser tout ce qui leur semlde devoir être uu ol»sl;ul(v
Quflb' loiliMir pDiir un p;ii<'il boiniuc (\r loinber (huis INI p.ii'cd indien! Donc d Hue i;u'e ciilciile des siliialions (pTil préleiid e\pb)iler, d une soi'U' d iiilniliou psycbologifpie des personnages médiocres (pi il approche, |oignaiit à ces facultés, (pu S(nil une ;ii'nu> puissante à reiiconlie de ceux cpii s i-u Iroux l'iil lola-
264 CHAPITRF, VIII.
Icment dépourvus, une étonnante facilité de parole, un bagou étourdissant, il dominera tout ce monde du haut de son apparente supériorité. Si l'on ajoute la réputation de charité et de dévouement qu'il s'est faite à dessein pour tromper plus sûrement, on aura une idée à peu près complète du personnage.
C'est d'abord à Mme Colleville qu'il s'attaque, à la femme mûre, ayant aspiré à l'amour et ne l'ayant jamais rencontré, sentant que l'âge vient où tout sera irrémédiablement perdu, et se raccrochant avec désespoir à la ressource suprême qui s'offre. Avec elle il jouera la comédie de l'amour sincère, protestera de sa passion et aura toutes les chances de réussir; non qu'il l'aime ou ressente pour elle un de ces caprices passagers qu'inspirent souvent aux très jeunes f^ens les femmes de cet âge, mais il a besoin de lui donner l'illusion de l'amour pour arriver à son l)ut : épouser sa fille. Il flatte en elle tous les sentiments jusqu'alors comprimés. Il y emploie toutes ses ressources, même celle d'une dévotion habilement calculée, n'ignorant pas combien est puissante l'intervention des choses pieuses au milieu des choses d'amour. 11 lui glisse dans l'orcilb; des phrases ardentes et réservées tout ensemble, des propos d'amour et de j)iété, de savantes et chaleureuses déclarations où la ruse du hardi tentateur est déguisée sous de pieuses réticences. Mme Colleville s'est, en effet, réfugiée dans la dévotion comme dans une sorte de consolation au.v désenchantements de sa vie passée, qui n'a pas laissé que d'être orageuse. Balzac peint cette
crise d'âme à l'aide de métaphores qui présentent une véritable grandeur tragicpie : — «Elle entendait une voix autrement criarde et, attendu que sa religion était un masque nécessaire à porter et non une conversion, qvi'elle ne le déposait pas, parce qu'elle y voyait une ressource, et que la dévotion feinte ou vraie était une manière d'être appropriée à son avenir, elle 'restait à l'église comme dans le carrefour d'une forêt, assise sur un banc, lisant les indications de route et attendant un hasard, en sentant venir la grande nuit. "
Ce hasard, c'est Théodore de la Peyrade, qui se présente à point au milieu de cette " grande nuit » à laquelle Balzac compare le vide de son âme. Il mène avec une telle habileté son entreprise amoureuse, qu'il ne paraît guère possible que Flavie Collevillc ne succombe pas. Après sa ])rcmière déclaration il laisse passer un certain temps, le temps nécessaire pour qu'elle produise son effet; puis, quand il la revoit, s'étant fait désirer, ce sont de nouvelles paroles d'adorateur : — « Oh! voilà ]>ien la femme que j'ai rêvée, s'écrie le Provençal avec cette extase et cet accent qui n'embrasent que des âmes et ne sortent que des lèvres méridionales. Pardon, madame, dit-il en se reprenant et revenant d'un monde supérieur à lange; exilé (|u'd regarda pKMiscnïcnt; pardon, je reviens à ce que je disais. » Sentant enlin qu'elle est bien à lui, il se fait plus hardi : — u l'^h ! l)ien, oui, je vous aime, dit-il, et je vous ainie d'une affection sans bornes. Vous êtes au-dessus diiuc foule
266 CHAPITRE VllI.
de petites considérations où s'entortillent les sots. Entendons-nous. » Notez bien que la Peyrade ne sonj^e nullement à faire de Flavie sa maîtresse : elle n'est pour lui qu'un moyen d'arriver au mariage qu'il désire. Mais pour atteindre à son Lut, Flavie ne suffit pas. Il lui faut gagner les bonnes grâces du père, non pas de Colleville, mais de Tbuillier, qui sait que Céleste est sa fille. Il flattera ses aml)itions, lui persuadera qu'il ne peut ainsi demeurer dans l'oisiveté, qu'il se doit à son pays, et comme Tbuillier fasciné s'étonne et demande la cause d'un si vif intérêt, la Peyrade lui avoue en confidence que cette cause, c'est son amour pour Céleste : — a Votre chère petite Céleste et mon amour vous réj)ond de tout mon dévouement. Que ne ferais-jc pas pour un beaupère ! C'est de l'égoïsme, c'est travailler pour moi! " S'être attaché Mme Colleville en lui donnant l'illusion d'une passion sincère, avoir gagné Phellion en caressant son aml)ilion, cela ne lui suffit pas encore; il lui faut l'estime de l'intègre et stupide Phellion, chose d'autant plus difficile que Phellion se défie de lui, ayant les plus graves soupçons sur la pureté de ses mrcurs. Il y arrivera néanmoins, grâce à son admirable souplesse d'esprit, grâce à cet art extraordinaire de comédien qu'il pousse au point de s'identifier complètement avec la personnalité de ceux (ju'il veut duper, et de revêtir cette personnalité (b; telle manière qu'on sa présence ceux-ci s'imaginent être en face de leur propre image : — » Il était iiiqxjssible à Phellion d'être })lus Phellion que Théo-
dore en ce moment n'était Phellion. » — Il faut lire la scène d'un bout à l'autre, car aucune analyse n'en saurait donner l'idée. Tous ces personnages assurément sont bien petits et bien mesquins; petits et mesquins par la bassesse de leurs sentiments, par la médiocrité de leur intelligence, ils nous représentent un monde assez peu digne d'intérêt; mais puisqu'il faut tout peindre, puisque Balzac a tout peint, puisqu'aucune classe de la société ne lui est demeurée indifférente, reconnaissons que dans cette ceuvrc il a déployé autant de génie inventif, il a manifesté autant de sympathie psychologique, il a conçu ses personnages, ou médiocres ou vils, avec un relief aussi saisissant que lorsqu'il avait à nous montrer ses plus puissantes créations ou ses plus attendrissantes figures féminines.
A tous ceux qui rapj)rochent, la Peyrade paraît supérieur, tout au moins par son audace. Il est sim[)lement expert en l'art de les manier, surtout en l'art de s'adresser aux femmes; il sait comme on les prend et par quelles paroles elles se laissent séduire. Le seul développement de la passion sincère, l'exposé tout simple et tout franc d'un sentiment vrai ont, dans la j)lupartdes cas, bien moins de chance de réussir (pit; les phrases prétentieuses et solennelles, les (b'claratKjiis empli.itiqiies et guindées. Soyez francs, mettez sMnplement votre (-(eur à nu, sans apostrophes; vous paraîtrez froid. Usez-en au contraire connue Théodore de la Peyrade, forcez un senliment jusqu'à le rendre prescpie ruliiule dans sou exprès-
268 CRAPITRE VIII.
sion, VOUS aurez toutes chances d'emporter la place. Tous les « hommes à femmes " ont été plus ou moins des Théodore de la Peyradc.
Qu'importe, après de tels portraits, de connaître l'affabulation du roman ! son déveloj)pement et ses conclusions ! Qu'importe de savoir si Théodore épousera Céleste ou non, si Thuillier arrivera aux honneurs qu'il convoite ! L'important est d'avoir précisé les caractères qui évoquent au dedans de nous les personnages réels, faits de chair et d'os, éternellement vrais, que nous coudoyons dans la vie et qui ressemblent aux prototypes du romancier'
Haine de Balzac pour l'esprit provincial. — Première partie des Illusions perdues. — Les portraits n'ont pas vieilli : Le fjcnlilhonime camj)a{»nard : M. de Cliandour, prototype du Rodolphe de Madame Bovary. — M. de bai)itot, M. de Barta. La prétention jointe à l'ijjnorancc.
Grossissement voulu des traits physionomiques. — Procédé identique à celui de la caricature. — Les conversations complètent les portraits.
La bassesse des sentiments. — Rapproclicinent avec La Bruyère : Les âmes pétries de boue et d'ordure. — Minoret Levrault. — Goupil. — Mme Crémière.
Quelques âmes nobles, par exception : I^e docteur Minoret. — L'abbé Chaperon. — Ils vivent isolés, sans rapports avc<; les autres.
Solidarité de la vie de province. — La vieille tille : Mlle Cormon. — Le désir du mariage devenu obsession : elle suscite la pitié plutôt que le sarcasme. — Elle est duj>c jusqu'à la tin.
Le rri'iiloiii' de l\|)(s, railislc (|iii avait su porcor ù jour el iK'indio diiiK' loiiclic si vigoureuse tant et de si jniissanls iustincts, ne jxxivail (Icinciircr iiiseiisilde aux ridicules de la province (loinnie tous les {grands esprits et parce (ju il était un jjrand esprit, jufjcant ave(t celte ahsencc de convcnlions (pii c aractcrise tous ceux qui pensent |)ar eiix-niéines. IJal/.ac
devait porter une haine vigoureuse à ce milieu, le plus favorable à la naissance et au développement des préjugés. Il l'a peint avec l'implacable rigueur de l'homme qui a souffert d'une chose, et qui apporte dans la peinture de cette chose une àprcté d'autant plus grande qu'il tend pour ainsi dire à se venger d'une injustice contre lui commise. La femme ellemême, pour laquelle il professe ce culte et cette adoration propres à tous lcs| grands » féminins », la femme, pour laquelle il n'a jamais assez d indulgence (juand elle succombe, la femme de province n'échappe pas à ses sarcasmes et à ses attaques. Dans ses scènes de la vie de province, il la montrera luttant parfois contre son milieu, s'essayant à un développement, à une culture contre laquelle réagira ce milieu même, mais presque toujours entachée de cette affectation ridicule qui sera pour elle une tare indélébile et gâtera ses meilleures tendances : — « A Paris, dit-il, il existe plusieurs espèces de femmes : il y a la duchesse et la femme du financier, l'ambassadrice et la femme du consul; il y a la femme comme il faut de la rive droite et celle de la rive gauche ; mais en province il n'y a qu'ime femme ; et cette pauvre femme est la femme de province. " — Vous voyez dans cette phrase une condamnation en dernier ressort, sur laquelle il ne reviendra plus, condamnation injuste sans doute, puisqu'elle enferme dans un jugement d'enseml)le toute une catégorie d'êtres et qu'il n'y a en ce monde que des individus^ nuiis (pii dénutnlre nna fois de plus \v carac-
LA VIE DE PROVINCi:. 271
tère de son intelligence intuitive et gcnéralisatrice!
Pour bien comprendre à quel point est poussée sa haine de Tesprit de province, il faut s'arrêter à une œuvre, ou plutôt à la première partie d'une œuvre dans laquelle il s'est plu à grouper les principaux types de provinciaux ridicules, les faisant valoir les uns par les autres et les réunissant de parti pris, afin de pouvoir mieux les détailler : j'entends la première partie des Illusions perdues. Quand on l'envisagerait simplement comme un ensemble de portraits, elle mériterait d'être étudiée à part et qu'on s'y arrêtât longuement. Ce roman n'a d'ailleurs pas vieilli; car le propre du génie de Balzac est de créer pour l'avenir et de peindre d'une touche assez vigoureuse pour que ses conce[)lions, dans leur ensemble sinon dans leurs détails, soient et demeurent à toute époqu<> d'une entière vérité. Nous retrouvons dans les descri})tions (jn'il MOUS donne, dans l'analyse morale (|u il lait des types représentés, les traits généraux des personnages qu'il nous est loisible de coudoyer aujourd'hui et d'examiner dans notre société actuelli-.
Hal/.a(' décrit la soirée offerte par Mme de Uargeton aux principaux personnages (pu lialutent la ville d'Angoulême et devant lesquels elle veut produire le jeune Lucien de Rubempré. Il convient de manpiir des Taliord le cniiliMsIc (h-s idées (pu explupie le c(»iilrasle des personnages (pie IJalzac va peintire : liU<'ien de Hubempré re|)resenlail, dans cette première partie du roman, la délicatesse et l'arislocial K du .sentiiiieiil connue di I iiilcllifjeiice.
Lucien de Rubempré le poète, c'cst-à-dirc l'être fragile et faillie, mais doué d'une sensibilité exquise et toute frémissante; la société dans laquelle il paraît présentait au contraire toutes les médiocrités intellectuelles. Balzac craint sans doute qu'on ne trouve sa peinture ou fausse ou trop hardie, car il prend soin de qualifier u d'extraordinaires, ces personnages que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie " .
C'est d'abord le fat, l'homme satisfait de lui-même, de sa beauté physique et de sa prestance corporelle: M. de Chandour. Après une dcsci'iption minutieuse de son costume, Balzac ajoute : — « Tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures, qu'en le voyant les étrangers ne pouvaient s'empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en A'érifiant le nombre de l)Outons de son gilet, en suivant les lignes onduleuses de son pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s'arrêtait sur les pointes de ses bottes. » — C'est l'homme à femmes dans toute la force de l'expression, le désœuvré qui passe son existence dans la perpétuelle poursuite des succès féminins, le beau mule triomphant et victorieux : — Il La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelures comme il s'en disait au dixhuitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait rjuelqucs succès auprès des femmes, il les faisait rire. " — Vous reconnaissez à ce portrait
le prototype et le précurseur du Rodol[)he de Madame Bovary.
A côté des prétentions physiques, il y a les prétentions intellectuelles. M. de Saintot les incarne, et le ridicule est encore plus saisissant, car la prétention est plus disproportionnée. Celui-ci passe pour un savant, et toule la ville est en admiration devant lui. Toute proportion gardée et en marquant les différences qui peuvent exister entre un village et une ville, il nous apparaît comme le «Homais» d'Angouléme ; il en a la suffisance vaniteuse et l'imLécillité :
— « Ignorant comme une carpe, il n'en avait pas moins écrit des articles sur les eaux-dc-vic dans un dictionnaire d'agriculture, deux oeuvres pillées en détail dans tous les articles de journaux, et où il était question de ces deux produits. Tout le département le croyait occupé d'un traité sur la culture moderne. Si quelqu'un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des pa[)ier8, cherchant une note égarée ou taillant .'^a plume; mais il employait en niaiseries tout le temps qu'il demeurait dans son cabinet; il y lisait longuement son journal; il sculptait des bouchons avec son canif; puis le soir il s'efforçait d'amener la conversaliou sur un sujet fjui lui penuil de dire : — » Il se trouve dans Cicéron un passage qui semble avoir été écrit pour ce qui se passe de nos jours. i> — Il récitait alors son passage au grand ctonnement des auditeurs, (jiii se disaieul entre eux :
— Il Vraiment .Vslf)lplie est un puits de science. »
— Voici M. de Hrébion, l'homme aux prétentions
d'artiste : il se croit dessinateur et fait pendant à M. de Barta, qui s'imagine être musicien. Les tares morales viennent se joindre aux tares intellectuelles : — (i Chacun d'eux donnait le bras à la femme de l'autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète. Les deux femmes, également préoccupées d'un fichu, d'une ganture, de l'assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes et négligeaient leur maison où tout allait à mal. "
Le trait commun à toutes ces peintures est évidemment un grossissement voulu, prémédité par avance; mais c'est là une condition inhérente au genre même du portrait : vous la trouvez au même titre chez les plus célèbres des écrivains qui y ont excellé, chez La Bruyère par exemple, dontil convient de rapprocher ici Balzac. Les procédés sont identiques, et dans maint passage le style diffère si peu, qu'on pourrait s'v tromper. De même que l'art de la caricature tire ses effets les plus saisissants de l'accentuation quasi invraisemblable des traits physionouiiqucs les plus marqués du personnage, de même aussi cette caricature morale dont La Bruyère nous a fourni les exemplaires les plus achevés, et que Balzac à sa suite appliquait auv nireurs de son temps, doit son intensité, sa puissance d'obsession au grossissement, voisin souvent de la déformation, que l'artiste fait subir à la réalité. Vous avez vu les portraits ; écoutez les conversations : Lucien de Bubciiipré. proué par Mme de Bargelon, vient de
réciter des vers de Chénier : — " Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine? dit à sa voisine la sèche Lili, qui s'attendait peut-être à des tours de force. — Ne me demandez pas mon avis, ma chère; mes yeux se ferment aussitôt que j'entends lire. — C'est fort bien déclamé, dit Alexandre ; mais j'aime mieux le Avhist. " — Et encore : — " Mais nous étions venus pour entendre des poésies de M. Chaudron, et vous nous donnez des vers (verse) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du cru. — Ne trouvez-vous pas que la lanjjue française se prête peu à la poésie? dit Astolphc au directeur des contributions. Je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poétique. — La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit Chatelot. — La chanson prouve que notre langue est très musicale " , répondit Adrien.
Ce que nous avons vu jusqu'ici, ce sont des ridicules tenant plutôt à l'infériorité de l'esprit qu'à la bassesse du cœur. Dans le roman d'Ursule Mil'Oîiet, c'esl cette bassesse du co'ur (h)iinant naissance aux actes les plus vils et les plus méprisabh's fjuc IJalzac étudie, qu'il analvse avec un luxe de détails, unr snrahondancc (h' lails peu «Dnimune. Tous hs |)(MSonnages qui s'agitent dans hi petite ville de |iroviiuM' autour de la suc(^ession i\u vieux docli'iii- Minorcl ajjparlicnncnt à la catégorie la plus niiscialilc ; ds donncnl de ICspccc liiniiaine, envisajjéc dans ses rcprcscnlanis inférieurs, au poini (le vue des mitbiles ignobles de la plus liiche cupidité,
une idée tellement vile qu'ils ont pu servir de thème aux adversaires déclarés de Balzac pour incriminer son œuvre et leur permettre d'élever contre lui l'accusation d'avoir exclusivement arrêté son attention sur les bas-fonds de l'âme. C'est ainsi, et par un procédé familier à ceux qui se constituent les détracteurs du génie, que les ennemis du grand romancier prenaient prétexte des œuvres qui, semblables à Ursule Mirouet, à la Rabouilleuse, à la Vieille fille, découvrent plus particulièrement ces bas-fonds, pour fermer volontairement les yeux sur d'autres peintures d'une rare noblesse qui en sont comme la contrepartie, et prétendre que Balzac n'avait excellé que dans les premières. La vérité est que, avant eu' du monde une vision complète et intégrale, il avait visé à ne rien omettre et qu'il s'était montré aussi puissant dans la peinture des 'parties viles que dans celle des parties hautes de l'àme. Elles nous apparaissent en effet d'une saisissante et cruelle vérité, ces âmes dont on peut dire, suivant la belle expression de La Bruyère, qu'elles sont u pétries de boue et d'ordure " , ce Minoret-Levrault, maître de poste de Nemours, Caliban de bas étage, type de la brute, insensible à tout, sinon à ce qui concerne ses intérêts. Il présentant une de ces physionomies où le penseur aperçoit difficilement trace d'âme sous la violente carnation que produit un brutal développement delà chair" ; ce Goupil, le plus lâche et le plus crapuleux, mû par des instincts grossiers, d'une immoralité llagraiile, qui, a armé de prétentions que comportait
sa laideur, avait un détestable esprit, particulier à ceux qui se permettent tout, et remployait à venger les mécomptes d'une jalousie permanente " ; — ce Massin-Levrault, " un des plus âpres bourgeois de la petite ville, ayant la physionomie d'un Tartare : des yeux petits et ronds comme des sinelles sous un front déprimé, les cheveux crépus, le teint huileux, de grandes oreilles sans rebords, une bouche presque sans lèvres et la barbe rare » ; — cnHn cette Mme Crémière » , au teint criblé de taches de rousseur, un j)eu trop serrée dans ses rol)CS, et qui passait pour instruite parce qu'elle lisait des romans. Cette financière du dernier ordre, pleine de prétentions à l'élégance et au bel esprit, attendant l'héritage de son oncle pour prendre un certain genre, orner son salon et y recevoir la bourgeoisie, car son mari lui refusait les lampes Carcel, les lithographies et les futilités qu'elle voyait chez la notairesse " .
La série de leurs actes pour atteindre au but qu'ils poursuivent, en vue duquel ils réunissent leurs efforts avec une entière solidarité, ressemble assez aux uiouvements instinctifs de bétes de proie se concertant pour s'emparer d'un gibier. On peut se désintéresser de telles peintures, ou plutôt réserver ses préférences pour des o-uvres se référant à des sentiments d'un autre ordre; mais il est impossil>le de n<; pas recoiniaître, une fois admis le |)rincipe de runiversabté (hs points de vue en ;irl, (pic IJalzac a représenté c-es instincts avec une iiie|;alalih' puissance, e( (pi'il s'est révélé dans ces jn'inturcs
un maître aussi accompli que partout ailleurs!...
Nous n'avons rencontré jusqu'à présent, en étudiant la vie de province, que des imbéciles et des maniaques, des malhonnêtes et des êtres vils. L'idée préconçue de Balzac a été manifestement de représenter ce milieu sous un jour défavorable, et l'on peut dire qu'il y a pleinement réussi. Pourtant les imbéciles et les maniaques n'y sont pas seuls ; il s'y rencontre des créatures d'exception, soit qu'ayant passé la première partie de leur existence dans un milieu plus favorable au développement intellectuel, elles conservent, même dans la société médiocre où elles se trouvent transplantées, quelque chose de leur supériorité première , soit qu'en vertu de leur noblesse native elles aient été marquées pour une vie élevée, et que les mesquineries de la province aient glissé sur elles sans les entamer!
De la première catégorie nous apparaît le docteur Minoret. Il a été l'un des célèbres praticiens de la science parisienne, et il vient se retirer dans sa vieillesse avec sa nièce Ursule dans la petite ville de Nemours. Les petitesses de la vie de province ne sauraient l'atteindre, car sa haute éducation, son savoir immense et la noldesse de son ame le placent au-dessus de tous ceux qui l'entourent. Il vivra à Nemours avec la jeune fille qu'il considère comme son enfant, seul ou du moins avec ceux-là seulement auxquels il permettra de l'approcher; en effet le premier souci de l'homme supérieur est de se montrer jaloux de sa lil)erté, comme du plus précieux des
trésors, de ne laisser personne empiéter sur sa vie.
L'abbé Chaperon fera un contraste spirituel avec Minoret : Tun, le savant, Fidèle à ses croyances matérialistes; l'antre, le prêtre, croyant et spiritualiste ; mais la beauté de leur àme les rapproche et les unit. L'abbé Chaperon est le type accompli du prêtre véritablement saint, comme il en existe quelquesuns, aussi rcspcctal)le par la sincérité de ses croyances que par la pureté de sa vie et la largeur de ses idées. Entre lui et Minoret l'amitié est soudaine et j)rofonde, car ce sont deux beaux caractères dans la haute acception du mot. Joignez à ces deux personnages principaux un gentilhomme vieux garçon, M. de Jordy, et un vieux juge de paix excelloul, le père Bongrand, vous aurez la société habituelle du D' Minoret : — "La réunion de ces personnes supérieures, les seules qui eussent des connaissances assez universelles pour se comprendre, explique la répulsion du vieux Minoret pour ses héritiers : s'il devait leur laisser sa fortune, il ne pouvait les admettre dans sa société. " — b;i douce Irsidc Miroiul est leur enfant commune i\ tous : — ■' Celle l.iinilh^ d'esprils choisis eut dans Ursule une enfanl iidopléc par chacun d'cnx scion .ses gouls : le ( nrc pensait à l'ame, le |n;;c (h' pai\ Se faisait le ciiialciii'. Ii' militaire sc |iioiiiell;iil de dcvenii- le précepteur : et (piaut h Miuiuel, il était à la lois le père, la mère et le médecin. -
Sa tendresse pour I isiile se manifeste coiimie nu seritiiiienl d nii ordre lare : «est la |iateriiile avec
quelque chose de plus, que les liens du sang sont incapables de donner et qui tiennent précisément à cette paternité d'élection : — " L'heureux vieillard suivit avec les sentiments d'une mère les progrès de cette chevelure blonde, d'abord duvet, puis soie, puis cheveux, légers et fins, si caressants aux doigts c|ui les caressent. La beauté d'Ursule, sa douceur la rendaient si chère au docteur qu'il aurait voulu changer pour elle les lois de la nature; il dit quelquefois au vieux Jordy avoir mal dans ses dents quand Ursule faisait les siennes. Lorsque les vieillards aiment les enfants, ils ne mettent pas de bornes à leur passion, ils les adorent. Pour ces petits êtres, ils font taire leurs manies et pour eux se souviennent de tout leur passé. " Il faut suivre dans le roman le développement de cette affection, l'action et la réaction qu'elle exerce sur ces deux êtres ; c'est là, au milieu des laideurs et des vulgarités environnantes, la partie pure de l'œuvre, celle qui repose l'esprit fatigué par toutes ces bassesses. La douce jeune fille traverse ces infamies, comme une fleur immaculée à l'abri de tout contact impur. Son influence est toute-puissante sur l'esprit du vieux docteur ; elle l'amène à la foi, ou du moins à l'illusion de la foi par sa tendresse et ses touchants reproches. Quant à Minoret, ses préoccupations d'éducateur tendent à faire d'Ursule une âme exquise, autant par la douce féminéité de sa nature que par la contemplation élevée de ses devoirs : il est à la fois doux et sévère, indulgent et bon. Lorsque, arrivée à celle période critique de la
LA VIE DE PROVIiNCE. 281
naissance de l'amour chez la vierge, Ursule avoue naïvement à Minoret les troubles qui l'agitent, avec quelle noblesse il lui marque sa conduite ! 11 ne craint pas de lui révéler les lois mystérieuses de la vie, fort de cette conviction qu'il n'y a l'ien d'impur dans l'ordre de la nature, et qu'à une âme malsaine seulement de telles révélations peuvent être nuisibles : — « Les sensations que tu éprouves, ce mouvement de ta sensibilité qui se précipite de son centre encore inconnu sur ton cœur et sur ton intelligence, ce bonheur avec lequel tu penses à Savinien, tout est naturel; mais, mon enfant adorée, comme t'a dit notre l)on abijé Chaperon, la société demande le sacrifice de beaucoup de penchants naturels. » — Là se trouve, nous semhle-t-il, l'idéal de l'éducation, et il ne nous a pas paru inutile de le marquer, connaissant de quelle manière on l'entend d'habitude!...
Après les luttes autour d'un héritage, les luttes autour d'une héritière, et toujours, pour cadre à ces bassesses, le milieu de province ! Pourquoi cette persistance à envisager la j)r(>vince sous un tel jour? Est-ce que ces luttes, ces rivalités, ne se produisent pas dans le décor de l'existence parisienne? Sans doute, et Balzac mieux que personne le savait. Si donc il h'S a |)l;u'écs avec parti pris dans ses études sur la vie de province, c'est (pi'il a considéré ce cadre «•oninic pbis favorable à leur développement et à leur ;uiiil\sc La vie parisienne avec ses agitalions et ses troubles est, tic sa nature, trop complexe, il s'y remue tro|) de passions, Iropd'intéréts opposés ;