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LES IDÉES SOCIALES

i Balzac émule de fionald et de Joseph de Maistre. — Il demeure I cependant toujours artiste. — Ses principales œuvres soj ciales : les « Paysans », le « Curé de village » , le fc Médecin de campagne » .

Antipathie possible des partisans de Vart pur. — Splendeur et rayonnement de l'époque qui précède Balzac. — L'importance des questions sociales renaît aujourd'hui.

Balzac remonte jusqu'aux sources de la vie sociale. — La Famille. — Opposition entre le groupe familial et l'esprit du législateur. — Balzac condamne une société régie par des lois reposant sur V individualisme. — Caractère archaïque et purement verbal de nos Codes. — Balzac exalte la solidarité'.

Imperfections sociales causées par l'individualisme. — La confession douloureuse du jeune homme de talent. — Les dégénérescences intellectuelles. — L'éducation moderne et ses absurdités. — La nullité des spécialistes, et l'ineptie administrative. — Critique du régime constitutionnel. L'intérêt personnel base des lois.

Balzac, admirable comme critique, est insuffisant comme reconstructeur. — II se réfère a l'ancien régime et à l'épopée napoléonienne. — Il ne conserve aucune illusion sur l'avenir réservé à la Bourgeoisie. — Seul remède possible à ses yeux : la charité. Mais elle ne peut avoir d'action efficace : elle est trop exceptionnelle.

Balzac a montré le caractère artificiel de l'état social. Son instinct de vie lui en a révélé les principes de mort.

Ce n'est pas au seul point de vue de l'amour,

si important néanmoins dans le domaine de l'art et de la vie, que Balzac borne ses études en matière sociale. La Réalité l'attirait trop puissamment pour qu'il se refusât à l'étude du milieu qui sollicitait son observation toujours en éveil. C'est sur toutes les faces et sur tous les phénomènes de la vie sociale que Balzac a fait porter son analyse et ses méditations, et rien ne serait plus aisé, si l'on voulait s'y attacher, que d'extraire de son œuvre de véritables traités d'économie politique, de droit public, de principes de gouvernement. S'il s'y était appliqué, il se serait aisément placé sur ces sommets austères et révérés où l'admiration des économistes présents a placé leurs prédécesseurs. Bonald, Joseph de Maistre, Jean-Baptiste Say eussent trouvé en lui un émule et un rival heureux. Mais, déjà nous l'avons observé, jamais la forte pensée de Balzac, jamais les qualités intellectuelles dont il avait pourtant une notion si orgueilleuse, ne lui firent oublier son idéal d'art, et jamais il ne conçut rien qu'il ne tentât d'exprimer sous forme littéraire, et de couler ainsi dans le moule brillant qui lui était accoutumé. Ses idées n'y devaient rien perdre de leur précision ; il estimait même qu'elles y gagnaient beaucoup en force de pénétration et en valeur de propagande. Il dut en

tout cas à son exceptionnelle union de qualités intellectuelles et de dons esthétiques cette universalité du génie, cette heureuse fusion qui lui permit d'étudier toutes choses sans quitter le domaine de Tart : ceci nous est un sûr garant que nous ne risquons pas, en examinant son œuvre, et quelque sévères que paraissent les régions où il nous entraîne à sa suite, de sortir du domaine de la littérature, car le procédé de Balzac ne fut pas autre chose que l'aperception d'une identité foncière entre ce qui vit dans le monde extérieur et ce que l'artiste peut rêver.

Balzac développe ses idées sociales en des romans comme les. « Paysans », le « Curé de village » , le « Médecin de campagne » , et Ton citerait difficilement une seule de ses grandes œuvres dans laquelle ses opinions sur la société ne se fassent jour avec une fréquence et une verve qui sont le plus décisif témoignage de rimportance qu'il y attachait. Mais ce prix même accordé aux choses de la politique et de la vie sociale ne risque-t-il pas de rebuter certains artistes contemporains? Est-ce que des détachés de bien des genres, depuis Théophile Gautier jusqu'aux disciples d'Edgar Poë, ne sont pas fondés à railler, comme peu compatible avec la

pure flamme du Beau, ce haut souci des chosçs sociales (1)? D'autant mieux que Balzac ne limite pas ses préoccupations aux vastes faits dont nul ne peut méconnaître la grandeur comme phénomènes fondamentaux : il ne s'attache pas exclusivement aux larges transformations qui modifient la structure des sociétés et réagissent par là sur la structure des âmes ; il ne néglige pas les incidents pratiques, non plus que la trame embrouillée et menue des intrigues du monde officiel. Il les suit, au contraire, avec un plaisir évident d'artiste observateur et d'analyste littéraire, avec le goût aussi d'étudier la société non seulement dans ses ressorts intimes, mais encore dans ses manifestations les plus éphémères. Ah ! comme" nous les comprenons ces artistes, et toute cette élite délicate qui, dégoûtée par l'indiscret envahissement des agitations politiques, par le tumulte vain et dérisoire qui depuis le début du siècle agite la France et trouble la paix sereine des penseurs, se détournent de ces stériles empressements, et refusent de souiller leurs œuvres chères par ces mots de Progrès , de Démocratie , dont les pareils d'Homais nous rebattent les

(i) Il nous semble bien qu'il convient d'attribuer à cette cause, au moins autant qu'aux raisons de style, l'injustice des appréciations de Flaubert sur Balzac.

oreilles ! Balzac, du inoins, eut ce rare bonheur de naître à Taube même du siècle, à une helire où seul apparaissait au regard de Tobservateur le côté grandiose et tragique des convulsions politiques. La poésie alors y absorbait les mesquineries, ou plutôt les embrasait et les volatilisait dans le tourbillon glorieux de l'épopée napoléonienne, dont tous les esprits contemporains, de Stendhal à Balzac, gardèrent comme un éblouissement ! Il put échapper ainsi à cette nausée de dégoût qui souleva le cœur des artistes en face des vulgarités des époques suivantes. Par là il se rapproche des plus récents d'entre les nôtres, et de cette littérature de la fin de siècle, où les laits sociaux et leur étude semblent retrouver une part de grandeur, peut-être pour la cause même qui les fit paraître tels à Balzac et par le pressentiment d'une crise analogue à celle dont il contempla le magnifique et pompeux achèvement !

Si Balzac suivit, en observateur intéressé par toutes les manifestations de la vie, les évolutions diplomatiques d'un personnage comme de Marsay par exemple, s'il trouva dans cette brillante aristocratie de l'Opéra et des Italiens d'alors un admirable cadre à ses récits passionnels, son regard de sociologiste alla pourtant bien au delà

de ce vernis éclatant et mince. Il étudia les lentes commotions qui ébranlent le fond même de la vie sociale ; car il avait de cette vie sociale un sentiment aussi intense que celui de l'existence individuelle, et il en savait pénétrer les parties profondes. Aucun livre à ce point de vue ne vaut, dans Toeuvre de Balzac, ce roman du « Curé de village » en ses pages philosopha ques. On y voit la sûreté, la profondeur avec laquelle, par-delà les codes et les textes légaux, comme plus tard TessayaTaine, Balzac pénétrait jusqu'aux sources mêmes de la vie sociale. Il la cherchait jusque dans ses éléments, et au premier rang de ceux-ci il plaçait la Famille. Quiconque possède son œuvre se souviendra que, dansaucun de ses romans, il ne néglige de mettre en relief ce côté spécial de l'esprit de famille, de la désunion ou de la cohérence des familles dont sont membres les personnages qu'il décrit, de la réaction destructrice ou salutaire que leurs agitations personnelles exercent sur ce petit groupe. Sans parler de la « Physiologie du mariage » , où une face du sujet est directement abordée, ni du « Père Goriot » , où la paternité se hausse jusqu'à la sublimité des passions excessives, Balzac ne rencontre pas une mère amoureuse sans indiquer soigneusement la conséquence inévitable de cet amour

pour ses enfants. Dans les romans même où ce côté pourrait paraître accessoire, dans le « Lys » par exemple, le romancier suit avec attention le développement du groupe familial dont le triste Mortsauf est le chef. C'est que Balzac croyait pardessus tout à la valeur créatrice des énergies sentimentales : l'intensité même avec laquelle il a- compris la vie le rejetait loin de tout ce qui n'était pas vivant, de toute abstraction, de toute fiction, et des fictions légales principalement. Or, quoi de plus abstrait pour un observateur sincère que l'individu isolé, séparé de tout, alors que dans l'organisation sociale aucun homme ne nous apparaît autrement que lié à d'autres hommes dont la destinée se mêle à la sienne, et en partie la détermine!

Aussi Balzac ne devait-il pas pardonner au législateur de s'être si lourdement mépris sur ce qui apparaissait, à ses yeux d'artiste, lucide comme la vivante Réalité. Il faut chercher dans l'indignation sincère que ce dangereux aveuglement excitait en lui, plutôt que dans les incitations d'une vanité puérile, la constante et machinale tentation qui le poussait à se mêler du gouvernement des choses humaines, à réclamer sa part dans leur direction. C'est là une protestation périlleuse pour l'artiste qui la fait, un de ces

vœux dangereux que Virgile recommandait aux dieux de n'exaucer jamais. C'était la protestation noble d'un artiste sûr de son analyse, contre le dédain qui fait fi, pour l'avenir social, de ces qualités exceptionnelles, et préfère remettre la conduite des destinées humaines aux mains de gens superficiels ou de grossière cécité. Chaque ligne du passage où il traite ce sujet qui le passionne exprime la conviction la plus ardente et la plus décidée. Écoutez plutôt : — « Le penseur aux choses d'avenir voit l'esprit de famille détruit, là où les rédacteurs du nouveau code ont mis le libre arbitre et l'égalité... Ceux qui ont procédé à la démolition de l'ancien édifice ont été logiques en partageant également les biens de la famille, en amoindrissant l'autorité du père, en faisant de tout enfant le chef d'une nouvelle famille, en supprimant les grandes responsabilités; mais l'état social reconstruit est-il aussi solide avec ses jeunes lois, encore sans longues épreuves, que la monarchie l'était malgré ses anciens abus ? En perdant la solidarité des familles, la société a perdu cette force fondamentale que Montesquieu avait découverte et nommée Vhonneur, Elle a tout isolé pour mieux dominer; elle a tout partagé pour affaiblir. Elle règne sur des unités, sur des chiffres agglomérés, comme des grains de

blé dans un tas. Les intérêts généraux peuventils remplacer les familles ? Le temps a le mot de cette grande question. ^ —

La page que nous citons ici a dans l'œuvre de . Balzac une importance unique. Nous l'y voyons condamner, avee l'intuition sûre et prudente du penseur, une société fondée sur l'exaltation de V Individu, et nous l'entendons, avec quelle énergique éloquence ! nous affirmer cette haute vérité méconnue par nos codes que, bien audessus des symétries logiques et des constructions verbales, il y a le fait des forces sociales, de ces impulsions sentimentales qui, existant dans presque toutes les âmes, mènent par leurs multiples aiguillons l'ensemble du troupeau humain, et que l'on ne saurait négliger ni combattre sans amener laconfusionetréparpillement(l). Il nousciteune de ces forces, Y Honneur^ dont les lois modernes ignorent l'existence, et il aperçoit que dans un cœur d'homme, fût-il d'essence grossière et toute primitive, à côté du désir d'être riche et de s'entourer d'un milieu moins rude, existe le poignant souci d'exciter chez ses pareils des senti-

(1) D'autres {j^rands esprits, à la suite de Balzac, notamment Taine et Renau, ont merveilleusement mis en lumière le caractère archaï(^ueei pureuient verbal de notre regrettable législation.

ments de sympathie admiratrice. C'est parce qu'elle doit renoncera l'estime sans tache des êtres qui l'entourent qu'elle s'enfuit jusqu'au Canada, cette famille du guillotiné Tascheron, et va chercher, par cet exode lointain, des terres où le crime d'un de ses membres ne 8ei;a jamais connu. Dans ce village même qu'elle vient de quitter, s'installe la complice du crime : elle va, par une existence d'empressé dévouement, compenser et racheter le déchet social que représente pour tout moraliste un acte criminel. A la faveur d'un procédé semblable à celui qu'il emploie dans le Curé de village, Balzac accentue ses griefs contre la société présente, par le contraste d'une sorte de monde nouveau formé sur quelques points isolés, grâce à l'énergie soutenue de volontés supérieures. Véronique Graslin sous l'impulsion du curé Bonnet, Bénassis dans ses montagnes, par simple ardeur de beauté morale et d'intime perfection, réussissent à fonder autour d'eux des sortes de terres promises où se réalise fragmentairement l'organisation saine et puissante dont Balzac ne trouvait nulle trace dans la société qu'il condamnait.

Une affirmation résume tous ces griefs de Balzac contre la société contemporaine et tous ses désirs de mieux. Et au moment de la formu-

1er cette affirmation, au moment de Ténoncer en la recueillant dans Tœuvre du romancier, nous voici hantés jusqu'à la gêne par Tévidence de ce rôle précurseur que nous lui avons tant de fois assigné et qui se marque ici avec une netteté telle que la phrase qui résume la conception balzacienne tombe dans Tactualité et paraît extraite d'un pamphlet d'hier. Balzac reproche à la société issue de la Révolution et de l'Empire d'être dévorée par V individualisme ^ et de manquer par là même aux nécessités de solidarité qui lui semblent la condition première de l'énergie vitale dans tout corps social. Cette haine de Tindividualisme, elle avait si bien pénétré l'esprit de Balzac, que non seulement il la formule en théorie et l'affirme en principe, mais que, donnant l'exemple à Gustave Flaubert, il lui trace une route que ce dernier n'a pas suivie aussi loin que lui : il la transpose en antipathie invincible, en aversion narquoise pour les êtres qui lui paraissent incarner la tendance individualiste. Dans plusieurs romans, ï\ a bafoué et tourné en dérision l'épaisse bêtise des âmes bourgeoises. Dans l'un de ceux qui nous préoccupent, dans ce « Curé de village » , admirable à tant d'égards, où la poésie a dessiné l'exquise figure de Véronique Graslin, tandis que la haute pensée mettait

tout Fouvrage sous rinvocation d'un héros de la solidarité, Balzac, en regard de ces nobles et simples figures, nous décrit les héritiers du père Pingre t, dans la bouche desquels il place des mots significatifs de mépris railleur. Tant que Tassassin Tascheron n'a pas restitué les cent mille francs, les « des Vanneaulx » maudissent le condamné : — « Non seulement il est assassin, mais il est encore sans délicatesse » , s'écria sérieusement des Vanneaulx, sans connaître la fameuse complainte de Fualdès. — Mais, sitôt qu'ils ont récupéré leur héritage : — « Eh bien ! on aurait dû faire grâce à ce pauvre homme, disait Mme des Vanneaulx : il n'était ni vicieux ni méchant. — Il a été plein de délicatesse, dit le sieur des Vanneaulx, et, si je savais oîi est sa famille, je l'obligerais. »

Si, par un côté, la tendance individualiste produit le ridicule qui a révolté tant d'artistes, elle engendre, du haut en bas de l'organisme social, une série d'imperfections et de vices que Balzac a signalés avec tous les détails de l'analyse la plus perspicace. Il faut lire, dans la lettre de l'ingénieur Gérard à Grosse-Tête, l'ami de Véronique Graslin, le premier exemplaire d'une page qui depuis s'est souvent trouvée répétée dans la littérature de ce siècle, la confession du jeune

homme de talent, victime du mauvais agencement des choses sociales. Balzac n'y fait grâce à Tordre établi, ni d'une erreur économique, ni d'une dégénérescence intellectuelle. C'est d'abord a l'effroyable conscription de cerveaux livrés chaque année à l'État par l'ambition des familles qui, plaçant de si cruelles études au temps où l'adulte achève sa croissance, doit produire des malheurs inconnus, en tuant à la lueur des lampes certaines facultés précieuses qui plus tard se développeraient grandes et fortes. » — Voilà, certes, des préoccupations bien étrangères aux cerveaux des hommes d'État et des éducateurs actuels , et c'est de cela même que Balzac se plaint, lui si averti de l'immense variété des dons qui leur seraient nécessaires. On lit avec étonnement, dans ces passages du « Curé de village îî , certaines pages qui semblent inspirées par la connaissance précise de règles que la Psychologie n'a guère posées que de nos jours. La grave question de V Éducation [l)^ qu'il a examinée tout au long dans son admirable roman autobiographique, et dont il avait fait l'expérience sur lui-même, ce supplice

(1) Voir dans les premiers Essais^ au chapitre des Artistesy l'analyse du personnage de Louis Lambert. Nous avons tenté nous-même dans le roman « Deux âmes souffrantes » de toucher à ce grave problème de V Éducation»

de radolescent victime du surmenage que lui imposent des maîtres imbéciles, il la reprend encore, et avec éloquence, dans ces pages du « Curé de village 5) , et il aboutit aux mêmes conclusions pessimistes. Pourquoi ces manquements graves aux lois les plus élémentaires de l'hygiène mentale? Pour quelques nécessités sociales supérieures et contraignantes ? Nullement, mais par pure ambition, et pour laisser sans emploi tout le capital intellectuel accumulé avec tant de périls. Gérard nous signale toute l'ineptie administrative, toute la nullité des spécialistes. La vie sincère aurait pour règle de laisser se déployer librement les vocations. Les écoles spéciales sont de grandes fabriques d'incapacités. Le régime constitutionnel, c'est-à-dire le triomphe de la chimère logique, étouffe les hommes de génie que distinguait le despotisme impérial. Un malentendu profond vicie toute la culture contemporaine, et Balzac en signale tout à la fois la cause etles résultats divers, notammentl'accroissement delà criminalité. Aussi Gérard conclut-il en exprimant le désir de sortir du milieu social où l'a placé Balzac, et où tous, tant que nous sommes, la vie nous a placés ! . . .

Il en sort, et non pas seul, en se réfugiant dans le petit monde qui s'est formé autour de

Véronique Graslin. Des conversations accusatrices marquent énergiquement les maux de la société. On y signale, comme la grande plaie de la France, la transformation économique qui se poursuit sous nos yeux, et dont la phase dangereuse fut étudiée de si près par Balzac. La division de la propriété, signalée par Grosse-Téte, paraît à Balzac un principe de mort. — « La cause du mal gît dans le titre des successions du Gode civil, qui ordonne le partage égal des biens. Là est le pilon, dont le jeu perpétuel émiette le territoire, individualise les fortunes en leur ôtant une stabilité nécessaire et qui, décomposant sans recomposer jamais, finira par tuer la France » . — Dans un autre roman, les « Paysans » (1), il a longuement développé cette idée, non pas en théoricien, mais en artiste, avec tout le cortège de sentiments ardents et de vie affective dont s'accompagne, dans la réalité quotidienne, chaque tendance de nos âmes. N'est-il pas évident pour Balzac que cette division de la propriété a pour conséquence fatale le développement d'un intérêt personnel très âpre? Or le curé du « Médecin de campagne » , porte-parole comme le « Curé de village » de Véronique Gras-

(1) Voir le chapitre sur la Vie de campagne, dans les premiers u Essais V .

lin, proclame que les grandes choses ne se font que par la puissance des sentiments, qui seule peut réunir les hommes, — tandis que le philosophisme moderne a basé les lois sur l'intérêt personnel, lequel tend à les isoler.

D'un livre à l'autre ils se répondent, ces héros charitables de Balzac. De même qu'il accumule dans la bouche de Louis Lambert le trésor de ses conceptions philosophiques, il leur fait dire tout ce que le spectacle de la société issue de la Révolution française lui inspirait de crainte et de dégoût. Balzac eut la conscience très nette — et c'est là le trait fondamental de toutes ses œuvres sociales — que la société dans la quelle il vivait n'était ni solidement, ni définitivement assise, et que, dans les fondations de l'édifice, il existait des causes profondes de ruine et d'écroulement. Il énuméra les fissures avec un soin méticuleux et une appréciation exacte de leur pénétration dangereuse. Nous l'entendrons tout à l'heure parler avec émotion des blessures infligées aux intelligences et aux sensibilités par Tordre social établi. Nous gardons encore dans les oreilles les éclats de son rire caustique en présence des déformations sentimentales et des grotesques monstruosités qui en sont issues. Il n'est pas un seul de ces maux qui semble lui avoir échappé : en même temps

I que la famille atteinte, il voit Texistençe na- I tionale menacée, et signale les causes d'affaiblissement possible de la France en face de l'Europe. Et pourquoi tout cela ? Parce que l'antique principe directeur a chancelé, et que nul autre ne s'y substitue. Dans la peinture des maux et de leurs origines, Balzac est incomparable de précision de pensée, autant que de verve littéraire. Le « Député d'Arcis » nous montre, avec un véritable luxe de détails et une exactitude tout actuelle, le mécanisme ridicule inventé par la civilisation moderne pour lui servir d'oracle et de prophète. Bénassis, dans le « Médecin de campagne » , 1 comme les amis de Véronique Graslin, dénonce , les dangers du principe d'élection. Balzac étudie sur le vif, dans le « Député d'Arcis » , tout le mensonge qui gît au fond de la fiction constitutionnelle (1).

Mais si la société présente est mauvaise, si sa ' forme gouvernementale, ce régime constitutionnel tant maudit par Balzac, est défectueuse, quels remèdes celui-ci semble-t-il entrevoir et conseiller? Il nous faut constater que, subissant en ceci le sort commun aux philosophes réformateurs,

(1) Le roman des « Paysans » demeure, en somme, la plus éloquente et surtout la plus vivante des œuvres proprement sociales du grand romancier.

Balzac remporte infiniment lorsqu'il se fait critique, et que ses tentatives de reconstruction sociale nous offrent de nombreux défauts, dont le moindre est Varchaîsme et la tentative un peu puérile de revenir en arrière. On risque toujours d'être disposé, sous prétexte que les lieux où Ton arrive ne valent pas ceux que l'on quitte, à recommencer en sens inverse des étapes que la nature ne refait jamais. Les idées sociales de Balzac, envisagées comme reconstructeur, s'inspirent de deux souvenirs : celui de Y ancien régime et celui de V épopée napoléonienne. Il regrette de l'un la solidité des assises, le merveilleux ciment dont la . ~^ '^ religion unissait étroitement toutes les parties. De l'autre, il garde le souvenir d'un éclat poétique et fulgurant, tirant du cœur de l'homme une force inouïe d'enthousiasme et de dévouement. Il conserve l'illusion d'un bon génie triant les hommes, d'une sorte de Providence distribuant chaque chose en son lieu, en son ordre naturel. Une Providence ! c'est bien là le mot qui domine toutes les conceptions sociales de Balzac. Une providence divine qui assigne aux hommes comme aux astres des lois immuables, et dont la Foi met au cœur de tous les groupes humains l'esprit de sacrifice et de charité sans lequel ils se dissoudront fatalement ! Une providence sociale^ c'est-à-

dire une autorité supérieure, tantôt une sorte de conseil d'État, comme celui de Napoléon, tantôt un roi délivré des entraves du régime constitutionnel ; un pouvoir et une autorité capables de mater les déchaînements d'intérêt personnel, les ambitions individuelles ou les révoltes populaires^ au nom d'un principe éternel d'ordre divin et de salut collectif. Mais comment, dans la société moderne, restituer un peu de vitalité à ces principes ? Oh ! sur ce point, Balzac ne semble pas conserver d'illusions. Avec sa clairvoyance habituelle, il voit se préparer l'avenir et le prédit en termes exprès. Après le triomphe de la bourgeoisie, dont la révolution de Juillet presque contemporaine marque l'arrivée aux affaires, viendra le soulèvement du peuple et l'absorption des bourgeois par les paysans.

Le remède, il serait dans un coup de grâce versant au cœur des natures d'élite un peu de dévouement et d'abnégation. Le grand crime social, ainsi que nous l'indiquions au début, lui paraît être le déchaînement de l'intérêt personnel et l'excès d'individualisme. Réfugions-nous, conseille-t-il, dans quelque cloître élargi comme l'entourage de Mme de la Ghanterie, celui de Véronique Graslin ou du docteur Bénassis. Dans Mme de la Ghanterie, il y a une association de

LA PHILOSOPHIE DE BAL'/AC. 2\i

femmes et d'hommes au cœur noble, qui entre-, prennent de consoler les misères humaines, de réparer quelques-unes des conséquences les plus ' dramatiquement attristantes du fonctionnement social, et de jeter dans la balance leur propre in- ; térét et toute leur vie comme contrepoids et comme rachat. C'est pour une œuvre de même nature qu'il s'est enfui dans les montagnes, le docteur Bénassis qui revenait de la Chartreuse et cherchait à se faire une vie autre que celle dont les peines l'avaient lassé. Méthodiquement et par le menu, il entreprend, comme Véronique Graslin, le développement, dans une contrée particulière, de la santé sociale et du bonheur qui en doit résulter. C'est la charité qui les pousse, tous ces grands dévoués; mais Balzac était un trop scrupuleux, un trop véridique observateur des faits réels, pour croire jamais à une épidémie charitable qui pourrait sauver le monde, et se trouverait ainsi en opposition formelle avec ce que lui-même nous montrait des sensibilités contemporaines. Ils sont des êtres d'exception, plus que tous autres, ces apôtres de la charité créés par Balzac, et il semble bien qu'il ait senti ce qu'il y a d'improbable et d'irréel dans un tel rêve.

11 semble même, par une secrète influence de

la rectitude de l'idée sur la création esthétique, que ces personnages en dehors de la vie, en contradiction avec la vie, n'aient pu prendre dans le cerveau de leur auteur tout le relief et toute la vigueur dont il sut doter ses principales figures. En dépit de pages admirables, le médecin de campagne reste une figure un peu estompée, et ce n'est, dans le « Curé de village» , ni la figure du bon prêtre, ni toute l'œuvre sociologique de Véronique Graslin qui mouillent les yeux de larmes, mais bien plutôt le drame adorablement mystérieux de ses amours avec Tascheron. Tout pur artiste trouvera, dans cet effacement des figures charitables de Balzac, la meilleure preuve que sa confiance dans les dévouement auxiliateurs demeura toujours superficielle et sans racines (I). .

C'est que dans l'âme et le génie de Balzac l'art et la vie furent toujours indissolublement unis. Ce fut grâce à son sens de la vie qu'il comprit avec une intensité admirable ce grand fait, aujourd'hui accepté par tous les esprits, qu'il était venu à une époque de transition, de chaos et d'instabilité, reliant entre eux un âge de foi, d'ordre et de stabilité, et un âge futur que nul

(i) Comparez, au point de vue de la vie et de l'intensité réelle, les figures des Paysans,

n'a qualité pour définir et que Balzac n'aperçut jamais. Il sentit le terrain moral manquer sous ses pieds et en reçut une impression aussi nette que serait l'impression physique d'une chute dans le vide. Il avait trop le sens de la force pour ne pas voir, par-delà les codes et les formules légales, le jeu véritable des énergies vivantes, et il constatait [qu'au lieu de s'accorder, ces énergies, à notre époque, étaient entrées en lutte et en conflit aigu. Il avait trop le sens de la nature pour ne pas apercevoir, sous l'artificiel mécanisme construit par la volonté des législateurs, l'organisme social avec l'ensemble complexe de ses multiples réactions, avec l'influence des conditions économiques sur les mœurs, de la Foi sur la politique, en un mot de tous les sentiments d'une âme humaine les uns sur les autres. Il sut voir que la Révolution française avait détruit un principe social sans le remplacer par un autre. Il affirma de toute son énergie, avec la sincérité de sa vision immédiate et directe des choses vivantes, que l'individualisme et la liberté ne sont pas des bases sur lesquelles une société puisse reposer en sûreté. Formulées dans son cerveau, ces affirmations passèrent dans son œuvre pour lui infuser toute une âme chaleureuse de raillerie ou d'attendrissement. Là comme partput, dans le

domaine des idées sociales comme ailleurs, ses qualités le servaient merveilleusement en face de la société dont il fut le contemporain : Balzac la jugea d'un coup |d'œil implacable, et son instinct puissant de vie lui révéla les principes de mort !

Le moment est venu d'apprécier l'influence de Balzac. —

Différentes phases que traversent les artistes, quant à l'opinion* Les débuts de Balzac : ils ne comptent pas au point de vue

littéraire. — Quels furent ses véritables débuts. L'attitude de la critique à son égard. — Caractère révolution^-

naire de ses écrits. — Comment ils soulevaient l'objection

d'immoralité.

Les attaques du Journalisme après la publication des Illusions

perdues. — Ce n'était qu'une vengeance, et une vengeance

bien justifiée.

Opinion des contemporains : Philarète Chasles. George Sand.

Théophile Gautier ; iportée de son étude sur Balzac. Opinion des poètes : Lamartine et Victor Hugo. La Rénovation de l'esprit critique : Sainte-Beuve. Points de

ressemblance et de différence entre sa nature et celle de

Balzac.

Taine. Son étude est la seule qui soit définitive.

L'heure paraît bien venue, maintenant, d'exa^ miner en ses grandes lignes et par ses traitg saillants l'attitude de la pensée critique à l'égard de celui qui fut le véritable créateur du Roman, et dont la principale gloire fut de transmettre à ses héritiers littéraires le merveilleux instrument

qu'ils devaient par la suite assouplir en l'adaptant à leur nature propre, sans rien ajouter cependant d'essentiel à ce que leur illustre précurseur avait tiré du fond de son génie inventif. Voici près d'un demi-siècle que Balzac a disparu de la scène littéraire, non pas effectivement sans doute, puisque son œuvre continue de vivre et de tenir son rang, un rang exceptionnel, dans les préoccupations des hommes de pensée.

Cinquante années se sont écoulées depuis que se trouve close la série des ouvrages par lesquels se manifestait son incroyable fécondité. N'est-ce pas là un recul suffisant pour qu'il soit aujourd'hui permis, tout comme il peut être étrangement instructif, de préciser la réaction produite par son œuvre sur les esprits du temps, sur ceux qui marchèrent côte à côte avec lui? plus intéressant encore et plus instructif d'examiner au même point de vue ceux qui vinrent à sa suite, cherchant dans ses œuvres des exemples? Ainsi et par une même analyse, ce n'est pas seulement l'attitude de la critique, ce ne sont plus seulement des jugements hostiles ou favorables qu'il nous sera donné de saisir, mais quelque chose de plus important encore et de plus général : l'esprit et les tendances d'une époque.

Un artiste d'une telle hardiesse traverse néces-

sairement, en ce qui touche l'opinion, des phases diverses et contradictoires. Ce sont d'abord les années de luttes, de combats renouvelés pour le triomphe de son idée; d'autant plus longues et plus cruelles que son attitude a été plus intransigeante et plus contraire à l'opinion. Il se rencontre assez peu d'exemples, dans l'histoire de la Pensée, et si l'on excepte ces époques fortunées où l'art était une émanation directe des plus intimes besoins de la vie sociale, toujours en correspondance harmonieuse avec elle, d'un homme de génie s'imposant du coup par la seule puissance de ce génie. Le sort de presque tous est une première période, durant quelquefois toute la vie, de défaveur ou d'hostilité, jusqu'à ce que l'œuvre pour laquelle ils ont combattu vienne prendre rang parmi celles de la génération qui l'a vue naître. Elle est alors discutée, non plus par ceux dont le rôle est de juger à la hâte, mais par des esprits plus subtils et plus autorisés. Et c'est là comme une seconde période dans la destinée de l'artiste. Puis enfin les années s'écoulent : des générations nouvelles se succèdent, et si l'œuvre est de celles qui doivent influer sur l'avenir, elle prend un rang définitif et consacré.

Ainsi en fut-il pour Balzac, dont la fortune

littéraire suivit à peu près la marche que nous venons d'indiquer; à peu près^ disons-nous, car nul n'ignore qu'aux débuts de la production du grand romancier, il est toute une période qu'il faut omettre, — il ne l'envisageait pas luimême comme un véritable moment de sa vie d'écrivain : — nous voulons parler des premières années, qui vont de 1822 à 1829, celles qui suivirent la légendaire tentative du « Gromw^el » lu en présence de la famille assemblée, et durant lesquelles il publia des œuvres de jeunesse qu'il eut soin de ne pas signer de son nom, averti comme par une intuition qu'elles deviendraient un jour indignes de lui. Cette période, d'une réelle importance au regard du biographe psychologue, n'en offre aucune pour qui se place au seul point de vue de l'opinion. Ayant écrit des œuvres sans valeur et sans portée, Balzac les vit favorablement accueillir. Mais il était à luimême son propre juge, et un juge trop sévère pour persévérer longtemps dans cette voie. On sait comment il fit ses véritables débuts dans la vie littéraire par des romans, signés de son vrai nom ceux-là, dignes en tous points du futur auteur des grandes scènes de la Vie parisienne, puisqu'on y trouve entre tant d'autres des œuvres, comme « Les Chouans » , la « Physiologie du ma-

riage » , la délicieuse « Étude de femme » , la première partie de la « Femme de trente ans » , des contes admirables tels que la « Belle Impéria » , le « Chef-d'œuvre inconnu » ; enfin de puissantes créations comme la « Peau de chagrin « , le « Médecin de campagne », la « Recherche de l'Absolu » et « Louis Lambert » .

Un tel ensemble d'écrits, touchant à des questions si palpitantes et si diverses, n'était pas fait, on le conçoit, pour laisser la critique désarmée. L'écrivain qui se permettait d'aborder les plus graves problèmes de l'amour et de la vie sociale, celui qui les présentait avec une si étrange audace, une si magnifique amoralité, devait être l'objet des plus violentes attaques. Balzac eut en effet cette rare fortune, à ses débuts, d'être vilipendé par tous les aboyeurs à gages. Tous ceux qui, par ambition ou par nécessité, pour mériter des places ou pour gagner leur pain, se constituent défenseurs des idées reçues, trouvèrent dans ses œuvres une occasion perpétuellement renouvelée d'exercer leur verve. Ne se révélait-il pas comme un révolutionnaire décidé, et des plus hardis en tous points? Révolutionnaire en son effort purement littéraire, puisque, d'une part, dans sa conception théorique des passions, il les envisageait comme des forces

nécessaires et fatales contre lesquelles nous ne pouvons rien: et que dans leur expression, d'autre part, il usait d'une liberté de plume qui devait alors sembler inouïe. Qu'on s'imagine l'effet produit par la publication de son premier Dizain de Contes drolatiques, et parmi ceux-ci de la u Belle Impéria » , datée de 1831. Quel étonnement et quel scandale en présence de cette ibrme renouvelée du Conte, si savoureuse mais si hardie, si complètement exempte de toutes préoccupations qui ne fussent d'art pur! Il faut reconnaître que jamais les défenseurs de la morale en littérature ne trouvèrent plus magnifique prétexte à exercer leur indignation. Ils n'y manquèrent pas, comme bien on pense, et Balzac eut cet insigne honneur d'être un des premiers écrivains de ce siècle, où tant d'autres devaient venir à sa suite, contre lequel fut soutenue la thèse de la moralité dans les lettres. Nous trouvons un écho de ces luttes dans la Préface de Vautrin^ où il écrit : — « Traiter la question de la moralité ou de l'immoralité, ne serait-ce pas se mettre au-dessous de Prudhomme, qui en fait une question? » — Révolutionnaire en tant qu'artiste pur, Balzac ne l'était pas moins comme penseur. Nous avons examiné autre part les idées politiques et sociales qu'il développait en des ro-

mans tels que « Louis Lambert » , daté de 1832,1e tt Médecin de campagne» daté de 1833, le a Curé de village » , œuvres où l'observateur implacable, tout attaché qu'il se déclarât aux principes d'autorité monarchique et religieuse, n'hésitait pas k dénoncer les germes de mort enfermés au sein d'un état de choses menacé d'une ruine certaine. Aussi Balzac fut-il encore à cet égard l'objet de nombreuses et virulentes attaques ; car, ce que les gouvernements pardonnent le moins, c'est qu'on ose mettre en doute leur durée.

Tout cela pourtant n'était rien au prix de la bordée d'injures et de sifflets qui devait l'accueillir, le jour où il allait s'en prendre à ceux-là mêmes qui détiennent l'opinion, et mettre à nu, dans un impérissable chef-d'œuvre, l'insuffisance de leurs moyens et la fragilité de leur effort. La publication des « Illusions perdues » marque une date capitale dans le développement du génie de Balzac, tout aussi bien que dans l'attitude de la critique à son égard. Avec une audace que pouvaient lui donner l'intime conscience de sa force et l'autorité d'un nom déjà illustre, sans doute aussi cette ardeur pour la lutte qui aux tempéraments d'action apporte un perpétuel renouveau d'énergie, Balzac, seul contre tous, s'en prit à cette puissance collective de la Presse, d'autant

plus dangereuse alors qu'elle était plus souvent anonyme et pouvait user d'armes plus perfides pour accabler ses ennemis ! Il l'attaqua ,donc a découvert (1), en toute hardiesse et la tète haute, dans cette œuvre qui décelait une face nouvelle de son talent, puisqu'elle le mettait au rang des plus audacieux pamphlétaires. Et de fait le roman des « Illusions perdues » serait le plus éloquent des pamphlets, s'il ne demeurait la plus scrupuleuse et la plus exacte peinture, tellement exacte qu'elle s'applique à toutes les époques, des pratiques du journalisme. On n'a jamais dépassé depuis, bien qu'on l'ait plus d'une fois tenté (2), et il est bien probable qu'on ne dépassera jamais la cruelle et significative intensité du personnage de Lousteau, non plus que la lutte douloureuse et l'effondrement progressif de ce malheureux Rubempré, symboles de l'inévitable destinée des prof essîonnels endurcis du journalisme, avec les misères et les vices qu'il entraîne à sa suite. Ceux-ci, à vrai dire, ne pardonnèrent jamais à Balzac. Même à l'époque de ses plus grands succès, ils le poursuivirent de leurs attaques, et pour être équitable, reconnaissons que

(i) Voir le chapitre des Artistes, dan» les Premiers Essais, (2) Les Concourt^ notamment dans u Charles Demailly » . Mais leur peinture est bien distante de celle de Balzac.

leur rancune était justifiée, car dans aucune oeuvre écrite on n'avait fait tenir autant de dédain flagellant, autant d'observations amères et vraies ! L'écrivain, cependant, trouvait sa récompense dans la faveur sans cesse grandissante dont ses romans jouissaient auprès du public, lequel n'avait jamais assisté à un si prodigieux enfantement d'oeuvres imaginées ; surtout dans la conscience de sa force et de la durée de son œuvre ; enfin dans l'opinion déjuges autorisés qui maintenant n'hésitaient plus à le proclamer un des plus grands, sinon des plus purs, entre tous les héros littéraires, — car il était arrivé à ce que nous appelions plus haut la seconde période de sa destinée d'artiste, et rapporter cette opinion, ce sera du même coup préciser le retentissement de son génie sur les esprits de son temps.

Dans ses Mémoires, Philarète Ghasles, un lettré qui n'a guère laissé qu'une renommée de journaliste et qui pourtant méritait mieux, écrivait sur Balzac cette page réellement admirable par sa compréhension. — « Du génie, il en avait, du plus robuste et beaucoup : il était vraiment créateur. Des éléments qui l'intéressaient dans la vie, il disposait à son gré pour les changer en types nouveaux qu'il n'avait jamais vus ou entrevus, mais auxquels tout le monde allait croire bientôt.

Il n'observait pas... Le siècle et les mœurs ne déteignaient pas sur lui. C'est Balzac qui a déteint prodigieusement sur son siècle... Le demi-poète, l'incompris, se sont accomplis et formulés sous son pinceau avec une précision, un éclat et une variété de nuances qui ont forcé l'admiration et l'imitation... Ils étaient éclos seulement dans la chambre obscure de son cerveau, armé de puissants objectifs et de verres colorés!... C'était un voyant, non un observateur. >» — En dépit du caractère volontairement paradoxal de cette dernière affirmation, reconnaissons qu'un tel jugement dépassait de beaucoup le niveau des opinions critiques qui avaient cours alors, et préparait en quelque façon la voie aux jugements définitifs qui devaient être portés plus tard sur le romancier.

Le plus illustre de ses rivaux, au regard de l'opinion, George Sand, dont Balzac avait dit tt qu'elle ne possédait aucun sens critique » , ne lui marchandait pas les éloges, car elle écrivait : — tt Le roman a été pour Balzac le cadre et le prétexte d'un examen presque universel des idées, des sentiments, des pratiques, des habitudes, de la législation, des arts, des métiers et des coutumes..., enfin de tout ce qui a constitué la vie de ses contemporains. . . Quand on examine

dans son ensemble l'œuvre énorme de Balzac, que l'on soit critique, public ou artiste, il faut bien être tous à peu près d'accord sur ce point que, dans l'ordre des travaux auxquels cette œuvre se rattache, rien de plus complet n'est jamais sorti du cerveau d'un écrivain. » — Et George Sand ajoutait, touchant à la fameuse question de la moralité dans les lettres, cette conclusion au moins inattendue de sa part : — ce II a tout dit et tout vu, tout compris et tout deviné : comment eût-il pu être immoral? »

Mais parmi les contemporains célèbres de Balzac il n'en est pas qui, sur son génie et sur son œuvre, ait porté un jugement plus pénétrant que Théophile Gautier. Et voilà certes une chose d'autant plus remarquable qu'elle paraît plus inattendue au premier abord. On trouverait difficilement deux esprits plus différents, deux esthétiques plus hostiles, deux formes d'art plus contraires que ceux de Théophile Gautier et de Balzac. De plus, c'est une loi mentale presque sans exception que le* développement en un sens de facultés très particulières rend un esprit inapte à goûter comme à comprendre celles qui lui sont opposées. Théophile Gautier lui-même, à maintes reprises, — on s'en rend compte en examinant ses études critiques, — fit preuve d'une étroitesse

de vues dont les causes seraient faciles à préciser. A regard de Balzac, il semble que tout parti pris ait disparu et qu'il ait découvert soudain la méthode de critique qu'on devait appliquer après lui. il semble même qu'il se soit départi de ses habitudes intellectuelles au point de pénétrer jusqu'à l'essence de son génie, jusqu'aux dons naturels qui lui étaient le plus opposés. Théophile Gautier, ce type de visuel si admirablement tranché, si exceptionnel que l'on ne saurait découvrir pour le classer plus saisissante définition que la phrase fameuse de « Charles Demailly » : — «Toute ma valeur, c'est que je suis un homme pour qui le monde visible existe » , Théophile Gautier, qui faisait des personnages de ses romans le prétexte de prestigieux décors et de magnifiques illustrations, commente, ainsi que pourrait le faire le plus récent analyste, le procédé psychologique et la faculté de vision intérieure particuliers à Balzac. Après avoir marqué chez lui le rôle de l'observation des phénomènes de la vie, il ajoute que Balzac avait surtout observé en luimême, entendant bien par là — car aujourd'hui seulement nous pouvons sentir toute la portée du mot — le différencier des purs copistes de la nature et marquer la part de Y idéalisation dans ses créations d'art. Comment il les vivait, « rêvé-

BALZAC bEVA.NT LA CRITIQUE. 233

tant leurs habits, contractant leurs habitudes, s'entourant de leur milieu, étant eux-mêmes tout le temps nécessaire » , Théophile Gautier sut aussi rindiquer et par là découvrir les facultés intuitives et le procédé grossissant de Balzac, si bien qu'il arrive à cette conclusion : — « Balzac, que Técole réaliste semble vouloir revendiquer pour maître, n'a aucun rapport de tendances avec elle. »

Théophile Gautier saisit donc à merveille son procédé d'art, et non moins bien, si opposé qu'il fût avec le sien, son idéal esthétique. Lui, l'amant passionné des nobles formes et de la pure beauté plastique, sacrifia une fois, et ce fut en l'honneur de Balzac, à la modernité exclusive. Il faut lire ces pages, qui méritent de demeurer, autant par la date à laquelle elles furent écrites que par le caractère définitif de l'analyse qu'elles contiennent, pour apprécier la largeur de compréhension du critique. Ici et à l'occasion de la femme moderne, avant que Baudelaire dans son étude sur Constantin Ghuys ait écrit son magnifique éloge du mundus muliebris^ Théophile Gautier, parlant des femmes de Balzac, trouve l'accent le plus convaincu pour vanter le Caractère qu'il oppose au St/Uy et la Physionomie que pour une fois il sacrifie à la Beauté. « Il n'accepta

rien des mythologies et des traditions du passé, et il ne connut pas, heureusement pour nous, cet idéal fait avec les vers des poètes, les marbres de la Grèce et de Rome, les tableaux de la Renaissance, qui s'interpose entre les yeux des artistes et la réalité... Il aima la femme de nos jours, telle qu'elle est, et non pas une pâle statue. Il Faima dans ses vertus, dans ses vices, dans ses fantaisies, dans ses châles, dans ses robes, et la suivit à travers la vie, bien au delà du point de la route où l'amour la quitte. Il en prolongea la jeunesse de plusieurs saisons, lui fit des printemps avec les étés de la Saint-Martin, et en dora le couchant des plus splendides rayons. » Enfin, conséquent avec lui-même, Gautier comprit que la langue de Balzac était le résultat nécessaire de son idéal et de ses procédés d'art; autrement dit, qu'elle lui était rigoureusement imposée par le caractère éminemment moderne de son génie, et seul alors il en marqua la source, il en vanta l'originale séduction : — « La langue française, épurée par les classiques, n'est propre, lorsqu'on veut s'y conformer, qu'à rendre des idées générales et qu'à peindre des figures conventionnelles dans un milieu vague. Pour exprimer cette multiplicité de détails, de caractères, Balzac fut

obligé de se forger une langue spéciale, composée de toutes les technologies, de tous les argots de la science... C'est ce qui a fait dire aux critiques superficiels que Balzac ne savait pas écrire. Il avait, bien qu'il ne le crût pas, un style, et un très beau style, le style nécessaire^ fatal et mathématique de ses idées. »

Assurément elle est d'un ordre rare et inattendu, cette pénétration toute psychologique qui permit à un poète de talent presque uniquement plastique de toucher avec cette précision aux points essentiels du génie de Balzac. Aussi bien ce jour-là Théophile Gautier n'écrivait-il pas en poète, mais en critique artiste et subtil. Est-ce à dire pour cela qu'on doive négliger de parti pris tout jugement de poète sur Balzac? Bien au contraire, il faut s'y arrêter, et dans cette revision que nous avons crue nécessaire à la fin de ces essais, qu'il nous est malheureusement impossible de faire aussi complète que nous l'eussions voulu, ce serait une lacune d'omettre ces deux noms : Lamartine et Victor Hugo. L'œuvre réelle et précise de Balzac exerça-t-elle une réaction, et de quel ordre, sur ces deux représentants illustres de la poésie lyrique en France?

On ignore assez généralement qu'il existe un

livre entier de Lamartine consacré à Balzac ; et de fait ce n'est que justice qu'il soit tombé dans le plus profond oubli, car on y chercherait vainement une idée sur Balzac, un aperçu d'ensemble, une de ces vues générales qui seules peuvent constituer la valeur comme la raison d'être de tels ouvrages; et si nous nous y arrêtons ici, c'est qu'il nous a paru merveilleusement significatif du retentissement qu'exerça le génie de Balzac sur un cerveau de pur poète.

Disons mieux encore : il nous a semblé la plus magnifique illustration du fait de la prédominance en lui des images et d'un certain ordre -d'images, sur les concepts généraux. Si c'était ici la place, il vaudrait qu'on s'y arrêtât longuement et qu'on l'examinât de près comme document de psychologie. Depuis la première jusqu'à la dernière page du livre, le procédé est identique et le résultat pareil : des mots, des anecdotes, des exclamations, des apostrophes, une accumulation d'éloges dénués de toute mesure et touchant sans cesse à l'hyperbole ; bref la plus complète méconnaissance de Tâme littéraire de Balzac et de la portée de son œuvre : un jugement tout extérieur, et qui paraît à chaque page l'amplification d'un thème donné : — « Il avait tout en lui, grandeur de génie et grandeur

morale, immense aristocratie de talent, immense variété d'aptitudes, universalité de sentiment de soi-même, exquise délicatesse d'impression, bonté de femme, vertu mâle dans l'imagination, rêves d'uti Dieu toujours prêt à décevoir l'homme... tout enfin, excepté la proportion de l'idéal au réel. « — Ces quelques lignes donnent une idée assez exacte du ton général de l'ouvrage et de la manière employée : leur caractère d'imprécision voulue fait qu'elles pourraient indifféremment s'appliquer à toute espèce de grand esprit.

Nous avons tenté autre part (1) d'indiquer les causes pour lesquelles Victor Hugo et Balzac, en dépit d'une admiration commune et réciproque, n'avaient eu en réalité aucun point de contact. Il est bien vraisemblable que, si le poète des Choses vues avait, comme Lamartine, cédé à la tentation d'écrire un livre sur le romancier, ce livre eût été, quoique tout différent, aussi complètement dépourvu de l'intime et véritable compréhension de son génie littéraire. Pourtant il est une chose qu'il aurait sans doute magnifiquement commentée : c'est toute la partie extérieure et de décor, la puissante, l'extraordi-

(1) Voir le chapitre de Balzac critique.

naire ossature de la Comédie humaine, et nous n'en voulons pour preuve que ce fragment du discours prononcé sur la tombe de Balzac, lequel, en dépit de son ton grandiloquent et volontairement oratoire, dénote une lucide conscience de la portée de l'œuvre, — il était d'autant plus généreux à Victor Hugo de s'exprimer ainsi que Balzac, à plusieurs reprises, s'était montré sévère jusqu'à l'injustice pour notre grand poète lyrique : — « M. de Balzac était un des premiers parmi les plus grands, un des plus hauts parmi les meilleurs. Ce n'est pas le lieu de dire tout ce qu'était cette splendide et souveraine intelligence. Tous ses livres ne forment qu'un livre, livre vivant, lumineux, profond, où l'on voit aller et venir, et marcher et se mouvoir, avec je ne sais quoi d'effaré et de terrible mêlé au réel, toute notre civilisation contemporaine : livre merveilleux que le poète a intitulé comédie et qu'il aurait pu intituler histoire, qui prend toutes les formes et tous les styles, qui dépasse Tacite et qui va jusqu'à Suétone, qui traverse Beaumarchais et qui va jusqu'à Rabelais : livre qui est l'observation et qui est l'imagination, qui prodigue le vrai, l'intime, le bourgeois, le trivial, le matériel, et qui par moments, à travers les réalités brusquement et

largement déchirées, laisse tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal (1). »

Voici que nous arrivons maintenant à une nouvelle période dans la Destinée littéraire de Balzac, correspondant à la consécration définitive de sa Renommée et à la rénovation des idées critiques. Seules en effet, les méthodes d'investigation qui allaient renouveler la critique comme elles avaient renouvelé le roman, pouvaient permettre de juger Balzac ainsi qu'il convenait de le faire, — car pour le comprendre, sinon pour l'embrasser en son ensemble, il fallait tenir .compte de tout cet apport d'idées empruntées aux sciences les plus diverses, et de sensations inédites quç le grand romancier avait jetées dans le courant littéraire avec une si magnifique profusion! En disant que Sainte-Beuve fut le premier à juger Balzac suivant la méthode intellectuelle appropriée à son esprit, nous devons ajouter comme correctif qu'il le fit avec tout l'ensemble des réserves et des restrictions qu'impliquait son tempérament littéraire. Singulier mélange de hardiesse et de timidité, tout à la fois emporté par une curiosité sympathique aux rénovations d'art et retenu par une crainte in-

(1) Lire aussi, dans Choses vues, le récit des derniers mo- ..ments de Balzac.

stinctive d'aller trop loin, Sainte-Beuve offrait une part des qualités requises pour pénétrer et pour goûter la Comédie humaine : ses études scientifiques et la discipline première de son espritTypréparaientà merveille. Malheureusement son habituel entourage, certains de ses goûts littéraires et ses tendances classiques devenaient pour lui de pénibles entraves. Il ne faut pas oublier qu'en somme les écrivains sur qui sa critique s'est étendue avec le plus de complaisance, c'est Nodier, c'est Mérimée, c'est George Sand, c'est-à-dire en réalité les esprits les moins inventifs et les plus purement latins de son temps. Sans doute il a deviné les Goncourt, ses jeunes amis libertins, comme il les appelait. Sans doute encore il fut un des premiers à marquer la savoureuse originalité de Baudelaire. Mais que de réticences dans les encouragements qu'il adressait à ces artistes, et quelles réserves prudentes dans ses éloges les plus sincères en apparence !

Par certaines faces de sa nature Balzac'^devait inquiéter Sainte-Beuve. Ce qu'il y avait d'énorme et d'excessif dans son génie créateur, la richesse et, comme il l'écrivait, Vopulence de son tempérament, contrariaient l'idée préconçue qu'il se formait du grand artiste, dominant son œuvre et toujours supérieur à elle, ainsi qu'il imaginait

BALZAC DEVANT LA CRITIQUE. 2il

Goethe. Mais rien ne donne une idée plus précise de la véritable attitude de Sainte-Beuve à l'endroit de Balzac que le jugement qu'il porta sur son style; car sans doute il le comprit ce style, il en saisit les origines et les causes physiologiques, il le goûta même au point d'en exagérer la portée novatrice, et nous ne saurions rien transcrire de plus significatif en ce qui touche la nature de Sainte-Beuve que ces quelques lignes sur la langue de Balzac : — « J'aime de son style, dans les parties délicates, cette efflorescence (je ne sais pas trouver un autre mot) par laquelle il donne à tout le sentiment de la vie et fait frissonner la page elle-même. Mais je ne puis accepter, sous le couvert de la Physiologie, l'abus continuel de cette qualité, ce style si souvent chatouilleux et dissolvant, énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, ce style d'une corruption délicieuse, tout asiatique, comme disaient nos maîtres, plus brisé par places et plus amolli que le corps d'un mime antique. » — Sainte-Beuve n'apparaît-il pas tout entier dans ces quelques lignes véritablement merveilleuses, bien plutôt par leur virtualité même que par l'application qu'on en peut faire et qu'il en faisait à Balzac? Au fond il existait une différence essentielle dans la structure de leur esprit, et c'est là ce

qu'il convient de noter en dernière analyse.

Balzac — nous l'avons démontré autre part (l) avec de longs développements — arrivait par le sentiment, par l'afflux des émotions intérieures, à la notion de la vie et à son expression, l'œuvre d'art. Sainte-Beuve y atteignait par V intelligence. L'un sentait, l'autre raisonnait : n'était-ce pas assez pour les séparer sur bien des points? Le vrai point d'entente commune entre eux était la compréhension de l'âme féminine : car Sainte- Beuve fut un féminin au même titre que Balzac, bien qu'avec des tendances différentes. Féminin par ses goûts, par l'intime besoin d'avoir tout contre soi les molles étoffes et le corps souple de ces êtres faibles et charmants, Sainte-Beuve comprit par imagination sympathique, bien plus ilaimasincèrementquelques-unes des séduisantes figures conçues par le romancier. Il indiqua avec émotion les liens d'ardente sympathie qui devaient exister entre Balzac et « ces femmes de trente ans qui attendaient leur peintre avec une anxiété vague, tellement que quand lui et elle se sont rencontrés, c'a été comme un mouvement électrique de reconnaissance » .

Le sens, l'intuition de la jéminéité^ voilà ce

(1) Voir le chapitre du Style.

qui manqua toujours à rëcrivain qui devait, continuant ta méthode de Sainte-Beuve, nous donner la plus complète et la plus définitive, à certains égards, de toutes les études consacrées à l'œuvre du romancier. Taine, ce merveilleux philosophe, ce puissant logicien, dont les déductions savantes allaient percer à jour et pour la première fois les parties profondes de l'âme littéraire de Balzac, laissa tout entier inexploré le domaine de sa sensibilité amoureuse. Chose plus grave, il déclara, ou peu s'en faut, qu'il ne valait pas la peine d'être exploré. On demeure stupéfait de ne voir que trois ou quatre pages, dans sa belle étude sur le romancier, consacrées à ses types de femmes. Mais on en comprend aussitôt la raison après avoir lu cette étonnante déclaration que ce le bas-bleu et la lorette sont dans Balzac les plus parfaites figures de femmes » . Ainsi la grâce et le charme prenant des douces héroïnes du « Lys » , de la tt Femme de trente ans » , du « Curé de village » , leur faiblesse et la séduction de leurs fautes : voilà ce qu'il ne soupçonna même pas ! Et pour parler franc, il ne pouvait le sentir, car il est besoin pour cela d'une âme di artiste spontané, et ce fut là, si j'ose dire, ce qui lui manqua toujours.

En revanche, pour ce qui touche à la puis-

sance du génie de Balzac, à sa fougue inventive, à son universalité, Taine nous a laissé des pages incomparables auxquelles il est difficile d'ajouter quoi que ce soit d'essentiel. Il a examiné sa pbilosophie, avec les développements nécessairement restreints que lui imposait le cadre de son étude. Quant au style du romancier, c'est là peut-être le point où s'est le mieux exercée la pénétration de son analyse. Non seulement il ne se laissa pas rebuter par les parties lourdes ou mauvaises, mais il montra que ces parties étaient une conséquence nécessaire de sa structure intellectuelle. Ici, comme pour la conception d'ensemble du génie de Balzac, l'intuition de la grandeur, l'amour de la force, viennent éclairer l'esprit critique de Taine. Le style de Balzac, il le reconnaît, ne saurait qu'étonner et dérouter un esprit purement classique, habitué aux façons de penser que pratiquaient les hommes du dixseptième siècle; mais elles ne sont pas les seules légitimes, elles ne représentent qu'une face de l'esprit humain, et de même qu'il existe de nombreuses faces à cet esprit, il existe également de nombreux moyens expressifs : — « Il y a un nombre infini de bons styles, écrit-il; il y en a autant que de siècles, de nations et de grands «sprits... La prétention de juger tous les styles

par une seule règle est aussi énorme que le dessein de réduire tous les esprits à un seul moule, et de reconstruire tous les siècles sur un seul plan. »

Non seulement Taine précise la réaction inévitable sur Balzac et sur son style de l'apport considérable et de l'infinie diversité de ses connaissances; mais il montre en outre la manière dont cet apport nouveau, au contact de l'imagination créatrice, se vivifie dans le cerveau, de quelle façon prend naissance ce style de ïartiste qui ne peut être comparé à aucun autre. Il caractérise très justement ce qu'est le mot pour l'artiste, en disant qu'il est un éveil d'images. Nous avons nous-mcme montré autre part (1) comment cet éveil d'images correspondait à la variété de son type et faisait la qualité de son style. Taine indique de quelle façon il réagit sur les âmes semblables. Aussi en comprend-il l'admirable souplesse et la diversité, qui lui permettent d'aller des plus ardentes descriptions des Dizains aux plus immatérielles du « Lys » ou de « Séraphita » .

En dépit de la grave lacune que nous signalions tout à l'heure, l'étude de Taine reste un

(1) Voir le chapitre du Style.

des exemplaires les plus justement réputés de la haute critique contemporaine, autant par la pénétration et la profondeur des aperçus que par l'unité d'esprit et la puissance de souffle qui par instants en élève le ton jusqu'à l'éloquence. Elle demeure, en somme, ce qui a été écrit de plus complet et de plus sincère sur Balzac. Depuis Taine,à vrai dire, il ne paraît pas qu'aucun travail de cette nature ait été entrepris, et pourtant, s'il est une chose qui puisse surprendre, c'est que ce grand sujet n'ait pas tenté tel ou tel écrivain que nous ne nommerons pas ici, mais qu'il est aisé de deviner.

Balzac génie complet. Prépondérance d'une idée maîtresse. Véritable sens de cette appellation : miroir "fidèle et grossissant des choses de la nature. — Sa double maîtrise : compréhension universelle et unité d'esprit. — Il est le contraire d'un spécialiste. Rapports entre son universalité et l'idée mère de la Comédie humaine. — L'esprit généralisateur ou systématique. — Supériorité de l'artiste sur le savant.

fialzac cj'éateur d'art. — Comment il a renouvelé la forme du Roman. Ce qu'était le Roman au dix-huitième siècle : un fin badinage ou un prétexte à dissertations philosophiques. — Dalzac y a fait entrer la notion à^Art et de Beauté, L'art littéraire objet de culte.

Balzac a peint le transitoire et Véternel. Romancier de mœurs à la fois et peintre de caractères. — Ses principales qualités , d'artiste : Puissance et Force. Relief de ses créations littéraires. Charme et délicatesse de ses figures féminines. Son vrai domaine est la Passion. Ce qui lui manqua le plus : le Goût.

Rapprochement avec les contemporains : Dumas, le grand amuseur, George Sand : absence de sincérité. Stendhal, seul digne de compter auprès de lui.

Son injluence sur l'art moderne. — Le mouvement réaliste : Gustave Flaubert. M. E. Zola. — Sa prétendue filiation avec Balzac. Il ne lui tient en rien. Les disciples de M. Zola.

Le Roman russe est sorti de Balzac : en quoi il lui ressemble ; en quoi il en diffère.

La littérature idéaliste et la littérature mystique en France.

L'influence de Balzac s'indique surtout comme une influence d'avenir.

Génie complet : ce sont bien là, semble-t-il, les

24S CHAPITllE VII.

mots qu'il convient de prononcer pour caractériser Teffort créateur du plus touffu, comme aussi du plus puissant entre tous les écrivains français de ce siècle. Aussi bien ne faisons-nous, lorsque nous les appliquons à Balzac, que reprendre, en vue d'une généralisation plus haute, les conclusions partielles auxquelles nous avait déjà conduit l'examen successif des principales faces de son talent. Le cycle d'études tentées dans ces Essais, qui s'ouvrait sur la conception d'ensemble de la Comédie humaine, pour aboutir à sa philosophie, laquelle régit et domine son œuvre, nous fait toucher du doigt une fois encore, à l'occasion d'une gloire littéraire, non certes la plus pure mais la plus éclatante, ce critérium indiscutable de toutes les souverainetés intellectuelles, à savoir, l'influence despotique d'une idée maîtresse sur une existence. C'est pour l'avoir éprouvée cette influence, sinon dès l'origine de sa production d'artiste, du moins à l'époque où il acquérait la pleine conscience de sa force et du rôle qu'il avait à tenir, que Balzac s'éleva au rang supérieur que la critique moderne s'accorde à lui attribuer, et que ratifieront sans nul doute les générations à venir.

Génie complet, avons-nous dit. Ceci demande explication et vaut qu'on s'y arrête. Si l'on

LE GZME DE BALZAC. i2;9

entendait par là un certain idéal de perfection littéraire résultant d'un équilibre heureux des facultés, rien ne serait plus faux : son tempérament et sa fougue de créateur étaient exclusifs de toute idée d'eurythmie dans le jeu des facultés intellectuelles : excessifs tout au contraire et débordant le cadre, ils tiraient leur raison d'être de cet excès même, et leur force résidait en lui. Mais si nous attribuons aux mots un autre sens, si nous envisageons l'artiste ainsi que le miroir où se reflètent les choses de la nature, et que nous mesurions sa maîtrise à sa puissance d'exactitude et de grossissement, alors nous devons dire qu'ils conviennent bien à Balzac, car il fut un miroir rigoureusement fidèle et merveilleusement grossissant. Fidèle, en ce sens que, dans l'innombrable variété des sentiments qui' composent l'àme humaine, il n'y en eut pas un qui lui demeurât inconnu , pas un , de ceux qui valent qu'on s'y arrête, dont sa pénétration d'observateur ne lui marquât l'intérêt. Grossissant enfin, puisque dans la peinture qu'il nous a laissée de la vie, l'imagination du poète a su transposer la réalité et mettre en leur valeur les éléments épars que cette réalité lui présentait !

Sa double maîtrise tint donc à ce qu'il eut de

la vie une compréhension universelle, subordonnée à une idée lui communiquant Tunité.

Les choses de la nature lui apparurent ainsi qu'un ensemble de forces, intimement unies, dans un rapport de dépendance éternelle et de réaction continue les unes à l'égard des autres, et il lui sembla que l'artiste, ayant pour mission de les peindre, ne pouvait être incomplet sans risquer d'être infidèle. Il eut cette faculté rare de voir des masses et des ensembles, de ne jamais envisager les âmes indépendamment des circonstances parmi lesquelles elles se développent, non plus que des âmes voisines qui contribuent à les modeler. Tout porte à croire que, lorsqu'il peignait une âme séparée, isolée dans l'existence par une destinée d'exception, il avait commencé par l'imaginer au milieu de circonstances normales, autrement dit qu'il concevait ce qui aurait pu être, avant de décrire ce qui était. Les artistes de second ordre et de simple talent s'attachent, dans la nature, aux seules faces de la réalité qui conviennent à leur tempérament, et comme ce tempérament est exclusif, leur art se manifeste incomplet. Ils peignent bien ce qu'ils voient, mais ne savent peindre que ce qu'ils voient. | Encore pourrait-on dire avec justesse que, si habiles qu'ils soient dans leur spécialité, ils n'y

atteindront jamais à la puissance et à l'intensité de celui qui, sentant toute la nature, s'applique à la décrire en sa diversité. Et certes nul mieux que Balzac, ne pourrait servir à confirmer cette thèse, lui qui, peintre inégalé des masses et des ensembles, apparaît à certaines heures un spécialiste incomparable.

Quant à l'idée maîtresse qui domine son œuvre, examinée comme elle l'a été au début de ces Essais (1), elle se relie intimement à sa conception de la vie comme à sa philosophie. Et ici encore éclate le caractère d'universalité que nous remarquions en toutes les manifestations de cet esprit. N'est-ce point parce qu'il eut une vision complète de la nature que Balzac se trouva un jour nécessairement conduit à relier entre elles les conceptions particulières sorties de son puissant cerveau? Et n'est-ce pas aussi parce que les rapports qui les y unissaient, au préalable et sans qu'il s'en doutât, offraient une parfaite concordance, qu'il nous a été possible, en même temps que nécessaire, de dégager de son oeuvre une philosophie coordonnée dans ses origines et dans ses conclusions? Balzac est tout entier dans cette philosophie, celle-ci résumant un esprit, c'est-à-

(i) Voir le premier chapitre des Essais sur la préface de ia Comédie humaine.

252 CHAPITRE Vil.

dire une façon personnelle de prendre la vie et les choses. Depuis ses idées mystiques et son concept de Vamour idéal, qui représentaient les aspirations supérieures d'une âme avide d'absolu, jusqu'à l'ensemble de ses idées sociales, avec leurs multiples applications à la direction des affaires du monde, en passant par sa théorie de la volonté, nous l'y avons vu cet esprit, un et complexe tout à la fois. Sous l'infinie variété des phénomènes humains, matière d'observations et de rêves, il nous est apparu généralisateur ou mieux systématique, englobant dans un même cadre qui rehaussait étrangement leur portée des phénomènes isolés par la réalité ; et grâce à l'effort combiné de l'artiste et du philosophe, il a su leur communiquer la vie tout en dégageant leurs lois directrices. C'est bien en ce sens, et quand il lui est donné d'atteindre à ce double résultat, que l'artiste se révèle au premier rang entre tous les hommes qui ont voué leur existence à la contemplation. Supérieur au savant, qui ne dispose, pour exprimer les vérités 'fondamentales que de définitions arides et de termes abstraits, supérieur également au pur philosophe, qui se voit contraint de les échafauder en systèmes et d'imposer une limitation trop précise à sa pensée, l'artiste apparaît bien, comme

nous le disions, le plus fidèle miroir de la nature. Il crée la vie à l'image de celle-ci : il devient en quelque façon son émule et son rival, car il possède seul le secret de raviver au coeur de ses semblables, en les concentrant dans un effort total, les émotions poignantes et mystérieuses dont le germe avait été déposé en eux par le spectacle des choses réelles.

Et maintenant, si nous tentons de résumer l'effort de Balzac dans le domaine propre du roman, nous allons voir comment il fut, au sens strict du mot, un créateur d'art^ comment il renouvela une forme épuisée et, après lui avoir communiqué la vie, sut lui donner la plus large extension qu'elle pouvait comporter. Lorsqu'on songe à ce qu'était auparavant le roman, à ce que le dix-huitième siècle en avait fait et à ce que Balzac devait en faire par la suite, n'est- il pas légitime de conclure qu'il lui conquit droit de cité dans le domaine de l'art? L'esprit moitié léger, moitié raisonneur du dix-huitième siècle s'en était servi comme de prétexte à fin badinage, ou bien comme de cadre à dissertations philosophiques. Les spirituels contes de Voltaire et les récits plus lourds, mais aussi plus substantiels de Diderot (I)

(1) Se reporter au Candide de Voltaire et à Jacques le Fala" liste de Diderot.

sont des exemplaires achevés du double rôle qu'on lui faisait tenir alors. Mais, qu'il fût l'expression des tendances raisonneuses et logiques, ou bien du léger badinage d'alors, il n'apparaissait en tout cas que comme une distraction, comme un amusement, et la notion d'art ou de beauté en était complètement absente. C'est pour lui avoir restitué son véritable caractère en lui assignant la plus haute mission, pour l'avoir envisagé comme un art^ le plus souple et le plus large, grâce auquel pouvait être exprimée toute la vie sous ses faces les plus diverses, que Balzac nous semble bien mériter, à nous autres juges de cette fin de siècle, le rang exceptionnel que nul aujourd'hui ne lui conteste. Habitués à considérer les choses par leur côté sérieux et grave, nous avons transporté ce pli dans l'ordre de la contemplation, et l'art nous est apparu de plus en plus, avec la progressive diminution des autres croyances, comme un objet de culte destiné à tenir la place, chez les âmes élevées, des religions d'autrefois.

Par-dessus tout, nous savons gré à Balzac du sérieux avec lequel il le traita, des hautes préoccupations qu'il y montra. Et de fait la conception qu'il en eut était bien l'opposé de celle qui avait cours au siècle précédent. Il

n'existait pas d'art littéraire^ à proprement parler, dans notre dix-huitième siècle français, car la religion du Beau, telle qu'on devait la pratiquer par la suite, n'était pas encore connue chez nous. Ce fut là le grand apport de l'esprit germanique dans nos races latines, et, parmi tous les écrivains qui y contribuèrent, de Gœthe principalement. L'objectif de beauté sans cesse présent à ses regards, qui faisait intervenir dans chacune de ses œuvres le souci de l'artiste avant même celui de l'écrivain, eut une influence maîtresse et véritablement rénovatrice sur l'évolution littéraire. Son premier retentissement chez nous se fit sentir dans les productions de Chateaubriand; mais ce n'était là que le point de départ d'une esthétique qui allait avoir pour conséquence de renouveler la Poésie et le Roman. De plus en plus, l'étude sincère de Tàme et la confession du moi allaient prendre une place prépondérante dans les manifestations littéraires, et leur donner une importance qu'on ne leur avait pas encore connue. Balzac pour sa part sentit et comprit merveilleusement ce que pouvait devenir le Roman sous l'action de ce souffle nouveau : il entreprit son oeuvre, convaincu de la portée et du retentissement qu'elle devait avoir, fort d'une croyance qu'on peut

légitimement qualifier de religieuse, et nous n'en voulons pour preuve que les paroles inscrites sur le socle de la statue de Napoléon qu'il avait toujours devant lui, paroles que ne suffirait point à justifier l'excès même de ses ambitions : — « Ce qu'il n'a pu accomplir par l'épée, je l'accomplirai par la plume. »

Il les avait écrites de sa main, et nous y voulons voir avant tout l'expression enthousiaste d'une foi sans restriction en la toute-puissance d'un art dont il pressentait l'avenir. Si démesuré qu'ait été son orgueil, — et l'on sait de lui des traits sans analogues connus, — elles nous semblent bien, ces paroles, un hommage adressé à l'art lui-même plutôt qu'à son propre génie. Il vit en cet art renouvelé du Roman, grâce à son admirable souplesse et à l'infinie diversité de ses formes, tout un trésor de moyens expressifs correspondant aux nuances également innombrables des sentiments; et non content de les voir, il sut en tirer parti. Son champ d'action fut Vâme humaine, et l'on peut dire qu'il y remporta des triomphes plus durables que ne furent, dans l'ordre des réalités, ceux du héros auquel il se comparait. Fidèle au programme qu'il s'était tracé par avance, il peignit la passion dans ce qu'elle offre à la fois de transitoire et dVfer-

LE GÉNIE DE BALZAC. Sa-

lie/, car il unit deux maîtrises, celle du romancier de mœurs et celle du peintre de caractères. Dans la transcription littéraire qu'il nous laissa des mœurs de son temps, il sut tracer l'image attirante d'une société dont il avait subi le charme, tout en reconnaissant l'insuffisance des assises sur lesquelles elle reposait. Peintre des élégances aristocratiques, il esquissa des portraits de jeunes hommes et de femmes aux prises avec la passion, en y mettant tout l'amour dont son cœur de poète était capable. Il décrivit les luttes tragiques des intérêts en conflit, et nous laissa, dans le monde des grandes affaires comme dans celui de la petite bourgeoisie se débattant pour arriver à la fortune, des portraits d'une intensité cruelle et puissante, douloureuse le plus souvent et obsédante pour l'esprit qui les a une fois contemplés. Enfin il pénétra l'àme des simples, découvrit leurs instincts frustes et primitifs et sut faire parler le peuple comme on ne l'avait pas tenté avant lui. Qu'eût été tout cela pourtant, s'il s'était borné à la seule description des mœurs, telles que les offrait à son œil d'observateur la société qui posait devant lui? Un tableau brillant sans doute, aux couleurs éclatantes, mais d'une solidité douteuse, et risquant fort pour l'avenir de ne présenter d'intérêt qu'au

regard du curieux ou de l'historien qui cherche à reconstituer un milieu à l'aide de documents écrits. Son œuvre ne se dresserait pas devant nous avec le caractère de durée qui nous frappe par-dessus tout; elle donnerait l'impression d'une chose morte, tandis qu'elle est bien une chose vivante^ et d'une intensité de vie que le temps n'a pu atteindre. C'est que, par delà les mœurs, il pénétra jusqu'aux caractères : il sut dégager de chaque passion maîtresse les traits communs qui s'y retrouvent à tous les âges et dans toutes les grandes œuvres des littératures ; il opéra, pour tout dire en un mot, cette simplification que nous indiquions autre part (l) comme la condition première de toute haute figure esthétique, et sans laquelle il ne saurait y avoir de durée pour l'œuvre d'art.

Il eut la puissance et la force, ces caractéristiques des génies supérieurs, qui leur permettent de dresser debout les êtres de vie violente et passionnée, créatures d'exception. Dans ce domaine, nul ne le dépassa et bien peu rapprochèrent. Ses détracteurs, même les plus audacieux, durent s'incliner et reconnaître la fougue de son invention, par laquelle il marchait de

(1) Voir, dans le chapitre de Philosophie et idées généralesy le développement sur l'amour social.

LE GENIE DE BALZAC. 25f>

pair avec les plus grands artistes. Ses Personnages excessifs ont pris le relief des types littéraires consacrés par le temps, et se citent h Tégal de ceux-ci, pour symboliser les passions qu'ils incarnent : Hulot, Grandet, Vautrin, Goriot, sont aujourd'hui classiques, au même titre que leurs a'ieux illustres : Othello, lago, Lear, Richard, et si l'on mesure à sa fortune littéraire la valeur d'un type de poésie ou de roman, il faut convenir que les siens ne le cèdent guère en célébrité à ceux que nous avons nommés. Il eut aussi, quoi qu'on en ait pu dire, le charme et la délicatesse, pourvu toutefois qu'on les restreigne à sa compréhension du génie féminin, car il ne rencontra pas d'autre terrain où les appliquer; mais là du moins ils eurent tout leur emploi et donnèrent naissance à ces êtres de douceur qui nous attirent par sympathie douloureuse et nous retiennent en des liens de tendre pit;é. Moins classiques et moins célèbres que les grandes figures d'énergie virile, elles offrent cependant, aux âmes éprises d'intimité, la séduction mystérieuse des demi-clartés et des rêves entrevus. Ces deux faces extrêmes de son talent lui permirent de dramatiser la vie par le contraste et d'atteindre au plus haut degré d'émotion passionnelle. Aussi son véritable domaine reste-t-il

celui de la Passion^ et il n'apparaît jamais plus fort qu'aux heures où il est le plus passionné. Pareil en cela à tous les artistes de grande race, la source inépuisée de son génie et de ses œuvres fut une sensibilité toujours jeune et vibrante, conservant sa fraîcheur et sa force de réaction en présence du spectacle éternellement nouveau pour elle des luttes de l'àme, y mettant son amour et sa complaisance. Ce qui lui manqua le plus, ce fut le Goût, si l'on veut dire par là qu'il n'observa pas toujours la mesure dans l'invention des idées et des sentiments, non plus que dans leur expression, qu'il fut surabondant et prolixe, fatigant à maintes reprises et rebutant pour les esprits qui estiment avant tout la belle ordonnance des lignes et l'heureuse distribution de l'œuvre. Mais ceux-là seuls s'en sont plaints, et du moment qu'on le comprend en son entier, on ne songe plus à lui tenir rigueur, puisque ce défaut tenait à l'excès même de son génie, inévitable rançon de facultés plus hautes !

Lorsqu'on le compare aux romanciers contemporains que la renommée lui opposa, on demeure surpris qu'un parallèle ait pu s'établir entre eux et lui. Ils étaient, je ne dirai pas si inférieurs, mais plutôt si différents, par la nature

et la qualité de leurs œuvres, qu'on a quelque peine à s'expliquer le rapprochement. Voici Dumas par exemple, dont la réputation fut égale et peut-être supérieure en son temps à celle de Balzac. Que reste-t-il aujourd'hui de ses innombrables et trop faciles productions? Surtout, quelle influence aura-t-il exercé? Lui-même à coup sûr n'avait pas d'aussi ambitieuses visées. Son esprit mobile et inconsistant ne cherchait qu'à plaire, et il eut bien, à son époque, le genre de faveur qu'il souhaitait. Fécond et prestigieux entre tous les amuseurs publics, il ne fut jamais autre chose qu'un amuseur^ et si peut-être à certaines heures il comprit la vanité tout comme l'insuffisance d'un rôle qu'il tenait si bien, il n'eut ni la force ni le sérieux nécessaires pour s'élever à un autre. Le public d'ailleurs, qui applaudissait à ses succès, n'était-il pas complice de l'écrivain, en accueillant pareillement des œuvres puissantes et durables comme celles de Balzac, et des inventions faciles comme celles de Dumas ? C'est que la notion d'art, dont nous parlions tout à l'heure, en montrant qu'elle fut un apport exclusif des littératures du Nord parmi nous, cette notion, rénovatrice des moyens et du but des œuvres de l'esprit, n'avait pas encore réagi sur le goût du public pour

modifier ses jugements et lui permettre de distinguer les genres. Sans doute elle avait eu prise sur quelques rares esprits, mais elle demeurait étrangère à la masse des lecteurs. Toujours est-il qu'il y eut un moment où l'art de Balzac fut confondu avec l'industrie de Dumas, où la psychologie profonde et délicate de l'un put être comparée au romanesque arbitraire de l'autre, un moment enfin où leurs deux noms prononcés avaient une signification presque identique. Le temps a fait bonne et décisive justice de cet accouplement par trop inégal. Les juges d'aujourd'hui — entendons ceux qui comptent — ont rangé Balzac parmi les artistes, Dumas parmi les amuseurs, distinction analogue, dans le domaine du roman, à celle qui, pour les productions du théâtre, s'impose entre un dramaturge puissant et un simple vaudevilliste !

En ce qui concerne George Sand, le jugement des contemporains était plus difficile à réformer. Celle-là du moins avait de légitimes prétentions au sérieux : s«s peintures douloureuses et soavent pathétiques des souffrances de l'amour lai avaient valu une réputation qui paraissait inattaquable de pénétrante observatrice du cœur humain. Ses héros, tantôt mélancoliques et rési* gnés, tantôt violents et révoltés, avaient sv

gagner la faveur par leur accent tragique, leur attitude constamment tendue, à ce point qu'ils exercèrent, pendant plus d'un demi-siècle, une fascination puissante sur l'esprit des lecteurs. Ils s'adressaient à la partie sentimentale de l'être, exploitant ce vague à l'âme que recèle au fond d'elle-même toute créature tant soit peu romanesque, et, par des moyens le plus souvent étrangers à l'art, conquéraient la sympathie. Il ne fallut rien moins que la réaction intransigeante du Roman dans le sens de l'observation précise ^ — et ce fut un de ses principaux bienfaits — pour que l'on découvrît enfin ce qu'il y avait de faux et d'insuffisant dans leur psychologie, de creux et d'ampoulé dans leurs décla* mations humanitaires, surtout de peu sincère dans leurs revendications. On reconnut alors l'irrémédiable monotomie des formules toutes faites qui sortaient de leur bouche, et que, parmi cette innombrable quantité de personnages construits d'après des modèles uniformes, pas un sans doute ne subsisterait qui contint assez d'humanité profonde et vraie pour symboliser une passion maîtresse !... Quant à Stendhal, seul vraiment digne, par ses dons merveilleux de psychologue, de compter auprès de Balzac, îl demeurait profondément inconnu, sauf de

quelques rares admirateurs, et devait rester ignoré longtemps encore. Le caractère exceptionnel et souverainement original de son talent allait imposer à ses œuvres une longue période de défaveur, et l'heure de la réparation ne devait venir que trente années après sa mort. Du moins fut-elle éclatante, et l'influence que ses écrits exercent sur la génération présente n'est qu'une équitable réparation envers sa mémoire.

Lt' influence ! voilà ce qu'il faut examiner en dernière analyse, lorsqu'on tente de marquer le rang précis d'un artiste dans le domaine de son art. Quelle influence exerça-t-il sur les écrivains qui, venant à sa suite, cherchèrent dans ses œuvres des enseignements et des exemples?

Quelle que soit la nature de sa séduction, bienfaisante ou néfaste, il importe de la connaître, car elle complète son portrait et le fixe de manière définitive. L'école française du Roman qui fit suite immédiate à Balzac fut Técole réaliste, et son premier représentant, parla date aussi bien que par l'importance, Gustave Flaubert. Elle ne pouvait manquer, se piquant de rigueur dans l'observation psychologique, d'admirer en Balzac la profonde humanité des personnages, la sincérité de l'observation, et l'in-

tensité passionnelle des types littéraires. Flaubert sans doute fut le premier à reconnaître ces qualités; mais le hasard l'avait fait, et par son tempérament, et par ses théories d'art, radicalement opposé à Balzac; il appartenait — nous y avons insisté autre part — à la catégorie des visuels^ Balzac à celle des sentimentaux y c'est-àdire que chez l'un c'était la reviviscence des images externes, chez l'autre celle des images intérieures, qui prédominait (1). Cette raison eût suffi à établir entre eux une infranchissable barrière, puisqu'ils se trouvaient affectés différemment par les choses de la nature. Mais il en faut ajouter une autre, présentant une importance bien plus saisissante. Flaubert, on le sait, avait des théories d'art d'un dogmatisme absolu et^ notamment en matière de style, faisait preuve d'une intransigeance qui était allée croissant avec l'âge : c'est à cette cause surtout qu'on doit attribuer l'injustice des jugements de Flaubert sur Balzac, tels qu'on les trouve dans sa correspondance. Nul doute qu'aux premières phases de sa formation littéraire, et lorsque ses facultés critiques n'avaient pas encore été altérées par l'étroitesse de doctrines exclusives, nul doute

(1) Voir dans notre chapitre du Style le développement de cette idée

qu'à cette époque il ait compris la portée de son œuvre. A vrai dire pourtant, il n'était pas fait pour l'apprécier ni pour subir son influence : ce talent merveilleux, mais d'inspiration lente et difficile, apparaissait trop contraire au génie fécond, d'inépuisable invention, qu'était Balzac.

En se transformant pour évoluer vers la formule naturaliste, le roman français prétendit se rattacher à lui. Par la plume du plus autorisé comme du plus célèbre de ses représentants, . M. E. Zola, il se réclama de ce grand nom. Avec une insistance et un acharnement dont on trouve la trace dans ses œuvres critiques (1), sa filiation avec Balzac y est proclamée solennellement, et les préoccupations de science positive que M. Zola souligne avec orgueil dans ses œuvres personnelles lui servent de point de départ pour soutenir sa thèse. Nous avons tenté de faire justice de cette première prétention (2), II nous reste à montrer, au simple point de vue artistique^ quelle différence profonde, et dans le tempérament et dans Festhétique, sépare l'art de Balzac

(1) Voir les Romanciers naturalistes^ Documents Utte'raireSj le Roman expérimental.

(2) Se reporter à l'étude sur la Préface de la Comédie kumaine, dans les premiers Essais, et au chapitre de Philosophie et Idées générales, dans ce volume.

de celui de M. Zola. Ce dernier empruntait à Flaubert son souci de réalité ; mais il se trouvait que jamais artiste n'avait été moins fait pour représenter l'art réaliste que M. Zola. Imbu de ce romantisme qui convient à la nature extérieure et pittoresque des Méridionaux, il débuta par des œuvres où éclatait à un si haut degré la note romantique de son talent, qu'il apparaissait désormais impossible qu'un romancier de cet ordre devint jamais le naturaliste pur qu'il s'est efforcé d'être par la suite. 11 offrit cette rencontre singulière d'un tempérament romanesque, amoureux de coloris autant que quiconque à l'époque de Théophile Gautier et d'Alfred de Musset, et d'un milieu mental nettement positiviste, si bien que, grâce à la réunion de ces deux causes, son art se développa dans le sens du Réalisme outré. Or cet excès même suffit à indiquer qu'il n'a pu incarner la forme vraie du réalisme. Qu'est-ce qui différencie la réalité de l'idéalisation? Est-ce que tout ne provient pas d'une même source? Est-ce que nos sensations ne sont pas l'unique matière pour l'artiste? Seulement, si l'expression des documents sensationnels est la matière de tout réalisme, l'idéalisation consiste forcément à ne retenir, dans le tableau des sensations correspondantes, que certaines nuances spéciales qui,

par le fait qu'on les envisage seules, prennent un relief, une saillie incomparable, et, tout en demeurant réalité^ deviennent de la réalité quintessenciée^ de l'idéalité par conséquent! M. Zola n'a pas proce'dé autrement. Qui donc pourrait soutenir que dans son œuvre on trouve la trace de toutes les sensations delà vie? C'est une remarque banale, bien souvent faite, qu'en vertu d'un parti pris et d'un système formulé par tempérament autant que par esthétique, M. Zola a éliminé de la vie tout ce qui échappait à ses prises un peu lourdes, tout ce qui offrait un caractère daffinement, de délicatesse fuyante, et n'a retenu que les matériaux les plus pesants. Tandis que le romancier idéaliste ne retient au contraire, pour ses observations, que les faits intérieurs les plus raffinés, les états d'âme les plus rares, M. Zola a mis toutes ses complaisances dans la description du côté physique de l'amour. Dans la femme passionnée, il a vu surtout Y animal et la prostituée, et dans le milieu humain il s'est consacré de préférence à la peinture des bas-fonds populaires. Mais, parce qu'au lieu de choisir des sphères élevées il se confinait dans les régions les plus terrestres, parce que, procédant comme les Idéalistes par élimination^ il écartait l'exquis au lieu d'éliminer le trivial, il s'est

baptisé Réaliste^ et même, par un instinct secret, il a préféré T étiquette de naturaliste, à laquelle des critiques bien avisés ont substitué celle de Brutaliste^ synonyme à' idéaliste à rebours. Il avait désormais élu sa province dans Fart, et subi la loi de son tempérament combiné avec son éducation. Cette province, il a proclamé qu'elle était le domaine entier de l'art, et cette loi particulière, il a soutenu qu'elle était la loi du développement littéraire moderne. Prétention insoutenable, que les faits se sont chargés de démentir !

Par cette attraction invincible qu'exercent toutes les fortes personnalités, il avait groupé autour de lui un cénacle d'écrivains qui tentèrent de prendre au sérieux les principes du maître, de les poser en dogme supérieur qui devait régir leur développement personnel. Combien instructif apparaît leur exemple ! Les uns, simples copistes, n'ont abouti qu'à produire quelque œuvre de scandale qui, n'étant pas suivie, comme chez M. Zola, d'une remarquable série, n'a retenu, des qualités du maître, que le côté choquant, sans conserver aucun des autres. Les seconds ont végété dans la production d'illisibles platitudes qui tentèrent en vain de s'imposer à l'at*» tention, grâce à l'engouement d'un jour, et n'ont

réussi à mériter les suffrages d'aucun artiste véritable. Le cas décisif est sans contredit celui du cerveau le plus remarquable de toute cette phalange, M. Huysmans. Cantonné d'abord par son admiration pour M. Zola dans le domaine des réalités brutales, il s'y évertue de tout son talent par les œuvres que l'on sait (1). Bien vite il s'aperçoit combien cet horizon est restreint; en fouillant les réalités, il arrive aux faits d'âme, et ce roman si curieux d' ce A rebours » montre l'envahissement des préoccupations psychologiques. Une fois lancé dans cette voie, il ne saurait s'arrêter : il néglige la réalité brutale, et, comme M. Zola l'a habitué à confondre avec elle la vie elle-même, c'est la vie qu'il déserte aujourd'hui, pour s'adonner éperdument aux imaginations mystiques (2).

Ainsi les disciples directs nous ont démontré, par leur évolution, le vice radical de la conception maîtresse. Les lecteurs, déçus par l'insuffisance de cette littérature, se rejetèrent vers les écrivains étrangers, et de cette disposition d'esprit sortit la vogue du Roman russe. C'est là un des phénomènes les plus dignes d'attention dans l'art littéraire moderne. En Russie, l'enthousiasme pour

(1) • A vau-Veaii » , « Les sœurs Vatard » .

(2) « La-Bas n .

Balzac, dont sa biographie nous fournit de nombreuses preuves (1), avait fait de lui le représentant, non seulement du Roman français, mais de toute la littérature d'imagination occidentale. Ses œuvres, lues avec passion, demeuraient le modèle qui, plus ou moins consciemment, s'imposait à l'universelle attention. Selon leurs qualités individuelles, les romanciers russes suivirent ses enseignements et furent fidèles à ses exemples, par cette grande qualité surtout qui est l'observation intégrale de la vie, caractéristique du réalisme de Balzac. Ce réalisme suppose, contrairement a ce que nous disions tout à l'heure des procédés d'idéalisation, que tout, dans l'apport des sensations, est poussé en valeur dart, et que par suite la vie se transpose dans l'œuvre

(1) Voir sn correspondance avec Mme Hanska. — « La « Gloire, disait-il un jour, à qui en parlez-vous ? Je l'ai connue^ «je Tai vue. Je voyageais un jour en Russie avec quelques tt amis. La nuit vient, nous allons demander l'hospitalité a un « château. A notre arrivée, la châtelaine et ses dames de comtt pagnie s'empressent. Une de ces dernières quitte, dès le prett mier moment, le salon, pour aller nous chercher des rafraia chissements; dans Tintervalle on me nomme à la maîtresse « de maison ; la conversation s'engage, et quand celle des « dames qui était sortie rentre, tenant le plateau à la main « pour nous l'offrir, elle entend tout d'abord ces paroles : — « Eh bien! monsieur de Balzac, vous pensez donc? » — De « surprise et de joie, elle fait un mouvement, elle laisse tomber « le plateau de ses mains, et tout se brise. N'est-ce pas là la « Gloire ? »

esthétique, plus colorée seulement, mais bien semblable à ce qu'elle apparaît à notre conscience quotidienne. Procédé d'art infiniment plus difficile que l'autre — car il suppose une incomparable vigueur, une énergie d'ensemble capable de soulever toute une masse vivante. La maîtrise de Balzac y excelle à ce point que ce n'est pas critiquer les romanciers russes que d'affirmer qu'ils ne l'égalèrent jamais. Il suffit de prendre une œuvre de Tolstoï, « Anna Karénine » par exemple, en suivant le développement des observations de l'auteur sur la société russe, pour y constater une différence évidente avec tel autre roman de Balzac. Balzac sait se détacher du milieu social dans lequel il vit, pour se placer au point de vue du philosophe et de l'historien, dominer son époque, et trouver dans sa propre pensée cet élément nécessaire de toute connaissance : la comparaison, qui permet de saisir toutes les faces de l'objet étudié. L'auteur « d'Anna Karénine» est un Russe qui suppose connue la société russe et l'aristocratie de son pays : il ne songe pas plus à les décrire que nous ne songeons à analyser l'air que nous respirons. Balzac au contraire a peint la Restauration avec un luxe de détails vivants qui égale l'attention la plus éveillée d'un artiste de nos jours peignant une époque disparue. Un

autre point différencie également les romans russes des livres de la Comédie humaine : c'est ce souci du clair-obscur de Tâme, des états de pénombre de la volonté (1), que le poète des Forces et des Passions ne pouvait connaître, porté qu'il était naturellement à saisir ces forces en leur plus extrême tension, en ces états de crise et d'action excessive qu'il se complaisait à décrire. Tels qu'ils étaient, les romans russes conservaient cette saveur des romans de Balzac, le goût de la vie, et rien n'était plus naturel que leur succès, s'affirmant ainsi qu'une protestation contre le naturalisme de l'école de Médan.

Une autre protestation, indigène celle-là, se produisait au même moment : c'était l'éclosion de la littérature idéaliste, et, à la même heure, de la littérature mysticfue. Et ceci va nous être l'occasion de marquer, comme devant être surtout d'avenir, l'influence de Balzac sur l'évolution du roman. Au grand mouvement dans le sens de la réalité qui avait entraîné la littérature vers l'observation brutaliste dans la seconde moitié de ce siècle, il était naturel que répondît une réaction idéaliste, en vertu d'une loi de balancement vingt

(1) Voir le personnage de Litvinof dans Fumée, de Tourgueniev.

fois vérifiée, que Taine fut l'un des premiers à formuler. Cette dernière, non plus que la précédente, ne peut se réclamer de Balzac, ni lui être attribuée en filiation directe. Chacune ne représente qu'une face de ce génie dont nous avons tenté de saisir l'ensemble, et qui incarne tout un faisceau de tendances que l'on pourrait qualifier d'égales au faisceau des tendances de l'univers. — u Majestati îiaturœ par ingenium, » — Mais, à l'heure présente, il est permis de croire que ce mouvement idéaliste ne sera pas une réaction pure et simple, en sens inverse, s'opposant dans tous ses termes au mouvement antérieur et destiné par conséquent à ne représenter qu'un effort très éphémère, bientôt suivi de retour. Cet avenir, qui est celui de tous les mouvements littéraires dans lesquels ne s'introduit aucun élément nouveau, ne sera sans doute pas celui du roman, tel qu'il se dégage à l'heure actuelle. En effet, on y peut remarquer quelque chose d'inaperçu jusqu'alors, et dans les aspirations, et dans l'effort tenté.

Rien ne fait mieux ressortir ce qu'il y a de nouveau dans l'idéal d'art des générations jeunes, que leur attitude à l'égard d'œuvres comme celles qui s'inspirent de la pure tendance idéaliste. A côté de l'admiration très légitime suscitée dès

Forigine par la qualité tout à fait supérieure de certaines d'entre elles, par ce haut souci de vie intérieure qu'elles impliquent, s'est marquée une défiance très nette, une sorte d'insatisfaction suffisant à révéler que la formule proposée ne répond pas complètement à l'ensemble des préoccupations contemporaines. C'est qu'en effet, lorsqu'un mouvement littéraire se dessine, le phénomène le plus constant au début est l'absorption de tous les esprits dans la forme en croissance ; le fait par conséquent que l'on ne s'est pas tenu à des œuvres comme celles dont nous parlons, indique suffisamment qu'on attend autre chose. Quelle est-elle donc cette lacune reconnue en de tels ouvrages? Ce qui choque en eux, c'est leur caractère abstrait, leur idéal trop délicat, trop immatériel, cette trame trop ténue du roman, qui fait qu'un petit nombre de sentiments d'ordre exceptionnel s'y développent isolément tout en hauteur, sans souci des autres, de la végétation qui demeure tout au bas, rampante. A cet art si distingué, une qualité manque : il ne donne pas le sentiment profond de la vie. Il est exquis, mais pas assez intense. Or la vie, c'est là, semble-t-ilbien, la préoccupation maîtresse de la génération qui vient. Sens de la vie, entendons par là la compréhension et le goût de l'ensemble

des phénomènes naturels, avec ce qu'ils comportent de sensations rudes et fortes, avec ce qu'ils récèlent d'images compliquées et de pouvoir de rêve.

La conviction que la réalité constitue un ensemble très touffu dont toutes les parties s'entremêlent et se relient , voilà ce qui , à l'heure actuelle., parait dominer dans l'âme des nouveaux venus. De même qu'au début du mouvement réaliste nous étions obsédés par ces expressions trop souvent répétées : document exact, obsei*vation crue,,, et que l'on ne pouvait ouvrir une revue ou un journal sans y trouver des professions de foi de cet ordre, aujourd'hui de même on rencontre ce mot de vie à toutes les pages des productions actuelles, et du vœu littéraire qui s'y rattache on est amené à conclure que c'est la réalité intégrale qui aura gain de cause, avec ce qu'elle contient de promesses, avec ce qu'elle implique de difficultés, avec une autre chose encore bien digne d'être notée : le pouvoir d'enseignement qui en découle, ce secret d'énergie qui semble, aux jeunes gens de nos jours, se cacher comme un trésor : le trésor de la volonté retrouvée, de la force intérieure restaurée, par-dessous l'observ^ation lucide, délicate mais complète, des phénomènes de la vie... Or,

n'est-ce pas l'art même de Balzac qui apparaît ici le modèle? Il suffit de comparer telle œuvre de Balzac et tel roman moderne, ceux par exemple qui se réfèrent à l'observation des créatures appartenant à l'élite sociale, pour être frappé de l'opposition existant jusqu'au contraste dans les procédés et dans la conception même de l'art. L'écrivain moderne nous offre l'analyse très subtilement prolongée d'un sentiment qui va s'étendant jusqu'à s'exténuer, tandis que Balzac nousen donne la synthèse, cette végétation luxuriante et touffue, pareille au taillis des forêts, cause que, derrière ses plus aristocratiques personnages, derrière ses créations aux contours les plus fins, comme Glaire de Beauséant, tout un monde mouvant de figures vivantes s'agitera, tout le monde de la politique, tout le mouvement noiondain, toute la noblesse de France : ce n'est pas seulement un adorable portrait, c'est un tableau complet que l'artiste aura parachevé. Affirmer que la tendance idéaliste ne suffit pas à combler les désirs^ de notre génération, c'est énoncer un fait dont la preuve se tirerait de l'abus de cette tendance et du précieux dans lequel elle tombe, dont les exemples seraient aisés à trouver parmi les œuvres mystiques et idéalistes, et qui marque bien cet épuisement,

278 CHAPITRÉT VII.

signe de mort des formes artistiques. Un autre indice d'épuisement, qui nous vient des derniers survivants du réalisme, est cette étrange affirmation, récemment produite, que la forme romanesque serait usée, ayant donné ce qu'on en devait attendre, incapable d'un apport nouveau. Quel étrange verdict, et comment n'a-t-on pas compris que le roman, par la raison qu'il est indéfini dans sa forme, échappe aux causes de destruction qui atteignent les formes d'art trop étroites et trop précises! N'y voyons que l'involontaire confession de l'épuisement définitif d'une école dont le temps est passé, à laquelle la secrète ironie des choses arrache l'aveu de sa disparition. Et si nous croyons à l'avenir du roman, si nous estimons pouvoir affirmer qu'un mouvement nouveau nait sous nos yeux, lequel nous emporte ou plutôt nous ramène vers les sources de la vie, cherchons comment ce souci de la vie, comment ces préoccupations d'art et de réalité se traduiront dans le roman pour le modifier.

Nulle prophétie ne révélera jamais aux hommes d'aujourd'hui ce que leur réserve demain; mais on peut noter quelques points qui se dégagent. D'abord la forme même du roman. Pour correspondre à cet intense besoin de vie» il tendra sans

doute à s'assouplir et deviendra plus capable de s'adapter à la représentation des phénomènes. Tout art soucieux de donner l'impression de la vie tend nécessairement à supprimer les intermédiaires entre le lecteur et les phénomènes. En quoi, depuis le début du'siècle, et même depuis les siècles précédents, la forme du roman s'estelle transformée? Qu'on ouvre la « Princesse de Glèves w , le « Père Goriot » , la « Chartreuse de Parme » , « Madame Bovary » , « Madame Gervaisais » ; c'est toujours la forme narrative, dans laquelle se détachent, par instants, des épisodes ou des fragments documentaires plus immédiats, mais qui toujours entraîne l'observation et le rêve dans un cours assez uniforme. Ne peut-on pas croire que dans les romans prochains, à des chapitres de fine analyse ou de description passionnée viendront succéder, sans autre lien que celui qu'établit notre esprit entre les sensations successives, des fragments de vie, des extraits de mémoires ou de journal quotidien, des lettres sans commentaire, et qu'ainsi de plus en plus l'artiste littéraire s'efforcera de donner à ses lecteurs prise directe sur la réalité ? Il ne serait pas difficile d'en trouver la trace dans plus d'un roman contemporain. Mais, quel que soit le mode d'action, sur la forme littéraire du roman, de ces

intenses préoccupations de vie, nous avons le droit d'y saluer un retour à l'idéal esthétique comme au tempérament puissant du romancier fameux dont nous avons parcouru l'œuvre avec une sincère émotion, cette œuvre consacrée tout entière à l'exaltation du culte de la vie qui voit rétablir ses autels !

CIIAPITKE PREMIER

§ i*'. — Froblèmes de style.

Leur importance. — Confusion et distinction de lai forme et du fond. — Réalistes et nominalistes modernes : Gustave Flaubert, le plus intransigeant des nominalistes. — Séduction esthétique de la doctrine nominaliste : comment elle favorise l'effort littéraire. — Elle trouve argument dans l'impossibilité d'une synonymie satisfaisante. — Arguments scientifiques produits en sa faveur : Le mot, substitut de l'image : tbcorie de Taine.

La doctrine réaliste : le style, moyen d'expression. — Caractère essentiel du fait émotif. L'intelligence se confondant avec la sensibilité. — Rôle des tendances maîtresses : leur influence sur le style. — Théorie des types : auditifs, visuels et moteurs 1 /

§ 2. — Vâme littéraire de Balzac,

Application au cas de Balzac. — Renaissance des états internes. — Don de vision intérieure. Faculté d'évocation et d'imagination sympathi(jue. Sa maîtrise souveraine : l'expression des mouvements d'âme.

L'apport scientifique dans le style de Balzac ; il se combine avec rélément poétique; il se transmue en poésie.

La Science dans le Roman. Différence entre Balzac et ses successeurs. L'observation brutale et l'invention 14

§ 3. — Balzac styliste.

Les Contes drolatiques : œuvre d'exception. Artificielle en apparence, profondément vivante en réalité. — L'esprit de la Renaissance. — Ce n'est pas une imitation, bien moins encore un pasticke : c'est une création correspondant à sa nature.

L'attendrissement et la mélancolie dans les Contes drolatiques. Il y passe comme un souffle du moyen âge. — Intervention du sentiment : le Frère d*armes. — Balzac touche à la Poésie pure 35

§ 4. — Retour aux problèmes de style.

"dévolution et la fixité de la langue. — L'influence de Balzac sur l'évolution de la langue est presque négligeable. . . 50

■ALZÂC FKMUIIII

Chimère d'une tendresse irréalisable : Balzac amoureux de fémi-

néité. Toute sa vie il aspira au bonheur dans l'amoar. Premières entrevues de Balzac avec George Sand. Pourquoi ils

ne pouvaient s'entendre. Son opinion sur elle. Relations de Balzac avec Mme d'Abrantès : la femme auteiur.

L'amour ne pouvait exister entre eux.

Mme de Castries^ Sa cocpietterîe. Souffrances qu'elle impose a

Balzac. Il sort vainqueur de la lutte : il écrit le roman de la

Duchesse de Langeais.

ETne correspondante anonyme : Louise. — Le Bas-bleu. Mm,e de Berny. — Tendresse voisine de l'amour. Mme de

Berny prototype d'Henriette de Mortsauf. Sentiment de culte

et d'adoration pour sa mémoire.

L'amîtié pure exclusive de l'amour : Mme Zulma Carrttud,

véritable mère pour Balzac. Elle est la confidente de toutes

ses tristesses.

Relations de Balzac avec Mme Hanska. Fidélité et persistance

de sa passion. Ses doutes et ses tortures. Il l'épouse et meurt. Haute idée que la Correspondance laisse de l'homme. Comment la vie vécue influe sur V œuvre écrite. 55

BALZAC CBITIQim

Distinction de l'esprit critique et de l'esprit créateur. Anciemne doctrine. Doctrine moderne. Gcetke et Schiller. — Le« deux peayent coexister. — L'esprit critique et les yuem f^cnéràUs.

Critique de V esprit français. Sa légèreté; comment fialaac en avait souffert. — Conception enthousiaste de l'Art. — L'Art envisagé comme une Religion. — Causes de notre insuffisance à cet égard.

La situation sociale des artistes. — La Psychologie des artistes. — Conflit entre l'artiste et son milieu. Reproches que lui adresse le vulgaire : paresse, inconsistance, eontra* diction des points de vne. — Les grands hommes presque toujours m«lkearecix.

Balzac pur critique littéraire. — Jugemeirts sur F. Hu^o, Dumasy George Sand, StendhaL — Comment Balzac comprit Stendhal.

Réaction de Vanalyse psychologique sur l'esprit critique. 83

BALZAC AUTEim DBAHATIQUE

Pour quels motifs le théâtre devait tenter Balzac : son ambition sans limites. — Fascination particulière qu'exerce l'art dra* matîque. — ABgoi8sesetjo«i««ance8 attirantes. — Avantages et danger? de l'iaterpréiatiofi.

Point commun à Balzac et aux romanciers venus après lui : ils ont tous ambitionné le« succès de la scène. — Aucun d'eux n'y a réussi. •—' Leur» doléavces et leurs objections après coup.

Causes de leur înscFCcès. Réaction exercée sur la conception d'une œuvre par cette pen«ée qu'elle sera jouée et non lue. — Vision intérieure du public, particulièrement glaçante pour l'écrivain. — Insuffisance de ce public : le théâtre demeure un goût, n'est plus un art. — Extrême légèreté des spectateurs : horreur du nouveau. Routine et banalité.

Balzac eut le même sort que les autres. — Véritables causes de son insuccès. — Question de la Psychologie au théâtre, Per-

sonne ne conteste plus qa'elle y soit possible, mais elle est différente de la psychologie dans le roman. Exemple tiré du personnage de Vautrin, Le Vautrin du roman et le Vautrin du théâtre.

Vision propre à Shakespeare par contraste avec celle de Balzac : vision en raccourci. — Balzac a besoin de vastes espaces. Le personnage de Vautrin subit une vraie décapitation sur la scène.

Le théâtre de Balzac, partie négligeable de son œuvre.. . 105

PaiLOSOPHIE ET IDÉES GÉNÉRALES DE BALZiC

Point culminant dans l'œuvre de Balzac : \g% concepts généraux.

— Son originalité : il n'est pas un partisan de la dqctrine de Vart pur. — Assise philosophique de son œuvre. — Caractère intégral et complet de son génie. — Ensemble coordonné de vues générales. — Identité foncière cle sa nature. . . 122

§ 1". — Les idées mystiques.

Préoccupations métaphysiques, — Métaphysique ei Mysticisme : termes égaux et convertibles aux yeux de l'artiste. — Les abstractions métaphysiques transformées en créations mystiques. Exemple de Séraphita. — Première cause de cette transposition, toute philosophique.

Seconde cause, tout esthétique : impérieux besoin d'idéalisme.

— Le naturalisme impuissant à satisfaire un esprit complet.

— Doctrine positiviste, mauvais soutien pour l'art.

Balzac éprouva d'impérieuses tendances mystiques : Séraphita les condense toutes. — Double satisfaction que lui apporta le mysticisme, dans sa tendance aux concepts généraux et à la sentiuientalité sublimée. Le mysticisme milieu moral et rare. — Exemple caractéristique : monologue de Séraphita. Immatérialité du désir; transfiguration du sentiment; éternité de l'amour.

Réaction du mysticisme sur les œuvres réelles : Séraphita, l'héroïne du rêve, sœur d'Eugénie Grandet et d'Henriette de Mortsauf. — Le mysticisme, souveraine expression d'une âme vierge. — Rapports entre l'éclosion passionnelle et les ardeursde la piété.

Dernière cause du ruysticisme de Balzac : sa croyance à Voccultisme. Problèmes d'au delà : leur modernité. — Rapports entre le magnétisme et l'amour. — Le magnétisme^ base du roman d'Ursule Mirouet. — Phénomènes de double vue et (ïaction à distance, — Réaction sur la volonté et la conception de l'àme 127

§ 2. — La théorie de la volonté.

Rôle prépondérant de la volonté dans le magnétisme. — Contradiction entre ce rôle et l'analyse moderne du pouvoir volontaire. — Rôle de la répétition, de Vhabitude, Balzac base sa théorie de la volonté sur la force magnétique. — Louis Lambert la résume entièrement.

Cette conception théorique réagit sur les conceptions vivantes î Rastignac et Vautrin. Parallélisme de ces deux créations au point de vue de la volonté. Dans Vautrin, Balzac fait de la volonté avec de l'intelligence.

Lien entre cette théorie de Balzac et sa conception matérialiste de l'origine des sentiments. Balzac disciple de Cabanis et du dix-huitième siècle.

Balzac, mystique décidé d'une part, physiologiste de l'autre.

— Pôles extrêmes de sa philosophie. Ses essais de Physiognomonte. Sa théorie des passions. Filiation bâtarde du Naturalisme avec lui 154

§ 3. — Le concept de l* amour.

Différence entre le concept de Balzac et celui des naturalistes,

— Origine identique, mais résultat contraire. — Balzac génie supérieur, parce qu'il est complet. — Triple aspect de l'amour dans son œuvre : Vamour idéal, Vamour sensuel, l'amour fait social.

Lê'amour idéal. — La souffrance, apogée des sentiments humains.

— Les Mémoires de deux jeunes mariées. — L*héroïne principale : Louise de Chaulieu. — Analyse du personnage : objet d'amour plutôt qu'amoureuse. — Le héros : Hénarez poète pratique et cœur romantique. Réussite complète de l'amour sentimental. — L'œuvre résume les joies de l'amour satisfait.

Cas d'amour masculin, volontairement choisi. — Supériorité de l'homme dans le domaine sentimental. — C'est bien l'idée

de Balzac. -^ Antres exemples : lord GrenviUe; Balzac luimême dans sa correspondance.

L*amonr : passion type. Ses origines positives : ITiérédité, Tédueation et Tàge. Balzac le conçoit en nataraliste et le décrit en poète. — Sa double maîtrise de philosophe et d'artiste.

U amour sensuel. Les Dizains f triomphe de la passion physique. Critiques adressées à Tœuvre. — Elle ne pouvait être goûtée des femmes. -^Conception aussi légitime que la précédente. Balzac était sincère en la développant.

Uamour dans la société. — La vie quotidienne et se* exigences pratiques. — L'art vit de liberté, la société de contrainte. — Les petites misères de la vie conjugale et la physiologie du mariage. — Vision exacte de la réalité. — Balzac s'y révèle ironiste et humoriste. — L'humour y naît des révoltes de l'artiste.

Idée commune aux deux œuvres : contrainte imposée par l'état social. — L'artiste exalte l'amour, la société crée le mariage. — Conclusions pessimistes. — L'homme et la femme devenus Vépoux et Vépouse, — Déformation que la réalité lait subir à l'idéal. — Luttes tragiques de l'instinct sexuel. — Betour aux Mémoires de deux jeunes mariées. — L'idéal bourgeois : sa sagesse et sa médiocrité. Ses enseignements attristants. 166

§ 4. — Les idées sociales.

Balzac émule de Bonald et de Joseph de Maistre. — Il demeure cependant toujours ar/i>/e. — Ses principales œuvres sociales : les « Paysans " , le « Curé de village », le « Médecin de campagne » .

Antipathie possible des partisans de Vart pur. — Splendeur et rayonnement de l'époque qui précède Balzac. — L'importance des questions sociales renaît aujourd'hui.

Balzac remonte jusqu'aux sources de la vie sociale. — La Famille, — Opposition entre le groupe familial et l'esprit du légifflatenr. — Balzac condamne une société régie par des lois reposant sur V individualisme. — Caractère archaïque et purement 9 er^i de nos Codes. — Balzac exalte la solidarité.

Imperfections sociales causées par l'individualisme. — La confession douloureuse du jeune homme de talent. — Les dégénéresceutees intellectnelles. — \J éducation moderne et ses absurdités. — La nullité des spécialistes, et l'ineptie admi-

nistrative. — Critique du régime constitutionnel. L'intérêt personnel base des lois.

Balzac, admirable comme critique, est insuffisant comme reconstructeur. — Il se réfère à l'ancien régime et à l'épopée napoléonienne. — Il ne conserve aucune illusion sur l'avenir réservé à la bourgeoisie. — Seul remède possible à ses yeux : la charité» Mais elle ne peut avoir d'action efficace : elle est trop exceptionnelle.

Balzac a montré le caractère artificiel de l'état social. Son instinct de vie lui en a révélé les principes de mort 198

BALZAC DEVA^T LA CBITIQUE

Le moment eêt venu d'apprécier l'influence de Balzac. — Différentes phases que traversent les artistes, quant à l'opinion.

Les débuts de Balzac : ils ne comptent pas au point de vue Iitté-> raire. — Quels furent ses véritables débuts.

L'attitude de la critique à son égard. — Caractère révolutionnaire de ses écrits. — Gomment ils soulevaient l'objection d'immoralité.

Les attaques du Journalisme après la publication des Illusions perdues. — Ce n'était qu'une vengeance, et une vengeance bien justifiée.

Opinion des contemporains : Philarete Chasles, George Sand, Théophile Gautier; portée de son étude sur Balzac.

Opinion des poètes : Lamartine et Victor Hugo.

La Rénovation de l'esprit critique : Sainte-Beuve. Points de ressemblance et de différence entre sa nature et celle de Balzac.

Taine. Son étude est la seule qui soit définitive 221

Balzac génie complet. Prépondérance d'une idée maîtresse. Véritable sens de cette appellation : miroir fidèle et grossissant des choses de la nature. — Sa double maîtrise : compréhension universelle et unité d'esprit. — Il est le contraire d'un spécialiste. Rapports entre son oniveBSalité et l'idée

• mère de la Coinédie humaine. — L'esprit généralisateur ou systématique. — Supériorité de l'artiste sur le savant.

Balzac créateur d'art. — Comment il a renouvelé la forme du Roman. Ce qu'était le Roman au dix-Kuitième siècle : un fin badinage ou un prétexte à dissertations philosophiques. — Balzac y a fait entrer la notion d!Art et de Beauté. L'art littéraire objet de culte.

Balzac a peint le transitoire et V éternel. Romancier de mœurs à la fois et peintre de caractères. — Ses principales qualités d'artiste : Puissance et Force. Relief de ses créations littéraires. Charme et délicatesse de ses figures féminines. Son vrai domaine est la Passion. Ce qui lui manqua le plus : le Goût.

Rapprochement avec les contemporains : Dumas, le grand amuseur. George Sand : absence de sincérité. Stendhal, seul digne de compter auprès de lui.

Son influence sur l'art moderne. — Le mouvement réaliste : Gustave Flaubert. M. E. Zola. — Sa prétendue filiation avec Balzac. Il ne lui tient en rien. Les disciples de M. Zola.

Le Roman russe est sorti de Balzac : en quoi il lui ressemble; en quoi il en diffère.

La littérature idéaliste et la littérature mystique en France.

L'influence de Balzac s'indique surtout comme une influence d'avenir 246

PAF.IS. — - TYP« DE S. PLOK^ NOCnBIT ET C", RUE GâRàKCIÈRE^ 8.

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