‹ Essais sur BalzacChapitre 12 sur 14 · L4 THÉORIE DE LA VOLONTE · texte numérisé non relu

L4 THÉORIE DE LA VOLONTE

Rôle prépondérant de la volonté dans le magnétisme. — Contradiction entre ce rôle et l'analyse moderne du pouvoir volontaire. — Rôle de la répétition, de l'habitude, Balzac base sa théorie de la volonté sur la force magnétique, — / Louis Lambert la résume entièrement.

Cette conception théorique réagit sur les conceptions vivantes : Rastignac et Vautrin. Parallélisme de ces deux créations au point de vue de la volonté. Dans Vautrin, Balzac fait de la ^ volonté avec de Tintelligence.

Lien entre cette théorie de Balzac et sa conception matérialiste de l'origine des sentiments. Balzac disciple de Cabanis et du dix-huitième siècle.

Balzac, mystique décidé d'une part, physiologiste de l'autre. — Pôles extrêmes de sa philosophie. Ses essais de Physiogno~i monie. Sa théorie des passions. Filiation bâtarde du Naturalisme avec lui.

Dans Tordre des facultés humaines , il est incontestable que le magnétisme attribue la première place à la puissance volontaire. Dans l'action magnétique, en effet, c'est la Volonté consciente qui devient productrice d'effet. L'homme en possession d'une telle volonté, résolu en outre à la faire exécuter par un autre, atteint par cette voie au but poursuivi, et n'y peut atteindre que par cette voie. Pourtant, chose remarquable et déconcertante au premier abord, un tel processus semble en contradiction avec les enseignements que nous apportent les plus récentes théories sur l'essence du pouvoir volontaire. Tout l'effort des.

psychologues modernes, depuis Stuart Mill jusqu'à M. Ribot, en passant par la doctrine de Taine, aboutit à cette conclusion, se résume en ceci : — La volonté est un simple produit : elle est impuissante à créer quoi que ce soit. « Le Je veuxy dit M. Ribot, n'a pas de pouvoir par luimême » , — entendant par là que la manifestation intérieure de la volonté, ou son affirmation au centre de la sensibilité, n'ajoute rien à ses effets pratiques.

Telle paraît bien aussi l'idée de Schopenhauer, qui étend la signification du mot volonté et y comprend toute espèce de forces. Nous nous trouvons donc en face d'une antinomie entre les plus modernes doctrines philosophiques sur la volonté, et son incontestable mécanisme dans les phénomènes magnétiques. Pourtant cette contradiction n'est qu'apparente : la théorie du magnétisme est basée sut ce fait, V automatisme des images. Toute image, une fois née dans le cerveau, tend à se compléter, à passera l'acte. Il s'agit en conséquence d'évoquer une image assez intense pour qu'elle prenne une valeur maîtresse ; tout ce qui la renforcera deviendra en même temps créateur d'images. C'est ainsi par exemple que, dans le domaine purement psychologique de la passion, et si nous nous arrêtons à la plus vio-

lente de toutes, celle qui se réfère à l'instinct sexuel, la jalousie renforce l'image obsédante et devient elle-même créatrice d'images. Il est donc faux de dire, en raisonnant par analogie, que l'affirmation de l'acte volontaire, sa manifestation au fond de la conscience par le^e veux prononcé, puis répété, n'ajoute rien à l'état cérébral : cette simple constatation de la volonté renforce le fait volontaire. Ainsi doit se compléter et se complète en effet, à la faveur du magnétisme, l'analyse psychologique de la volonté. Dans ces limites et dans cet ordre de faits, on doit reconnaître qu'elle possède une action propre. Il faut admettre en outre qu'il existe dans la nature une communication ou état de matière tellement indéniable que la science a été amenée à noter dans l'hypnotisme une influence morale, cause que suivant les cas il devient plus ou moins facile : cette influence, c'estla répétition, VHabi^ tude. Nous la retrouvons ici, comme dans tous les autres phénomènes de l'âme, jouant son rôle de puissant auxiliaire, communiquant aux rouages intérieurs cette souplesse et cette agilité qui permet à la plus légère pression de les mettre en mouvement. Ainsi en va-t-il pour les phénomènes d'hypnotisme : lorsqu'un sujet a été entraîné, il tombe plus aisément sous le pouvoir de

l'hypnotiseur. Alors apparaît V Action à distance, telle que Balzac la constate dans « Séraphita » , dans tt Ursule Mirouet » , telle que nous l'avons précisée à propos des phénomènes de double vue exposés dans ce dernier roman. Si, pour résumer, on combine les observations les plus récentes du magnétisme avec les plus modernes analyses du pouvoir volontaire, on arrive à cette conclusion que, non seulement la manifestation de la volonté a une influence directe sur l'homme isolé qui veut, mais encore qu'elle peut apparaître comme cause modificatrice, agissant sur l'àme des autres hommes. Telle est la loi du magnétisme, qui s'est trouvée mise en lumière par les dernières constatations faites à son sujet. Balzac, qui avait posé en principe l'existence de la force magnétique, base par analogie sur cette force l'ensemble de sa théorie de la volonté. Et à ses yeux ce n'est pas exceptionnellement, mais d'une façon régulière, perpétuelle et normale, que la volonté se manifeste douée d'un pouvoir créateur. Hostile à cette doctrine que nous considérons aujourd'hui comme rigoureusement exacte, à savoir, que les faits de sensibilité précèdent les faits intellectuels, il pensa, semble-t-il, tout le contraire, et il résuma, dans le roman de « Louis Lambert » , ses idées théo-

ques. Nous savons maintenant, de façon précise et sure, le caractère autobiographique de cette œuvre et comment Louis Lambert n'est autre que Balzac même. Après les hypothèses bien vraisemblables de la critique et l'opinion de sa sœur Mme Surville, nous avons l'aveu même de Balzac. Louis Lambert prend donc une importance d'autant plus grande, comme révélatrice de la pensée philosophique du romancier. Or, voici les paroles qu'il place dans la bouche de son héros : — « Le mot de volonté servait à.

nommer le milieu où la Pensée fait ses évolutions; ou, dans une expression moins abstraite, la masse de force par laquelle l'homme peut reproduire, en dehors de lui-même, les actions qui composent sa vie extérieure. La Volùion, mot dû aux réflexions de Locke, exprimait l'acte par lequel l'homme use de la volonté. Le mot de Pensée, pour lui le produit quintessentiel de la volonté, désignait aussi le milieu où naissent les idées auxquelles elle sert de substance. L'/rfee, nom comnâun à toutes les créations du cerveau, constituait l'acte par lequel l'homme use de la pensée. Ainsi la volonté, la pensée, étaient les deux moyens générateurs ; la volition, l'idée, étaient les deux produits. »

Mais ce n'est pas seulement dans un exposé

de théorie pure, comme « Louis Lambert » en ses parties philosophiques, que cette prépondérance des facultés volontaires se trouve affirmée par Balzac. La preuve qu'elle était bien de l'essence de son génie, c'est qu'elle a influé sur ses créations les plus grandioses et les plus vivantes ; que dans ses romans — et n'est-ce pas là que l'on reconnaît sa toute-puissante action sur l'artiste ? — la conception théorique a présidé à la création d'Art... inconsciente sans doute, — car qui pourrait préciser les limites de la conscience chez un esprit de la catégorie et de la portée de Balzac? — mais avec une certitude non moins parfaite. En de tels cerveaux, lorsqu'un pers^nage de vie très intense et très passionnée y prend naissance, les éléments sensibles qui présidèrent à sa formation prédominent nécessairement sur les éléments intellectuels. L'artiste voit avant tout des mouvements et des gestes, il entend des intonations ; il assiste au jeu d'une sorte de mécanisme intérieur, et, grâce à la puissance des facultés de résurrection qui sont en lui, il en suit le développement logique correspondant à la violence de la passion décrite. Voilà ce qui ne saurait échapper à la conscience. Il n'en reste pas moins qu'à côté de ces éléments sensibles, et si l'artiste n'est pas seulement un créateur de vie

mais aussi un intellectuel^ s'il a subi Tascendant de quelque doctrine philosophique ou scientifique , — et Balzac, plus qu'aucun autre, l'avait subi cet ascendant, — il n'en reste pas moins, disonsnous, que ces mouvements et ces gestes, ces intonations, ce mécanisme du personnage, subiront, sans qu'il s'en doute, le contre-coup de ses doctrines et laisseront transparaître, aux yeux du critique qui envisage ses œuvres en leur totalité, telle ou telle théorie prédominante dont les retentissements se sont manifestés en ses principales créations.

Ainsi pourrait-on faire avec la théorie de la volonté, et il serait aisé, par une série d'exemples choisis au cours de ses principaux romans, d'en montrer l'influence sur l'œuvre de Balzac. Rien de plus significatif à cet égard que les deux créations parallèles de Vautrin et de Rastignac (1), examinées à travers les grandes œuvres qu'elles illuminent de leur éclat : le « Père Goriot >' , « Splendeurs et Misères w , les « Illusions perdues» ; nous n'y ajoutons pas le drame de « Vautrin » , on en a vu les raisons autre part (2).

(1) Pour l'analyse complète de ces deux personnages de tout premier plan, se reporter aux chapitres des Jeunes gens et des Personnages excessifs, dans les J*remiers Essais.^

(2) Voir le chapitre qui précède sur les drames de Balzac.

A toutes les pages où Vautrin entre en scène, à toutes les pages surtout où Vautrin conseille et dirige Rastignac, éclate la prépondérance des facultés volontaires. On peut bien dire que Balzac, dans ces romans, fait de la volonté avec de Tintelligence et de la sensibilité. Depuis les premières jusqu'aux dernières pages, on y voit ce significatif et grandiose contraste d'une intelligence supérieure toujours en éveil, productrice d'une volonté sans analogue connue, constamment tendue vers un but unique, avec une intelligence hésitante, faible, sans principe directeur de vie, et correspondant, en vertu d'une logique rigoureuse, à une volonté pareillement débile se traduisant par d'inutiles et impuissants soubresauts. De tels contrastes illuminent une œuvre à la façon d'un symbole philosophique. Les rapports de Vautrin et de Rastignac ne sont pas autre chose que le compte rendu d'une suggestion prolongée à travers trois romans, et il serait impossible de découvrir une œuvre d'imagination plus conforme à l'idée philosophique dont elle est sortie.

La théorie de la volonté, telle qu'elle apparaît en des romans comme « Louis Lambert » , telle qu'elle ressort de créations vivantes comme Rastignac et Vautrin, se rattachait nécessairement à l'idée que Balzac se formait des sentiments

envisagés dans leur origine et leur essence. A cet égard, il faut bien le dire, Balzac était d'un matérialisme absolu, entendant par là qu'il considérait les phénomènes de l'âme comme les produits des organes au centre desquels ils se manifestent. Il subissait l'ascendant de la culture scientifique du début de ce siècle, sur laquelle n'avait pas encore passé la réaction spiritualiste de l'école de Cousin. Il était imbu des doctrines de Cabanis, en faveur du substratum matériel de tous les faits mentaux. Personne, mieux que lui, n'a marqué le côté physiologique du sentiment, personne n'a mieux établi qu'un sentiment est un état totale se traduisant par des modifications dans le sang et dans les moelles, en sorte que tout l'être en est possédé. A chaque page on trouve les preuves de sa conviction. Et, chose curieuse, Balzac, faisant lui-même la critique du système de Louis Lambert, du sien par conséquent, en marque les limites, les insuffisances en même temps que les hardiesses, lorsqu'il écrit : — « Son œuvre portait les marques de la lutte que se livraient dans cette belle âme ces deux grands principes : le spiritualisme, le matérialisme, autour desquels ont tourné tant de beaux génies, sans qu'aucun d'eux ait osé les fondre en un seul. D'abord spiritualiste pur, Louis avait été conduit

invinciblement à reconnaître la matérialité de la pensée. Battu par les faits de l'analyse, au moment où son cœur lui faisait encore regarder avec amour les nuages épars dans les cieux de Swedenborg, il ne se trouvait pas encore de force à produire un système unitaire, compact, fondu d'un seul jet... De là venaient quelques contradictions empreintes dans l'esquisse que je trace de ses premiers essais. Quelque incomplet que fût son ouvrage, n'était-il pas le brouillon d'une science dont plus tard il aurait approfondi les mystères, assuré les bases, recherché, déduit et enchaîné les développements ? »

Examinée à ses deux pôles extrêmes, dans ses idées mystiques et dans sa théorie de la volonté, la Philosophie de Balzac se divise en une première partie métaphysique que nous avons étudiée dans le précédent morceau sur le mysticisme, et en une seconde partie de science morale^ correspondant à la psychologie et à la sociologie, que nous verrons ensuite. Dans la première, Balzac s'est révélé, suivant l'expression de Carlyle, un Mystique décidé^ non point un mystique sentimental, à la façon de ce Carlyle même, mais un mystique tirant ses conceptions de son fonds intellectuel. Il s'est prononcé, non en faveur du surnaturel, mais du supernaturel,

et nous avons suffisamment insisté sur ce point pour qu'il soit inutile d'y revenir. En ce qui touche la seconde partie, avec le même goût, la même tendance vers les faits précis dont il a fait preuve jusqu'en sa conception de mysticisme, Balzac a inauguré en psychologie une méthode qui le rapproche des méthodes et des doctrines les plus récentes. Ici plus qu'ailleurs, il apparait un précurseur, et même un précurseur qui n'a pas encore été rejoint. Par sa théorie de la volonté, nous avons vu qu'il se trouvait en contradiction avec les idées aujourd'hui acceptées. Mais pour le reste, l'ensemble de ses vues nous ramène à la conception physiologique du fonds intime de l'homme ; et cette vérité éclate en un point que l'on ne saurait négliger, d'autant mieux qu'il s'agit d'un artiste et d'un romancier, en un point où nous pouvons justement observer qu'il n'a pas été atteint, la Physiognomonie.

On peut résumer ses doctrines dans cette remarque qu'à tout trait physionomique il existe une correspondance intérieure, à peu près identique chez les différents sujets, si bien qu'une série d'observations précises sur ce point permettrait de déduire des lois spéciales réglant la signification morale qui correspond pour l'âme à tel trait de la structure extérieure de l'in-

dividu. Dans ses portraits, d'une façon générale, surtout dans ses portraits de femmes (1), tout lui sert de prétexte à déduire Tun de l'autre. Ses remarques sur la forme de la taille chez les femmes, la signification qu'il attache à ce fait qu'elles sont rondes ou plates, ne sont qu'un des nombreux, mais le plus significatif peut-être, entre tous les essais de physiognoluonie qu'il ait tentés. On s'explique facilement, d'ailleurs, que ce soit là la partie des sciences physiques qu'un artiste tel que lui devait caresser avec une particulière tendresse, puisqu'il était là sur le terrain propre de son art. Dans ce système il a conçu les sentiments et les passions ainsi que des organismes ou êtres vivants, prenant naissance dans l'intérieur du cerveau, y luttant et finissant par y asseoir leur domination. C'est alors que l'homme lui est apparu, par une vue d'intuition profonde, comme un Monomaniaque, Et nous trouvons ici la confirmation de ce que nous avons marqué autre part (2) , à savoir, que des personnages excessifs du romancier il était

(1) Il est parliculièrenient curieux de relire à la suite, en les comparant, les portraits de certaines de ses héroïnes : Camille Maupin, Béatrice, H. de Mortsauf, Véronique Graslin, Mmed'Aiglemont..., et combien d'autres! On y trouve partout des essais de physiognomonie.

(2) Voir la conclusion du chapitre des Personnages excessifs.

possible de déduire toute une théorie des passions.

De sorte qu'en résumé — et n'est-ce pas la conclusion la plus intéressante que Ton puisse tirer au point de vue de l'histoire littéraire? — il faut chercher dans la psychologie de Balzac, dans sa conception matérialiste des phénomènes mentaux, la raison de la filiation qui a rattaché l'école naturaliste au grand romancier. Nous montrerons plus loin (1) combien bâtarde nous semble cette filiation, au point de vue de l'œuvre d'art, et comment, par sa seule délicatesse de psychologue, Balzac se différencie profondément de ceux qui devaient plus tard se proclamer ses héritiers. Le seul lien existant entre eux, c'est que sa Philosophie naturelle a réapparu dans les lettres, aux premières années du second Empire, avec le retour de l'esprit scientifique.

§ 3. LE CONCEPT DE l'aMOVR.

Différence entre le concept de Balzac et celui des naturalistes.

— Origine identique, mais résultat contraire. — Balzac génie supérieur, parce qu'il est complet. — Triple aspect de l'amour dans son œuvre : Vamour idéale Vamour sensuet, l'amour fait social.

L'amour idéal. — La souffrance, apogée des sentiments humains.

— Les Mémoires de deux jeunes mariées. — L'héroïne

(1) Voir le dernier chapitre de ces Essais.

principale ; Louise de Chaulieu. — Analyse du personnage : objet d'amour plutôt qu'amoureuse. — Le héros : Hénarez : poète pratique et cœur romantique. Réussite complète de l'amour sentimental. — L'œuvre résume les joies de l'amour satisfait.

Cas d'amour masculin, volontairement choisi. — Supériorité de l'homme dans le domaine sentimental. — C'est bien l'idée de Balzac. — Autres exemples : lord Grenvilfe ; Balzac luimême dans sa correspondance.

L'amour : passion type» Ses origines positives : l'hérédité, l'éducation et l'âge. Balzac le conçoit en naturaliste et le décrit en poète. — Sa double maîtrise de philosophe et d'artiste.

'L*amour sensuel» Les Dizains, triomphe de la passion physique. Critiques adressées à l'œuvre. — Elle ne pouvait être goûtée des femmes. — Conception aussi légitime que la précédente. Balzac était sincère en la développant.

h'amour dans la société. — La vie quotidienne et ses exigences pratiques. — L'art vit de liberté, la société de contrainte. — Les petites misères de la vie conjugale et la physiologie du mariage. — Vision exacte de la réalité. — Balzac s'y révèle ironiste et humoriste. — L'humour y nait des révoltes de l'artiste.

Idée commune aux deux œuvres : contrainte imposée par l'état social. — L'artiste exalte l'amour, la société crée le mariage. — Conclusions pessimistes. — L'homme et la femme devenus Vépouxei Vépouse. — Déformation que la réalité fait subir à l'idéal. — Luttes tragiques de l'instinct sexuel. — Retour aux Mémoires de deux jeunes mariées. — L'idéal bourgeois : sa sagesse et sa médiocrité. Ses enseignements attristants.

Nulle autre part mieux que dans Tétude du concept de Tamour, il ne nous sera donné de saisir les points de ressemblance et de différence entre Tart de Balzac et celui des naturalistes fervents qui se réclamèrent de lui. Le point commun, disions-nous, c'est la philosophie naturelle, la

façon de concevoir T origine et le caractère physiologique de la passion, tandis que la différence éclate, bien évidente, dans l'acuité sympathique de la vision intérieure, dans la délicatesse émue de l'analyse psychologique. Sans doute Balzac part du même principe que M. E. Zola, pour ne citer que celui-ci : la conception de Tamour qui sert de base à des œuvres comme le « Lys w est bien aussi solide que celle sur laquelle s'élève un roman tel que la « Joie de vivre »» . Dans ces deux ouvrages, sortis de cerveaux si radicalement opposés, la fleur de passion plonge ses racines dans les sucs les plus matériels de la pulpe humaine; seulement, dans la production naturaliste, il paraît bien que la végétation sentimentale demeure toute en racines, ou du moins ne sort de terre que comme un arbuste asôez lourd, tandis que chez Balzac la frondaison est complète : au-dessus des racines une tige élancée s'élève, qui va développant à l'air libre tout un luxe de feuillages et de fleurs. Ne dirait-on pas qu'aux yeux de M. Zola c'est une raison suffisante, ce fait que l'amour a sa cause première et déterminante dans le sang et dans les nerfs de l'individu, pour qu'il n'en puisse parler qu'avec des livres de médecine à la main, pour que ses amantes ne soient jamais conçues qu'avec on ne sait quel

décor un peu répugnant d'histoire naturelle?

Balzac, lui aussi, connaissait les origines purement animales de Tamour : il n'ignorait pas, croyez-le bien, qu'aux transports les plus sublimes ou les plus éthérés de la passion la science se voit contrainte d'attribuer une cause purement physique, une cause tout organique. Rien n'égalera jamais comme audace les dernières pages du ce Lys T) et la redoutable analyse qui nous dévoile l'arrière-fond d'Henriette deMortsauf! Mais c'est V arrière-fond précisément, et il suffit à Balzac de l'indiquer. Supposez Henriette de Mortsauf aux mains d'un romancier naturaliste, et songez un peu à ce qu'elle deviendrait. Voici que tout d'un coup disparaîtrait le charme captivant de ses promenades au bras de Vandenesse. Nous n'assisterions plus à l'éclosion poétique d'une passion sublimée, mais à quelque chose de bien différent, au développement d'une névrose qui servirait d'étude à un cas pathologique. Balzac en effet, sur ce terrain de l'amour, dans l'étude enthousiaste autant que positive de la passion reine, nous apparaît avec ce trait caractéristique des génies supérieurs qui peut se préciser ainsi : il est complet. N'est-ce pas une perpétuelle déception pour nous, dans les œuvres imaginées, que ce côté partiel qui fait que, pour une face de la

IQ

vie que l'auteur sait nous présenter, nous en voyons une autre, tout aussi importante, qu'il néglige de nous décrire, et qu'ainsi la transcription de son rêve n'est pas adéquate à la réalité des choses? Il faut mettre au défi le plus exigeant analyste de prendre Balzac en défaut dans la conception qu'il se forma de l'amour comme dans l'expression achevée qu'il en donna par ses œuvres.

Balzac a conçu l'amour sous trois aspects différents. Posons d'abord à sa gloire d'artiste, qui ne dépend pas seulement de l'intensité, mais aussi de l'élévation des émotions, que Balzac a mis à part, sur un autel, ainsi qu'un objet de culte, ce qui devait lui apparaître à lui, Tadorateur de la Force^ comme la synthèse de toute énergie et de toute poésie : ï amour-passion, l'amour idéal, l'amour qui ne sait pas, comme toutes les passions vraies, quelles sont ses obscures origines. Mais toute la richesse de poésie qu'il apporta à faire vivre ses créatures d'amour éthéré ne l'empêcha jamais de concevoir à côté d'elles, et par contraste, les créatures de chair bestiale et de sensualité joyeuse. Une gaieté rabelaisienne s'épanouit à travers son oeuvre, lorsqu'il donne carrière, en ses hymnes à la chair, aux lubricités corporelles. Et certes depuis son

grand ancêtre de la Renaissance, nul mieux que lui n'avait su décrire les joies animales de l'amour physique... h' amour -passion, V amour physique, sont deux termes extrêmes, et la réalité courante, cette vie de tous les jours qui semble la négation de la poésie, ne comporte ni l'un ni l'autre. Entre ces deux amours, le grand artiste sut apercevoir, avec sa lucidité de vision, comme il sut l'étudier avec cette infaillibilité d'observateur qui fut l'un des principaux éléments de son talent, l'amour en tant que/a// social. Il décrivit ce que les nécessités du milieu ont fait, par une transaction assez banale, et de l'amour idéal avec ses appétitions vers la sentimentalité, et de l'amour physique avec ses transports sensuels : tous deux combinés sous la pression de circonstances inévitables, pour aboutir aux phénomènes qui de nos jours représentent assez imparfaitement le concept de l'amour et se résument dans le mariage. Ce sont bien là les trois aspects différents de l'amour, tel que Balzac le conçut, et les trois divisions par conséquent de cette étude.

Une logique secrète entraîne les désirs aussi bien que les talents vers leurs plus extrêmes excès, et lorsqu'on s'est mis en quête de ce diamant pur qu'est la passion à sa plus haute puis-

sance, on ne saurait rien épargner pour la rendre plus pure encore, plus émouvante et plus sublimée. Il semble bien d'autre part que ce soit une loi mentale ne comportant guère de démenti, celle qui veut que les sentiments humains n'atteignient à leur apogée que grâce à la souffrance : aussi Balzac a-t-il fait des femmes malheureuses de ses plus adorés exemplaires d'amour-passion. Nous avons essayé (I) de dégager quelques-uns des charmes essentiels par lesquels elles nous enveloppent. Il est des œuvres cependant où Balzac paraît avoir en quelque façon regretté cette pente naturelle à son instinct, où il ait voulu nous montrer l'amour à son plus brûlant développement, sans nous attendrir cependant par le spectacle de la souffrance qui jusqu'alors l'accompagnait en le parachevant. On trouve dans les « Mémoires de deux jeunes mariées »

cette double observation d'un très curieux parallélisme entre l'amour-passion se développant dans les conditions les plus romanesques, et l'amour social naissant très tard, à la suite de rapports uniquement déterminés par les convenances, et où c'est de la raison seule, la plus froide, la plus calculatrice, que semble émaner

(1) Voir le chapitre des Femmes malheureuses.

sur le tard comme un reflet de flamme lointaine. Il faut en vérité que Tamour-passion soit dans nos sociétés une plante bien rare, pour que Balzac ait senti le besoin d'en environner la naissance et d'en préparer l'apparition par un tel concours de circonstances étranges. L'amoureuse, elle est de noble race et de famille illustre ; elle vit dans ce milieu aristocratique qui semble, sous la Restauration, conserver en quelques points l'image de la monarchie. Louise de Ghaiilieu est bien la fille de grands seigneurs de France, douée elle-même de quelques-unes des vertus de la race, comme la très claire et très lucide conscience de sa volonté, un tranquille irrespect pour quiconque la voudrait mater, une assurance imperturbable qui rend délicieux son esprit diabolique (1). Elle est sortie du couvent parce qu'elle l'a voulu : son plan de vie est arrêté d'avance, et elle y a marqué la place de l'amour, une place qui restera vide si les nécessités sociales l'exigent, mais qu'elle se chargera de remplir, si elle le peut. Ce ne sont pas là, on le voit, les traits ordinaires dont Balzac orne ses grandes passionnées de prédilection : aussi ne fera-t-elle au début qu'accepter l'amour plutôt que l'éprou-

(1) Comparez Louise de Chaulieu avec certaines héroïnes de Barbey d'Aurevilly.

ver, et c'est tard seulement, assouplie par la vie, quand son cœur meurtri sera, comme son corps, mûr pour la passion éperdue, qu'elle en connaîtra les délires. En ses jeunes années, c'est de romanesque plutôt que de passion vraie qu'elle est avide, et Balzac la peint moins comme une amoureuse que comme un objet d'amour.

Mais quel objet! Comme elle réunit bien toutes les grâces décevantes, y compris cette curieuse possession d'elle-même, peu compatible avec l'amour passionnel, ces grâces décevantes qui étourdissent une sensibilité masculine et l'exaltent jusqu'aux dernières folies ! Et ces dernières folies ne sont-elles pas toutes présupposées par cette folie suprême qui est le rêve d'émouvoir un cœur où l'heure des extases n'a pas sonné ?

Voici maintenant l'amoureux poétique. Issu du sang des Maures, chassé d'Espagne par les convulsions politiques, déchu de sa grandesse, dépouillé de sa fortune, mais impassible devant les coups du destin qui n'atteignent pas le fond de son âme, parce que le fond de cette âme est tout amour, Hénarez est bien le type dans lequel Balzac a prétendu résumer l'amour viril épris jusqu'au vertige, car il l'a doué de toutes les qualités d'exaltation qui peuvent préparer

réclosion de Tamour. L'Oriental qui , réduit par la misère à s'asseoir devant la fenêtre d'une pauvre maison parisienne , s'y complaît d'une âme libre en la contemplation d'un genêt d'or sur un jasmin d'argent; c'est bien l'âme de poète pratique, le cœur romantique accessible aux seules choses d'idéal. Rien d'étonnant qu'après cinq ou six rencontres, Hénarez devienne esclave, et — car toutes les métaphores aujourd'hui démodées ne sont que la transcription d'états d'âme autrefois vécus — tombe sous le joug de cette charmante Louise de Chaulieu, qui l'agace et l'ensorcelle, et a vite fait d'allumer le brasier des passions africaines dans le cœur de ce véritable Dernier des Abencérages.

Les lettres de Louise à son amie sont d'adorables petits chefs-d'œuvre de grâce passionnée. Rien ne manque au décor sentimental, ni l'opposition des parents qui cesse juste assez tôt pour ne pas entraver le développement de l'amour, ni les rendez-vous nocturnes sous les charmilles centenaires, ni les chevauchées de l'amoureux au teint olivâtre sur un coursier arabe, ni l'escalade du balcon de la bien-aimée , et le respectueux baiser sur les doigts d'une main royale. Mais si Balzac a voulu tout ce décor très classique à la

passion qu'il nous peignait, il en a fait jaillir une hymne prolongée d'adoration éperdue, de culte prosterné de l'homme capable d'amour devant la femme élue de son cœur. Il y fallait — et là se trouve la raison profonde des traits de son héros — des raffinements dont nos races ne sont plus guère capables, effrayées qu'elles nous semblent des dangers du ridicule au moins autant que des souffrances physiques. Et Balzac entendait bien nous montrer aussi ce que peut une âme d'homme pour laquelle il n'existe qu'une seule raison de vivre; qui n'est pas vivante tant qu'elle ne l'a pas trouvée, et qui vient enfin de la découvrir. L'ivresse est alors soutenue, l'extase sans défaillance, et le héros du livre, Hénarez, demeure, en face de sa divine adorée, et à toutes les heures de son existence, tel que le moine le plus fervent souhaiterait, sans y pouvoir atteindre, être aux pieds de la Vierge Marie. Jamais, que nous sachions, la peinture des joies de l'amour satisfait ne fut plus poussée ni plus complète que dans ces pages du roman de Balzac.

C'est un cas d'amour masculin que nous avons choisi, et volontairement, pour étudier dans Balzac le concept de V amour-passion ; et nous en apportons un double motif, bien con-

forme, semble-t-il, à l'esprit même du romancier. D'abord et avant tout, Balzac a voulu affirmer la puissance, la supériorité idéale de l'homme dans le domaine de la sensibilité, comme il l'avait affirmée dans Tordre intellectuel. Nous ne croyons pas fausser, ni même exagérer sa pensée, en disant qu'il attribuait aux énergies viriles une inégalable supériorité sentimentale ; qu'à ses yeux un homme capable de passion sublimée y devait traduire des nuances d'une telle délicatesse, d'une telle perfection, qu'il laissât loin derrière lui, pour cette perfection et cette délicatesse, l'âme féminine même la plus achevée. Rappelez-vous, si vous en cherchez la preuve, la conception symbolique de «Séraphita» , et comment Balzac prend soin d'expliquer lo dualité de sexe de son héroïne, incarnation de l'amour le plus élevé, en assignant toujours la première place aux qualités de force et d'énergie : — « Nul type connu ne pourrait donner une idée de cette figure majestueusement mâle. « — Dans Séraphita-Séraphitus, c'est Séraphitus qui constamment domine. Rappelez- vous encore, dans la « Femme de trente ans » , le personnage de lord Grenville (1), qui apporte, en son adoration

(1) Voir le chapitre des Jeunes gens, pour l'analyse complète du personnage*

respectueuse pour Julie d'Aiglemont, ces ardeurs discrètes et concentrées propres à l'homme du Nord, et se trouve ainsi l'émule du fougueux Hénarez dans son culte pour Louise de Chaulieu. Relisez enfin, si vous n'êtes pas convaincu, et que vous vouliez juger Fauteur par l'homme, relisez, dans la correspondance du romancier, certaines d'entre les lettres adressées aux femmes qui tinrent une place prépondérante dans sa vie sentimentale. Vous y verrez, traduite en termes enthousiastes et appliquée à son cas, une conception de l'amour où l'on reconnaît dans l'homme le digne rival des héros imaginés par le romancier, de Grenville et d'Hénarez ! . . .

D'autre part, si nous avons choisi un cas tranché d'amour masculin, et entre tous celui d'Hénarez, nous en avons indiqué la cause en rappelant comment Balzac environna toujours d'un nimbe de souffrance le développement de la tendresse chez la femme. Il se rencontre même des cas où il semble avoir reculé devant la description du jeu suprême des puissances d'amour féminines. Il est telle de ses héroïnes, Véronique Graslin par exemple, qu'il a conçue si passionnée qu'il n'a pu nous montrer cette force émotionnelle qu'après la période

d'amour et seulement dans la période de souffrance; il nous laisse simplement deviner, comme dans un frissonnement, la phase la plus intense de ce développement. Pour Henriette de Mortsauf, Balzac n'use-t-il pas d'un procédé à peu près analogue, et ne résume-t-il pas tout son etfort dans la peinture des états d'âme de Félix de Vandenesse, couvrant comme d'un voile tout un côté de l'âme de la jeune femme? Il paraît bien qu'il ait en quelque façon redouté d'aborder les cimes culminantes de l'âme féminine, et voulu envelopper d'un nuage éternel certains de ses sommets. Et n'est-ce pas là, si l'on songe que nulle poésie ne va sans mystère, indiquer de quelle flamme poétique Balzac entoura ce qui fut son concept de Tamourpassion : une flamme si vive qu'il faudrait l'éprouver dans les palpitations du cœur et dans l'émoi des fibres les plus cachées ; une flamme que, par des paroles ou par des pages écrites, on ne peut que faire deviner à ceux qui savent imaginer les grandes crises de l'âme, qui savent les entrevoir au fond d'eux-mêmes, lorsqu'un artiste de génie a secoué leur cœur par l'apparition d'un de ces fantômes troublants que nul comme lui ne sut évoquer?...

Si , parmi les passions, nous avons choisi

18J CHAPITBE V.

Tamour comme objet spécial de nos études, c'est qu'il nous semble, ainsi qu'à Balzac, la passion type, et que les lois qu'il pose à son sujet peuvent être étendues aux autres. Comme nous, l'avons déjà constaté, toute passion à ses yeux est un fait mental qui a ses origines, ses causes, ses génératrices variées, diverses de nature autant que d'importance. La passion sort ainsi du terrain le plus positif , et nous l'avons observé avec précision à propos de l'amour. Pour Balzac^ l'amour relève du tempérament, c'est-à-dire des hérédités; il relève de l'éducation, c'est-à-dire du milieu social ; il relève enfin de Tàge, c'està-dire de ce que Taine appelait le moment.

Et ne sont-ce pas là les trois catégories où le grand logicien récemment disparu enfermait les puissances qui règlent et gouvernent notre vie? Les amoureux de Balzac n'aiment pas par une sorte de coup mystérieux du sort, par une prédestination inexpliquée. L'amour se développe en eux avec une rapidité plus ou moins grande, issu de ce que la race et la vie ont accumulé dans leurs cœurs de trésors sentimentaux, accru par toutes les influences environnantes, et il suffit d'étudier un quelconque de ses romans, comme tout à l'heure nous examinions les.

« Mémoires de deux jeunes mariées » , pour

voir avec quel luxe d'observations, quelle minutie de détails, Balzac parcourt la série de ces éléments intégrants de la passion. Eugénie Grandet, Ursule Mirouet, Véronique Graslin, ne sont-elles pas étudiées avec autant de soin qu'une variété zoologique décrite par un naturaliste ? C'est que pour Balzac et pour le naturaliste le procédé est identique, la loi semblable. Dans le concept de l'amour , plus que partout ailleurs , Balzac se révèle comme le philosophe des causes, comme un philosophe profondément déterministe.

Il n'existe pas à ses yeux de fait mental qui n'ait son antécédent producteur. Mais il échappe étrangement, et par un cas peut-être unique de génie littéraire, à cette loi qui semble diviser les artistes en face de l'amour. Généralement tous ceux qui sont frappés par le côté poétique et sublime de la passion tiennent à se cacher à eux-mêmes, à ignorer ou à nier la genèse physiologique et matérielle du développement sentimental qui les séduit. Ils peignent une passion s'emparant de l'individu sans que l'on sache pourquoi, dont le surprenant incendie n'a pas besoin pour s'allumer de matériaux préparés à l'avance. Balzac n'a été dépassé par personne dans la peinture des grandes passions, et, par un

privilège dont il semble bien que nous ayons marqué la cause, il dépasse ceux qui ne veulent voir dans Tamour que sa physiologie. Sa gloire sera d'avoir allié deux maîtrises qui paraissaient s'exclure, en doublant le philosophe fataliste d'un artiste et d'un poète.

Tandisque, chez nombred'écrivains modernes, la conception de figures féminines idéales est exclusive de la faculté d'imaginer la femme sous d'autres traits, Balzac, ce talent pétri de contrastes, sait aussi bien la montrer comme le bel animal dont les chairs fermes et rondes font bouillonner le sang de l'homme et résument tout un poème de vitalité physique. Depuis que Rabelais a ouvert le cycle des œuvres littéraires françaises par une épopée bestiale où toute la fougue de tempéraments neufs se trouvait débridée, bien des écrivains ont cru l'imiter en y cherchant simplement le modèle d'excitations plus ou moins répugnantes. Mais il n'y a véritablement qu'une œuvre qui nous ait rendu en quelque manière l'impression que Rabelais nous fait éprouver, et c'est l'ensemble des Dizains, Nous nous sommes attaché autre part [\) à dégager surtout le côté délicat de ces pages éro-

(1) Voir le chapitre du Style de Balzac.

tiques : c'est un côté qui ne frappe pas et vaut d'être cherché. Ce qui frappe au contraire, c'est le débordement luxurieux de la passion physique, et il faut lire quelques pages des Dizains, pour comprendre de quelle secousse elle galvanisait la verve et le style de Balzac.

On le lui reprocha comme excessif ce débordement de passion physique, et, à l'époque où les Dizains parurent, des critiques s'élevèrent, assez vives, contre cet ouvrage. Nous avons rapporté comment George Sand (1) se trouva à ce point offusquée par la lecture d'un de ces contes qu'elle quitta la place en rougissant; comment Mme de Berny , cette fidèle conseillère des œuvres de Balzac, eût quelque peine à leur donner son approbation. Rien d'étonnant d'ailleurs qu'ils n'aient pu trouver grâce devant l'une, étant connu son tempérament littéraire, ni devant la seconde, habituée qu'elle était k ne voir en son ami que le délicat poète du « Lys >» ou de la « Femme de trente ans » . En pensantet conseillant comme elle faisait, elle devait représenter l'opinion de la plupart des admiratrices du romancier (2); car si, parmi les fidèles de Rabelais, on

(1) Voir le chapitre de Balzac féminin.

(2) Dans le précieux dossier des « Inconnues de Balzac » , que M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul nous a permis de

calculait le nombre des femmes, la proportion en serait sans doute assez minime. Par tempérament autant que par goût littéraire, la femme répugne aux outrances du style comme à la conception physique et matérialiste de l'amour.

Pourtant cette conception relève aussi bien du domaine de l'art, puisqu'elle correspond à une face de la vie. Elle est bien du ressort de l'artiste, pourvu qu'il soit sincèi^e en s'y conformant, c'est-à-dire pourvu qu'elle réponde à une tendance intime et spontanée de sa nature. Et certes personne ne pouvait mettre en doute cette sincérité de Balzac. Son excuse, ou plutôt — car il ne peut s'agir ici d'excuser, mais d'expliquer — l'explication de son cas littéraire est toute en sa sincérité d'artiste. Nous avons indiqué autre part, en étudiant le génie du romancier par et à travers son style, comment cette forme d'art , employée dans les « Contes drolatiques » , était chez lui quelque chose de naturel et de spontané, aucunement voulu ni factice , tirant son origine et sa cause maîtresse du tempérament de l'écrivain ; il reste à montrer par quels liens étroits

parcourir, les lettres de restrictions ou de reproches adressées au romancier ont presque toujours pour objet la Physiologie du mariage et les Contes drolatiques.

elle se rattachait à sa conception de Tamour. Le premier caractère de celle-ci est d'apparaître totale ; — on ne saurait trop le répéter, puisque c'est laque réside la maîtrise des artistes souverains. A côté des sentiments et avant eux, Balzac vit la poussée instinctive des libres appétits, forme originelle de la sensibilité dans les âmes primitives ; et non seulement il la vit, mais encore il l'éprouva lui-même à la faveur d'une imagination sympathique correspondant à ces appétits. Il la vécut, si l'on peut dire, et sut, en sa qualité d'artiste, renouveler à son usage la la forme dans laquelle ils avaient été exprimés autrefois. Il sentit merveilleusement, en effet, que la langue de notre époque, telle que l'ont modelée à leur image les siècles de civilisation qu'elle a traversés, demeurait radicalement impuissante à rendre le côté fruste et sauvage de ces primitifs instincts ; il préféra la restreindre à sa véritable fonction, qui est d'exprimer les nuances de l'àme, non les soubresauts de l'instinct, et pour ceux-ci il crut sage de s'en tenir à celle de Rabelais. Ainsi trouva-t-il à la fois une forme et une matière d'art admirables pour épancher le trop-plein d'ardeur sensuelle et de verve endiablée qui bouillonnait en lui. La tentative n'eût peut-être pas abouti en d'autres mains

que les siennes : il suffit qu'elle ait une fois réussi pour montrer ce qui pouvait être fait et nous avoir laissé un chef-d'œuvre !

La spiritualité sublimée, de même que la sensualité impulsive, sont deux formes exceptionnelles et anormales de l'instinct d'amour :

matière de poésie ou de drame dans le domaine de l'art, de monomanie ou de crime dans celui de la réalité. Elles ne sont et ne peuvent être des modes de la vie quotidienne, parce que cette vie quotidienne ne saurait reposer sur l'excès . Le philosophe est bien contraint de faire cette constatation, en dépit de son caractère attristant, puisqu'elle explique en même temps la médiocrité que présente l'existence au regard de l'artiste ; et du même coup il en touche du doigt l'ultime raison, à savoir, que l'art et la vie ont des bases dissemblables. L'art vit d'excessif, tandis que la vie, par cette raison que la société est un organisme, exige un déploiement d'activité sans heurt ni secousse violente. Ainsi s'opère, par une mutuelle usure, par une contrainte réciproque, l'accord général; ainsi s'assure l'existence pratique. Mais que devient la Poésie avec ses exigences, et où la rencontrer, sinon en d'exceptionnelles et dangereuses circonstances?

Balzac était trop préoccupé de la Réalité, trop sensible à l'obsession de ce qui est, pour ne pas faire une part dans son œuvre à la notation pure des phénomènes de l'existence journalière : aussi nous peint-il, à côté de Tamour-passion et de l'amour physique, l'amour en tant quefaù social, La « Physiologie du mariage » et les « Petites misères de la vie conjugale» n'ont pas eu d'autre but. Dans ces deux ouvrages il a accumulé par fragments, et sans prendre la peine de les fondre dans la trame d'une action vivante, ses observations, sous vingt formes diverses :

maximes, développements philosophiques, statistique, histoire, contes et nouvelles; il y a entassé tout ce que lui fournissait sa merveilleuse faculté de vision exacte et qui, se combinant avec cette autre faculté de poésie, c'est-àdire d'outrance esthétique des sensations violentes, a communiqué à son œuvre ce caractère spécial d'Art et de Réalité. Gomme tout se tient bien dans sa nature et s'y correspond! Ne le voyons-nous pas dans ces œuvres, aussi bien que dans les Dizains, s'inventer une qualité littéraire nouvelle , une qualité d'humoriste, à^ ironiste, qui rappelle certaines pages de Jonathan Swift ou de Sterne?

Et de fait il se comprend qu'un homme comme

Balzac ait été conduit à exprimer sa pensée de la sorte. Comment veut-on qu'un philosophe doublé d'un artiste sente, et par conséquent parle, à propos des Réalités de la vie? Cette nécessaire antinomie qui se produit entre l'existence réelle et l'art; un penseur digne de ce nom ne peut manquer de l'apercevoir, et n'a garde de se révolter là-contre. Mais en même temps l'artiste qui est en lui ne saurait se résigner de gaieté de cœur à l'acceptation de la vie ainsi faite ; il ne saurait surtout parler d'un monde aussi contraire à ses aspirations avec cette chaleur de sympathie qu'excite au fond de lui la vision intérieure d'actes correspondant à sa propre nature ; chaleur de sympathie qui seule produit l'émotion du style, qui l'élève et l'agrandit. Rien n'est plus intéressant comme observation littéraire, rien n'est plus instructif que de suivre Balzac dans cette nouvelle incarnation, et de voir s'amuser sa plume, maintenant taillée avec une acuité que nous ne lui connaissions pas. A ce point de vue, les deux ouvrages cités présentent une curieuse différence : dans les « Petites misères de la vie conjugale » , Balzac est plus fréquemment ironiste que penseur ; dans la « Physiologie du mariage » , il dogmatise plus volontiers. Dans le premier il a esquissé de petits tableaux qui sont de véri-

tables chefs-d'œuvre de moquerie fine et cruelle, et qui obtiennent du lecteur ce témoignage irréfutable de la justesse des observations, à savoir, la morsure légèrement cuisante qu'il en éprouve intérieurement.

D'ailleurs Tidée maîtresse est identique. Que dans Tun Balzac soit plus particulièrement un observateur de la vie journalière, que dans l'autre il apparaisse plus souvent comme un penseur, il importe assez peu : le point de départ et le point d'arrivée sont bien toujours les mêmes. Quelles que soient les aspirations originaires de l'homme et de la femme, qu'ils soient de naissance condamnés à la médiocrité sentimentale ou bien se révèlent aptes aux beaux développements passionnels, les nécessités de la vie, la structure de la machine sociale, les ramènent toujours à un niveau sensiblement pareil, et les passions dont il recèlent en eux le germe sont assez vite étouffées, ou n'ont plus d'autre issue possible qu'une attitude exceptionnelle (1) dans la vie, que la foule envisagera toujours avec défaveur, et que dans certains cas la société se verra contrainte de punir!... Et c'est ici que nous tou-

(1) Le cas de Mme de Beauséant, la Femme abandonnée, est la plus éclatante illustration de cette vérité sociale. Voirie chapitre des « Femmes malheureuses » .

chons plus directement encore à Texacte correspondance déjà marquée entre les œuvres de conception plus générale et plus théorique, comme la « Physiologie du mariage » ou les « Petites misères de la vie conjugale » , et les œuvres d'imagination pure, comme les drames émouvants de la Vie parisienne. Au yeux de Balzac, dans ces deux ouvrages, aussi bien que dans les scènes capitales des créations vivantes qui s'inspirent du même ordre d'idées (1), tandis que l'artiste exalte l'amour, traduction de l'affinité mutuelle de deux créatures d'élite, la société crée le mariage, c'est-à-dire la pratique morale qui associe un homme et une femme. Telle est la façon tangible et matérielle dont la vie déprime au niveau quotidien le rêve des grands sentimentaux, et précisément c'est ce milieu spécial et destructeur pour la passion que Balzac étudie en observateur détaché, en artiste exempt de parti pris. Les deux ouvrages cités ne sont que la synthèse, le résumé de ses observations : elles aboutissent toutes à la mélancolique et pourtant inévitable certitude que le milieu créé par la vie comme champ de développement

(1) Mme d' Aiglemont, Mme Wenceslaa Steinbock, Mme Hulot, Mme Graslin, etc., et tant d'autres moins célèbres ou moins tranchées comme incarnations de la souffrance amoureuse.

de la passion est essentiellement impropre à ce développement même. Des plus délicats d'entre les phénomènes du sentiment, de leurs plus exquises végétations la société ne saurait avoir souci : elle retient seulement la part qui lui est nécessaire pour son existence à elle, et rejette ou brise impitoyablement tout le reste ; elle ne s'occupe pas plus des floraisons sentimentales que le bûcheron, qui fait provision de bois pour rhiver, ne songe aux feuilles et aux fleurs qu'il émonde. Ce qui apparaît à l'artiste le principal, parce que c'est le Beau, à savoir, la force passionnelle, devient pour la société l'accessoire et le négligeable, souvent même la force antagoniste et nuisible.

Et ce sont bien là les conclusions pessimistes auxquelles s'arrête Balzac. Il affirme — et il a raison d'affirmer — que sa manière de noter confine à celle du naturaliste. Il prend le couple humain tel que la société le fait : il suit l'homme et la femme devenus V époux et V épouse, mis en face l'un de l'autre, et dans leurs rapports respectifs. Comme l'observateur est un artiste, comme il garde le souvenir des possibilités passionnelles qu'il a conçues et adorées, de là le grain d'ironie qui relève et pimente l'observation. Ils posent l'un et l'autre, l'époux et l'épouse,

devant le clair regard de l'analyste, et à leur sujet, le maître romancier fait l'inverse de ce qu'il avait tenté, quand il se manifestait un pur artiste littéraire. Il montre les deux créatures au lendemain du mariage et des premières désillusions; dans une série parallèle d'observations, sur la femme d'une part, sur l'homme de l'autre, il note toutes les altérations, toutes les déformations que les successives épreuves de la Réalité ont fait subir à l'Idéal. Besogne, on le voit, exactement contraire à celle de l'artiste, puisque celui-ci subordonne tout au côté passionnel de l'àme : il ne veut voir de l'âme que la poétique faculté d'illusion sentimentale, opérant cette grande simplification (1) créatrice qui est au fond de toute création esthétique. Ici au contraire, Balzac observe soigneusement et nous contraint d'observer avec lui que, dans l'amoureux et l'amante d'hier, il y a désormais autre chose que leur amour ; qu'ils demeurent, en dernière analyse, des êtres complets avec tout un ensemble de tendances opposées, et que ces tendances auront pour principal effet d'agir sur Tillusion passionnelle pour la détruire peu à peu. Alors se déroule la série des tableaux qui

(1) Il y aurait là toute une tliéorie esthétique très curieuse à exposer, que le cadre de cette étude nous contraint d'omettre.

composent les « Petites misères de la vie conjugale V , grâce auxquels nous assistons à vingt scènes d'ironique et fine comédie. Le mari découvre, dans la créature poétique qu'il adorait, tantôt une âpre maîtresse de maison qui donne une part d'importance incroyable aux minuties domestiques, tantôt une coquette uniquement soucieuse de briller, tantôt un être maladif et fantasque dont les caprices et les sautes d'humeur briseraient le tempérament d'homme le plus résistant. Et de son côté la femme découvre dans le mari, d'abord qu'il n'est pas le seul et unique homme, qu'il existe d'autres êtres lui ressemblant, que les qualités qui émerveillaient ses yeux novices se retrouvent en d'autres, à un degré variable et souvent supérieur. Ainsi s'évanouit le prestige amoureux par la destruction de l'unité d'illusion, secret du sortilège ! . . •

Cependant nous voyons se dégager de plus en plus nette, sous Tamoncellement des traits ironiques et la verve du livre, la conclusion pessimiste indiquée plus haut, qui nie la persistance de Tamour dans l'adaptation sociale. La « Physiologie du mariage » aboutit à la même conclusion logique sous forme déductive. C'est, en imitant le procédé des statisticiens, à grand renfort de

194 CIIAPITIIE V.

remarques sur la population, sur le nombre correspondant des célibataires et des gens mariés, sur le développement de la richesse publique, que Balzac nous affirme que le mariage et l'amour ne sont aucunement liés. C'est avant tout et surtout en s'appuyant sur une conception très précise et toute physiologique de l'union des sexes qu'il pose ses aphorismes et proclame le divorce irrémissible entre la passion et le mariage. Derrière chacun de ces aphorismes, si enveloppé qu'il soit dans les voiles de l'expression, se dresse un problème plus haut encore : la suprême réalité de l'amour, la lutte tragique des sexes, cette lutte dans laquelle l'homme et la femme apparaissent d'irréconciliables ennemis !

Et c'est bien là l'autre pôle de l'amour, opposé à l'amour idéal ; et de même qu'à celui-ci correspondent des œuvres telles que « Séraphita» , telles aussi que les « Mémoires de deux jeunes mariées » , les maximes de défense que Balzac propose à la méditation de l'homme ont leur réponse, ou mieux leur application, dans ces grands drames de la vie parisienne où sont étudiées les luttes tragiques de la passion, les malheurs qu'elle fait naître et les ruines qu'elle prépare! Balzac conçoit pourtant une intelligence si

experte en toutes les nuances du désir, un cerveau si merveilleusement organisé, qu'il serait en mesure de lutter contre les dangers de Tordre social. Mais en vérité ne serait-ce pas se donner trop de peine pour aimer? Quoi qu'il en soit, Tantinomie persiste éternelle entre les nécessités sociales et l'amour envisagé comme une passion durable; elle est résumée dans cette réflexion mélancolique qui eût pu servir d'épigraphe aux deux livres : — « S'il faut s'étonner d'une chose, c'est que les déplorables absurdités accumulées par nos mœurs autour d'un lit nuptial fassent éclore si peu de haine. »

Dans ses romans, plus d'une page se réfère à cette source d'observations amères. Rappelezvous toute la première partie du développement sentimental de Julie d'Aiglemont, depuis l'époque de ses naïfs et inconscients enthousiasmes pour le jeune homme qui doit être plus tard son mari, jusqu'à la nuit douloureuse et tragique où elle verse des larmes de sang sur la souillure morale d'un rapprochement sans amour (1). A plus d'une reprise, Balzac a su

(1) II ne parait pas que les désillusions du mariage aient été nulle part mieux étudiées, dans l'œuvre de Balzac ni dans aucun roman contemporain, qu'en cette première partie de la « Femme de trente ans » .

mettre en lumière cette constatation trop vraie, que la vie inflige aux aspirations individuelles, sitôt qu'elles dépassent un certain niveau, la plus impitoyable et souvent la plus cruelle de toutes les contraintes. L'endroit de son œuvre où se marque le mieux, par l'enseignement qu'il en tire, cette conviction chez lui très enracinée, c'est, dans les « Mémoires de deux jeunes ma-r riées » , le développement parallèle de ces deux existences féminines. L'une adopte, nous l'avons déjà vu, comme règle directrice de sa conduite, l'impulsion sentimentale, et se fait ainsi l'existence la plus conforme aux exigences poétiques, mais aussi la plus opposée aux règles sociales du bonheur. L'autre, au lieu de marcher vers un idéal entrevu dont elle tenterait la réalisation, accepte humblement, avec une soumission qui par un côté nous touche et par un autre nous irrite, les matériaux que lui fournit la vie pour construire l'édifice de son bonheur médiocre : elle épouse sans l'aimer un être assez nul, et prend la courageuse résolution de l'ennoblir et de le développer; elle veille à la prospérité pécuniaire du milieu familial dans lequel elle est destinée à vivre ; elle s'attache surtout à rapprocher ses enfants de la zone supérieure que sa grande sagesse est de n'avoir jamais tenté d'at-

teindre. Une vie aussi bien ordonnée, aussi minutieusement prévue et préparée, ne peut manquer d'aboutir à Une sorte de félicité finale ; mais c'est une félicité faite des éléments les moins distingués, les moins ardents et, somme toute, les moins nobles de l'àme humaine, une félicité en un mot dont aucun cœur de grande race ne voudrait pour sa part. Et n'est-ce pas en vérité une assez triste leçon, attristante pour nous qui la recevons, comme pour Balzac qui nous la donne, d'apprendre que la condition première du bonheur social est le renoncement aux exigences impérieuses de nos plus hautes aspirations, Fanéantissement de la part de notre âme à laquelle nous attachons le plus de prix?

C'est que la société n'est pas faite pour nous, mais pour elle ; qu'elle n'a ni comme fonction, ni comme visée principale, notre développement individuel, mais sa propre conservation, qu'elle prétend assurer par toutes les garanties nécessaires ; et la première de toutes ces garanties est un principe de défense contre toute attitude de révolte ou seulement d'exception. Elle constitue un organisme très complexe dans lequel nous tenons l'emploi subalterne de cellules élémentaires, obéissant à des lois supérieures contre

lesquelles nous ne pouvons rien, qu'il nous est seulement permis de constater en penseurs ou d'analyser en artistes : Balzac sut mener à bien Tune et l'autre tâche !

Page 1