L INVASION DANS LE DEPARTEMENT DE L AISNE ÔO
rOise pour inonder la prairie. Le faubourg Notre- Dame, qui mène à Danizy, est coupé par des tranchées, et si bien semé de chevaux de frise, cavaHers, cassecou, que, si jamais l'ennemi s'y engage, il n'en sortira pas... Pauvres villes fortes du temps passé! quand elles emploient leurs vieux procédés contre les engins nouveaux des brûleurs de villes, elles ressemblent à des insectes pris sous la lourde patte d'un éléphant et qui, près de mourir, lancent leur dard ou leur venin , parce que leur instinct veut qu'ils fassent ainsi, et qu'ils ne savent ni ne peuvent faire autre chose.
Contre cette place condamnée d'avance, les Allemands emploient toutes les ressources de leur science, de leur nombre, de leur matériel. Leurs précautions sont prises comme s'ils avaient en face d'eux le plus redoutable ennemi. Derrière des murs et des haies, dans de profonds fossés, leurs avant-postes, poussés aussi près que possible de la ville, demeurent immobiles, silencieux, invisibles. Du côté de la campagne, des postes d'infanterie protégés par des tranchées sont établis sur les routes, sur les sentiers, et à coups de fusil écartent les indiscrets. De poste en poste, des cavaliers vont et viennent sans arrêter; d'autres éclairent les routes et les villages voisins. Cependant ces mystérieux assiégeants travaillent ostensiblement sur toutes les collines : à Travecy, mais surtout au sud, à Charmes, à Andelain, à Bertaucourt, pour donner à croire que c'est là qu'ils établiront leur artillerie. Aussi la place canonne d'importance ces positions; c'est en face d'elles, à côté de la gare, qu'elle met ses meilleures pièces en batterie. A l'est, au petit polygone, dix pièces sont servies par d'anciens canonniers volon-
taires : c"est la batterie des vieux; quatre de ces pièces regardent Danizy.
Le 24, à six heures du soir, l'artillerie de l'ennemi et 200 voitures chargées du matériel nécessaire à l'établissement des batteries arrivaient à Danizy. Depuis deux jours, le piquetage était fait et les emplacements marqués : en moins d'une. heure, toutes ces voitures déposent leur chargement, planches, madriers, rails de chemin de fer, pelles, pioches, saucissons, gabions, aux lieu et place désignés d'avance, sans hésitation ni encombre. Aussitôt, de la colline du Parc jusqu'à la chaussée du chemin de fer, sur une grande ligne circulaire qui enveloppe le front oriental de la place, les travailleurs se mettent à l'œuvre. En une nuit, ils enlèvent, pour établir les batteries et creuser les fossés où s'abriteront les troupes de soutien, 4400 mètres cubes de terre. A l'approche du jour, de hardies escouades vont à 300 mètres du bastion scier des peupliers qui auraient gêné le tir; à peine sont-elles rentrées dans les retranchements, que le premier obus est tiré sur la ville : il va droit à la chambre du commandant de l'arsenal.
Tout le monde est surpris à La Fère, et les mobiles demeurés au quartier, qui se précipitent à la hâte hors des chambrées, laissant des morts sur les escaliers qui s'effondrent, et les artilleurs de la gare qui prennent le café à l'auberge d'en face, et les vieux surtout, qui avec leurs quatre pièces portent le principal effort d'un feu infernal. Artilleurs de Sébastopol et de Solferino, ils ne s'étaient jamais trouvés à pareille fête, car ce" jour et cette nuit-là 3500 obus tombèrent sur la malheureuse petite ville, qu'aisément on traverse en cinq minutes dans toute sa longueur. Tous firent leur
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devoir pourtant, les jeunes comn:ie les vieux; mais les embrasures sont ruinées, la plupart des canons qui peuvent tirer sur Danizy sont démontés; quelques-uns, visés avec une justesse qu'expliquent l'habileté des pointeurs ennemis et la proximité de leur position, sont atteints en pleine âme. A midi, la destruction est effroyable, surtout dans le quartier militaire, à l'est de la ville. La porte Notre-Dame n'a pas une pierre qui ne soit touchée; l'arsenal, les casernes, le magasin à fourrages s'allument successivement; dans les rues désertes sifflent les boîtes à balles, et des bestiaux, chassés des élables militaires, errent en beuglant.
Le 26 novembre au matin, après bien des hésitations et une longue lutte entre l'ardent désir de résister encore et la raison qui démontre l'inutilité de la lutte, le commandant de place cède aux prières de la ville. Aucun secours n'est possible : quelques troupes venues de Ham se sont en vain heurtées, six jours auparavant, aux lignes d'investissement, auprès de Vouel et de Liez; quant à l'armée du Nord, elle est aux prises avec Manteuffel. A neuf heures, un parlementaire est envoyé à l'ennemi; mais le brouillard cache le drapeau, et la violence du bombardement couvre l'appel du clairon. Une heure passe ainsi ; enfin des gens du faubourg qui ont aperçu le signal avertissent les Allemands. Le feu cesse, et bientôt le parlementaire rentre en ville avec un capitaine d'état-major prussien. Ce capitaine s'était moqué quand on lui avait mis le bandeau sur les yeux : il connaissait La Fère aussi bien que personne, disait-il; il s'était pourtant soumis, à cause de la vieille habitude; mais, chemin faisant, il maugréait contre la vieille habitude, quand son pied heurtait un obstacle ou que son sabre sonnait contre les fils de fer des casse-cou.
Celte facile victoire mettait au pouvoir de l'ennemi la voie ferrée qui, partant de Reims et passant par Laon, Grépy, La Fère, raccorde à Tergnier le chemin de l'Est à celui du Nord. En ce moment, Manteuffel entrait à Amiens après avoir refoulé l'armée française. Il a désormais, par La Fère, Laon, Soissons, ses communications assurées à l'est; au sud, il communique librement avec l'armée de Paris ; il peut laisser à une partie de ses troupes la surveillance de nos places fortes du nord et commencer avec le reste sa campagne de Normandie.
Cependant le département de l'Aisne ne devait pas connaître cette tranquillité funèbre qui pesait sur la France orientale depuis que le canon de Metz s'était lu, car notre armée du Nord va entrer en scène. En efiet, La Fère était à peine prise depuis quelques jours, et les journaux allemands commençaient à raconter la marche triomphale de ManteutTel vers l'Océan, quand les troupes d'occupation du département de l'Aisne sont tout à coup saisies de panique. La Fère voit sa garnison dresser les ponts-levis, garnir les remparts d'artillerie ; dans les rues, des sentinelles, le fusil chargé, dispersent les rassemblements de plus de trois personnes. L'alarme va jusqu'à Laon, où le préfet met en sûreté sa personne, ses secrétaires et sa caisse; la garnison enferme à la citadelle ses munitions et ses vivres. Un soir, un coup de feu retentit; la générale bat, les officiers courent, les hommes se précipitent hors des maisons. On ne soupçonnait pas au landwehrien cette agilité : tout ce monde se cache dans la citadelle, où l'on apprend que le coup de feu a été tiré par une sentinelle ivre. Le lendemain, on criait par la ville l'avis suivant :
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«; A partir de sept heures du soir, il est défendu do sortir sur la voie publique sans avoir une lanterne allumée. En cas d'alerte, signalée par le tambour ou la trompette, chacun devra rentrer immédiatement dans son domicile. Dans ce même cas, les fenêtres du premier étage de chaque maison donnant sur la voie publique doivent être éclairées. Ces dispositions sont prises dans l'intérêt des habitants. Le commandant leur enjoint de s'y conformer rigoureusement. »
Le commandant fut obéi : à la nuit 'tombante, il vit dans les rues plus de lanternes qu'il n'en aurait voulu voir; elles étaient de toutes les couleurs, et des reflets jaunes, violets, rouges, verts éclairaient les figures narquoises de ceux qui les portaient. Ce ridicule arrêté fut, trois jours après, retiré : les Allemands s'étaient rassurés pour un moment; mais d'où étai* venue cette subite inquiétude?
Le général Faidherbe venait de prendre le commandement de l'armée du Nord.
Cette armée, née au milieu de nos désastres, a vécu trois mois en combattant, et son histoire est un glorieux épisode dans cette triste guerre. M. le général Faidherbe l'a racontée dans une courte et sobre notice que devront lire ceux qui cherchent des raisons de ne point désespérer de l'avenir. Au milieu d'octobre, l'organisation n'était pas même commencée. Quelques bataillons de mobiles, sans cadres convenables; sept dépôts de ligne, qui envoyaient des détachements dans le centre de la France; un dépôt de dragons, qui fournissait à peine quelques cavaliers d'escorte; une batterie qui n'était pas en état de marcher : tels étaient les éléments qu'avait trouvés en octobre 1870 le commis-
saire général chargé par Gambetta d'organiser la défense dans la région du nord. Il se mit à l'œuvre pourtant, aidé par M. le colonel Farre, directeur des fortifications de Lille, qui lui fut adjoint avec le grade de général de brigade. Pas une heure n'est perdue. Quand le général Bourbaki prend le commandement en chef, le 22 octobre, avec le général Farre, qu'il a nommé major général, l'œuvre est en bonne voie; quand il le quitte, le 19 novembre, une première division est organisée; six batteries sont à peu près en mesure d'entrer en campagne. D'anciens sous-officiers, des officiers évadés de Metz et de Sedan ont fourni les cadres.
Resté à la tête de l'armée, le général Farre forme une seconde division, et il achève les préparatifs nécessaires pour la mobilisation des troupes. Des marchés sont conclus pour l'habillement et l'équipement; mais, comme la fabrication de ces objets se fait d'ordinaire à Paris, il fallut s'adresser à l'étranger en même temps qu'à l'industrie privée et ne point se montrer difficile sur la qualité des fournitures. Peu nombreuses et accablées de besogne, les commissions de vérification acceptèrent un jour une livraison de souliers dont les semelles se composaient d'une feuille de carton entre deux tranches de cuir. Les malheureux soldats qui usèrent en quelques jours ces souliers sur les routes durcies par la gelée ou détrempées par la pluie purent envier le sort des fameux volontaires en sabots de la première République. Il ne faut point s'étonner qu'une aussi faible armée n'ait pu ni secourir La Fère, ni soutenir, le 27 novembre, le choc de l'armée de Manteufïel dans cette bataille d'Amiens où 35 000 Allemands furent engagés. On avait organisé à la hâte, quelques jours avant le combat, la l"" brigade d'une seconde division ;
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le jour même, une batterie arrivait sur le champ de bataille, par le chemin de fer, à 10 heures du matin, et ouvrait son feu à 1 heure de l'après-midi. Le service des munitions n'avait pu être complètement assuré : l'artillerie et l'infanterie en manquèrent vers la fin de la journée. Pourtant l'ennemi éprouva des pertes aussi fortes que les nôtres, et, quand il ramassa nos morts sur le champ de bataille, il n'en put croire les livrets, qui attestaient que de très jeunes soldats avaient combattu avec tant d'honneur contre de vieilles troupes. Mais ce qui donne à Fhistoire de l'armée du Nord un intérêt particulier, c'est qu'en dépit de toutes les épreuves elle continue à s'organiser et à s'accroître. Elle n'est jamais si près de rentrer en ligne que quand l'ennemi la déclare battue et détruite.
Au moment où le général Faidherbe prend le commandement, la seconde division est complétée, et l'armée du Nord s'appelle le 22« corps. Aussitôt une troisième division est formée, et déjà l'artillerie compte dix batteries; 30 000 hommes et 60 canons sont prêts à entrer en campagne. Cinq jours après son arrivée, le général Faidherbe se mettait à la tête des troupes; la garnison prussienne de Ham était enlevée, La Fère menacée, et des journaux prussiens qualifiaient d'imprudent le mouvement de Manteuiïel, qui interrompait sa marche sur le Havre. Immédiatement, les renforts arrivent de toutes parts à l'ennemi, qui opère d'importantes concentrations de troupes; mais l'armée du Nord s'accroît de trois batteries nouvelles et d'une quatrième division, formée de mobilisés. Elle se divise en deux corps d'armée, le 22'= et le 23% commandés le premier par le général Paulze d'Ivoy, le second par le général Lecointe. Faidherbe commande en chef avec le général
Farre pour major général. De ce jour jusqu'à la conclusion de l'armistice, Faidherbe poursuit avec une habileté, une persévérance qu'on ne saurait trop admirer, l'exécution du seul plan qu'il lui fût permis d'adopter : se tenir autant que possible à portée des places fortes, tenter de temps à autre une pointe hardie, battre l'ennemi où il n'est pas en trop grand nombre, le tenir constamment en haleine, l'empêcher d'inonder les provinces ouvertes ou de se porter sur Paris pour y renforcer l'armée d'investissement. La tâche était rude : parmi ces 40 000 hommes, on comptait à peine un tiers de troupes solides. Malade, accablé de fatigues, sans illusion sur l'issue de la campagne, sans espoir de vaincre, Faidherbe soutint pourtant l'âme de ses soldats par la confiance qu'il leur inspirait. Déconcertés par la nouveauté d'une vie si rude, par la misère et le froid, par la continuité des malheurs de la patrie, ces enfants reprirent courage et furent dociles à la main du général « fait de bronze », comme ils disaient.
Chaque fois que Faidherbe a frappé quelque coup vigoureux, les Allemands se donnent beaucoup de mal pour démontrer qu'ils l'ont battu. Ils abusent des apparences qui sont contre lui, puisqu'il est obligé de ramener toujours son armée à portée des places fortes, et ils se moquent de ces victoires qui font reculer le vainqueur; mais dans le département de l'Aisne on sait bien que l'ennemi n'est point aussi rassuré qu'il veut le paraître. A peine Faidherbe a-t-il opéré ses premières concentrations de troupes et débuté le 23 décembre à Pont-Noyelles, qu'on voit arriver les renforts envoyés à Manteuffel : 8000 hommes venant de Montmédy passent à Saint-Quentin. Après la bataille de Bapaume, l'ennemi chante encore victoire, mais il est
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obligé de replier ses troupes, qui, s'étendant pour la première fois dans le nord du département, avaient occupé Guise et semblaient menacer Vervins. Inquiet de l'audace croissante de Faidherbe, von Gœben, qui a succédé à Manteulîel, concentre ses forces à la lin de décembre pour lui tenir tête. Faidherbe allait exécuter la plus hardie expédition qu'il ait entreprise, et livrer une des grandes batailles de cette guerre.
Au moment où devait être tenté de toutes parts le suprême effoit que commandait la prévision de la chute prochaine de Paris, l'armée du Nord quitta ses cantonnements de Boisleux, près d'Arras, le 10 janvier. Il était impossible de songer à marcher sur Paris avec une si faible armée, car les Allemands avaient fait sauter tous les ponts de la Somme, d'Amiens à Corbie; lis s'étaient barricadés dans les villages de la rive droite; ils avaient couvert Amiens en fortifiant le cours de la Hallue, affluent de la rive droite de la Somme. Le général Faidherbe, qui savait que la garnison de Paris allait tenter une sortie, résolut de marcher sur Saint- Quentin, de manière à faire craindre à l'ennemi que ses communications ne fussent coupées à Tergnier, entre Reims et Compiègne d'une part, entre Reims et Amiens de l'autre. « J'étais sûr, dit-il, d'avoir bientôt affaire à des forces très considérables; mais le moment de se dévouer était venu . »
Malheureusement, deux incidents dérangèrent ses combinaisons. Péronne, qui était investie depuis le 18 septembre, et qu'il comptait débloquer, capitula le jour même où il se mettait en marche, après avoir subi un furieux bombardement qui n'a épargné que de rares maisons dans la petite ville. L'armée du Nord était
obligée de laisser derrière elle, occupée par l'ennemi, une place sur laquelle elle aurait pu s'appuyer dans son mouvement vers le sud. Une autre opération, confiée à un petit corps d'armée qui reçut Tordre de chasser de Saint-Quentin la garnison saxonne, eut un meilleur succès, mais elle révéla trop tôt les projets de l'armée française au général. von Gœben.
Pendant que sur les chemins luisants de verglas nos jeunes soldats marchaient péniblement, von Gœben prenait la direction de Saint- Quentin, et les renforts lui arrivaient de tous côtés. A Laon, le 46 janvier, le 17, le 18, passent, le jour et surtout la nuit, d'énormes convois de troupes qui viennent de Reims et se dirigent vers La Fère. Plusieurs, sinon tous, arrivent de Paris. D'autre part, Chauny a logé des troupes envoyées de Compiègne. Le 18 janvier, l'ennerni était déjà en mesure d'attaquer en forces notre armée près de Vermand, à l'ouest de Saint-Quentin; un combat sanglant est livré ce jour-là. Dans l'ordre du jour qu'il adresse le 18, à 10 heures du soir, à son armée, von Gœben regrette que les forces allemandes qui ont été engagées n'aient « pu suffisamment poursuivre l'ennemi, ni arriver aux positions qui leur avaient été assignées » ; mais il annonce pour le lendemain une belle et complète victoire : évidemment, il croyait anéantir d'un seul coup l'armée du Nord. Il trace à grands traits le plan de cette bataille du lendemain : le général Kummer attaquera la ville par l'ouest, en suivant les routes de Vermand et d'Étreillers ; il étendra sa gauche jusqu'à la route de Cambrai et tournera Saint-Quentin au nord; le comte de Lippe attaquera par le sud, en suivant la route de La Fère, ets'efîorcera d'étendre sa droite de façon à envelopper la ville par
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l'est. La réserve se tiendra entre les deux corps d'armée, sur la route de Hain.
Le 19 au malin, la bataille s'engage au sud et à l'ouest de Saint-Quentin. Le canal, qui suit une ligne à peu près droite dans la direction du sud-ouest, partage en deux parties le vaste champ de bataille. Adroite du canal, en tournant le dos à la ville, notre 23" corps s'étend jusqu'à la route de Cambrai ; à gauche, une division et une brigade du 22^ corps occupent au lever du jour les hauteurs de Gauchy et de.Grugies; l'autre brigade est en réserve à Saint-Quentin. Nos lignes de retraite sont les routes du Gâteau et de Cambrai. Une brigade de mobilisés est postée à Bellicourt, au nord de Saint-Quentin, pour les protéger. L'action commence du côté du 22^ corps. L'ennemi attaque les hauteurs de Gauchy et de Grugies avec des forces considérables, les divisions Barnekow, prince Albert, Lippe et la brigade de cavalerie de la garde, commandée par le prince de Hesse. Les nôtres, fort inférieurs en nombre, sont couverts par leurs tirailleurs et protégés avec une remarquable efficacité par une batterie établie sur uneéminence à mi-chemin de Gauchy à Saint-Quentin, près du Moulin-de-Tout-Vent. Mais bientôt se dessine le mouvement tournant sur la route de La Fère; l'ennemi masse ses colonnes et menace de déborder notre gauche. La 4" brigade arrive alors au pas de course, et, se plaçant à la gauche du 22^ corps, étend notre front de bataille jusqu'à la route de La Fère ; elle prend même l'offensive et s'avance sur la route; mais le colonel Aynès, qui la commande, tombe mortellement frappé, et l'ennemi ramène nos troupes jusqu'aux premières maisons du faubourg d'Isle. Heureusement, le 88° de marche l'arrête et le refoule par une chargea la baïonnette.
Cepen'.lant l'attaque des hauteurs de Gauchy continue ; l'ennemi lance six fois à l'assaut de fortes colonnes cliaque fois renouvelées; nos soldats repoussent les assaillants, les poursuivent, s'approchant d'eux à quelques pas. Dans ces combats livrés de si près, où l'homme regarde l'homme en face, où comptent le courage, l'élan, l'adresse du soldat, ils malmènent leurs adversaires, dont les cadavres recouvrent le sol. Une charge d'un régiment de hussards allemands est en quelques minutes arrêtée, brisée par des feux d'ensemble. Sur ce point du champ de bataille, nous avions de très jeunes soldats, les mobiles du 9P et du 46^ Mal équipés, armés de médiocres fusils, ils ont mérité que le général en chef déclarât qu'ils avaient rivalisé de courage avec les vieilles troupes à côté desquelles ils ont combattu. Notre artillerie tenait toujours tête à l'artillerie ennemie : cinq batteries étaient venues s'établir autour du Moulin-de-Tout-Vent. De cette admirable position se découvre tout le champ de bataille, riche territoire où la charrue n'a laissé debout que quelques bouquets d'arbres, au milieu desquels se cachent les grandes fermes et s'élèvent les cheminées des sucreries.
Du côté du 22^ corps, l'action n'a été, quatre heures durant, qu'un combat de tirailleurs et d'artillerie. En allant du canal à la route de Cambrai, on rencontre successivement la brigade Lagrange, la brigade Isnard et la di vision des mobilisés. LabrigadeMicheletestenréserve. Deux batteries sont établies à l'extrême droite pour défendre la route de Cambrai. Au centre, une batterie occupe une position qui vaut celle du MouUn-de-Tout- Vcnt; enfin, l'artillerie de réserve couronne à la gauche du 23'' corps les hauteurs qui commandent la route de Ham, par laquelle l'ennemi attend ses renforts. C'est vers
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2 heures de l'après-midi seulement que l'ennemi tente d'exécuter à notre droite le mouvement tournant prescrit par von Gœben. Il attaque vivement la division des mobilisés, qui abandonne le village de Fayot et découvre un moment la ligne de retraite; mais des troupes et de Fartillerie envoyées en toute hâte par le général en chef, et la brigade de mobilisés, accourue de Bellicùurt, rétablissent le combat. Fayet est repris et occupé par un bataillon de mobiles. A gauche, les brigades Isnard et Lagrange contiennent l'ennemi et pénètrent à plusieurs reprises dans le bois de Savy, où se livrent de sanglants combats.
Jusqu'à 3 heures de l'après-midi, les Allemands sont tenus en échec ; leurs efïorts pour tourner notre droite par la route de Cambrai, notre gauche par la route de La Fère, et pour percer notre centre à Gauchy, ont échoué. Il s'en faut que le général von Kummer ait accompli sa mission, qui était de culbuter tout ce qu'il trouverait devant lui. Notre artillerie, admirablement postée, dirigée et servie, fait subir aux masses allemandes des pertes énormes. Deux batteries essayent les nouveaux obus inventés par le général Treuille de Beaulieu : ces obus, en éclatant, projettent à 2Û0 et 300 mètres en avant une gerbe de balles qui mettent en débandade l'infanterie. La fureur et la frayeur des Allemands sont au comble : ils en donnent, dans les villages qu'ils occupent, des preuves non équivoques.
L'officier sait bien que les renforts arrivent, qu'ils arriveront toute la journée, demain encore et aprèsdemain, jusqu'à ce que nous ayons plié, écrasés par le nombre. Il se montre fort calme. A la ferme de la Manufacture, près de la batterie placée en avant d'Essigny, pendant que les hommes de la troupe de soutien
pillent la maison de la cave au grenier et que deux femmes, qui ont voulu rester là, tremblent sur leurs chaises collées au mur, un officier, nonchalamment étendu sur le lit, joue avec la frange du rideau. Voyant les deux malheureuses qui prient et qui pleurent, il disserte sur la Providence, dont la main châtie la France trop doucement encore. Au Hamel-Seraucourt, un jeune officier prussien entre au plus fort de l'action dans la maison d'habitation de la sucrerie : on y travaillait depuis le matin à préparer une ambulance, mais ce jeune homme est pressé, il frappe avec son sabre sur une table, comme il eût fait à l'auberge. On arrive. « Que demandez-vous? — Vous devez avoir du Champagne? — Je crois que oui. — Il faudrait en être sûr... » Il n'y avait pas à répliquer ; on descend à la cave. Le Prussien se promène, frisant sa moustache blonde, se pinçant la taille. On apporte une bouteille. « Quelle marque? demande-t-il. — C'est trop fort! regardez vousmême. — Oh! ne vous fâchez pas », et il soulève la bouteille. « Excellente marque! Le colonel l'apprécie beaucoup. Il en faut quinze bouteilles », et il sort en saluant suivant toutes les règles de l'art.
Sans avoir cette assurance, les troupes de réserve qui depuis le matin encombrent les villages sont cependant fort exigeantes. Après avoir bien mangé, le soldat se fait faire des tartines, qu'il emporte; après avoir bien bu, il fait emplir sa gourde. Beaucoup de ces héros sont ivres. Vers 2 heures, leur fureur est à son comble. Les blessés arrivent en foule : on en compte 800 dans le seul village d'Essigny, et des cavaliers sont venus requérir le fossoyeur et des habitants pour cacher les morts aux nouvelles troupes qui entrent en ligne. « C'est votre faute, brigands deFran-
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çais! y> hurlent les soldats, et ils frappent; d'autres vont se cacher dans les greniers et les caves. Il y en avait plus de 200 dans les greniers d'Essigny,
La panique ne dure pas longtemps. Par la route de Ham, des renforts qui viennent d'Amiens se portent sur le 23* corps; le 22^ est attaqué sur tous les points par ceux qui arrivent de La Fère. A Vendeuil, à 8 kilomètres de La Fère, l'artillerie, l'infanterie, la cavalerie, défilent depuis le matin; des troupes stationnent dans le village. Les musiques jouent pour les distraire. A 6 heures, il en arrive encore qui viennent de Gonesse; le lendemain, il en arrivera d'Évreux. M. de Mollke, qui avait donné l'ordre à von Gœben de détruire l'armée du Nord, lui en fournissait largement les moyens.
A 4 heures, la bataille est perdue. Du côté du 22" corps, la 2'' brigade de la l" division, menacée d'être débordée par sa droite, cède enfin les hauteurs de Gauchy; la gauche suit ce mouvement, et notre artillerie, après avoir dirigé sur l'ennemi ses plus formidables bordées, rentre dans Saint-Quentin par le faubourg d'Isle. Sa retraite est protégée par une barricade établie dans le faubourg et qui est armée de 4 canons de montagne. En même temps, le 23'' corps était rejeté sur la ville après avoir longtemps disputé le terrain à l'ennemi, qui s'avance sur la route de Ham et le long du canal; il est protégé par les barricades construites à l'entrée du faubourg Saint- Martin. Le 22* corps se retire par la roule de Cambrai, le 23* par la route du Gâteau. Sur les pas de nos soldats, l'ennemi entre dans la ville après y avoir envoyé des obus. La nuit est tombée, les rues sont désertes; les hourras font trembler les habitants dans les maisons. GOOO ou 7000 des
nôtres sont pris dans la ville : c'étaient les soldats débandés, perdus, fatigués, et les compagnies qui s'étaient dévouées pour retarder la marche de l'ennemi ; mais plus de la moitié de ces prisonniers parvint à s'enfuir et à rejoindre l'armée. Les pièces de montagne, abandonnées sur les barricades, tombent au pouvoir des Allemands; mais nos quinze batteries de campagne n'ont perdu ni une pièce ni un caisson.
Ce fut une triste nuit pour Saint-Quentin et les environs que celle qui suivit la bataille. « Avez-vous des parents à Saint-Quentin? demandait le soir de la bataille un colonel saxon dans une maison de Vendeuil. — Oui, lui répondit-on. — Je le regrette, reprit-il, car nous laisserons nos hommes piller ce soir. » Maintes maisons furent en etïet pillées dans le faubourg et dans la rue d'Isle. Nous voulons bien que ce soient des horreurs comme il s'en rencontre dans toutes les guerres; mais il faudrait ne pas les commettre pour avoir le droit de se dire une armée modèle. Pas plus que le pillage, l'ivrognerie ne sied au soldat élu de Dieu pour châtier les iniquités de la France. Or ces vainqueurs avaient une soif inextinguible. c< Il fallait les voir, nous disait le meunier du Moulin-de -Tout- Vent, quand ils furent arrivés après le départ de nos braves artilleurs! Ils étaient quatre-vingts : ils se jetèrent sur la cave; il y avait un peu de vin, ils le boivent; il y avait du cidre : l'un d'eux, un tonnelier, bien sûr, perce les pièces, et ils boivent du cidre; il y avait du lait, ils se le disputent; ils trouvent quelques bouteilles d'eau-de-vie et les avalent; il restait quelques jattes de crème, ils les happent avec leur langue, comme des chiens, en grognant les uns contre les autres! Toute la nuit, il a fallu les servir; sitôt qu'il y en avait un qui ouvrait l'œil, il
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demandait à boire, et il y en avait toujours un qui ne dormait pas! » Ainsi vont les choses dans les maisons où l'Allemand vainqueur a élu domicile. Il s'en donne à cœur joie, et après avoir rempli son ventre, ses poches et son sac, il s'endort près de la cheminée, où brûle toute la nuit le bois amoncelé.
Cependant nos pauvres soldats, mourant de fatigue et de faim, se traînent péniblement sur les routes que le dégel a détrempées. Ils vont à la débandade : une si jeune armée ne sait pas battre en retraite. A Cambrai, Valenciennes, Lille, ils donnent le spectacle d'une lamentable déroute. Les télégrammes allemands chantent victoire, et Guillaume P', étrennant son titre impérial, dénombre les canons qu'il a pris et les prisonniers qu'il a ramassés à Saint- Quentin. Les Allemands qui ont assisté à la bataille n'ont pas des airs si triomphants. Les soldats avouent leurs pertes : « Français haut comme cela », disait un chasseur saxon, et, en relevant la main : « Nous haut comme cela! » Les officiers parlent avec admiration des dispositions prises par Faidherbe et de la valeur de son artillerie. D'ailleurs ils assurent tous qu'ils tenaient à l'avance la victoire pour certaine ; retardée d'un jour, elle eût été plus complète. Cependant ils avaient espéré d'autres résultats. « Si nous avions été vainqueurs dès le matin, disait un général saxon, Saint-Quentin aurait été un nouveau Sedan ! » Von Gœben lui-même est plus modeste après qu'avant la bataille. Il n'a pas suivi de très près l'armée vaincue, car il croit qu'elle s'est retirée en partie sur Cambrai, en partie sur Guise, tandis qu'elle a pris les routes de Cambrai et du Cateau. Le 21 janvier, il prescrit aux généraux Kummer et Grœben, dans le cas où ils seraient pressés par V ennemi en le
poursuivant, de se replier le premier sur Amiens, le second sur Péronne.
C'est qu'en effet, si ébranlée qu'elle fût, l'armée du Nord n'était pas détruite. Il est vrai que des bataillons ont plié et que, pendant Faction, beaucoup d'hommes qui s'étaient cachés furent traqués dans les rues de Saint-Quentin et poussés au feu par les gendarmes; mais ceux qui ont vu dans leurs cantonnements les mobiles et les mobilisés, ces derniers surtout, soldats de la veille, conduits par des officiers souvent aussi novices qu'eux-mêmes, leur pardonneront d'avoir eu des défaillances. Après tout, est-il plus d'un peuple en Europe qui, après la destruction de toutes ses forces régulières, trouverait sans plus d'efforts des armées qui, sur tous les points du territoire, disputent à l'ennemi, comme ont fait les nôtres, une victoire presque consommée? Parmi nos officiers, beaucoup n'ont trouvé qu'à grand'péine le loisir de feuilleter les pages d'une théorie, et nos jeunes soldats ont eu moins de temps pour apprendre tout leur métier que n'en ont mis les militaires allemands pour étudier l'exercice du pas décomposé. Et quels terribles débuts que les leurs! Cette marche de trois jours par des chemins affreux avant d'arriver à Vermand, cette bataille de deux jours contre une armée aguerrie deux fois plus nombreuse, et dont le chemin de fer a déposé doucement les renforts à quelques kilomètres du champ de bataille, couronnaient dignement une campagne de deux mois, pendant laquelle l'armée du Nord a livré quatre batailles, plusieurs combats, et infligé à l'ennemi des pertes que le général Faidherbe évalue à 20 000 hommes.
Le général travaillait sans relâche à refaire iOn
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armée, et, le 10 février, il était prêt à rentrer en ligne avec un effectif presque égal à celui qu'il comptait à Saint-Quentin, grâce à l'incorporation de nouveaux mobilisés ; mais la France a déposé les armes le 19 janvier. Entre l'armée française, qui garde les départements du Pas-de-Calais et du Nord, et l'armée allemande , l'armistice a mis une frontière large de 10 kilomètres. Le département de l'Aisne va donc être livré presque tout entier à l'occupation allemande. Les habitants étaient si bien revenus de toutes leurs illusions, que la nouvelle de l'armistice fut accueillie avec plaisir, et celle de la paix attendue avec impatience. Ils espéraient que le terme des souffrances était venu pour les pays envahis. Personne ne se doutait que l'ennemi tînt encore en réserve de nouvelles rigueurs, ni que ses préfets pussent faire regretter ses généraux.
Le département de l'Aisne était du ressort du gouvernement de Pveims, où se succédèrent le duc de Mecklembourg et M. de Rosenberg. Le gouverneur était assisté par MM. le prince Charles de Hohenlohe et le comte Charles de Tauflvirchen, commissaires civils, et par M. Pochhammer, directeur des contributions. Au-dessous étaient les préfets des départements. Ces personnages ont inauguré leurs fonctions par de cérémonieux saluts au public; ils ont promis par voie d'affiches leur bienveillance à leurs administrés, auxquels ils demandaient en échange leur confiance et leur concours. Ils les invitaient à se désintéresser des malheurs de la patrie, à s'arranger au milieu de nos désastres une vie égoïste et honteuse, ou, comme dit le duc de Mecklembourg, à « s'assurer les bienfaits de la paix avant sa conclusion définitive ». Ils réconfortaient contre la crainte de poursuites après la guerre ceux qui consentiraient à l'oubli de leurs devoirs patriotiques, par exemple les conscrits qui ne se rendraient point à l'appel. « Tous les traités de paix, dit leur journal officiel, ainsi celui de Paris du 30 mai 1814, celui de Prague de 1866, contiennent des dispositions spéciales et garantissent les citoyens contre les pour-
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suites relativement à leur altitude pendant la guerre. » Il n'était donc pas impossible de vivre heureux sous la domination prussienne. Si l'on voulait bien se livrer à ses « occupations habituelles », se complaire en la société de ses hôtes, aller écouter leur musique, saluer dans la rue au moins les colonels, renoncer aux journaux « hostiles aux armées allemandes » et faire ses délices du Moniteur de B.eims, déposer à la mairie ses armes de guerre, de chasse et de luxe, s'abstenir de tout contact avec les gens malveillants qui portent les armes « sans faire partie des troupes alliées », dénoncer les francs-tireurs ou tout au moins les empêcher par la force de faire sauter un pont, d'enlever un rail, de couper un fil télégraphique, on était garanti contre tout risque et péril d'emprisonnement, déportation et autres représailles prévues par les lois de la guerre, à moins qu'on n'eût un jour la velléité de réclamer contre une réquisition, de discuter une amende, de contester la répartition des impôts directs et indirects, c'est-à-dire de défendre sa bourse après avoir livré son honneur, ce qui eût été en vérité une prétention exorbitante.
Il fallait pourtant trouver dans son cœur des trésors de patience ou la conviction profonde de l'inutilité de toute résistance pour supporter l'administration financière des Prussiens. Leur rapacité était rendue plus insupportable par leur orgueil : leur désir de nous humilier était presque aussi fort que celui de nous appauvrir. Passe encore pour les réquisitions de vivres, bien que le menu fameux du soldat allemand soit ruineux pour celui qui l'héberge: de lumière, bien qu'il en coûte cher pour éclairer des soldats qui n'aiment pas à dormir sans chandelles; de bois, bien
qu'ils aient rapidement vidé un bûcher, en entretenant jour et nuit un feu de vingt bûches dressées les unes contre les autres; voire même de tabac et de cigares, bien que ces grands fumeurs aient épuisé toute la provision accumulée dans les magasins du Nord; mais les Allemands mettaient de l'esprit dans leurs exactions : c'était trop. N'eût-il pas mieux valu réclamer au conseil municipal de Saint-Quentin 3780 francs, en invoquant à l'appui de cette demande le simple désir de se procurer 3780 francs, que d'envoyer le mémoire du commandant des télégraphes de la première armée, qui « s'en remet à la municipalité de Saint- Quentin du soin de solder ses officiers et employés »? N'est-ce pas une idée étrange de faire payer à la même ville 2500 francs « pour sa quote-part dans la dépense de l'éclairage au gaz de l'armée allemande devant Paris » ? M. de Landsberg n'a-t-il pas poussé un peu loin le goût de la plaisanterie quand, pour mettre en lieu convenable sa recette quotidienne chaque jour plus abondante, il s'avisa de requérir le maire de Laon de lui fournir un vaste et solide coffre-fort, non pas tout de suite, car M. de Landsberg était très poli, mais « dans une heure, sous peine d'une amende de mille francs »?
Ces réquisitions de vivres, de matériel, auxquelles il convient de joindre les amendes de toutes sortes pour de prétendues insultes à des officiers et à des soldats, ou pour des coups de fusil imaginaires tirés par des habitants, n'étaient que des accidents de la vie de chaque jour; elles constituaient le budget extraordinaire de l'invasion. Le gouvernement général de Reims avait son budget ordinaire dressé par M. Pochhammer, commissaire général de l'administration des finances-. Le rêve
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de M. Pochhammer aurait été de se substituer purement et simplement à l'État français, et de percevoir «. les contributions, impôts et droits de toute nature en vertu des lois françaises, et par l'intermédiaire des employés ordinaires ». Mais « la rentrée des droits d'après les lois françaises étant devenue inexécutable, dit ingénument le gouverneur général de Reims, dans son arrêté du 22 octobre 1870, par le refus constant des employés supérieurs français chargés du service régulier », il avait fallu recourir à 'des expédients. Les contributions directes et indirectes furent donc supprimées par l'article l'^'" de l'ordonnance, mais remplacées, en vertu de l'article 2, par une contribution unique, composée « de la quote-part assignée aux communes dans les états généraux de sous-répartement des contributions directes, dressés par les conseils d'arrondissement, et de la somme du produit des droits d'enregistrement et de timbre, ainsi que des contributions indirectes, non compris le revenu du tabac, du sel et de la poudre ». Les maires étaient chargés de la répartition de l'impôt; le gouverneur général eut l'audace de leur recommander de procéder aussi consciencieusement que possible, « en considérant de préférence la fortune, l'état et le commerce de chaque contribuable ». Le maire de chaque commune devait recevoir au début de chaque mois mi douzième, et le verser le 6 entre les mains du maire du chef-lieu de canton; celui-ci ferait son versement le 10 à la caisse générale du département. Comme toute peine mérite salaire, l'article 7 attribuait au maire de chaque commune une remise de 3 p. 100, au maire du chef-lieu de canton 1 p. 100 en plus, pour frais d'encaissement et de versement.
Tels sont les principaux articles de l'ordonnance qui devint une inépuisable source de tourments pour les pays envahis. L'administration allemande fit remonter au l^"" septembre les obligations des communes envers le trésor du gouverneur général, donnant ainsi une rétroactivité d'un mois et demi à la mesure qui frappait les départements occupés. Elle refusa de tenir compte des versements déjà faits par anticipation et qui représentaient une somme très considérable. Sa façon d'évaluer les contributions indirectes montrait bien qu'elle avait d'autres intentions que celle de se substituer à l'État français. Ces contributions avaient finalement été remplacées par un impôt de 50 francs par tête d'habitant; ce mode d'évaluation très simple permettait aux intéressés de discuter les feuilles de recouvrement qui leur étaient envoyées, mais la préfecture prussienne ne se croyait pas liée par la règle établie. Le 27 janvier, le maire de la commune d'Aulnois s'aperçoit qu'il a été commis au préjudice de sa commune une erreur d'évaluation de 11 448 fr. 58 c. ; il envoie immédiatement à M. de Landsberg une réclamation très bien motivée, où il vise le texte même de l'ordonnance du gouverneur général. Trois jours après, il reçoit la réponse suivante :
Monsieur le Maire,
En réponse à votre lettre du 27 courant, je viens vous informer que le montant provenant de l'augmentation de oO francs pour chaque individu de la population n'a pas été repartie entre les communes du département d'après le nombre d'habitants, mais d'après leur quote-part dans la somme des contributions directes payées antérieurement.
Recevez, Monsieur le Maire, l'assurance de ma parfaite considération.
B.4R0N DE Landsberg.
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M. le maire d'Aulnois comprit qu'il fallait payer. Il paya à 8 francs près la contribution de 34 008 francs imposée à sa commune de 305 habitants; mais M. de Landsberg n'était pas homme à négliger les centimes. Il envoya chercher les 8 francs oubliés par quarante hommes et un officier, qui les rapportèrent après s'être fait donner 86 francs pour frais de déplacement.
L'envoi de garnisaires, entretenus à grands frais par les communes et chèrement payés , était un des moyens de coercition les plus doux; le plus odieux était l'enlèvement d'otages, choisis parmi les personnes notables des communes récalcitrantes- Ces otages étaient traités comme des malfaiteurs. Nous en connaissons qui, enlevés un jour de janvier, de grand matin, de la commune de Nouvion-en-Thiérache, furent conduits en voiture découverte, par un froid horrible, à Saint-Quentin. Leur voyage dura tout un jour, sans qu'il leur fût permis de descendre pour manger; les gardiens se firent un plaisir de déjeuner sous leurs yeux, et refusèrent de leur procurer un morceau de pain, sous prétexte qu'ils n'avaient pas d'ordres. A Saint- Quentin, ils furent conduits dans une salle de l'hôtel de ville; sous prétexte que l'heure du dîner était passée, on refusa de leur faire rien servir. Le lendemain matin, ils partirent pour Ham, où ils devaient prendre le chemin de fer. Près de la gare, ils furent entourés par une ignoble cohue de voituriers militaires : ils faillirent être massacrés par ces brutes, qui les prenaient pour des francs-tireurs. A la gare, ils durent monter dans un wagon qui avait servi à des transports de bestiaux et n'avait point été nettoyé. Leurs gardiens s'assirent, mais ils durent rester debout jusqu'à Amiens.
La citadelle d'Amiens était le terme de leur voyage.
Ils y furent enfermés dans une salle où ils demeurèrent trois semaines, couchant par terre, serrés les uns contre les autres, sans pouvoir ouvrir les fenêtres, bien qu'elles donnassent sur la cour de la citadelle, sans autre distraction qu'une promenade d'une demi-heure par jour, qu'ils devaient faire les yeux baissés, parce qu'il était défendu de communiquer du regard avec d'autres otages enfermés dans la forteresse. La seule visite qu'ils reçurent fut celle du commandant prussien, vieil officier retraité qui avait repris du service comme geôlier ; il venait de temps à autre leur annoncer qu'ils partiraient le lendemain pour l'Allemagne, et les invitait à écrire au conseil municipal de leur commune, pour le presser de se libérer. Il se frottait bruyamment les mains lorsqu'il voyait un malade parmi ses détenus, et comme un médecin qui se trouvait au nombre des otages le suppliait un jour de renvoyer un de ses compagnons qui dépérissait : « C'est le bon moment pour le garder, dit-il tranquillement; qu'il écrive à sa commune qu'il va mourir. » D'autres fois, il s'apitoyait sur le sort de ces malheureux que leurs compatriotes abandonnaient; il les priait de lui donner les noms des personnes riches, chez lesquelles on pourrait trouver tout de suite la contribution réclamée. « Nous irons chercher l'argent, disait-il; nous emmènerons du canon, s'il le faut; écrivez que nous allons envoyer du canon. » Il alla jusqu'à imaginer de leur donner le spectacle d'une exécution militaire, pour leur rendre la prison plus odieuse. Un commerçant, très estimé dans Amiens, s'étant avisé de défendre son magasin contre une troupe d'Allemands qui s'étaient mis à le piller par partie de plaisir, avait blessé un soldat à la main : il fut fusillé, sous.les fenêtres des otages, par de
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jeunes soldats qui arrivaient d'Allemagne et qui tiraient là leur premier coup de fusil. Enfin, au bout de trois semaines, les otages, dont le courage n'avait pas fléchi un instant, virent entrer un gardien qui laissa la porte ouverte et, le bras tendu vers le corridor, prononça ce simple mot : « Fort! » Ils sortirent, et apprirent dans la rue que l'armistice était signé.
L'armistice ne suspendit pourtant pas le cours de ce que les Prussiens appelaient l'administration allemande, et il est probable que nos , prisonniers ne durent leur liberté qu'à une heureuse erreur, car les arrestations d'otages ne furent jamais si nombreuses qu'après le 29 janvier. Les réclamations des préfets devinrent plus pressantes auprès des conseils municipaux, qu'ils harcelaient de lettres, d'ordres et de menaces. C'est dans ces procès-verbaux des conseils qu'est écrite la partie la plus instructive de l'histoire de la dernière guerre; il faut les hre pour se donner une idée de l'insoutenable existence que faisaient aux vaincus des vainqueurs qui sentaient que la proie allait leur échapper avant que leur avarice fût satisfaite et leur haine rassasiée.
Jusqu'à l'armistice, la municipalité de Laon avait pu éluder la plupart des exigences prussiennes. Elle avait reçu le 8 novembre 1870 l'ordre de payer : le 23 novembre, le douzième d'octobre; le 6 décembre, le douzième de novembre; le 6 janvier, le douzième de décembre; chaque douzième était évalué à 40 114 francs. Le conseil municipal prit une délibération concluant au refus de se soumettre à l'injonction allemande; il invoquait force considérants sur la nature de l'impôt, qui est destiné à assurer les services pubhcs et ne
saurait plus avoir de raison d'être quand ils sont interrompus ; sur les limites du droit de la guerre, qui ne va pas jusqu'à recouvrer le montant des contributions publiques au détriment d'une population désarmée, à laquelle toute résistance a été impossible et qui depuis l'occupation a été accablée de réquisitions; sur l'impossibilité matérielle. de trouver une base légitime pour l'évaluation de l'impôt quand toutes les hypothèses ont été cruellement démenties par les faits; enfin sur l'incompatibilité qui existe entre les attributions municipales et la levée de l'impôt. On ne pouvait avoir plus complètement raison, ni plus inutilement : M. Vinchon, maire de la ville, et les trois membres de la commission municipale qui furent délégués auprès du gouvernement de Reims, reçurent de M. de Hohenlohe l'ordre de verser intégralement et sans plus ample discussion les sommes demandées. La commission, réunie le 12 novembre, déclare alors qu'elle se considère comme frappée d'une contribution de guerre de 40 000 francs par mois, à laquelle la ville est incapable de se soustraire, et elle convoque les plus haut imposés pour délibérer avec eux sur les moyens de se procurer de l'argent. Une souscription publique, ouverte quelques jours après, produit près de 88 000 francs.
Cependant, le 23 novembre, le 6 décembre, le 6 janvier passent sans que les termes échus de l'impôt allemand aient été acquittés. Une somme de 15 000 francs avait été seulement versée au mois de décembre, et la ville commençait à espérer qu'elle aurait raison, par la force d'inertie, des prétentions de M. de Landsberg. Le maire n'était pourtant pas homme à gagner les bonnes grâces de l'ennemi par le moindre sacrifice aux dépens de sa dignité. Toutes les demandes yexatoires
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qui lui avaient été communiquées par les autorités allemandes avaient reçu d'énergiques réponses.
Un jour M. Koski, fonctionnaire qui prenait le titre bizarre de « la direction royale du commandant », l'avait invité à désigner les notables qui devraient « accompagner » chaque jour la locomotive du premier train partant de Laon, M. Vinchon avait, par un refus catégorique, fort étonné M. Koski; car ce personnage s'était ingénié à faire passer cette communication désagréable, en y mêlant le grain d'hypocj-isie qui donne à tous les documents prussiens une saveur particulière :
La soussignée direction du commandant, disait-il en terminant, s'efTorce autant que possible d'adoucir les cliargcs de la guerre, et laisse à la disposition de la mairie le choix de désigner les habitants de Laon pour la liste, et a la conviction, en tant que la municipalité exécutera ces arrangements, qu'elle épargnera à la direction du commandant d'employer les forces militaires.
La direction royale du commandant.
Laon, 26 novembre.
La direction royale, Koski.
M. Vinchon mit autant de fermeté dans ses rapports avec M. de Landsberg. Il refusa de lui fournir la liste des personnes sujettes à la conscription et à la mobilisation, et laissa sans réponse six lettres qui lui furent adressées à ce sujet, avec menace d'amende et d'exécution militaire. Invité, en sa qualité de maire de chef-lieu de canton, à faire porter et afficher dans les communes des proclamations allemandes, il renvoya à deux reprises les affiches, méprisant une fois de plus les menaces traditionnelles. Il finit par être arrêté, au moment même où, par une convention qui suivit Tarmistice, les maires des chefs- lieux de département
étaient chargés de l'adminislration des pays envahis : ce qui força M. de Landsberg à le mettre en « Hberté provisoire ». Mais le moment était venu pour M. de Landsberg de prendre sa revanche sur ce magistrat récalcitrant.
Le 7 février 1871, le maire de Laon apprend à la commission municipale que les Allemands, malgré l'armistice, se considèrent comme en pays conquis, qu'ils font des exécutions militaires, qu'ils enlèvent des notables, et que la liste des personnes à arrêter a été dressée pour la ville de Laon, Il résume la situation financière : déduction faite de 15000 francs déjà versés, et d'une somme de 14000 francs représentant l'indemnité promise par les Allemands pour la nourriture de leur garnison pendant le mois de janvier , la ville doit encore, sur les termes échus des contributions de 1870, 90 COO francs. Ce n'est pas tout : les Prussiens ont élevé, sans daigner en dire la raison, la contribution mensuelle pour janvier de 40 000 à 60 000 francs, et ils ont frappé, sans plus de motifs, l'arrondissement d'un impôt extraordinaire de 100000 francs. Effrayé d'un pareil bilan, le Conseil autorise le maire à verser, après s'être défendu aussi bien que possible, un acompte de 25 000 francs. Mais le 12 février le maire reçoit du commandant sommation de payer, avant le lendemain, à 11 heures, les contributions de 1870, sous peine d'une exécution militaire dont voici le programme : occupation par 5(i0 hommes et 12 officiers de tous les magasins de Laon; inventaire des marchandises, pendant la durée duquel les officiers recevront une solde de 6 francs, les hommes de 2 francs par jour; envoi des marchandises en Allemagne. En outre, à partir du 13 février, commencera à courir une amende de 5 p. 100
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par jour sur la totalité des sommes non payées. Le maire, après avoir reçu du préfet l'assurance que les ordres les plus précis de son gouvernement l'obligeront à exécuter la menace, remet entre ses mains tout l'argent disponible.
Aussitôt le préfet réclame 60000 francs pour la contribution de janvier, et 10 000 francs, part de la ville de Laon dans l'imposition de 100 000 francs dont l'arrondissement a été frappé. Ces 70000 francs devront être payés le 16 février, sous peine de pillage et d'une amende de 5 p. 100 pour chaque jour de retard. Or on était au 13 février : dans l'impossibilité où elle se trouve de réunir les fonds nécessaires, la commission vote un emprunt forcé. Le 17 février, elle devait encore le douzième de janvier, quand elle reçoit l'avis que le douzième de février est également exigible. Le 18, M. de Landsberg ajoute que, depuis le 12 février, l'amende de 5 p. 100 par jour court pour le douzième de janvier, et que la contribution de février est « exigible et proiluctive d'amende » depuis trois jours. Devant ce déluge d'assignations, le Conseil prend le parti de s'acquitter des contributions de janvier. Essayant de prendre l'ofïensive, il réclame le prix de 50 sacs de farine, que la ville avait avancés à l'administration prussienne pour l'opération du ravitaillement de Paris, moyennant promesse de payement d'une somme de 2000 fr.; mais M. de Landsberg ne voulait pas cumuler avec ses fonctions de receveur celles de payeur ; il renvoie le maire à la caisse départementale, laquelle se déclare incompétente. En même temps, pour ne pas laisser cette réclamation impunie, il avertit la ville que la faible indemnité qui lui avait été un moment allouée pour la nourriture de la garnison est supprimée depuis huit jours.
Cependant tous les journaux du monde publient l'ordre, émané du roi Guillaume, de suspendre la levée de toute contribution de guerre. Les Laonnois se croient quittes une fois encore : une fois encore ils étaient victimes d'une illusion. Le 28 février, M. de Landsberg, commentant la parole impériale, déclarait qu'à la vérité il renonçait au prélèvement des contributions de guerre, mais qu'il exigeait le payement des impôts, y compris les amendes pour retard; aussi réclamait-il le versement immédiat du douzième de janvier, plus l'amende à partir du 15 février, et du douzième de février, plus l'amende à partir de la même date. M. Vinchon réunit le Conseil. Il expose que la première réclamation « constitue tout au moins une erreur », et qu'elle révèle le désordre avec lequel les fonctionnaires prussiens, « dans l'empressement de leur rapacité », s'acquittent de leurs perceptions : la ville, en effet, a payé les contributions de janvier. Mais en présence des menaces d'exécution militaire, qui se réalisent au moment où il parle dans des communes voisines, le maire met à l'étude les moyens de solder la contribution de février. Ces moyens n'étaient pas encore trouvés, quand M. Vinchon reçoit, le vendredi 3 mars, ordre de payer le lendemain, sous peine d'exécution militaire, une amende de 49 832 fr. 50, pour retard dans le payement des contributions. L'exé cution devait commencer à midi. A 9 heures, le Conseil se réunit, attendant de minute en minute, avec une impatience facile à comprendre, la nouvelle officielle de la conclusion de la paix. Elle arrive enfin, et les conseillers se séparent en se félicitant d'être délivrés de ce cauchemar de l'exécution militaire, que M. de Landsberg depuis un mois faisait peser sur la ville.
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Pour la troisième fois, la ville comptait sans son hôte, car le 6 mars, à 9 heures, le Conseil, convoqué d'urgence, reçoit communication de deux nouvelles lettres : l'une est de M. de Landsberg, qui annonce que les impôts échus jusqu'à la notification du traité restent acquis aux Allemands; elle se termine par un touchant appel « à l'inlérét que le maire porte à ses administrés ». L'autre, plus brève, est du commandant prussien, qui prévient le maire que les soldats chargés de l'exécution sont commandés pour 10 heures et demie. Le conseil n'avait pas le temps de se récrier; il envoya une députation chez le préfet pour lui demander quelque répit et la permission d'expédier à Paris des délégués qui réclameraient la protection du gouvernement. M. de Landsberg consentit : il savait que la province avait été bel et bien livrée aux exactions prussiennes, les négociateurs de l'armistice ayant dépensé toute leur peine pour obtenir que la garde nationale de Paris ne fût pas désarmée. Il ne lui déplaisait pas de laisser courir quelques jours de plus l'intérêt de 5 p. 100 par jour. Du ministère de l'intérieur, les délégués ne rapportèrent que l'opinion du ministre, qui jugeait illégales les exigences prussiennes, et le conseil qu'il donnait de les endurer, sans mot dire. (( Vous avez le droit, leur fut-il dit; mais ils ont la force. » Or le 14 mars le maire annonce que des faits nouveaux se sont produits. La poste prussienne, qui avait renoncé, le 3 mars, à la surtaxe de 20 centimes qu'elle percevait sur les lettres affranchies par la poste française, l'a rétablie six jours après, si bien qu'un inspecteur français des finances a fait fermer le bureau et que le commerce se trouve dans ic plus grand embarras. Les réquisitions et les violences continuent;
les réclamations d'argent deviennent par trop étranges. Quand l'armée allemande s'était enfermée à la citadelle, au moment où elle craignait l'approche de l'armée du Nord, elle avait exigé que la municipalité y envoyât des vivres; au moment où elle en sortit, tous ces vivres n'avaient pas été consommés; M. de Landsberg venait de s'en souvenir : estimant à 4000 francs la valeur de ce que la garnison avait abandonné, il réclamait ces 4000 francs. Il parlait de lever les contributions de mars. Il exigeait le payement des amendes, qui s'élevaient maintenant à 58 288 fr. 58 c, et prévenait que cette amende elle-même serait, à partir du lendemain, productive des 5 p. 100 d'intérêt par jour. Cette fois, la mesure était comble; les conseillers, qui n'en pouvaient croire leurs oreilles, prièrent leur président d'aller demander au préfet ce qu'il entendait faire de la malheureuse ville qu'il torturait à plaisir. Au moment où le maire sortait, il reçut avis de la signature de la convention Pouyer-Quertier. M. de Landsberg connaissait la nouvelle depuis la veille, mais il ne s'était pas pressé de déclarer qu'à l'avenir l'autorité allemande renoncerait à toute perception.
Si nous avons choisi de préférence l'histoire du conseil municipal de Laon, c'est que nous avons pu lire nous-même et copier les documents officiels; mais les mêmes exigences se retrouveraient avec les mêmes menaces, les mêmes violences dans les autres villes du département, surtout à Saint-Quentin, que l'ennemi s'est fait un plaisir de vexer, en haine de sa population, qui n'a jamais laissé entrer ou sortir ses troupes sans les saluer de quelques coups de fusil. Dans les villages, la résistance était plus malaisée que dans les villes; l'exécution suivait de plus près la menace, l'ennemi
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jugeant que l'hypocrisie était moins nécessaire. Une commune des environs de Laon, qui s'est libérée de ses contributions, se les voit réclamer une seconde fois, quelques jours après, par un officier qui ne veut entendre aucune explication, ni même lire les reçus qu'on lui présente, attendu qu'il est soldat et ne connaît que ses ordres. Dans une autre, l'intérêt de 5 p. 100 par jour court si vite qu'il rattrape le capital : le retard dans le payement d'une somme de 2000 francs produit une amende de 1700 francs. '
Les maires perdent la tête quand ils reçoivent l'avis que l'exécution militaire va commencer. S'ils veulent savoir la définition de ces mots terribles, on leur répond comme fit un jour à la commission municipale de Saint-Quentin M. Binder, capitaine au 70« de ligne, commandant de la place :
Messieurs,
Selon les ordres du chancelier fédéral allemand, les mesures de l'exécution sont le logement d'une garnison augmentée auprès des habitants, l'enlèvement des otages (les notables de la ville), et comme mesure extrême, en dernier lieu, la mise à feu et le bombardement.
Agréez, messieurs, l'assurance de ma considération parfaite.
Se figure-t-on TefTet d'une pareille missive sur un conseil municipal de village? Il n'est que trop vrai que des maires, après avoir inutilement essayé de réunir l'argent nécessaire, ont dénoncé à l'autorité prussienne leurs administrés récalcitrants. Aussitôt l'argent trouvé, les magistrats municipaux accouraient à la préfecture, « Un des anciens bureaux, transformé en caisse, dit M. Ed. Fleury dans ses Éphémérides, présente un spectacle à la fois attristant et original. Il est plein à
comble de maires, d'adjoints, de délégués, qui s'entassent et s'empilent autour d'une table où l'on paye, et d'une autre où les comptes sont dressés. Devant le receveur, qui ne suffit pas à sa besogne, l'or coule à flots, les sacs d'écus s'amoncellent... Le métal et les papiers précieux sortent de toutes les poches, le caissier ne sait où les placer : on les lui compte tristement et sans parier. Autour du comptable, qui aligne les comptes et dresse les états, éclatent au contraire les exclamations de saisissement. A ces comptes, on ne comprend rien, sinon qu'on doit des amendes fabuleuses, qu'on a cru s'acquitter intégralement et qu'on reste débiteur de sommes inimaginables. » Le temps n'est plus où les hauts administrateurs de Reims promettaient d'accueillir toute plainte légitime; M. Pochhammer avertit une fois pour toutes les maires qu'il est « impossible d'accorder aucune réduction, et qu'il faut s'abstenir d'envoyer des réclamations, qui resteront sans réponse ». C'est que la curée touche à sa fin. Ce bel or de France, dont le soldat serre précieusement quelques pièces dans son mouchoir, le caissier impérial le palpe avec volupté, pièce à pièce [pecuniam probant velerem et diu notam, dit Tacite en parlant des Germains, amant serratos bigalosque), et toujours il tend la main au guichet, où se succèdent les victimes. Une seule pensée trouble sa joie : est-ce qu'il ne restera pas encore beaucoup d'or dans ce pays maudit, quand le guichet sera fermé?
Ruiner la France était le rêve des Allemands. A l'heure du déménagement, ils emporteront ce qu'ils pourront emporter. En attendant, ils détruisent tout pour le plaisir de détruire et de penser qu'il en coûtera cher aux vaincus de réparer ces dégâts. A Laon,
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ils s'acharnent aux ruines de la citadelle; ils enlèvent le plomb des couvertures, les charpentes, les portes, les escaliers, vendent une partie de ce butin à des brocanteurs allemands ou français, brûlent le reste ou le jettent par-dessus les murailles; ce jeu coûte la vie à deux personnes qui passent par là. Des fourneaux de mine sont préparés pour faire sauter les murs, et le conseil municipal proteste contre de pareils préparatifs, poursuivis en pleine paix. A La Fère, les vainqueurs prennent dans les établissements militaires le bois et le fer qui sont en magasin ; ils arrachent et brisent tout ce qui est scellé dans la construction; ila vendent à la criée les outils et les meubles. L'Hôtel- Dieu est menacé d'un sort pareil, car les Prussiens font demander un inventaire du mobilier qui garnit les salles; l'administration n'épargne à la ville cette dévastation nouvelle qu'en prouvant que l'hospice, fondé par des donations privées, n'appartient point à l'État. A La Fère aussi, les fortifications, les piles de barrages ont été minées, et l'on a cru longtemps que l'ennemi les ferait sauter.
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Pendant de trop longs mois, nous avons étudié à notre aise le soldat et rofficier allemand. Nos maisons appartenaient à ces deux personnages. Le soldat, levé dès l'aurore, buvait son café, fumait sa pipe, lavait, brossait, frottait armes et habits, si consciencieusement, que son intelligence en était tout absorbée. L'officier partait pour la promenade, revenait, sifflait ou fredonnait dans les corridors, faisait sonner ses éperons et son sabre, appelait son ordonnance, et quand il vous rencontrait, saluait en portant la paume de la main au côté droit du casque ou de la casquette, pendant que la partie supérieure de sa personne, inclinée d'un mouvement sec, figurait avec l'autre un angle de 175 degrés.
Nous prêtons au soldat allemand maintes qualités qu'il n'a pas, trompés, comme nous le sommes, par la présence dans les rangs de cette armée de jeunes gens instruits et de bonne famille qui s'y trouvent en minorité. Nous nous figurons, par exemple, qu'il est instruit comme un maître d'école, connaît plusieurs langues et parle le français comme sa langue natale; mais si l'Allemand des provinces rhénanes sait quelques mots de français, si les ouvriers qui vivaient chez nous avant la guerre le parlent couramment, la plupart des
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soldats ignorent notre langue, et ils ne se tirent de la lecture d'un texteallemand qu'en épelant avec les lèvres et en s'aidant du doigt. S'ils écrivent, leur orthographe fantaisiste n'envie rien à celle du troupier français.
Ces hommes ne sauraient être tourmentés par les besoins intellectuels : les autres tiennent trop de place dans leur existence. Nos paysans, gens d'appétit modéré, ouvraient de grands yeux en regardant manger ces voraces. Un manuel franco-allemand répandu par les Prussiens dans tous le pays envahi nous apprend que l'Allemand mange peu ou point de pain, qu'il se repaît de viande, de légumes, de pommes de terre surtout, et qu'il est friand de chocolat : ce chapitre de la nourriture est de beaucoup le plus considérable du volume. En dehors du service, le soldat, en effet, ne songe guère qu'à manger. Dans les villes où il tient garnison, son ordinaire est réglé; mais dans les marches, quand, après l'étape faite, il s'abat sur quelque grasse ferme où les poules courent sur le fumier, où le porc grogne dans sa cabane, quels festins se servent ces Gargantuas!
Un jour, une escouade se présente dans une ferme des environs de La Fère. Aussitôt ceux qui sont chargés de la cuisine s'emparent des chaudrons, marmites et casseroles; d'autres vont, avec des pelles, des pioches, des bêches, fouiller et dévaster le jardin; ils rapportent des brassées de pommes de terre, qu'ils mettent cuire sans les éplucher. Puis ils tuent des poules, hachent du mouton et du porc, mêlent le tout dans les marmites, au-dessous desquelles flambe un feu énorme. La cuisine faite, on nettoie l'auge des chevaux avec de la paille et un balai; les cuisiniers y entassent les viandes d'un côlé, les légumes de l'autre,
et versent le succulent bouillon plein l'auge. Les honimes, couchés sur la paille, sentent au flair que l'heure approche; ils se lèvent, rangent leurs pipes, et chacun prenant son pain noir, pain de sarrasin, mal cuit ou brûlé, puant et vieux, se met en devoir de le casser en petits morceaux dans le bouillon, jusqu'à ce qu'il soit saturé. On répand sur ce mortier du sel, et l'un des cuisiniers, s'armant d'une dent de herse trouvée dans le fumier, opère le mélange, allant, venant et retournant la bouillie, tellement épaisse que la dent y tient debout. Alors le brigadier d'ordinaire dégage les viandes, les découpe, les distribue, et au commandement les hommes s'avancent vers l'auge, la cuiller d'une main, la viande de l'autre. Tout cela dévore en même temps, au plus vite et au mieux. Les yeux fermés, entendant ce rauque langage, on se serait cru dans une cage aux bêtes, à l'heure du repas.
La saleté des soldats rebutait les habitants d'un pays où la propreté est minutieuse, car tous les samedis on y nettoie la maison de fond en comble; le torchon fait les vitres limpides comme le cristal et les cuivres luisants comme l'or. Sous sa tunique bien brossée et dont les boutons brillent, l'Allemand garde sa chemise noire, grasse de sueur et de poussière, nauséabonde : aussi son odeur survit-elle longtemps à son départ. Il ne se sert guère de son mouchoir que pour. y mettre son café ou porter ses paquets de cartouches. Ce n'est pas tout. Pour être historien fidèle, il faudrait écrire tout un chapitre sur l'ordure, qui a joué un grand rôle dans l'invasion : elle a fourni matière aux plaisanteries dont se sont le plus égayés nos vainqueurs.
Qu'il y eût dans cette foule d'hommes quantité de très brases gens, cela n'est pas douteux. J'en ai vu qui
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cherchaient à se faire pardonner leur présence et leurs victoires. « Ah ! la guerre, disaient-ils à l'arrivée, en déposant leur sac! Gross malheur, la guerre! » Ils essayaient de se rendre utiles dans la maison, caressaient les enfants, les prenaient par la main et les promenaient. Les pères de famille s'attendrissaient en pensant aux têtes blondes qu'ils avaient laissées là-bas! Un jour, un landwehrien entra dans la cuisine d'une ferme où je me trouvais. Il demanda du pain. Gomme il venait de diner copieusement, la domestique fit semblant de ne pas entendre. Il insista doucement et d'un air de supplication. Gomme il montrait la porte, mon regard suivait son geste. Une mendiante se trouvait là, entourée de trois enfants. Je pris un pain tout entier et le lui donnai; il courut le portera la malheureuse et revint vers moi. J'avais deviné ce qu'il allait me dire ; «Ma femme aussi avec mes enfants mendie là-bas une bouchée de pain! » Il souriait avec une larme dans les yeux et il me tendit une main que je ne repoussai pas.
Comme tous les soldats du monde, le soldat allemand, ouvrier ou paysan, aimerait mieux rester chez lui que de perdre son temps et de risquer sa vie pour la plus grande gloire de quelques Altesses. Il n'aime point la France, et il avoue que depuis son enfance on lui apprend à la détester. Il n'est point insensible à la gloire de faire partie d'un grand pays ; mais il sent fort bien ce que coûte cette gloire, et le nom de M. de Bismarck prononcé devant lui provoque des malédictions.
Un soir, un soldat saxon fumait au coin du feu chez un de nos amis. La conversation, qui se faisait dans une sorte de langue internationale que les vainqueurs et les vaincus se sont mutuellement apprise, languis-
sait, L'Allemand avait le mal du pays et ne parlait guère. Tout à coup, secouant dans la flamme la poussière de sa pipe : « A bas Bismarck, s'écrie-t-il avec fureur! A bas Napoléon! A bas Wilhelm! » L'hôte le regardait étonné. « Vive la France! » reprend le Saxon, qui se met à parler avec volubilité; mais, s'apercevant qu'il n'est pas compris, il écrit sur la cendre la date : 1866.
Chez le soldat prussien lui-même, on ne trouve pas d'enthousiasme pour la guerre. Vervins a logé plusieurs semaines un bataillon de landwehr poméranienne. Les hommes se vantaient d'être, au témoignage de leur roi, les plus beaux et les meilleurs soldats de la Prusse. Ils ne reculent jamais sur le champ de bataille, disent-ils, mais se font hacher sur place. Pourtant, lorsque dans leurs villages, où l'on ne disserte guère sur la grande Allemagne ni sur les destinées de l'Europe, arriva l'ordre de se trouver à Anclam, parce que la guerre avait éclaté, ils furent étourdis de ce coup de tonnerre et désolés de quitter leur vie tranquille, leurs pommes de terre, qu'ils disent meilleures que les nôtres, leur eau-de-vie de grain, qu'ils préfèrent au cognac de nos cabarets. Ils nous reprochaient d'avoir troublé leur tranquillité , mais aussi maudissaient Bismarck et Guillaume lui-même. « Plusla Prusse devient grande, nous disait l'un d'eux, plus nous avons de contributions à payer. » Chez les jeunes gens dont nous parlions tout à l'heure, chez les volontaires d'un an, on retrouve l'enthousiasme érudit de 1813, l'amour de la Germanie, le mépris des races latines. Mais le commun des soldats n'entend rien à ces belles choses et ressemble à notre Poméranien, qui ne se soucie pas de payer de ses deniers la gloire de la patrie.
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Quelque bons soldats que soient ces hommes, et si bien dressés qu'ils soient à leur métier, il ne paraît pas que le métier leur plaise; ils n'aiment point, comme on dit, l'odeur de la poudre, et l'insouciance du danger n'est pas dans leur nature. Ils ont besoin de se sentir bien gardés, protégés par la vigilance de leurs chefs, soutenus par le succès, par la confiance en leur nombre, en la supériorité de leurs canons. Malgré cette série de succès inouïs, ils ne se sont pas laissés enivrer par la victoire, et jamais armçe victorieuse n'a désiré la paix aussi ardemment que celle-là.
Ils la croyaient certaine après Sedan, et quand on se risquait à leur dire, pendant l'armistice, que les prétentions de M. de Bismarck amèneraient certainement la reprise de la guerre, les plus paisibles ne parlaient de rien moins que de tout incendier et de tout tuer, même les enfants à la mamelle. Il est certain que des officiers, effrayés de l'abattement où tombaient leurs hommes à la pensée d'une lutte nouvelle, leur avaient promis qu'on ne reculerait devant aucun moyen pour l'abréger.
Il faut donc rabattre beaucoup de ces panégyriques du soldat allemand qui ont été accueillis par nos imaginations trop crédules. Ce n'est point ce lourdaud qui est notre vainqueur, mais son seigneur et maître, l'officier, si différent de lui, si supérieur à lui, qu'on le dirait d'une autre nation, d'une autre race.
L'officier allemand a la prétention d'être le plus poli, le mieux élevé, le plus gentilhomme des officiers du monde ; un mot revient sans cesse sur ses lèvres : « Nous sommes civilisés. » Il faut bien convenir que les apparences plaident en sa faveur. Dès qu'il arrive dans la maison sur la porte de laquelle le fourrier a
écrit son nom à la craie, il s'habille, puis, ganté de frais et pommadé , il descend au salon et demande à présenter ses respects à Madame. Il a des attentions pour tout le monde; il joue avec les enfants; il est plein de déférence pour les vieillards. Après le dîner, il se croit obligé de rester avec ses hôtes le temps convenable, avant de demander la permission de se retirer.
Dans notre malheureux pays, où la finesse et la justesse de vue sont des qualités de nature, on ne s'est guère laissé prendre à ces belles manières. « Ces genslà, disait-on, sont trop polis pour être honnêtes. »
Ils sont trop polis, en effet, et c'est une singulière prétention qu'ils ont d'être traités en hôtes ordinaires, presque en amis. Ils ne permettent pas qu'on s'en tienne aux limites du strict nécessaire dans cette hospitalité qu'on leur donne en vertu de leur billet de logement. Ils sont fâchés qu'on ne veuille pas sortir avec eux, et que dans la rue on n'ait plus l'air de les connaître; ils feraient si volontiers une promenade en famille! Le mot est d'un de ces messieurs, qui aurait aimé le soir à entendre de la musique et danser. Quand nous avons été débarrassés du soin de les nourrir, beaucoup ont demandé à vivre, comme par le passé, à la table de la maison : ils ont été étonnés d'être éconduits. Ils assurent qu'ils se souviendront de nous, espérant à leur tour que nous leur garderons un souvenir. Il n'en manque pas qui ont laissé leurs photographies en partant ; nous en avons vu par centaines : le casque à pointe alterne avec le casque à boule; le grand officier à taille fine, au visage ovale, aux yeux bleus, aux moustaches blondes et dont la main délicate est couverte de bijoux, fait pendant au petit officier, gros, trapu, à tête carrée, à mine renfrognée, et dont le nez épais
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porte d'épaisses lunettes. On ferait, à regarder ces documents d'un nouveau genre, l'histoire des passages de troupes de l'invasion.
Toute cette affectation de politesse dissimulait fort mal la dure et sèche nature du vainqueur. Dans la maison qui a l'honneur de loger un officier, il faut que tout le monde obéisse au moment même, et sans réplique. Si le déjeuner, commandé pour 11 heures, se fait attendre cinq minutes, un furieux coup de sonnette appelle l'ordonnance, qui va faire tapage à la cuisine. La vraie politesse eût consisté, dans les maisons où l'on était convenablement reçu, à se conduire modestement, comme un hôte; mais le désir de montrer qu'on était le maître l'emportait. Celui-ci critique le menu du dîner, réclame le plat sucré qui manque ; celui-là veut du feu dans toutes les chambres qui composent son appartement, et à côté de sa lampe , une bougie, pour allumer plus commodément son cigare. Un autre invite ses amis à visiter son logement; il fait demander quelques bouteilles d'un vin qu'il a bu la veille et qu'il trouve à son goût : on les lui envoie. Il lui faut encore des pâtisseries, qu'on fournit, et des citrons, qu'on ne trouve pas ; mais l'ordonnance en va chercher et réclame 65 centimes au maître de la maison. Si celui-ci discute et se récrie, il s'expose à des tracasseries de toutes sortes : l'officier quittera le logement et y enverra une dizaine de garnisaires , des cordonniers par exemple, qui établiront leur atelier dans le salon, où passeront toutes les vieilles savates du régiment. Le plus prudent est de souffrir et de laisser faire.
Un de nos amis, qui voulut se gendarmer, reconnut vite l'impossibilité de la résistance. Un jour, il avait
étéprévenu que trois officiers, un colonel, un capitaine, un lieutenant, devaient loger chez lui. Ils arrivent : ce sont trois beaux hommes, le colonel surtout; le capitaine est moins grand que le colonel, le lieutenant est plus petit que le capitaine ; c'était à croire que dans ce régiment les grades se mesuraient à la taille. L'hôte va au-devant d'eux, moins par déférence que pour plaider la cause de ses chevaux, qui, les jours de passage, étaient chassés de l'écurie et passaient la nuit à la belle étoile. Il ne gagne rien; ses chevaux sont mis dehors; mais le colonel s'en excuse. Il daigne même s'approcher d'une des bêtes expulsées, dont il loue les formes gracieuses. « Joli cheval de selle, dit-il. Il n'a jamais été attelé? — Non, monsieur, » répond avec empressement le maître de la maison, sensible à cette politesse, qui va toujours au cœur d'un amateur de chevaux. La conversation en reste là. Le dîner était servi : on se met à table.
Vers le milieu du repas, un dialogue en allemand s'engage entre le colonel et le capitaine. Celui-ci se lève, sort, et au bout d'un instant revient prendre sa place. La conversation était fort animée; le colonel était d'une humeur charmante. Au dessert, il demande du Champagne, mais les dernières bouteilles avaient été bues avec des officiers français. Le domestique, envoyé dans le village, rapporte une bouteille trouvée à grand'peine, mais il annonce que le général, logé dans une maison voisine, en fait partout chercher une. « Dois-je envoyer celle-ci à monsieur le général? » demande le maître de la maison, qui, la main au bouchon, s'arrête et veut savoir jusqu'où ira chez son hôte le respect hiérarchique. « Il vaut mieux, répond gracieusement le colonel, que nous la buvions ensemble. » Le dîner
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fini, le colonel monte à sa chambre et ne reparaît plus. Les deux officiers allument des cigares. Debout, le dos à la cheminée, le capitaine dit tout à coup d'un air indifférent : « Monsieur, nous avons été, à notre grand regret, obligés de requérir votre cheval. — Mon cheval! C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? — Nous ne faisons jamais de plaisanterie. — Vous avez requis mon cheval; eh bien! vous ne l'aurez pas vivant! — Nous l'avons déjà : il n'est plus dans votre cour ! » Le propriétaire volé sort en claquant .les portes. Il apprend de son domestique que, pendant le dîner, le capitaine est venu dire : « Votre maître m'a vendu son cheval; allez le seller et le brider », et qu'un cavaher en effet a emmené la bête. Il rentre au salon. « Je croyais, dit-il, avoir affaire à des gentilshommes; je vois que je me suis trompé. » A ce mot, les cigares volent en l'air. « Parce que nous vous avons admis à notre table, crie le capitaine, vous faites l'insolent! Un mot de plus, et mes hommes vous enchaînent dans votre cave ! » Il fallut se taire : la menace allait s'exécuter si notre ami avait plus longtemps oublié que, pour ne point altérer l'exquise courtoisie de nos vainqueurs, il faut leur servir le meilleur de sa cuisine et de sa cave, leur donner ce qu'on a et ce qu'on n'a pas, obéir à tous les caprices, et se tenir encore pour honoré d'être « admis à la table » de ces messieurs.
Mille petits faits montreraient encore, si nous le voulions, que toute cette politesse, qui semblait apprise dans un livre, n'effaçait point chez nos hôtes l'empreinte de la grossièreté native; mais il faut savoir rendre justice à ses ennemis : les nôtres ont donné un exemple unique dans l'histoire des guerres en respectant et en faisant respecter partout les honnêtes femmes.
iJ2 ESSAIS SUR L'ALLEMAGNE IMPÉRIALE
Un sous-officier, à qui nous témoignions l'admiration que nous inspirait cette conduite, nous conta le plus sérieusement du monde que Farmée allemande avait reçu de ses chefs, entre autres conseils bons à suivre en campagne, celui de respecter religieusement les dames, pour ne pas exciter à la résistance le Français, être amolli, dégénéré., et qui laisserait consommer la ruine de son pays, pourvu qu'on ne touchât point à sa femme. Il n'y a que dans une tête allemande qu'ait pu pousser l'idée de faire entrer la chasteté dans la stratégie. Nous doutons que le conseil ait été donné avec ces considérants grotesques, mais il est certain qu'il a été suivi. On a bien vu de galants chevaliers en quête de bonnes fortunes. « Nous sommes trois à table, disait un jour un grand et bel officier blond du Mecklembourg; en voici deux qui ont leurs alliances dans leur poche; moi, je garde la mienne, qui me protège contre la défiance des maris. » Et le trio de rire. Quelques heures après leur départ, on s'apercevait qu'il avait disparu d'un album trois photographies de femmes. C'est une façon presque honnête de se procurer des bonnes fortunes à bon marché.
La réputation de vertu qu'ont gagnée à cette conduite fort méritoire les officiers allemands est un peu exagérée. Dans les villes où ils font séjour, on s'aperçoit que, s'ils gardent toute la journée une tenue sévère, ils se dédommagent le soir, quand le soldat et le bourgeois dorment dans les maisons closes. J'ai vu à Laon, la nuit, passer dans des chars à bancs à quatre chevaux des officiers retournant à leurs quartiers des villages : ils chantaient à tue-tête, demi-couchés les uns sur les autres. J'en ai vu d'autres se heurtant de droite et de gauche aux maisons dans les rues trop étroites, traçant
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des lignes brisées entremêlées de pirouettes où le sabre, le grand sabre qui traine, servait fort à propos de point d'appui. Derrière les persiennes fermées des salons d'hôtel, d'autres achevaient la soirée, buvant, criant, jouant l'or à poignée. L'officier du Nord, plus que tout autre, est grand viveur, le landwehrien surtout : il n'y a pas de soldat au monde plus vicieux que ce père de famille. Il a enrichi certaines maisons dont les lanternes à verres de couleur éclairent l'obscurité des rues détournées.
Mais Allemands du Nord ou du Midi, landwehriens ou autres, se retrouveront debout, à l'heure dite, après l'orgie de la veille. Pas un ne manquera aux devoirs du métier. Si Ton est parfois tenté de sourire de leurs ridicules, l'extrême application qu'ils mettent à remplir leur office ramène à d'autres pensées. Ils ne sont pas tous des travailleurs, et nous ne nous laissions point prendre aux vanteries de tel ou tel qui, après avoir pendant l'après-midi battu la campagne ou caracolé dans les rues de la ville, ne souffrait point qu'on dit : « Vous voici de retour de votre promenade », et répliquait vivement : « Nous ne nous promenons jamais, nous travaillons toujours. » L'admiration qu'ils professent pour la science et les savants, l'intolérable mépris avec lequel ils parlent de l'ignorance de nos officiers, feraient croire qu'ils portent tous dans la tête une encyclopédie des connaissances humaines; mais nous en avons rencontré qui, après avoir mis sur le tapis certaines questions philosophiques ou autres, qu'ils croyaient aussi inconnues de leurs auditeurs que le haut allemand, changeaient de propos quand on leur tenait tète, comme eût fait le médecin malgré lui si quelque maître es arts avait répondu affirmati-
vemcnt à la célèbre question : Savez-vous le latin? Il est pourtant vrai que beaucoup de ces hommes semblent des étudiants dans la première ardeur de l'étude. La curiositéintellectuelle de certains d'entre eux s'étend à tous les sujets qui occupent l'esprit humain.
Par la confiance que donnent au soldat la supériorité de son éducation et son exactitude à remplir ses devoirs, par le respect qu'inspire sa naissance, l'officier maintient dans l'armée allemande celte discipline si justement louée. Entre ces deux hommes, l'affection est médiocre : l'officier voit le soldat si au-dessous de lui! Comment aimer ce pauvre hère qu'il rudoie, bouscule, soufflette à la moindre faute? Certes il a soin de lui; il veille à ce qu'il dorme bien, mange bien; il le visite dans ses logements, accueille toutes ses plaintes, et entre en furieuse colère contre le bourgeois chiche de nourriture; mais il a le même soin de ses chevaux : il les veut voir aussi bien logés, aussi bien nourris. Il ne comprenait pas l'habitude que nous avions de parler au soldat plus volontiers qu'à lui : ce goût lui paraissait très vulgaire. Peut-être craignait-il nos questions indiscrètes, nos railleries sur cette discij)line, si rigoureuse qu'elle ressemble à une servitude. Peut-être eu effet le long séjour en France des soldats allemands modifiera-t-il leurs idées sur plus d'un point. Plusieurs m'ont avoué qu'ils s'étaient fait une très fausse idée de notre pays. Un sous-officier me dit un jour : « Vos journaux sont des menteurs et des ignorants qui vous ont trompés sur le compte de l'Allemagne; mais les nôtres nous ont trompés tout autant sur votre compte, » et il parlait avec admiration de notre richesse, produit de notre travail aussi bien que de notre sel
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L'esprit démocratique, qui a si bien pénétré nos mœurs que toute morgue en a disparu, et que la fierté passe pour un ridicule, étonnait les soldats. Nous voyant égaux les uns aux autres, affranchis de toute superstition féodale, nullement éblouis des airs de leurs officiers, les plus intelligents rougissaient de nous donner en spectacle leur humilité. Nous en avons vu qui, tout en faisant avec componction le salut réglementaire à quelque officier qui passait, souriaient d'un air d'intelligence en nous regardant, comme pour montrer qu'ils savaient la valeur de ces grimaces. Les corrections qu'ils reçoivent en public pour les fautes commises à l'exercice leur étaient devenues si insupportables, à cause des railleries dont ils étaient l'objet à leur retour au logis, qu'en plusieurs endroits il fallut choisir quelque lieu écarté pour champ de manœuvres. Ce travail occulte qui se fai.'^ait dans l'esprit des soldats n'a point échappé aux officiers : ils ne craignent pourtant pas que cette corruption momentanée survive au départ de France. Ils ont raison. Des sous-officiers et des soldats annoncent, à la vérité, que l'Allemagne va entrer dans une nouvelle ère politique et qu'avant dix ans elle sera républicaine, mais ils nous laissent fort incrédules. Maint officier, très noble, mais sceptique sur tous chapitres, déclarant que rehgion et noblesse sont des antiquités bonnes pour en imposer au peuple, pouvait faire penser à notre noblesse du xvni"^ siècle, qui, tout près de sa ruine, riait de ses privilèges. Mais l'état social de l'Allemagne actuelle ne peut se comparer à l'état social de la France de l'ancien régime; l'humeur des deux peuples ne se ressemble pas, et il s'écoulera sans doute de longues années avant que les espérances de quelques-uns de-
viennent des réalités. Du moins, ces jeunes officiers qui, à peine arrivés à l'âge d'iiomme, marquent déjà sur leurs états de service les campagnes d'Autriche et de France, comptent sur la docilité du grand troupeau germanique.
Quant à eux, ils sont dévoués corps et âme à la politique prussienne. Ceux qui regrettent l'ancienne Allemagne sont rares : ceux qui rêvent une Allemagne nouvelle, les libéraux, les républicains, sont plus rares encore. Il s'agit bien défaire de la politique 1 Au glorieux festin que leur servent M. de Bismarck et M. de Moltke, les derniers venus, les vaincus de 1866, sont les plus avides : ils viennent de s'asseoir à table et d'entrer en appétit. Ils parlent bien de l'ancienne alliance avec la France; ils font des réserves, pour le cas où l'indépendance de leur pays serait menacée; mais ils se contentent de si peu de chose en fait d'indépendance! La distinction entre les deux titres d'empereur d'Allemagne et de roi de Prusse leur paraît une garantie suffisante de l'autonomie des petits États. C'est un protectorat que la Prusse exerce sur nous, disent-ils, et elle est digne qu'on le lui confie. Sous l'hégémonie prussienne, ils se sentent grandis, et l'orgueil satisfait parle si haut, que les autres sentiments se taisent. Ils rient de leurs petits princes qui errent sans commandement à la suite des armées; ils les appellent « ces flâneurs de batailles ». Mais quel respect quand ils viennent à parler du grand ministre Bismarck, du grand général Moltke, de la grande Académie de guerre de Berlin! Évidemment, ils se sont fait une patrie dans leur patrie allemande, l'armée. Avant d'être Saxon ou Bavarois, ils appartiennent à la caste militaire, que l'Allemagne va fêter au retour.
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La belle vie qu'on va mener, dans les régiments de cavalerie surtout, où rofficier, s'il est moins instruit que dans l'artillerie, est de meilleur lieu, où les noms sonnent la plus pure noblese, où l'on ne peut se marier sans l'autorisation du colonel et l'agrément des camarades, qui, tous ensemble, veillent au maintien du décorum aristocratique! L'officier de la garde va reprendre pour les grandes parades et les fêtes de la cour le bel habit de gala, chargé d'or et de broderies, qui coûte 10000 francs et que ternit lé moindre brouillard! Puis il embellira sa maison, qui paraîtra un peu triste en sortant de ce riche pays de France ; il aura des salons comme les nôtres, avec des bronzes sur les cheminées. Mais il ne faut pas s'endormir sur ses lauriers. Au prochain signal de la guerre, voici de nouveau toute l'Allemagne en selle ! La guerre, disent-ils, est nécessaire à la santé de l'humanité ; il en faut une tous les cinq ans. « Mais encore, répliquions-nous, tout stupéfaits de cette théorie, encore faut-il trouver des gens avec qui se battre. Ce n'est pas demain que nous nous rencontrerons de nouveau sur les champs de bataille. — Oh non ! Mais d'ici là nous aurons vaincu la Russie! » Sur ce point les officiers ne tarissent pas et ils sont unanimes. Tous parlent comme d'un événement assuré de cette grande lutte contre la Russie. Ils allèguent l'hostilité connue du tzaréwitch contre l'Allemagne, la nécessité de se donner à l'est une frontière sérieuse, et de délivrer les frères allemands qui gémissent sous le joug étranger. Ils ressentent comme une injure l'interdiction de la langue allemande dans les provinces baltiques. Ils sont déjà, assurent-ils, tout prêts; ils apprennent le russe par ordre, et l'Académie de guerre étudie la campagne de
Russie, comme elle a étudié la campagne de France! Dans ces projets d'avenir, l'Europe n'est comptée pour rien. Que pourrait l'Autriche? Sa dislocation est très prochaine; la partie allemande fera retour à l'Allemagne, sans qu'il soit besoin de tirer l'épée : M. de Bismarck suffira seul à cette tâche. Quant à l'Angleterre, il n'est pas un hobereau de Saxe ou de Bavière qui ne parle avec le plus profond mépris de ce pays de marchands, ce L'Angleterre n'a plus de raison d'être, disent-ils; nous la considérons comme morte! » Ces choses-là sont débitées d'un ton aussi tranquille, aussi assuré que s'il s'agissait des choses les plus simples du monde et les moins discutables. Ces gens ont le vent en poupe; ils ont toute confiance en la main qui tient le gouvernail : Bismarck est jeune encore; Moltke est un vert vieillard, et le chef des éclaireurs secrets, Blumenthal, vaut Moltke, dont il attend la succession... N'ont-ils pas le droit de se livrer au long espoir et aux vastes pensées?
Cette confiance absolue dans la force de l'Allemagne, ce mépris de l'Europe, ces rêves ambitieux ne se trouvent point seulement dans la cervelle de quelques Fracasses enivrés des fumées de la victoire. L'Allemagne entière, au moins les politiques et les militaires, c'est-à-dire la classe dirigeante, ne pense point d'autre façon. Nous en avons pour garant un écrivain dont les indiscrétions sont plus graves que celles de nos hôtes, puisqu'il les publie dans le Moniteur de Reims, dont il est directeur. Je veux parler du chevalier D. -A. -E. Wolheim de Fonséca, qui s'intitule docteur es lettres, ancien agrégé à l'université royale de Berlin, etc., etc.
C'est un heureux journaliste que le chevalier Wolheim. Il n'a pas eu besoin de se mettre en quête d'un imprimeur : le prince Charles de Hohenlohe a décidé M. Lagarde, imprimeur à Fveims, à lui prêter ses presses, en le menaçant de faire occuper militairement les ateliers. Il ne s'est point préoccupé de trouver des abonnés : Frédéric-François de Mecklembourg a condamné « toutes les autorités, notamment les administrations des communes :», à l'abonnement forcé au Moniteur officiel. Il n'est pas embarrassé pour les recouvrements : les préfets et sous-prétels se chargent
de ce soin, témoin M. de Zedlitz, qui menaça un jour la municipalité de Saint-Quentin d'une exécution militaire si elle ne payait point le lendemain à M. de Fonséca une cinquantaine de francs qu'elle lui devait. Enfin il n'a pas cherché de rédacteur : un agrégé allemand suffit à remplir de sa prose toutes les colonnes d'un journal.
Pour être lu, M. de Fonséca compte sur son mérite personnel, et, de bonne foi, il finit par s'imaginer qu'il est fort goûté de ses lecteurs. Il constate que le nombre des abonnés augmente tous les jours; il annonce, deux semaines après ses débuts, que les numéros 1 et 2 du journal sont complètement épuisés, et qu'il va en être fait un nouveau tirage « à la demande générale ». Il croit avoir trouvé le moyen de prendre son public. Il sait la façon dont il convient de parler à cet être frivole qu'on appelle le Français. Il connaît tous les mystères de la langue parisienne : il parlera cette langue. Il sait combien il importe chez nous d'avoir de l'esprit : il en aura. — Dès le second numéro du Moniteur il nous donne un exemple de son savoir-faire, quand il regrette, à propos des fausses nouvelles qui trouvaient créance parmi nous, qu'en France « les blagues n'aient pas été reléguées dans le coin ». Nul doute qu'on n'ait lu ces jolies choses, et qu'on n'ait beaucoup ri des drôleries du chevalier chez Charles de Hohenlohe et chez Charles de Taufkirchen. « C'est comme cela qu'il faut leur parler, lui aura-t-on dit; allez, continuez! » Et, taillant sa meilleure plume, M. de Fonséca lançait à l'adresse de Victor Hugo, qui venait de publier son appel aux Allemands, le propos suivant, longuement et savamment déduit :
« Nous avons observé que Victor Hugo, dans presque
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tous ses écrits en prose, a quelque animal qu'il soigne particulièrement : par exemple, dans les Travailleurs de la mer, il a une pieuvre au fond de l'Océan; dans Bug-Jargal, il a un chien sous la tente; dans L'homme qui rit, il a un loup dans la charrette; dans Han d'Islande, il a un ours dans la caverne ; dans Notre-Dame, il a une chèvre dans la chambre, et, dans son Appel aux Allemands, il a une araignée dans le plafond. »
Les abonnés du Moniteur officiel de Reims savent ce qu'il a coûté d'efforts au rédacteur pour se donner une telle légèreté d'allures, car la nature Ta fait grave. Il n'a pas été entièrement corrompu par les mauvaises fréquentations et les mauvaises lectures. S^il n'avait point gardé au fond du cœur l'ingénuité allemande, aurait-il osé servir à ses lecteurs un feuilleton siamois : VHistoire de la Fiancée de trois jeunes gens, tuée par ^me vipère et ressuscitée par un charme? C'est pourtant le premier feuilleton dont il nous ait régalés. Il assure que les amis des lettres ont été charmés de ce morceau et quMls en redemandent de tout semblables.
Mais les lourdes plaisanteries et les feuilletons exotiques ne sont qu'une parade devant la porte. M. de Fonséca profite du moment où il nous tient sous le charme pour nous faire entendre de sérieuses vérités. Il est le défenseur infatigable de tous les actes de l'invasion, et met son esprit au service des préfets pillards et des généraux incendiaires. Aucune accusation ne le prend au dépourvu. L'horreur qu'inspire le bombardement de Paris le laisse indifférent. Il trouve fort mauvais qu'on reproche à M. de Moltke de n'avoir fait précéder le bombardement d'aucune sommation, attendu que « ce sont les forts qui ont commencé à bombarder les retranchements prussiens ». Il ne peut
souffrir qu'on parle, comme on fait à Reims, d'enfants, de vieillards tués. « Les boulets allemands, dit-il, sont donc des êtres intelligents et d'assez mauvais caractère pour chercher à frapper des eiilanls, des femmes, des vieillards? » Il se console avec ses auteurs des déclamations françaises. Se plaint-on, comme d'une épouvantable barbarie, que les Allemands aient forcé les Alsaciens à construire les batteries ennemies sous le feu de Strasbourg, il prouve, livres en main, que « cette mesure n'est ni antilégale, ni neuve ». La circulaire de M. de Chaudordy, qui s'étonne des faits les plus simples, les plus naturels, les plus autorisés, met le chevalier à bout de patience. Il lance contre le malheureux diplomate le Droit des gens de Wattel, la Littérature du droit des gens d'Omptéda, le Droit des gens de Klueber, le Droit des gens européen de Schmaltz, les Principes de droit politique de Burmalaqui, le De jure helli ac pacis de Hugo Grotius, les Essais de Moser, le Dhsertatio de firmamentis conventuum puhlicorum de Waldner, le De hellis internecivis de Heyne, les Quxstiones juris publiai de Bynkershoek! Cette inépuisable érudition lui fournit des arguments pour justifier la pire violence de cette guerre, l'annexion de l'Alsace et de la Lorraine. Sans doute la France a réussi à « franciser ces provinces »; mais qu'a fait l'empereur d'Allemagne en les conquérant? Il a usé de son droit de rescousse, jus recuperationis. Que fait-il en gardant ce qu'il occupe de fait? Il se conforme simplement à l'axiome : heatus possiden's, bienheureux celui qui tient. Voilà des arguments sans réplique; mais le docte agrégé se souvient qu'il parle à des ignorants, à des gens de race latine qui peut-être ne comprennent pas- le lalin.
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A toutes ces raisons tirées du droit écrit, il en ajoute une autre, très inattendue : « La France républicaine du xix" siècle devrait être trop honnête, trop fière, pour se faire la receleuse du bien volé par la France monarchique du xvii* siècle. »
Du reste, à quoi bon tant discuter? L'Allemagne ne lâchera pas sa proie. Elle ne craint la France ni dans le présent ni dans l'avenir; elle se rit des efforts des neutres. M. de Fonséca n'admet même pas que l'Angleterre, (( dont l'armée est trop peu .nombreuse », ait osé donner des conseils amicaux à l'Allemagne. Il reproche « aux Juifs incirconcis de l'Angleterre » d'avoir vendu des fusils à M. Gambetta. Quand un membre des Communes a fait une motion en faveur de la France, il n'a pas assez de sarcasmes pour « le pitre parlementaire ». « C'est, dit-il, un de ces Anglais du Merry old England, qui croient que le monde tremble quand le Parlement parle, comme ces roitelets nègres qui, après avoir mangé du maïs et des sauterelles, font publier à son de conque que les rois du monde en peuvent faire autant! » Ces « hâbleurs insulaires » proposent de neutraliser l'Alsace et la Lorraine; mais il n'y a pas de pays véritablement neutres : la preuve, c'est que les petits États sont, on ne sait pourquoi, manifestement favorables à la France. La Belgique est travaillée par les Frùnsquillons ; la Suisse elle-même, voire la Suisse allemande, ne cesse d'exalter « au détriment de ses frères » les mérites des Français. L'Allemagne aura l'œil sur les procédés de ces neutres qui d'habitude connaissent mieux leurs droits que leurs devoirs, et elle ne commettra pas la faute de neutraliser sa conquête; la garantie de l'Europe entière ne l'y déciderait pas. On sait trop bien à Berlin ce que vaut
cette formalité : « Plus un pacte est garanti, moins il est sûr.... L'histoire nous enseigne qu'un petit État, dans les convulsions générales, a le droit de s'inquiéter, malgré toutes les garanties possibles, et que les grands États seuls peuvent se garantir eux-mêmes. »
Ainsi professait, dans sa chaire de Reims, le docteur de Fonséca, devant ses disciples recrutés par les capo raux prussiens. C'était l'âme même de la Prusse victorieuse que ce Prussien découvrait à nos yeux. Sous son érudition, à travers son hypocrisie, perçait la foi raisonnée en la maxime de M. de Bismarck. Si ce journaliste condamne la France démembrée à la résignation, s'il menace les faibles, s'il insulte l'Angleterre, c'est au nom du droit de la force. S'il brave les haines soulevées contre son pays et raille les sympathies qui reviennent au nôtre, c'est que la haine et la sympathie sont de simples forces morales, que peut mépriser celui qui a dans la mains la force matérielle. M. de Fonséca, d'accord avec les officiers, nos hôtes, et avec le chancelier de l'empire allemand, montre hardiment à l'humanité l'avenir que lui réserve la victoire de FAUemagne.
Ce n'est point ainsi que s'annonçait au monde, il y a quatre-vingts ans, la domination de notre malheureuse France. Dans l'enthousiasme des premiers jours, la Révolution aspirait à délivrer la terre de toutes les tyrannies et à la régénérer par la liberté. Les peuples saluaient nos drapeaux, qui portfiient dans leurs plis les idées nouvelles, et l'Allemagne fut agitée la première de sentiments inconnus.
« Qui pourrait nier, s'écrie, dans Hennann et Dorothée, Gœlhe, le grand poète allemand, qui pourrait
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nier qu'au premier rayon du nouveau soleil s'élevant à l'horizon, lorsqu'on entendit parler des droits communs à tous les hommes, de la liberté vivifiante et de l'égalité chérie, chacun n'ait senti son cœur s'élever et battre plus fortement dans son sein plus libre? On espéra jouir de l'existence; les chaînes qui assujettissaient tant de pays, et que tenait la main de l'oisiveté et de l'intérêt, semblaient se délier. Tous les peuples opprimés ne tournaient-ils pas leurs regards vers la capitale du monde, titre glorieux que Paris portait depuis longtemps avec justice, et qu'il n'avait jamais plus mérité qu'à cette époque? Les noms des hommes qui proclamèrent les premiers la liberté ne furent-ils pas égalés aux noms les plus célèbres, élevés jusqu'aux astres? Chacun sentit renaître en soi le courage, l'âme et la parole. Et nous, qui étions voisins, nous fûmes les premiers animés de cette flamme vive. La guerre commença, et les Français en bataillons armés s'approchèrent; mais ils parurent apporter le don de l'amitié. L'effet répondit d'abord à cette apparence; tous avaient l'âme élevée; ils plantèrent gaiement les arbres riants de la liberté, nous promettant de ne pas envahir nos possessions ni le droit de nous régir nousmêmes. Notre jeunesse fit éclater les transports de sa joie, la joie anima l'âge avancé, et les danses de l'allégresse commencèrent à se former autour des nouveaux étendards. Les Français triomphants gagnèrent d'abord l'esprit des hommes par leur vivacité et leur enjouement, et ensuite le cœur des femmes par leur grâce irrésistible. Le fardeau même des besoins nombreux de la guerre nous parut léger; l'espérance en son vol nous dérobait l'avenir et appelait nos regards dans les carrières nouvellement ouvertes. Oh! combien est
9G ESSAIS SUR l'ai.i.emagne impériale
heureux le temps où, dans une danse, l'amant voltige avec sa fiancée, attendant le jour de l'hymen, objet de leurs vœux! Tel et plus heureux encore fut le temps où ce que l'homme juge être le bien suprême se montrait près de nous et pouvait être facilement atteint. Il n'y avait pas de langues muettes; les vieillards, les hommes d'un âge mûr et les adolescents parlaient à haute voix, pleins de pensées et de sentiments sublimes! »
Hélas! comme au temps que célèbre le poète allemand, il n'y a pas de langues muettes aujourd'hui! On parle beaucoup dans les cabinets des princes, dans les assemblées, mais de quoi? de réorganiser les armées, d'élever des fortifications nouvelles, de doubler le nombre des soldats. De liberté vivifiante et d'égalité chérie, nous ne sachons pas qu'il soit question en quelque endroit du monde. Se plante-t-il quelque part des arbres de liberté? A-t-on formé des danses d'allégresse autour des étendards germaniques? Où sont les cœurs qui battent plus fortement dans un sein plus libre? Quelles chaînes viennent de tomber? quels hommes remercient Dieu à la pensée que désormais chacun va tranquillement jouir de l'existence? D'un bout à l'autre de l'Europe, les peuples font en hâte leurs préparatifs pour l'avenir que leur promet la politique « de fer et de sang » qui vient de triompher.
L'Europe saura bientôt , elle sait déjà ce que lui réserve la défaite de la France.
Considérons en effet cette puissance que viennent de révéler les guerres d'Autriche et de France. Jamais nation n'a été organisée pour la guerre comme l'Aile-
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magne sous l'hégémonie prussienne. Quelques heures suffisent pour que tous les hommes valides aient rejoint le poste assigné ; quelques jours, pour que toute la nation armée s'écoule au delà des frontières! A l'avance, le plan de campagne a été étudié, discuté, arrêté : toutes les éventualités ont été prévues, toutes les routes explorées, jalonnées. L'occupation de la terre conquise a été préparée comme la victoire. Derrière les combattants, marche une légion d'administrateurs, gouverneurs avec leurs conseillers, préfets, sous-préfets, receveurs, commandants des postes et des télégra phes, etc. Civils et militaires portent le casque et le sabre. Ils s'entendent, collaborent et professent les uns pour les autres une estime parfaite. Le sabre de commandant ne dédaigne pas le sabre de préfet. Pourquoi d'ailleurs le dédaignerait-il? Tous les deux sortiront immaculés de cette guerre toute nouvelle de tacticiens, d'ingénieurs, d'artilleurs et de percepteurs. L'individu disparaît dans la machine dont une seule volonté dirige la manœuvre gigantesque. Et pendant que cette machine travaille et qu'elle frappe et qu'elle tue, le journaliste officiel, le jurisconsulte du droit de la force, qui a emporté avec lui sa bibliothèque, démontre la légitimité des horreurs et interdit aux hommes l'espoir d'un temps meilleur. Enfin le prédicateur du régiment explique aux soldats la cause providentielle des victoires et les assure de la complicité du Dieu des armées.
Tel est cet immense personnel d'invasion, le plus complet, le mieux organisé qu'un peuple ait jamais possédé. Sans bruit, sans résistance, sans heurt, il glisse sur le rail des voies ferrées vers les pays qu'il écrasera par le nombre de ses soldats, qu'il exploitera
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jusqu'à l'épuisement par la fiscalité de ses agents, qu'il insultera par la science de ses docteurs et par les déclamations de ses prêtres. Aussi aucun État n'est-il plus assuré de vivre, s'il n'emploie toutes ses forces en préparatifs de défense. Partout un impôt énorme va être prélevé sur le travail des hommes, mais ce gaspillage d'argent est le moindre des maux dont nou3 sommes menacés. A l'entrée de l'ère nouvelle inaugurée par les victoires de la Prusse, il faut laisser toute espérance d'un progrès pacifique de l'humanité. La haine aujourd'hui, demain la guerre : voilà pour l'Europe le présent et l'avcair.