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partiennent au corps du général de Failly. Ils ne parlent de leur chef qu'avec colère; les officiers sont unanimes à déplorer son incapacité; quant aux soldats, personne n'aurait pu leur ôter de l'esprit l'idée qu'ils avaient été trahis. Ceux-ci ont été surpris au moment où ils faisaient la soupe, et surpris par de l'artillerie! D'autres ont reçu les premiers obus au moment où ils passaient une revue d'armes, leurs fusils démontés étendus à leurs pieds. A La Capelle, un soldat contait cet épisode en tendant à son cheval de petites pincées de foin. Depuis huit jours la pauvre bête n'avait pas été dessellée; pour toute nourriture elle avait mangé l'herbe piétinée et poudreuse qui croit au bord des chemins. Le cavalier lui mesurait la ration. « Il faut lui faire reprendre tout doucement l'habitude de manger, disait-il. Elle l'a perdue comme moi! Mais ce n'est encore rien de ne pas manger! » Et le souvenir de la défaite revenant, il laissait échapper ce mot si triste : « Nous nous sommes bien battus, voyez-vous, monsieur, nous n'avons pas mérité ça! »
En même temps que s'écoulaient vers Lille ces débris de l'armée de Mac-Mahon, le corps de Vinoy, qui n'avait pas été engagé dans les Ardennes, se repliait en hâte par la route de Mézières à Laon. L'aspect en était lamentable. Quand il entra dans le département par le canton de Piozoy, la fatale nouvelle n'était pas encore connue; les soldats eux-mêmes l'ignoraient. Ils contaient aux habitants de Montcornet et des villages voisins, accourus pour leur apporter le pain et la viande, que tout allait bien, qu'ils étaient à la poursuite des Prussiens et qu'ils sauraient bien les débusquer des bois où ils se cachaient toujours. Ils passèrent près de Montcornet une nuit inquiète, et à l'aube, laissant
derrière eux quantité de sacs, de sabres, de cartouches, de fusils, ils prirent la route de Laon : le corps d'armée y était réuni le 5 septembre, et, le 6, il partait pour Paris. On savait alors que ces troupes étaient la dernière ressource de la France, et les habitants de Laon ne pouvaient se défendre des plus tristes pensées, en regardant du haut de leurs promenades les vignes arrachées, les échalas brisés, des bouteilles amoncelées à la porte d'un marchand de vin dévalisé, et sur la voie ferrée des sacs de sucre, de tabac, de café éventrés et jetés au hasard à la suite du pillage d'un train. Cependant, sur les principales routes du département qui est maintenant ouvert de toutes parts à l'invasion, s'avancent les éclaireurs ennemis, presque toujours des uhlans. Lancés fort en avant de l'armée, à laquelle ils sont reliés par une chaîne de petits postes, ils ne se montrent pas beaucoup à la fois : vingt ou trente au plus; mais que de précautions dans leur témérité! Ils connaissent les routes aussi bien que les habitants du pays; avant d'entrer dans un canton nouveau, les officiers, quelquefois même les soldats ont reçu des cartes qu'ils ont étudiées. Les soldats n'ont pas trop de peine à se reconnaître dans la géographie de quelques lieues de terrain; ils apprennent les noms des routes et des villages qu'elles traversent. Par la précision de leurs connaissances topographiques, ils confondent d'étonnement le paysan, qui ne sait pas que ces belles cartes sont nos propres cartes d'étatmajor, et ne comprend pas que l'ennemi ait pu se procurer des « papiers où des maisons, des arbres même sont marqués ». « Figurez-vous, me disait un cantonnier, qu'ils ne demandent jamais leur chemin; quand ils vous interrogent au croisement de deux
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routes, ils ne disent pas : « Où mène cette route? » mais : « Ceci est bien la route de... » et, je ne les ai jamais vus se tromper. Que voulez vous faire avec ces gens-là? »
Celte connaissance du pays donne de l'assurance aux éclaireurs, mais sans rien leur ôter de leur prudence. Dès que la petite troupe arrive à portée d'un village, elle détache en avant deux, trois ou quatre cavaliers. Ceux-ci parcourent les rues au pas, la carabine au poing, regardant de droite et de gauche. Ils demandent s'il y a dans le village ou aux environs des soldats, des mobiles, des francs-tireurs, en avertissant que le moindre mensonge sera puni par l'incendie des maisons. S'ils n'ont rien vu de suspect, ils retournent vers la troupe, qui se met en marche. En un instant, l'officier a fait venir le maire, visité le bureau de poste, le télégraphe, mis la main sur les lettres, journaux, dépêches, sans oublier les caisses bien entendu. Il revient au maire, auquel il annonce, s'il y a lieu, que la commune est frappée d'une réquisition, payable dans tel délai : c'était d'ordinaire immédiatement. Il lui renouvelle les questions déjà faites et l'informe que, s'il trouve dans la commune une arme ou un soldat, lui et les notables seront personnellement responsables. Sur toutes les routes, des sentinelles apostées veillent à la sécurité de la troupe. Le village est cerné. On peut bien en sortir du côté d'où viennent les cavaliers, mais toute issue est interdite vers le pays qu'ils traverseront tout à l'heure ou demain; car il ne faut pas que leur visite soit attendue. Ces uhlans ne sont que trente; mais à chaque pas qu'ils font quelques pouces de terrain sont conquis; derrière eux, l'invasion se déverse sur la route
qu'ils ont éclairée. Ils forment les lignes mobiles de l'armée allemande; malheur à qui voudrait franchir ces lignes, en passant par un sentier dissimulé ou à travers champs! Du haut de son cheval, le cavalier surveille la plaine, et, si l'on n'obéit pas au premier geste, il abaisse le canon de son fusil et fait feu.
Ainsi le uhlan partout attendu surprend partout son monde, et, presque sans danger, car il a Tordre de s'enfuir au plus vite s'il est attaqué, il chevauche sur les routes à vingt lieues de l'armée. « Toujours plus oultre », telle est sa devise. Il arrive auprès de Laon le 5 septembre à portée du canon de Vinoy. Cô jour-là, l'état-major du général était logé au presbytère de Vaux, au pied de la montagne de Laon, et à Goucy-lès-Eppes, première station du chemin de fer de Laon à Reims, trente uhlans passaient tranquillement la nuit. Le lendemain, jour du départ de nos troupes, ils arrivent à Vaux, et le plus naturellement du monde, comme s'il n'y avait jamais eu de citadelle en haut de la colline escarpée, et qu'ils n'eussent qu'à se présenter pour trouver bon gîte et le reste, ils montent par la rampe de Vaux. Leur officier, qui préparait son attitude de vainqueur, allumait un cigare à vingt mètres de la porte; une seconde après, les cavaliers s'enfuyaient au galop, poursuivis par la fusillade.
C'est la première résistance que l'ennemi rencontrait dans le département. Était-ce le commencement de la lutte, l'inauguration de la guerre à outrance dont on parlait à Paris et dans la France entière?
Il n'est pas de mot qui sonne mieux que celui de guerre à outrance dans un pays qui subit la honte de l'invasion. La guerre à outrance, c'est l'insurrccLion
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en masse de tout un peuple contre l'étranger; c'est le paysan embusqué avec son fusil au coin des haies, ou debout sur son seuil la fourche à la main; c'est le sacrifice de tous les biens et de la vie elle-même offert à tout instant à la patrie en danger ; c'est, comme ont dit éloquemment des ministres, des journalistes, des orateurs de clubs, le renouvellement de l'épopée de 1792, Voilà certes le plus beau des thèmes pour une proclamation ministérielle, un article de journal ou un discours de réunion publique. Mais on a pu remarquer que, durant toute la guerre, ces choses-là se sont dites ou écrites loin des événements. Ce n'est pas à Bordeaux, ni à Marseille, ni à Lyon : c'est dans le département de l'Aisne, au lendemain de Sedan, qu'il aurait fallu voir à l'œuvre les partisans de la guerre à outrance!
S'embusquer avec un fusil au coin d'une haie! Mais s'imagine-t-on qu'il y ait partout des fusils et des haies? que nos campagnards soient des paysans d'opéracomique ou de drames patriotiques, tous braconniers et soldats? que nos campagnes ressemblent au Bocage ou à la Vendée, et qu'il soit si aisé d'y renouveler les scènes des guerres de l'Ouest'? Dans l'Aisne, la plupart des paysans n'ont jamais tiré un coup de fusil, ni possédé une arme à feu, et les plaines qui, presque partout, bordent les routes de l'invasion, n'auraient point abrité des chasseurs d'hommes. Que faire donc? Attendre sur sa porte et, plutôt que de livrer son toit à l'ennemi, se faire tuer en vendant chèrement sa vie? Hélas! la fourche est une arme de roman, qui n'aurait pas jeté beaucoup d'Allemands par terre! Ceux-ci ne se risquent jamais dans un village dont les disposilions leur semblent hostiles. A la moindre apparence
de résistance, ils font avancer des canons, et bientôt sur les toits tombe à grand fracas l'obus, qui n'a rien à démêler avec les plus belles fourches du monde. Dans un pays découvert, devant un ennemi assez nombreux pour se présenter partout en forces, assez prudent pour s'entourer, même quand il ne prévoit aucun danger, des précautions les plus minutieuses, assez habile pour dépister les moindres velléités de résistance, assez peu généreux pour punir de la façon la plus cruelle les plus légères et les plus inutiles démonstrations, la guerre à outrance était impossible, et l'héroïsme inutile. Mais il est vrai que l'histoire honore en certaines circonstances l'héroïsme même inutile, et il faut avouer qu'il ne s'en est guère dépensé de cette sorte-là. Ce n'est pas une raison pour nous accuser nous-mêmes de lâcheté, ni pour prononcer notre propre déchéance. La situation morale où la guerre de 1870 nous a surpris est très complexe. Le mal, sans contredit, y a sa place à côté du bien, mais il n'est pas équitable de n'y voir que le mal.
Des idées qui prévaudront dans l'avenir ont fait leur apparition dans notre pays, à son grand honneur, mais à son grand péril. La vanité de nos succès militaires et de nos éclatantes victoires de la République et de l'Empire, suivies de revers aussi éclatants, a éclairé l'esprit de nos historiyns. Pendant que la Prusse, passant par-dessus le souvenir de la double revanche de 1814 et de 1815, s'attachait aux souvenirs de 1807 et n'attendait que l'occasion de nous apphquer la peine du talion , pendant que ses généraux étudiaient les procédés de la tactique et de la guerre napoléoniennes, nous portions dans l'histoire de l'Empire et de notre domination sur l'Europe une critique élevée et
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désintéressée; nous blâmions les excès et les abus de nos victoires; nous acceptions comme légitime l'expiation de nos fautes, comme juste le jugement porté par la fortune à Leipzig et à Waterloo. La grande majorité d'entre nous croyait en toute sincérité qu'il existe pour régler les relations des peuples entre eux un autre droit que celui de la force. Quelque capricieuse et incohérente qu'ait été notre politique extérieure depuis le commencement du siècle, elle a montré une répugnance croissante pour les conquêtes violentes, et finalement professé que toute annexion non consentie est injuste, attendu que l'homme n'appartient pas à la terre qu'il habite, mais la terre à l'être humain. Par l'effet de ces idées qui ont pénétré jusqu'aux derniers rangs de la société, l'esprit militaire n'a cessé de s'affaiblir parmi nous. Chaque jour emportait quelques vestiges de nos haines nationales; en face de l'Europe encore haineuse et jalouse, la France avait désarmé.
Si encore de fortes institutions militaires nous avaient permis de nous abandonner sans crainte à ce courant, en nous gardant contre des dangers imprévus! Mais la déplorable coutume de l'exonération, plus encore que toutes ces idées imprudentes et prématurées, nous a perdus! Dans un pays où les uns s'exemptent à prix d'argent du service sous les drapeaux, les autres le considèrent comme une corvée, la plus lourde qui ait jamais été imposée aux classes déshéritées, puisqu'elle demande au pauvre les meilleures et les plus productives années de sa vie. Personne ne semble se douter qu'en vertu d'une loi supérieure tout citoyen doive une part de sa vie à la patrie. Il est certain qu'en France des milliers de jeunes hommes,
appartenant à ce qu'on est convenu d'appeler l'élite de la population, n'avaient jamais fait entrer dans leurs prévisions qu'ils dussent à aucun moment courir un danger, endurer même une fatigue au service de la France. Le moyen pour un pays soumis à un tel régime de se trouver prêt tout entier pour la lutte, alors même que sa propre existence serait mise en danger !
Laissons de côté toutes les phrases sur l'énervement produit par la prospérité croissante du pays. Sans doute il eût mieux valu que le progrès de la richesse allât moins vite. La vie s'est partout améliorée : le petit propriétaire campagnard a jeté bas son toit de chaume et ses murs de houe, pour bâtir en belles briques et ardoises luisantes; il a mis dans l'écurie, à côté de l'âne, réservé aux petites corvées, un gros cheval percheron, et dans la remise, derrière le tombereau, une charrette suspendue ou un cabriolet; mais est-ce à dire qu'il mène une vie désoeuvrée? Ne se lève-t-il pas dès l'aube? Sa main est-elle moins large et moins calleuse? Sa maison de brique, entourée d'un jardin coquet, où les arbres fruitiers sont taillés selon les règles de l'art, témoigne de la richesse du vieux sol de France, mais ne dit pas que ceux qu'il porte ont dégénéré. Il est encore vrai que le jeune citadin a succombé à toutes les tentations du luxe; ses molles habitudes, sa sotte tenue, son langage où perce à chaque instant le mépris des sentiments louables le feraient prendre pour un être dégradé par une civilisation raffinée et sur qui la patrie n'a rien à prétendre. Mais à toutes les époques de notre histoire, à la cour des Valois, de Marie de Médicis, d'Anne d'Autriche, sous la Régence, au lendemain delà Terreur, la jeunesse avait de pareils
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ridicules, et pourtant elle fit bonne contenance sur les champs de bataille.
N'allons pas chercher si loin la cause de la stupeur profonde où notre pays est tombé le lendemain de nos désastres. Au mois de juillet dernier, nous étions près d'un million d'hommes valides qui, les bras croisés, regardions partir notre armée. Si mal commandée qu'elle fût, elle était notre seule force : l'armée détruite, il n'est resté en face de l'Allemagne en marche qu'un peuple accablé de malheurs aussi grands qu'imprévus, désarmé par l'etfet de ses lois et de ses mœurs, et pénétré du sentiment de son impuissance. Il a pourtant tenté l'impossible; il a docilement obéi aux ordres des organisateurs de la guerre à outrance. Avec des cohues de jeunes hommes, appelés de toutes parts sous les drapeaux, il a formé des armées qui sur sa défaite définitive ont jeté quelque gloire. Mais parce qu'il a fait tristement son devoir, et sans cet élan que donne l'espérance, ce n'est pas à dire qu'il ait perdu toute vertu et doive désespérer de l'avenir.
Il y avait dans l'Aisne des partisans de la guerre à outrance. A la fin d'août, le préfet envoyait des délégués auprès des conseillers généraux et d'arrondissement, des maires et des commandants des gardes nationales, et le 1'^'' septembre, dans une communication adressée à la presse, il faisait, sur le rapport de ces agents, un tableau très animé des dispositions belliqueuses du département. Ici se forme une compagnie de francs-tireurs; là on demande des armes, mais, n'eût-on pas d'armes, on résistera, on courra sus à l'ennemi, et par tous les moyens on le harcèlera. On n'est pas équipé ; mais l'article 2 de la loi du 29 août 1870
dispense de cette formalité : « Sont considérés comme faisant partie de la garde nationale les citoyens qui se portent spontanément à la défense du pays avec l'arme dont ils peuvent disposer, et en prenant un des signes distinctifs de cette garde qui les couvrent de la garantie reconnue aux corps militaires constitués. » Il semble qu'en vérité nous soyons au prélude d'une guerre comme en Espagne ou au Mexique. « C'est la guerre de guérillas, dit précisément M. le préfot, mais une guerre légale et sacrée, qui s'organise activement. »
Ce document administratif causa un grand étonnement aux esprits réfléchis. Les ennemis du préfet (quel préfet n'a point d'ennemis?) ne manquèrent pas de dire que ce fonctionnaire avait voulu prendre une altitude héroïque, au moment où le changement de front de l'ennemi semblait la rendre peu dangereuse. Il vaut mieux croire que, de la meilleure foi du monde, Je préfet de l'Aisne était convaincu que de petits groupes de campagnards nouvellement et très mal organisés, peu ou point commandés, armés la veille de mauvais fusils ou seulement pourvus « de l'arme dont ils peuvent disposer », périphrase élégante qui désigne la fourche, iraient se heurter à ces corps d'armée qui défileront à travers les villages en colonnes serrées pendant des journées entières. C'était là une illusion patriotique; mais l'illusion était un peu forte.
Déjà, sur les routes, l'émigration a commencé. Les habitants des Ardennes, fuyant leurs maisons incendiées, ont jeté partout la terreur, en racontant les actions atroces d'un ennemi qui brûle les villages où il a essuyé un seul coup de feu. Les jeunes gens atteints par la conscription se sont rendus sous la conduite de leur maire au chef-lieu, où pas un n'a manqué à l'ap-
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pel. Les mobiles sont au bataillon; les militaires, rappelés au régiment. Tout ce qui peut s'enfuir, du reste de la population, se hâte. Les plus pauvres partent le pied léger; mais le cultivateur entasse sur des chariots ses meubles, ses instruments agricoles, ses fourrages. A peine reste-t-il place, dans ce pêle-mêle, pour les femmes et les enfants; les hommes marchent, le berger conduisant son troupeau, le vacher poussant le sien ; on n'a rien laissé derrière soi que les murs nus de la ferme, et la terre qu'on ne peut emporter à la semelle de ses souliers. Ces malheureux vont au hasard, sans espoir de trouver, comme autrefois les tribus fugitives, une terre inhabitée, qui devienne une nouvelle patrie. Partout où ils passent, les paysans consternés s'apprêtent à les suivre, les maisons se vident et se ferment, et de nouveaux villages sont dépeuplés. De ses fenêtres, M. le préfet aurait pu voir onduler dans la campagne le triste cortège, le jour même où il annonçait que la guerre sacrée allait commencer.
Ce communiqué à la presse avait été précédé d'une proclamation aux habitants de Laon : « Votre ville, chef-lieu du département, est en mesure de rendre les services que sa situation comporte... L'honneur d'une ville, dans les circonstances où nous sommes, est de se montrer prête à tous les devoirs. » Affirmer qu'une ville est en mesure de se défendre, c'est chose grave, surtout quand cette déclaration a du retentissement et qu'elle vaut à son auteur des éloges publics, comme ceux qui furent décernés du haut de la tribune du Sénat au préfet de l'Aisne. Devant la nation entière, l'honneur de la ville de Laon était engagé par cette parole.
C'est fort bien sans doute pour une ville d'être logée
sur un plateau dont les flancs sont coupés à pic, et qui domine de si haut la plaine qu'on aperçoit sur toutes les routes, à dix lieues à la ronde, les quatre hautes tours de sa cathédrale; mais ce plateau ne peut arrêter une armée, s'il n'est défendu sur tous les points. Or la ville de Laon est à peu près entourée d'un mur, mais d'un mur qui a depuis longtemps égrené son ciment à ses pieds, et en maints endroits ne tient plus que par habitude, mur pittoresque que l'eau noircit et que la mousse verdit, mur archéologique où alternent, sans rime ni raison, la tour ronde et la tour carrée, aussi solides l'une que l'autre et qui s'écrouleraient au sifflement du premier obus. La citadelle est moderne et forte, mais elle ne saurait protéger tout le plateau laonnois, dont la forme pourrait être exactement comparée à celle de la Sicile, l'ife aux trois pointes. C'est à la pointe orientale que se dresse la citadelle; mais sur le promontoire de l'ouest tournent pacifiquement les ailes d'un moulin à vent, et les vieilles murailles du monastère Saint-Vincent se cachent dans un bosquet à la pointe du sud. Pour que l'on pût appeler Laon une ville forte, il aurait fallu que chacun de ces caps portât une forteresse, que la ville fût entourée d'une enceinte et que l'artillerie et la garnison fussent en mesure de défendre un pourtour de quatre kilomètres.
On comptait à Laon une trentaine de canons, parmi lesquels trois ou quatre pouvaient être utiles; un seul pouvait réellement servir. Quant aux artilleurs, il s'en trouvait une compagnie parmi les huit cents mobiles qui composaient la garnison; on avait même trouvé un mobile qui savait tout l'exercice à feu; au moment suprême, on lui confiera la bonne pièce. Il est difficile à une population qui se sait ainsi orotégée d'attendre
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avec sérénité l'orage qui s'approche. Elle a été dotée d'un comité de défense, mais elle sait que les officiers du génie du corps de Vinoy ont déclaré que la ville ne peut être défendue sans de grands travaux qu'on n'a pas le temps d'exécuter. Ce ne sont point les tranchées creusées devant ses portes qui la rassureront : d'un saut on les franchirait, comme le fossé de Pvomulus. L'autorité militaire la convie à prendre part aux travaux de la citadelle , et fait une réquisition de pioches, ignorant qu'il s'en trouve en magasin cinq cents toutes neuves, que les Prussiens sauront bien découvrir. Le maire fournit les pioches et à l'heure dite se met à la tête d'une escouade de travailleurs volontaires. Il arrive à la citadelle; le portier et le garde du génie demandent, étonnés, ce qu'il vient faire. Il attend deux heures par une pluie battante, puis il se retire. Ces petits faits donnent aux habitants une haute idée de l'organisation de la défense; bientôt ils apprendront que, vérification faite, les étoupilles manquent : il faut en envoyer quérir à La Fère. En vérité, comme disait le préfet, « la ville de Laon, chef-lieu du département, était en mesure de rendre les services que sa situation comportait ». Elle était en mesure de repousser les avants- coureurs de l'armée du grand- duc de Mecklembourg; mais contre cette armée elle ne pouvait rien... que se laisser détruire, sans profit pour personne.
C'est bien de la destruction de la ville que parle le colonel comte Alvensleben, quand il vient, le 8 septembre, la sommer de se rendre le lendemain à six heures du matin. Prié de distinguer entre la ville et la citadelle, il n'a rien voulu entendre. Après son départ, grand émoi dans les rues. Les habitants courent du
préfet au général. Placés en face de la terrible réalité, ceux-ci comprennent qu'ils ne peuvent faire brûler une ville pour l'honneur d'une citadelle incapable de la protéger et de se défendre elle-même; mais ils ont pris un engagement public : il leur faut l'autorisation de ne point le tenir. Ils télégraphient au ministère de la guerre, d'où arrive, la nuit, cette réponse : « Agissez devant la sommation suivant la nécessité. » Ils font enfin la juste appréciation de cette nécessité et rédigent la capitulation.
Le 9 septembre à midi, l'armée allemande fait son entrée en ville, musique en tête. Après que les postes ont été placés, le duc de Mecklembourg se rend à la citadelle avec son état-major et un bataillon de chasseurs. Le général venait de faire la remise de la citadelle et s'entretenait avec le duc. Les mobiles, que la capitulation renvoyait dans leurs foyers à la condition de ne plus servir pendant la durée des hostilités, avaient déposé les armes et achevaient de défiler, quand une explosion retentit. Un grand cri s'élève ; un nuage épais, noir, monte en se tordant vers le ciel : la poudrière a sauté. 460 personnes gisent à terre, parmi lesquelles 100 Allemands. Le général et le duc sont tombés l'un près de l'autre, mais celui-ci se relève vite en proférant des cris de colère et des menaces de vengeance.
Dans la ville, l'explosion a brisé au loin les vitres, projeté de tous côtés des pierres qui atteignent jusqu'au sommet des tours de la cathédrale et d'horribles débris humains qu'on retrouvera dans les greniers. Des murs sont fracaséés, des toits effondrés. On sort des maisons, on s'interroge; mais un flot d'Allemands
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et de mobiles s'est précipité dans les rues au bruit de Texplosion. Les Allemands tirent sur les mobiles et les poursuivent jusque dans les caves. Bientôt paraît le duc de Mecklembourg, traînant son pied blessé. Il pleut à torrents : son visage et son long manteau noir ruissellent d'une boue jaunâtre. Un piquet de soldats l'escorte, l'arme prête, regardant de droite et de gauche, visant les rares habitants qui paraissent dans la rue ou montrent aux fenêtres leurs visages effarés. Le cortège arrive à l'hôtel de ville. « Où sont les autorités? » s'écrie le duc. Le maire se présente. « C'est une honte pour la France, continue le duc, c'est une infamie! J'en veux tirer une vengeance dont on parlera dans mille ans! » Et comme le maire essaye de parler : a Silence, c'est moi qui commande ici! » Les soldats tiennent couchés en joue les conseillers et les personnes qui se sont réfugiées à l'hôtel de ville. L'œil fixé sur leur général, ils n'attendent qu'un signe, et leur visage dit qu'ils le désirent.
Cependant le maire, d'une voix calme, rejette toute complicité dans l'événement et parle des dépêches qu'il a envoyées au ministère de la guerre pour démontrer que la ville ne pouvait se défendre. Le duc reste muet, le visage altéré par la fatigue, l'émotion, la douleur do sa blessure. Quelqu'un lui tend un verre d'eau. — « Je n'ai pas confiance! » s'écrie-t-il en écartant le verre de la main. Heureusement le comte Alvensleben arrive. Avant de se présenter à Laon comme parlementaire, il y avait, dit-on, passé deux jours sous un déguisement; il prend la défense de la ville, intercède pour elle et fait les plus grands efforts pour calmer le prince. Celui-ci cède enfin ; il ordonne que le général et le préfet seront arrêtés et traduits devant un conseil de
guerre, et que des otages répondront de la sécunté de ses soldats. Son escorte relève les fusils, et les officiers font cesser le massacre dans les rues.
Les habitants courent alors à la citadelle. Le spectacle était plus horrible que celui d'un champ de bataille, car beaucoup vinrent là pour reconnaître un des leurs, qui remuèrent inutilement un tas informe de chair humaine. Toute la journée, les blessés et les restes des morts furent transportés à IHôtel-Dieu, et fort avant dans la nuit on entendait encore dans les rues le pas des brancardiers et la plainte des blessés. La lumière s'est faite sur ce lugubre épisode. Il est aujourd'hui certain que l'unique auteur de la catastrophe est le garde du génie Henriot, vieux soldat auquel les malheurs de la patrie avaient troublé la tête.
Au moment où l'ennemi s'établissait ainsi au cheflieu , tout le sud du département était recouvert par l'invasion. Poussant son aile droite jusqu'à Crépy, au nord-est de Laon et à quelques kilomètres de La Fère, l'armée allemande descend en trois colonnes dans la direction du sud-ouest. La première, qui a traversé Laon, va passer l'Aisne au pont de Cuise-la-Motte; elle atteindra bientôt Pierrefonds et Compiègne. La seconde passe par Braisne, Villers-Cotterets et envoie ses coureurs jusqu'à Chantilly. La troisième suit la vallée de la Marne et se dirige sur Meaux par Château-Thierry. Dans cette dernière ville passent le roi Guillaume et M. de Bismarck.
Les populations attendaient l'ennemi dans une indicible terreur.
Quand il arrivait après avoir été vingt fois annoncé par de fausses rumeurs, et qu'on voyait s'avancer danà
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la plaine, graves, silencieuses, sans trompettes ni tambours, sans un cri, sans cliquetis d'armes, les longues colonnes de ses fantassins et de ses cavaliers, quand ses éclaireurs paraissaient la carabine au poing, les plus fermes sentaient battre leur cœur. Cependant les hommes entraient dans les maisons et s'y installaient; ils s'occupaient de la nourriture et du coucher. Ceux qui étaient fatigués s'étendaient dans quelque coin, les malades demandaient des soins; tous paraissaient bourrus et maussades. Néanmoins, comme on s'attendait à être battu et chassé de chez soi, on commençait à respirer; on remarquait avec plaisir que les officiers affectaient une certaine politesse; on se sentait protégé par la discipline allemande, qui faisait l'admiration et l'envie de ceux qui avaient vu, quelques jours avant, passer en déroute les troupes françaises.
Celte favorable impression ne durait guère. Le seul moyen de garder quelque tranquillité était d'obéir à toutes les volontés du soldat, à tous ses caprices, et « tout de suite ». Ceux qui ne savaient que dix mots de français savaient ces trois mots : tout de suite. A la moindre hésitation, grinçaient les dents noires de ces rougeauds; à la moindre désobéissance, les coups de plat de sabre pleuvaient, et le récalcitrant était expulsé de chez lui à la baïonnette. Si la désobéissance était de nature à compromettre la sécurité de l'ennemi, il n'y avait qu'une peine, le fusillement : ce mot nouveau a été créé par les envahisseurs pour les besoins quotidiens de leur conversation avec les vaincus.
Il serait trop long de conter tous les épisodes de cette guerre terrible. Le département de l'Aisne a eu ses victimes, dont nous ne dirons pas les noms obscurs; il suffit qu'on se souvienne là où elles sont tombées.
Dans l'application du système de terreur qu'il faisait peser sur le vaincu, l'envahisseur n'a pas une fois cédé à la pitié; le sang-froid qu'il gardait dans l'exécution de ce qu'on appelle les lois de la guerre montrait qu'il était implacable. Magistrat d'une nouvelle espèce, il a, comme dans un code, prévu, classé des délits et des crimes; il les a frappés d'une peine édictée d'avance, et qui n'est point révocable. Nous savons qu'on peut tout craindre de la furie française, mais on peut tout espérer de la générosité française ; il n'y a pas de furie, mais il n'y a pas non plus de générosité allemande.
La crainte des châtiments qui atteignaient toute velléité de résistance, la conviction trop justifiée qu'une défense sérieuse était impossible, puisque les dernières forces de la France étaient enfermées dans Paris, décourageaient la population. Elle en vint à redouter comme une calamité le voisinage des francs-tireurs, dont les compagnies n'étaient du reste, à quelques exceptions près, ni assez bien commandées, ni assez bien composées pour faire subir à l'ennemi des pertes comparables aux malheurs qu'elles attiraient sur les habitants. Tout Allemand devint un personnage sacré pour le vaincu. Tel officier s'est promené seul, à plusieurs lieues de sa troupe, traversant les villages, distribuant aux passants les coups de cravache sur la tête, et le campement l'a vu revenir sain et sauf, satisfait et fier de sa promenade. Un jour, un chevalier d'industrie recueille, sous le costume allemand, de l'or et des billets de banque en faisant par les mairies une tournée de réquisitions. Ailleurs trois landwehriens, fatigués de la guerre, ne peuvent parvenir à se constituer prisonniers; on s'imagine qu'ils tendent quelque piège, car les Allemands avaient l'habitude de .frapper
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d'une amende les communes qui faisaient des prisonniers. Un cavalier ayant été capturé dans les rues de Guise, le comte de Lippe, général saxon, avait pris l'arrêté suivant : « Attendu que les habitants de Guise ont capturé un soldat allemand, pour cette bêtise la ville payera une amende de 10 000 francs. » A ce compte, nos trois landwehrien.5 représentaient une valeur de 30 000 francs; ils furent reconduits en voiture hors du territoire de la commune. L'ennemi avait donc produit l'elïet qu'il attendait denses rigueurs : la terreur régnait dans le pays, et il pouvait en toute tranquillité employer ses forces à des opérations qui devaient avoir quelque importance; car il se trouve dans l'Aisne deux places fortes, Soissons sur la route de Paris, La Fère sur la route du nord, et le voisinage de Lille, où s'organisait une armée française, donnait une valeur particulière à la possession des voies ferrées, des routes et de tous les moyens de communication du département.
Située sur la rivière d'Aisne, commandant les routes de Maubeuge à Paris, de Reims à Compiègne, de Château-Thierry à Saint-Quentin, et la ligne ferrée de P>eims à Paris et Mézières, Soissons ne pouvait être longtemps négligée par l'ennemi. Au moment du grand passage, il ne s'était pas arrêté à en faire le siège : le temps pressait, et le vainqueur ne parlait que d^ sa prochaine entrée triomphale à Paris; tout au plus prit-il la peine de tendre la main pour recevoir la capitulation. Elle lui fut refusée, et il passa son chemin; mais il fallait mettre l'arrière garde et les convois de l'armée allemande à l'abri d'une surprise de la garnison, qui pouvait inquiéter des détachements isolés : aussi la
cavalerie ennemie comraence-t-elle le 16 septembre l'investissement de la place. La garnison comptait une compagnie d'artilleurs de ligne, 200 artilleurs de la mobile du Nord, un bataillon du 15'^ de ligne, deux bataillons de mobiles de l'Aisne, en tout 4000 hommes; mais les deux tiers de cet effectif se composaient d'hommes inopinément appelés sous les drapeaux. Les mobiles de Vervins, convoqués dans cette ville le 10 août, ont été dirigés vers Soissons, après avoir reçu un fusil à tabatière et une blouse de toile bleue marquée au bras d'une croix rouge. Lorsque l'investissement commence, ils ont à peine un mois d'exercice. Quant au bataillon du 15° de ligne, il était formé moitié d'hommes du dépôt mal habitués au maniement des armes, moitié de soldats de divers régiments échappés de Sedan, qui étaient venus offrir leurs services au commandant de place. Dans ces 4000 hommes, il y avait beaucoup de braves gens, mais peu de soldats.
Soissons attendit longtemps l'inévitable coup de grâce qui devait mettre fin à sa résistance. Pendant près d'un mois, du 16 septembre au 12 octobre, l'attaque fut molle et l'investissement peu rigoureux. La garnison fit des efforts pour éloigner les lignes ennemies : deux fois elle réussit à introduire dans la place des convois de ravitaillement, mais elle n'était ni assez forte ni assez exercée pour se heurter aux plus importantes positions, et le canon de la place essayait seul de troubler les travaux qui s'achevaient à 3 kilomètres du bastion, sur les collines du sud. Le 12 octobre au matin, le bombardement commence. Des batteries de Presle et de Sainte-Geneviève, la mitraille tombe sur a ville jusqu'au lendemain à trois heures de l'aprèsmidi. A ce moment, un parlementaire se présente :
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il emporte une ficre réponse. Le bombardement reprend plus furieux, et dure, sans interruption, jusqu'au surlendemain à la nuit tombante. L'artillerie de la place tient tête à l'orage, pendant quatre-vingts heures, avec ses servants improvisés. Plus d'une fois la justesse de son tir ralentit le feu des batteries de Sainte-Geneviève, mais Soissons se couvre de ruines. Des obus trouent la tour Saint-Jean, qui domine la ville et dont l'architecture magnifique rappelle au voyageur l'antique splendeur de la cité épiscopale. La cathédrale est entamée, l'arsenal et la manutention sont criblés de projectiles; le grand hôpital, atteint dès la première heure, brûle; les casernes s'effondrent, et les obus qui éclatent sans cesse achèvent ici la destruction commencée, allument là de nouveaux incendies.
Au pied du rempart^ où la garde nationale a rejoint la garnison, la plaine est déserte. L'ennemi est invisible, et l'on est écrasé. Que faire?
Une large brèche a éventré le rempart auprès de Saint-Jean des Vignes. Si la raison permettait quelque espoir de délivrance, il faudrait persévérer, coûte que coûte; mais un conseil de guerre a reconnu que les sorties sont impossibles, et d'où viendrait le secours? La France n'a plus d'armée qui tienne la campagne. Quelques milliers d'hommes, détachés de Lille, ont poussé jusqu'à Saint-Quentin, mais ne peuvent s'aventurer si loin de leur base d'opération. Il ne restait plus à i'état-major de la place qu'à confesser son impuissance. Le 15 au soir, un parlementaire sortait de la ville; à onze heures, la capitulation était signée; le lendemain à midi, musique en tête, 20 000 Allemands, commandés parle duc de Mecklembourg, entraient dans Soissons en poussant des hourras.
24 ESSAIS SUR l'allemagxe impériale
Aux termes de la capitulation, les soldats de ligne étaient prisonniers; leurs officiers et les officiers des mobiles étaient libres, à la condition de signer l'engagement écrit de ne plus servir contre l'Allemagne pendant toute la durée de la guerre. La convention accordait aux mobiles de l'arrondissement de Soissons la faculté de rentrer dans leurs foyers, mais se taisait sur le sort des autres, qui prirent à cinq heures du soir la route de Château-Thierry, c'est-à-dire d'Allemagne. 2000 Français environ étaient escortés par 800 Allemands.
A huit heures, la colonne s'engageait dans le bois d'Hartennes, quand des coups de feu partent en tête. C'est alors une confusion générale : les prisonniers s'enfuient à travers bois. Les Allemands tirent, crient, gesticulent, piétinent de fureur, hésitant entre la garde de ceux qu'ils tiennent encore et la poursuite des fuyards, qui se dispersent dans les taillis. A Tarrièregarde, prisonniers et gardiens, qui ne savent d'où vient le tumulte, se sont jetés les uns sur les autres, dans les fossés qui se comblent. « J'avais pour ma part, nous contait un de nos amis, un gros landwehrien sur le corps; il tremblait de tous ses membres; il croyait que nous étions délivrés et me caressait la tête en me disant les meilleures paroles. Mais quand ses camarades et lui se furent relevés sur l'ordre. des officiers, et qu'ils se retrouvèrent à peu près un contre un, eux armés et nous sans armes, il me donna les plus furieux coups de crosse que j'aie reçus sur le chemin de l'Allemagne. » Quand les Allemands se remirent en marche, ils avaient perdu les deux tiers de leur convoi. On ne sait d'où partit cette fusillade nocturne : on a dit que des francs-tireurs cachés dans le bois
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avaient tiré sur l'escorte des prisonniers pour faciliter leur évasion. Cette supposition n'est guère vraisemblable, car aucun franc-tireur n'a revendiqué cet exploit. Il est à peu près certain que des soldats de ligne qui marchaient en tête se sont jetés, à la faveur de la nuit, sur leurs gardiens, en ont désarmé plusieurs et, après quelques coups de fusil, ont donné le signal de la fuite.
La prise de Soissons, en même temps qu'elle assurait à l'ennemi le tranquille usage d'une des grandes routes de l'invasion, lui livrait le sud du département. Depuis quelques jours d'ailleurs, le pays était officiellement considéré comme conquis, et M. de Landsberg avait pris les fonctions de préfet de l'Aisne. Cependant le nord n'était pas soumis encore ; La Fère n'avait pas été attaquée, et dans Saint-Quentin résidait le préfet français, j\I. de La Forge, qui était décidé à disputer le terrain à son compétiteur. Déjà même il avait infligé à celui-ci un échec mémorable. Le 8 octobre 1870, une colonne, composée de deux compagnies de landwehr et de 400 dragons de Mecklembourg, s'était présentée en vue de Saint-Quentin; mais la ville attendait cette visite. Ses ingénieurs avaient construit des barricades, que ses gardes nationaux et ses pompiers étaient résolus à défendre. Aussitôt que le guetteur a signalé du haut de sa tour l'approche des éclaireurs, le tocsin sonne à toute volée, appelant à leur poste les défenseurs de la ville.
Du côté où arrivait l'ennemi, c'est-à-dire au sudest, la ville est terminée par le canal et par la Somme, qui forment deux lignes d'eau voisines et parallèles. Un observateur, placé sur le pont du canal et tournant
le dos à Saint-Quentin, a derrière lui une rue escarpée, qui conduit au centre de la ville, la rue d'Ible; et il a devant lui le faubourg d'Isle, qui monte par une pente assez raide vers la campagne. C'est au bas de la rue d'Isle, en deçà du canal, que s'élève le plus solide ouvrage de défense, une barricade bien construite et se reliant aux maisons voisines. En haut du faubourg d'Isle, une première barricade abrite un poste avancé occupé par des pompiers. Ceux-ci tirent les premiers coups sur la colonne allemande; après l'avoir arrêtée le temps nécessaire pour qu'on puisse jeter à l'eau le pont du canal et fermer la grande barricade, ils se retirent en ordre et viennent se ranger près de la garde nationale. Derrière eux, les Allemands entrent dans le faubourg; mais, bien qu'ils se glissent le long des maisons, ils sont atteints par les balles d'excellents tireurs, qui visent avec calme, annoncent leurs coups et sont applaudis par leurs camarades. La lutte dure depuis plus de trois heures, quand la commission municipale, avertie qu'un incendie vient d'être allumé par l'ennemi dans le faubourg et trompée par de faux rapports sur le nombre des morts et des blessés, se rend à la barricade. Elle représente au préfet qu'une ville ouverte comme Saint-Quentin ne peut pousser la résistance au delà des limites d'une défense honorable. Depuis le début de l'action, le préfet s'était tenu debout près de la barricade, encourageant les combattants par son exemple et par sa parole, sans ostentation, avec le sang-froid du courage. Il répond à la commission que, la lutte étant engagée, c'est aux chefs militaires seuls qu'il appartient de décider si elle doit cesser ou continuer. Les commandants de la garde nationale et des pompiers reconnaissent que la situa-
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tion peut s'aggraver par une modification du plan d'attaque ou par l'arrivée de renforts ennemis; mais, avant d'entrer en pourparlers avec les assaillants, ils demandent à continuer la lutte une heure encore. Une demi-heure après, l'ennemi commençait sa retraite; il emportait une quarantaine de morts et de blessés, et laissait quelques prisonniers entre les mains de la garde nationale. Du côté de la ville, douze hommes avaient été atteints, parmi lesquels M. de La Forge. La fureur de l'ennemi fut grande devant cette résistance inattendue. Fidèles à leur odieuse habitude, les soldats allemands passèrent leur mauvaise humeur sur des gens inoffensifs; ils emmenèrent une dizaine de pauvres gens qui n'avaient commis d'autre crime que de se trouver sur leur chemin; le long delà route, ils les insultèrent et les battirent. Un d'eux fut si maltraité par les landwehriens ivres, qu'un chirurgien dut panser ses blessures au bord d'un fossé avant d'arriver à Ribemont.
Le colonel de Kahlden, commandant de Laon, qui avait ordonné l'expédition, ne voulut point rester sous le coup d'une défaite qui eût quelque retentissement, car Saint-Qaentin venait de donner aux villes ouvertes un grand exemple en repoussant l'ennemi sans le secours d'aucune force régulière. M. de La Forge savait bien que les représailles ne se feraient pas attendre. Il avait obtenu qu'un corps d'armée de 10 000 hommes vînt tenir garnison à Saint- Quentin, mais l'autorité militaire reconnut que la ville ne pouvait être mise en état de défense, et que les troupes n'y seraient pas à l'abri d'un coup de main : elles furent rappelées au lendemain de la capitulation de Soissons, et Saint- Quentin se trouva ainsi livré sans
défense à la colère de l'ennemi. A la nouvelle de la décision de l'autorité militaire, M. de La Forge donna sa démission. Le 20 octobre, M. de Kahlden réunit une petite armée. Il la divise en deux colonnes, dont l'une marche sur La Fère et l'autre sur Saint-Quentin. Les villages qui avoisinent La Fère crurent que le siège allait commencer; ils furent quittes pour la peur et pour le pillage de quelques habitations. Les 1000 hommes qui arrivent à Danizy le 19 octobre bouleversent les maisons de fond en comble; puis ils procèdent au déménagement; ils entassent sur les chariots des couvertures, des vêtements d'homme et de femme, des couteaux, des cuillers, de la vaisselle, même des chandeliers et des casseroles. Les habitants menacent de se plaindre aux officiers, au colonel, mais M. le colonel était avec 3 officiers et 150 hommes au château de M. D... Les chevaux mangeaient l'avoine à pleine auge; les officiers buvaient le Champagne à pleine coupe, le ventre à table, le dos au feu, qui flambait si bien qu'un incendie se déclare tout à coup. « J'avais justement, dit le colonel, Tintention de faire brûler cette cassine. » Gomme il y devait passer la nuit, il fit pourtant éteindre l'incendie; mais le lendemain ses hommes chargeaient sur des fourgons une pendule, les plus jolis meubles, des tapis et tout le vin de la cave. Ce colonel ne pouvait punir ses soldats d'avoir volé des casseroles.
Pendant ce temps, M. de Kahlden marchait sur Saint - Quentin. Le '20 octobre au soir, il avait appris au village de Brissais-Ghoigny que les ponts sur l'Oise et sur la Sambre étaient rompus ; mais il avait expédié aux autorités municipales de la commune de Vendeuil, sur le territoire de laquelle les ponts étaient
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situés, l'ordre de les reconstruire avant le lendemain à dix heures du matin, sous peine d'une amende de 20 000 francs et d'autres représailles militaires, comme « l'emprisonnement et le fusillement des principaux habitants ». En une nuit, les ponts furent rétabhs, les hommes travaillant, les femmes et les enfants éclairant la rive avec des lanternes. Le colonel, comme témoignage de satisfaction, consentit à réduire l'amende à 10 000 francs; encore voulut-il bien se dessaisir de 500 francs au profit des pauvres de la commune. Après cette œuvre charitable, il poursuivit sa route.
Arrivé vers onze heures du matin au-dessus de Saint- Quentin, il place deux batteries auprès de la route de La Fère, à 3500 mètres du centre de la ville, et s'annonce par trois obus envoyés sans sommation. La garde nationale était aux barricades, mais l'ennemi ne paraissait pas. Les trois obus voulaient dire que M. de Kahlden était là et qu'il attendait; d'autres, qui arrivaient par intervalles inégaux, prouvaient qu'il s'impatientait. Le commandant des pompiers et un officier de la garde nationale qui entendait l'allemand partent avec le drapeau blanc. Aux avant-postes, ils trouvent un officier de landwehr qui les mène à M. le colonel. Celui-ci était dans un champ à la tète de ses cavaliers. Près de lui se tenait comme interprète un jeune homme du nom de Berg, Belge de naissance, Allemand de profession, qui a été, durant toute l'occupation, l'instrument haineux des rigueuis de l'ennemi. Le lorgnon sur le nez, blond, petit, grêle, il semblait abriter derrière les géants du Mecklembourg sa faiblesse et son insolence. Quand M. de Kahlden avait parlé, il traduisait d'une voix sèche, en scandant ses paroles, les ordres de « M. le colonel ». Or M. de Kahlden donna l'ordre aux parle-
mentaires d'aller quérir la commission municipale tout de suite, ajoutant que, si elle ne se dépêchait pas de venir, il brûlerait la ville. Quand la commission arriva, il lui remit une pièce curieuse que la ville conserve dans ses archives. C'était un jugement motivé qui frappait la commune :
1" D'une amende de 600000 francs, « par suite de la proclamation du 18 septembre 4870, signée par M. Anatole de La Forge, ainsi que de plusieurs articles dans le Courrier de Saisit-Quentin du 30 septembre i870, contenant des sentiments calculés d'exciter la population à lui faire prendre les armes, et à exprimer des sentiments liostiles à Sa Majesté le roi de Prusse »;
2° D'une amende de 300 000 francs et d'une réquisition de 20 chevaux de selle, c< pour avoir, dans la journée du 8 octobre 1870, tiré à coups de feu sur une compagnie d'infanterie et trois escadrons de dragons qui étaient envoyés à la ville, sans aucune intention hostile, afin de lui remettre des proclamations, et pour avoir détruit les ponts et moyens de communication avec la ville, et avoir empêché les troupes de remphr leur mission. »
Il y avait fort à dire sur ce tarif étrange qui frappe d'une amende de 600000 francs l'insulte faite à Sa Majesté le roi de Prusse, et n'en réclame que moitié pour des coups de feu qui ont jeté par terre 40 Allemands; mais M. de Kahlden ne souffrit pas qu'on dît la moindre chose. A trois heures, il entra dans la ville et procéda au désarmement de la garde nationale.
Une affiche avertit les détenteurs d'sivmes quelconques d'avoir à les déposer dans un délai de deux heures sous peine de mort. Une autre contenait cette phrase
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unique : « L'autorité allemande prévient que, si un coup de feu est tiré sur un soldat allemand, six habitants seront fusillés. »
La commission municipale se soumit : elle lit appel à la bonne volonté des habitants pour trouver sur l'heure 950 000 francs, car les chevaux présentés avaient été tous refusés, et l'amende s'était accrue de 50 000 francs. Les souscriptions volontaires n'ayant point suffi, on eut recours aux banquiers de la ville et à la Banque de France, et l'argent fut intégralement compté. La ville fournit encore du sucre, du tabac, des cuirs en quantités invraisemblables. Le 22 au soir, tout le produit de cette productive expédition était soigneusement emballé dans des voitures réquisitionnées; puis, avant le jour, sans bruit, avec de si minutieuses précautions que personne ne fut réveillé, cavaliers et fantassins se glissèrent hors de la ville. M. de Kahlden laissait sur les murs une affiche :
« Si après le départ des troupes allemandes des nouvelles manifestations déloyales, si des désordres quelconques ont lieu de manière à nécessiter le retour des troupes, il serait procédé contre la ville avec la plus grande rigueur. Des contributions fort élevées devront être payées, et chaque individu compromis ou soupçonné sera puni de mort. »
En aucun pays, en aucun temps du monde, le vainqueur n'a plus insolemment dénié au vaincu le droit de la défense, ni pris un moindre souci de tempérer par quelque générosité l'emploi de sa force. Le 48° landwehr, qui venait de faire cette campagne de Saint- Quentin, ne se sentait pas d'aise d'avoir accompli pareil exploit, et c'était une joie hotnériiiue dans l'état-major de M. de Kahlden quand le jeune baron Berg invitait
32 ESSAIS SUR L'ALLEMAGNE IMrÉRL\LE
ceux qu'il rencontrait sur la route à oc voir passer le million de Saint-Quentin ».
Les populations, réduites à souffrir en silence de tels affronts, ne pouvaient se résigner à croire qu'il faudrait les endurer jusqu'au bout. Elles accueillaient avidement les nouvelles les plus invraisemblables, au début surtout, car les mensonges tombèrent à la fin si drus et si gros, qu'ils ne trouvèrent plus de dupes. A la fin d'octobre, elles espéraient encore : elles s'entretenaient des exploits de Bazaine; on disait qu'il avait brisé les lignes prussiennes, qu'il allait venir; mais les journaux de l'ennemi, qui malheureusement ne mentaient guère, annoncèrent sa capitulation. Dix jours après, le département était foulé du nord au midi par une nouvelle invasion. Une fraction de l'armée qui a pris Metz passe à Château-Thierry, marchant vers Paris; l'autre, plus considérable, déroule pendant près de quinze jours ses colonnes et ses convois sur les routes de Reims à Soissons et de Soissons à Laon; de là elle prend par tous les chemins la direction d'Amiens. Manteuffel la commande, et elle a pour mission de détruire notre armée du Nord. Ce renouveau d'invasion assombrit toutes les pensées, et dans les villages encombrés d'Allemands les paysans se demandent ce que les journaux de Paris entendent par ces paroles que l'Allemagne est <c définitivement épuisée ».
A la première nouvelle de la capitulation de Metz, La Fère lit ses préparatifs pour soutenir un siège : l'occupation de cette place était en effet aussi nécessaire à l'armée ennemie qui allait opérer dans le nord que l'avait été la possession de Soissons pour celle qui marchait sur Paris au mois de septembre. Aussi, le 13 novembre, le capitaine de vaisseau Planche, récemment nommé au commandement de La Fère, reçut-il la sommation de se rendre. Elle lui fut apportée par le maire et l'adjoint d'une commune voisine, qu'une colonne ennemie avait requis de faire office de parlementaires. Il refusa d'abord de considérer comme sérieuse une démarche contraire à tous les usages; mais sur les instances de ces parlementaires malgré eux, qui devaient rapporter une réponse sous peine de mort, il leur remit un exemplaire d'une proclamation où il avait déclaré qu'il se défendrait jusqu'à la dernière gargousse, jusqu'au dernier morceau de biscuit, et que, si la place était bombardée, « il ne se laisserait arrêter par aucune considération d'intérêt particulier ». — « Nous aurons des souffrances à supporter, disait-il en terminant; mais nous serons forts et énergiques, et nous montrerons que l'ère des lâches capitulations est
passée. » L'officier qui tenait ce langage ne se faisait pas illusion sur la force de la place; mais, avant d'en prendre le commandenaent, il avait reçu la promesse d'être secouru par l'armée du Nord, et il voulait préparer les habitants à tout endurer jusqu'à l'arrivée du secours attendu. Les Allemands, qui savaient trop biea que cette armée du Nord allait cire mise hors d'état de songer à autre chose qu'à son propre salut, considéraient déjà La Fère comme ville prise; seulement, pour s'éviter la peine d'un siège dont Fissue leur paraissait certaine, ils se seraient contentés de l'évacuation de la place et du libre passage par le chemin de fer. Ils acceptèrent le défi du commandant, et le lendemain l'investissement de La Fère commençait.
Jamais place n'a mérité aussi bien que La Fère le nom de nid à bombes. Le voyageur qui se dirige vers cette ville en venant de Saint-Quentin découvre, au moment où il dépasse le village de Travecy, une ligne bleue de hauteurs broisées. A sa droite s'élèvent les collines du Parc et de Danizy, séparées par un court vallon ; en face de lui, le plateau de Charmes et d'Andelain; à sa gauche, la forêt de Saint-Gobain va s'inclinant vers les bords de l'Oise. Son regard est attiré au loin par les tours de la cathédrale de Laon, qui apparaissent dans une échappée entre Charmes et Danizy et dominent le paysage; mais ce qu'il ne découvre qu'en dernier lieu, et non sans faire effort, c'est la ville de Là Fère, qui est à ses pieds. Vue de 3 kilomètres au nord, elle semble adossée aux collines et perdue dans leur ombre.
Comme Soissons, La Fère prend les précautions traditionnelles. Les 2700 mobiles qui avec quelques francs-tireurs composent sa garnison sont employés aux travaux de la défense. Ils font monter les eaux de