‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 23 sur 42 · Publié daas la Revue des Deux Mondes, le 15 juin · texte numérisé non relu

Publié daas la Revue des Deux Mondes, le 15 juin

On a donc crié, pétitionné, et l'empereur d'Allemagne, se souvenant du roi de Prusse, a fait grâce au jardin menacé. Les Berlinois conserveront Kroll, et le parlement de l'empire attendra. Une ancienne manufacture de porcelaine a été accommodée à son usage tout près du ministère de la guerre. Le bâtiment est de médiocre apparence et fait pauvre mine à côté de son voisin, mais c'est justice : il convient qu'un fils se tienne modestement en présence de son père. N'était le travail herculéen poursuivi depuis tant d'années dans ce ministère, on ne verrait pas aujourd'hui, 16 juin 1873, se presser à la petite porte du Reichstag des députés venus des rives du Rhin et de celles de la Vistule, des bords de l'Eider et du pied des Alpes.

Suivons ces mandataires du peuple allemand; les profanes sont admis sans difficulté dans la maison. Il suffit de parler au suisse, qui vous délivre, moyennant une carte et quelques groschen, un plan de la salle : le nom de chaque député y est écrit à la place qu'il occupe, et des couleurs variées marquent les divers partis politiques.

C'est le guide de l'étranger dans le parlement de l'empire.

Un architecte qui construit la salle des séances d'un parlement fait de la politique. Ce n'est pas assez qu'il dessine les plans, marque les dimensions, assure les dégagements et applique les règles de l'acoustique; le plus difficile est de bien disposer les sièges : pour cela, il faut étudier la constitution. Dans la salle de notre Corps législatif, au début du Second Empire, un large banc était placé au-dessous du fauteuil présidentiel : là s'asseyaient les commissaires du gouvernement. Le pouvoir exécutif regardait en face et de haut le pouvoir législatif : c'était le style de 4852. Aujourd'hui, dans cette même salle, les ministres descendus dans l'arène occupent les premiers bancs d'une travée. Des députés siègent à côté d'eux et au-dessus d'eux; la tribune les domine : quand un orateur dressé sur ce piédestal s'adresse aux représentants du pouvoir exécutif, son geste de haut en bas est d'un supérieur. Le pouvoir législatif a pris sa revanche : c'est ainsi qu'en France les deux rivaux tour à tour donnent leurs ordres à l'architecte.

Dans la salle des séances du ReicJistag, l'architecte avait à loger deux chambres, une chambre haute, qui est le Bundesrath ou conseil fédéral, et une chambre

basse, qui est le Reichstag lui-même. La première est d'une espèce toute particulière. Elle ne se recrute point dans un patriciat héréditaire; ses membres ne sont pas nommés par l'empereur : elle se compose des délégués des princes et états de l'Allemagne. Tandis que le Reichstag, élu par le suffrage universel, représente le peuple allemand, le conseil fédéral représente les monarques grands et petits et les villes libres : il est un débris du passé mis en présence de la nation moderne. Deux chambres d'origines si diverses ont des intérêts différents et des humeurs peu compatibles. Leurs relations sont difficiles. Il n'y a point entre elles de va-et-vient familier. En Angleterre les lords et les communes, en France les sénateurs et les députés se partagent le gouvernement et se rencontrent dans le ministère : mais l'empire d'Allemagne n'a pas de ministres, ou plutôt le chancelier est à lui seul tout le ministère. Bimdesrath et Reichstag se disputent le maigre domaine législatif que la constitution leur a laissé. Leur principal pouvoir est de se gêner, de se contrecarrer l'un l'autre. Supposez qu'un artiste ait à les représenter par une allégorie : il se tromperait en dessinant deux coursiers emportant d'un bel élan le « char de l'État »; pour moi, je les placerais de chaque côté d'un portique sous les traits de deux... lions de faïence tournant l'un vers l'autre ujie face maussade.

L'architecte qui a transformé la manufacture de porcelaine en palais de parlement a bien compris les données que la politique lui fournissait. Presque au niveau du fauteuil présidentiel, il a c^^nstruit, pour y placer les délégués du Bundesrath, un balcon qui domine la salle. Mandataires des princes et manda-

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