‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 24 sur 42 · UNE VISITE AU PARLEMENT D'ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

UNE VISITE AU PARLEMENT D'ALLEMAGNE

taires du peuple se regardent, et les premiers ont de meilleurs et plus hauts sièges, comme il convient à leur dignité. Au-dessous de ce balcon seigneurial, la tribune fait triste mine. Aussi les députés y montentils rarement. L'orateur qui s'y aventure a derrière lui le conseil fédéral et le chancelier. Il faut de rhéroïsme pour critiquer la politique de M. de Bismarck en lui tendant 1 échine.

L'architecture de la salle de Reichstag est une première leçon de droit constitutionnel. Voyons si la séance nous en donnera d'autres.

Déjà M. le président Simson est au fauteuil. Il se tient debout, les mains derrière le dos, attendant les députés, comme c'est l'usage des présidents. Les honorables arrivent un à un, et le public, le plan sous les yeux, les suit jusqu'à leurs places.

Que de couleurs sur ce plan! J'en compte jusqu'à huit : huit partis différents dans le premier Reichstag de l'empire! En vérité ce serait beaucoup, si c'étaient là de vrais partis, à programmes arrêtés, opposés les uns aux autres!

Une de ces couleurs, le jaune indien, se retrouve dans toute la salle, où elle marque une vingtaine de sièges : ce sont ceux des députés non classés, qu'on appelle familièrement les Wilden, c'est-à-dire les sauvages. N'appartenir à aucun parti, c'est un rêve généreux, mais qui témoigne d'une certaine jeunesse dans la vie parlementaire. Ce groupe se fondra quelque jour dans les autres : à la fin de la première se.ssion, il comptait 26 membres, à la fin de la seconde, 22. Encore n'est-il point juste d'y ranger MM. Bebel et Schraps, qui sont membres d'un bel et bon p;irii,

celui des démocrates-socialistes; seulement M. Bebel est sous les verrous, et la sauvagerie de M. Schraps s'explique d'elle-même. Viennent les prochaines élections, le suffrage universel lui enverra de la compagnie. Il faudra bien ajouter une couleur à la gamme, et ce sera, si l'on consulte le goût des intéressés, le sang de bœuf : ils en barbouillent déjà leurs affiches et les tentures de leurs clubs.

Le vermillon est réservé aux progressistes, qui occupent la première travée de gauche, et empiètent un peu sur la seconde. Ils sont une quarantaine, de professions diverses; mais le juriste et le professeur abondent dans ce groupe. Plusieurs sont des vétérans de la politique allemande. Compromis dans les assemblées, voire même dans les insurrections de 4848 et de 1819, ils ont été emprisonnés ou bien se sont réfugiés à l'étranger jusqu'à l'amnistie accordée en 1861. L'âge et les événements les ont calmés. L'unification de l'Allemagne flatte leur patriotisme et la chute des petits princes leurs instincts démocratiques. Ils sont d'ailleurs bien obligés d'avouer qu'ils se sont complètement trompés sur le compte de M. de Bismarck, qu'ils ont combattu au temps du confttt, comme s'il n'eût été qu'un misérable aventurier. L'homme d'État leur a montré qu'avec une intrigue diplomatique bien menée , un bon piège où faire tomber l'Autriche, une bonne armée pour l'y accabler, on obtient d'autres succès qu'avec des fêtes de gymnastique ou de tir, l'exhibition des couleurs allemandes et les refrains patriotiques. Ces jeux de la politique ébranlent la foi aux principes comme les jeux de bourse dégoûtent du travail honnête. Les progressistes ont donc fait des concessions; ils acceptent

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l'empire et la dynastie. Un seul député dans cette assemblée est républicain, M. Sonneman, de Francfort, qui a protesté en termes si énergiques contre l'annexion de l'Alsace-Lorraine : il iigure parmi les sauvages.

Du moins, les progressistes n'ont point répudié toutes les idées qui leur furent chères. Ils disent volontiers qu'ils remplissent dans le parlement d'Allemagne le rôle que joue en Angleterre l'opposition de Sa Majesté la reine. Ils sont les défenseurs des libertés parlementaires. Ils s'accommodent du militarisme, mais ils essayent de le contenir. Jadis ils étaient partisans d'une armée citoyeiine [Bùrgerwehr). M. Duncker, dont la tête grise et les longs cheveux rappellent M. Garnier-Pagès , était en 1848 capitaine dans la garde nationale de Berlin : quand un bourgeois a porté l'épaulette civique, il s'en souvient jusqu'au dernier soupir. Enfin la gauche se préoccupe plus que toute autre partie de l'assemblée des questions sociales; M. Schulze-Delitzsch en est membre, et le socialisme de la chaire ' y est représenté. Dans les élections, le progressiste compte sur les voix des ouvriers non révolutionnaires; il ne dédaigne pas les autres quand elles se reportent sur lui au second tour de scrutin, faute d'avoir pu faire triompher un démocrate-socialiste. Cette alliance entraîne mainte obligation que l'on devine : elle force le député progressiste à raffermir son attitude en face du pouvoir; elle l'empêche de trop incliner vers le parti national-libéral. Plus on approche des élections, plus s'élargit l'intervalle qui

1. Ou appelle ainsi les doctrines de plusieurs professeurs d'économie politique, qui, dans leur enseignement universitaire, se sont montrés partisans de réformes sociales.

sépare ces deux voisins; leurs journaux se querellent et la nuance qui les distinguait est en train de devenir une couleur.

Le parti national-libéral compte à peu près 120 membres : il est le plus considérable du P.eichstag, où. il règne depuis la seconde travée de gauche jusqu'au couloir du centre. Presque toutes les professions y sont représentées : en première ligne, les fonctionnaires, puis les juristes, avocats, avoués, notaires; peu de propriétaires fonciers, mais des industriels ou de riches commerçants; des banquiers; quelques Israélites de marque, comme M. Bamberger, dont le lucide esprit est en train de débrouiller la question monétaire, ou comme M. Lasker. Jeune encore, celui ci est déjà un vieux parlementaire. Il prépare une collection de ses discours, et il en a prononcé de quoi remplir plusieurs volumes. Petit, noir, les cheveux abondants et frisés, la figure noire et rouge, il n a point l'air d'un chef de parti. Un Allemand, derrière moi, le compare à un marchand d'habits; c'est une impertinence que vaut probablement à M. Lasker sa qualité d'Israélite, car ses coreligionnaires sont en Allemagne l'objet d'une haine qui sent le moyen âge. Pour ne point dire qu'on leur envie leur richesse, leur luxe, le quartier des Tilleuls, dont ils sont à peu près seuls propriétaires, on leur reproche de n'avoir point la profondeur allemande, d'écrire des livres superficiels et de la musique matérialiste. Un Berlinois me faisait ce défi : « Je ne suis point musicien; mais jouez-moi le morceau que vous voudrez : aux premières notes, je vous dirai s'il est d'un juif. » Il n'y a point de doute que si quelqu'un osait proposer qu'on ramenât les

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Israélites au ghetto, les adhésions ne se feraient pas atlendre. Les antisémites ont quelques griefs politiques mieux fondés que ces vilains sentiments. « Le juif, me disait un conservateur, n'entend rien au caractère germanique. Son crâne ne ressemble pas au nôtre, et d'ailleurs, par la faute de notre intolérance, il n'a jamais vécu de notre vie privée ou publique. Nos vieilles traditions lui sont inconnues : il ne comprend rien à la complication de notre âme, à nos désirs des nouveautés, contrariés par notre respect des vieilleries. Remarquez que Lassalle, le chef de ceux qui veulent détruire l'Allemagne historique, était juif, que beaucoup de juifs sont républicains, d'autres nationaux-libéraux très influents. Pour faire place à leur « état moderne », ils démolissent à outrance sans éprouver rien de cette mélancolie que l'on ressent à voir tomber pièce à pièce une maison qu'on a longtemps habitée. Savez-vous où se trouvent leurs plus ardents collaborateurs? C'est parmi les descendants de vos huguenots réfugiés. Je crains bien que ces étrangers à l'esprit absolu ne fassent dans notre vieille Allemagne, pour amour de la ligne droite, des ruines irréparables. »

Voilà qui est bien, mais il faut ajouter que ces étrangers trouvent des complices dans la place. A côté d'eux siègent des hommes d'affaires qui, laissant aux pédants la vénération du passé, applaudissent à la suppression des frontières intérieures et de tous ces obstacles qui entravaient l'activité commerciale ou industrielle; des fonctionnaires qui espèrent de l'avancement, mais aussi des patriotes qui veulent une patrie grande et forte contre l'étranger.

Tout a été dit sur le singulier caractère de ces natio-

naux-libéraux, qui n'aiment la liberté que d'un amour très platonique. Tels les a dépeints M. Cherbuliez dans ses études sur la Confédération de l'Allemagne du Nord, tels ils sont demeurés. Leurs deux âmes les tourmentent toujours, car dans un empire rivé à la couronne de Prusse on peut être national, si l'on entend par là qu'on approuvera toutes les annexions passées et futures; mais le moyen d'être libéral autrement qu'en théorie? L'embarras du parti est l'objet de quolibets et de sarcasmes en Allemagne aussi bien qu'à l'étranger. Il mériterait pourtant plus d'égards et de charité. Certes il compte dans son sein d'effrontés transfuges de la démocratie, lesquels appartenaient sans doute à cette sorte de républicains qui inspirait un jour à Bœrne cette boutade : « Je serais un Néron en Allemagne, et je jetterais mon diadème dans un fleuve, qu'au commandement apporte! le plus enragé de ceux qu'on accuse de démagogie plongerait comme un barbet fidèle et me rapporterait ma couronne! » Mais il est aussi parmi les nationaux-libéraux des politiques qui font en gémissant le sacrifice de leurs opinions libérales à l'inéluctable nécessité. Ils savent bien qu'on perd son temps en parlant à M. de Bismarck de réformes constitutionnelles : l'empire a été fait par lui et pour lui; il se plaît dans cette maison, dont il a donné le plan, et le moindre embellissem.ent l'en ferait sortir : qui donc serait assez osé, assez peu patriote, pour provoquer une telle crise? Il faut donc se résigner, et l'on se résigne, non sans songer avec tristesse que le temps s'écoule, que le nouvel empire est toujours affublé de cette forme imparfaite improvisée par le chancelier au cours de la campagne de France. Tout le parti ne cède pas aussi aisément à la force

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des choses. La fraction qui a pour chef M. de Bcnnigseii subit avec une abnégation parfaite jusqu'aux caprices du chancelier, mais la fraction Laskcr se cabre de temps en temps. Les féodaux prussiens prétendent que cette indépendance est sans mérite. Le juif n'est si indocile, disent-ils, que parce qu'il ne peut espérer devenir ministre dans un empire dont le chef est le dévot serviteur de Jésus-Christ.

Au national-libéral, M. de Bismarck ofTre en dédommagement de ses chagrins et pour le réconforter dans sa patience, la guerre contre l'Église; mais l'Église a des champions de taille à la défendre dans la fraction du centre, qui compte à peu près 70 membres. L'aspect de la travée centrale est tout autre que celui de la gauche : on y voit des robes de prêtres et des tenues de gentilshommes. Une vingtaine de seigneurs hautement titrés, des propriétaires de biens nobles, des magistrats, quelques grands fonctionnaires, même des dignitaires de cour, composent la majorité du parti. Pour suppléer à l'infériorité du nombre, il a des orateurs qui sont toujours sur la brèche. On me montre le docteur Reichensperger : c'est la figure et l'altitude d'un parlementaire catholique libéral ; de point en point, il me rappelle le président actuel de notre assemblée nationale *. M. Windthorst circule entre les bancs du centre, allant de l'un à l'autre, comme un chef de parti : il a passé la soixantaine; sa tête chauve est enfouie dans de fortes épaules, il porte des lunettes à branches noires, derrière lesquelles brillent des yeux très vifs. C'est l'orateur laid et spirituel qui se retrouve dans tous les parlements du monde.

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