‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 26 sur 42 · EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

EN ALLEMAGNE

Le parti socialiste allemand dispose de puissants moyens de propagande : il a seize journaux, qui comptent plus de 30 000 abonnes, chiffre qui représente une grande quantité de lecteurs, car un seul exemplaire suffit ordinairement à tout un atelier. Ses orateurs se font entendre dans des réunions publiques fréquentes et très suivies. Ainsi le socialisme parle haut en Allemagne, et, comme il y est l'objet de vives inquiétudes, on écoute et on commente son langage.

M. le professeur Held, un des plus sages parmi les socialistes de la chaire, s'est donné la peine d'étudier, un trimestre durant, les feuilles socialistes, de les analyser et d'en reproduire les passages les plus marquants ^. Ce travail n'est point fait pour expliquer les illusions de l'école à laquelle appartient cet écrivain, car il a beau distinguer deux sortes de journaux socia-

. 1. Publié dans la Revue des Deux Mondes, le 15 septembre 1873. 2. Die deutsche Arbeiterpresse der Gegenwart) vou D' A. Held. Leipzig, 1873.

listes, les uns qui sont des organes d'associations ouvrières et s'occupent avant tout de défendre les intérêts du travailleur de telle ou telle industrie, les autres qui s'adressent à tous les prolétaires et prêchent la guerre sans merci contre les institutions de l'État moderne : il faut être aveuglé par l'optimisme pour croire que les seconds seuls soient des révolutionnaires. En réalité, l'Allemagne n'a point ce privilège que les tentatives de conciliation faites en ce moment par la partie la pins éclairée de sa bourgeoisie soient accueillies par les ouvriers même avec un semblant de reconnaissance : à de rares exceptions près, cette bonne volonté ne rencontre que la défiance et la haine. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire avec des yeux non prévenus les journaux de deux catégories.

Commençons par une exception. Si toutes les feuilles socialistes ressemblaient au Parloir, organe des ouvriers en porcelaine, il n'y aurait pas même de question sociale en Allemagne. Ce journal professe la doctrine que l'ouvrier doit s'aider lui-même, et que l'éducation du caractère, « l'exercice des forces intellectuelles et l'acquisition de connaissances utiles sont les plus sûrs moyens qu'il possède d'amender son sort. » II réclame la fondation d'une école d'apprentissage pour mettre l'ouvrier en état d'améliorer ses produits et de lutter contre la concurrence étrangère. Il invoque l'appui des patrons, et fait appel au sentiment du devoir que leur imposent « leur fortune et leur instruction plus étendue ». Sans doute le Parloir n'estime point que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes : l'association qu'il représente a sa caisse des grèves, c'est-à-dire ses armes; au moins ne les montretelle pas à tout propos et n'est-elle point provocante. Le Parloir recommande au travailleur la modération dans ses désirs et l'amour de son art.

Un jour, par exemple, il met en scène un tourneur qui, derrière sa vitre tachée de pâte, regarde dans la cour enfumée de la fabrique, ce Tourne! tourne! » crie-

t-on autour de lui; mais ses yeux rencontrent le rosier qui fleurit contre le mur noir, et par-dessus le vieux bâtiment il voit le ciel bleu où glisse l'hirondelle. Il pense alors aux riches, à tous ceux qui se reposent dans les jardins-concerts ou voyagent vers les Alpes et les villes de bains. Lui aussi voudrait bien voyager, au moins faire une partie de deux jours sur terre ou sur eau; mais il examine son budget, et le résultat se devine : point de partie ! Pourtant il ne récrimine pas : au sort des agioteurs de Berlin il préfère encore le sien; c'est bien quelque chose que d'être un ouvrier habile et honnête. Que les banquiers aillent donc aux jours chauds de l'été éblouir de leur luxe le public des bains à la mode! Il y a dans le voisinage, à une lieue de la fabrique, au bout de la plaine sablonneuse, des arbres verts et de l'eau fraîche; dans le bois de pins, la fraise croit, les oiseaux chantent, l'écureuil bondit : c'est plus qu'il ne faut pour amuser les enfants! Il ira au bois avec les siens. De quoi se plaindrait-il, puisqu'il a le repos, la paix et Tamour? Et le porcelainier satisfait quitte sa vitre pour se remettre à tourner.

C'est une véritable idylle, où l'on reconnaît les couleurs dont on peignait jadis la vie de l'atelier. Elle adu moins le mérite d'avoir été écrite par un ouvrier. Beaucoup d'autres passages du journal prouvent que de vieilles traditions et une bonne volonté réciproque maintiennent l'harmonie dans les manufactures de porcelaine. Aucune grève n'a encore troublé cette industrie; les patrons n'hésitent point à tendre au travailleur une main qu'ils sont sûrs de ne pas voir repoussée. Le Parloir leur rend cette justice, que « librement, sans pression extérieure, ils ont remédié en élevant les salaires à la gêne produite par le renchéris-

sèment de toutes choses ». C'est une situation exceptionnelle, et nous ne trouvons pas dans toute l'Allemagne deux journaux comme celui des porcelainiers. Le Correspondant, journal des ouvriers chapeliers, est en lutte perpétuelle avec le Journal des Chapeliers, organe des patrons. Il pousse à la coalition et à la grève. L'échec de certaines grèves lui donne bien à rénéchir, mais pour le mener à cette conclusion qu'il faut engager la lutte à bon escient, après s'y être longtemps préparé , à moins qu'un acte de brutalité n'oblige l'ouvrier à déclarer la guerre, coûte que coûte, « pour prouver qu'il a conscience de sa dignité » . Quand les patrons, fatigués de celte attitude provocante, s'entendent pour déclarer qu'ils excluront à l'avenir de leurs ateliers les membres de l'association, le Correspondant se récrie sur « cet acte d'une absurdité révoltante », sur cet orgueil et cette tyrannie. A chaque page déborde la passion. Ce journal déclare, il est vrai, qu'il n'a « rien de commun avec les démocrates socialistes, ni avec l'Internationale », et qu'il veut seulement par « un combat sans pitié » affranchir le travail du Moloch qui l'exploite, c'est-à-dire du capital. Mais, au lieu d'écrire un programme raisonné, il ne montre que de vagues aspirations et des exigences dont la partie adverse n'entrevoit pas le terme. Celle ci n'a d'autre ressource que la résistance : alors U Correspondant s'irrite et menace. Après avoir témoigné du dédain pour la politique, il vient à déclarer que « la politique pourrait bien venir en aide au travailleur ». Après avoir choisi pour devise : aide toi, il s'en prend à l'État des souffrances de la classe ouvrière. Après s'être dit prêt à examiner les divers moyens de conciliation, il rejette avec dédain ceux qui sont

offerts, comme le projet d'instituer des tribunaux d'arbitrage dont les arrêts auraient force exécutoire. « Ce serait une baïonnette dirigée contre la poitrine de chaque ouvrier! » Voilà donc une association engagée contre les patrons dans un conflit sans issue.

Le Correspondant pour les imprimeurs et les fondeurs en caractères , est rédigé avec talent. En Allemagne comme en France, le typographe se considère comme un ouvrier d'élite, comme un « pionnier de la classe laborieuse » . Orateur en même temps qu'écrivain, il rédige des manifestes en descendant de la tribune. M. Hertel, rédacteur en chef de cet autre Correspondant, est fort remarqué dans les congrès, et il écrit pour son journal de longues leçons d'économie politique. Il combat la doctrine admise sur la loi du salaire. En attendant l'établissement universel de sociétés coopératives qui donneront à l'ouvrier le revenu entier de son travail, il veut, sans s'expliquer clairement, se servir des associations « pour changer au profit du travailleur la loi de l'offre et de la demande ». A la vérité, il se dit partisan du progrès lent, désabusé des chimères de Lassalle et du communisme français ; mais il ne faut pas trop se fier à ces dispositions conciliantes. Dès qu'une grève ou la moindre discussion éclate, le langage du Correspondant devient singulièrement amer. Lui aussi d'ailleurs, il a des espérances indéfinies. « Marchons toujours, dit-il, réunissons tous les travailleurs sous la bannière des associations; le reste viendra de soi! » Et le journal avoue que la grande majorité des imprimeurs associés « appartient d'idée et de fait à ja démocratie socialiste ».

Un tel aveu serait inutile de la part du Compagnon, organe des ouvriers bijoutiers, et du Messager, organe

des ouvriers fabricants de cigares. La première des deux associations, fondée il y a quatre ans, n'était pas au début pénétrée de l'esprit révolutionnaire qui l'a envahie peu à peu. On trouve aujourd'hui dans son journal tous les genres de déclamations. Elle ne fait point d'appel à l'insuriection immédiate contre la société, mais elle avertit les ouvriers de ne compter que sur eux-mêmes et de ne point attendre de l'État la réforme sociale. Si elle accepte comme par grâce les améliorations partielles que proposent les « socialistes en frac », c'est à titre d'acompte sur la liquidation générale.

Quant au Messager, sa devise, empruntée à Lassalle : « les travailleurs sont la pierre sur laquelle il faut bâtir l'Église du présent », dit assez sa politique. C'est encore un journal de combat, qui aime la guerre et en connaît toutes les ruses. Le corps de métier qu'il représente est faible contre les patrons. Les fabricants de cigares, dont la marchandise ne se détériore pas en magasin, ont des dépôts considérables qui leur permettent de satisfaire leurs clients sans céder aux exigences des meneurs de grèves. Forts do cet avantage, ils se sont engagés en commun à fermer leurs ateliers à tout ouvrier gréviste. Le Messager reconnaît qu'il n'y a pas moyen de lutter contre plus fort que soi; il conseille donc de renoncer à la grève, mais de faire le vide autour du patron récalcitrant. Les ouvriers de celui-ci recevront, par les moyens dont dispose l'association, des renseignements sur toutes les places vacantes dans les diverses fabriques; puis la désertion commencera avec l'aide de la Caisse de secours pour les voyages. Les célibataires partiront les premiers, ensuite les hommes marié:?, et la maison sera évacuée sans grève. Comme

les ouvriers en Allemagne sont plus nomades que partout ailleurs, ce singulier procédé est plus praticable et plus pratiqué qu'on ne le croirait. Bien entendu, le Messager rougit de recourir à de pareils expédients. Il déclare net que Tassociation des travailleurs est le meilleur moyen non de réformer, mais de détruire la société actuelle : « elle est la condition sine qua non de la fondation et du maintien deTÉtat social et démocratique de l'avenir. »

Une place à part revient à l'Association, organe de la Ligue des associations ouvrières, de MM. Hirsch et Dunker. Tous deux sont des socialistes de la chaire qui n'ont point voulu se contenter de la théorie. Disciples de M. Schulze-Delitzsch, ils ont transformé les sociétés fondées par lui et qui ne profitent guère qu'à la petite bourgeoisie, en associations [Gewerkvereine) analogues aux tradesunions d'Angleterre. Treize ont été fondées dans l'espace de deux ans (1868-1869), et se sont unies pour former la Ligue des associations allemandes. Le pouvoir législatif réside dans l'assemblée générale, le pouvoir exécutif dans le conseil central; mais pour donner à la direction la force qui vient de l'unité, un des membres du conseil reçoit un titre et des attributions spéciales : c'est l'avocat de la ligue {Verhands- Anivalt). Celui-ci est rédacteur en chef du journal. Chargé de la propagande, il doit se transporter partout où sa présence est jugée nécessaire. Il ne s'agit donc plus ici d'un journal rédigé par des ouvriers, car M. Hirsch, aujourd'hui avocat de la ligue, est docteur et légiste : VAssociatio)i est une sorte de moniteur de la réforme sociale, qui se fait auprès des classes élevées l'interprète des vœux de la classe laborieuse.

C'est un très beau rôle, mais on apprécie sévèrement en Allemagne la manière dont il est rempli. Les patrons reprochent à la ligue d'encourager ou de faire naître étourdiment des grèves, comme celle qui a éclaté parmi les mineurs à Waldenburg, en Silésie, au moment même où M. le docteur Hirsch venait d'y fonder une association. La grève finit mal pour les ouvriers. Le conseil central eut beau s'interposer comme médiateur, et l'avocat multiplier ses voyages à Waldenburg, puis faire appel aux souscriptions publiques, à l'emprunt, à toutes les caisses de la ligue : les patrons tinrent bon. Quand les 6000 grévistes eurent épuisé leurs économies, ils reçurent de Berlin celte dépêche : « émigrez en masse! » Un millier d'entre eux obéirent et furent dirigés un peu au hasard vers des endroits où ils ne trouvèrent point d'ouvrage. Ceux qui restèrent durent céder. On les consola par une proclamation où il était dit que « les plus vaillantes armées succombent parfois sous le nombre », et que « l'Allemagne entière les avait admirés ».

L'Association a le tort, plus grave encore, de mêler sans cesse la politique aux questions économiques et d'être le journal d'un parti, celui des progressistes, auquel appartiennent M. Hirsch et ses amis. Ces réformateurs s'exposent au risque de passer pour des ambitieux qui cachent sous les plus savantes théories uno réclame électorale. M. Ludwig Bamberger, un des députés les plus distingués du parti national-libéral, ne leur ménage pas ce reproche dans le livre qu'il vient de publier sur la Question ouvrière. Certains faits, qu'il cite, semblent lui donner raison. Au plus fort de la grève de Waldenburg, les ouvriers réclamèrent comme chose due l'assistance des progrès-

sistes, et ceux-ci fournirent plus de 26 000 thalers sur les 30 000 qui furent recueillis par souscription. Dans les derniers jours de la grève, les députés du parti intervinrent en faveur des mineurs par voie d'interpellation dans la seconde chambre de Prusse. En échange de tant de peines, les progressistes attendent une récompense, qui est la sympathie des électeurs ouvriers : aussi rAssociation ne perd-elle pas une occasion de désigner aux colères de ceux-ci les adversaires politiques de son rédacteur en chef. S'il arrive qu'un grand industriel qui refuse de céder à des injonctions déraisonnables appartienne au parti national-libéral, elle en fait malicieusement la remarque. Il s'en faut d'ailleurs qu'elle tienne la balance égale entre l'ouvrier et le patron : sévère jusqu''à la dureté pour celui-ci, elle a pour l'autre des ménagements suspects. Bref ces docteurs en une science nouvelle, qu'ils appellent « l'économie éthique » (ethisclie Volkswirthschaft), ne sont pas aussi, originaux qu'ils imaginent, car nous connaissons depuis longtemps en France cette sorte de philanthropes qui s'engagent à résoudre la question sociale en dix minutes, quand ils scient députes et ministres.

Bien plus fort que toutes ces associations est le parti socialiste franchement révolutionnaire. Un nom et une idée le dominent, le nom de Lassalle et l'idée que la société actuelle est absolument incapable d'améliorer le sort de ceux qui souffrent. Si court qu'ait été l'apostolat de Lassalle, brusquement terminé par sa fin tragique, son esprit vit encore au milieu de ses disciples. Ceux que sa parole avait réunis sont divisés aujourd'hui par des querelles de personnes ou de programmes. De la « Ligue générale des travailleurs allemands » , fondée par lui en 1863, est sorti, par une sorte de schisme, le « parti démocratique socialiste des travailleurs allemands » . La « ligue » se vante d'avoir conservé seule les traditions du maître et le culte de sa personne, tandis que le « parti » a répudié cette idolâtrie comme contraire à l'esprit démocratique. De part et d'autre on s'observe, on se suspecte, on s'insulte même, mais on fait en commun une guerre acharnée à la société que Lassalle a condamnée.

Dans toutes les mémoires est gravé le souvenir de cette joute célèbre où le vénérable M. Schulze-Delitzsch reçut de si terribles coups du champion « des déshé-

rilés ï. La thèse de Lassalle était faite pour séduire, car il démontrait l'inutilité absolue de l'épargne, si péniblement amassée qu'elle fût. 11 raillait amèrement ces mesquines fondations de caisses de secours, d'assurances mutuelles, expédients inventés par la bourgeoisie, miettes de pain jetées au monde des affamés. Sa dialectique, empruntée à l'école de Hegel, déchirait la loi des salaires et ruinait tout le système actuel de production. Une immense érudition lui fournissait en abondance de spécieux arguments contre le capital et la propriété, ces « catégories historiques » qui n'ont qu'une raison d'être relative et qui disparaîtront avec les circonstances passagères d'où elles sont nées. Il prêchait comme une vertu la haine des citoyens les uns contre les autres, humiliait la bourgeoisie allemande par la comparaison avec cette grande bourgeoisie française de 4789, qui, « réunissant en elle tout le génie de la France, était l'esprit vivant de son temps et de son pays ». Par une éloquente exposition de l'histoire entendue à sa façon, il prouvait que le temps du quatrième ordre était enfin venu. Alors, avec toute la rigueur d'une déduction scientifique, n construisait le monde nouveau, où il n'y aurait place que pour le travailleur. Les ouvriers de chaque métier s'organiseraient en sociétés locales, dont la réunion formerait une corporation s' étendant sur toute l'Allemagne. Ces corporations trouveraient aisément une organisation unique, qui serait l'État social et démocratique. L'État distribuerait la matière première et l'outil, réglerait la production et répartirait le revenu entre tous dans la mesure des services rendus. Ainsi commencerait en ce monde le règne de la justice absolue. Telle était la terre promise que Lassalle mon-

Irait aux ouvriers allemands. Il se flattait de les y conduire. S'adressant à la grande majorité des Prussiens, à ceux qui n'ont qu'un revenu insuffisant pour vivre, et qui, d'après une statistique de 1850 souvent citée par lui, forment les 96 pour 100 de la population totale, il les pressait de s'enrôler sous ses ordres et de s'emparer tout simplement de l'État par le suffrage universel.

11 serait superflu de relever dans ce programme do Lassalle l'imitation d'idées françaises ; mais c'était l'originalité de cet homme de présenter ces chimères avec un appareil de preuves inattendu et une éloquence entraînante. Il était très supérieur à ses adversaires, soit par la plume, soit par la parole, soit qu'il affrontât dans les réunions les colères des économistes, ou que du banc des accusés il humiliât les procureurs du roi de Prusse. Il avait enfin en une telle perfection toutes les qualités de l'agitateur, que ses illusions semblèrent à beaucoup une réalité prochaine. Mais il est impossible d'habiter longtemps cette région des rêves. Après un an de dictature sur la Ligue des ouvriers, Lassalle commençait à sentir le désenchantement. S'il eût vécu plus longtemps, il aurait reconnu qu'il ne pouvait d'un coup créer la société nouvelle, et compris la nécessité des atermoiements et des transactions. Ses successeurs sont plus sages que lui. Le but final semble avoir reculé à leurs yeux; ils le montrent encore dans leurs programmes, et les deux partis sont d'accord pour proclamer l'avènement futur de l'État social et démocratique, mais leur tactique n'est plus celle du maître. Lassalle était un idéaliste; or l'ouvrier allemand n'entend point du tout vivre d'idéal, et ses meneurs n'obtiendraient de lui aucun

sacrifice sans l'appât de quelque profit immédiat. M. le professeur Held, dont les sympathies pour la classe laborieuse sont irrécusables, déplore « l'épais et grossier matérialisme » où elles sont tombées. Les chefs du parti ne peuvent donc, comme faisait Lassalle, négliger l'intérêt du moment et remettre la réforme entière au temps où l'État, emporté d'assaut, serait au service des réformateurs. Aussi ont-ils fondé des associations ouvrières à l'aide desquelles ils organisent des grèves et arrachent aux patrons, pour les jeter aux appétits surexcités, quelques satisfactions, comme l'augmentation du salaire ou la réduction des heures de travail. Ce sont là des escarmouches en attendant la grande bataille. Les sociétés ne se préoccupent point des vulgaires intérêts professionnels de tel ou tel corps d'état. Elles sont comme des régiments où le soldat de la révolution sociale apprend l'exercice et se fait à la discipline.

Les journaux de ces révoltés sont nombreux, mais il ne servirait de rien de les passer en revue l'un après l'autre : ils sont d'accord sur tous les points essentiels. Notons seulement que la ligue générale a pour organe le Nouveau Démocrate socialiste, et que les autres feuilles se groupent autour de VÉtat populaire {Volksstaat), organe du parti démocratique socialiste. Les théories d'économie politique qu'on y rencontre n'ont qu'un intérêt médiocre. Elles ne font que retourner sous toutes ses faces le problème de l'organisation du travail par l'État, mais les écrivains mettent un soin particulier à déclarer qu'ils n'attendent et lie veulent rien des maîtres actuels de l'État. Au congrès de Mayence (septembre 1872), la proposilio-.

de réclamer des corps législatifs une étude sur la situation des classes ouvrières a été repoussée, attendu qu'il est « incompatible avec la dignité des travailleurs de pétitionner auprès des gouvernements et des assemblées actuels. » Point d'entente, aucune connivence, aucune relation entre ces vrais socialistes et les socialistes de la chaire. UAmi dujjeuple de Brunswick, résumant les travaux de ces docteurs au congrès d'Eisenach, les traite en ennemis, et se réjouit que des têtes aussi confuses soient incapables d'arrêter le grand mouvement. « Défiez-vous d'eux! s'écrie pourtant le Journal de Chemnitz. Ils vous apportent une aumône, une soupe de mendiants! » — ■ « Ce sont, dit la même feuille, les socialistes brevetés de Sa Majesté le roi de Prusse! » Voici enfin, dans un document officiel, une déclaration de principes très nette : « Chaque membre du parti, dit Tarticle 1 du programme des démocrates sociahstes, s'engage à défendre énergiquement le principe suivant : l'état actuel, politique et social, est injuste au plus haut degré, et doit être combattu avec la plus grande énergie. » M. Bebel explique en toute liberté de quel combat il s'agit : « Le socialisme n'est plus une question de théorie, c'est une question de force, qui sera dénouée, non dans un parlement, mais dans la rue et sur le champ de bataille. Si nous avons derrière nous la masse des travailleurs de Berlin, nous pouvons dire : Berlin est à nous! Et si Berlin est à nous, nous pouvons dire que l'Allemagne nous appartient, car à Berlin est le grand ennemi et doit être frappé le grand coup ! »

C'est contre le grand ennemi que sont dirigées les plus constantes attaques. La personne de l'empereur Guillaume est à peine protégée par la loi, et celle de

lu

M. de Bismarck est en toutes circonstances très malmenée. Les mesures favorables aux travailleurs que promettent les feuilles officieuses sont un produit « de la tartuferie bismarckienne ». Les lois, dites libérales, sur les rapports de l'Église et de l'État ne trouvent point grâce devant les plus farouches ennemis de l'Église, et personne ne les a mieux jugées que ne fait en deux mots le Journal démocratique : « elles n'affranchissent pas, elles enchaînent. » — « Le culte moderne du dieu Bismarck, disent encore les Feuilles démocratiques, n'admet point qu'un autre dieu ait des prétentions absolues à l'adoration. Soumettre sa conscience à rinfaiUibilité bismarckienne, c'est le premier devoir du national-libéral. »

Il ne faut pas croire que ces socialistes soient des patriotes allemands dont l'ambition serait de détruire l'hégémonie prussienne : ils combattent avec acharnement l'idée de patrie. Ils s'eiforcent de diminuer les dernières victoires de l'Allemagne. Ainsi l'État popidaire a fait un tirage spécial d'une série d'articles sur l'histoire de la Prusse avant et après léna; les foudroyants succès de l'armée de Napoléon y sont racontés avec complaisance, et la brochure se termine par ces mots : « Que l'on compare la guerre de 4807 à celle de 1870, on verra si tout ce bavardage sur les succès inouïs, sans pareils, de l'armée allemande, a la moindre apparence de raison. »

Le chauvinisme est impitoyablement poursuivi par toute la presse socialiste. Elle trouve une inépuisable matière à raillerie dans ce travers dont les têtes allemandes les plus solides n'ont pas su se défendre. Ce n'est point que les moralistes manquent à l'Allemagne

pour signaler le danger de l'admiration de soi-même et du mépris de son ennemi. M. de Sybel, un des premiers, a bien voulu reconnaître que nous ne sommes point le peuple absolument corrompu qu'on se représente au delà du Rhin. A l'envi, les journaux répètent qu'il faut se mettre en garde contre un défaut qui nous a perdus, et, pour joindre l'exemple au précepte, ils condescendent à faire des qualités françaises une peinture très flatteuse; mais l'orgueil transparaît derrière ces exhortations à la modestie. Ils nous concèdent tout le menu fretin des vertus : le reste est allemand de nature. La bonne foi est allemande, la moralité est allemande, la profondeur d'esprit est allemande, la modestie est allemande. Ces mots « la science allemande » désignent une sorte particulière et supérieure de science. La nature elle-même n'échappe pas à cette prise de possession : le sol allemand a toute sorte de vertus spéciales, et l'on dit « le chêne allemand », comme si le roi des forêts portait outre Rhin des feuilles et des glands exceptionnels. Ainsi, entre l'Allemagne et le reste du monde , l'orgueil national élève une haute barrière. Cette disposition d'esprit sert à merveille la politique de la Prusse, car elle induit les Allemands à mettre au-dessus des lois humaines l'intérêt de l'Allemagne, et comme les questions d'intérêt sont des questions de force, à tout sacrifier pour l'organisation d'une force redoutable. De là cette colère du socialisme contre un sentiment si bien exploité par le grand ennemi, et les elforts qu'il fait pour détruire le patriotisme au profit de la fraternité universelle, c'est-à-dire de l'Internationale.

Lassalle n'a point connu l'Internationale, mais Karl Marx en a répandu les maximes dans l'Allemagne en-

lière. Sous sa dictée, les démocrates socialistes ont écrit dans leur programme : « Attendu que la question de l'affranchissement du travail n''est ni locale ni nationale, mais sociale, et qu'elle se retrouve dans tous les pays où existe la société moderne, le parti démocrate socialiste se regarde, autant que cela est permis par les lois sur les associations, comme une branche de l'Internationale et s'unit à ses efforts. » La Ligue générale des ouvriers vient de déclarer à son tour qu'elle se considère comme « représentant la classe ouvrière allemande dans l'ensemble du mouvement socialiste international ». Ainsi des deux parts on abjure tout patriotisme. Pour le prolétaire allemand, la patrie n'est plus qu'un champ de bataille. « Tout inten...tio laux que nous soyons, dit Liebknecht, nous commettrions une grande faute, si nous ne nous intéressions point aux affaires nationales. Nous sommes en Allemagne : l'Allemagne est notre poste de combat! »

L'Internationale a tout un corps de doctrines qui se retrouvent dans les journaux allemands, et qu'il serait inutile de reproduire, car elles sont vraiment internationales et trop connues en France. Des professions tapageuses d'athéisme, l'éloge enthousiaste du matérialisme, des prophéties sur l'âge d'or qu'inaugurera « la mort du dernier prêtre et du dernier roi », tout ce qu'on entend dans nos clubs rouges se ht xjuotidiennement dans la presse rouge d'Allemagne. Un peu de pédantisme donne à ces banalités le goût du cru : le socialiste allemand cite Linné, Cuvier, Humboldt, Lamarck, Lyell, Darwin. Il ne cache point la pensée qui dirige cette croisade contre les croyances de l'humanité. Détruire dans l'esprit du peuple l'espérance

en la vie future, c'est rendre plus enviables les jouissances de la vie présente et plus odieux les privilégiés qui volent aux pauvres gens leur part de bonheur. La haine du bourgeois est inséparable de la haine du Dieu qu'on l'accuse d'avoir inventé. Les journaux du parti exploitent les scandales financiers qui déshonorent la Prusse, le « royaume de la crainte du Seigneur », comme ils disent en parodiant le langage des piélistes. Tout crime commis par un bourgeois a les honneurs du fait divers. Des romans et des nouvelles peignent sous les plus laides couleurs les mœurs de la haute société, et mettent en présence les exploités et les exploiteurs dans des morceaux déclamatoires comme celui-ci :

« Quels sont ces hommes aux muscles de fer et au maigre visage qui travaillent, aux feux des fourneaux, à fondre le fer ; qui dans la poussière et le bruit des sombres fabriques dirigent mille machines et dont la main produit les merveilles de l'industrie? Quels sont ces hommes qui, par le froid et le chaud, sous le soleil et la pluie, bâtissent les palais, ou qui poussent péniblement la charrue dans les champs pour arracher à la terre ses présentsr

(( Demandez au frivole gandin, à l'orgueilleux hobereau, à tous ceux qui vivent et font bombance dans les palais en mangeant le travail des autres! Ils vous le diront !

« Ils diront : « C'est la canaille ! »

« Quelle est cette femme qui, dans une misérable hutte, se consume de douleur près du cadavre de son mari, tué au service du capital? Quels sont ces enfants qui, affamés et grelottants, courent dès l'aube vers la noire prison dont la cheminée fume? Quelles sont ces

filles qui errent sans foyer, désespérées, un enfant au sein, rejetées de la société humaine, ou qui ont déjà bu toute honte, et couvertes de soie ou de velours, le cœur vide et le corps malade, vont çà et là par les rues des villes sous l'œil de la police?

« Demandez aux exploiteurs de femmes et d'enfants, demandez aux séducteurs; ils ne vous feront pas attendre longtemps !

« Ils diront : « C'est la canaille ! »

Le rédacteur du Nouveau Démocrate socialiste continue longtemps sur ce ton passionné. Il demande au joyeux vivant et au bas-bleu sentimental comment ils appellent ces misérables auxquels ils jettent une maigre aumône par charité ou « pour résoudre la question sociale »? Ils lui répondent : C'est la canaille. « Si la presse libérale, dit-il, recevait l'ordre d'imprimer tous les jours , au-dessous du titre , en lettres longues comme les doigts, cette phrase : « le peuple, c'est la canaille : » elle serait assez lâche pour obéir. Eh bien! que le peuple accepte ce terme d'ignominie et le change en un titre de gloire, comme ont fait les gueux des Pays-Bas, insurgés contre la tyrannie espagnole, ou les combattants de la Commune de Paris succombant sous la rage des Versaillais! »

Ces combattants de la Commune de Paris sont les héros des prolétaires allemands. Tous les ans ils fêtent le 18 mars, et leurs journaux se recueillent à la fm du mois de mai pour réprouver les horreurs de « la sanglante semaine ». Le 31 mai dernier, VÉtat populaire remplissait ce devoir dans une page étrange où la légende de la Commune est déjà toute faite. Déjà, dit-il, l'affranchissement du travail était commencée : la Babylone moderne était purifiée; plus de crimes, ni de

débauche; les filles perdues avaient été ramenées au bien, ou renvoyées à leurs souteneurs de Versailles. Raoult Rigault, ce martyr calomnié, exerçait avec le plus scrupuleux respect de l'innocent son rôle de justicier. Cependant la Commune, légiférant d'une main, combattait de l'autre, et sa défense improvisée s'imposait à l'admiration du monde. Il a fallu pour la réduire la coalition infâme des ennemis de la veille. Bismarck et Thiers ont signé à Francfort le pacte des bourgeois de France cl d'Allemagne. Thiers a promis que 500 millions seraient versés après la soumission de Paris. Vite Bismarck dirige en foule les prisonniers français vers la ville assiégée. Le 20 mai, le pacte est ratifié, et le 21 les Versaillais entrent dans la ville, « L'assassinat en masse commence : 10 000 hommes tombent sur les barricades, 30 000 au moins, prisonniers ou blessés, sont égorgés par les vainqueurs; beaucoup de femmes et d'enfants, en tout 50 OÛO hommes, ont péri. Trente jours après, Thiers payait fidèlement à Bismarck les 500 millions pour 50000 hommes, c'est-à-dire 10000 francs par tête. Le prix du sang était gagné! »

Ainsi les victoires de nos voisins ne les préservent pas du mal que la France vaincue porte dans son sein : de lausses théories, répandues à profusion, menacent de diviser la société allemande en deux classes irréconciliables. Nous avons même rencontré en Allemagne cette opinion que la question sociale y est plus redoutable qu'en France. Des citations de journaux ne suffiraient point à expliquer cette crainte, car la violence du langage n'est point une preuve de force : il faut donc essayer de retracer l'organisation du parti et de dénombrer l'armée qui marche derrière les meneurs dont nous connaissons les doctrines.

Au premier abord, il ne semble pas qu'il y ait lieu de tant s'alarmer. Les associations ouvrières ne sont parvenues jusqu'ici qu'à une médiocre prospérité. Celles de MM. Hirsch et Dunker comptaient 30000 membres en 48G3, elles n'en ont plus que20COO aujourd'hui. Les révolutionnaires n'ont point encore trouvé le nerf de la guerre, c'est-à-dire l'argent. La plus puissante des associations allemandes est celle des « travailleurs de métaux » , qui ne compte que 4000 ou 5000 membres, c'est-à-dire la petite minorité des ouvriers de cette profession. Encore ne paraissent-ils pas

très zélés à remplir leurs devoirs : les cotisations sont levées avec difficulté, et le conseil général reprochait naguère à ceux qui l'avaient élu de manquer « de sérieux et de zèle pour la cause ». Les prêts d'une association à une autre sont une opération très hasardée. Pendant la grève de Waldenburg, les « travailleurs d'or et d'argent » avaient avancé aux mineurs une somme assez considérable : depuis ils l'ont vainement réclamée. Ces questions pécuniaires ont plus d'une fois troublé les réunions socialistes. Quelle différence avec les trades-imions d'Angleterre, qui doivent précisément leur puissance à leur solidarité financière !

La division des socialistes en deux fractions est d'ailleurs un très sérieux obstacle au développement des associations. Dans la guerre commune qu'elles font à l'État, elles se défient l'une de l'autre, s'accusent de trahison, et se soupçonnent mutuellement d'être à la solde de quelqu'un.

Les démocrates socialistes sont les plus ombrageux. Ils se nomment eux-mêmes « les honnêtes gens », par opposition à leurs adversaires. Quand ils se sont séparés de la « Ligue générale », celle-ci était dirigée par l'avocat Schweitzer, le second successeur de Lassalle. Soit qu'il fût séduit comme patriote et comme révolutionnaire par la politique de M. de Bismarck, soit qu'il eût des raisons moins honorables de ménager le ministre prussien, Schweitzer publia en '1865 une série d'articles où il adjurait M. de Bismarck de reprendre « par le fer et par le sang » la politique de Frédéric. « La diète et l'Autriche, disait-il en terminant, les moyens et les petits États sont absolument impuissants dans la question allemande ; deux facteurs seuls sont encore capa- Dles d'agir, la Prusse et la nation, la baïonnette prus-

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sienne ou le poing du prolétaire. » L'accusation do corruption ne se fit point attendre. On savait M. de Bismarck disposé à chercher un appui dans la classe ouvrière contre la bourgeoisie raisonneuse et libérale. Il avait, Tannée précédente, introduit auprès du roi une députation des tisserands de Silésie, et les journaux officieux s'étaient à ce propos fort emportés contre la tyrannie des patrons.- M. de Bismarck lui-même avait, du haut de la tribune, laissé tomber cette parole : « Souvenez-vous que les rois de Prusse ont toujours été les rois des pauvres ! » Aussitôt que Schweitzer fut soupçonné de complicité avec M. de Bismarck, il fut perdu. La Ligue générale eut beau le rayer de ses cadres : elle demeura suspecte au parti nouveau des démocrates socialistes. Ceux-ci accusent la ligue d'avoir choisi Berlin comme capitale de l'association, afin d'y être placés sous la main du maitre, et d'y servir d'épouvantail aux bourgeois des chambres prussiennes et du Reichstag. Ils lui imputent les tapages de rue, et, par allusion aux émeutiers qui ont troublé les boulevards de Paris à la fin de l'Empire, appellent ses adhérents les « blouses blanches de Berlin ».

La ligue n'est point à court de riposte. Elle reproche aux démocrates socialistes d'avoir jeté la division parmi les ouvriers au profit de la bourgeoisie, et d'être en même temps les agents du roi de Hanovre et de l'électeur détrôné de Hesse. Quelques tentatives ont été faites pour réconcilier ces frères ennemis. Nous avons vu au mois dernier à Francfort, dans une réunion de démocrates socialistes où des membres de la ligue étaient venus mettre le désordre, un ouvrier se jeter entre les deux camps et s'écrier : « Pendant que vous vous disputez, les bourgeois se font servir d'excellents

LES PARTIS SOCIALISTES EN ALLEMAGNE lo5

dîners au Jardin des Palmiers! » Le conciliateur fut très applaudi , et l'évocation de l'ennemi commun ramena le calme dans les esprits; mais la polémique engagée entre les meneurs dans VÉlat 'populaire et le Nouveau Démocrate socialiste est si violente et si injurieuse, qu'elle a empêché jusqu'ici tout accommodement définitif.

Il serait intéressant, mais il n'est pas facile de déterminer par des chiffres exacts la force relative des deux fractions socialistes. La guerre et le mécontentement causé par la conduite de Schweitzer semblèrent avoir porté un coup mortel à la Ligue générale, et ses deux journaux moururent d'inanition dans le cours de l'année 1871; mais elle ne tarda point à se relever. Dans l'assemblée générale tenue à Berlin au mois de mai 1872, le rapport sur la situation constate que la ligue a payé toutes ses dettes, et qu'elle est en mesure de consacrer un excédent de recettes aux « frais d'agitation ». Huit agitateurs furent en effet envoyés dans toutes les directions. A la même date, une feuille bien informée annonçait que la ligue comptait 21 154 membres payant la cotisation réglementaire, mais elle estimait que le nombre des ouvriers qui de cœur et d'âme marchaient d'accord avec elle était vingt fois plus considérable, de telle sorte qu'aux élections elle disposerait d'au moins 200000 voix, Le nombre des abonnés du journal de la ligue croît régulièrement. Il en avait 5000 en octobre 1871, 8036 en décembre 1872, et il est assez riche pour distribuer gratuitement, comme moyen de propagande, bon nombre d'exemplaires.

Les démocrates socialistes ont à peu près subi les mêmes vicissitudes. La guerre les a fort éprouvés, car leur comité de direction a été emprisonné à la suite

d'un manifeste où il protestait à l'avance, au nom des travailleurs allemands, contre l'annexion de l'Alsace- Lorraine. Leur journal a été poursuivi, et ses deux principaux rédacteurs, Bebel et Liebknecht, sont encore dans une forteresse. Plus agressifs que la ligue et plus exposés aux procès, ils ont plus de difficulté à se réunir et à se compter. Aussi le chilîre des adhérents représentés à chaque assemblée générale varie, sans jamais être très élevé. Au congrès de Dresde, en août 1871, on en comptait seulement 6252; à celui de Mayence, en septembre 1872, le secrétaire constatait que depuis le mois de janvier le parti était en voie de progrès rapide : il avait recruté 4000 nouveaux membres , et « fait pénétrer l'agitation socialiste dans des milieux où elle était encore inconnue ». La presse des « honnêles gens » est d'ailleurs en pleine prospérité. UÉtat populaire avait, au milieu de l'année 1871, 3212 abonnés, et le 31 mai 1873 il annonçait avec joie qu'il en comptait désormais 7350 : le nombre en a donc plus que doublé en deux ans. Les doctrines du parti sont encore défendues par d'autres journaux, auxquels on peut attribuer au moins 10 000 abonnés. La presse des démocrates socialistes a donc plus de lecteurs que l'unique organe de la Ligue générale, et ce parti n'exagère pas sa puissance quand il déclare disposer des voix de plus de 150 000 électeurs.

Alors même qu'on admettrait sans conteste l'évaluation faite par les révolutionnaires de leurs propres force.«, il faudrait conclure qu'ils ne sont point très redoutables : 400 000 électeurs forment une très modeste minorité dans le corps électoral de l'empiie. Parmi eux, un très petit nombre sans doute répondrait à un appel insurreclionncl, car on professe en Allemagne le res-

pect de la force, et, si l'on commence à y détester la police, on la craint encore. Les dissensions du parti seraient l'excuse toute naturelle de l'abstention des timides. A supposer que le signal vînt de Berlin, les Iwnnêtes gens pourraient refuser de tremper dans une émeute ordonnée par M. de Bismarck, et la Ligue générale, si les démocrates socialistes prenaient l'initiative, ne se soucierait point de travailler pour le roi de Hanovre. Voilà en vérité de faibles ennemis pour un des gouvernements les plus forts de l'Europe. Cependant les progrès incontestables et rapides faits depuis deux ans par la propagande socialiste donnent à réfléchir et demandent une explication.

Ces progrès s'expliquent d'abord par l'activité de la propagande. C'est un sujet d'étonnement pour l'étranger que la fréquence des réunions publiques révolutionnaires. Les murs des villes industrielles sont couverts d'affiches rouges qui convoquent les ouvriers à des discussions dont elles donnent l'ordre du jour. La plus nombreuse réunion à laquelle nous ayons assisté est celle qui fut tenue à Francfort le 24 mai dernier par la Ligue générale. Plus de 1000 personnes étaient réunies dans une salle immense. Des écussons portant des devises révolutionnaires ornaient la muraille. Au centre pendait un énorme drapeau de soie rouge à franges d'or, offrande des dames et des jeunes filles de la ligue. La tribune, toute rouge, était décorée du triangle, du bonnet phrygien et de l'inscription : liberté, égalité, fraternité. Au-dessus était placé un portrait de Lassalle. L'auditoire, plus calme que celui de nos clubs, buvait tranquillement la bière autour de tables gigantesques. Quant aux orateurs, ils ont été à

l'école des nôtres. Ils ont les mêmes métaphores : la sueur et le sang du peuple font les principaux frais de leur éloquence, et ils parlent à tous moments de Vidée et du culte qu'ils lui ont voué. D'ailleurs les longs cheveux partagés au milieu de la tête et retombant sur les épaules, les figures amaigries, osseuses, dont le sourire sans gaieté n'est qu'une contraction, nous rappelaient les, types de ces ouvriers, déserteurs de l'atelier, parmi lesquels se recrute le personnel des orateurs de club. Autour d'eux, quand ils descendent de la tribune, s'empressent les vrais travailleurs, qui ne parlent point, mais qui admirent les parleurs et se sentent tout fiers d'appuyer leurs mains calleuses sur l'épaule de ces Démosthènes. Pendant les discours, des hommes circulaient, tendant un plateau et une liste pour recevoir les offrandes et les inscriptions. C'est au moment où les passions sont échauffées que la ligue procède à la levée de ses recrues.

Les sujets discutés dans ces assemblées sont très variés, mais les socialistes se réunissent aussi pour le plaisir de se voir, de danser ensemble, d'applaudir une comédie ou quelque morceau de poésie révolutionnaire déclamé par un travailleur. On sait combien est répandu en Allemagne l'usage que les gens de même condition se rencontrent dans des réunions périodiques. Les ouvriers ont maintenant les leurs, et le quatrième ordre y prend conscience de lui-même. Ce sentiment se montre de mille manières dans les journaux socialistes, dont les annonces sont curieuses à lire. L'ouvrier y insère toutes les nouvelles qui peuvent intéresser ses camarades : succès d'une grève, fondation d'une société coopérative, etc. L'émigrant, à la veille de partir pour l'Amérique, envoie à tous

SOS amis des adieux fraternels. On trouve quelquefois des avis comme celui-ci, qui est tiré de VÉtat populaire : « Monsieur et madame... informent les frères et amis qu'il leur est né un petit déuiocrate socialiste. " Déjà le quatrième ordre a sa littérature particulière. Il ne convient point qu'un membre de l'Internationale lise ou chante les Lieder allemands, tout pleins de sentimentalités ou de superstitions patriotiques; les journaux annoncent des recueils de Lieder du prolétariat. Ainsi les ouvriers mettent en commun leurs joies et leurs peines; ils acquièrent tous les jours une idée plus nette de leur force et le sentiment de leur solidarité. Leur esprit s'habitue aux théories les plus étranges et n'a plus de révolte contre l'absurde; enfin l'orgueil pervertit leurs cœurs. Les patrons de toutes les industries, les grands propriétaires et les fermiers déclarent que l'ouvrier est devenu arrogant et intraitable.

Nul doute que le parti révolutionnaire ne puise de nouvelles forces dans l'unification de l'Allemagne. La suppression des frontières intérieures a rapproché les intérêts communs et les passions semblables. Dix partis socialistes qui auraient affaire à dix gouvernements seraient moins redoutables qu'un seul qui n'a plus qu'un adversaire. Le vœu de Néron est accompli pour les révolutionnaires : ils n'ont plus qu'une tête à couper. Un homme a désiré l'unification de l'Allemagne aussi ardemment que M. de Bismarck : c'est Lassalle. En 1859, au moment même où M. de Bismarck, ambassadeur de Prusse à Pétersbourg, adjurait son gouvernement, dans une note restée célèbre, de laisser l'Autriche seule aux prises avec la France, Lassalle exprimait le même vœu dans une brochure. Tous les deux

savaient que l'unité allemande sortirait de la défaite de l'Autriche. Au milieu du découragement qu'il éprouvait en 4864 à voir que le succès ne répondait point à ses illusions, une espérance soutenait Lassalle : il annonçait que de grands événements allaient s'accomplir, et, comme cet agitateur de génie voyait clair dans la politique de M. de Bismarck, il prédisait qu'avant deux ans celui-ci imposerait à l'Allemagne le suffrage universel.

Singulière destinée que celle de M. de Bismarck! le légitimiste intolérant, lejimker provocateur, qui scandalisait la Prusse de 1850 par la fureur de ses passions réactionnaires, s'est trouvé en communauté d'idées avec les révolutionnaires les plus ardents. Au fond du cœur, ceux-ci lui rendent l'hommage que reçut un jour la mémoire de Richelieu dans la Convention nationale. Les destructeurs en effet applaudissent toujours à la destruction, et la révolution ne méconnaît jamais les siens, fussent- ils assis sur les marches d'un trône. L'unification a grandement servi les projets des sociahstes. Faite par la force et la ruse, elle a brusquement coupé les traditions historiques de l'Allemagne, encouragé la hardiesse des rêveurs et prouvé l'efficacité des coups de main bien préparés. Elle a donné aux meneurs l'occasion de se faire entendre pendant les élections au parlement, et de parler à l'Allemagne du haut d'une tribune nationale. Aux élections de 18GG, six socialistes ont été élus. Il est vrai que deux seulement ont eu cette fortune en 1871 ; mais personne ne doute qu'ils ne reconquièrent l'an prochain le terrain perdu, car les élections ne se feront plus, comme les premières, dans l'enivrement de la victoire. Depuis longtemps, les socialistes se préparent à la lutte; leurs

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candidats sont choisis, leurs émissaires colportent partout leurs programmes : suppression des armées permanentes, armement universel de la nation, etc. Ils savent bien qu'ils ne deviendront point les maîtres du premier coup, car « le suffrage universel, dit Liebknecht, ne peut être qu'un instrument de despotisme dans un État monarchique »; mais il ajoute que « les députés iront au Reiclistag pour s'adresser, par-dessus la tèle de ce pseudo-parlement, au peuple qui les entend! »

Quelque dédain qu'affectent les journaux socialistes pour les réformes politiques entreprises par M. de Bismarck, ils ne peuvent dissimuler qu'ils s'en réjouissent. L'État prussien fait en ce moment une évolution très hardie. En 1866, il ne ressemblait à aucun autre pays d'Europe. Le développement de son industrie et de son agriculture, la prospérité de ses écoles étaient d'un État moderne; mais son régime économique et administratif rappelait l'État féodal. Cette originale constitution disparaît pièce à pièce, et les libéraux annoncent que la Prusse sera bientôt débarrassée des derniers débris du moyen âge. Hélas! il y a longtemps que ces débris n'encombrent plus notre route, et nous n'y marchons point d'un pas plus sûr. Les nationaux-libéraux sont-ils certains que la Prusse ne doit pas sa fortune à quelques-uns de ces vieux abus et à cette organisation hiérarchique de la société, qui a conservé chez elle l'esprit de discipline et l'habitude du respect? En tout cas, les révolutionnaires applaudissent à ces réformes : faites au nom de la raison pure, elles plaisent aux sectateurs de Vidée. Le Journal démocratique se réjouit de voir tomber « les dernières forteresses » qui restassent à la monarchie. Qu'elles tombent,

s'écrie-t-il, et leurs ruines enseveliront tout le système! » — « Le vieux monde s'en va, dit le Nouveau Démocrate socialiste. Allons! faisons flotter plus haut notre bannière rouge! » Des mains adroites placent ces articles sous les yeux du vieil empereur. Les conservateurs qui l'entourent s'efTorcenl de réveiller ses terreurs d'autrefois. On dit même que les applaudissements recueillis par la politique de M. de Bismarck parmi les représentants de la révolution cosmopolite le font parfois réfléchir.

Mieux encore que par la politique bismarckienne, les socialistes sont servis par le développement de la richesse publique. L'Allemagne, restée pauvre si longtemps, n'était point préparée comme la France ou l'Angleterre à ce phénomène redoutable; il y a produit des effets que M. Bamberger signale dans son curieux livre. La petite noblesse, les employés, les universitaires, tout ce monde laborieux et pauvre, habitué à la considération publique et fier de son importance, a vu d'un mauvais œil naître la puissance nouvelle des enrichis. Ils ne comprennent rien à la transformation qui s'opère : ils sont trop étrangers à la vie pratique. Ils croient encore qu'un individu ou bien une société ne peut prospérer qu'aux dépens de quelqu'un, qu'il y a dans le monde une quantité déterminée de richesse, et qu'on n'emplit sa poche qu'en vidant celle d'autrui. Le grand industriel, le spéculateur, le banquier, sont à leurs yeux des accapareurs d'argent. Ils prennent contre eux la défense de l'ouvrier et mêlent à la question sociale une sentimentalité qui l'obscurcit. • M. Bamberger nous explique encore pourquoi les Allemands sont de tous les peuples celui où les doc-

trines socialistes ont le plus de chance de succès. « Nous prenons tout au sérieux, dit-il, les niaiseries au moins autant que le reste. De toute idée fausse naît chez nous une théorie, de chaque théorie un livre, et tout gros livre est assuré d'être traité avec respect. La manie des systèmes socialistes qui, de 1820 à 1848, se répandit en France dans un cercle restreint, n'y obtint qu'un succès de curiosité, et ne recruta d'adhérents que parmi déjeunes rêveurs ou des têtes folles; elle est devenue chez nous une sorte de discipline académique. y> Si l'on en croit le même écrivain, l'antipathie pour les riches aurait chez les nobles, les commis et les professeurs un autre mobile. « Nous nous sommes longtemps laissé raconter, dit-il, que la France est le pays de l'envie. Nous n'avons point connu cette basse passion tant que nos regards ne rencontraient, à de très rares exceptions près, que des existences modestes : aujourd'hui telles publications allemandes pourraient être mises à côté de celles qui parurent dans les plus mauvais jours de l'histoire de France. » C'est beaucoup dire assurément que d'attribuer à la jalousie ou bien à l'ambition les sentiments exprimés dans la discussion de la question sociale par certains membres des classes élevées. Mais il faut bien reconnaître que ces défenseurs des pauvres ne sont ni adroits ni justes. Les violences de leur langage contre la richesse et les riches irrite ceux qu'il faudrait disposer aux concessions. Elles jettent un trouble profond dans l'opinion publique. Les livres et les brochures empreints de sympathies socialistes, les congrès de docteurs où retentissent d'étranges maximes sur les devoirs de l'État envers l'ouvrier opprimé, énervent dans la majorité de la nation cet esprit de résistance

aux utopies dangereuses qui devrait s'allier à la volonté de faire toutes les réformes justes.

Enfin l'Allemagne n'a point d'aussi fortes digues à opposer au socialisme que l'Angleterre et la France. En Angleterre, l'opinion publique est éclairée depuis longtemps sur la lutte qui se poursuit en toute liberté entre les parties adverses. En France, nous avons du moins perdu toute illusion sentimentale, depuis que nous avons vu les prolétaires à l'œuvre derrière les remparts de Paris. La force des intérêts coalisés contre les passions révolutionnaires est d'ailleurs plus grande chez nous que chez nos ennemis. La population agricole représente en France 53 pour 100, en Prusse 46, en Saxe 25 pour 100 de la population totale. Dans ce dernier pays, l'industrie est en progrès continuels : en 1849, elle occupait 51 pour 100; en 1865, date de la dernière statistique, 56 pour 100 des habitants. Encore la population agricole allemande n'at-elle pas les mêmes raisons que la nôtre d'être conservatrice. Tantôt la mauvaise qualité du terrain, tantôt le mauvais régime de la propriété, quelquefois ces deux causes agissant ensemble y empêchent le développement de la richesse. Le pay.san court aux villes ou bien émigré, et l'émigration n'est point un remède au danger social : la dernière assemblée des patrons agricoles, tenue à Berlin sous la présidence de M. de Goltz, constatait que ce sont les petits propriétaires, non les indigents, qui par milliers s'embarquent chaque année pour l'Amérique. Les pauvres vont dans les centres industriels grossir le nombre des prolétaires.

La question sociale a donc sa gravité en Allemagne. Elle ne menace point assurément la tranquillité maté-

rielle : que peuvent des révolutionnaires disséminés et divisés contre une armée fortement organisée, et contre la force que donnent à l'empereur et à son chancelier leurs services et leur grandeur? Elle ajoute cependant aux difficultés intérieures que met en pleine lumière en ce moment même la polémique engagée dans la presse allemande au sujet des élections prochaines. A lire les journaux officieux, on croirait que l'empire et l'empereur ne sont entourés que de traîtres. Le parti catholique, qui s'est retrempé dans la persécution, le parti progressiste, qui, fatigué de voir la liberté ajournée ou compromise, élève de nouveau sa voix naguère étouffée par la victoire, sont accusés de trahison formelle, comme le socialiste qui renie Dieu, le roi et la patrie. On veut même qu'ils aient conclu entre eux une coalition monstrueuse; peut-être en effet, sur quelques points, l'urne électorale recélera-t-elle bientôt d'étranges secrets. Pour apprécier la véritable force du socialisme, il faut le placer ainsi dans l'ensemble des partis. Chacun d'eux est impuissant par lui-même; leur attaque, même combinée, n'ébranlerait pas du premier coup le nouvel empire : pourtant cette lutte engagée contre lui au lendemain de son établissement par ceux dont sa politique blesse la conscience ou dont sa force contient les appétits, est l'infaillible présage des embarras qui l'attendent dans l'avenir.

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