‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 25 sur 42 · M. Buffet · texte numérisé non relu

M. Buffet

4iô ESSAÎS SUR L ALLEMAGNE IMPÉRIALE

Sur cette fraction du centre s'accumulent les colères de M. de Bismarck, des nationaux-libéraux et des progressistes. Elle les porte allègrement; mais de quel crime est-elle donc accusée? et que représentent dans le nouvel empire ces hommes à la face desquels est jeté tous les jours le reproche de trahison? Ils veulent, disent leurs adversaires, mettre l'empereur aux pieds du pape, imposer à l'Allemagne les doctrines du Syllahus, ramener les jésuites et l'inquisition, proscrire la liberté scientifique, convertir de gré ou de force luthériens et calvinistes. Pour arriver à leurs fins, tous les moyens leur semblent bons : ils demandent la réintégration de l'Autriche dans l'empire, afin de s'appuyer sur elle contre la Prusse; ils regardent d'un œil sympathique la France, qui se relève et met son avenir sous la protection du Sacré Cœur de Jésus ^ !

Voilà bien l'exagération d'un langage de parti. Non, les catholiques ne sont point traîtres à la patrie allemande, car le sang des Bavarois, des Westphaliens, des Rhénans et des Siiésiens a coulé abondamment sur les champs de bataille de France; leur bourse s'est plus largement ouverte que celle des évangéliques à toutes les souscriptions nationales; ils ont eu pour nous, même après la défaite, de dures paroles, et il ne semble point, à hre les écrits de Mgr de Mayence, que le prélat ressente moins de haine contre nous que les gallojjhages des universités. Il est vrai pourtant que les hommes du centre sont les plus redoutables ennemis de l'empire sous la forme que lui a donnée M. de Bismarck.

1. La souscription pour la construclion de l'Église du Sacre- Cœur à Montmartre faisait alors beaucoup de bruit en Allemagne.

UKE visite au IPAIILEMENT d'aLLEMAGNE Hi

Les questions religieuses sont graves en Allemogne plus que partout ailleurs, parce que la rivalité des confessions y entretient la ferveur religieuse. Les vie toires de la Prusse protestante, les déclamations^des prédicateurs officiels du roi Guillaume sur le triomphe de l'évangélisme, ont encore échauffé l'ardeur de ce sentiment. Que la politique exploite aujourd'hui le mécontentement des cathoUques, comme le prétendent les nationaux-libéraux, un homme de bonne foi ne saurait le nier; mais au delà du Rhin, politique et religion ont toujours été mêlées. Aux xvf et xvif siècles, les princes allemands ont conquis leur indépendance en combattant pour la Réforme. Aujourd'hui les rôles sont renversés. Le catholicisme, mis en état de minorité par les événements de 1866 , confond sa cause avec celle des princes dépouillés ou menacés, et veut réduire au strict nécessaire les attributions du pouvoir impérial. Le protestantisme n'a vaincu au xviF siècle qu'avec l'aide de la France : le catholicisme invoquera-t-il au xix« l'appui de notre pays? Non, parce que le patriotisme allemand n'admet plus ces compromissions avec l'étranger. Pourtant d'obscurs et imprudents fanatiques, qui rédigent les gazettes populaires de la Bavière, ont célébré notre journée parlementaire du 24 mai comme une victoire. Ils disent que Dieu a réservé sur le champ de bataille le glorieux vaincu de Sedan, que le maréchal de Mac- Mahon va monter à cheval, qu'il est en route, qu'il arrive et, chose étrange, les vainqueurs s'émeuvent!

Le parti du centre est le seul qui fasse une opposition sérieuse, car avec tous les autres il est des accommodements, depuis les progressistes de gauche jusqu'aux différentes fractions de la droite. Il est difficile

de saisir les nuances qui distinguent celles-ci les unes des autres : il faut, comme on dit, être du pays pour les bien comprendre. Voici d'abord le pm^ti libéral de Vempïre, qui se compose d'une trentaine de membres, et \q parti de Vempire, qui en a quelques-uns de plus. Tous les deux, leur nom l'indique, acceptent l'unité sous la forme actuelle, mais avec des sentiments un peu difïérents. Le premier est en majeure partie composé de Bavarois, parmi lesquels des personnages de haut rang, comme M. le prince de Hohenlohe, ancien ministre en Bavière; on y trouve aussi un ancien ministre badois et un chambellan du grand-duc de Darinstadt. Si bons patriotes qu'ils soient, ces personnages ne pouvaient prendre rang dans le parti national-libéral : ils ont donc formé une fraction séparée, mais leurs votes se rencontrent souvent dans Turne avec ceux de MM. Bennigsen et Lasker. Presque tous ils ont vécu de la vie parlementaire, qui est très active dans les États du Sud ; habitués à l'exercice des libertés nécessaires, ils les défendraient peut-être : de là l'épithète de libéraux qu'ils ont prise.

Le parti de Vempire l'a au contraire rejetée. Sur les 37 membres dont il se compose, sept portent le titre de prince, onze celui de comte, quatre celui de baron; ajoutez huit nobles : il reste sept roturiers. Tl est naturel qu'une si noble compagnie se défie du libéralisme moderne. Presque tous sont Prussiens, attachés par conséquent à l'empire fondé par les armes des Hohenzollern; mais ils voient d'un œil inquiet l'aventureux chancelier se compromettre avec des révolutionnaires comme les progressistes et les nationaux-libéraux, auxquels il a déjà donné en pâture

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quelques-unes des bonnes et loyales coutumes de la monarchie prussienne.

Cette inquiétude est plus vive encore dans la troisième fraction de la droite, qui s'appelle tout simplement le parti conservateur. Elle compte un peu plus de 50 membres, parmi lesquels quatre roturiers seulement; mais le plus remarquable, c'est que 49 de ces conservateurs sont Prussiens et députés des plus vieilles provinces de la monarchie. C'est le parti féodal, celui auquel appartenait jadis le chancelier : il tenait pour les vieilles corporations contre la liberté industrielle, pour les privilèges contre l'égalité, pour le roi contre « cette feuille de papier » qu'on appelle une constitution. Il respectait et tenait pour légitime l'autorité de l'Autriche dans la Confédération. Il envoyait en 1800 un bouclier en vermeil au roi de Naples bombardé dans Gaëte. Ces féodaux ont vu le gouvernement supprimer les corporations, entamer les privilèges, chasser l'Autriche de l'Allemagne avec l'aide de Victor- Emmanuel, roi d'Italie. Ils voient leur ancien chef, M. de Bismarck, s'entourer des hommes qu'il a combattus en 1848 et en 1864, s'appuyer sur ces révoltés d'autrefois, gouverner avec des majorités où se trouvent des voix de condamnés à mort. On leur dit que le roi approuve cette métamorphose singulière : ils se soumettent, comme toujours, à la volonté du roi; mais ils défendent du mieux qu'ils peuvent les vieilles institutions de cette Prusse, dont ils sont les plus vaillants soldats. Ils ont donné la présidence d'honneur au plus illustre de leurs membres, M. le feld-maréchal comte de Moltke, qui a pris ainsi l'ancienne place de M. de Bismarck.

Au-dessus des sièges du parti libéral de rc:npi:-o, je

remarque des bancs encore vides, bien que la séance soit sur le point de commencer : là siègent les Polonais. Ils sont 13, qui ne viennent guère au Reichstag, et n'y parlent que pour protester. Jusqu'en 1866, ily étaient sujets prussiens de par le droit de conquête, mais ils ne faisaient pas partie de la Confédération germanique : Sadowa les a faits Allemands. Effet bizarre de la victoire du parti national! au moment où les Allemands d'Autriche sont exclus de la grande patrie, on y introduit des étrangers, les Polonais elles Danois! M. Krûger, député du Schleswig, n'entend pas plus être Allemand que les députés de Posen, mais le Reichstag n'en a cure : la déclaration que font de temps à autre ces annexés qu'ils n'ont rien à voir dans les affaires de l'empire provoque toujours les rires de l'assemblée.

A côté de M. Krûger, au-dessus du parti nationallibéral, il y a des places inoccupées : attendent-elles les députés d'Alsace-Lorraine? Quand ils seront là, quel saisissant tableau, où Ton verra ce qu'a coûté de mensonges, de larmes et de sang la fondation du nouvel empire!

« La séance est ouverte, » dit M. le président Simson, puis il se met à lire une liste de congés accordés par lui pour un jour ou deux, en vertu des pouvoirs qu'il tient du règlement; il consulte ensuite le Reichstag sur des demandes de plus longs congés. L'assemblée manifeste aussitôt sa mauvaise humeur. Elle accorde, non de bonne grâce, quinze jours à M. le bourgmestre Paravicini, qui se dit appelé « par des affaires de service ». Quant à MM. Seiz et Lugscheider, qui allèguent seulement des affaires personnelles, elle décide qu'elle ne peut se passer de ces deux honorables. Pareille scène se renouvelle souvent au début des séances. En aucune assemblée ne se produisent autant de demandes de congé. Nous touchons à une des misères du Reichstag : la désertion de ses membres. L'assemblée compte 382 députés, et la présence de la moitié plus un est nécessaire pour la validité d'un vote; au cours de la session actuelle, la chambre s'est souvent aperçue, au moment de voter, qu'elle n'était pas en nombre. Ce mal est difficile à guérir, car les causes en sont profondes. Si prolifique qu'elle soit, l'Allemagne n'enfante pas une quantité suffisante d'hommes politiques pour fournir de députés les

assemblées des vingt-sept États de l'empire. Ajoutez aux 1700 membres des chambres basses, à ceux des neuf chambres hautes, les 382 députés du Reichstag et les 57 membres du Bundesrath : le chiffre de 2000 est dépassé. II a donc fallu admettre le cumul des mandats, et beaucoup de membres du Reichstag siègent aussi dans les chambres de Prusse ou des petits États. Que faire quand les assemblées se réunissent en même temps?

Le Reichstag émettait encore il y a quelques jours le vœu que le gouvernement prît des mesures pour éviter cette concomitance. Tout le monde était d'accord sur l'opportunité du souhait, mais aussi sur la difficulté d'y satisfaire. Les parlements, grands ou petits, ont à voter depuis la fondation de l'empire quantité de lois nouvelles, qu'ils n'acceptent souvent qu'après mûre rcfloxion : comment les somm'^r de clore leurs sessions à jour fixe? Sans doute, les convenances des États particuliers doivent céder devant celles du parlement central : ainsi l'on s'est entendu pour demander au gouvernement de réserver un trimestre déterminé aux déhbérations du Reichstag; mais ici se présente une autre difficulté. M. Windthorst prétend que le séjour de Berlin, l'hiver, sera mortel aux députés du Sud; M. de Bismarck, qui soupire après les ombrages de Varzin, estime que Berlin est très malsain l'été. L'opinion du chancelier a prévalu : l'assemblée a décidé qu'elle désirait être convoquée, autant que possible, au mois d'octobre de chaque année. C'est un vœu qui n'oblige personne, et n'empêchera pas le ministère prussien de réunir encore l'an prochain ses chambres en même temps que le parlement de l'empire. Il est vrai qu'un moyen a été trouvé d'alténucr

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les iiiconvénienis signalés. Le Reichstag est voisin do la chambre des seigneurs et point éloigné de la chambre des députés; on a établi entre ces trois assemblées une communication télégraphique, de sorte qu'au moment des votes les députés ou les seigneurs sonnent pour appeler leurs collègues du parlement. Il appartenait à la docte Allemagne de trouver cette application de l'électricité à la vie parlementaire.

Le mandat de député au Reichstag n'est pas rétribué, et c'est encore une cause de cet absentéisme qui sévit sur la malheureuse chambre. M. de Bismarck prétend que des députés qui ne sont pas payés vont plus vite en besogne; mais l'expérience a prouvé que les sessions du parlement sont très longues. Le chancelier est pourtant intraitable sur ce point. Au commencement de cette législature, M. Schulze lui rappelait une sorte d'engagement pris par lui en 1866 dans la chambre de Prusoc : « Si le parlement, avait-il dit, décide que ses membres doivent être indemnisés, je crois qu'il sera difficile de ne point céder. » « Je ne sais, répliqua M. de Bismarck, si j'ai tenu ce langage; mais, puisque l'orateur l'affirme, je le crois volontiers. J'ai donc dit : Ce sera difficile; mais me croyez vous homme à reculer devant mon devoir, même quand il est difficile? » L'assemblée, charmée de la répartie, se mit à rire. Peut-être n'a-t-elle pas trouvé d'aussi bon goût une réponse indirecte que fit le chancelier à ces demandes périodiques d'indemnité. Dans la salle des Pas-Perdus, au-dessous du médaillon d'Uhland, il a fait écrire ce quatrain, tiré des œuvres du poète :

Uneingedenk t^emeinen Lohnes, Seid ihr beliarrlicli, emsig, treu, Des Volkes Wùrde, wie des Thrones, Beachtet ihr mit heil'ger Scheu.

« Dédaigneux d'un vil salaire, Travailleurs plein de zèle et sujets pleins de foi, Vous respectez ensemble et le droit populaire

Et la majesté du roi. »

Comme la vie est fort chère à Berlin, les députes qui ne sont ni propriétaires ni financiers y restent le moins possible ou n'y viennent pas du tout. Le socialiste Bebel, tourneur de son état, gagnait sa vie, avant d'être emprisonné, en travaillant dans l'atelier d'un confrère berlinois; mais tout le monde ne peut faire comme lui, et 18 députés, parmi lesquels 13 Bavarois, catholiques et particularistes, n'ont jamais siégé.

Ajoutons que les Polonais ne votent pas, que des fonctionnaires de tous ordres invoquent de temps en temps les nécessités du service pour obtenir un congé, que les négociants et les industriels s'échappent aussi souvent qu'ils peuvent, que des malades et des habiles se font envoyer aux eaux par un certificat de médecin. On comprend que le Reichstag soit toujours sous la menace de l'incapacité de vote. Il expédierait volontiers les lois nonobstant cet obstacle; mais comme tout projet a des adversaires, il se trouve toujours quelque indiscret qui réclame au moment décisif l'appel nominal. Le président lève la séance, et c'est encore une journée perdue. Voilà pourquoi l'assemblée, qui approche de la clôture de ses travaux, et que la fatigue et la chaleur accablent en même temps, vient de se montrer si dure pour deux de ses membres. MM. Seiz et Lugscheider se résignent et pren-

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nent leurs places ; ils auraient pu cependant ne point accepter cette décision, car un moment après qu'elle fut rendue, je comptai par curiosité les députes présents : ils étaient 189, et le Relclistag, au moment où il prenait ses précautions contre l'incapacité de vote, n'était pas en nombre.

L'ordre du jour amène d'abord « la troisième discussion des conventions concernant le règlement des frontières franco-allemandes dans, certaines communes ». La loi passe au milieu de l'inattention générale ; puis vient « la première et, s'il y a lieu, la seconde discussion du projet relatif à l'introduction dans le royaume de Bavière de la loi de la Confédération du Nord sur les sociétés agricoles et industrielles )•>. La délibération est longue et sérieuse, mais ne semble guère intéresser l'assemblée. Plusieurs orateurs se succèdent; ils parlent de leur place ; d'ailleurs les députés ne montent à la tribune que lorsqu'ils désespèrent de se faire entendre autrement. En général ils parlent brièvement et simplement; peu de discours durent une demi-heure, et l'éloquence à fracas n'est point de mise ici. Aussi les applaudissements sont-ils réservés pour les grandes circonstances, et souvent l'orateur se rassied sans que sa péroraison soit accompagnée par ces très bien qu'en France des voisins charitables tiennent toujours au service de quiconque a parlé.

Les Allemands se louent de cette simplicité de leurs débats parlementaires, et ils ont raison; mais ils devraient aussi s'offenser du sans-gêne des députés. Sur tous les bancs, des conversations sont engagées à demi-voix, et la demi- voix, à cause de la dureté de la langue, est très bruyante. Beaucoup se promènent ou

tiennent des conciliabules, assis dans les coins, autour d'une table qui porte une carafe et dos verres renversés comme au cabaret. La mauvaise disposition des sièges rend ce va-et-vient obligatoire : on y est à l'étroit, au point qu'il est impossible d'y écrire le moindre billet. Il y a des partisans de ces incommodités. Comme un député exprimait à un de ses collègues, membre de la commission dite du nouveau Relchstag, l'espoir que dans la future salle chacun aurait son tiroir, son pupitre et son écritoire : « Pourquoi pas aussi, s'écria celui-ci, un hamac et un appareil à faire du café? » C'était un de ces rigoristes du Nord qui parlent à tout propos de l'austérité des ancêtres et du relâchement des mœurs. Ces moralistes donnent parfois la comédie. Un jour qu'on discutait la proposition d'établir dans des boutiques des dépôts de timbres-poste, un d'eux s'indigna, disant qu'à la fin cette recherche de la commodité était intolérable. Hélas! ces Catons du Brandebourg luttent en vain contre un courant qu'ils n'arrêteront pas. On vend des timbres-poste dans les boutiques ; on donnera aux députés pupitres et tiroirs... En attendant, une dizaine à peine de ceux-ci suivent la discussion, parmi lesquels M. de Moltke, Il est entré tout à l'heure, en petite tenue de général, l'épée au côté, et il a pris sa place à l'extrême droite. Éclairé d'en haut, son grand front semble luire : il écoute attentivement, ne se déplaçant que pour mieux entendre. Plusieurs de ses collègues viennent le saluer, et l'on voit à leur attitude le respect qu'il inspire; mais il ne prolonge pas la conversation : il pratique son devoir de député en toute conscience ; l'application qu'il met à faire tout ce qu'il fait est le trait caractéristique de son génie.

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Une petite porte donnant sur la galerie où siège le conseil fédéral vient de s'ouvrir : M. de Bismarck fait son entrée. Il est en tenue militaire, comme M. de Moltke. Les huissiers se rangent sur son passage : collés contre la muraille, ils semblent vouloir s'y incruster. Le chancelier n'inspire pas le même genre de respect que M. de Moltke : il aborde famihèrement les gens, avec l'allure d'un cavalier. M. de Moltke a le geste doux d'un pasteur; M. de Bismarck donne des poignées de main de colonel. Il salue d'un signe M. Simson, et celui-ci se lève. Je m'en étonne, mais mon voisin m'affirme qu'il en est ainsi tous les jours, et que le chancelier et le président professent l'un pour l'autre une estime singulière. Et pourtant, c'est bien ce président qui jadis, dans la chambre de Prusse, lit une si verte réplique au chancelier, alors chef du cabinet prussien? C'était au temps du conflit : M. de Bismarck venait de réunir contre lui l'unanimité des suffrages; il témoigna tout son mépris pour cette sotte manifestation. « Tant que je serai commandé à cette place par Sa Majesté le roi, dit-il, j'y resterai! » — « Bah! s'écria M. Simson, les sauteurs de corde aussi se vantent de ne jamais tomber! »

M. de Bismarck a pris sa place; les huissiers lui apportent des portefeuilles qu'il ouvre avec une petite clé tirée de sa poche ; il lit et donne des signatures. Placé au-dessus de lui, je vois sa tète penchée : le crâne est puissant, mais sans régularité; le front abrupt est encadré par le buisson hérissé des sourcils; le nez paraît écrasé ; cette bosse du crâne, ce sourcil et la dure moustache, trois saillies, voilà toute sa figure.

Le chancelier laisse passer presque sans intervenir

la délibération sur le projet de loi qui règle l'introductien de la constitution allemande dans l'Alsace-Lorraine : c'est le troisième article de l'ordre du jour. Comment rendrais-je l'impression que ces débats font sur un Français? Les orateurs n'y mettent aucune passion : ils font l'exact tableau des sentiments qui régnent dans les provinces annexées ; ils ne se laissent égarer par aucune illusion; ils ne mentent point. L'un d'eux, M. Lœve, dit simplement la vérité sur l'annexion : « Quand vous vous êtes décidés à l'annexion de l'Alsace-Lorraine, vous saviez bien que vous auriez affaire à une population dont la majorité protestait contre toute séparation d'avec la France; aussi ne l'avez- vous pas prise pour ses beaux yeux..,. (Rires bruyants.) Vous l'avez prise, parce qu'il vous fallait porter votre frontière aux Vosges. » Du même ton, ils énumèrent toutes les raisons d'espérer un changement dans le cœur de leurs victimes ; ils comptent sur le temps, sur leur patience, sur l'infirmité de la nature humaine, qui ne se plaît pas aux regrets éternels. Ce calme même, ce calme surtout m'exaspère.

Heureusement une voix s'élève pour protester; mais qu'elle est mélancolique ! C'est colle du député danois, a II est tout naturel que je prenne la parole sur cette question, dit-il, car personne mieux que moi ne saurait rendre les sentiments des Alsaciens-Lorrains. Je sais ce que nous avons souffert, mes compatriotes et moi, quels furent nos soucis et notre deuil quand nous apprhTies que le traité de Vienne nous cédait aux puissances alliées comme prix de la victoire !» — « A la question! » crie-t-on de toutes parts! — « Je crois, dit alors M. Simson, que l'orateur n'est pas tout à fait dans la question ; mais la chambre ferait bien de permcllre

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h M. le député de dire à cette occasion ce qu'il a sur le cœur! » C'est le ton de la condoléance prussienne. Ainsi parle le roi Guillaume à tous les annexés : il les félicite de la fidélité qu'ils gardent aux choses du passé, et il les en remercie, car il y voit le gage de leur fidélité future à sa royale maison. M. Simson permettra sans doute l'an prochain aux députés d'Alsace de dire aussi (( ce qu'ils ont sur le cœur » ; au besoin môme, il ajoutera que leur attachement à la patrie française et leur profonde douleur prouvent que, ce cœur est demeuré allemand.

La quiétude avec laquelle le Reichstag vient de délibérer sur le sort de l'Alsace est tout à coup troublée par un incident, comme il ne s'en est pas encore produit dans cette législature. La chambre allait discutei un projet de loi sur la presse, présenté par M. Windthorst. Celui-ci avait interrogé le chancelier sur un autre projet beaucoup moins libéral, préparé par le Bundesrath. Il avait dit en passant que ce texte, émané de l'initiative prussienne, lui paraissait mal venu, et que le parlement ne l'accepterait jamais. M. de Bismarck avait cessé d'écrire, et naultipliait les signes d'impatience. Il se lève, et quand le président prononce la formule : « le chancelier de l'empire a la parole », le chancelier a déjà commencé à parler. Il reproche à l'orateur d'avoir condamné la proposition du gouvernement prussien et affirmé qu'elle ne serait jamais admise par le Reichstag. Il donne à son tour à M. Windthorst l'assurance que la sienne sera repoussée par le conseil fédéral. « Avec ce système de veto contre veto, dit-il, nous n'arriverons à rien, » Et le voilà qui reproche au parlement d'avoir mis à l'ordre

du jour ce projet sur la presse, après avoir déclaré que le temps lui manquait pour discuter d'autres lois auxquelles le gouvernement attache la plus grande importance. « Pour Sa Majesté l'Empereur, dit-il, ou, s'il ne m'est point permis de prononcer ce nom ici, pour le chancelier qui représente Sa Majesté, il est pénible de voir qu'on, ne montre point le même empressement pour les lois présentées par nous que pour celles qui se trouvent précisément en opposition avec les vues des gouvernements alliés. »

M. Lasker, prenant alors la parole, disculpe l'assemblée. Il est vrai qu'elle a effacé de son ordre du jour la loi militaire — c'est cette loi qui tient si fort à cœur au chancelier — ; mais comment exiger du parlement qu'à la veille de sa clôture il expédie la discussion d'un projet que des hommes spéciaux ont mis toute une année à préparer? La loi a donc été renvoyée à la session prochaine. Tous les jours, le Reiciistag attend que d'autres lois non moins importantes, également présentées par le gouvernement, viennent en séance; mais il attend en vain : les unes ont été déposées trop tard et sont encore retenues dans les commissions; le gouvernement ne s'est pas même dessaisi des autres. Aussi bien dispense-t-il toujours d'une main lente et « goutte à goutte » aux députés la matière de leur travail. Maintes fois cette assemblée, qui pour tant de raisons est pressée d'en finir, s'est vue contrainte (quelle ironie!) à se donner des jours de congé. Aujourd'hui elle n'a rien à son ordre du jour par la faute du gouvernement ! Faut-il qu'elle chôme encore? Non! Après avoir voté tant de lois financières et militaires, elle se met à discuter une proposition émanée de l'initiative d'un de ses membres et qui

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intéresse les droits du peuple; elle a pris cette résolution parce qu'elle est inquiète du projet préparé par le gouvernement, parce qu'elle n'a d'ailleurs rien d'aulre à faire, et le chancelier lui reproche d'allonger sans raison la session! C'est en réalité trop singulier!

Voilà un petit discours qui étale à la clarté du ciel les misères du parlement d'Allemagne. Aucune assemblée au monde n'a jamais travaillé plus que celle-ci. Elle renferme un grand nombre d'hommes non seulement laborieux, mais compétents dans toutes les questions , car avec les ouvrages publiés par ses membres sur les matières d'État elle pourrait se composer une riche bibliothèque. Elle est stimulée encore par le patriotisme et par le désir de ne point tromper l'attente qu'a provoquée en Allemagne l'entrée en scène du premier Reichstag. Et avec toutes ces bonnes qualités, ces louables intentions, ce grand labeur a produit peu de chose. D'où vient le mal? Pourquoi les lois se fontelles si longtemps attendre? Pourquoi encore sont-elles si mal préparées et si souvent publiées sous une forme irrégulière et défectueuse? Parce que l'empire allemand n'a pas de Conseil d'État, parce qu'il n'a point de ministère, parce qu'il est une grande machine incohérente construite par un mécanicien qui l'a voulu rendre incapable d'un mouvement régulier.

Pendant que parlait M. Lasker, le chancelier, les mains repliées sur les cuisses et le corps penché en avant, regardait l'orateur. A mesure que la voix de celui-ci s'animait et que la gauche s'enhardissait à l'appuyer par ses bravos, je suivais sur le visage de M. de Bismarck les progrès de l'irritation. Quand M. Lasker se rassied au milieu de vifs applaudissements, le chancelier se lève.

Décidément il n'est point orateur : il n'a ni l'élocution, ni le geste, ni l'attitude. Il se balance de droite à gauche; il se tire la moustache, et, pour attendre les mots qui ne viennent pas, regarde ses ongles, ou bien considère alternativement les deux extrémités d'un crayon qu'il ramasse sur ses papiers ; mais il ne se presse pas, il hésite et il ânonne jusqu'à ce que le mot cherché soit enfin trouvé. Le plus étrange est que sa voix est douce, presque caressante. Du ton le plus charmant, il répond qu'il voudrait savoir d'où le précédent orateur a pris texte pour sommer le gouvernement de se dire, oui ou non, prêt à discuter les droits du peuple. «. Ce sont, dit-il, des paroles d'un temps passé, et que j'ai le droit d'appeler déclamatoires. J'ai vécu dans un temps où quiconque avait à faire une proposition qui lui était commandée par l'intérêt de sa position personnelle ou par ses vues politiques particulières revendiquait pour lui seul le droit de représenter le peuple. Tous ceux qui siègent ici sont représentants du peuple; Sa Majesté l'Empereur lui-même appartient au peuple; c'est nous tous qui sommes le peuple, et non les messieurs qui ont la vieille prétention, pas toujours justifiée, d'être des libéraux... »

Ces paroles venant de M. de Bismarck et dites à M. Lasker étaient les plus cruelles qu'il pût imaginer. M. Lasker est rouge jusqu'aux oreilles; les progressistes très émus adressent au chancelier de vives apostrophes : M. Duncker agite une tête menaçante. Cette scène nous reporte aux jours célèbres du conflit, et M. Simson, qui ne les a point oubliés, invite les interrupteurs au silence; mais tout est bien qui finit bien, et l'issue de cet incident est quelque peu surprenante.

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Après une courte explication entre le chancelier et MM. Windthorst et Duncker, M. von Bennigsen demande la parole. Il regrette qu'à propos d'une simple question d'ordre du jour les orateurs aient parlé sur un ton que le Reidistag n'avait point encore entendu ; que sera-ce donc quand on discutera sur le fond? Le plus sage serait de renvoyer la délibération à la session prochaine, comme il a été fait pour la loi militaire. Si la chambre n'a rien à mettre à l'ordre du jour de demain, elle se donnera congé; la' commission du budget, qui est surmenée de travail, pourra prendre quelque repos : « Cela vaudra mieux que de voir des membres de cette commission arriver en séance fatigués, et parfois avec une mauvaise humeur qui n'est point sans excuse. » C'est la sagesse même qui parlait par la bouche du conciliateur M. Bennigsen, et la sagesse prévalut dans cette grave assemblée; mais il fallait, avant de se séparer, ménager une réconciliation générale. « J'ai une explication personnelle à demander à M. le chancelier de l'empire », dit M. Lasker, qui assure n'avoir rien compris à la colère de M. de Bismarck. En parlant des droits du peuple, il n'a voulu ni évoquer le souvenir des temps passés, ni mettre en opposition le peuple et le gouvernement de l'empire. Il sait qu'un conflit entre le ReÀchstag et M. de Bismarck serait funeste au pays; il espère bien qu'on n'a eu aujourd'hui qu'une « apparence de conflit », et qu'on saura se garder à l'avenir même de semblables apparences. M. de Bismarck n'est point apaisé par ces paroles. Il maintient que M. Lasker a pris l'offensive. « Ce n'est pas le genre de l'orateur qui m'a précédé, dit-il, de crier et de gesticuler quand il est aux prises avec un adversaire; seulement il a le grand talent

d'aiguiser ses traits, je ne dirai pas de les empoisonner, mais de leur donner une saveur mordante. » Quant à son projet de loi sur la presse, quelque accueil qui lui soit réservé, le chancelier le maintiendra. « Je sais mon devoir envers les gouvernements alliés, et je ne suis pas assez timide pour reculer, malgré la faiblesse de ma santé. » Ces derniers mots, assez inattendus, sont-ils une excuse dissimulée? Ce sont eJi tous cas les seuls où l'on puisse voir quelque envie d'atténuer l'effet de l'incartade de tout à l'heure.

Que faire? Il ne restait plus qu'à renvoyer à des temps meilleurs le projet de loi de M. Windthorst : le Reichstag s'y résout avec beaucoup de calme et de dignité. La discussion est simplement ajournée, mais personne ne doute que ce ne soit pour longtemps. M. Simson lit l'ordre du jour du lendemain : il n'y est point question de la presse, et la séance est levée.

En sortant du Reichstag^ je repassai dans mon esprit les incidents de la séance. Le hasard qui m'y avait conduit m'avait bien servi. Pour la première fois depuis 4870, la querelle avait paru se rallumer entre M. de Bismarck et les parlementaires. J'avais entendu deux chefs de parti invoquer les droits du peuple et les devoirs de ses mandataires. La question qui s'était tout à coup posée était celle-ci : le Reichstag ne sera-t-il qu'une machine propre à voter des impôts, des lois militaires, des constructions de fortunes ou de chemin de fer, et à détruire ce qui demeure de la souveraineté des États? Ou bien deviendra-t-il un vrai parlement, contenant, contrôlant, dirigeant, partageant le pouvoir? Pendant le débat, j'observais l'assemblée. Seule la gauche progressiste était houleuse : sur la tête do

UNE VISITE AU PARLEMENT d'ALLEMAGNE 429

ce3 clémocralcs apprivoisés passait comme un souffle des tempêtes d'autrefois. Les nationaux-libéraux éprouvaient un vague plaisir et une inquiétude; ils écoutaient M. Lasker en regardant M. de Bennigsen; l'action à peine engagée, ils attendaient que la main du conciliateur levât le rameau d'olivier. Le centre s'épanouissait! les lunettes de M. Windthorst lançaient de petites flammes. Au milieu de la droite surprise, M. de MoUke gardait l'impassibilité d'un homme qui a vu d'autres mêlées.

Je ne sentais pas de courant dans cette masse : elle est divisée, lourde, presque inerte. Mais quelle vie, quelle intensité de vie dans l'âme du chancelier! Il a tout de suite reconnu l'odeur de la poudre des batailles parlementaires, et il a frémi, car cette nature puissante est irritable : ce colosse a des émotions de sensitive. Si petite que fût l'escarmouche, il a fait donner toute sa force. Quelle profondeur de sérieux sur ce visage, et comme ce regard signifie clairement : « Aie voici! Il n'est plus temps de rire! » Certainement, il n'est pas orateur, mais il est éloquent. Son éloquence est d'un homme d'action; elle est de l'action parlée. Elle dédaigne toutes les précautions vulgaires, et elle dissipe toutes les apparences. Il a rappelé le Reichstag à la modestie du rôle où il l'a confiné. Il lui a refusé le droit de se poser en représentant du peuple; il a nié la distinction entre le peuple et 1 empereur, confondu l'un et l'autre pour les élever tous les deux au-dessus de la compétence des politiciens. Il a placé en face des élus de ce suffrage universel qu'il a créé, mais dont il se défie déjà, les « gouvernements alliés », réduits par lui à la condition d'instruments dociles. Bref, il a montré qu'il est et qu'il veut rester le maitre. A ces partis

incohérents, qu'il sait incapables de s'unir pour ou contre lui, il a jeté son Quos ego. Les petits flots qui commençaient h moutonner se sont écoulés en murmurant des excuses. Mais les flots reviendront, et un jour ils ne trouveront plus devant eux l'homme qui sait et qui peut les arrêter.

Déjà l'extraordinaire importance du chancelier dans l'empire est un grave sujet d'inquiétude. « Il n'écoute plus, nous disait un de ses amis (c'est-à-dire un de ses serviteurs) ! Il n'entend même plus ! Ce qui est plus grave, c'est qu'il ne souffre ni que l'Allemagne fasse l'expérience de la liberté, ni que personne fasse l'apprentissage du pouvoir! » Un de ses adversaires écrivait naguère ce juste jugement : « Il a traité l'Allemagne comme sa chose propre. Il a fabriqué un Kanzlerreich, un empire de chancelier » Le chancelier disparu, que deviendra l'empire? Tous les esprits sérieux en Allemagne répètent cette question. Ils y répondent selon leur tempérament. Après lui, disent les optimistes, la liberté! Mais j'ai entendu dans des conversations et j'ai lu dans des écrits politiques la réplique des pessimistes : « Après lui le déluge! »

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