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Ce soûl les couleurs de la Prusse

au premier tour de scrutin 5016 suffrages, M. Lasker 4353, M. Schmidt, socialiste, 2306 voix Le rouge de M. Sonnemann, qui est un riche banquier, est beaucoup moins foncé que celui des socialistes. Les ouvriers avaient d'ailleurs des griefs personnels contre lui : ils l'avaient mal accueilli et même insulté dans les réunions électorales; mais entre lui et le noir et blanc M. Lasker ils n'ont pas hésité. Hasenclever, président de la ligue, envoya de Berlin « aux confédérés de Francfort » un rescrit où, tout en déclaront que le parti à une égale haine contre Sonnemann et contre Lasker, il « requit » les socialistes de voter « pour le plus radical des deux candidats ». Les confédérés obéirent. Au second tour de scrutin, M. Sonnemann a été nommé par 7194 voix; c'est 2178 voix déplus qu'au 10 janvier, c'est-à-dire à peu de chose près le nombre des suffrages qui s'étaient porlés sur le candidat socialiste. A Mayence, un second tour de scrutin devait décider entre un national -libéral, M. Goerz, et un catholique, M. le chanoine Moufang. Les sociaUstes avaient d'abord parlé de s'abstenir, mais ils se ravisèrent. Dans une réunion publique qui avait attiré 3000 personnes, le socialiste Most, élu le 10 janvier dans une autre circonscription, fit d'abord le procès « au parti bismarckien des nationaux serviles » ; puis, passant aux ultramontains, il repoussa pour son parti toute communauté avec les noirs; mais, dit-il, « grâce à l'habileté de l'homme de génie qui gouverne l'Allemagne, les catholiques sont aujourd'hui dans l'opposition. Les nationaux sont beaucoup plus redoutables qu'eux, puisqu'ils sont au pouvoir ; ils peuvent nous mordre, tandis que les ultramontains n'ont plus de dents. Nous avions voulu nous abstenir; mais, si vous voulez choisir

entre le bismarckien et l'ultramontain, ne prenez pas celui qui peut vous mordre; votez pour l'ultramontain, non par sympathie pour lui, mais par haine contre son adversaire. Il y a d'ailleurs deux sortes de jésuites : ceux qui préviennent le public par la robe noire qu'ils portent, et ceux qui se cachent sous la redingote. J'aime mieux un jésuite en robe noire qu'un jésuite en redingote! » Les socialistes usèrent de la liberté qui leur était laissée, et le chanoine fut élu grâce à leurs suffrages.

L'expression des sentiments que leurs succès ont inspirés aux révolutionnaires n'est pas rassurante. Leurs journaux raillent les alarmes des conservateurs, qui, à la vue du drapeau socialiste triomphant, « beuglent comme des bœufs qui ont vu du rouge ».

(( Dans toute l'Allemagne, dit l'un d'eux, il n'y aura bientôt plus que deux partis, ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, les exploiteurs et les exploités, les repus et les affamés!... Entre eux la lutte est déjà commencée, elle finira par la destruction de la vieille société. Allons, ouvriers socialistes, courage! Crions tous aux oreilles de ces gens d'ordre, de ces mangeurs de communards : « Vive la Commune! »

Le même jour, une autre feuille adressait une sorte de manifeste aux électeurs d'Alsace-Lorraine. Elle protestait « qu'elle ne connaissait point les frontières que les souverains tracent entre les peuples ». « La théorie de l'ennemi héréditaire, disait-elle, est odieuse et ridicule » ; les travailleurs d'Allemagne et de" France se doivent tendre la main et combattre ensemble : leurs obligations mutuelles n'ont pas changé depuis qu'à Strasbourg « le casque de Bismarck brille où flottait la bannière tricolore de France »!

Ainsi la plus grande partie des ouvriers d'Allemagne prend part à la vie politique ; refusant de suivre les réformateurs, elle n'espère que d'une révolution sociale l'amélioration de son sort. Elle est en guerre ouverte contre le gouvernement de l'empire, rejette tout compromis avec les partisans à un degré quelconque de la politique prussienne. Elle abjure, comme une erreur des temps passés, le patriotisme. Le royaume social où M. Schulze-Delitzsch vient d'être détrôné forme dans l'empire d'Allemagne comme un État à part.

Il y a des points de ressemblance entre l'opposition du parti ultramontain et celle du parti socialiste. Certes les catholiques d'Allemagne ont le droit de repousser l'injure d'une comparaison avec les gens sans patrie de l'Internationale; mais, en se souvenant qu'ils sont Allemands, ils n'oublient pas que leur Église est universelle. Ils lui attribuent en tous pays des droits imprescriptibles; ils rejettent comme païenne la doctrine de la souveraineté de l'État. La nationalité n'est à leurs yeux qu'une idole moderne : ils refusent de sacrifier à cette « Germania » qu'adorent les nationaux-libéraux, et aux pieds de laquelle a coulé le sang de tant de victimes humaines. Ils sont donc en état de révolte contre la philosophie hégélienne, qui déifie l'État, contre l'esprit protestant, dont l'étroite union avec la monarchie a fait la fortune de la Prusse, contre l'orgueil allemand, qui prétend que l'Allemagne suffit à tous les besoins intellectuels et moraux de ceux qui ont l'honneur d'être ses enfants.

Dans leur programme, ils réclament pour l'Église a la pleine souveraineté sur le terrain qui lui est

propre », c'est-à-dire le droit d'administrer sa fortune, de régler les affaires du culte, d'élever ses prêtres, de les ordonner, de les déposer et de les reprendre, sans immixtion de l'État. En politique, ils donnent mandat aux députés « de combattre avec l'énergie la plus décidée le principe que tout droit vient de l'État». Ils réprouvent l'abus qui est fait par « le libéralisme » du principe des nationalités au détriment des droits historiques (ceux des souverains par exemple), et demandent que l'empire d'Allemagne reçoive une forme fédérât! ve sérieuse.

Mettez en face de ces principes ceux des nationauxlibéraux, contempteurs des droits historiques, adversaires acharnés du particularisme, partisans d'une Allemagne une et indivisible, et qui nous envient « les bienfaits de la centralisation » : le contraste est aussi complet que possible.

Or aujourd'hui, malgré les efforts du gouvernement et des libéraux, le parti catholique arrive au parlement. d'Allemagne avec des forces presque doublées. Il o conservé ses chefs, MM. Reichensperger, Mallinkrodl, Windthorst, à qui les plus grandes colères de M. d. Bismarck ne font point courber la tête . Il est fier des succès qu'il a remportés dans la province rhénane, c'est-à-dire dans la partie la plus éclairée, la plus industrieuse et la plus florissante de l'Allemagne. Celt. force de résistance du catholicisme a surpris ses adver saires au point que beaucoup regrettent la lutte corn- ; mencce; mais ceux-là mêmes estiment qu'il est impos- ' sible de reculer et qu'il faut aller jusqu'au bout de la voie périlleuse où l'on s'est engagé. Que va-t-il donc se passer? Le clergé ne s'est point soumis aux lois ecclésiastiques votées en mai 1873 : le gouvernement

ae tieriin en va proposer a autres qui euicieiii ues pénalités nouvelles. Il étudie les moyens de pourvoir à l'administration des diocèses en l'absence des évêques, qui seront emprisonnés et bannis. Il faut s'attendre à voir les évêques obliger le gouvernement à les frapper l'un après l'autre. Le cas est prévu, et les mesures nécessaires sont prises.

« Tous les évêchés, dit la Gazette d'Augshourg, vont devenir vacants, et l'on ne pourra pourvoir à ces vavances... Un plus ou moins grand nombre de cures vaqueront aussi sans qu'on puisse y remédier. Peu à peu le service divin cessera; le ministère sacré sera en vain réclamé. Si cet état persiste quelques années, il n'y aura même plus de candidats à la prêtrise. Ainsi se prépare en Allemagne une interruption de la vie ecclésiastique... Il est clair que cela ne peut durer toujours. La question est de savoir qui, de l'État ou de l'Église, pourra le supporter le plus longtemps. Déjà l'État a pris ses mesures pour éviter le trouble qu'une telle situation pourrait jeter dans la vie publique; il a présenté la loi sur le mariage civil ! »

Aucune puissance humaine ne peut intervenir dans celte lutte. M. de Bismarck n'a point à craindre d'ennemis du dehors; il y trouverait plutôt des alliés. C'est un combat en champ clos qui va se livrer, et personne ne peut dire quelle en sera l'issue. Aussi bien n'avonsnous pas à interroger l'avenir : il nous suffit de constater que les catholiques, comme les socialistes, forment à l'heure qu'il est dans l'empire une nation à part. Ils se sont mis au-dessus des lois, car ils ont écrit dans leur programme la maxime « qu'il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes ». Ils ont donné mission à leurs députés, qu'ils viennent de Siiéûie

ou du Rhin, de Westphalie ou de Bavière, de représenter « le peuple catholique d'Allemagne ». Enfin la Ligue de Mayence a écrit dans son appel aux électeurs : « L'unité, chère à notre cœur, est plus que mise en question; elle a péri, étouffée dans la guerre qu'un parti puissant a déclarée au tiers de la population allemande. »

Le parti national-libéral, quelque irrité qu'il soit des progrès de ses adversaires catholiques et socialistes, se console en disant que son vieil ennemi, le particularisme, a disparu dans la lutte. En effet, le particularisme a joué un rôle secondaire même dans ces élections bavaroises qui ont donné au parlement, sur 48 députés, 32 uUramontains, au lieu de 16 qui avaient été élus en 1871. La Bavière a condamné la politique religieuse du chancelier, mais elle n'a imposé à personne le mandat de défendre contre les empiétements de la législation fédérale l'indépendance de sa couronne. En Wurtemberg, en Saxe, dans le grandduché de Bade, dans la Hesse-Darmstadt, dans les états du Nord, aucune démonstration n'a été faite en faveur des dynasties locales. Le Hanovre, sur 15 députés, n'a élu que 4 « guelfes » ou partisans du roi George, parmi lesquels, il est vrai, M. le professeur Ewald, qui renouvellera certainement à la tribune l'anathème qu'il lançait à tout propos dans le premier parlement contre ce l'œuvre immorale de 1866 ». Quant à la Hesse-Cassel, elle peut être considérée comme ralliée à la Prusse.

Seule la ville de Francfort a protesté contre l'an-

nexion, par la faute des nationaux-libéraux qui avaient chargé publiquement leur candidat M. Lasker de « conquérir moralement » l'ancienne ville libre Les adversaires de M. Lasker ont accepté la lutte sur ce terrain. M. Sonnemann, interpellé à propos d'un discours prononcé par lui dans le dernier parlement, où il avait flétri la conduite des agents prussiens en Alsace- Lorraine, a répondu en pleine réunion publique qu'un Francfortois ne peut point ne pas compatir à des misères que sa patrie a connues en 18G6. A ce propos, il a rappelé l'entrevue de M. de Manteuffel avec les trois banquiers qui vinrent demander au général prussien le retrait de la contribution de 25 millions de florins dont la ville avait été frappée. Tout ce que put obtenir la députation, ce fut un délai de trois jours. « Mais, dit un des banquiers, que ferez-vous si l'on ne vous paye point à l'expiration du délai? Vous ne pouvez pourtant pas... — Je lis sur vos lèvres le mot piller, interrompit le général. Eh bien! oui, je ferai piller ! — Pourquoi ne pas mettre plutôt le feu aux quatre coins de la ville, comme a fait Néron? » Alors M. de Manteuffel répondit avec un sourire : « Rome a été rebâtie plus belle après l'incendie. »

Au cours de la lutte électorale, le souvenir de 18G6 a été constamment évoqué. Ne votez pas pour Sonnemann, disaient les nationaux-libéraux : « cet homme n'a d'autre souci que de réveiller dans notre ville, en dépit du changement des temps, les vieilles pas^sions, et de prêcher la haine irréconciliable. » — « Élire un national-libéral, répondait M. Sonnemann, ce serait baiser la main qui nous a souffletés en 1866; vous ne le ferez jamais! » M. Sonnemann a été élu : Francfort n'a donc pas été moralement reconquise.

M. Kryger, les 12 Polonais, les 15 Alsaciens-Lorrains représentent un particularisme d'une autre sorte que celui de M. Ewald ou de M. Sonnemann. Les Allemands, il est vrai, montrent pour les protestations de ces vaincus un dédain cynique. « Si les Alsaciens-Lorrains prennent plaisir à occuper le banc des rêveurs et à protester contre le monde brutal des faits, ce sera un spectacle regrettable, mais non dangereux, » Ainsi parle le principal organe des nationaux-libéraux. Vraiment ce parti est par trop confiant : il méprise trop d'ennemis à la fois.

M. de Bismarck n'est pas aussi satisfait que ses serviteurs feignent de l'être, et la mauvaise humeur qu'il laisse éclater aux yeux de l'Europe prouve qu'il ne se donne pas la peine de dissimuler ses sentiments. Il voit bien que le second parlement lui apprête des embarras qu'il n'a pas connus avec le premier. Il a encore une « majorité nationale » , c'est-à-dire de députés qui acceptent le fait accompli, mais cotte majorité, qui en 1871 comptait 307 députés sur 382, n'en a plus aujourd'hui que 259 sur 397. Les éléments dont elle se compose se sont modifiés. En 1871, les trois groupes conservateurs, c'est-à-dire les conservateurs proprement dits, les membres du parti de l'empire et ceux du parti libéral de l'empire, réunissaient 147 voix, les nationaux-libéraux et les progressistes 160; aujourd'hui les trois groupes conservateurs n'ont plus que 64 membres, les deux groupes libéraux en ont 195. En 1871, les conservateurs formaient donc à peu près la moitié de la majorité nationale ; ils n'en sont plus aujourd'hui que le tiers. Avec quelque amertume que M, de Bismarck leur ait souvent reproché de

l'avoir combattu, il sait qu'il peut se fier plus tranquillement à un parti fidèle à son roi par principe et par tradition qu'à des libéraux qui soutiennent par occasion la politique du gouvernement. Enfm il est certainement frappé de la gravité de ce fait, que la minorité du parlement est composée d'adversaires irréconciliables de sa personne et de son œuvre. Une majorité de circonstance, une minorité intraitable, voilà le parlement d'Allemagne! La véritable vie politique est impossible dans le nouvel empire, ou, pour mieux dire, l'empire n'est encore pas fait.

Attaquer résolument le principal groupe ennemi, celui des ultramonlains, et le détruire, telle est donc la nécessité qui s'impose aujourd'hui au gouvernement de l'Allemagne. La conclusion des dernières élections sera la lutte sans merci entre l'État et l'Église. Déjà le chancelier s'emporte furieusement contre ceux qui prétendent se mêler même par des paroles à ce combat. Il prend pour déclarations de guerre les marques de sympathie qui sont envoyées du dehors à ceux qu'il a désignés pour être ses victimes. Il veut que son adversaire sente son propre isolement et qu'il en soit découragé. Il faut qu'en France nous comprenions les raisons de cette colère. Il faut aussi que nous y prenions garde.

La presse allemande joue contre nous un jeu perfide. Elle épie chez nous tout acte, toute parole, toute pensée où se trahit la douleur que nos revers ont laissée dans nos âmes. Elle les dénonce comme la preuve d'une haine qui n'attend que l'occasion de se satisfaire, alors qu'elle-même, plus haineuse que jamais, prodigue à notre pays les insultes les plus grossières. Elle se fait adresser de Paris, sous forme de correspondances, des

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pamphlets quotidiens qui semblent sortir de la même officine. Elle présente à ses lecteurs avec une audace incroyable dans le mensonge, une France de fantaisie, confite en religion, dévote au Sacré Cœur, prête à parlir en campagne contre Berlin et contre l'Italie, après avoir reçu la bénédiction pontificale.

Ces sottises troublent les cerveaux allemands : pendant la période électorale, ils ont vu les Français partout. Ce ne sont point seulement les ultramontains que les journaux ont accusés de préparer les voies à nos armées : le démocrate M. Sonnemann a été obligé de faire venir de Paris un certificat d'huissier dûment légalisé, pour prouver qu'il n'avait pas bu dans un banquet démocratique à la santé des conscrits alsaciens qui ont opté pour la France. Le certificat, couvert de noms français, a été placardé sur les murs de Francfort. Chaque jour, la presse du gouvernement nous a reproché de nous immiscer dans les affaires de l'empire. Il n'est si mince écrivain émargeant au fonds des reptiles qui ne se croie lo droit d'adresser des « avertissements à la France » : c'est le mot à la mode dans la presse allemande.

Ces colères, vraies ou feintes, annoncent-elles des projets inquiétants? Il se trouve en Allemagne des patriotes qui regrettent d'avoir cru que le payement des cinq milliards nous empêcherait d'entretenir une grande armée; ils ne reculeraient pas devant une guerre nouvelle pour nous réduire à l'impuissance définitive. Le gouvernement impérial ne se laissera pas entraîner par ces énergumènes; mais le patriotisme nous défend de lui fournir aucune raison, aucun prétexte pour prendre ce ton hautain et comminatoire dont il use volontiers avec nous.

J'ai eiiteiiilu en France de profonds politiques déclarer que notre pays doit reprendre, mais à rebours, le rôle de François I", de Henri IV et de Pvichelieu, et chercher chez les cathohques d'Allemagne l'appui que les protestants ont prêté à ces deux rois et au grand cardinal. Mais la France des xvi^ et x.vir siècles était dans la pleine force de la croissance, et les protestants d'Allemagne avaient une armée : où donc est l'armée des catholiques? L'empereur est le commandant en chef des forces de terre et de mer. Le jour où partirait de son cabinet l'ordre de mobilisation, les forces de terre et de mer obéiraient partout sans hésiter; que personne même dans notre aventureuse extrême droite ne garde à ce sujet d'illusions dangereuses! Quant aux témoignages de sympathie platonique que nos évêques envoient à leurs frères d'outre- Rhin, ils sont reprochés aux catholiques d'Allemagne comme une preuve de connivence avec l'ennemi, avant d'être le sujet d'entretiens diplomatiques entre M. de Bismarck et l'ambassadeur de France; ils compromettent donc ceux qu'ils veulent servir. En vérité, à quelque parti que nous appartenions, nous n'avons d'autre rôle à jouer dans la lutte des partis allemands que celui d'observateurs très attentifs et silencieux.

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