‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 37 sur 42 · Voyez la uote, p · texte numérisé non relu

Voyez la uote, p

Dupont s'abouche alors avec des amis et camarades. On se partage les rôles du syndicat de fondation, de premiers signataires, de membres du conseil de surveillance, de président, etc. Cela fait, deux des amis et camarades, MM. Leloup et Renard, fondent une société qu'ils nomment la société le Viiicain, et ils passent devant notaire l'acte, où ils indiquent en termes vagues que l'objet de l'entreprise est l'acquisition d'une fabrique de machines.

Le même jour, Leloup et Renard achètent à Dupont la fabrique de Durand au prix de 4 million de thalers. Au préalable, ils ont fixé le montant du capital par actions à 120UG00 thnlers; l'excédent, soit 200 000 thalers, sera employé comme « capital d'exploitation », car il faut donner une impulsion vigoureuse aux travaux de la fabrique.

Le même jour, devant le même notaire, se tient l'assemblée générale solennelle de la société le Viilcain. Sont présents Dupont, Leloup, Renard, plus MM. Lajoie, Fortuné, Lenoir et Leblanc, en tout sept personnes. Ce sont les premiers actionnaires du Vulcain : ils apportent le capital de 1 200 000 thalers, sur le papier bien entendu, car jusqu'à présent il n'a pas été remué un rouge liard par qui que ce soit. Sans désemparer, les sept actionnaires approuvent l'acquisition de la fabrique, faite par Dupont au prix de 1 million de thalers : la résolution est prise à l'unanimité. Ils nomment ensuite le conseil de surveillance, qui, d'après la loi, doit se composer de trois personnes : à une forte majorité, Lajoie et Fortuné sont nommés membres, et Leloup président. Une majorité plus imposante élit Dupont directeur de la société le Vidcain, et Renard sous-directeur. Les cinq dignitaires pren-

nent place, chacun selon le rang qui lui convient, autour du tapis vert. Sur les bancs des actionnaires, Leblanc et Lenoir restent assis modestement. Le notaire, qui a donné ses conseils de jurisconsulte, atteste que les délibérations et les élections ont été faites solon la teneur des lois.

L'affaire est alors portée à la maison de banque des frères Israël. Ces messieurs l'attendaient, ayant été consultés auparavant; mais ils s'étaient discrètement tenus à l'écart de toutes les négociations. Les frères Israël font l'avance des 10 pour 100 du capital de fondation, dont la loi exige le versement, et voilà les actions de la société le Vidcain portées à la cote. Quelques semaines après, elles atteignent ou dépassent le pair : l'argent a été fourni par le public. Alors se fait le partage. Les frères Israël prélèvent naturellement leur petite commission, qui est de 16 2/3 pour 100, soit 200 000 thalers, et ils comptent 1 million à Dupont, directeur de la société. Lenoir et Leblanc, braves gens sans conséquence et qui n'ont d'ailleurs souscrit qu'une faible somme, reçoivent chacun 10000 Ihalers. Il serait inconvenant de donner moins de 40 000 thalers à partager à Lajoie et à Fortuné, membres du conseil de surveillance. Leloup était président du conseil de surveillance, Renard sous-directeur : cela vaut à chacun d'eux 50 000 thalers. En tout, Dupont compte 160 000 thalers à ses associés; il lui reste 840 000 thalers, sur lesquels il s'acquitte envers Durand (400000 thalers). Il met honnêtement de côté le capital d'exploitation de 200 000 thalers. Sa part de bénéfice est l'excédent, soit une bagatelle de 240 000 thalers. Le tour est joué. Maintenant la fabrique peut commencer à travailler : elle n'ira pas longtemps. Les frais d'acquisition sont

énormes, l'administration détestable : le capital d'exploitation s'épuise. La crise générale fait sentir ses effets, qui sont la hausse des salaires et la diminution de la consommation. Au bout d'un an, on parle d'emprunt; les actions perdent 5/6 de leur valeur nominale. On parle de faillite : la faillite arrive.

Pour mesurer d'un coup d'œil l'étendue du mal qu'ont fait les sociétés industrielles, il suffit de comparer la cote de la Bourse de Berlin en 1870 et 1875. En 1870, cette cote (notons bien qu'il s'agit ici seulement de la Bourse berlinoise) inscrivait 28 sociétés, représentant un capital de 98 millions de marcs. C'étaient des sociétés honnêtes : leur dividende moyen était en 1874 de 5,88 p. 100, un peu plus élevé qu'avant la guerre. Après 1872, 2-25 sociétés nouvelles sont inscrites à la cote , représentant un capital de 5G4 millions de marcs ; leur dividende moyen débute à 10,38, pour finir à 1 p. 100. Ce dernier chiffre ne représente pas l'énormilé des pertes subies par les actionnaires : un très grand nombre des sociétés sont en faillite, et, dès 1874, 136 d'entre elles ne donnaient aucun dividende.

Ajoutez que les sociétés les plus sérieuses ont élé prises de folie subite : quelques-unes ont fait autant de mal que ces compagnies organisées pour l'exploitation de la crédulité par la fraude. Quelles lamentables aventures encore que celles des actionnaires des chemins de fer! Au lendemain de la guerre, les Compagnies privées et l'État, qui est en Prusse propriétaire de plusieurs lignes, ont agi avec une légèreté sans pareille. Entraînés par la lièvre générale, ils voulurent d'un coup parachever le réseau en le doublant. Rien ne les arrêta, ni le gros salaire exigé par les ouvriers

appelés en masse sur les chantiers, ni l'élévation du prix du fer, des matériaux de construction, des machines, du sol. Les devis étaient dépassés de 50 p. 100 : on n'y prenait garde. Le marché d'argent absorbait sans difficulté toutes les émissions nouvelles, mais bientôt la surcharge de capital écrasa Fexploitation, L'appel d'argent fait par les chemins de fer est en 1872 de 244 millions, en 1873 de 471 millions de marcs. Cependant l'accroissement des revenus n'était pas en proportion avec la dépense. Des lignes nouvelles faisaient aux anciennes une concurrence fatale aux unes comme aux autres. Le revenu est tombé si bas, qu'aujourd'hui des lignes d'intérêt général ne peuvent être entreprises faute d'argent, l'épargne s'étant détournée de ces valeurs improductives. Pour citer un exemple frappant, les actions du chemin de Berlin à Potsdam étaient en 1870 un des meillleurs placements qu'on pût faire : elles donnaient alors un dividende de 20 p. 100, qui est tombé à 14 p. 100 en 1871, à 8 p. 100 en 1872, à 4 p. 100 en 1873, à 1,75 p. 100 en 1874. Des entreprises frauduleuses qui ont été faites dans le domaine des chemins de fer, nous ne parlerons pas. C'est autour de celles-là qu'on a fait le plus de bruit, et elles ont été sévèrement jugées en plein parlement d'Allemagne.

Aux causes de la crise économique en Allemagne il faudrait ajouter l'abus qui a été fait par les banques de l'émission de billets non couverts par l'encaisse; le contre-coup des désastres financiers qui ont ruiné l'Autriche; enfin maintes causes générales dont les effets se font sentir dans le monde entier : tel est l'encombrement des marchés par les produits d'industries à qui le progrès de la mécanique et Taffluenoe des capitaux ont permis de prendre sur toutes les autres une avance exagérée. L'industrie métallurgique, par exemple, a plus que centuplé sa production depuis trente ans. Elle a eu grand'peine à suffire aux commandes des compagnies de chemins de fer : la seule Amérique a construit 11 000 kilomètres de voies ferrées en un an. Mais aujourd'hui le principal travail est fait partout. Tout à coup le fer a cessé d'être demandé : il a reflué d'Amérique sur Glasgow et une baisse énorme s'est déclarée.

Impossible d'ailleurs d'exposer, sans en passer une, les causes d'une crise générale : il est si malaisé déjà de décider au juste pourquoi le prix de telle ou telle marchandise particulière croit ou baisse! Mais il est temps de considérer les conséquences de celte crise. Sans exagération, elles sont désastreuses.

Une énorme quantité d'argent a été perdue. Si l'on prend l'ensemble des valeurs, actions de chemins de fer, actions de banques, actions des sociétés minières et métallurgiques, actions des sociétés industrielles, cotées à la bourse de Berlin, et aux bourses de Cologne, ie Hambourg, Francfort, Leipzig. Breslau, Stuttgard, qui ont eu leurs spéculations particulières, la difTérence entre les cours de 1870 et de 1875 s'exprime par des milliards. Une grande partie de ce capital est à jamais perdue. Elle a été consommée en dépenses improductives : il ne reste rien de l'argent placé sur ces chemins de fer mal établis, sur ces maisons mal bâties, sur ces colonies sans colons et ces usines sans ouvriers. Sans aucun doute, l'Allemagne a été appauvrie.

De rudes atteintes ont été portées aux vertus que nos voisins aiment à s'attribuer. Le sincère Allemand a menti énormément. Dès 1871, les journaux de Berhn et autres villes commençaient à donner des suppléments longs et denses, tout pleins d'annonces de bourse et de prospectus écrits en grosses lettres avec des blancs, pour mieux attirer les regards. Les grandes feuilles y gagnaient, par jour, de 2000 à 5000 thalers. Les petites se nourrissaient des reliefs du festin : celles-ci inséraient, même sans en être priées, puis elles envoyaient la facture, qu'on acquittait sans sourciller au temps où l'on roulait sur l'or. Le prospectus avait tous les tons; il était au besoin poétique. « C'est dans un des territoires bénis de la patrie allemande qu'est situé le cercle oriental du grand-duché de Saxe- Altenbourg. Tout le monde connaît l'extrême fertilité de son sol; mais ce sol renferme et cache d'incalculables richesses souterraines, une mine de charbon dune rare puissance! Au milieu de ce cercle est situé

le domaine chevaleresque de Zochau, le roi de tous les domaines à la ronde, etc. » Ainsi commençait un prospectus qui annonçait une très mauvaise affaire. Naturellement on promettait des intérêts fabuleux : parler de 40 pour 100 était donner l'exemple d'une réserve qui ne fut guère imitée. Au reste, le style était très soigné; la trace de consultations d'hommes de loi y était visible : c'était un art étonnant de tout promettre, sans pourtant s'engager à quoi que ce fût.

Le public dévorait ces annonces. Aux petites gens qui ne lisent pas, la tentation était apportée par ces « commis voyageurs en articles de Bourse » qui parcouraient la ville et la campagne, et de la cave au grenier offraient leurs actions. Point de si petit village où le paysan ne dissertât sur tel ou tel papier et ne voulût essayer la fortune. Si l'arrivée de nos milliards a troublé jusqu'aux plus fortes têtes financières, que d'illusions ont dû naître dans les esprits simples! D'ailleurs, au bas des papiers qu'on leur tendait, ces pauvres diables lisaient des noms illustres. La haute noblesse, la haute administration, avaient leurs représentants dans les plus détestables entreprises. Le campagnard, habitué au respect des dignitaires, se laissait tromper. Le plus petit bénéfice qu'il faisait lui devenait fatal et contribuait à répandre la contagion. Bien des sacoches de cuir, tirées du fond des armoires, ont été vidées dans l'eccarcelle des pourvoyeurs de la Bourse. Ces tristes joueurs font penser aux paysans de la Forêt-Noire que le poète a vus dans les salons de la maison de conversation à Bade :

Debout, souj la lampe enfumée, Avec leur veste rou^e et leurs souliers boueux, Tournaut leurs grands chapeaux entre leurs doigts ;alleux,

Poser sous les râteaux la sueur d'une année ! El là, muets d'horreur devant la destinée, Suivre des yeux leur pain qui courait devant eux.

Le nouvel empire, au nom de la morale publique, a supprimé la roulette en Allemagne; mais l'Allemagne entière a été, plusieurs années durant, une grande maison de jeu.

Dirai-jc qu'ils perdaient? Hélas! ce n'était gucrel C'était bien vite fait' de leur vider les mains!

Le pire est que ce ne sont pas les seuls joueurs qui ont perdu. L'Allemagne compte une quantité d'employés, serviteurs pauvres et laborieux de l'État, et de pensionnés qui n'ont guère pour vivre que leur pension. A aucun moment ceux-ci n'ont profité de la crise; ils n'ont pu, comiTie l'ouvrier, compenser par l'élévation des salaires l'enchérisseiTient de toutes choses. L'augmentation subite des loyers et des objets d'alimentation les a surpris et, de la gêne où ils étaient, précipités presque dans la misère. Avant 1870, ils buvaient à très bon marché d'excellente bière : la consommation de ce liquide allait croissant et les brasseurs n'y pouvaient suffire; mais les entrepreneurs de sociétés par actions se sont mis de la partie. Aussitôt les brasseries, écrasées par un capital exagéré, par les frais énormes de la construction et de l'installation, ont fabriqué une boisson chère qui ne valait plus l'ancienne. L'augmentation des prix provoqua de véritables émeutes : les prix furent abaissés, mais les verres se rapetissèrent, s'épaissirent, et les garçons versèrent un tiers de mousse. Ces garçons commencèrent alors à prélever sur le public un impôt nouveau : le pourboire, autrefois facultatif, devint obligatoire, et tel qui

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remerciait jadis pour un demi-groscJien, reçut avec une indifierence superbe un groschen tout entier. Plus d'un pauvre père de famille a dû renoncer au plaisir d'aller vider le soir quelques chopes au cabaret.

Ces appauvris ont maudit les enrichis : voilà une des plus tristes conséquences de la crise. Dans un remarquable discours, prononcé au commencement de cette année à Dresde, M. le docteur Bamberger a tracé un sombre tableau de l'état moral de son pays '. Il a parlé des complicités dangereuses que rencontrent partout les doctrines socialistes, de la coalition formée entre les révolutionnaires et les catholiques en temps d'élection, de l'appui que prête aux internationaux un nouveau parti, appelé d'un singulier nom le parti agraire, et dont les membres, recrutés dans la caste féodale, prêchent la haine de la richesse acquise par l'industrie, sous prétexte de remettre en honneur l'agriculture. Il a montré partout, dans les plus hautes charges de l'État, autour du ministre de l'intérieur, du ministre de la justice, des amis inconscients de ces ennemis de la richesse. Il a dit spirituellement que tel discours de M. de Bismarck lui-même aurait pu, en temps de réaction, donner au ministère public l'occasion d'une pour suite pour excitation à la haine de ceux qui possèdent contre ceux qui ne possèdent pas. Mais il s'est surtout élevé, avec autant d'éloquence que de raison, contre cette scandaleuse manie de la calomnie et de la délation qui s'est répandue sur l'Allemagne au cours de ces dernières années, et qui a choisi pour victime la bourgeoisie laborieuse et enrichie. « Tant qu'on ne flétrira pas, dit-il, comme il convient et de tous les

1. Rede der lieichtagsafjr/eordneten Bamberrjev , gehalten im dcutschen Reichsverein zu Dresden. Berlin, 1876.

côtés à la fois ce banditisme, nous n'arracherons pas des entrailles de la nation le mal profond et qui nous menace d'un grand danger, car on se fatiguera d'apporter ses efforts à la vie active et pratique, si l'on ne peut le faire sans être attaqué dans son honneur. Et nous n'avons point en Allemagne trop de forces pratiques, trop d'habileté pratique, trop d'hommes entendus et expérimentés pour conduire nos affaires! »

De fort mauvaises choses, en effet, ont été écrites sur la crise.

Que de vilains pamphlets où la haine se satisfait par la dénonciation ! Il en est qui sont l'œuvre d'honnêtes gens, comme ce livre de M. GlagauS qui a eu son million de lecteurs; mais ces écrits ne sont pas les moins dangereux. M. Glagau ne parle guère que des excès qui ont été commis. Il sème dans les esprits les idées les plus fausses sur les causes du mal : à l'en croire, il faudrait maudire le progrès moderne , revenir au moyen âge, aux corporations, aux douanes, tout prévoir, tout réglementer, tout empêcher. Lui aussi, il excite à la haine de la richesse : il parle des Juifs comme l'eût fait quelque fanatique des temps passés. Il en fait le dénombrement : 500 000 Juifs dans la seule Prusse, dit-il, quand il n'y en a en France que 80 000! Il remarque que ces Israélites multiplient comme sur la terre d'Egypte, que leurs mariages sont féconds, que la mortalité est moindre chez eux que dans les familles chrétiennes : c'est à croire qu'il va réclamer un massacre des nouveau-nés. Il compte et montre les maisons des Juifs sous les Tilleuls, dans les plus belles rues, au Thiergarten : c'est à croire qu'il les veut

1. Dcr Borsen und Grûndunysschwindel in Berlin, vou Otto Glagau. Leipzig, 1876.

marquer de la croix blanche pour quelque Saint-Barthélémy. Il rapporte ce mot d'un chrétien qui, à cette demande d'un fils d'Israël : « Pouvez-vous me dire où est la rue de Jérusalem? » répond en soupirant : « Enseignez-moi plutôt où elle n'est pas » ; veut-il donc rétablir le glietto? Enfin il reproche aux Juifs d'être marchands, banquiers, industriels, écrivains, avocats, journalistes, et de prendre ainsi possession du pays. Il est singulier que ce reproche adressé aux Juifs soit précisément le compliment que les Allemands se font à eux-mêmes, toutes les fois qu'ils parlent de leurs émigrations dans les pays voisins. Que disent-ils pour revendiquer la Bohême et les provinces baltiques comme germaniques, si ce n'est que le Slave y a les emplois inférieurs et faciles, tandis que l'Allemand y est marchand, banquier, industriel, homme de lettres et homme de loi? Ce qui est pour l'Allemand une preuve de supériorité intellectuelle ne sera donc pour le Juif qu'une désignation à la haine et à la proscription? Car ces mots : « on a émancipé les Juifs, il est temps d'émanciper les chrétiens des Juifs », ne peuvent être qu'un appel direct à des mesures de rigueur et d'exception. Quand des hommes cultivés pensent et parlent ainsi, que doit penser et dire le commun peuple d'Allemagne? Si de tels sentiments ne se modifient pas, ils feront à co pnys un mal auquel la perte des milliards ne saurait être comparée.

Comment s'est comportée pendant ce long dévergondage la classe ouvrière? Pervertie par les docteurs socialistes, elle a fait mauvaise figure. Après la guerre, le travail, étant très recherché, devint très cher. Rien de plus légitime, rien de plus heureux, si le travail eût été vraiment productif; mais la spéculation intervint, la demande fut plus pressante, et les joueurs devenus millionnaires ne comptèrent plus. L'ouvrier passa en exigences toutes les limites raisonnables : ces exigences furent satisfaites. Alors, lui .aussi, il partagea l'illusion générale : il se crut riche pour tout de bon. L'avenir étant assuré, ne fallait-il pas jouir du présent? Il est de mode de faire fête à un héritage inattendu : l'ouvrier allemand fit largement la fête. Près de lui, le parvenu bourgeois élevait des palais et menait la vie à grandes guides; le travailleur dans ses cabarets remplaça la bière par le Champagne. Son salaire allait bien au delà de ses besoins, et pourtant les caisses d'épargne n'accusèrent aucune augmentation des versements. L'intérieur de l'ouvrier ne s'embellit pas; sa femme ne fut ni mieux logée ni plus heureuse, et, la bise venue, il se retrouva pauvre comme devant, mais plus haineux que jamais. Toute une gêné-

ration a été ainsi corrompue : l'apprenti qui a débuté par ces orgies en conserve jusqu'à la mort un dange reux souvenir.

Au moment où ils recevaient les plus gros salaires les ouvriers travaillèrent moins et plus mal. Partou où ils ont été réunis en masse, dans les villes, dans les districts industriels et miniers, sur les chantiers des chemins de fer, non seulement la journée a élé raccourcie, mais le travail a cessé deux jours par semaine, le samedi et le lundi, sans préjudice de la sanctification du dimanche. Ajoutez qu'un patron eût été mal venu à prétendre contrôler la besogne : cela était bon pour d'autres temps et d'autres mœurs.

Parmi les corps de métiers qui se sont le plus distingués dans cette période, il faut citer les maçons de Cerhn. Ceux-ci exigèrent un salaire double, puis une réduction de moitié dans la durée du travail, ce qui équivalait à quadrupler le prix de ce travail : on leur accorda ce qu'ils demandaient, juste au moment où le prix des matériaux de construction était doublé. Les entrepreneurs* supportèrent ces excès, tant qu'ils purent les faire payer par les propriétaires : après, ils essayèrent de réagir. Alors éclatèrent des grèves; mais la grève tourne toujours contre l'ouvrier, quand celui-ci a poussé le patron jusqu'au point où toute concession nouvelle aurait pour conséquence immédiate la ruine. De nombreux chantiers furent licenciés. Des ouvriers furent appelés du dehors : il en vint même de France, qui furent bien accueillis. Nos compatriotes mettaient une sorte d'amour-propre national à travailler bien et vite. J'en ai vu quelques-uns à l'œuvre à Berlin en IST^. Mon attention avait été attirée dans une rue par une conversation française qui partait d'un chantier de

tailleurs de pierres. J'entrai, me sentant un peu chez moi. « Vous êtes Français? demandai-je à l'un des travailleurs. — Oui, monsieur, à votre service. — Que diantre faites-vous ici? Seriez-vous des fédérés exilés? — Pas du tout; on est venu nous embaucher en France, et nous voilà! » Puis mon interlocuteur me conta que ses camarades et lui travaillaient mieux que ces fainéants de Berlin, et qu'ils rapporteraient un hoursicot. (( Pourtant, disait-il, nous ne nous privons de rien; nous mangeons bien et nous buvons du vin : ça fait rager les autres. »

Même aujourd'hui que les salaires sont redescendus à un niveau raisonnable, le préjudice porté à l'industrie du bâtiment dans toutes les grandes villes, et surtout à Berlin, dure encore. « Quand le bâtiment ne va pas, rien ne va»; l'industrie du mobilier, déjà compromise par les exigences de ses propres ouvriers, a été atteinte par le contre-coup de la crise du bâtiment : elle a été ruinée. Berlin jadis fabriquait le meuble avec moins de goût que Paris, mais plus sohdement et à meilleur marché. Paris a gardé la supériorité de son goût; il vend aujourd'hui des meubles aussi solides et moins chers, si bien que depuis trois années Berlin, en grande partie, s'approvisionne à Paris.

Les mêmes abus se sont reproduits dans toutes les industries, en particulier dans l'industrie minière et métallurgique, au sort de laquelle tant d'autres sont liées. On se souvient encore de ces grèves qui éclatèrent dans les districts charbonniers de la Westphalie au moment même où le travail cessait dans presque toutes les fosses en Angleterre. La première conséquence fut une hausse énorme du prix des charbons, si bien que les propriétaires des mines se réjouirent

de la fortune inespérée qui leur arrivait; mais leur joie ne dura guère : la spéculation s'abattit sur leur industrie et y fit les mêmes ravages que partout ailleurs. La hausse des charbons amena celle du fer; les compagnies de chemins de fer, afm de compenser l'excès des dépenses qui en résultait pour elles, élevèrent leurs tarifs: ce qui aggrava le mal. La consommation s'arrêta; beaucoup d'usines furent fermées, et l'industrie charbonnière souffrit plus de cette réaction qu'elle n'avait profité d'une hausse passagère. Ici encore les exigences déraisonnables des ouvriers ont contribué au désordre et à la ruine d'une industrie.

Singulier effet de cet état maladif créé par les crises! L'Allemagne n'a pas vu qu'un peuple ne peut pas ne pas se ruiner en travaillant moins, en produisant plus mal, en vendant plus cher. Aujourd'hui elle est incapable de supporter la concurrence étrangère. Les importations dépassent les exportations de 900 millions de marcs en 1872, de 1 milliard 800 millions en 1873. Partout où l'industrie allemande se mesure avec ses rivales, elle succombe. Tout dernièrement le commissaire général de la section allemande à l'exposition de Philadelphie écrivait cette déclaration : « Nous sommes au-dessous de tous les peuples pour le travail; aucun de nos produits ne vaut les produits similaires de l'étranger, et pourtant nous prétendons vendre plus cher. Nous avons fait une belle exposition... d'orgueil avec nos bustes de l'empereur, de Bismarck, de Moltke; la pauvreté du reste n'en paraît que plus misérable; nous sommes l'objet de la risée universelle. »

Quelques mots, en terminant, des jugements portés en France sur l'histoire que nous venons de raconter.

Ce n'était pas à nous de prendre le deuil de la richesse allemande. Il me souvient de l'impression agréable que j'éprouvai en 1874, en retournant à Berhn, après y avoir séjourné longuement en 1873. A peine arrivé à l'hôtel, je m'aperçus que j'étais pour les gens de la maison un personnage plus important qu'autrefois. A la question : « Avez-vous une chambre? » il me fut répondu par un : « Oh! oui! » dont l'intonation me fut expliquée par la vue du tableau qui porte les noms des voyageurs, et qui était presque vide. Dès l'escalier, le maître d'hôtel me demanda si c'était vrai que les affaires allaient si bien à Paris, m'apprit qu'elles allaient très mal à Berlin, m'exprima son admiration pour notre richesse, et dit quelques mots méchants sur les milliards. Je ressentis, à ce discours, une satisfaction qui se renouvela, quand je vis, en réglant mon compte, que mon billet de la Banque de France faisait prime. Mais que de motifs pour tempérer ces sentiments!

La force politique et militaire qui a créé l'empire

n'cst-elle pas intacte? M. de Bismarck n'occupe-t-il pas au Reichstag son siège de chancelier, plus élevé qu'un li'ùne? Ne double-t-on pas partout les casemates et les forteresses? Ces régiments dont les soldats, comme jadis ceux de la grande armée, semblent cousus ensemble, marchent-ils d'un pas moins ferme dans les rues? La fumée des usines Krupp ne s'élève-t-elle pas toujours au-dessus de la plaine de Westphalie? Et n'est-ce pas faire preuve d'une légèreté singulière que de rire des embarras d'un ennemi dont le bras est si puissamment armé!

Ce serait du reste une grosse erreur de croire que la ruine de l'Allemagne soit définitive. Certes le mal a été et est encore très grand ; mais' il diminue tous les jours. Les entreprises de spéculation sont irrémédiablement perdues, mais les autres survivent et reprennent peu à peu des forces. Les faillites et les licenciements d'ouvriers sont plus rares. Les salaires, plus modérés, ne sont pas redescendus aussi bas qu'autrefois. Le marché d'argent est encore embarrassé; les efïets de la folie s'y font toujours sentir, mais la folie elle-même a cessé. Il y a encore en Allemagne nombre de joueurs sans scrupule, mais on y trouverait difficilement aujourd'hui de ces dupes qui naguère y foisonnaient. On sait à présent que les plus belles victoires du monde ne peuvent faire d'une cheminée croulante un établissement métallurgique; qu'on peut avoir un empereur et faire faillite avec les poches pleines d'actions de la rue Impériale; que les colonies de villas se plaisent sur les collines riantes baignées par la Seine, et qui dominent la plus belle ville du monde, non sur de petits tas de sable d'où l'œil suit le cours bourbeux de la Sprée; qu'en un

mot, pour avoir Paris et les environs de Paris, il faut Paris et ses environs.

Un excès de défiance a même succédé à la crédulité, et l'abattement où sont tombés tant d'esprits ne se comprend guère. Les Prussiens gémissent sous le poids des impôts, comme s'ils en étaient écrasés. Mais la Prusse, ce royaume de 25 millions d'habitants, n'a qu'une dette nominale, dont l'intérêt est couvert par les revenus des chemins de fer, des mines et les autres propriétés de l'État." Son budget n'atteint pas 1 milliard; qu'est-ce auprès du nôtre? Un Prussien paye moitié moins d'impôts qu'un Français, et notre sol n'est pas deux fois plus riche, notre industrie n'est pas deux fois plus active que celle de la Prusse.

Pour lutter contre la concurrence étrangère, l'Allemagne est bien armée. Elle a du charbon et du fer en plus grande quantité qu'aucun autre État de l'Europe, l'Angleterre seule exceptée. La matière première ne manque pas à l'industrie textile : 30 millions de moutons paissent dans les bruyères de Lunebourg, sur les polders du Holstein, dans les plaines du Mecklembourg, dans les pâturages élevés du Brunswick, de l'Anhalt, de la Saxe, de la Silésie, dans les provinces de Poméranie et de Prusse. Ils fournissent une laine d'excellente qualité, car la plus grande partie est de race mérinos. L'industrie du lin et du chanvre compte parmi les plus vieilles de l'Allemagne, qui se glorifie d'avoir inventé le rouet de Alarguerite; les lins de Memel et de Marienbourg sont estimés dans le monde entier, et ces produits figurent pour une somme notable au tableau des exportations allemandes.

Enfin le pays transrhénan est celui où l'instruction populaire et professionnelle est le plus répandue, où

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l'enseignement supérieur est le plus florissant. Les découvertes faites par tant de savants illustres dans les laboratoires des universités trouvent dans les usines des intelligences toutes prêtes à les appliquer. Telle vérité, démontrée par un Liebig ou un Helmholtz, fait jaillir la richesse de quelque source demeurée inconnue.

Le temps est proche où les effets mêmes de la crise seront oubliés. Déjà des écrivains allemands, tout en donnant acte des folies qui viennent d'être commises, prédisent à leur pays une brillante prospérité. Auisi fait M. Kail Richter dans une étude sur Vlndustrie en Allemagne et en Autriche ', à laquelle les préoccupations politiques du moment donnent un singulier intérêt. M. Richter associe dans le même avenir l'Allemagne et l'Autriche. Il assigne à celle-ci la tâche d'ouvrir et de s'approprier la grande route danubienne vers l'Orient. Son patriotisme germanique proteste contre l'ambition slave. Il rappelle que l'Autriche, cette marche allemande de l'est, a jadis implanté aux bords du moyen Danube la race, la langue, le génie de l'Allemagne, en secouant la torpeur du Slave endormi. Il répète, en les appliquant aux populations danubiennes, les paroles qu'un poète met dans la bouche d'Ottocar parlant à ses Bohémiens : « J'introduirai l'Allemand dans votre peau, afm qu'il vous morde et, à force de vous faire souffrir, vous réveille de votre stupidité. » C'est l'Allemand autrichien, dit M. Richter, qui a fait fleurir aux bords du fleuve bleu le commerce et l'industrie. Au temps où le paysan

1. Die Industrie in Deutschland und Œsterreich, voa Karl Richter [lahrbuch fier Gesetzgebiin;). Verwcdtung und Rcchtspflege des deutscken Reichs), Leipzig, J8I6.

anglo-saxon était opprimé par le servage, où Paris n'était encore qu'une toute petite ville, guerriers, marchands et poètes remontaient et descendaient le Danube. Le marchand russe, hollandais, bourguignon venait à Puatisbonne, à Vienne, dans vingt autres villes, échanger ses produits contre les soies d'Orient et de Byzance, les pierres précieuses, les ivoires, les drogues et les parfums. Le travail des mines était en pleine activité sur le revers oriental des Alpes; les villes poussaient dans la vallée du Danube, et toutes les industries étaient prospères. . . Quand Byzance tomba aux mains des Turcs, c'est l'Autriche qui contint ces Asiatiques, comme elle avait arrêté auparavant les Huns et les Avares. Il est vrai que le pays danubien a cruellement souffert dans la lutte, et qu'il n'a point retrouvé la prospérité d'autrefois; mais l'histoire se recommence souvent, et M. Richter cite le vieil adage : « Ce qui a été sera. » Il suffit que l'Allemagne et l'Autriche fassent régner l'ordre et la paix dans les provinces du Bas-Danube, que les chemins autrichiens soient reliés aux chemins turcs, que le réseau de l'Asie Mineure soit construit et rejoigne le chemin de l'Euphrate. Alors se dessinera la grande route dont Hambourg, Vienne, Constantinople, Scutari, Diarbékir, Bombay, seront les stations principales. L'Angleterre ne saurait refuser longtemps à cette grande entreprise le concours de ses capitaux. Elle renouera ses relations anciennes avec la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, et elle annulera ainsi les avantages que donne à la Russie le progrès de ses armes dans l'Asie centrale.

Ces projets ne sont point irréahsables, dit l'écrivain; l'Allemagne en a mené de plus difficiles à bonne fin.

Il a raison; mais peu importe qu'il soit ou non égaré par l'ardeur de son patriotisme austro -allemand! Il ne s'agit pas de savoir si nous avons à redouter tout ce qu'espère cet ennemi, car M. Richter parle de nous en ennemi : il faut, nous aussi, reprendre riiabitude, si difficile à garder dans un pays périodiquement bouleversé, de regarder loin dans l'avenir. Il y a entre les deux peuples qui habitent les deux rives du Rhin une rivalité qui ne finira pas. La crise économique actuelle n'est qu'un épisode de la lutte pacifique entre les travailleurs des deux pays. Mesurons nos efforts à la durée de la peine. Les succès d'aujourd'hui seraient payés bien cher, s'ils nous empêchaient de voir que le combat reprendra demain pour durer toujours ^

1. Cette étude a été publiée il y a onze ans. Nos prévisions n'ont pas été démenties. L'étude qui suit montrera combien est qrand le coulrustc entre autrefois et aujourd"liui.

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