EN ALLEMAGNE
La France et l'Allemagne ont donné au monde, pendant ces dernières années, un spectacle inattendu. Un pays écrasé par la défaite et condamné à payer une indemnité de guerre colossale se remet au travail avec ardeur et inspire confiance au monde entier. Tout en déblayant les ruines de la guerre étrangère et de la guerre civile, il devance les échéances fixées par un créancier impitoyable. Un autre pays, passé tout d'un coup à l'état de première puissance du monde, perd le sentiment du possible et du réel. Il se croit aussi riche qu'il est victorieux, spécule sur cette imagination, et s'aperçoit, après qu'il a célébré des triomphes et distribué les trophées des batailles gagnées, que son industrie et son commerce sont compromis, son honneur même atteint par le scandaleux abus de l'improbité financière. Il est naturel que les Allemands aient
1, Publié dans la Revue des Deux Mundes, le lo aoveinbre 1876.
fait d'amères réflexions sur ces désastres qui suivaient de si près leurs victoires, pendant que les Français trouvaient une sorte de compensation à leurs défaites dans les succès de leur travail national.
De part et d'autre, on s'est fort peu enquis des causes vraies de la crise allemande, et l'on s'est contenté de la plus apparente. Les 5 milliards, où les Allemands avaient vu d'abord une source inépuisable de richesses, ont été par eux accusés de tout le mal; l'explication, qui n'est pas faite pour nous déplaire, a été sans peine acceptée chez nous. Vous eussiez dit, il y a deux ans, que nos vainqueurs nous auraient proposé la restitution de l'indemnité, s'ils n'avaient craint de notre part le refus d'accepter ces milliards empoisonnés. Maintenant que la crise vient de finir en Allemagne, il est plus facile d'en découvrir les causes et d'en mesurer l'étendue.
Le mal dont l'Allemagne a soufTert n'est point nouveau : il a sévi en France, en Angleterre, en Amérique; il a mis l'Autriche à deux doigts de sa perte. Il est, pour partie, l'effet des conditions économiques où vivent les sociétés contemporaines. La multiplicité des communications rapides et la pratique du libre échange ont uni les uns aux autres les divers pays du monde plus étroitement que n'étaient jadis les provinces d'un même État. Le marché s'étant élargi, la production s'est accrue. Elle a fait des merveilles, créé la richesse où était l'aisance, l'aisance où était la misère; mais, dans l'ardeur du travail et du succès, industriels, commerçants, ouvriers, en sont venus à tenir pour radotages quelques maximes de bon sens, et pour surannées des lois perpétuelles. Quoi de plus simple que cette loi : La production doit se régler sur la consommation? et pourtant elle a été partout plus ou moins oubUée. Il est vrai qu'il est aujourd'hui difficile, sinon impossible, de connaître la limite où la production dépasse les besoins. Autrefois, le commerce se faisait sur un marché connu et délimité; l'argent était quasi le seul moyen d'échange et il était beaucoup plus rare qu'aujourd'hui; producteurs et consommateurs se
connaissaient pour ainsi dire et se consultaient les uns les autres. Le producteur contemporain croit avoir l'infini devant lui ; il se procure très aisément du crédit. Tous les moyens d'outre-passer les limites de la raison et de la prudence lui sont offerts : il en use.
La mobilisation des fortunes est le plus important phénomène de la vie économique actuelle. Elle a rendu possibles de grandes et utiles affaires, que les efforts de capitalistes isolés n'auraient su mener à bonne fin. Elle a donné toute leur importance aux bourses, qui reçoivent l'offre et la demande de capital. Malheureusement elle alimente la passion du jeu, et l'excite par des tentations continuelles. Le jeu même rend des services en retenant à la Bourse des capitaux qui peuvent être employés plus tard en entreprises utiles; mais, outre qu'il gaspille une grande somme d'activité intellectuelle, puisque le travail de deux joueurs dont l'un s'enrichit et dont l'autre se ruine se compense et s'annule, il fait perdre à ceux qui le pratiquent la notion de la valeur.
Un pays où la passion du jeu gagne, de proche en proche, toutes les couches de la population, court les plus grands dangers : il cesse de chercher ce gain durable et régulier que donne le seul travail. En temps normal, le capitaliste, grand ou petit, se rend compte de la probabilité du gain en étudiant à la fois l'affaire où il s'engage et les conditions générales du marché du travail et du marché d'argent : il fait vraiment œuvre économique; l'intérêt pubhc marche de pair avec son intérêt particulier. En temps de crise, le capital cherche uniquement dans une affaire le bénéfice que lui procure un mouvement de hausse produit par la spéculation. Tout paraît d'abord réussir
aux joueurs, d'autant mieux qu'ils n'arrivent pas d'un coup à la pure folie, et que les premières affaires où ils s'engagent sont sérieuses et solides; mais bientôt le succès les surexcite. Ils se jettent dans des entreprises même mauvaises, avec la pensée de s'en retirer à temps. Ils créent des richesses de convention et de fraude. Le public se laisse abuser, et un antagonisme redoutable s'établit entre le prix, qui est un effet de la spéculation, et la valeur, qui résulte des choses elles-mêmes.
L'oubli de cette vérité si simple, que le prix doit toujours être en rapport avec la valeur, a les plus funestes conséquences; un enchérissement général se produit sur tous les objets nécessaires à la vie. Signe de bien-être, disent les esprits superficiels, qui ne voient point que la grande majorité souffre sans compensation de cette hausse de tous les prix et peu à peu restreint la consommation! Cependant un jour les lois qui ont été violées reprennent leur empire : la fausse richesse s'évanouit; on s'aperçoit qu'il n'y a pour un pays d'autre façon de s'enrichir que de créer des valeurs nouvelles; le pi-ix normal s'impose et la différence s'exprime par une perte nette. Ce n'est pas tout : la panique égare les têtes les plus rassises. Après avoir spéculé sur les brouillards de la lune sans hésiter, on entre en défiance contre les affaires les plus sûres. La fureur de la baisse succédant à la fureur de la hausse, le prix est dépassé en descendant, comme il l'a été en montant. Quand l'équilibre se rétablit enfin, quelques hommes se sont enrichis et ont gardé leurs richesses; un plus grand nombre les ont dissipées en mauvaises affaires ou en luxe ruineux et improductif; tous on laissé, chemin faisant, quelque
vertu, l'estime d'eux-mêmes et des autres, la régularité de la vie, l'amour du travail honnête et tranquille. Un désordre social survit à l'orgie financière.
Le mal que nous venons de décrire a été ressenti en Allemagne avant la guerre. A la vérité, le pays était prospère en 18G9. Il se constituait à l'état de grande nation. La vivacité du mécontentement chez les princes dépossédés et chez leurs fidèles n'empêchait pas que l'opinion publique ne fût très satisfaite. Cette heureuse disposition, pénétrant tous les esprits, y mettait cette sorte de bonne humeur qui stimule tout à la fois à travailler et à jouir de son travail. Les craintes d'une guerre avec la France, qui avaient été vives après Sadowa et au temps de l'affaire de Luxembourg, s'apaisaient. L'Allemagne était donc assez près de cet état parfait où la consommation et la production croissent ensemble. Le travail et l'argent disponibles trouvaient un emploi assuré, sans être égarés par des succès extraordinaires, ni troublés par la crainte d'un péril prochain L'équilibre était marqué par le prix normal de chaque chose,' par le rapport raisonnable de la rente au capital et du salaire au travail. C'était, comme a fort bien dit M. Œchselhaùser ^ un de ces moments qui ne font guère parler d'eux, comme les bonnes femmes de ménage : on sait ce qu'ils valent quand ils sont passés. Pourtant le germe du mal était dans cette prospérité; la confiance menait à l'audace; un mauvais exemple pouvait entraîner nombre d'hésitants, qui ne demandaient qu'à tenter la fortune.
Personne n'a plus contribué à donner ce mauvais
i.Die Wvihschaftliche Crisis, von W.OEcliselliaûser. Berlin, 1872.
exemple que le docteur Strousberg. Il y avait des parcelles de génie chez cet homme; mais que de maux il a causés! Le moindre, c'est la ruine de tant de familles auxquelles il a donné la misère, après leur avoir promis la fortune. L'éclat de ses triomphes a corrompu en Allemagne les plus grands comme les plus humbles. Le « docteur merveilleux » — c'est ainsi qu'on l'appelait — avait ses mercenaires : il savait le prix exact de plus d'une conscience allemande. Il éprouvait du dégoût à voir comme il était adulé, à lire les études « psychologiques » qu'on publiait sur lui, à entendre des écrivains demander gravement si Strousberg, « le roi des chemins de fer », n'avait point rendu plus de services à la patrie allemande que le « comte de fer », qui est M. de Bismarck. Une cour de ducs se pressait autour de ce monarque parvenu, qui leur témoignait une grande bienveillance. Comme on s'enrichissait à sa suite, son cortège s'allongeait sans cesse. C'est après la guerre seulement que cette grandeur écroula; en 1870, elle était encore intacte; elle faisait rêver bien des honnêtes gens et bien des aventuriers.
La déclaration de guerre calma l'ardeur des financiers. La Bourse berlinoise n'eut qu'une très médiocre confiance dans les destinées de la patrie allemande. Elle qui devait bientôt couvrir d'or tant de mauvais papiers, elle laissa tomber de 105 à 80 les consolidés prussiens, une valeur qui ne pouvait périr qu'avec l'État lui-même. En même, temps le commerce, grand et petit, refusait à l'envi les billets de la banque de Prusse, et il se faisait un énorme agio sur l'argent et sur l'or. Le parlement de la confédération avait, à l'unanimité, voté un emprunt de 125 millions de thalers, qui fut
émis au taux modeste de 88; 3 millions à peine furent souscrits à la Bourse de Berlin. Par une coïncidence étrange, la souscription avait lieu le jour même de la bataille de Wissembourg. Le lendemain, quand la nouvelle de la victoire fut connue, les financiers eurent des remords; ils voulaient se disputer les restes de l'emprunt; mais le ministre des finances les leur refusa, pour les donner avec un cours beaucoup plus élevé à une maison de banque. Celle-ci fit encore une très belle affaire, car l'emprunt s'éleva bientôt au-dessus du pair.
Cependant les victoires succédaient aux victoires, et la paix dépassait bientôt les espérances des plus ambitieux patriotes. L'unité germanique était consolidée. L'Allemagne avait un empereur. Maîtresse chez elle, elle se sentait maîtresse du monde, et elle était résolue à le devenir en toutes choses. Elle entendait conquérir la première place sur les marchés, ou, tout au moins, prendre celle que la France avait laissée vacante. Elle comptait sur la « force de travail » de son peuple, sur les merveilles qu'allait produire le génie germanique appliqué au commerce et à l'industrie. A ce moment arrivèrent les milliards. S'ils n'ont pas été la cause directe de la catastrophe, ils l'ont aggravée. L'idée très fausse se répandit que la richesse publique s'était considérablement accrue. La Bourse feignit de croire que ce Pactole était inépuisable, et aussitôt, à l'étourdie, elle se jeta dans des folies malhonnêtes.
Il est inexplicable que le gouvernement de l'empire n'ait pas vu le danger. Il savait que l'argent conquis devait, en très grande partie, être employé à payer les frais de guerre, à indemniser les blessés et les
parents des morts, à refaire le malcriel, à élever de nouvelles forteresses, en un mot à toutes sortes de dépenses qui sont d'intérêt public, mais ne peuvent être considérées comme productives. Il ne devait pas laisser croire que les milliards étaient pour toujours versés dans les affaires; cependant il ne fit rien pour prémunir le public contre de dangereuses illusions. En remboursant l'emprunt de guerre, il commença par mettre en circulation beaucoup d'argent, qui prit tout de suite le chemin de la Bourse. Bientôt arrivèrent les premiers payements de l'indemnité, faits le 30 septembre 1871 et le 31 mars 1872. Le marché eut dès lors une physionomie inquiétante. La dernière moitié de la contribution de guerre était attendue; l'État aurait dû l'employer de telle sorte qu'elle ne refluât pas sur les Bourses allemandes, eût-il dû pour cela retirer un moindre intérêt de son argent. Une partie des versements du 30 septembre 1872 et du 30 août 1873 fut bien consacrée à des achats d'or à l'étranger et à des payements aux divers États d'Allemagne; mais tout le reste revint à la Bourse sous forme d'achats de fonds, d'avances sur titres et d'escompte de papiers. Alors l'équilibre déjà compromis fut rompu, et l'État, pour avoir agi comme un banquier qui cherche les plus gros intérêts, prit sa part de responsabilité dans le désordre économique.
Déjà ce désordre éclatait de toutes parts. Au premier moment, la spéculation s'était portée sur des valeurs étrangères, américaines pour la plupart, sur yAlahama-CJialtanoga, VOregon and CaUfoniia, sur les obligations de vingt-six compagnies de chemins de fer d'Amérique, toutes affaires promettant des intérêts énormes. Depuis longtemps elles ne trouvaient plus preneurs dans le Nouveau-Monde : Francfort et Berlin leur firent bon accueil. Les Bourses de ces deux villes portèrent aux cours do 70 et de 90 des papiers aujourd'hui cotés 10 et 20, et qui ne payent plus aucun intérêt. Mais l'Allemagne était assez riche désormais pour se ruiner sur des valeurs allemandes. Justement une loi votée quelques jours avant la guerre avait ouvert une carrière à tous les esprits aventureux.
Le '11 juin 1870, le parlement de l'Allemagne du Nord avait affranchi les sociétés par actions de la formalité d'une autorisation préalable. La loi était irréprochable. La société par actions a certains avantages sur la société commerciale : elle réunit plus aisément les gros capitaux aujourd'hui réclamés par les entreprises industrielles; mais elle a ses dangers. Rare-
ment le directeur d'une société administre avec autant d'économie et d'honnêteté pour le compte des actionnaires que l'associé pour ses coassociés et pour luimèn:ie. Le contrôle sur les direclcur.i est mal exercé par les conseils de surveillance, et l'expérience a montré que les assemblées générales sont peu propres à suppléer à cette insuffisance : elles ne recourent le plus souvent à des mesures énergiques qu'après que le mal est irréparable. Mais le plus grand défaut de la société par actions, c'est qu'elle figure sur la cote de la Bourse; elle devient un objet de spéculation dans ces moments de crise où le public cherciie le bénéfice que donne le jeu, non plus le dividende durable que procurent la bonne gestion et la bonne qualité d'une afTaire. Votée en 1867, la loi n'eût pas produit en Allemagne tant d'effets malheureux : la crainte continuelle d'une guerre avec la France aurait entretenu dans les esprits une prudence salutaire; mais quatre mois ne s'étaient pas écoulés depuis la promulgation, qu'on pouvait escompter déjà l'heureuse issue de la guerre. La spéculation s'empara de l'inslrument qui lui était présenté.
Elle ne commença point par des excès; les premières sociétés établies ont rendu et rendent aujourd'hui encore des services. A partir de 1872 seulement se multiplient les fondations hasardeuses et malhonnêtes. D'innombrables banques leur viennent en aide. Avant la guerre, quarante-huit banques, représentant un capital de 847 millions de marcs (plus d'un milliard de francs), figuraient à la cote de la Bourse berlinoise; de 1871 à 1873, quatre-vingt-quinze banques nouvelles, représentant un capital versé de 150 millions de marcs, y font leur apparition. Dans le même
temps, la circulation des billets non couverts par l'encaisse métallique atteignait 730 millions de marcs. Comme il était impossible d'employer en affaires solides les capitaux qui affluaient et réclamaient un emploi immédiat et lucratif, ces établissements de crédit, à peine ouverts, se livrèrent à des opérations de bourse ou créèrent des sociétés nouvelles. De 1790 à 1870, il s'était fondé en Allemagne, sous le régime de l'autorisation, environ 300 sociétés par actions; 780 ont vu le jour en Prusse pendant les années 1871 et 1872 : cela fait plus d'une société par vingt-quatre heures. Que l'on n'ait point trouvé tout d'un coup la quantité d'hommes expérimentés et honnêtes qu'il aurait fallu pour conduire tant d'entreprises, cela se conçoit aisément. Les aventuriers eurent toutes portes ouvertes; avec eux entrèrent dans les affaires la légèreté, la prodigalité, la filouterie.
On est embarrassé pour le choix des exemples qui peuvent donner une idée de ce dévergondage. Peutêtre cependant est-ce l'histoire des « sociétés pour constructions » qui fait le mieux voir l'origine, le caractère, les effets de la crise. Les spéculateurs sur le bâtiment sont partis d'un certain nombre de principes abstraits. Par une série de transitions hardies, ils ont conclu des victoires à l'enrichissement, de l'enrichissement à la nécessité de changer la façon de vivre du peuple allemand. Berlin ne s'était-il pas élevé fort audessus des autres villes d'Europe par la gloire de ses enfants? Avant la guerre déjà, Berlin était la « capitale de l'intelligence ));après la guerre, on disait communément « la grande capitale du monde, die grosse WelUiauptstadt ». Comme il sied à un homme
tout d'un coup enrichi de faire nouvelle figure parmi les autres hommes, d'acheter un mobilier nouveau, d'agrandir sa maison ou d'en bâtir une plus belle, il faut qu'une ville tout d'un coup illustrée se transforme, jette les vieilleries par terre, construise de belles rues et les orne de palais. Mais Berlin n'est « qu'une perle de ce collier de villes » dont s'enorgueillit la vieille Allemagne! Il faut à Cologne, à Bonn et à toutes les villes que baigne le Rhin, il faut à Francfort, la cité impériale du temps jadis, à Hanovre, qui fut si longtemps capitale avant d'être préfecture prussienne, à bien d'autres encore, leurs quartiers neufs, leurs boulevards et leurs parcs avec des fontaines jaillissantes.
Des sociétés financières se sont donc mises à l'œuvre. Je n'en puis rapporter ici tous les noms. Après avoir énuméré Nord-End, Ost-End, Sûd-End, West-End, Thiergarten, Thiergarten West-End, Unter den Linden, Passage, Centrcdstrasse, City, Kônigstadt, Belle- Alliance, Cottage, ainsi nommées par les lieux où s'exerçait leur activité, il faut s'engager dans un vrai labyrinthe de noms : Banque herlinoise pour les constructions, Société herlinoise pour les constructions de maisons, Société générale pour les constructions de maisons, Association g ermano -hollandaise pour les constructions, Société allemande pour les constructions. Société prussienne pour les constructions, Banqueprussienne pour les constructions, Banque provinciale pour les constructions, Banque provinciale pour les constructions et le commerce. Banque générale pour le commerce et les constructions, Banque centrale, Banque im,périale... J'en passe, car plus de cent sociétés pareilles naquirent dans l'Allemagne du Nord et du Centre.
Tout ce monde se mit à l'œuvre avec ardeur; d'énormes capitaux furent appelés et versés; chaque jour, de nouveaux projets se produisirent, et voici ce qui advint d'abord. Les créateurs des sociétés voulaient remédier à la « disette des logements » ; le premier effet de leurs spéculations fut une hausse énorme sur les loyers. Cette hausse avait commencé le jour où la tribu des financiers, prenant joyeusement possession de « la capitale du monde », avait installé ses banques et les bureaux de ses sociétés, ses directeurs, ses administrateurs, ses agents, dans les plus belles rues, les plus belles maisons et les plus beaux appartements. Mais voici que les journaux et les prospectus parlent de la « disette des logements », et prononcent les mots d'expropriation, de percement de voies nouvelles. En même temps, la population de Berlin s'accroissait. Alors la propriété foncière prend une valeur inconnue à Berlin, car elle y était grevée d'hypothèques pour les quatre cinquièmes de son prix, et les familles riches aimaient mieux louer que bâtir. En quelques jours, tout changea : bâtir devint plus économique, et l'on bâtit avec fureur, Berlin vit s'élever des palais, et tout un quartier neuf, peuplé de jolies maisons, entoura le Thiergarten. Ce n'est pas tout. On achète des maisons, non pour les garder, mais pour les revendre; tel immeuble passe en un jour par dix mains. L'acte d'acquisition d'une maison est une valeur très disputée à la Bourse. Les propriétaires sont assiégés par des acheteurs; grand est leur embarras, car dans cette hausse fiévreuse ils ne savent plus à quel taux céder. On m'a raconté à Berlin l'histoire d'un de ces malheureux qui, après avoir exigé 120 000, 150 000, 200 000 thalers dune maison, avait fini parla vendre
250000. Quinze jours plus tard, il sut qu'une banque l'avait rachetée 400 000 thalers. De désespoir, il se pendit.
Ces folies n'étaient point pour diminuer « la disette de logements ». Avant li^70, le loyer représentait déjà dans le budget domestique un sixième du revenu. En 1872 et en 1873, le loyer eût pris le tiers du revenu d'une famille aisée, si elle ne s'était point décidée à choisir quelque appartement plus modeste. Les logements de 2000 à 5000 thalers, autrefois très rares, abondèrent. Tout ce qui était ouvrier, petit commerçant, petit rentier, employé, dut s'éloigner des quartiers du centre. Les hommes de profession libérale émigrèrent iU:îsi. Dans le tranquille quartier qu'on appelait autrefois quartier des « conseillers intimes », le conseiller intime s'est fait très rare. L'érudit, l'artiste ou l'écrivain ne se rencontre presque plus dans le West-End, près de la porte de Potsdam, où il habitait. S'il ne s'est point transporté au faubourg, il a dû céder à plus riche que lui le premier étage, qui s'appelle en allemand die Bcletage. Quant aux pauvres, comme les plébéiens de l'ancienne Rome, ils quittèrent une ville où ils n'avaient plus de place. A défaut du mont Sacré, ils plantèrent sur un terrain sablonneux, hors des portes, cette ville de Barackia, faite de haillons, de poutres vieillies et de wagons réformés. Ce n'est pas sans orgueil que les feuilles locales signalaient à l'attention des étrangers cette colonie poudreuse : Berlin devenu trop petit, n'était-ce pas le signe des temps nouveaux? On allait d'ailleurs remédier au mal, et très vite : un statisticien a calculé que, si les sociétés et les banques de construction avaient exécuté leurs projets, elles auraient bâti une ville pour 9 millions d'habitants.
Malheureusement la plupart ne bâtirent rien et n'eurent jamais dessein de rien bâtir. Elles faisaient des plans de construction, traçaient des routes, des quartiers, et marquaient la place des marchés. Puis, afin d'attirer le chaland, elles offraient à bon compte et l'emplacement et de l'argent pour aider à l'entreprise; mais les chalands ne vinrent guère, et ceux qui s'aventurèrent ne trouvèrent pas leur compte. Cependant les actions se plaçaient : l'actionnaire recevait de si beaux dividendes, pris naturellement sur le capital même! Hélas! La comédie ne pouvait durer : l'acheteur ne venant pas, la faillite est venue. Pour ne citer que quelques exemples, la Banque centrale donne, une année, 43 p. 100 de dividende; ses actions sont à 420; elles sont aujourd'hui à 25. VOstEnd a donné 11 p. 100, est monté à 120, redescendu à 42. Le Landerwerh-und-Bau-verein a donné 40 p. 100, est monté à 200, redescendu à 15. Le West-E^id a donné 15 p. 100, est monté à 125, redescendu à 1. Le Nord-End a donné 20 p. 100, est monté à 140 : aujourd'hui il est coté 0.
Faut-il conter quelques-unes des histoires comiques ou tragiques de ces sociétés? Un grand propriétaire imagine de fonder une colonie qui s'appellera Frie denaii. Là les gens de petite fortune, employés retraités, professeurs, artistes, hommes de lettres, trouveront asile loin des bruits et de la fumée des fabriques, loin de la vue des « maisons de prolétaires ». Une société de Friedenau commence avec un capital de 10 000 thalers, qu'elle élève bientôt à 400 000 ; elle distribue des dividendes fabuleux la première année, et pousse ses actions à 200 : elles sont aujourd'hui à 15. De dividende, il n'est plus question; quant à la ville drojetée, elle compte 60 maisons, difficiles à louer.
Parlerai-je de la société Berlin-Charlottenhourg, de cette magnifique rue Impériale, qui fut tracée de Steplitz à Ghaiiottenbourg? Il n'y manque aujourd'hui que des maisons, et les troupeaux paissent encore sur les terrains à bâtir. Il faut aussi une mention à la société du West-End, qui avait entrepris l'établissement d'une colonie de villas, sur la route de Spandau, derrière Charlottenbourg, au point où s'élève une de ces collines chauves, brûlées par le soleil et tourmentées par tous les vents, qui rompent, sans y ajouter le moindre charme, la monotonie désolée de la plaine de Brandebourg. Ici encore de larges rues sont tracées; elles portent des noms poétiques : rue des Acacias, des Platanes, etc. On projette un grand casino, un restaurant de premier ordre, un château d'eau. West-End ne suffisant pas, on aura Neu-West-End, où sera enclavé le château du « Repos dans les bois ». De ce Schloss partira vers le vieux palais de Berlin une avenue superbe, « la plus belle, la seule avenue du monde ». L'avenue est encore en projet; quelques maisons déparent la solitude des rues des Acacias et des Platanes. Les actions, qui sont montées à 225, sont aujourd'hui à 1.
Pendant que quelques industriels s'appliquaient de la sorte à embellir les environs de la capitale, d'autres donnaient leurs soins à la capitale elle-même. Ne fallait-il pas à Berlin des passages, un Palais-Royal, un Grand-Hôtel? Ils voulurent d'un coup lui donner tout cela. Une société fut fondée pour la construction et l'exploitation d'un passage entre les Tilleuls et la rue Frédéric. L'opération, commencée avant la guerre, fut mise sur un plus grand pied après la victoire : des deux côtés de la haute et large galerie furent installées
des boutiques, des salles de restaurant et de concert. Tout était prêt le 22 mars 1873, jour anniversaire de la naissance de l'empereur et roi. Guillaume P"" honora de sa présence la fête d'inauguration de la « Galerie impériale ». La société donna un souper et un bal, puis elle attendit les locataires; mais l'établissement avait coûté si cher, que les loyers étaient énormes. Les concerts firent faillite; les salles de restaurant et de fêtes demeurèrent vides. Aujourd'hui un café y a quelques chalands, et un panopticum où l'on exhibe des figures de cire est le principal ornement du lieu. Quant au Palais-Royal de Berlin, il est demeuré à l'état de projet, et le Grand-Hôtel n'a vu le jour que pour périr de mort violente. La réclame avait annoncé un hôtel comme il ne s'en trouvait qu'à Paris et à New- York : 262 chambres, un ascenseur, un Sonneiibrenner. Le jour de l'inauguration, l'empereur le premier monta dans l'ascenseur. Un diner de 258 couverts fut servi; le préfet de police y porta un toast « au succès de la grande entreprise à laquelle Sa Majesté ellemême, comme elle l'avait prouvé par sa visite impériale, s'intéressait remarquablement ». Dix jours après, hôtes et serviteurs s'enfuyaient éperdus de l'hôtel modèle; vêtements, linges, tapis, meubles pleuvaient par les fenêtres. Le feu était dans la maison, et la maison était si légèrement construite, qu'il en eut raison très vite. Ainsi finit « l'Hôtel Impérial ». La glorieuse épithète n'a point porté bonheur : la rue Impériale attend ses maisons, la Galerie Impériale ses locataires; l'Hôtel Impérial eût attendu sans doute ses voyageurs, n'était l'incendie. Il y aurait de quoi s'inquiéter, si l'esprit germanique, inaccessible à toute faiblesse, ne laissait la superstition aux dégénérés des races latines.
LA CRISE ÉCONOMIQUE EN ALLEMAGNE 23o
Les pertes causées par ces sociétés folles sont considérables. Le capital de celles qui ont figuré à la seule Bourse de Berlin monte à 100 millions de thalers, que la hausse des premiers temps a portés à 400 millions. Un très grand nombre sont dissoutes; celles qui restent périront à leur tour, car les hypothèques dont elles sont chargées dépassent la valeur réelle de leurs terrains. La propriété foncière berlinoise est grevée plus qu'elle ne l'a jamais été : les inscriptions hypothécaires ont dépassé les mains-levées en 1809 de 9 millions de thalers, en 1871 de 20 millions, en 1872 de 79 millions.
Cependant d'autres sociétés se proposaient cent objets divers : exploitation de brasseries, de fabriques de produits chimiques , de fabriques de draps , de papier et de machines, de filatures, de manufactures de toute sorte. Ici encore la loi du 11 juin 1870 a enfanté des monstres. En 1871 et en 1872, tout devient matière à sociétés par actions. « Dans un vallon solitaire, écrit un journal financier, vous rencontrez une cheminée abandonnée : d'un coup de baguette, cette ruine est transformée en fabrique de machines. Sur une colline tourne un moulin à vent; le corps est vieux, les ailes délabrées : voilà de quoi faire une Société par actions des moulins réunis. Au bord d'un ruisseau pourrit une vieille barque : c'est le commencement d'un Lloyd. Avec une boutique de charpentier, vous avez les éléments d'une Société de livraisons de matériaux de construction. Que sais-je? Bons bourgeois, veillez sur vos blanchisseuses! Si vous les laissez errer seules dans les rues, Vinvenieur les rencontrera; il les embauchera dans une « blanchisserie uar actions ».
Les propriétaires d'établissements anciens et prospères étaient sollicités jusqu'à l'importunité par des hommes qui voulaient acheter leurs maisons pour les exploiter. Très rares furent ceux qui résistèrent, comme ce propriétaire du plus grand établissement métallurgique de Berlin, qui refusa 12 millions de tha- 1ers. Ces récalcitrants, par exemple un « entrepreneur de nettoyages de garde-robe », firent lithographier leurs lettres de refus. Le très grand nombre céda; des maisons jusque-là très solides furent ainsi compromises; mais le moyen de résister? Un fabricant de machines reçut une telle somme d'argent, qu'il distribua 50 000 thalers entre ses employés et ses ouvriers avant de les quitter. Naturellement l'industriel et le commerçant compromis allaient au-devant des propositions, ou bien se mettaient eux-mêmes à la tète d'une société par actions. Il suffisait de s'adresser au banquier qui avait la vogue pour de telles entreprises; le banquier vendait cher sa signature, et 10000 thalers n'étaient point pour le tenter; mais cette signature amenait les actionnaires, et les actionnaires d'une affaire véreuse ne sauraient se payer trop cher.
M. Glagau * raconte l'histoire de la fondation d'une de ces sociétés. La voici avec des noms d'emprunt. M. Durand, qui veut vendre sa fabrique, est mis en rapport avec M. Dupont, entrepreneur de sociétés par actions. La fabrique vaut 250 000 thalers : en considération de la grandeur des temps, Durand demande 400 000 thalers. Accordé, mais après qu'il a été bien entendu que, si Dupont ne réussit pas dans l'entreprise, Durand repreixdra son bien sans indemnité.