M. Constantin Frantz
paraison avec la grande Allemagne d'autrefois. Cet homme est un rêveur; il a toute sorte de superstitions, par exemple le culte, le vieux culte naturaliste des fleuves et des montagnes. « Qui ne connaît pas les Alpes, dit-il, ne connaît pas l'Allemagne», et il reproche aux Berlinois d'avoir oublié que dans les vallées des Alpes vivent les plus fidèles, les plus forts, les plus beaux des Allemands, ces fils superbes du Tyrol. Il lui est arrivé sans doute de s'envoler dans les airs et de contempler de haut les cours du Pihin et du Danube. Le Danube descend de ses collines; il est lent, incertain, dédaigne la ligne droite pour le circuit, s'airète, comme un voyageur qui ne sait pas sa route, et semble se demander parfois s'il ne doit pas ramener son eau bleue vers sa source. Le Pihin descend de la haute montagne, fraye à travers la roche sa route héroïque, marque nettement sa direction et précipite son flot jaune. Notre homme, de son nuage, suit le Danube jusque vers l'Orient, berceau des traditions antiques, et le Rhin jusqu'à l'Océan, cette route du Nouveau-Monde. Le voilà qui disserte sur les deux cuves : différents l'un et l'autre, ils se complètent l'un par l'autre; aussi l'instinct populaire ne s'est-il pas trompé en mettant le Pthin au masculin et le Danube au féminin, car le Rhin et le Danube, der Vater Rliein et die Mutter Donaii, sont le père et la mère de l'Allemagne. Leurs sources sont voisines, et la terre qu'arrosent et limitent leurs cours divergents est la Souabe des Staufen, des poètes et des philosophes, c'est-à-dire le berceau de l'âme allemande. Le père et la mère ont fourni chacun la moitié de cette âme complexe, jeune et vaillante comme le Nord, auguste et sacerdotale comme l'Orient.
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Telles sont les imaginations de ce rêveur. Au fond jl n'a point tort : rAulriclie ne saurait être retrancliôj ni de la géographie ni de l'histoire de l'Allemagne. Faire entrer des étrangers dans l'empire le jour même où l'on exclut les Autrichiens, c'est pratiquer trop ouvertement la politique des convenances personnelles, trop clairement déclarer que l'on tient compte des faits, mais qu'on ne croit point à des raisons supérieures aux faits, ni à des principes auxquels il faut rapporter môme les coups de force. Ces raisons existent pourtant, et ces principes sont des forces à leur taçon. Ils exigent que l'œuvre commencée soit menée à son terme; mais l'unification de l'Allemagne ne sera terminée que par un concours d'événements dont personne au monde, pas même M. de Bismarck, ne prévoit ni la date, ni le caractère, ni l'issue.
Soit! mais ces imperfections sont plus vivement ressenties par les observateurs du dehors que par les Allemands eux-mêmes. Les fondateurs de l'empire n'ont point de mal à se défendre des critiques qu'on leur adresse. A chaque jour, disent-ils, suffit sa peine; après aujourd'hui, il y a demain. C'est beaucoup déjà que d'avoir fait, comme disent les publicistes de mauvaise humeur, la petite Allemagne : petite Allemagne deviendra grande; nous ne la voulons point exposer aux dangers d'une croissance prématurée. Ces excuses, qui ont leur valeur, sont fort bien accueillies. Les regrets de M. Constantin Frantz n'ont servi qu'à faire éclater de rire les journalistes berlinois, gens pratiques vivant non dans l'empyrée, mais sur terre, en plaine, au niveau de la mer.
Laissons donc de côté l'avenir. Enfermons-nous dans l'Allemagne actuelle, telle qu'elle a été faite par les
batailles, par les traités et par la constitution. Puisqu'elle ne redoute point le péril où sa fortune l'a mise, l)uisqu'elle ne pleure point les frères exilés, puisqu'elle est contente d'être forte, pourquoi donc semble-t-elle payer d'ingratitude son créateur, et d'où vient enfin son opposition?
En France, nous sommes portés à croire que toute résistance opposée au gouvernement de l'empire vient des petits Etats, et qu'elle atteste le réveil du particularisme. L'opinion n'est pas complètement fausse, mais il ne la faut exprimer qu'avec de grandes précautions. Sans doute il y a en Allemagne des régions historiques et géographiques. Il n'est point malaisé d'y reconnaître encore aujourd'hui une Bavière, une Souabe, une Franconie, une Thuringe, une Saxe, mais dans tous les pays au monde se rencontre pareil phénomènes. Nous avons une Bretagne, une Normandie, une Gascogne, une Provence. Chez nous, il est vrai, l'extinction ou l'expropriation des dynasties locales et la longue communauté de vie ont depuis longtemps assuré l'unité de la patrie : l'Allemagne, au contraire, a gardé jusqu'à nos jours des familles régnantes, dont la durée a perpétué le particularisme; mais, parmi ces survivants, il en est peu qui tiennent au sol par des racines profondes. En 1789, les principautés germaniques se comptaient par centaines; cette multiplicité des dynasties ne correspondait pas assurément aux divisions naturelles du pays : elle les effaçait plutôt sous un fouillis. Depuis, le tremblement de terre qui a secoué la vieille Allemagne a englouti le plus grand nombre de ces petits personnages; ceux qui restent ne sont pas solides.
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Peu de personnes en Europe savent les noms des confédérés actuels du roi de Prusse. Il sufOrait de les énumérer pour faire comprendre la fragilité de ces débris de l'ancienne polyarchie féodale. Est-ce qu'il y aurait, par hasard, un patriotisme d'Oldenbourg ou de Saxe-Meiningen, un esprit national de Saxe-Âltenbourg ou de Saxc-Cobourg-Gotha? L'onde qui engloutirait Schwarzbourg-Piudolstadt avec Schwarzbourg-Sondershausen, Reuss branche aînée avec Reuss branche cadette, Schaumbourg-Lippe avec Lippe tout court, demeurerait -elle l'espace d'une seconde ridée à la surface? Les principicules ne peuvent prêter aucune assistance aux quelques princes de taille plus respectable qui demeurent dans la confédération. Ils les compromettent plutôt par le ridicule de leur situation. Ces princes eux-mêmes n'ont pas qualité pour représenter les vieilles régions. Le royaume de Saxe n'a rien de commun avec l'ancienne Saxe ; Hesse-Darmstadt aurait pu disparaître en 18G6 aussi bien que Hesse- Cassel. Bade et Wurtemberg ne sont que des fragments de la Souabe.
La seule Bavière représente assez exactement un des territoires ethnographiques d'autrefois. Elle est le plus particulariste des pays allemands, celui qui s'est réservé le plus grand nombre de droits spéciaux. Son roi oubliait parfois l'Allemagne prussienne pour rêver d'une Allemagne enchantée : les Niehelungen étaient peintes à fresque dans son palais de Munich, mais il détestait celte ville trop moderne, où les nationauxlibéraux ricanaient devant le colosse de la Bavaria. Il aimait les sites solitaires, les châteaux dans la montagne, au bord des lacs où il croyait voir nager le cygne, le « cher cygne » de Lohengrin. Hélas ! il s'est
noyé dans un de ces lacs, el le prince qui tient aujourd'hui sa place a fait amende honorable des folies du pauvre Louis. Il a pris son rang dans le cortège impérial, car ces souverains moyens ou petits ne sont plus qu'un cortège. Combien de temps encore durera la parade? C'est bien de parade en effet qu'il s'agit. Ces princes ne servent de rien pendant la paix. Ils ne servent de rien pendant la guerre. M. de Moltke ne tolère point dans l'armée des rois ou des ducs qui n'y joueraient que le rôle de « flâneurs des batailles ». La question des princes est ouverte en Allemagne, comme en France la question des sous-préfets.
Je sais bien qu'il y a en Bade, en Hesse, en Wurtemberg, en Bavière des habitudes qui ne se perdront pas du jour au lendemain. Son Altesse ou Sa Majesté y a gardé des fidèles parmi les bonnes âmes. Ceux qui trouvent un peu lourdes les charges de l'empire peuvent bien regretter tout bas le bon vieux temps. Chacune de ces principautés a d'ailleurs son petit parlement, qui se croit nécessaire. L'auteur de V Allemagne actuelle parle des velléités d'opposition qu'on y rencontre. (( On y sourit volontiers, dit-il, lorsque quelque orateur donne, sans avoir l'air d'y toucher, un coup de patte à la Prusse. » Mais cette opposition est aussi impuissante que celle des souverains ; elle ne forme point un parti contre l'empire. Personne n'a eu l'idée de solliciter un mandat au Reichstag pour demander la suppression du Reichstag. Bref, il subsiste encore et il subsistera longtemps des différences provinciales; le tempérament germanique résistera toujours à une action trop forte d'un pouvoir central, mais il ny a plus de place désormais en Allemagne pour de véritables États allemands.
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Reste, pour expliquer la mauvaise humeur à l'égard de l'empire, l'antipathie insurmontable que tout homme né au sud du Main éprouverait pour son compatriote du nord. Il y aurait deux AUemagnes inconciliables; toute l'histoire attesterait qu'elles ne peuvent s'entendre. Les savants en effet invoquent le souvenir d'Arminius, l'homme du Nord, guerroyant contre Marbod, l'homme du Midi, au risque de livrer à Rome la Germanie divisée, et cet exemple n'est que le premier d'une série qui se poursuit jusqu'à nos jours.
Il est vrai qu'un Allemand du Nord se distingue au premier coup d'œil d'un Allemand du Sud, bien que ces deux personnes ne diffèrent point de la même façon qu'un Flamand ou un Picard diffère d'un Provençal. Le Midi en Allemagne est un plateau adossé aux Alpes, et non point un littoral ouvert aux souffles tièdes ou brûlants qui passent sur la Méditerranée. L'oranger ne fleurit pas en Wurtemberg ; la Ravière ne produit point de Numa Roumestan, et, si Tartarin pousse jusqu'en Tyrol ses expéditions aventureuses, il étonnera b:aucoup de Tyroliens. Ces méridionaux d'Allemagne s îiit singulièrement rudes à côté des nôtres. Écoutez- 1 s parler : la langue allemande, qui chante dans la bouohe d'un Thuringien et siffle sur les lèvres d'un Rrêmois, le Souabe ou le Bavarois la broie. Tout cjmpte fait pourtant, la vie est plus facile et plus riante au midi et au centre qu'au nord de l'Allemagne. La politique y a été de tout temps moins exigeante, et elle a plus librement laissé vivre la nature. Au contraire, elle a renforcé au nord l'influence du ciel bas de la grande plaine monotone, du climat triste et du sol pauvre. Ici est le terrain d'action de la Prusse. Elle a mis en œuvre tous les moyens qu'elle a trouvés de
se saisir d'un homme, de le discipliner, de le dresser. Dure envers lui, elle l'a fait dur envers les autres. Elle lui a communiqué le ton roguo dont elle commande, la tenue tendue de l'eiTort qu'elle exige, la sécheresse d'un esprit que n'égare aucun sentiment généreux, l'orgueil enfm de ses succès, de ses victoires et de son œuvre.
Cet homme du Nord, transformé par la Prusse en Prussien, offense par toute sa façon d'être l'homme du Midi. L'auteur de V Allemagne actuelle a bien marqué ce trait qui a son importance; mais peut-être y a-t-il trop insisté, comme nous faisons volontiers en France. Il ne faut pas oubUer que la monarchie prussienne est aujourd'hui très vaste, ni s'imaginer que, du Rhin au Niémen, les êtres vivants soient coulés dans le même moule. En Prusse aussi iJ y a des provinces, et l'État, moins centralisé que chez nous, respecte mieux que nous ne faisons la vie municipale et la vie provinciale. Serait-il possible que chacun de ces millions d'hommes eût toutes les qualités et tous les défauts qui sont réunis dans le type convenu du Prussien? Quoi! il n'y aurait point dans toute cette Prusse d'hommes indisciplinés? Tout le monde y ferait son devoir? Quoi, aucun paresseux? pas la moindre fantaisie? Aucune bonhomie? aucun idéal? Tout le monde est raide, rogue, insolent, mal élevé? Personne n'aime la musique ou ne se plaît aux vieux contes? Le Prussien passe toute sa vie comme à l'exercice? Il a l'œil levé sur le bâton du commandement? Mais alors il n'y a point de partis dans ce pays-là? Ce n'est pas la Prusse qui a fait en 1848 une révolution? Ce n'est pas en Prusse qu'a éclaté, il n'y a pas trente ans, un violent contlit entre la chambre des députés et le gouver-
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nement? On n'y distingue pas les catholiques, les protestants, les libres penseurs? On n'y connaît pas les libéraux, ni les démocrates, ni les socialistes?
Nous venons de toucher, je pense, le fond même de la question. Gomme tous les partis et toutes les variétés de chaque parti sont représentés en Prusse, il n'est point légitime d'opposer le Prussien à l'Allemand, et de chercher dans cet antagonisme la raison d'une ruine plus ou moins prochaine de l'empire. On ne voit pas dans le parlement, à l'heure du vote, tous les Prussiens sortir par la porte au-dessus de laquelle est écrit le mot Ja, ni tous les autres se précipiter par la porte du Nein. Il n'y a pas une Prusse d'un côté, une Allemagne de l'autre. Au vrai, ,ce qu'on appelle l'esprit prussien, c'est l'esprit d'un gouvernement, d'une cour, d'une armée, d'une administration. Cet esprit a ses habitudes prises, ses concepts arrêtés; il se trouve aujourd'hui en présence d'une Allemagne, Prusse comprise, où il rencontre, avec toutes les résistances qui se sont dressées devant lui en Prusse, des oppositions nouvelles. Parviendra-t-il à les désarmer ou à les dompter? De cela dépend tout l'avenir de l'Allemagne unifiée.
La Constitution a permis à l'Allemagne de révéler ses sentiments par ces deux articles, solennels dans leur simplicité :
« Le Reichstag est élu par le suffrage universel direct et au scrutin secret.
« Les membres du Reichstag représentent la nation entière, et ne sont liés par aucune instruction ou mandat. »
La nation ainsi appelée à manifester sa conscience intime depuis si longtemps muette n'a exprimé ni des idées ni des passions inconnues. Si philosophique, si riche que soit l'Allemagne en façons d'être intellectuelles et morales, elle n'a rien imaginé que n'aient trouvé les peuples européens. Elle s'est fait représenter par des conservateurs et par des libéraux de nuances diverses, par des catholiques et par des socialistes. Tous les gouvernements trouvent le moyen de vivre avec ces partis. Pourquoi donc la vie parlementaire est-elle si difficile dans Tempire allemand?
Examinons le caractère et la nature de chacun des groupes politiques; mais, avant de les passer en revue, arrêtons-nous devant un parti singulier, qui n'est point né de l'Allemagne elle-même et dont la Prusse
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a doté l'empire. Il se compose de Polonais, de Danois, d'Alsaciens, de Lorrains. Les Polonais n'étaient pas compris dans l'ancienne Confédération : l'Autriche et la Prusse avaient conquis à la fm du siècle dernier leur part de Pologne, mais chacune d'elles gardait ses Polonais à son compte. Dès 18G7, la Prusse a transporté dans la confédération de l'Allemagne du Nord cette colonie de vaincus et de sujets : ils y ont rencontré les Danois du Schleswig annexés de la veille. Après 1870, nos compatriotes ont rejoint ces victimes de la politique et de la guerre. Les sentiments qui animent cette trinité ne sont pas tout à fait semblables. Les Polonais, les Danois, les Lorrains français ne parlent point la langue de l'Allemagne. Au contraire, les Lorrains allemands et les Alsaciens ont été pendant des siècles des Allemands, et ils parlent la langue des vainqueurs. Le patriotisme des Polonais, des Danois, des Français de Metz est à la fois historique et ethnographique; le patriotisme français des Lorrains de langue allemande et des Alsaciens est un acte d'option, un acquiescement de l'esprit, un parti pris du cœur. Ceux-là représentent la patrie d'autrefois, qui était un être naturel, comme la famille; ceux-ci, la patrie telle que nous avons, nous Français, l'honneur et la gloire de la concevoir, c'est-à-dire un être moral et libre; mais les uns et les autres sont unis par la similitude même de leur condition : ils regrettent la patrie. Dans la pleine lumière de la civilisation moderne, au sein de ce Reichstag sur lequel sont attirés les regards du monde entier, ils attestent la violence qui leur a été faite et le mépris des consciences nationales professé par la Prusse au moment où elle constituait la nation allemande. Par cela même
qu'ils siègent au parlement, ils font mentir la chatte de l'empire. Il n'est point vrai que chacun des membres du Reichstag « représente la nation entière »; ces députés des vaincus siègent en qualité d'ambassadeurs délégués par des fragments de peuples étrangers. II n'est pas vrai non plus que les « membres du Reichstag ne soient liés par aucune instruction ou mandat » ; Polonais, Danois, Lorrains, Alsaciens apportent un commun mandat, la protestation.
A côté de ces étrangers siègent deux partis très considérables, nés en même temps que l'empire : le parti socialiste et le parti catholique.
Le socialisme n'était pas représenté dans les chambres de Prusse, et il ne pouvait l'être. Le suffrage universel lui a ouvert les voies; les élections au parlement lui ont donné l'occasion de produire son programme et ses chefs et de dénombrer ses soldats. A la vérité, il était depuis longtemps pressenti, attendu, annoncé. Henri Heine — pour ne parler que de lui — savait que la nature germanique est particulièrement propre à comprendre les doctrines de la révolution sociale et à les couver longtemps, pour les faire éclore avec un grand bruit de tonnerre et une illumination d'éclairs apocalyptiques.
Heine a reçu ce don de divination que l'antiquité prêtait aux poètes. Alors que l'Allemagne pleurait son impuissance, il annonçait qu'un jour le petit géant, nourri de flammes impétueuses, déracinerait un chêne, et, armé de cette massue, mettrait aux gars du voisinage le dos tout en sang et la tête en capilotade. Une autre fois, il a prédit que les « communistes » français se rendraient maîtres de Paris et précipiteraient sur le
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pavé la colonne et l'homme de bronze. Les deux prédictions se sont accomplies en même temps; l'autorité du vates est ainsi bien établie, et il n'est pas bon, ce semble, d'avoir contre soi une prophétie de ce voyant. Or le même Heine a prophétisé en termes très clairs que l'Allemagne fera une révolution auprès de laquelle notre 93 ne sera plus qu'une idylle. Dans une de ses plus étranges poésies, il a dépeint, avec une telle précision de détails qu'il semble y avoir assisté au premier rang des curieux, la marche de l'empereur allemand vers la guillotine.
L'auteur de l'Allemagne actuelle répète ces pronostics. Dans un chapitre sur le socialisme, il raconte l'inauguration faite au Niederwald, eh septembre 1S83, de la statue de la Germania. Il décrit le monument, l'empereur et les princes, tout le système planétaire du nouvel empire groupé autour de l'image de la patrie, la tempête qui soufflait dans l'air, les nuages chassés par les rafales qui couvraient et découvraient le soleil dont les lueurs tauves brillaient par intervalles, les ondées violentes, pluie et grêle, qui battaient la colline et faisaient jaillir les eaux du Rhin, les salves d'artillerie répondant au discours de l'empereur et Timmense acclamation qui domina la tempête. « Si l'on eût soulevé, dit-il, les pierres du soubassement qui porte la Germania triomphale, on eût découvert un tonneau de dynamàte relié à une mèche qui fit mal son office. Un des assassins, le révélateur lui-même, prétendit que, pris de remords, il coupa la mèche, reculant devant le désastre qui allait se produire... Si la mine chargée de dynamite avait fait explosion, l'Allemagne souveraine sautait et expirait au pied même du monument qui consacre sa gloire. Tous les trônes eussent été vacants ;
à peine , ici ou là , aurait-on pu y asseoir des enfants dont la couronne n'eût été qu'un bourrelet... La statue de la Germania, glorieuse, riche, florissante, entourée de princes dévoués à sa fortune, minée à sa base et près de sauter, c'est l'image, c'est le symbole de l'Allemagne... »
Je ne sais point si ces prophéties s'accompliront jamais ; il me semble probable que le flot socialiste s'arrêtera quelque jour : mais il monte, il monte sans cesse, et aucune violence ne le fera rentrer tout entier dans la source souterraine où il attendait l'heure et d'où il jaillit aujourd'hui à flots pressés.
L'Allemand trouve la vie belle, et il en veut jouir. Il lui faut bon souper, bon gite et le reste. S'il a une tête idéaliste, il a un ventre exigeant, el la tête vient au secours du ventre; elle fait la philosophie de l'appétit. Il n'est pas jusqu'à la Religiositàt allemande qui n'apporte ici son concours. Elle produit une foi sombre dans le néant, une négation tranquille de l'au-delà, une ferveur d'athéisme, une religion de l'irréligion. Ajoutez que l'esprit de discipline pris au régiment a été transporté dans l'armée révolutionnaire. Ces masses profondes obéissent en silence à des ordres. Sur la route de l'inconnu, elles avancent de ce pas lourd, régulier, puissant, qui bat le sol comme une machine. La marche a je ne sais quoi d'eff'rayant et d'inexorable. Elle a ses chansons terribles : « Nous sommes des pétroleurs, inconnus aux hommes. — Nous rendons hommage au pétrole. — Ah! comme il brûle et comme il éclaire! Au fond du cœur du peuple, le pétrole brûle en secret! Vive le pétrole! » Point de sourire dans les rangs! Le « travailleur » allemand n'a pas la gaieté du
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nôtre; il a le visage triste, le calme de la colère concentré, l'air fruste d'un barbare. Un soir, à Berlin, sous les Tilleuls, tout près du palais impérial, j'ai vu un ouvrier monter sur un réverbère, briser la glace d'un coup de coude, allumer sa pipe, puis redescendre et continuer son chemin, sans même daigner regarder autour de lui l'effet produit par cette brutalilé. Je n'ai jamais traversé les quartiers ouvriers de la capitale prussienne sans penser que, si jamais cette fourmilière se forme en colonne d'assaut, il ne faudra lui demander ni grâce ni merci. Elle pillera, brûlera, tuera; elle fera table rase.
Souhaitons que ces horreurs soient épargnées au monde, mais vraiment les maîtres dumonde se plaisent à les préparer. Le parti socialiste a une raison d'être certaine dans l'Allemagne, telle que la Prusse l'a faite. Sa doctrine est l'antithèse de la doctrine prussienne de l'État. A l'État qui exploite l'individu à outrance , lui prend des années de sa vie pour le service militaire et la vie elle-même sur les champs de bataille, il oppose la société travaillant pour vivre et vivant de son travail ; au.K idées de nation , de gloire et de guerre, l'idée d'humanité et de pai.K universelle. Au-dessus des frontières armées, le prolétariat allemand tend la main au prolétariat de tous les peuples; il a la conduite du parti cosmopolite de la révolution. L'hégémonie des forces anarchistes lui revenait de droit : le quartier général de l'armée qui prétend établir la pai.K entre les hommes par la guerre sociale, doit être placé en face et tout près du quartier général où con)mande M. de Moltke, ce « penseur des batailles », ce théoricien, ce moraliste, cet esthéticien de la guerre. M. de Moltke n'at-il pas dit un jour que la guerre est la source de toutes
les vertus, et que la paix universelle est non pas seulement un rêve, mais un mauvais rêve?
L'histoire a fait au catholicisme en Allemagne une condition particulière. C'est dans ce pays qu'il a subi le plus rude assaut delà Réforme. Il n'y a été ni vaincu complètement, comme en Angleterre ou dans les pays Scandinaves, ni complètement vainqueur, comme en Espagne, en Italie, en Pologne. Quand les luttes religieuses et politiques furent terminées, les deux partis demeurèrent en présence sur le terrain et se le partagèrent. Dans le grand assoupissement qui suivit la bataille, catholiques et protestants s'accoutumèrent à vivre les uns à côté des autres : aucun conflit ne troubla la léthargie de l'ancien empire. Certains princes ayant usé du droit d'imposer leur religion à leurs sujets et d'expulser les dissidents, l'une des deux confessions domina exclusivement dans plusieurs États; ailleurs elles cohabitaient. Les grands remaniements territoriaux opérés au commencement de ce siècle multiplièrent ces mélanges, et partout on s'accorda sur un modus Vivendi. L'Église catholique ne vécut nulle part plus tranquille, plus libre et plus honorée que dans le royaume de Prusse. Cependant ce sont les victoires de la Prusse en 1866, et surtout la constitution de l'empire en 1870, qui ont réveillé en Allemagne les passions religieuses.
Il est malaisé de dire à quelle heure a commencé la grande lutte et de déterminer qui a tiré le premier. Les deux partis rejettent l'un sur l'autre la responsabilité de l'offensive, et l'on sait que M. de Bismarck a déclaré qu'elle ne venait pas de lui. Elle est venue en eiïet de plus puissant que lui, de la force des choses.
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Pour les catholiques ffui se souvenaient avec piété de la grande Allemagne d'autrefois et des luttes mais aussi de l'accord du sacerdoce et de l'eiipire, co fut un doirble coup de théâtre inquiélant que l'e ilrée de Victor- Emmanuel à Rome et lu proclamatio i du nouvel empire à Versailles. Le pape est dépo sédé, enfermé au Vatican : l'empereur est un protest mt, un parvenu de la Réforme. Au même moment, l'Autriche est mise hors de l'Allemagne, et le catholicisme y tombe à l'état de minorité. Instinctivement, il se met sur la défensive. D'autre part, quelques protestants zélés, des prédicateurs en vue saluaient le triomphe de la Réforme, la grande revanche prise sur les jésuites et les Habsbourg, voire même sur la mort de Gonradin et sur l'humiliation de Canossa. La mémoire des Allemands étant ainsi laite que leurs souvenirs s'entassent pêlemêle au môme endroit, tout à l'entrée, ils ont l'étonnante faculté d'évoquer instantanément les haines et les passions d'une longue histoire. Enfin les catholiques voyaient le parti national-libéral se rallier à M. de Bismarck et devenir l'instrument principal de l'unification ; or ce parti détestait l'Église, et l'affranchissement de la société laïque était un des articles de son programme. C'est lui certainement qui a été l'âme du Kulturkampf.
Il s'est donc formé dans le pays et dans le parlement un grand parti, le centre, que les libéraux appellent le Centre noir. L'Église, autrefois disséminée dans les différents États de la Confédération, s'est concentrée en un bataillon carré, très fort et de haute apparence, car le catholicisme allemand est une ouissance redoutable.
Sous l'uniformité de la doctrine et de la discipline,
812 ESSAIS SUR l'aLLLMAGNE IMPliRIALE
le catholicisme laisse subsister la riche variété du sentiment religieux. Tous ceux qui ont voyagé ont pu surprendre, chez les différents peuples, les nuances diverses de la piété, pourvu qu'ils aient eu soin d'entrer dans les églises aux heures où elles sont remplies par la foule, mais aussi aux heures silencieuses où quelques rares fidèles prient dans la solitude. J'ai vu dans les églises du pays rhénan des femmes du peuple et des paysans à genoux par terre, leur panier ou leur bâton déposé près d'eux : ils avaient les bras étendus en croix devant un crucifix où l'image du Christ était celle d'un martyr agonisant dans la douleur, suspendu par des plaies horribles, abandonné, lamentable. Ils le regardaient avec une piété touchante, s'apitoyaient, semblaient lui faire des confidences douloureuses et lui demander sa miséricorde en échange de leur compassion. Je parlais tout à l'heure de la religiosité allemande : le calme habituel de la vie, la lenteur des mouvements, la résignation, je ne sais quelle inaptitude à se dépenser au dehors, sont des conditions favorables à la croissance de ce sentiment. Il prédisposait les Allemands au protestantisme, c'est-à-dire à l'intimité directe avec Dieu dans le temple dénudé ou dans la paix du foyer domestique; il donne à ceux qui sont demeurés catholiques le sérieux, la dignité, la profondeur de la foi.
Les luttes que le catholicisme a soutenues en Allemagne, et le combat pour l'existence que la Réforme lui a imposé, ont eu des effets salutaires; de même la Révolution française qui, en détruisant les principautés ^ecclésiastiques, a effacé les derniers abus du passé et spiritualisé l'Église. Aujourd'hui, les catholiques allemands montrent, avec un légitime orgueil, la part
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qu'ils ont prise à la vie intellectuelle et morale de leur patrie. Ils disent que la fécondité de cette v\e procède de la collaboration rivale des deux esprits. L'inspiration catholique et l'inspiration protestante se retrouvent en effet dans l'art, dans la peinture, dans la musique, dans la poésie, dans la philosophie. Les plus grands des Allemands confondent l'une et l'autre dans leur génie : Beethoven, par exemple, et Gœthe. Le catholicisme enfin sait très bien, dans la savante Allemagne, se servir de la science : les facultés théologiques des universités sont laborieuses; elles défendent le dogme et l'histoire de l'Église. Les écrivains catholiques ont une conception plus haute, plus poétique et plus vraie de l'histoire allemande au moyen âge que les libéraux, qui prétendent la juger avec la froide raison de l'esprit contemporain. Bref, le catholicisme est chez nos voisins autre chose et plus qu'un parti : il est une façon d'être de l'Allemagne. 11 est bâti sur la nature et sur l'histoire.
L'Église catholique, sachant qu'elle disposait d'une force défensive considérable, est donc entrée la tête levée dans la lutte. Par centaines de mille, les électeurs se sont groupés autour d'elle. Elle a montré qu'elle savait, si ancienne qu'elle fût, pratiquer le terrain moderne , manier le sufïrage populaire , organiser un groupe parlementaire, manœuvrer entre les partis, attirer autour d'elle et rallier les opposants les plus divers. 11 n'est pas vrai qu'elle soit ennemie de l'empire, mais elle entend défendre envers et contre tous, non seulement sa vie, mais toutes les institutions qu'elle juge nécessaires à cette vie. Elle est, dans la mobilité des choses, dans l'inconstance des opinions, comme une ferme forteresse dont la garnison
peut, bien entendre à composition, mais non point capituler.
Ainsi l'établissement de l'empire a eu pour effet de produire sur la scène, avec les protestataires qui sont des irréconciliables, deux partis appuyés sur des masses profondes. L'un, soumis à deux sortes de lois, distingue entre le spirituel et le temporel, entre l'État et l'Eglise, entre la terre et le ciel, entre les hommes et Dieu; l'autre ne connaît que le temporel, rejette l'Église comme l'État, confond le ciel et la terre et absorbe Dieu dans l'humanité. Ils se ressemblent en ce point que ni l'un ni l'autre ne peut être enfermé ni contenu dans les frontières de l'État allemand. Tous les deux les dépassent, le premier parce qu'il est membre de l'Église universelle, le second parce qu'il est un bataillon de l'universelle démocratie.
Catholiques, socialistes, protestataires, voilà trois groupes capables de troubler longtemps la vie constitutionnelle de l'Allemagne. Ils sont établis fortement et irréductibles. Ils ne forment pas, il est vrai, la majorité, mais ils occupent le tiers de l'assemblée. Pour les tenir en respect, il faudrait que le gouvernement disposât d'une majorité compacte et fidèle; mais, en Allemagne comme partout, ce sont les partis militants qui usent avec plus de ferveur du droit de suffrage : plus qu'ailleurs peut-être, la grande masse est indifférente. L'habitude n'est point prise de la vie publique. Les événements politiques ne sont point étudiés et discutés avec intérêt ou avec passion comme chez nous. L'Allemagne a gardé une sorte de mollesse et de lenteur. Le Reichatag a des somnolences; rarement
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il siège au complet, tels députes n'y paraissent guère, et les journaux des circonscriptions électorales ne signalent pas les absences, ne notent pas les votes, comme fait notre presse départementale après chaque discussion. Les seules passions qui se manifestent sont celles des opposants. Pourtant le gouvernement de l'empire estapi)uyé aujourd'hui par deux grands partis, les conservateurs et les nationaux-libéraux. Les premiers sont dévoués sans condition : toute leur politique est le loyalisme ot l'obéissance. Les seconds se glorifient d'avoir fait l'unité; ils s'en constituent les gardiens et les défenseurs. Ils se vantent de n'avoir point de théorie, d'être des hommes pratiques, de tenir compte du temps et des circonstances : ce sont les opportunistes de l'Allemagne. Eux et les conservateurs recueillent environ la moitié des suffrages exprimés dans les élections. L'entente entre ces deux groupes n'est ni cordiale ni profonde, car le conservateur allemand subit avec répugnance les réformes introduites dans la vie civile et religieuse du peuple allemand par les nationaux-libéraux; mais ils font masse contre les opposants , et la situation parlementaire serait très nette, si les progressistes ne s'interposaient entre les partis hostiles et les fidèles.
Les progressistes ne séparent pas la liberté de l'unité; ils veulent achever l'unité par la liberté. Ils entendent que le peuple allemand s'initie à ses affaires, s'y intéresse, les fasse lui-même. La souveraineté nationale, la prédominance du pouvoir législatif sur le pouvoir exécutif, la responsabilité ministérielle sont les articles principaux de leur programme. Ils ont, non pas une grande force ni une grande originalité, mais une grande importance, car ils sont par excellence le parti parle-
mentaire, les adversaires des droits du pouvoir personnel, les défenseurs du Reichstag. Les catholiques et les socialistes ne considèrent la liberté que comme une arme de combat, mais ils ont les plus graves raisons de se défier du pouvoir personnel ; aussi , quelque différents qu'ils soient des progressistes, s'accordent-ils avec eux pour faire échec au système et à l'esprit général de la constitution. Inspirés par d'autres sentiments, les protestataires sont à leur façon les champions des prérogatives du parlement. Les nationaux-libéraux eux-mêmes, ne peuvent aller jusqu'à l'abdication définitive des droits politiques, car ils perdraient la moitié de leur nom et toute leur raison d'être. Enfin, il est dans la nature des choses qu'un parlement se prenne au sérieux par cela même qu'il existe.
On ne place point des députés en face d'un ministre qui discute les plus hautes questions de la politique, sans éveiller en eux l'idée que la nation a son mot à dire sur cette politique. On n'étale point à leurs yeux la grandeur et les attraits du pouvoir, sans leur donner à penser qu'en d'autres pays, au lieu d'un chancelier unique et omnipotent, il y a une douzaine de ministres, dont chacun porte fièrement sous le bras un portefeuille. Voilà qui achève le tableau de la vie parlementaire en Allemagne. 11 existe dans ce jeune empire autant de partis que dans les vieux États européens. Certains de ces partis ont, je dirai, une intensité qu'ils n'atteignent en aucun autre pays. Aucun n'est assez fort pour prétendre à former une majorité. Ils sont opposés les uns aux autres et ne peuvent s'entendre que sur un point, les droits de la nation et du parlement qui la représente.
Sur ce point, toute transaction est impossible entre le parlement d'Allemagne et l'esprit du gouvernement prussien. C'est cet esprit qui a inspiré les Constitutions de 1866 et de 1871, et la forme actuelle de l'Allemagne esl exactement celle que la Prusse pouvait donner à ce pays unifié par elle.
L'État que la bizarrerie de sa constitution géographique a si longtemps contraint à la conquête perpétuelle ne pouvait pas ne pas conquérir l'Allemagne. Le gouvernement qui, depuis trois siècles, a eu besoin pour vivre de produire la force à jet continu, et qui l'a captée avec une rare intelligence à toutes les sources d'où elle pouvait jaillir, devait imposer à l'Allemagne un régime qui eût pour effet de produire la force. Assurer la libre circulation des personnes et des marchandises, le service des communications par voies de terre, de fer et d'eau et par une bonne organisation de la poste et du télégraphe, mettre la marine et l'armée dans les mains de l'empereur, tels sont les principaux objets de la charte écrite par M. de Bismarck. Naturellement les titres armée et marine ont une importance toute particulière dans ce document. Le style en est bref et net :
« La législation militaire prussienne dans son entier sera introduite immédiatement dans tout l'empire, aussi bien les lois elles-mêmes que les règlements, instructions et rescrits qui en règlent l'exécution, les expliquent et les complètent. — La totalité des forces de terre de l'empire forme une armée unie, laquelle, en temps de paix comme en guerre, est placée sous le commandement de l'empereur. — Les régiments portent des numéros qui se suivent sans interruption dans toute l'armée allemande; pour l'habillement, la couleur et la coupe sont réglées sur l'uniforme de l'armée royale prussienne. Les signes distinctifs extérieurs, tels que cocardes, etc., sont laissés au choix des souverains commandant les contingents respectifs. — L'empereur a le devoir et le droit de veiller à ce que, dans l'armée allemande, tous les corps soient au complet et prêts à marcher, et que l'unité s'établisse et soit maintenue dans l'organisation des troupes, leur formation, leur armement, leur commandement et leur instruction, comme aussi dans la qualification hiérarchique des officiers. A cet effet, l'empereur est autorisé à se convaincre en tout temps, par des inspections, de la situation des différents contingents et à faire disparaître au moyen d'ordonnances impériales les vices et défauts qui se seraient manifestés. L'empereur fixe l'effectif, la division et la distribution des contingents de l'armée de l'empire, ainsi que l'organisation de la landwehr; il a le droit de désigner les garnisons dans toute l'étendue de l'empire et d'ordonner la mobilisation de n'importe quelle partie de l'armée impériale. Toutes les troupes allemandes sont tenues d'obéir sans restriction aux ordres de l'empereur. Cette obligation sera introduite dans le serment au drapeau. — Le droit de construire
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des forteresses sur toute retendue du territoire fédéral appartient à l'enripereur. — Il n'y a qu'une marine de guerre pour tout l'empire. Elle est placée sous le commandement suprême de l'empereur. Son organisation et sa composition incombent à l'empereur, qui nomme les officiers et les employés de la marine, lesquels lui prêtent serment, ainsi que les équipages. »
Telle est l'organisation de l'empire : elle est tout économiique et militaire; elle est prussienne. Quel((ues théoriciens attardés, admirateurs rétrospectifs du saintempire, disciples de Leibniz et de Pufendorf, la trouvent bien moderne, bien pratique et bien prosaïque. On n'y parle, disent-ils, que de matière et d'intérêts matériels. La grande patrie des philosophes, des penseurs et des poètes est devenue une maison de commerce et une caserne. Eh quoi ! tel article prévoit que les princes allemands voudront conserver quelques apparences de leur souveraineté d'autrefois : il leur permet de passer des revues en tout temps. Pour les consoler du chagrin qu'ils éprouveront à voir leurs soldats vêtus de tuniques de coupe et de couleur prussiennes, il les autorise à donner à leurs contingents des signes extérieurs particuliers, « tels que cocardes ». Un autre article impose aux admhnstrateurs des chemins de fer, en de certaines circonstances déterminées, un abaissement des tarifs « pour le transport des farines, farineux, pommes de terre »! Et le législateur, qui descend à de pareils détails, n'a point trouvé un mot, un seul mot pour l'esprit et pour l'âme de l'idéaliste Allemagne!... Mais ce sont là des regrets superflus, et il est clair qu'il ne convient pas de demander au roi de Prusse de travailler pour l'idéal. La Prusse a inventé, au temps où l'Allé-
magne était morcelée en petits États, l'Union douanière ou Zollverein, et elle a trouvé un bon système militaire. Le Zollverein et l'armée ont fait sa fortune et l'ont conduite à l'empire : elle a transformé le Zollverein en institution et versé l'Allemagne dans l'armée prussienne. Pouvait-elle faire autre chose?
Il est tout naturel encore que l'esprit du gouvernement prussien se retrouve dans les titres politiques proprement dits de la Constitution. Ils sont au nombre de quatre : territoire de l'empire, conseil fédéral (Bundesrath), présidence, parlement de l'empire (Reichstag). Le premier définit le territoire par l'énuméralion des États dont il se compose. Les trois autres contiennent les attributions de l'empereur, du conseil fédéral et du parlement. — L'empereur procède directement des victoires remportées par la Prusse sur l'Allemagne en 18G0 et par l'Allemagne sur la France en 1871, mais il a reçu la dignité impériale des mains des princes allemands, qui l'ont prié à Versailles de la vouloir bien accepter. Guillaume, roi de Prusse par la grâce de Dieu, ne pouvait être promu que par la victoire, qui est un don de Dieu, et par le suffrage d'hommes que la grâce de Dieu a faits souverains. — Le conseil fédéral compte cinquante-huit voix, réparties proportionnellement entre les divers États : il est comme un congrès permanent des délégués des princes. — Le parlement au contraire représente la nation entière.
Quelles relations sont établies entre ces trois pouvoirs?
« Le pouvoir législatif de l'empire est exercé par le conseil fédéral et par le parlement. » Voilà qui est net. « L'accord des deux majorités des deux assemblées est
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nécessaire et suffisant pour édicter une loi d'empire *. y> De l'empereur, il n'est pas question. Cela est de tout point parlementaire; mais, dans le conseil fédéral, le tiers des voix environ appartient au roi de Prusse, et ce n'est un secret pour personne qu'il est toujours assuré d'y trouver une majorité. Cependant il a bien fallu prévoir qu'une opposition du conseil fédéral était possible; puis c'était faire une concession grave au parlement de la nation allemande que de lui reconnaître le droit de consentir la loi. La législation de l'empire comprenant la marine et l'armée, le Relchstag pourrait à son gié organiser, désorganiser, supprimer même les forces militaires. Aussi la Constitution a-t-elle mis au-dessus de tout débat non seulement le prir^cipe du service militaire, mais toutes les applications de ce principe jusque dans leurs moindres détails, et elle a donné à l'empire des ressources financières permanentes pour faire vivre cette armée. A l'armée et aux finances il ne peut être touché sans la permission de la Prusse; car l'article que nous avons cité tout à l'heure et qui débute si bien s'achève ainsi : « Pour les projets de loi sur l'armée, la marine militaire et les impôts mentionnés à l'article 3i (ce sont les impôts qui constituent les revenus de l'empire), lorsqu'une divergence d'opinion se manifeste au sein du conseil fédéral, la voix du président e^t prépondérante, s'il se prononce pour le maintien des institutions en vigueur. »
Remarquez qu'il s'agit ici non plus de majorité ni de minorité dans le conseil, mais simplement d'une dissidence. La majorité peut demander la modification des institutions en vigueur; mais le président, c'est-