‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 42 sur 42 · Art- "" de la Conslitution · texte numérisé non relu

Art- "" de la Conslitution

à-dire le roi de Prusse, peut la refuser. Dès lors il y a dissidence, et le président tranche le débat : sa voix n'est pas seulement prépondérante, elle est omnipotente. De par la Constitution, il est donc le maître de l'armée et de l'impôt. Pour le déposséder, une seule voie est ouverte : modifier la Constitution; mais voici l'article 78 et dernier : « Les modifications à la Constitution ont lieu par la voie législative. Elles sont considérées comme rejetées, si elles ont quatorze voix contre elles dans le conseil fédéral. » Quatorze voix seulement, et le roi de Prusse en a davantage dans le conseil-

Ainsi toutes les précautions ont été prises afin d'assurer dans l'empire la liberté de l'empereur. Guillaume entend pratiquer le régime constitutionnel en Allemagne comme en Prusse. Or les rois de Prusse ont bien essayé chez eux une sorte de conciliation entre le principatet la liberté par le régime parlementaire, mais ils estiment être et ils sont en effet des personnes trop considérables pour qu'ils consentent à partager leur pouvoir et à le subordonner. Trop peu de temps s'est écoulé depuis qu'ils gouvernaient en princes absolus un État qui est bien leur chose, car ils l'ont conçu et mis au monde, nourri, élevé, fortifié. Qu'on nous permette de recourir ici à l'histoire : elle seule peut éclairer les problèmes politiques en expliquant certaines fatalités de l'heure présente.

Où était donc la Prusse il y a trois siècles, alors que le roi Henri IV régnait sur la France unie, forte et glorieuse déjà d'une si longue histoire? Elle était, comme disent les philosophes allemands, dans le devenir, tout entière contenue en la très médiocre personne d'un

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pauvre électeur de Brandebourg, qui régnait sur quelques lieues carrées entre l'Elbe et l'Oder. Ce pays était le plus misérable qu'il y eût dans le saint-empire. Le prince y vivait comme un gueux. Sa cour était besogneuse, ses sujets de pauvres hères : le sable de Brandebourg ne pouvait porter ni une noblesse puissante ni une bourgeoisie riche. Point de vie intellectuelle : aucune idée ne poussait dans la sablière. La réforme et la renaissance à Berlin ressemblent à la réforme et à la renaissance allemandes telles qu'elles se sont manifestées à Witlenberg et à Nurenberg, comme un mendiant de Callot à un gentilhomme de la cour des Valois.

Personne ne prévoyait à la fin du xvi» siècle que Berlin deviendrait jamais la capitale d'un grand État; personne ne pouvait deviner ni même pressentir la Prusse. C'est l'électeur qui, par une habile politique de famille, en plaçant bien ses filles et ses fils, a fait, au xvii" siècle, des acquisitions qui ont accru sa principauté au point d'inquiéter la cour impériale, où l'on faisait déjà au Hohenzollern l'honneur de le traiter comme le rival de l'avenir. Mais ces territoires sont éparpillés sur la vaste étendue de l'Allemagne. Le duché de Prusse est au delà de la Vistule en terre polonaise; Magdebourg est sur l'Elbe, Minden sur le Wéscr, Clèves sur le Bhin. Prussiens, Brandebourgeois, Clévois ne se connaissent pas et n'ont pas le désir de se connaître; ils ont vécu chacun chez eux sous le régime de la longue anarchie germanique. La guerre de Trente ans s'ouvrait au moment où l'électeur héritait de la Prusse et des duchés rhénans; au cours de cette guerre, chacun de ces fragments a soulTert le martyre sans que l'un songeât à secourir l'autre, sans que leur commun prince en pût défendre aucun. Dans cette lutte gigan-

tesque où la politique et la religion étaient mêlées, et dont le champ s'étendait de l'Océan au Niémen, de la Suède à la Sicile, les provinces des Hohenzollern ont été foulées horriblement. Les duchés du Rhin ont servi de terrain de bataille aux Hollandais et aux Espagnols, la Prusse aux Suédois et aux Polonais, le Brandebourg aux Suédois et aux impériaux. Au vrai, l'électeur, après avoir recueilli ses héritages, possédait trois enclumes sur lesquelles frappaient six marteaux.

A la fin de cette guerre, en l'année 4648, quand la paix de Westphalie organise l'Europe moderne, où donc était ce que nous appelons la Prusse? Ni dans la nature, qui a préparé une Italie, une France, une Espagne, une Angleterre, une Allemagne, mais non pas une Prusse; ni dans l'histoire, qui n'avait rien fait pour donner au même prince ces sujets nés si loin les uns des autres et qui avaient vécu de vies si différentes. Alors encore la Prusse était dans la tête de l'électeur, comme Minerve, avant le coup de hache, dans la tête de Jupiter.

L'électeur (il s'appelait Frédéric-Guillaume et on l'a surnommé le Grand) commença par retirer des flammes de la guerre les morceaux calcinés de sa principauté. Il apprit à ses sujets de toutes les rives à se considérer comme les membres d'un même corps. Il ne put faire un pays prussien, car on ne compose pas un pays avec des lisières, mais il fit un État prussien. Il fut un autocrate, un administrateur économe et éclairé, un despote bienfaiteur. La situation de ses provinces éparpillées le mettait en relations avec des puissances diverses; ses territoires rhénans étaient au point de contact entre la France et l'Espagne toujours en guerre; la Prusse, au contact entre Suède et Pologne, toujours ennemies. Il n'y avait point de conflit européen

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OÙ il ne courût risque d'être impliqué, lui si faible; aussi fut-il un homme de guerre, et il eut cette diplomatie inquiète et laborieuse qu'il faut aux États maladifs et menacés. Il fit mieux encore : il devint, ce que n'avait été aucun de ses prédécesseurs, un véritable souverain. En Allemagne, pour son électoral et pour ses diverses principautés, il était vassal de l'empereur et membre de l'empire, c'est-à-dire d'un corps dont il ne pouvait régler les mouvements. En Prusse, il était l'humble vassal du roi de Pologne; mais il arriva que, à la faveur d'une longue guerre entre Suède et Pologne, Frédéric-Guillaume, après avoir manœuvré entre les deux ennemis, réussit à faire reconnaître l'indépendance de son duché. Il y eut dès lors un coin de terre où il régna par la grâce divine, et n'eut au-dessus de lui personne, sauf Dieu. C'est parce qu'il a su devenir duc souverain en Prusse que son fils a reçu la couronne royale. Plusieurs princes allemands devinrent ainsi des rois hors de l'Allemagne, en Angleterre, en Danemark, en Pologne, mais ils oublièrent à peu près l'empire. Les rois de Prusse au contraire demeurèrent électeurs résidents de Brandebourg. Ils se firent couronner à Kœnigsberg, mais ils ne quittèrent pas Berlin. Ils entrèrent dans le concert des rois, mais gardèrent leur place dans les rangs du principal allemand. Ils purent chercher fortune au dehors, mais aussi poursuivre celle qu'ils avaient commencée dans l'empire. Une double carrière s'ouvrit à leur ambition : l'Allemagne et l'Europe.

Cet accroissement de dignité ne diminuait pas les périls de l'État naissant : il ne fit que rendre plus sensibles les défauts de sa constitution territoriale. Le royaume de Prusse serait demeuré un bien petit

royaume, si Frédéric-Guillaume, le roi-sergent, n'avait (orge l'épée de la Prusse, si Frédéric II, le roi-capitaine, n'en avait fait sentir la pointe à l'Europe entière. L'œuvre du grand Frédéric est une des plus considérables qu'un homme ait accomplies : il a fait de l'État prussien une patrie prussienne. Ailleurs, la patrie, c'est le sol natal; c'est aussi la longue tradition des communs souvenirs; ce sont les joies et les larmes des ancêtres; mais les sujets du roi de Prusse, ces riverains de la Vistule, de FElbe et du Rhin, séparés par des territoires étrangers, n'avaient ni la communauté du sol ni la communauté des souvenirs ; un hasard les avait réunis, un hasard les pouvait disjoindre. Frédéric les a scellés pour toujours par l'admiration de son génie et la gloire qu'il a jetée sur le nom prussien. Au même moment, l'Allemagne ressentit l'orgueil de posséder une Prusse, et, dans le profond abaissement politique où elle était tombée, elle aperçut comme une aurore des temps nouveaux.

De quel droit une puissance quelconque se lèveraitelle en Prusse pour contester au roi la. propriété de la chose qu"ont faite ses ancêtres? Ces événements se sont-ils donc accomplis dans la nuit des temps? Mais il n'y a pas deux cents ans que le premier roi de Prusse a été couronné : il y a cent quatre-vingt-six ans, c'està-dire deux fois la vie du roi d'aujourd'hui, qui est né onze ans après la mort de Frédéric.

Sans doute de grandes perturbations ont été apportées dans le monde par la Révolution. La théorie des Droits de l'homme a cheminé derrière nos armées et elle est entrée dans toutes les capitales. La machine de l'État prussien, un moment brisée, a été refaite après 1807, avec le concours du peuple prussien et du

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peuple allemand, et il a bien fallu payer leur part de peines à ces collaborateurs. Tout roi de Prusse se pique d'ailleurs d'être un homme éclairé. C'est une de ses manières d'être que de savoir se plier aux nécessités de la vie moderne. Il a toujours voulu faire une autre figure que le Habsbourg de Vienne, endormi dans la tranquillité d'un despotisme traditionnel. Bien qu'il n'aime guère l'esprit nouveau, il a donc entretenu un commerce de coquetteries avec lui : mais il ne s'y est pas compromis sans retour et n'est pas allé jusqu'aux épousailles. Frédéric-Guillaume IV, lorsqu'il a consenti à donner une Constitution à son peuple, a trouvé cette jolie formule : Un peuple libre sous un roi libre. Qu'entendait-il par la liberté du roi? Son successeur, le roi Guillaume, l'a montré dès son avènement, pendant la grande crise constitutionnelle qui s'est terminée au lendemain de Sadowa.

Le roi de Prusse veut demeurer libre de faire son office, de garder l'État fondé par ses ancêtres, de l'étendre comme ils ont fait; pour cela, d'organiser son armée comme il lui plaît, de l'accroître, de prélever sur le pays le tribut nécessaire. Que si la constitution accorde à des chambres le droit de voter l'impôt chaque année, et, par conséquent, de le refuser, la constitution se trompe, ou plutôt le peuple en interprète mal l'esprit, car elle n'a pas pu subordonner la liberté du roi à la liberté du peuple. A la vérité, ces deux personnes, le roi et le peuple, dont les relations sont nombreuses et compliquées, ne peuvent être aussi libres l'une que l'autre sans entrer par moments en conflit; mais la liberté du roi consiste précisément en ceci qu'il a seul qualité pour résoudre ce conflit. Ainsi a fait le roi Guillaume, et l'événement lui a donné

raison. Ses ancêtres avaient acquis le territoire de l'État prussien avant que fût né le peuple de Prusse; lui, il a conquis les duchés de l'Elbe, et Francfort, et la Hesse, et le Hanovre, malgré la chambre prussienne. Il est donc et il demeure le vrai représentant de la Prusse; il est antérieur et supérieur aux partis et aux rouages constitutionnels, comme ses pères à ces morceaux de peuple et de territoires dont ils ont composé l'Etat prussien, ainsi qu'un artiste compose une mosaïque où il fait concourir des marbres de couleurs variées à l'harmonie d'un dessin imaginé par lui.

Le roi de Prusse, empereur d'Allemagne, est à l'Allemagne comme empereur ce qu'il est à la Prusse comme roi. Cette équation est tout le problème allemand.

A ces causes historiques d'incompatibilité entre l'esprit du gouvernement prussien et le régime parlementaire, s'ajoute une cause présente, le caractère de M. de Bismarck.

M. de Bismarck a beaucoup parlé, beaucoup écrit, et ne s'est point donné la peine de mentir sur ses actes : il sera donc facile de faire un jour son portrait. La postérité admirera en lui, comme sa qualité maîtresse, la hardiesse, qui vient tout à la fois de la puissance de sa nature et de la faculté de voir les choses telles qu'elles sont. La puissance, toute sa personne en est empreinte. « Il est colossal, dit l'auteur de V Allemagne actuelle, qui excelle dans le portrait; je l'ai vu à cheval, vêtu de son uniforme blanc; j'ai cru apercevoir les quatre fils Aymon. » De sa clairvoyance témoignent ses succès, qu'il a prévus et prédits; mais les historiens en trouveront d'autres preuves tout

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intimes dans sa correspondance particulière. Jamais écrivain de métier n'a dépassé ce grand seigneur dans l'art de décrire. Ses lettres sont des tableaux ou plutôt des musées. Le fleuve et la mer, la steppe et la montagne, l'orage et la sérénité, toutes les forces et toutes les formes de la nature, la pleine lumière du jour et les clartés de la nuit, la fureur du vent et la caresse du souffle léger, les animaux et les hommes, les toisons et les pelages, les figures et les vêtements, toutes les variétés du dessin, toutes les nuances de la couleur, tous les bruits, sons de cloche, mélodies jetées dans l'air par le paysan qui passe, murmure des feuilles, hurlements de la mer, la vie enfin, toute la vie, il la voit, il l'entend, il la sent. On a dit que son œil (( absorbe » les choses. Cela est vrai, et il voit dans la politique comme dans la nature. A. l'abri de l'énorme sourcil qui semble fait pour arrêter les fantômes, cet œil profond, cet œil qui voit et qui veut, pénètre la réalité. Que de pauvres fantômes se sont perdus dans cette épaisse broussaille : fantôme, apparu en 1848. d'une réiiublique allemande ; fantôme de la puissance autrichienne; fantôme de l'équilibre européen; hélas! fantôme de la force militaire de la France ! L'œil a perçu la niaiserie du sentimentalisme germanique, le décousu de l'Autriche, l'instabilité de l'équilibre entre des puissances dont chacune avait ses visées particulières, mais aussi, hélas! la faiblesse de notre régime pseudomilitaire. M. de Bismarck a compris qu'à travers ces vanités pouvait passer la fortune de la Prusse, et que la force aurait raison de ces apparences.

Justement le roi Guillaume perfectionnait l'arme et l'aiguisait. Savait-il que bientôt il la mettrait au clair? Peut-être, car les vieux soldats attendent vaguement

la guerre à chaque printemps, comme les poètes attendent les violettes et les roses. Combattant de 1814, il vivait dans l'esprit de la revanche inassouvie. Humilié en 1848 par la révolution, en 1850 par l'Autriche, il se fortifiait contre tous les dangers possibles. Puis il était l'héritier d'une race inquiète, toujours menacée et qui le plus souvent a échappé au péril par des conquêtes. Sans doute il avait appris l'histoire de sa famille dans quelqu'un de ces livres populaires que l'on trouve dans les écoles de Prusse. A la fin est la liste des souverains; à côté de chaque nom, un carré et un chiffre : dans le carré, le nombre de milles ajoutés par le prince au territoire; le chiffre donne le « nombre de tètes » ajoutées à la population. Guillaume I" laisserait-il le carré vide et l'histoire écrire un zéro à la colonne des têtes? Enfin, il se croyait sincèrement l'élu de la Providence, et la Providence ne pouvait l'avoir élu pour ne rien faire, elle qui, par fonction, a des desseins. Bref, le roi Guillaume était une force disponible, et M. de Bismarck une activité qui cherchait à s'employer L'ébranlement de cette force par cette activité a bouleversé le monde.

Le don d'agir uni au don de voir, le plaisir de l'action joint au goût et à la faculté de l'observation profonde, voilà M. de Bismarck. S'il était né roi, son cheval, comme jadis le cheval de Louis XI ou celui du grand Frédéric, porterait tout son conseil. On saurait par ses ordres qu'il a délibéré. Après la méditation solitaire du cabinet, l'acte éclaterait tout d'un coup. Né sujet, il a dû discuter avec son maître, longuement, péniblement, avec des caresses et des soumissions, mais avec des colères aussi et la rage interne. Vingt fois, il a failli quitter la partie et, comme il dit, se retirer « sous le

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canon de Schônhausen ». Du moins il entend n'être le serviteur que de son roi, le courtisan que de son empereur. Il n'a jamais flatté la foule ni enjôlé un parlement. Ironie, sarcasmes, sourires, mépris, menaces animent son éloquence parlementaire. A peine, au lendemain des grands succès, après Sadowa quand il a fait la Confédération de l'Allemagne du Nord, après Sedan quand il a fait l'empire, a-t-il condescendu à quelque bienveillance : la moindre opposition réveille en lui le lutteur des temps de conflit, et de nouveau il accable de ses dédains professeurs, avocats, journalistes, idéologues. Il oppose à leur prétention de participer au gouvernement les droits sacrés delà couronne, à leurs théories les faits, à leurs critiques sa gloire, à leur inexpérience son œuvre. C'est la lutte de l'homme d'Élat de profession contre le politicien de rencontre, de l'homme d'action contre les hommes de mots. Je suis sûr que j'ai vu la plus parfaite expression qu'un visage humain puisse donner au mépris, un jour que j'ai regardé le chancelier écoutant une harangue de M. le professeur Virchow : l'homme qui a étudié l'anatomie des peuples et pratiqué la vivisection sur l'Europe ne croyait évidemment pas que le bon docteur progressiste eût le droit de lui faire la leçon, au sortir d'un laboratoire où il venait de disséquer une grenouille.

M. de Bismarck est un politique du xvie ou du xvii« siècle, égaré dans ce temps de discussions et de polémiques. Assurément cette incapacité de s'accommoder aux nécessités de la vie publique est une faiblesse chez cet homme fort. S'il avait daigne être aimable et conciliant, s'il avait mis au service de sa politique le charme et la séduction de son esprit, s'il

avait caressé les opposants de sa fine main au lieu de les faire cabrer sous les coups de sa cravache, il aurait épargné à lui-même la fatigue des conflits et à ses successeurs les revanches qu'il leur faudra subir. Mais le chancelier ne veut entendre à aucune concession, et, plutôt que de remettre au Eeichstag de se tromper lui-même par des apparences, il le rappelle durement à la modestie de son rôle.

Un jour, il raillait avec sa familiarité superbe le parlement, qui rejetait tous ses projets et n'en proposait aucun, « Que voulez-vous donc? dit-il. Vous ressemblez à des enfants qui jouent à cacher un objet qu'un des joueurs doit chercher; mais, au moins, quand celui-ci s'approche de la cachette, on l'avertit par un air de musique. Vous, vous ne faites jamais de musique. » — M. de Bismarck sait bien ce que cache le Reichstag, — c'est-à-dire Tenvie d'être un vrai parlement, — mais il tourne obstinément le dos à la cachette, et vraiment les députés n'ont pas de raison pour faire de la musique. Non seulement il enferme le lieichstag sur l'étroit terrain où l'a bloqué la Constitution, mais il le lui dispute. En somme, les représentants de l'Allemagne n'ont que deux droits politiques : ils fixent chaque année le chifTre du contingent, et aucun impôt nouveau ne peut être établi sans leur aveu. Le chancelier leur demande d'accroître par des monopoles les ressources permanentes dont il dispose, et d'affranchir ainsi le gouvernement de tout contrôle. Il les somme de renoncer pour une période septennale à leur prérogative de fixer le contingent. Le Reichstag ne se résout pas volontiers à ce suicide par persuasion, et voici le défaut capital, le vice irrémédiable de la Constitution : le parlement d'Allemagne n'a qu'un moyen

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de manifester, je ne dirai pas sa liberté, mais son existence. Ce moyen, c'est le conflit.

Pour éviter ce conflit, ou tout au moins pour le retarder, M. de Bismarck applique à la politique intérieure la méthode de la diplomatie. Il négocie avec les divers partis, les sépare ou les réunit, selon l'opportunité. Pas un seul n'a son estime ni sa confiance, et il leur a fait sentir tour à tour ses rigueurs; mais il ne peut, si puissant qu'il soit, les tenir devant lui à l'état de coalition permanente, et, comme il est en guerre nécessaire avec les protestataires, les socialistes et les progressistes, il essaye de se réconcilier avec les catholiques. Pour cela, il a dépensé plus de patience et d'habileté, employé des procédés plus inattendus que dans sa politique européenne. Il a étonné le monde par le spectacle de la réconciliation du pape et de l'empereur, qui rappelle les plus célèbres scènes de l'histoire du moyen âge. Je ne crois point me tromper en disant que le chancelier, qui a de la grandeur dans l'imagination, a été séduit par l'étrangeté même du coup de théâtre. Puis entre ces deux pouvoirs, l'Église et l'empire, même l'empire protestant d'un Hohenzollern, il y a des affinités secrètes : tous les deux représentent la persistance et la résistance du passé. Au-dessus de l'Europe travaillée dans les profondeurs par la révolution, ils s'élèvent comme deux sommets, éclairés par les derniers rayons d'un soleil qui descend vers l'abime. Mais M. de Bismarck ne perd jamais de vue le réel, et sa haute fantaisie est inspirée par les nécessités de la vie pratique; il n'aurait point pris le successeur de Grégoire VII pour arbitre dans l'aflaire des Carolines, s'il n'avait voulu faire pièce à M. Wiudlhorst et au parti catholique.

Sans doute, ce n'est pas une méthode normale de gouvernement que la méthode diplomatique; elle ne résout rien, parce qu'elle ne tue personne. Faire une alliance étroite entre la royauté prussienne qui est de droit divin et la royauté italienne qui est de droit révolutionnaire ; accabler l'Autriche sous ces forces combinées, puis confondre dans une entente cordiale l'Allemagne, l'Autriche et l'Italie, c'est un chef-d'œuvre; mais, du temps où M. de Bismarck combattait les catholiques avec l'aide des libéraux, il n'a pas mené ceux-ci à l'assaut des églises. La lutte n'a point jeté par terre des blessés ni des morts; les catholiques n'ont point subi le fait accompli d'une victoire évidente reconnue par un traité. Lorsque la réconciliation sera faite entre l'Église et le chancelier, ils n'iront point de conserve attaquer la tourbe socialiste dans ses repaires; aucune armée ne se lèvera contre ces nouveaux anabaptistes, aucune solution ne sera imposée par le fer. On prend un parti entre deux feux, mais ces feux ne brûlent pas. M. de llismarck a montré à l'Autriche et à l'Italie que leurs intérêts ne s'opposent point, et que chacune d'elles trouvera dans une alliance le moyen défaire ses affaires particuUères; mais les partis d'un même pays n'ont qu'une seule carrière, qui est le pays même; ils ont un commun adversaire, le maître. L'Autriche s'est détournée du nord vers l'est; catholiques, socialistes, protestataires, progressistes ont l'œil attaché à un point fixe. Il est possible d'atténuer les efïéts de leur coalition, soit dans les élections, soit dans le parlement, et de grouper leurs suffrages de façons diverses : il est impossible de les réconcilier dans une commune obéissance. Tout cela est vrai, mais le chancelier fait ce qu'il peut. Ce n'est point parce qu'il est le

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premier diplomate du monde qu'il gouverne comme on négocie; ce n'est point parce qu'il est, comme il a dit, « inhabile au gouvernement intérieur », ni parce que son esprit, plié à des habitudes, en subit le joug. Il a en face de lui, dans cet empire qu'il a créé, des puissances intérieures aussi difficiles à manier que les puissances du dehors.

Toute celte habileté, jointe à l'autorité que donnent au chancelier les services qu'il a rendus à son pays, n'a pu empêcher les conflits. Deux fois, M. de Bismarck a eu recours à la dissolution, après des éclats de colère; mais il retrouve dans le pays les partis qu'il a chassés du parlement. Il vient de remporter une sorte de victoire. Il n'a point entamé les catholiques, ni les protestataires, mais le nombre des députés socialistes a été réduit, — avantage qui est plus que compensé d'ailleurs par l'accroissement du chiffre des suffrages socialistes. Des conservateurs et des nationaux-libéraux ont conquis les sièges sur des progressistes. Ceuxci sont les vaincus des dernières journées électorales, justement parce que leurs doctrines ne sont point de celles qui puissent être appréciées par la masse; ils présentent une nuance à la foule, qui ne voit que les grosses couleurs. Mais ce succès, à quel prix il a fallu l'acheter! Au prix d'une pression électorale violente, en remuant l'Allemagne jusque dans ses profondeurs, en mettant en cause l'empire lui-même, car les élections dernières ont eu le caractère d'un plébiscite. Le chancelier a obtenu l'appui du pape auprès des catholiques, et signifié à ceux-ci par la voix des officieux qu'ils doivent obéir sans examen dès que le saintpère a parlé : doctrine singulièrement dangereuse, car un pape n'est l'allié perpétuel que de ceux qui

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sont les perpétuels serviteurs de l'Église. Enfin il a dressé devant le peuple allemand le spectre de la guerre, troublé ou même arrêté les transactions commerciales, donné à penser que l'unité de l'Allemagne coûte cher au monde, et qu'il n'est point juste qu'une crise parlementaire allemande agite l'Europe entière. De pareils procédés ne peuvent longtemps se soutenir. Ces convulsions énervent le corps qui les subit : le tétanos n'est pas un système de gouvernem.ent.

Certes il faut être autorisé par des raisons très sérieuses pour oser dire que ce puissant édifice de l'empire allemand n'est point solide; mais, si forts que soient les hommes qui l'ont bâti, ils ne le soutiendront pas longtemps contre Ja force des choses. L'unité de l'Allemagne a été longtemps désirée; elle était prévue et prédite, mais elle a été faite brusquement. Les esprits y étaient préparés par l'histoire et par les lettres, par la politique et par la poésie, par des raisons et par des chansons, mais elle a été improvisée. Elle est l'œuvre des siècles et l'œuvre d'un jour, une conséquence et un accident. Elle ne pouvait être accomplie que par la Prusse, et la Prusse, qui a eu son développement propre et son histoire très particulière, ne pouvait constituer l'Allemagne qu'à la façon prussienne; mais l'Allemagne ne peut s'accommoder à jamais du régime prussien.

C'est pourquoi les fondateurs de l'empire sont inquiets. Le vieil empereur, comme jadis Charlemagne, regarde avec anxiété l'avenir. Son fils a la terreur de l'inconnu. Son petit-fils se raidit contre les dangers futurs , et des paroles qu'il a prononcées sont des expressions de haine et des menaces. Très .sombre

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enfin est la philosophie de M. de Moltke. On ne peut reprocher à ces hommes cette forme de l'infatuation qui est la sécurité. Ils ont les yeux grands ouverts et l'attitude vigoureuse de la défensive. Ils savent qu'il était plus aisé de vaincre sur les champs de bataille et d'improviser une constitution que de faire vivre l'incohérente Allemagne sous la rigueur de la loi prussienne.

M. de Bismarck a exprimé ses soucis à plusieurs reprises et en termes clairs. L'indiscret confident de ses pensées, M. Busch, ne nous a-t-il point dit qu'on verrait en Allemagne, après la mort de son maître, des folies, courtes peut-être, mais qui pourraient faire un mal irréparable? Les discours du chancelier commentent ces prévisions pessimistes. Un jour, il déclare qu'il aime mieux voir élever la jeunesse dans des séminaires ecclésiastiques que dans les universités, reniant ainsi par défiance de l'esprit libéral une des gloires incontestées de l'Allemagne. Au lendemain même des dernières élections, il a parlé des dilficultés intérieures, qui lui semblent aussi graves que les périls du dehors. Du vivant même des trois héros de l'unité allemande, nous entendons avec étonnement ces pronostics. La mélancolie du soir s'est mêlée tout de suite au sourire de l'aurore.

Qu'adviendra-t-il de Tœuvre quand les ouvriers auront disparu? quand les partis ne seront plus dominés par l'autorité du chancelier, par le respect qu'inspirent ses succès prodigieux et par cette considération que les hommes accordent toujours à quiconque a fait tuer beaucoup d'hommes? quand enfin l'armée aura porté en glande pompe dans les caveaux de Potsdam le vieil empeieur, dont l'Allemagne entière vénère la simple

et tranquille majesté? L'avenir dépend des circonstances, de la volonté de telle personne qui peut détendre les ressorts en essayant du régime parlementaire; de telle autre, qui les comprimera jusqu'à les briser. Il dépend des accidents, d'une mort, d'un crime, d'une guerre. Verra-ton le roi de Prusse et ses alliés, comme l'a dit M. de Bismarck à la veille de la dissolution du Reiclistag , « reprendre les sacrifices qu'ils ont faits à l'empire » et chercher une autre forme de l'unité? ou bien le parlement entrer en possession des prérogatives parlementaires, le pouvoir impérial s'affaiblir, les partis se disputer le gouvernement, et le Reichstag, où aucune majorité n'est possible, devenir une tour de Babel, au pied de laquelle les peuples allemands exprimeront en leur langue unique la diversité confuse de leurs sentiments? Arrivera-t-il alors, comme le prévoit M. de Bismarck, qu'une « majorité démocratique..,, sans patriotisme et sans conscience », envahira la représentation de l'empire? Enfm ce professeur d'université, qui a fait de si curieuses confidences à l'auteur de V Allemagne actuelle^ aurait-il vu juste en annonçant qu'un jour le socialisme, comme comme jadis la Réforme, mettra ses armées en campagne et, par la guerre civile et sociale, qui détruiront toutes les formes du passé, édifiera au milieu de l'Europe l'Allemagne de l'avenir? Une chose est certaine, c'est que la constitution présente de l'Allemagne est accidentelle et passagers.

Un des grands mérites de l'auteur de V Allemagne actuelle est de donner au lecteur une impression juste. Aussi ne s'est-il pas contenté de montrer quelquesuns des défauts graves de la constitution de l'empire : il a commencé par en vanter la force présente; il a fini en nous conseillant la prudence et en prêchant la paix.

La force est encore intacte. La pays est divisé, mais l'armée ne l'est pas. La propagande socialiste pénètre dans les casernes, mais elle n'a enhardi aucune recrue jusqu'à la désobéissance. Les partis parlementaires se querellent avec le chancelier, mais le soldat est soumis à l'empereur. L'armée a ce caractère singulier qu'elle est à la fois l'armée d'un peuple et l'armée d'un homme : tout un pays la recrute et elle est comme la propriété de l'empereur. C'est l'Allemagne en armes, et pourtant elle est avec son chef au-dessus de l'Allemagne. Il n'est jamais question de la plier aux convenances de la vie nationale : elle doit être la première servie et satisfaite. Certainement elle est le symbole le plus clair de l'unité. Autour d'elle se rallieraient, si l'œuvre était mise en péril par l'étranger, tous les Allemands de tous les pays. Ils saisiraient avec enthou-

siasme la joie de se retrouver unanimes, et le malaise, qui gagne peu à peu les patriotes les plus claivoyants, sapaiserait dans un hurrah formidable. De même, chez nous, lorsqu'un ministre demande à la chambre, qui est une arène de partis, quelque nouveau sacrifice exigé par la sécurité de la patrie, les députés de la France, pour un moment, se sentent tous Français.

Quand deux pays voisins se trouvent dans cette situation que chacun d'eux est divisé contre soi-même et uni contie l'autre, une légitime inquiétude pèse sur le monde entier : la guerre paraît fatale et toute prochaine .

L'auteur de V Allemagne actuelle nous affirme que l'Allemagne ne menace personne et qu'elle est pacifique. Depuis quinze ans, dit-il, elle maintient la paix, et elle a évité plus d'un conflit; à la vérité, la Prusse est de nature belliqueuse, mais le jour où elle a mis la main sur les États allemands, tout en augmentant ses forces matérielles, elle a gêné ses mouvements et diminué l'impétuosité de son initiative. L'Allemagne accepterait sans hésiter la lutte contre l'Europe entière, si sa frontière était menacée; mais elle se trouve bien comme elle est, répugne à toute conquête, et, pourvu qu'on la laisse tranquille, ne cherchera noise à personne... Rien de plus vrai, et nous serions rassurés en effet, si nous avions devant nous un pays en pleine possession de ses destinées; mais l'Allemagne ne sera point consultée le jour où sera lancé l'ordre de mobilisation et publiée la déclaration de guerre.

Certes M. de Bismarck n'est pas homme à recommencer légèrement l'épreuve de 1870. Il n'aime point la guerre pour la guerre. Il est un grand homme d'État; il a le souci de sa responsabilité envers son

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pays, envers l'histoire et envers Dieu : il n'abandonnera pas au parti militaire la direction de sa politique et ne lui permettra pas de se jeter sur la France, uniquement parce que l'heure serait bien choisie d'une guerre d'extermination. Mais il semble que, depuis quelques mois, il ne soit plus aussi maître de lui-même : ne serait-ce point parce qu'il ne se sent plus aussi maître d'autrui?

L'échec de la politique de la triple alliance lui a fait perdre l'espoir de maintenir longtemps la paix. L'opposition du parlement l'a exaspéré : elle a donné plus de précision à ses inquiétudes. Les dernières élections enfin ont révélé la ténacité des oppositions et la violence de l'antipathie de l'Alsace contre les vainqueurs. Pendant plusieurs années après la guerre, le chancelier a été l'arbitre de l'Europe; sa puissance même lui faisait trouver doux le repos du lion. Aujourd'hui, il a devant lui la série des diflicultés intérieures et extérieures : il les classe, et peut-être pense-t-il qu'il est d'une bonne méthode de se mesurer succe-sivement avec elles, pour ne point les léguer toutes ensemble à la seconde génération de l'empire.

La France a montré par des signes évidents sa volonté de retarder la lutte que l'opinion européenne considère comme fatale. Les Allemands craignent ou font semblant de craindre qu'elle ne se précipite un jour et tout à coup dans la guerre; mais cette promptitude aux résolutions extrêmes n'est plus dans nos mœurs, et nos institutions la rendent impossible. Nous avons, nous aussi, une armée nationale, et chacun de nous sait que la guerre suspendra toute vie et mettra des angoisses dans toutes les âmes. Personne d'ailleurs en France n'a le pouvoir de donner le signal

décisif. Nous avons une procédure parlementaire pour la déclaration de guerre, et ceux qui dirigent aujourd'hui notre parlement avaient tout au moins âge de jeune homme en 1870 : ils ont des souvenirs qui rendent grave. Enfin nous vivons dans une crise continue, sous le régime de la division des partis, du conflit des programmes, des tiraillements en tous sens, des efforts contradictoires qui se neutralisent et se perdent en piétinement. L'Allemagne sait comment et par qui elle serait gouvernée pendant la lutte : savons-nous qui nous gouvernerait? Pour toutes ces raisons, la France ne peut avoir une politique offensive. Elle est prête à une résistance qui serait formidable, car elle y mettrait toutes les forces accumulées depuis dix-sept ans, une résolution unanime et le sentiment que l'alternative est entre la victoire ou la mort; mais elle ne prendra point la responsabilité de l'attaque : elle attendra.

Cependant une réconciliation sincère est impossible. L'auteur de l' Allemagne actuelle nous donne de sages avis dans le chapitre original qu'il intitule la Revanche. Il y a, nous dit-il, des revanches inattendues, comme celle que la France a prise sur sa vieille ennemie l'Angleterre , le jour où Bosquet a sauvé les Anglais à Inkermann, le jour encore où Pélissier a pris d'assaut Malakoff, pendant que nos alliés étaient arrêtés au pied du Grand-Redan. A merveille! Mais comment et contre qui pourrions-nous donc nous allier à l'Allemagne? — Il ne faut pas non plus nous proposer l'exemple de l'Autriche vaincue et réconciliée; avec le vainqueur, car l'Autriche n'a point perdu d'âmes qui fussent siennes. Les territoires qu'on lui a enlevés ne lui appartenaient point. Elle n'a pas subi d'amputa-

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lion dans la chair vive, et même ses malheurs lui ont été bienfaisants : elle marche plus librement depuis que son pied ne traîne plus ce boulet du royaume lombard-vénitien qui pesait si lourd à Sadowa. L'Allemagne a fait une tout autre condition à la France, qu'elle a mise dans l'impossibilité d'oublier la défaite. Voilà donc deux grands peuples dont les génies, divers et puissants, collaboreraient efficacement au progrès de la civilisation générale, qui vivent sous la menace permanente de la guerre, l'attendent et se fatiguent à s'y préparer. Aussi entendons-nous des empiriques proposer un remède au mal : « Mieux vaut, disent-ils, en finir tout de suite. » Heureusement, il n'est point si simple d'appliquer ce remède effroyable. Un peuple vaincu n'a jamais attaqué le vainqueur quelques années après la lutte, uniquement parce qu'il se croyait prêt à recommencer l'expérience; un peuple vainqueurn'a jamais attaqué le vaincu, parce qu'il le soupçonnait de vouloir prendre une revanche. Si la guerre est inévitable, personne ne voit comment elle commencera : la modalité est incertaine; la partie est si redoutable, qu'il ne se trouvera peut-être de sitôt aucune personne assez hardie pour l'engager, aucun homme assez inhumain. Dès lors, qui connaît les secrets de l'avenir? Il paraît insensé de rêver aujourd'hui le triomphe de la raison et de l'humanité, et d'espérer que l'Allemagne avoue qu'elle s'est trompée en abusant de sa victoire ; mais notre temps a vu tant de catastrophes, tant de révolutions, tant de revirements inattendus ! L'Allemagne est-elle donc assurée qu'elle pourra toujours braver l'hostilité de la Franco? Elle est aujourd'hui enchaînée à notre frontière et, pour ainsi dire, captive de ses conquêtes. N'aura-t-elle

jamais le désir de reprendre la liborté de ses mouvements? N'en sentira-t-elle jamais la nécessité?

Quoi qu'il doive arriver, tenons compte des possibilités de l'avenir. Ayons, au moins pour la politique extérieure, le long espoir et les pensées vastes. Prenons garde d'y appliquer des principes abstraits et des formules : il faut ici l'observation attentive, le calme, la patience, la docilité envers la force des choses, la prudence éclairée de la diplomatie.

Pour dire toute notre pensée, il est difficile à un gouvernement démocratique de conduire une diplomatie, car la démocratie a des vues simples et elle aime les décisions promptes, au lieu que la diplomatie est en présence d'intérêts compliqués et fait entrer le temps dans ses calculs. La démocratie considère la lulte entre la France et l'Allemagne comme un duel entre deux personnes ; elle a l'honneur irascible, et le sang lui monte à la tête à la moindre occasion. La diplomatie étudie tout l'échiquier de la politique européenne ; elle place dans l'ensemble les questions particulières; elle sait que l'honneur d'une nation se répartit, pour ainsi dire, sur toute son histoire; elle représente et elle sert la patrie continue. Si la diplomatie et la démocratie étaient inconciliables, il faudrait redouter de graves surprises, peut-être des dangers mortels ; mais notre pays a fait preuve, dans des crises récentes, de sang-froid et de raison. L'Allemagne nous met à de rudes épreuves. Elle nous cherche des querelles qui ressemblent trop à celle du loup et de l'agneau. Elle feint de s'alarmer si nous voûtons pourvoir à la sécurité dune frontière où elle a massé tout le matériel d'une invasion. Elle a inventé un délit inlcrnational nouveau, celui du souvenir; elle fait

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du regret un attentat, un casus belli de l'espérance. Pourtant nous n'avons point perdu la tête. Si nous persévérons dans notre calme, si la démocratie française apporte dans les relations extérieures l'esprit de conduite et l'esprit de suite, si elle est clairvoyante et patiente, point obstinée au même objet, si elle ne se laisse point fasciner par les regards et les mouvements d'aile de l'aigle d'Allemagne planant au-dessus des Vosges, elle attendra peut-être la récompense, mais elle l'aura.

N'allons point lui dire surtout qu'elle est nécessairement isolée dans le monde : ce serait la dispenser de toute sagesse, et d'ailleurs ce serait mentir. Les monarchies européennes ne s'entendront pas plus en ce siècle pour faire une croisade contre une république qu'elles ne se sont accordées au xvr siècle pour renvoyer le Turc en Asie. Il n'y a point de sentiments en politique : il y a des intérêts. Les puissances monarchiques ont des intérêts qui se contredisent; elles ne semblent pas du tout disposées à faire régner sur la terre la paix perpétuelle. Le jour, soit lointain, soit prochain, où elles mobiliseront leurs armées, elles donneront desmar(jues d'une considération empressée à un F^tat, même démocratique, qui disposera d'un million de soldats.

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