‹ Essais sur l'Allemagne impérialeChapitre 7 sur 42 · AVANT-PROPOS XI · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS XI

cherchée, la paix serait-elle assurée? Non. Jamais la Prusse n'admettra l'idée d'un désarmement. Maîtresse de T Allemagne, elle l'a incorporée dans son armée, et cette armée, campée au milieu du continent, le force à se couvrir de soldats et de forteresses. Terrible cercle vicieux que celui-ci : les États ont des armées pour se défendre contre la guerre; ils ont la guerre parce qu'ils ont des armées. Il est pénible de prélever sur le travail, sur rintelligcnce, sur le cœur, sur les vertus, sur la vie même d'hommes faits pour mourir, mais de mort naturelle, l'impôt qui sera dépensé en murailles, en artillerie, en munitions, en plans de campagne, en héroïsme et en tueries. Il serait absurde d'employer ces forces à de simples parades. L'excuse du budget de la guerre, c'est la guerre. Et tout ce personnel hautain et superbe, tous ces hommes ornés et galonnés, qui font sonner le sabre sur les pavés, seraient ridicules s'ils ne mettaient jamais le sabre au clair.

L'Europe aura donc la guerre, parce qu'elle se prépare à la guerre. Les prétextes ne manqueront pas, ni les raisons graves. La question du Danube et celle de la Méditerranée se raccordent à la question du Rhin et s'enchevêtrent avec elle. Une étincelle tombant à la frontière des Vosges, dans les Balkans ou sur le rivage de l'Afrique du Nord fera lever une fusée gigantesque, qui donnera le signal de la mêlée. Ce jour-là, la France et l'AUemag-ne

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seront les chefs de camp, et le duel de ces deux puissances sera le centre de la bataille.

La France est plus forte aujourd'hui qu'elle ne paraît, plus forte qu'elle ne le croit elle-même. Elle est très divisée, et les partis en liberté y mènent grand bruit. Ceux qui vivent dans ce tapage s'indignent et s'alarment; les plus impatientés et les plus moroses annoncent même la fin de la France. Ils ne savent pas que les crises révolutionnaires profondes durent longtemps, et qu'un siècle ne suffît pas pour qu'un pays, après avoir rompu avec tous les pouvoirs qui réglaient sa vie, trouve des conditions nouvelles d'existence. Pour avoir le droit de juger la France avec sévérité, il faudrait savoir comment se comporteraient la Prusse sans roi, l'Allemagne sans empereur, l'Angleterre républicaine.

Un jour viendra où toutes les formes de l'autorité traditionnelle s'effaceront dans tous les pays : dans le nôtre, elles ne sont déjà plus visibles. On n'y connaît plus que l'autorité consentie par ceux mêmes sur qui elle s'exerce. Pourtant, nous continuons de vivre. C'est là un sujet d'étonnement à l'étranger pour les esprits non prévenus, qui se demandent si les autres peuples se comporteront aussi sagement que nous, quand ils seront arrivés par une évolution fatale et déjà commencée au point oii nous sommes.

Il est vrai qu'il y a péril à marcher si fort en avant des autres. Si encore nous pouvions nous isoler du

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reste du monde, comme ont fait d'autres Etats qui ont traversé de grandes crises, F Angleterre au xvn-^ siècle, et de nos jours les Etats-Unis! Mais nous tenons par toutes nos fibres à la vieille Europe : d'elle à nous et de nous à elle, chaque mouvement produit un contre-coup. A l'heure présente, nous avons besoin de la paix plus qu'aucun autre pays, et aucun autre pays n'a plus besoin que nous de s'armer pour la guerre. Cette contradiction est la cause d'un grand malaise et de graves inquiétudes.

Deux problèmes sont posés devant nous.

Notre vie est mêlée à celle des autres; n'est-il point périlleux de faire bande à part dans l'Europe monarchique?

Nous nous préparons pour la guerre : le jour venu, nos mœurs s'accommoderont-elles aux nécessités de la guerre? L'obéissance consentie céderat-elle la place à l'obéissance absolue, et le pouvoir toujours contesté au pouvoir commandant sans réplique?

L'histoire donne la solution du premier problème. Dans les conflits politiques et militaires, le seul intérêt du moment groupe les partis engagés. Au XVI siècle, deux chevaliers se disputaient l'Europe : François I" et Charles-Quint. Tout bon chevalier rêvait de la croisade, et une des premières choses que François I" se soit promise à lui-même, c'est la guerre contre le Turc. Cette guerre, Gharles-Quint

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