Publié dans La Nature, 1890, t. XXXV, p
était à Bubastis, dans le Delta, où les chercheurs d'antiquités l'ont déblayé il y a environ trente-sept ans1. Les momies de chats y étaient enfouies dans des favissœ, dans des fosses profondes, les unes simplement enveloppées de bandelettes, les autres renfermées dans de petits cercueils reproduisant l'image de la bête. Tels de ces cercueils sont tout entiers en bois revêtu de stuc blanc, doré, peint de couleurs vives; tels sont en bronze, tels autres ont le corps en bois et la tête en bronze, avec des boucles d'or passées aux oreilles et des incrustations d'or sur le front et dans les yeux. Des statuettes de chats de différentes tailles, des images de la déesse Bastit à tête de chatte, ou du dieu Nofîrtoumou, sont mêlées aux momies. C'est de là que venaient ces milliers de chats en bronze, grands et petits, dont tous les antiquaires de l'Europe et du Caire ont été pourvus si abondamment de 1876 à 1888. La maîtresse chatte que l'on voit ci-dessous (fig. 102) et qui habite aujourd'hui une des vitrines de la Salle divine, au Musée du Louvre, est un type accompli de l'espèce, longue, mince de clos, large de l'arrière -train, tête fine et bien coiffée, des anneaux aux oreilles, un collier au cou et un petit scarabée plaqué sur le crâne; l'artiste qui l'a modelée a su rendre avec vérité l'allure souple et la physionomie délibérée de son modèle.
Les chats qui sont représentés sur les monuments ou dont on recueille les momies en Egypte n'étaient pas de la même race que notre chat domestique. Les savants qui les ont étudiés, et Virchow récemment encore, sont unanimes à y reconnaître le chat à manchettes Felis maniculata et le Felis chaus. L'Égypte en avait apprivoisé des individus, mais elle n'avait pas domestiqué l'espèce entière. On en voit quelquefois sur les bas-reliefs qui sont assis gravement auprès de leurs maîtres. On affirme même assez communément qu'on les employait à chasser surtout les oiseaux dans les marais, et Ton cite
1. Voir plus haut, p. 268-269, ce qui est dit des favissœ de Bubastès.
SUR UNE TROUVA l LLE DE CHATS
à l'appui, depuis Wilkinson, un assez grand nombre de peintures murales où ils s'en vont par les roseaux, dénichant des oisillons. J'avoue que cette interprétation ne me parait pas correcte. Où les autres prétendent reconnaître des bêtes dressées à la chasse et agissant pour
FiG. 102 Chatte en bronze
Musée du Louvre.
le compte de l'homme, je ne vois que des bêtes, apprivoisées ou non, parties en maraude et battant le buisson pour leur propre compte; c'est ainsi que nos chats domestiques guettent le moineau dans nos jardins et détruisent les nids dans nos parcs sans profit pour le maître. Les artistes égyptiens, très fins observateurs de ce qui se passait autour d'eux, ont reproduit les expéditions de leurs chats, comme ils ont noté tant d'autres détails pittoresques de la vie naturelle.
Si l'on examinait les 180.000 chats, — sans plus ni moins, — on y rencontrerait probablement une assez forte proportion d'ichneumons. L'ichneumon et le chat étaient toujours associés en Egypte : où il y a des momies de chats, on peut affirmer à coup sûr que les momies d'ichneumons ne sont pas loin. Chats ou ichneumons, j'espère qu'on n'emploiera pas le convoi tout entier à engraisser la terre, mais qu'on y choisira quelques beaux spécimens pour les musées d'antiquités- et d'histoire naturelle : à en épargner quelques centaines, l'agriculture n'y perdra pas grand'chose et la science y gagnera certainement. Voici longtemps qu'on discute sur l'origine de notre matou; les uns le tirent de l'Egypte, les autres de l'Europe même. Ce serait vraiment dommage si l'on ne profitait pas de tant de chats égyptiens pour essayer de donner une solution définitive à la question.