‹ Essais sur l'école romantiqueChapitre 12 sur 13 · A LA DÉFINITION DE LA LITTÉRATURE FACILE · texte numérisé non relu

A LA DÉFINITION DE LA LITTÉRATURE FACILE

Je crois avoir assez atlemlu les réponses qui (levaient suivre celle de Jules Janin, et qu'avait annoncées la Revue de Paris. Ces réponses n'arrivant pas, soit modestie exagérée des auteurs, soit parce qu'ils ont adopté l'article de Jules Janin comme le dernier mot de la littérature que j'ai appelée /acî/g, je vais reprendre ma thèse où je l'ai laissée, et dire aussi mon dernier mol, à moi, sur cette littérature; après quoi, je me tairai, laissant le public juge de la

1. La Revue de Paris, qui était égalciuent bienveillante pour les deux champions, m'avait menacé, sans vouloir m'en faire peur, d'une grêle de réponses que préparaient, disait-elle, tous ceux qui se croyaient personnellement atteints par ma détuiition malsonnaiito. Ces réponses ne vinrent pas. De là VAmendement à la définition.

iOi ESSAIS Sllî I/ÉCOLK ROMANTIQUE,

querelle. Aussi hieu celle atlilude militante me va mal. J'aurais (lu savoir (juo, pour dire une vérité, il faul avoir viiie réj)ulalion ; (ju'un mensonge signé d'an nom est beaucoup plus important qu'une vérité signée d'un inconnu; que je devais exhiber mes titres et prouver mes quartiers avant d'avoir raison ; que ce n'est pas l'écrit qui recommande l'auteur, mais l'auteur qui recommande l'écrit, et d'autres choses qui m'ont été dites par d'heureux écrivains (jui apparemment sont très connus, puisqu'ils m'ont reproché si durement de ne l'être pas du tout. Il est vrai qu'ayant beaucoup de candeur, et même, à ce que me disent mes amis, un peu plusque de la naïveté, j'avais cru franchement que j'étais connu; qu'après quelques années de collaboration littéraire au Journal des Débats, au National, h la Revue de Paris, je pouvais bien avoir acquis le droit de dire mes répugnances, après avoir dit mes sympathies. Les écrivains mêmes dont j'attaque, non pas le talent, mais les livres, m'avaient entretenu dans cette illusion. Vous coulez en bronze, me disait l'un (j'ai dû retenir une si belle expression, comme vous pensez bien). — Vos articles sont des livres, me disait l'autre. — Vous êtes le critique de l'époque, m'écrivait un troisième, que j'avais beaucoup loué. — Il y a du Pascal dans votre style, m'insinuait un quatrième. Du Pascal dans mon style ! Quel honneur c'était déjà pour moi, seulement davoir à m'en défendre !

UN AMENDEMENT. 20j

Je recueillais alors toutes ces précieuses paroles, et les enreiiistrais dans ma mémoire; je iianlais ces petites lettres des i;raiuls hommes dans mon tiroir le plus secret, pour les montrer à ma nourrice, bonne vieille femme de province qui remplaçait ma mère dans ses longues espérances sur moi. Je me disais en moi-même: « Otez de loutes ces belles choses ia |),iif d'exagération que la reconnaissance y mêle, — car ces grands hommes tiraient de moi quelque service, et, pauvre rat, je rongeais les rets (jui garrottaient ces lions, — il me restera toujours bien assez de talent pour attaquer de mauvais romans et de mauvais drames. » D'ailleurs, des écrivains plus tempérants dans leur reconnaissance, parce que leur gloire avait eu moins besoin de mon aide, des hommes qui on( plus qu'un nom très connu, m'avaient dit assez de choses obligeantes pour ajouter à mon erreur. Je me croyais connu, au moins des grands hommes qui me faisaient tant de compliments; mais il parait que ceux dont j'ai les billets élogieux dans mon tiroir secret sont ceux qui me connaissent le moins. Tout cela est la faute de ma naïveté, (jui m'a déjà tait bien du tort, et m'en fera toujours, à ce qu'on me dit. J'aurais dû, avant de parler, demander aux grandshommes, mes anciens flatteurs, si j'en avais encore le droit, et si j'avais pu conserver quelque peu de talent en les admirant moins que par le passé; car il y aurait encore une belle place entre n'être rien du tout, et couler en bronze, ou acoir du Pascal dans

20C ESSAIS SI:H LÉCOLE r.OMANTIQL't:-

son style. Oui, c'est là ma grande taule, et j'en demande pardon au public. Qu'il m'excuse pour le motif que j'ai le courage de lui confesser, qui est mon extrême naïveté, défaut de sens, sinon de cœur, à une époque si compliquée que la nôtre, où se donner publi(iuement pour naïf, c'est presque dire aux voleurs: «Je laisse ma porte ouverte toute la nuit.» Qu'il lise mes raisons et point mon nom. (Test, après tout, un sort préférable à celui il'êlre connu et de n'être pas lu.

J'en viens à mon amendement. On a critiqué ma définition de littérature facile, et on a dit : « Il y a eu de bons ouvrages faits facilement, » ce qui est vrai ; mais j'entendais par littérature facile, non pas de la bonne littérature faite facilement, mais de la médiocre littérature facile à faiie. Au reste, je consens à ce que la définition soit vague : je l'avais voulu ainsi. J'avais cherché un mol atténuant, un mot qui ne fut ni si crûment vrai que médiocre, ni si absolu que mauvaise, ni si austère qu'immorale. Facile m'est venu, parce que c'est un mot doux, qui inspirait moins de défiance. Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée? J'ai peur que ma dolinition soit la seule chose qui reste de cette ([uerelle, précisément parce qu'elle est vague. Il y a bien des exemples de cela. Un sens moyen soulage ceuxciui seraient tentés de quelque indulgence, et met à l'aise ceux qui voudraient blâmer avec restriction.

Mais j'abandonne cette délinition. S'il est vrai

IN AMEN ni: ME M. 207

qu'elle soil vaiiue, on non peut pas dire aulanl, j'imagine, (les explications qui l'acconipagneiît. Là je n'ai point cherclié à atténuer ma pensée ; j'ai été assez clair, ce semble : j'ai voulu qu'on vît tout mon (léii'oùt ; j'ai dit nettement ce que je pensais du roman, du drame, du conte; et c'est à ces explications qu'il l'allail répondre, et non à ma délinilion, qui n'a que le tort d'en dire moins que mes explications. 11 fallait porter toute la réfutation là où j'ai dit toute la chose, et non pas Là où je n'en ai dit que la moitié. Il fallait réhabiliter le roman, et me vanter l'esprit, la grâce, la moralité du conte rose et jaune, la vérité, l'honnêteté ilu drame, tant historique que bourgeois; et c'est ce qu'on n'a pas fait. Car qui l'oserait? Ce n'est pas Jules Jaiiiu ((ui peut se porter le champion du roman, lui qui a si sagement retiré son talent des couvertures roses et des vignettes; ni du conte, lui qui le loue quand on l'attaque, et l'attaque quand on le loue, ou qui l'absout dans les hommes par galanterie pour les dames; ni du drame, lui qui est si heureux de pouvoir lui reprocher sa bâtardise, ses bourreaux, ses duels, ses cercueils, quand il est l'œuvre de quelque laiseui- obscur, qui a fait la faute de lui laisser son vrai nom de mélodrame, au lieu de r('iin(»l)lii- en !'ap|i('laiil dranie tout court, ^on, Jules Janiii n'a pas osé défendre te roman, le conte ni le drame; il ne s'est |)as fié à son talent, ([ui a fait passer tant de paradoxes : il a mieux aimé admirer en masse lajeuMC lilléraliirc que la (lélciidic en détail, et <le ijuel

■208 ESSAIS SUR LÉCOLE l! OM A.NTIQUE.

air il vous admire, messieurs ses confrères, les i;;lorieux rollaboraleurs au même œuvre! Quel malheur que (l'être admiré ainsi! Jules Janiii plaidant pour la jeune littérature, n'est-ce pas un avocat qui plaide une cause qu'il sait mauvaise? S'il s'en tire avec sa l'éputation sauve, c'est tout ce qu'il veut. Les juges vous félicitent, Jules Janii! ; mais ils n'en condamnent pas moins vos clients.

Oui, le conte est condamné à rester le bâtard du roman, avec tous les vices des bâtards, qu'il soit fait par des guerriers en moustaches ou par de vertueuses dames qui attaquent les maris, sans doule par amour du leur, el font de la littérature amoureuse pour se distraire du prosaïsme de ménage.

Oui. le roman est condamné à rester immoral, épuisé, impuissant, et à périr d'inanition, si la lâcheté du jiii])lic no vienl à son aide cl ne lui permet ce qui n'a jamais été permis, même aux romanciers de Sodomc et de Gomorrhe.

Oui, le drame est condamné à nous donner, dans l'année, non pas un lit seulement, mais une scène <le lit; non pas l'accouchement, mais la conception, 50US peine de ne plus faire recelte, et de perdi-e cette gloire dont les receveuses et le caissier du théâtre font Ions les soirs le relevé.

Je sais ([ue, depuis ma j)remière déclaration, le <lrame est monté au Capilole, et a dit aux Romains de la jeune littérature : « 11 y a six ans, à paieil Jonr, j'ai sauvé l'art dramMli(|ue; allons en rendre

grâce aux dieux. » Mais, moi, je suis resté au bas de l'escalier; et, comme les poètes campaniens qui poursuivaient Scipion de leurs sarcasmes patriotiques et raillaient ce Grec qui imposait à Rome la langue et la littérature des vaincus, je me suis permis de siffler le triomphateur, et de dire qu'il n'y avait pas lieu à remercier les dieux de sa dernière victoire, mais bien plutôt à les accuser de ne prendre aucun souci des alTaires humaines, puisque leurs foudres dorment au ciel pendant qu'on profane ici le temple où ont sacrifié Molière et Shakespeare.

Ces dieux, hélas! c'est le public; ces foudres qui dorment au ciel, ce seraient des clefs forées. Mais le publie ne prend point parti, et les clefs forées ne sortent point des poches. On ne siffle pas, mais on n'applaudit pas; on bâille pendant trois heures, et vers la fin on a une certaine secousse de nerfs de quelques minutes. Les admirateurs se tiennent au foyer pendant la pièce ; les indilTérents se résignent; quelques femmes pleurent, après avoir pleuré sur un conte, et la veille sur un roman. On ne sait trop ce qu'on sent. Ce n'est ni assez plaisant pour qu'on rie, ni assez sérieux pour qu'on s'attriste; on ne se donne la peine ni de blâmer ni de criliiiuer ; on est assislaiil, mais point juge; on s'acquille d'un devoir littéraire ; on snbi[ son plaisir. Si le drame élail d'un inconnu, d'un débutant, on le sifflerait; car, outre (juo le public est plus hardi avec les inconnus, ce que je ne dis pas à sa

louange, il apporte à la première représentation de

210 ESSAIS Sriî LÉCOLF, lîOMA NT IQUK.

rreuvro (ruM débutant uiio sûreté de sens très éveillée, et un instinet de comparaison très exiireant; il sent que c'est une responsabilité litrave que de déterminer une vocation et de disposer de l'avenir d'un homme. Mais, avec les noms connus, le spectateur est timide; il hésite entre les choses que son goût approuve et celles (pie lui impose la réputation; il a peur de n'être pas de son temps, de passer pour manquer de littérature, ou, s'il est du peujde, de ne pas aimer ce qui j)lail aux loges.

Ajoutez à cela le péril physique de ne pas être de l'avis des admirateurs, à certaines pièces. De ce mélange d'incertitudes et de précautions sages, il résulte une certaine tolérance qui fait des succès, seulement parce qu'elle s'abstient de les empêcher. Et nos grands hommes le savent bien ! Car pourquoi signent-ils leurs iiiêces avant la première représentation? Pourquoi, au préalable, accablent-ils le parterre du poids de leur nom, de l'appui de leurs amis, des annonces de leurs journaux, et lui commandent-ils le succès, à force de le prédire? C'est apparemment parce qu'ils se défient d'un public non prévenu qui entierait dans la salle avec tout son libre arbitre, bien décidé à user de ce vieux droit de souveraineté qu'il a payé en entianl. Au contraire, ils comptent avoir meilleur marché d'un public ébranlé, travaillé par les coleiies, échauffé par les annonces, qui craint toujours (pio la salle n'ait été retenue d'avance à perpétuité, ([ni n'a (b'jà plus d'avis en

entrant, et qui n'ose pas s'aller heurter, avec son opinion isolée, contre une publicité toute faite, et un succès annoncé, dont il va se trouver le complice, parce qu'il n'aura pas le couraiic de le contredire.

(lomment me faites-vous une faute, Jules Janin,de n'avoir pas prévu les deux derniers actes du dernier drame représenté, de ce drame qui s'est couronne naguère au Capitole! Quoi! vous pensez que pour si peu j'aurais jeté au feu mon Manifestel Quoi! que j'eusse donné au drame le triomphe de dire : « Zoïle avait un pamphlet tout prêt : il l'a brûlé de honte sur mon autel! » 0 mon ami, vous qui savez que je mets la vérité bien au-dessus du talent, et la conscience au moins de niveauavec la réputation, vous m'auriez conseillé de me taire devant un tel succès? Vous-même, dites-le-moi, auriez-vous déchiré, je ne dis pas votre charmante réponse, je ne dis pas un de vos bons feuilletons, mais quelques feuillets seulement de vos œuvres les plus légères, pour ne pas fiiire ombre à ces deux actes que je n'ai point jirévus? Quoi! une actrice qui pleure agréablement, qni tombe avec grâce sur les deux genoux, qui dit avec accent des choses communes; des acteurs, gens d'esprit, dont l'un porte à merveille une phtisie du troisième degré, et dont l'autre sait faire tomber dramali({uement son chapeau; un duel dans le jardin, à bout poilant; le phtisique honnête homme vainqueur du scélérat valide; une boîte à pistolets, un testament fait sur le bout d'une table, un chapeau (pii tombe à

j)ropos; tous ces éléments dramatiques combinés avec un certain mouvement de scène que tout le monde n'a pas, je le sais, et que j'ai moins que tout le monde; un succès de nerfs, où la raison n'est pour rien, le style pour rien, la philosojjhie pour rien, la vérité des caraclèros pour rien; mais où l'art des acteurs, homnios el feninies, osl pour deux quarts, la réputation (le l'auteur pour un (juart, el pour l'autre qu;irt ce qui! y a mis de talent : tout cela vaut-il mieux qu'une phrase de vérité dite du fond du cœur, dans un langage qui n'est ni allemand ni anglais? Et s'il y a une seule phrase de ce genre dans ma déclalation, tout cela valait-il que j'en fisse le sacrifice?

Non, Jules Janin, ce n'est pas séi'ieusemenl que vous l'avez dit, vous surtout qui n'avez jamais abaissé votre plume devant les plus notables popularités théâtrales de notre temps; vous qui avez eu tant d'actes tués sous vous, vous savez mieux que personne qu'il n'y a pas une si grande diiïérence entre le dramaturge et le critique, (jue la gloire de l'un soit une défaite pour l'autre. Je vous dirai tout. J'ai eu l'idée un moment (jue le drame dont je vous [larle pourr.iil Itit'ii iiio donner tort, c[ (|ue l'auteur de quelques scènes de Henri lU avait assez de talent pour me fournir une occasion de le louer aussi franchement que je l'ai critiqué. Kh bien, même dans cette prévision, plus honorable pour lui que pour moi, et pour sa réputation q\ie pour mon jugement, je ne me suis pas cru en droit de rien changer ù

ma pensée, ni de pousser moins haut le cri de ma conscience, révoltée par le cynisme du drame contemporain. Mais, si j'avais prévu ces fameux actes dont vous vous faites le patron, et que vous n'iriez pas revoir, mon ami, j'aurais pu être encore plus amer et plus désespéré; car des triomphes comme celui-là sont l'agonie, et un drame qui se sauve ainsi est bien près de périr. Périr! vous savez ce que cela signifie dans le vocabulaire de nos gloires contemporaines! Ce n'est pas la mort eu égard à l'immortalité, c'est seulement le déficit dans la caisse du théâtre.

Si j'ai fait une faute, Jules Janin, c'a été de ne pas prévoir ce qui précède ces deux actes, dignes pro- ^liiils d'une iiilriguc si ijarfailenieiit exemplaire. Oui, j'aurais dû compter, parmi les moyens où le drame allait recourir pour prolonger sa triste vie, une scène de séduction que les contes de femmes pourraient envier au drame; un séducteur qui prend les mains et pince les genoux à une sotte jeune fille, devant sa tante; qui éteint la lampe pour pouvoir l'embrasser dans l'ombre, et (jui l'embrasse en effet coram populo. J'aurais dû compter ce lit que vous voyez dans le fond, et où la jeune fille, dans la nuit même déjà commencée, deviendra mère; car c'est tout ce que j'ose et que je puis dire. Moi, dans ma candeur, j'avais noté comme la chose la plus monstrueuse qui se pût voir, ce domestique intelligent qui prépare toute la partie matérielle delà séduction; j'aurais dû prévoir qu'on trouverait une tante, la

214 ESSAIS SUR L'ÉCOLK HOM ANTIQ l K.

lante de la fille (iiii va èlie séduile, pour indiciuer au parterre en quel lit couchera la jeune fille, quelle porte ferme à clef, et devant quelle porte il convient de mettre un fauteuil pour tenir lieu de serrure. Comprenez-vous,jennes filles des loges et des galeries, s'il y a une mère assez abandonnée de Dieu pour mener sa fille à ces orgies? Quelle serrure pour un galant qu'un fauteuil à déranger! C'est par là qu'il entrera cette nuit, tout à l'heure, ce séducteur qui prend les genoux aux jeunes filles sous les yeux de leur tante. Mais ce fauteuil n'en a pas dit assez. Voici venir, afin que personne ne s'y méprenne, l'officieuse tante qui fait si naïvement les honneurs de la séduction de sa nièce. Elle a enlciidu du liniil, pendant la nuit, dans la chambre de la jeune tille! 0 honte! ô honte ! est-il bien vrai que, dans la pairie de Molière, il y ail, comme on me l'adil, un cerlain courage à protester contre une telle littérature, et qu'il se puisse trouver, outre l'auteur, six personnes saines qui suspectent d'envie ma protestation?

En vérité, Jules .lanin, ce ne sont |»as ces deux actes-là qui auraient pu m'adoin-ir, si je les avais prévus, ni qui sauveront à la lilléiature qui a le courage ou le besoin de s'en faire honneur, aucune des vérités qui me restent à lui dire.

L'amendement (jue je propose consiste, non pas en retranchements, mais en additions : il s'agit d'ajouter au mot facile, que je reconnais insuffisant, les épithètes inutile et nuisible, lesquelles.

jointes à facile, caractérisent complètement l'espèce (le littérature contre laquelle je me suis insurgé.

J'appelle littérature inutile toute littérature qui n'a point de but, (}ui ne va à rien, qui ne s'inspire ni du passé, ni du présent, ni de l'avenir, qui ne résout rien, qui n'éclaircit rien, qui n'ajoute aucune notion, soit de critique, soit de psychologie, soit d'histoire, au domaine des notions acquises ; qui n'aide rien, qui ne conduit à rien, qui n'est mue par aucune pensée ni de renversement, ni de reconstruction, ni même d'érudition inoffensive; qui n'a pas même l'honneur d'être nuisible pour en avoir sciemment le mauvais dessein sur les esprits, mais seulement parce ([u'elle est inutile et facile, ainsi (jue je le montrerai en son lieu.

Cherchez-moi dans la politique une opinion qui veuille de cette littérature comme auxiliaire, et qui lui emprunte sa langue même pour la louer. Cherchez-moi quelle physiologie lui est redevable d'un fait, quelle morale d'une vue. Qui est-ce qui a jamais pratiqué les héros de ses romans, les mœurs de ses contes, les passions de ses drames? Quand elle a voulu toucher à l'histoire, qui est-ce qui a dit : « C'est de l'histoire? » Dites-moi ce qui est resté de ces théories. Qui ont-elles fait avancer? Qui reculer? Quand elle a voulu faire de la satire amère, comme c'est la prétention de son drame bourgeois, (|uel ridicule a-t-ello atleiiit, i|uel vice a-t-elle elfrayé, quelle hypocrisie a-t-olle démasquée? Hélas! au lieu

516 KSSAIS SIR LKcOLE ROMANTIQUE,

(le (limiimor nos ridicules elle y a ajouté les siens; el quant aux vices qu'elle a inventés, aux profonds scélérats qu'elle a imajiinés, comnie ils n'ont que des analoi^ies très éIoii;iiées avec nos vices réels et nos ciiminels civilisés, il en résulte que nous pourrions être trompés par où nous devrions être garantis : car tel qui aurait pris des précautions inutiles contre les monstres du drame bourireois sera moins en garde contre les fripons, beaucoup plus pâles, qui exploitent les simples dans notre société, et que le drame n'a pas su y voir.

On a raison, ce semble, de dire d'une littérature qu'elle est inutile, quand le public qu'on peut appeler spécial dans les matières littéraires, non seulement peut s'en passer, mais depuis longtemps ne s'en occupe plus. Amenez-moi, je vous prie, un homme de trente ans qui, ayant des études et du sens, a voulu se mettre au courant de cette littérature, a assisté à ses drames, a lu ses romans et ses contes, et demandez-lui ce qu'il en a retiré, s'il a une idée de plus qu'avant, si toute cette littérature, ajoutée à ses connaissances antérieures, en augmente la somme d'une chose digne d'être retenue; si tous ces génies ne font pas dans sa mémoire l'effet du fétu de paille dans le verre d'eau. — lisent rcssuscité\e moyen âge. — Qu'a-t-il appris sur le moyen âge? — Ils ont changé toutes les bases delà critique et de l'esthétique, ils ont fait de profondes analyses psychologiques et ont découvoil tout un monde de nuances, de

demi-sentiments, de quarts d'impressions, de sixièmes de sensations. — Trouve-t-il quelqu'une de ces îluances-là en lui? Que sait-il de nouveau sur la cri- 4iqiie et l'esthétique ? — Ils ont remué à fond toute jiotre société; ils en ont vu tous les vices, énuméré lous les embarras. — Croit-il en savoir un peu plus sur cette société, et se sent-il plus ex|»érimenté, plus sùr,plusgaranti, après leurs renseii;nements qu'avant? Et, à ne les prendre que comme desi^ens de style qui ont prétendu remanier la langue française, toutes leurs beautés nouvelles, toute cette langue métaphorisée, transfigurée, qui exprime des idées métaphysiques avec des termes de chimie, qui se fait scientiiique, faute de pouvoir être positive, tout cela lui u-t-il laissé seulement un doute sur la prose de Bossuet et de Voltaire, sur la poésie de Molière et de La Fontaine?

Voyons : qu'il fasse l'inventaire de ses idées, qu'il renvoie chacune de ses connaissances à sa source réelle, qu'il rende à ses premières études, aux anciens livres, au collège qu'il a maudit, et plus tard à ses propres expériences, à ses impressions, à ses études ultérieures, à son bon sens naturel, qu'il rende, dis-je, à toutes ces sources (rinshnclion ce qui vient de chacune; que restera-t-il à la lilléralure facile et inutile ? Où sera sa part, si petite qu'elle soit? Quoi ! elle s'est donné tant de mouvement et a enfanté tant de volumes pour ne pas même obtenir u!i petit coin honteux dans un cerveau intelligent !

21S ESSAIS sri! I. f;i;oLE liOMANTlgUE.

Je vais Irouvor un ;'i un los lioiunics qui ont, dans la nation, le plus iiiand ciédit littéraire, si bien qu'un livre ne s'y établit que lorsqu'il est marqué do leur apostille; je dis à l'un : « Avez-vous lu le nouveau roman? — Non : je lis Sidoine Apollinaire, l'évèque-poète du v'' siècle, qui a senti le beurre rance dont les Franes, nos pères, oignaient leur lonjiue clievelure. » Je dis à l'autre : « Avez-vous lu le dernier drame de Mirabeau? — Xon ! ïriboulel m'a guéri de toute curiosité à cet égard. — Et celui de Barnave? — Mes travaux uo m'en laissent pas le temps; d'ailleurs, j'aime autant Mirabeau que Barnave, et Barnave que Mirabeau. » Je porte à un troisième un volume rose. « Ouo pensez-vous de ces contes? ^ Je n'ai pas le loisii' d'eri rien penser. » Ouoi ! personne ne trouvera une beure à donner à la littérature lacile et inutile? L'un a son cours à faire, l'autre son livre à acbever: celui-ci est écrivain politique, celui-là est orateur: aucun ne la rencouti'e sur son chemin, et aucun, ne pouvant s'en aider, ne s'en embarrasse. Tel qm a supputé son temps et ses besoins intellectuels, a trouvé, me dit-il, qu'enlisant tous les jours, il pouvait à peine connaître superliciellement les écrivains d'un génie incontesté; que dès lors, il ne lui restait pas un moment i)Our les écrivains d'un génie contestable. Ouiconque, parmi ce pui)li(' d'élite, estime son temps, soit comme un capital, soit comme une richesse intellectuelle, soil comme le bien de sa femme et de ses enfants, soil

UN AMEN demi: NT. 219

poinnie le bien de son esprit, ne se cruil pas le dioil d'en retrancher une minute pour le plaisir douteux de lire un rouuui d'homme ou un conte de femme. Quiconque a un fauteuil où se reposer le soir, quiconque craint la chaleur d'une salle de théâtre. ou le x'efroidissement à la sortie, — placé entre la crainte de la moindre incommodité et le désir de s'aller enquérir des destinées de l'art dramatique,

— se tient chez soi, préférant un repos qui rafraîchira sa tète à une distraction théâtrale qui y mettra le désordre, et trouvera plus de vrai plaisir â faire sauter ses enfants sur ses t^enoux qu'à s'aller donner des cauchemars de faux scélérats et de filles mères, et à s'indigérer (qu'on me passe le mot) de mauvaises mœurs, de mauvais langage, de paradoxes sans sel et d'invraisemblances sans esprit.

Si l'on me conteste la vérité de ces deux choses, à savoir qu'il n'y a pas, dans le public vraiment littéraire, un homme qui puisse remercier la littérature facile et inutile de l'acquisition d'une idée, d'un fait qui l'ait rendu plus riche qu'avant; deuxièmement, qu'il n'y a pas, dans ce menu» public, un homme qui, ayant mieux à faire, et par là j'entends se reposer, se garder d'un rhume, jouer avec ses enfants, lise les livres de cette littérature ou assiste à ses drames;

— eh bien, qu'on obtienne du contradicteur, (luel qu'il soit, qu'il me désavoue et (|u'il signe son désaveu, et je me condamne, pour |»iinilion, à ne lirt' toute nui vie que de la littérature lacile el inutile.

-2'H\ ESSAIS Slll LÉCOLE ROMAN^lnlE.

C'est que j'ai recueilli bien des assentiments tacites avant de protester contre cette littérature; et nul ne sait mieux que moi combien ce que j'écris à celte lieure est banal ci reballn.

Dans ce maiH|ue ilc but et de résultat, dans cette parfaite inutilité, il n'y a pas seulement de sa faute; je le reconnais. Le siècle fait peu pour les écrivains : il ne leur dit point par où il laut le prendre; il ne les met pas sur la voie; il est muet quand on rinlerroiîe. Le siècle n'a de faveurs durables que pour les faits et pour les hommes qui se dévouent à en recueillir. Pour les écrivains d'imai!inalion, il les use horriblement sans les estimer, il en lire tout ce qu'il peut pour son amusement; après (juoi, il les laisse là. Les siècles de critique et d'expérimentation sont toujours ainsi. Hors des faits, tout leur est suspect. A d'autres époques, un livre est «moitié l'ouvrage du temps; aujourd'hui, le livre et l'auteur restent tous les deux isolés; le siècle n'aide pas. ne rend pas; il est tout passif, il reçoit. Je sais tenir compte de ces dilficullés aux écrivains delà littérature facile et inutile. Avec les mêmes facultés, avec la même portée d'esprit, ils auraient eu. dans d'autres temps, et plus de talent et du laliMil de incilliMir aloi. Mais je crois aussi qu'avec plus de rQSj)ect pour leur plume, ils auraient pu, même dans ce lemi)s ingrat, s'user moins qu'ils n'ont fait.

Dans toute époque, (juclque vague et éparpillée qu'on la suppose, il y a toujours doux sortes de be-

IN AMENDEMENT. i'IÏ

soins : les besoins éternels de vérité, de raison, de moralité, de proorès; et les besoins du jour, de l'beure, qui sont les caprices d'esprit, le goût des livres secrets, de l'imprévu, de la charge, de la licence.

Or, de ces deux sortes de besoins, je reconnais que, dans ce temps-ci, les premiers sont incertains, vagues comme l'époque; qu'ils sommeillent, qu'ils se cachent, et qu'il faut avoir le courage de plonger au fond de la société pour les y trouver. Je reconnais, au contraire, que les seconds sont très vifs, très exigeants et, comme il arrive de tout besoin passager, insatiables : car que de livres et que d'écrivains ils ont déjà dévorés !

Entre ces deux besoins, il fallait choisir : être l'interprète des premiers, ou le fou familier qui se résigne à amuser les autres; voilà l'alternative. La première tâche est rude ; elle offre pour premiers attraits des faits à rassembler, des matériaux à amasser. Il taut observer, voir des contradictions, douter, se sentir glacé par l'incertitude, puis regarder encore et revenir à la charue ; véritable passion où l'écrivain est tenté bien des fois de s'écrier : « Dérision ! dérision ! » Il faut attendre patiemment la réputation, faire des livres fervents qui n'échaufferont personne; il faut voir sans tentation le bruit et l'importance aller à des écrits qu'on n'estime pas et à des livres qu'on n'aurait pas voulu faire; il ne faut pas envier ces longues pancartes, collées aux murs, (\\n nous poni'suivent

■1-12 ESSAIS Sir, I. écolp: romantique.

partout de leurs grandes lettres noires; ni ces yeux profonds, ni ces fronis hauts qui attendent l'inspiralion derrière les vitres des marchands lilhoirraphes; désirer la gloire, el ne savoir pas s'il faut quitter eelle qu'on aime et qu'on ne doit ])eut-ètre jamais atteindre, pour celle qu'on mcprise, mais qu'on aurait sur l'heure si on en voulait! Et puis avoir de quoi lomplirun volume, et se réduire à la matière d'une feuille; luller contre son ahondance, choisir dans son hien, se ci'iliciuor, se condamner, se trouver mauvais, résister à la vie do plaisir, ne vivre el ne se vêtir qu'avec de l'argent de choix : voihî la tâche de celui qui veut se faire l'organe de ces besoins (iernels de raison, de goût, de moralité; heureux si, même à ce prix, il exerce sur son époque une action lente et incertaine !

La seconde tâche est plus facile. Là, on peut écrire avant de savoir sur quoi. Avec une certaine facilité, de l'aptitude à répéter ce qu'on entend, rien de séjieux que la vanité, tout homme est bon pour amuser nos heures perdues, (pii sont souvent nos heures honteuses. On est écrivain-né dans une telle littérature; car tout ce qui est dit est bien dit ; on ne choisit ni le luiblic pour qui on écrit, ni l'argent dont on vit. On s'assimile fièrement aux marchands, aux industriels, <iuels qu'ils soient; on dit : « Je tiens boutique d'équivoques, de scènes libertines, de drames à séduction, comme mon bonnetier tient boutique de bas. » L'écrit n'a (|uo la valeur du bas de coton. ()uand il est sali.

UN AMEN demi; NT. «223

<m le iue( au panier, et le livre redevient chiffon; mais on renouvelle celte marchandise, comme toutes les autres, par une production en rapport avec la consommalioH. (Juant à la liloire, on s'en tient à celle (jue comporte le siècle, et qui est d'être répandu. On est partout où l'on est vu; on assiste à toutes les tètes, on est encore plus connu de fiiiure ([ue par ses écrits. Selon notre littérature industrielle, l'écrivain était l'inférieur du marchand et du riche, quand il n'avait sur eux que l'avantage de l'esprit et de la puissance morale; un simple changement à la définition de l'écrivain a rétabli^l'égalité. "II n'y a plus (|ue des marchands, (juel que soit le négoce.

C'est cette seconde tâche qu'a choisie la littérature facile et inutile, et c'est pour cela qu'il faut Ini faire la guerre, f.ar elle s'est mise au service particulier de toutes les personnes irrégulières; elle a écrit pour l'alcôve et pour le boudoir, comme elle s'en vante; elle a vendu des adultères à la douzaine, comme le bonnetier des bas de coton; elle a des livres nouveaux pour tous les jours de l'année, «'omme le pâtissier des gâteaux (je la juge ici à son point de vue tout industriel); et, si le public ne les consomme pas tous le mènu^ jonr. elle nn^t une couverture nouvelle aux exemplaires restants, à peu près comme le pâtissier fait réchauffer les gâteaux de la veille. Elle s'est résignée à n'avoir pas de lendemain, elle a fait d'une profession un métier, elle a rendu le nom de l'homme de lettres embarrassant

224 ESSAIS Slll L'ÉCOLE ROMANTIQLK.

à poiler, elle a l'ait qu'on aime mieux passer pour un bonuelier que pour un écrivain, ol qu'on n'ose «lire, dès l'abord, ce (ju'on lait qu'à ceux qui connaissent déjà ce ((u'oii esl.

\k Mais, dil-elle, Jo public nous aime, et ne veut que de nous. » — C'est inexact; voyez les succès sérieux. En fait de contes, M. Mérimée; en lait de pièces de théâtre, les Enfants d'Edouard, Bertrand et Raton, ponv ne parler que des ouvrages analoi^ucs. Il n'y a là ni adultères, ni viols, ni assassinats, ni reines libertines, ni lits à séduction, ni bruits de filles séduites, ni accouchements, ni relevailles; et cependant la meilleure réputation est encore là, et,. à ce que chacun dit, de l'ariienl, et du bon argent. — Mais, quand ce serait, y a-t-il de la dignité à s'avouer les féaux d'un public où les. gens de goût el d'instruction, les maris ([ni se respectent dans leurs femmes, ne sont pas appelés, et où les élus sont gens de toute sorte, ou, comme disaient les Latins, de toute note, omnisnotœ?

La littérature de l'Empire, dont se moque la littérature facile et inutile, disait aussi : « L'empereur n'aime que nous et ne veut que de nous! » Et l'empereur était, que je sache, un public bien autremenl noble que celui de la lilléralure facile et inutile! Car celui-là pouvait dii-e à tous ses écrivains sans exception : « Je vaux mieux (jue le plus habile d'entre vous. » — Eh bien, qui est-ce qui réhabiliterait la littérature de l'Empire en considération d'une telle

IN AMLNDEMi: NT. ^2i:^

excuse ? Elle aussi a eu le succès, la vogue, rargenl ; toutes les grâces ont été pour elle ; elle a marié- ses enfants avec les dîmes de la censure. Et pourtant ceux (jui sauvaient rhonneiir des lettres, ceux à qui l'avenir est resté, c'étaient les récalcitrants, les exilés : c'était Benjamin Constant, protestant du fond de la Suéde contre les volontés et les caprices du grand public, qui s'appelait l'empeieur; c'était Chateaubriand, échappant aux honneurs que conférait ce public, comme à la gloire dont son ministre de la police imposait le programme, et allant promener le long des grands fleuves de l'Amérique une imagination qui n'a jamais été mieux inspirée que par la liberté ; c'était madame de Staël, cette femme qui apprenait à des hommes comment on tient tête à un despote ; c'étaient des savants ; c'était Laplace qui se dérobait, dans les profondeurs de la science, à la censure soupçonneuse de Napoléon, et qui gardait la belle langue du xviif siècle de cet amollissement, de cette insignifiance commandée, de ce vague imposé sous des peines de police, qui rendaient si fade et si parfaitement inutile la littérature dite de l'Empire? Maintenant, comment ce (jui est inutile peut-il être nuisible? — Vous l'allez voir })oui- la lillérature héritière de celle de l'Empire. Ne savez-vous rien de ses effets sur les intelligences ? On parle autour de nous d'ardeurs littéraires dévoi'aiiles, d'ambitions précoces, qui ont mis le transi)ort dans de jeunes cerveaux, et (iiuilement les ont détraqués ; d'enfants

à peine sortis du roUêire, qui, leurrés par celle popularité si tentante, se sont rués dans la littérature facile et inutile, avec des santés frêles et moins de facilité ou seulement de di'bouchés que leurs maîtres, et sont morts de iténie rentré. J'en sais qui, placés entre les deux besoins que j'ai caractérisés loiil à llieure, et les doux tâches qui y répondent, ne sachant laquelle ])rendre, se consument à lutter entre les traditions de leurs études et les tentalions de la littérature facile et inutile, entre de bons instincts et des désirs indéfinissables. Ils me viennent demander ce qu'il faut faire; ils ne peuvent at- Icndre et ils n'osent pas enlrepremlre ; ils ne savent ni travailler, ni rester oisifs ; ils s'usent, ils se l'ident, ils blanchissent dans ces douloureuses incertitudes sur ce qu'ils veulent être et sur ce qu'ils <loivent être.

Je n'ai pas oublié, Jules Janin, votre admirable oraison funèbre de ces deux pauvres jeunes gens, Escousseet Lebras, qui moururent pour un premier «chec dans la littérature facile et inutile. Que vous étiez élo(juenf, mon ami, quand vous accusiez la criti([ue d'un tel malheur, et la rendiez responsable de co double suicide! Oui, la critique avait gravement failli ! Elle n'osa pas dire à ces enfants de vingt ans qu'au lieu d'étudier l'art dramatique dans le drame contemporain, qui en a fait une industrie si facile, il fallait en aller méditer les profondeurs et les difficultés dans les u'uvres de Racine et de

Shakes{3earc ; ([iio là souleiiiont on poiivail sfMilir sa force, parco (pio l'on sonlait les obslacles ; qu'on ne se tuait jamais pour n'être pas un honinio de génie, Candis qu'on pouvait bien se tuer, en effet, pour avoir manqué d'être un industriel heureux ! Il fallait, non pas discuter leur drame, mais leur interdire le drame, de parles vrais maîtres du théâtre ; il fallait leur dire : « Abstenez-vous ! » non pas « Faites mieux ! » C'est le devoir de la critique d'empêcher l'art dans le métier; et, quand ce devoir se complique de celui de conserver à un père l'enfant de ses espérances et de sa vieillesse, la faute est double d'y avoir manqué.

Que dirai-je des effets de cette littérature sur les âmes? D'où viennent ces goûts frivoles, cet égoïsme dans l'âge de la générosité et de l'abandon, ce scepticisme desséchant dans l'âge de la foi, cette rouerie avant l'expérience, ces désenchantements avant les illusions, cet amour de l'argent sans esprit d'avenir, comme celui des courtisanes ; ces rapportsplusqne délicats entre les auteurs et les éditeurs, <lont l'histoire serait scandaleuse ; les libraires les plus habiles battus par des enfants dans l'art des gains illicites ; toutes choses qui oppriment l'écrivain honnête homme par les précautions blessantes qu'elles font prendre contre sa probité ; d'où viennent ces amours-propres monstrueux, ce désintéressement contre nature de toute opinion politique, celte guerre «•outre tonte morale, celte exallalion de la chair et

^228 ESSAIS srn LÉcoiJ'; r.o.MANriui e. des sens, celte révolte de l;i |)it''t('ii(lii<' liberté humaine contre le devoir ; d'où viennent tous ces désordres de l'espril et de l'âme, sinon de celte lilté raUiro, qui ne vil ([iie de là, mais (jiii duil j»éiir par là?

Je m'explique bien mainleiiani ([n'il y ail mollesse et indifférence dans les hommes qui sont au pouvoir: ils savent ces désordres et ils en profilent pour leur slabilité. Tout {,^ouvernemenl aime ce qui lui ôte des embarras ; et, quand les ijénéralions de qui doit venir l'impulsion font halle dans la boue, pour parler comme feu Lamarque, voulez-vous qu'il soit assez désintéressé pour leur crier : « Voici l'ennemi! » et les forcer à se remelire en maiche? En voyant tous ces jeunes gens attablés autour du tapis vert des cabinets littéraires, ou bien sur les banquettes des théâtres^ menaçant de leurs moustaches les pacifiques spectateurs qui haussent les épaules, ou bien passant des nuits entières, non pas à lire à la clarté de deux tisons des livres substantiels, mais à dévorer d'immondes romans, le gouvernement s'accroupit dans sa politique de stabilité à tout prix ; car pourquoi irailil parler de rôle européen, de civilisation universelle,, d'une France émancipani l'Europe sans la conquérir, — toutes idées si remuantes, — à des imaginations préoccupées d'adultères légitimes, de séductions nécessaires, d'immoralités fatales? Peut-on lui demander de mettre le feu dans ces jeunes tètes courbées sur des romans et des contes? Sa loi est de

UN a.mi;n[)ement. 22?

vivre, n'importe coiiiineiit, et non pas de se mettre sur les bras une jeunesse nourrie d'études fortes et de croyances.

Jules Janin me dit que M. de Melfernicli est du même avis que moi contre la littérature facile^ inutile et nuisible. Si M. de Metternich jugeait cette littérature, non en critique, mais en diplomate autrichien, il en ferait le plus grand cas, il lui enverrait des tabatières d'oc au nom de l'empereur son maître; car ce qu'elle enlève parmi nous d'ennemis à la politique de M. de Metternich ne se compte plus.

Tout cela est triste, mais tdut cela aura une lin. J'ai dit que cette fin était prochaine; je le répète avec plus de foi que jamais, et je n'accepte pas l'éloge qui m'a été fait, que la réaction contre la littérature facile, inutile et nuisible, a été provoquée encore plus qu'aidée par moi. Je n'en suis pas le héros, comme cela m'a été dit si obligeamment; mais, passez-moi le jeu de mots, le héraut, ce qui est bien différent. J'ai crié par les rues l'opinion formidable de tous les gens de goût et de tous les gens de bien, de tous les pères et de toutes les mères de famille. Je n'ai eu que l'avantage du journaliste qui tient la plume quand le public dicte; mais cet avantage est assez beau pour que je m'en honore. J'ai déjà signalé quelques symptômes de la réaction; depuis mon article, je ne dirai pas à cause de mon article, de nouveaux symptômes se sont manifestés, deux entre autres

-230 ESSAIS Sir. I, KCOI.i; l'.O.M ANTIQLE.

(|iic je noie ici, parce qu'ils sont significatifs, l'un dans le genre grave, l'aulre dans le genre plaisant.

Voici le symplôme du genre |»laisant.

Des romans, qui élaienl sous presse pendant la querelle, ont été publiés depuis lors sous le nom d'owrrages nouveaux-^ ils n'ont pas osé s'appeler romrtns'. J'aurais trouvé la concession bien plus précieuse encore, si, au lieu du nom, auquel je n'en veux nullement, on m'avait sacrifié la chose. En attendant. <iue le public prenne garde à cette rubrique d'oî/vroges nouveaux, laquelle a l'air d'être ambitieuse <^t n'est que honteuse.

Voici, pour finir, le symplôme du genre grave.

C'est l'empressement toujours croissant de la jeunesse aux cours de la Sorbonne.

Or, j'attribue l'honneur de cet empressement moitié au talent des professeurs, moitié à la réaction que j'ai signalée, et doni quelques-uns se sont laits les organes.

La grande salle de la Sorbonne sulfit à peine aux auditeurs de M. Saint-Marc Girardin.de M. Michelet, l'un opposant si spirituellement à la prose poétique de nos grands hommes contemporains la prose nette et simple de Voltaire; l'autre racontant l'histoire du moyen âge.

M. Ampère et, nous dil-on, M. Magnin viendront prochainement donner à leur auditoire d'autres sujets de méditations nourrisantes. J'avoue que je mets (|ue]quo alTeclalion à o])poser ces quatre

noms à ceux do l;i littérature facile, inutile et nuisible. Ce seraient là, Jules Janin, quelques-uns de mes écrivains intermédiaires entre l'Institut et les cabinets de lecture, entre la jeune littérature et M. Raoul '.

Février 183i.

1. Allusion à un passage très vif et très piquant du contremanifeste de Jules Janin, ou, ui'apostropliant et me tutoyant : « Malheureux et infortuné, nie disait-il, tu seras de l'Institut, et encore des Inscriptions et Belles lettres, à côté de M. Raoul. )> Ce M. Raoul est auteur d'une traduction en vers de Juvénal es timée au temps où elle parut (1812-18-6). .le ne sache pas qu'il ait été de l'Institut.

Les deux pièces qui suivent, pulilires pour la première fois par la Bévue de Paris en IH'.U) et en 1837, ont fait partie d'un recueil d'études mêlées, qui parut en 1838. Toutes les autres pièces ont été réimprimées. Seules, les études sur M. Victor Hugo et sur Lamartine n'étaient pas sorties du recueil de 1838, depuis longtemps épuisé. Sollicité à plusieurs reprises de les faire réimprimer, [un scrupule m'avait retenu. J'étais devenu, en 18 i3, le collègue de Lamartine à la Chambre des députés; en 1851, le confrère de Lamartine et de M. Victor Hugo à l'Académie française. A cette dernière époque, Lamartine était tombé du pouvoir, et M. Victor Hugo exilé. En donnant une nouvelle publicité à des articles où une trop vive in- (juiétude pour l&ur gloire m'a peut-être rendu trop sévère, j'aurais paru me mettre contre eux avec les événements qui les avaient frappés. Aujourd'hui, Lamartine est mort, et M. Victor Hugo a été ramené triomphalement dans soi» pays par une révolution. Mon scrupule a donc cessé, et je me décide à publier de nouveau, après trente ans, ces deux éludes, persuadé que, parmi des critiques dont la vivacité s'explique par l'intempérance provocante des admirations, le lecteur -trouvera, sur les qualités comme sur les défauts de deux grands poètes, quelques vérités d'art et de goût qui les lui feront admirer avec plus de discernement.

F6viior 1871.

Los Irois dernières prodiirlions de M. Victor Hui;(i ont donné de l'inquiétude à ses meilleurs amis. Ceux, qui l'avaienl loué jusqu'ici avec une ardeur systématique, et qui avaient fait pour chacun de ses ouvrages une théorie nouvelle, où l'art était mis aux pieds du hardi novateur, où les défauts étaient expliqués et paiconséquent atténués, et les beautés admirées hors>d(^ toute mesure, ceux-là mêmes commencent k prendre avec leur héros un ton réservé. Ils se demandent s'il est prudent de le suivre jusqu'au bout, et si, après l'avoir soutenu dans toutes ses entreprises contre le génie et le langage français, ils doivent se partager la triste et dernière gloire de son naufrage. Sans avoir eu l'honneur et les embarras de son amitié, celui qui écrit cet article a été assez de ses admirateurs pour éprouver un regret sincère de voir ce dédiu

"234 ESSAIS SUR LÉCOI.E IIOM.VNTIQIE.

si rapide (riiii i^i;iihI lalfiil, f('liii-l;'i aussi se deinande avec rliairrin si déjà la décadeiice est venue pour M. Victor Hugo, s'il est coiidamiié à mourir en pleine santé, et à liaînor avec lui, jiendanl les années de l'âge mûr et de la vieillesse, le cadavre «l'un esprit autrefois brillant qui ne peut plus avancer sans tomber, ni se corriger sans s'annuler.

De ses trois derniers ouvrages, deux sont en prose et le troisième en vers.

Le premier des ouvrages en prose a été une bio. chure intitulée : Etude sur Mirabeau. C'était un sujet délicat et difficile, mais nul autre d'ailleurs ne pouvait mieux inspiier un homme de talent. L'étude (ju'on fait d'un grand homme demande des forces, mais elle en donne en même temps. Si le sujet exige beaucoup de l'écrivain, en retour il le remue et le féconde. C'est une épreuve où l'on peut juger sûrement de la portée d'un talent; celui qui reste stérile, froid, ininlolligont, on présence d'une de ces grandes figures liislori(|ues qui ont rempli toute leur époque, celui-là ii'esl i)as lail pour les succès dans l'art d'écrire. De même, il faut avoir cpielque inquiétudi' pour l'écrivain éprouvé que l'étude dun grand homme u laissé inférieur à lui-même, et qui, au lieu d'y trouver le secret des caractères supérieurs, ne sait que s'y substituer, à tout propos, au sujet qu'il étudie, et s'y mirer en quel(|ue sorte dans une glace qui reproduirait fidèlcnionl sa piopic ligure. Tel a été le défaut de VEtude surMiraheau. Au lieu df Mirabeau ap-

profond!, pénélré, éclairé de celle lumière nouvelle qu'une investigation consciencieuse et élevée sait faire luire dans les sujets les plus épuisés et dans les caractères les plus connus, c'est Mirabeau matérialisé, plus laid, plus écumant que l'histoire ne nous le montre ! Mirabeau secouant sa crinière de lioti] Mirabeau pétrissant le marbre de la tribune; Mirabeau cognant ses ennemis de ses arguments; une sorte d'appareil oratoire plutôt qu'un orateur; une charge plutôt qu'un portrait; une caricature plutôt qu'une étude.

En outre, la courte histoire de sa vie politique est devenue l'histoire des tracasseries littéraires de M. Victor Hugo. Les trente voix auxquelles Mirabeau imposait silence, ce sont les ennemis littéraires de M. Victor Hugo. M. Victor Hugo se contemplait, triomphait dans Mirabeau. Au moyen de légères altérations historiques dont l'amour-propre ne se fait pas faute, M. Victor Hugo a, en quelque sorte, décalqué sur sa propre vie la vie de Mirabeau. C'est la même gloire soumise aux mêmes épreuves, le même génie harcelé par les mêmes myrmidons; les noms seuls sont changés. Pour le style de cet écrit, c'est cette technologie qu'affectionne M. Victor Hugo; des mots empruntés aux sciences spéciales, aux professions mécaniques; une langue tirée des laboratoires de chimie et des échojjpes de l'artisan, langue qui, pour vouloir tout jieiiidre, substitue des images aux réalités, des couleurs aux pensées; langue bariolée,

.236 ESSAIS SIR L'ÉCOLI- H 0 M AN T lyU K.

éblouissante, qu'on voit avec les yeux «lu eorps; iiiic palette versé(^ sui' iiiic toile, mais non pas nn tableau.

Le second des ouvia^ics «|ui ont alarmé les amis de M. Victor Hui-o, c'est son drame d'A^igelo, tyran de Padouc. Un iiu-onnu (jui débuterait par une pièce comme Angelo ne serait jjas joué six fois. Angelo a eu pouri'ant un certain succès. Le talent de mademoiselle Mars, dont la voix caressante rendait flalleuses des choses écrites sans tact et sans vérité, le jeu |»assionné (le madame Dnrval, qui sait mettre du Jialurel dans des situations exagérées el dire avec cœur des paroles écrites de lèle, ces deux actrices, si divei'sement admirables. (»iit protégé la pièce. Mademoiselle Mars et madame Dorval ont été les marraines de ce chélif et grossier cnfaul d'une imagination épuisée; elles l'ont lait agréer au public.

Ce public est d'ailleurs résigné; il accepte tout, il se contente de tout; la curiosité a dû remplacer la sympathie, là où le sjx'ctacle a remplacé l'étude des caractères.

Le parterre ne t'ait plus de condilions aux auteurs connus; il ne siille ni uapplaudit. Tonlelbis, nous répétons ({ue ce public débonnaire n'eût point passé Angelo à un débutant, el que la pièce eût été, sinon sifflée, du moins désertée. Tout le garde-meuble de l'ancien mélodrame est-là. Poison, épées, poignards, clefs mystérieuses, portes dans la tapisserie, inconnus

M. VICTOR HUGO EN 1836. ii37

r(ui entrent partout, étrangers qui sont plus chez vous que vous-même, et connaissent mieux votre maison que vous, et puis des tombes, et puis des tlalles sur ces tombes, et puis des femmes sous ces tlalles; des caractères à la surface ; nulle invention, nulle étude du cœur, nulle découverte; mais, au lieu de pensées, un cliquetis de mots lue:ubres, tout le vocabulaire des tyrans de théâtre; outre les défauts ordinaires des pièces de cet écrivain, par exemple cette poésie qui n'est pas h sa place, ce ton lyrique appliqué au drame, l'ode où nous attenîendons le dialogue, défauts bien plus choquants dans Angelo, parce qu'il semble que le fard qui les couvre a déjà servi, et que ce soit du mauvais goût, moins la force, qui s'y met : — voilà Angelo, tel que nous l'ont unanimement montré toutes les critiques indépendantes.

Les Chants du Crépuscule ont achevé de désespérer les amis de M. Victor Hugo. Celte poésie toute en description, toute matérielle, comme la prose de l'Étude sur Mirabeau; ces interminables énumérations, ce luxe de paillettes fausses sur un fond si maigre et si peu étoffé, cette stérilité de cœur, cette sensualité d'imagination, substituée au sentiment, !cetle philosophie sceptique à la suite; tout cela était •peu rassurant. En général, il n'y a pas de plus sûr ■symptôme de déciidcncc, dans les choses de la poésie, 'que la profusion descriplive. C'est par ce point que les poésies naissantes ressemblent aux poésies (jui se

-238 ESSAIS SUU L'ÉCOLE ROMANTIULE.

ineurent. Avant que les idées soient venues comme après qu'elles sont épuisées, il n'y a que de la description. La description, c'est le bégayement de l'arl au berceau elle radotage de l'art qui décline vers la tombe. Le poète qui ne sait plus que décrire, c'est un vieillard qui ne sait plus (|ue se souvenir. Dans l'un comme i\dn<. l'auti-e, la mémoire a remplacé la pensée

Nous avons été particulièrement Ciappé de ce caractère de décadence dans le nouvel ouvrage de M. Victor Hugo. En serait-il donc réduit à penser parla mémoire? Le jeune bomme encore vigoureux, qui est né avec ce siècle, qui a donné tant d'espérances, qui a été admiré par ceux mêmes qui ne l'aimaient point, en serait-il arrivé au radotage des vieillards? Cette poésie exténuée où la pensée est si rare et les mots si abondants, et où M. Victor Hugo semble n'être plus, en vérité, que le compilateur et le regrattier de ses premières poésies, serait-elle le dernier mot du poète? L'article que nous allons lui consacrer serait-il son article nécrologique?

C'est avec une peine sincère que nous nous faisons ces questions. Outre que nous avons été de ceux qui ont applaudi aux premiers ouvrages de M. Victor Hugo, et qui, sans lui sacrifier sottement les gloires passées et les grands noms, ont jtensé «[u'il fallait faii'e un peu de place et ne pas disputer le soleil à un jeune bomme qui nous promettait de beaux et

M. VICTOU HIGO LN 183(). 239

sérieux ouvraites. on récompense de l'aide qu'on lui donnerait, c'est une chose trisle pour tout le monde qu'une décadence prématurée, qu'une cliule dans l'âge des succès, qu'une mort au plus beau moment de la vie. Les hommes même de l'ordre secondaire, 011 nous avons toujours placé M. Hugo, en le comparant aux grands écrivains de notre patrie, ces hommes-là sont assez rares pour qu'on déplore l'allaiblissement précoce de leur talent. Si cet arfaiblissement n'est que passager, s'il n'est que l'effet de ces torts auxquels le poète fait allusion dans les seuls vers touchants de son dernier recueil, de ces abandonnements au mal\ dont une critique jusque-là dévouée a cru devoir entretenir le public, nous n'éprouverons aucune humiliation de nous être alarmé hors de. propos : un démenti de ce genre ne peut que protiteià tout le monde et à nous particulièrement. Mais, si cet affaiblissement est définitif, la critique étant faite moins pour redresser les hommes éminents qui eu sont le sujet, que pour prévenir et corriger les faux jugements de la foule sur leur compte, notre travail sur M. Victor Hugo aura du moins cette triste convenance, qu'en analysant le talent de ce jeune homme déchu, il indiquera iinplicitonient les causes ([ui pré-

1. Celle qui, lorsqu'au mal, pensif, je m'abandonne, Seule peut me punir et seule me pardonne ; Qui lie mes propres torts me console et m'.nbsout...

(Les (Ihants du Crépuscule, \k 330.)

parent de semblables iiiis aux talents de l'espèce du sien; à plus toile laison à ceux qui seraient tentés de l'imiter.

M. Victor Hugo est né le :26 février 180:2. Il a donc un peu plus de trente-trois ans. Son enlance fut éprouvée. Son père, colonel, puis i-énéral, un des bons otficiers de cette armée impériale (pii en comptait tant, remmena tout enfant dans les divers pays où il avait obtenu des commandements ^ C'est ainsi qu'il vit successivement l'île d'Elbe, l'Italie, l'Espagne, et, quoique trop enfant pour tirer de ces voyages un profit réfléchi, son imagination se teignit des couleurs de ces diflerentes contrées, et sa mémoire se remplit de formes merveilleuses, d'horizons, de paysages. L'imagination fut donc la première faculté qui s'éveilla en lui, et cette sorte de première éducation toute sensuelle ne contribua pas peu à développer en lui cette tendance à matérialiser les pensées même les plus abstraites, et à transporter dans le monde des idées toutes les couleurs du

1. Je ne veux point faire la biographie de M. Victor Hugo; seulement j'ai dû prendre, dans les notices biographiques publiées jusqu'ici, qui, sauf la partie des éloges, ont été coucerlées entre M. Victor Hugo et ses biographes, trois ou quatre circonstances, soit de sa vie, soit de son éducation, qui me fournissaient des preuves pour l'examen que j'ai tâché de faire de la nature et des bornes de son talent. J'ai consulté do préférence l'ingénieuse biographie publiée par M. Saiulc-Keuvc, sous le titre de Victor Hmjo en 1831. Voyez Caractères et l'orlraits, 1«32.

M. YICTOU HUGO EN 1836. 2il

monde matériel. Xoustloutons que cette sorte de précocité que peuvent donner à un enfant les déplacements et les voyages soit favorable au développement des talents solides. Nos maîtres des deux derniers siècles ont eu des commencements plus humbles et peut-être plus profitables. Élevés autour du foyer, dans le sein d'une famille régulière, leur raison naissait en quelque manière avant leur imagination, et, moins attirés par les spectacles extérieurs, ils se repliaient davantage sur eux-mêmes. Le poète qui est jeté tout enfant au milieu des grands spectacles de la nature extérieure, qui est exposé, frêle et débile, à un soleil qui rend les hommes fous, un tel poète risque beaucoup de n'avoir pour tout fond poétique qu'une mémoire échauffée par des habitudes de travail factice.

M. Victor Hugo n'a pas le genre de figure que lui donnent ses portraits. Le Victor Hugo qu'on voit aux fenêtres et à l'étalage des marchands de gravures est une sorte de sombre génie, soucieux, rude, absorbé dans des pensées de vengeance, comme Angelo. Son front, dont la hauteur est exagérée, comme sont tous les fronts de nos hommes éminents, depuis que le docteur Gall a imaginé de mesurer la grandeur du génie à la grosseur de la tète, — semble chargé de nuages ; son œil noir et enfoncé plonge au sein des mondes; sa bouche, légèrement contractée et boudeuse, annonce apparemment un profond dédain pour le

public qui passe sans le regarder. Le nom du poète

-Jl-2 ESSAIS SUR LÉCULE HOMANTIQIE.

ail bas «lu polirait, jiravé en earactères irotliu|iie.s. est rerablèinede la nouveauté de son œuvre. Les malpensants insinuent que c'en est la critique. Ceux qui ont eu l'honneur de voir de près M. Victor Huijo ne reconnaissent pas plus le poète dans ce portrait, (ju'ils ne reconnaissent Mirabeau dans la caricature que M. Victor Hugo en a faite. La (iiiure du poète est belle et ouverte ; son front large, en effet, annonce l'imagination et la mémoire. Son œil est doux, beaucoup moins caverneux qu'on ne le fait dans ses por- Irails. Toute la partie supérieure de la figure est d'un homme éminent par les qualités de l'esprit. Le bas est moins intellectuel. La bouche, les joues, le menton, et toute cette partie du profil qui s'étend depuis l'extrémité inférieure de l'oreille jusqu'au bout du menlon, semblerait trahir de grands appétits physiques et un immense amour de conservation, chose d'ailleurs si nécessaire à une époque d'encombrement, où cet amour est toujours une prudence, et peut-être. en certains cas, un devoir. L'intelligence et les sens parlagent également ce masque, d'ailleurs remarquable : l'intelligence en a pris le haut, les sens en occnpent le bas. C'est, du reste, une figure haute en couleur, respirant la santé, n'ayant jamais, quoi (|u'en aient pu dire les flatteurs, celte pâleur que laisse l'inspiration sur le front de* poêles privilégiés ; mais bien ce coloris, celte fermeté de Ion. (jui feraient croire que la pensée, dans cet illustre jeune homme, n'est pas de l'espèce de celles qui con-

sument le penseur, et que M. de Chateaubriand a comparées aux grands fleuves qui rongent leurs rivages.

M. Victor Hugo débuta dans les lettres par le pire des apprentissages, celui des prix d'Académie. Il n'y a rien de bon à augurer d'une imagination disponible à l'heure fixe, ni de ce précoce besoin de paraître avant d'être. Dans un jeune homme vraiment appelé à de hautes destinées liltéi-aires, il doit y avoir, si nous ne nous trompons, une certaine chasteté d'esprit qui répugne à ces luttes, à ces ovations d'Académie. M, Victor Hugo, à peine âgé de quinze ans, concourut pour le grand prix de poésie à l'Académie française. Il méritait le prix, disent ses biographes, mais il ne l'obtint pas à cause de deux vers où il parlait de ses quinze ans, et où l'illustre corps pensa voir une supercherie. Le sujet de la pièce était : les Avantages de rétude. Ceux qui savent en parler à quinze ans sont-ils faits pour les connaître?

De 1818 à 1820, M. Victor Hugo obtint successivement, à l'Académie des jeux floraux, trois prix, dont le dernier lui valut le grade de maître es jeux floraux. M. de Chateaubriand l'appelait « un enfant de génie », mot imprudent, qui devait donner à l'enfant un orgueil viril, et la vanité du génie avant même qu'il eût du talent. La mère du jeune poète aurait dû trembler en entendant ce mot, comme si c'eût été une amère ironie. Il n'y a pas de génie. Il y a des enfants qui sont devenus hommes de génie au prix où il est

2W l'SS.VlS SIU L'ÉCOLE ROM A-N TIQIK.

donné à l'honinic de l'être, c'est-à-dire après avoir beaucoup vécu do la vie de tout le inonde; car le génie, c'est la science de la vie de tout le monde. Des mots de ce genre sont funestes. Jls enivrent l'enfant qui en a été baptisé ; ils l'excitent, ils lui donnent les prétentions de toutes les qualités qu'il n'a pas encore ; c'est de la chaux mise au pied d'un jeune arbre, et qui lui fera produire, avant le temps, des fruits sans saveur. C'est surtout pour les présages et les horoscopes de ce genre que l'on doit du respect aux enfants heureusement nés. Ne leur donnons pas les passions de la vie publi(|ne avant ([u'ils aient de la barbe ; mais laissons-les grandir, s'épanouir à loisir, comme les lleurs, et fortifier la maison avant d'y loger l'hôte robuste et remuant qu'on aj)pelle le génie.

Du reste, dans la première direction donnée à l'espril et aux éludes du jeune poêle, il n'y a de reprociies à faire à i)ersonne. Par la nature même de son talent, — et c'est ici le moment de le caractériser, — M. Yiclor Hugo était porté aux succès j»récoces et à la gloire factice des Académies. Il avait au plus haut degré le genre de talent qui réussit dans ces sortes de concours; une certaine facilité à développer les lieux communs, et beaucoup d'imagination, deux choses qui n'attendent i)as les années, et (jui peuvent donner un air de profond penseur à un enfant (pii n'a(|ue la mémoire heurense et vive de ce (jn'il a lu et entendu. L'imagination, fécondée par

M. VICTOR HUGO EN 183G. 2i5

une grande mémoire, c est là tout le talent de M. Huiro; c'est par là qu'il est vraiment novateur dans notre pays, où il ii'y a point d'exemple d'un grand écrivain qui n'ait eu (|ue de l'imagination; c'est par là qu'il a fait beaucoup de bruit, qu'il a remué les jeunes gens, qu'il a acquis une gloire tumultueuse. Une imagination à la lois exacte et abondante, sans mélange de seiisibililé et sans le coiilre-poids de la raison, mais sacliant quelquefois jouer la première, et quelquefois aussi se renconiraiit par basard avec les vues saines et droites de la seconde : voilà tout M. Victor Hugo.

Quand nous disons qu'il a été novateur, ce n'est pas un éloge que nous lui donnons. En France, pays de littérature essentiellement pratique et sensée, un écrivain qui n'a que de l'imagination, fût-elle de l'espèce la plus rare, ne peut être un grand écrivain. La gloire de nos grands poètes, c'est surtout d'avoir exprimé dans un langage parfait, des vérités de la vie pratique; c'est d'avoir créé en quelque sorte la poésie de la raison. Le génie, en France, c'est un admirable concours de toutes les convenances à la lois; c'est un mélange égal de toutes les qualités secondaires, de l'instiint et de l'expérience, de l'imagination et du goût, de liardies conceptions et d'exécution prudente, de circonspection et d'audace. L'homme de génie, c'est l'homme (jui sait se servir tour à tour de la vue supérieure de l'àme, par laqnolle il pénètre le secret des choses, et de la loupe de la critique, par laquelle

«46 ESSAIS SUR LECOLE ROMANTIUIE.

il épure ses créations de ton les les aspérités, de toutes les lacunes, de toutes les défaillances de l'inspiration première. Chez nous, l'imagination, même 4lans les onvi-aites qui sont ([iialiliés iiroprcnienl d'ouvrages d'imagination, est une qualité d'ornement qui pare les compositions, bien plus qu'une faculté souveraine qui les inspire. La raison, c'est-à-dire ce sens supérieur qui nous fait distinguer le vrai du faux, le général du particulier, la règle de l'exception, voilà la maîtresse des œuvres de l'esprit en France, voilà ce qui donne un caractère si pratique à la littérature française. Dans le travail de la composition, dans cette sublime et simple occupation de l'homme de génie, qu'on a si ridiculement voulu entourer de nuages et de mystères, l'imagination, au lieu d'être écoutée et obéie aveuglémen!, est surveillée et contenue. Loin de s'y laisser entraîner, l'écrivain s'en défie; il l'appelle à son aide toutes les fois qu'il faut faire entrer plus profondément dans les esprits une vérité qui glisserait sur eux, présentée dans sa nudité; mais il la repousse toutes les fois que, profilant delà paresse ou de la fatigue de la raison, elle veut mettre des couleurs à la place des idées, et des images à la place des réalités. Toutes les facultés marchent, pour ainsi dire, en ligne : l'imagination, la raison, le goût, le sens critique; toutes se contrôlent, s'observent, s'aident, se fortifient, et c'est du concours de leurs efforts simultanés que sortent ces chefs-d'œuvre, marqués, à un si haut degré, de

lieux choses qui semblent s'exclure, rinstinct le plus heureux et l'art le plus parfait.

Quand on lit les grands monuments de la littérature fran(;aise, on est frappé de ce déploiement et de ce travail simultané de toutes les facultés de l'esprit. Dans certains livres du xviT et du xviir siècle, il n'y a pas une phrase où l'une de ces facultés n'ait été présente, où elle ait sommeillé, où elle ait abdiqué son droit dans l'œuvre commune. L'homme tout entier est dans chaque ligne ; il se rendra ce témoiirnage, en finissant, que, sauf l'infirmité humaine, il n'a point de sa propre volonté manqué à sa noble lâche. Dans d'autres littératures, on peut être un écrivain notable en se laissant aller librement et paresseusement à l'imagination, cette muse si commode, qui réduit l'art d'écrire au plaisir indolent de rêver tout haut. En France, nul ne peut prétendre à la gloire des écrits durables, s'il n'en a subi toutes les conditions, s'il n'en a connu toutes les fatigues, celle surtout de tempérer toutes ses facultés les unes par les autres, et de se contenir en même temps qu'il s'abandonne. C'est peut-être le plus grand charme des chefs-d'œuvre des littératures anciennes et des grands monuments de la nôtre, qu'on y sent, dans l'ensemble et dans les détails, cette force de volonté et de conscience sans laquelle l'instinct le plus heureux ne produit rien de parfait. Il y a telle scène de Racine, tel morceau de Bossuet , où l'idée de prodigieux efforts de volonté, dissimulés sous les

grâces et la facilité de l'instinct, nous jette dans une sorte d'admiration religieuse qui rabat notre orgueil sans nous décourager.

Ce n'est pas ce concours admirable de toutes les facultés qu'on admire dans les ouvrages, d'ailleurs si distingués, de M. Victor Hugo. Chez lui, nous le répétons, l'imagination lient lieu de tout; l'imagination seule conçoit et exécute : c'est une reine qui gouverne sans contrôle. Par la nature d'esprit du jeune écrivain, et aussi par l'influence fâcheuse de l'époque qui n'est guère propice aux œuvres raisonnables, la raison n'a aucune place dans ses ouvrages. Point d'idées pratiques et applicables, rien ou presque rien de la vie réelle ; nulle philosophie, nulle morale, aucun but de redressement ni de critique, de sympathie ni de satire; point de plan, point de dessein, point d'opinions ; car nous n'appelons pas de ce nom des lieux communs d'un fond plus ou moins grave, sur lesquels le jeune écrivain a brodé de la prose en vers ; rien enfin de ce qui se rapporte plus particulièrement à la raison dans les choses de la littérature. De goût, de sens critique, il n'y en a pas plus que de raison; outre que M. Victor Hugo ne nous parait pas avoir été doué naliirelloment de ces deux facultés si nécessaires à l'écrivain français, il en a érigé le mépris en système. C'est, du reste, une pratique assez commune à tous les auteurs incomplets : quand ils manquent d'une qualité, ils imaginent une théorie qui les en dispense ou qui leur fait un mérite émi-

M. VICTOR HUGO EN l.S3fi. 210

nent de ne l'avoir pas. C'est donc avec son imai-ination toute seule, sans frein, sans contrôle, sans intelligence des convenances de l'art, que M. Victor Hugo écrit dans un pays de littérature philosophique et applicable, et dans une langue qui excelle surtout à exprimer tous les ordres d'idées qui y répondent.

Les Allemands ont imaginé de distinguer les écrivains en deux classes et comme en deux espèces. Il y en a d'objectifs, c'est-à-dire qui ne se voient pas dans leurs écrits, qui se tiennent en dehors, quisemblenl être des s^iectateurs désintéressés de leurs propres ouvrages plutôt que des acteurs passionnés qui y ont mis en scène, sous des idées générales ou sous des personnages inventés, leurs passions, leurs préjugés, les petitesses ou les grandeurs de leur vie personnelle.

Shakspeare me paraît le type le plus grand et le plus complet de cette classe d'écrivains. Voilà pourquoi vous ne pouvez pas faire une biographie exacte de ce grand homme; il n'a laissé trace de sa vie nulle part; il n'est dans aucun de ses héros; il les laisse vivre tous deleur propre vie et subir les conséquences de leurs caractères et de leurs fautes; il reste en dehors, et les regarde en souriant jusque dans la catastrophe qui nous arrache des larmes : il n'est pas responsable de ce qu'ils font.

L'écrivain subjectif est tout l'opposé de l'objectif. Il remplit ses ouvrages de lui-même; il se laisse voir sous tous ses héros ; il leur prête ses sympathies ou

2Ô0 ESSAIS SUR LÉCOLK ISO.M ANT igU E.

ses antipathies, il leur fait épouser ses querelles, il les abîme de ses passions. Quelque peu propre que soit son sujet à ces demi-confidences, il trouve toujours un petit coin pour s'y montrer, et il fait jouer à toutes ses idées comme ta tous ses personnages le rôle de sa propre vie. Le type le plus imposant, en France, de cette classe d'écrivains auxquels cette préoccupation passionnée d'eux-mêmes donne quelquefois tant de puissance et d'action sur leurs contemporains, c'est Voltaire. M. Victor Hugo, auquel je ne veux pas comparer Voltaire, pour ménager son amour-propre, est un de ces écrivains-là.

Quand l'écrivain subjectif est un bomme supérieur, doué, comme Voltaire, d'une raison admirable, de goût, d'intelligence criti(iue; quand ce sujet dont il remplit tous ses ouvrages résume en lui tout le bon sens et toute la sagesse que Dieu a départis à l'homme, il sait faire des ouvrages vrais et durables, encore que ces ouvrages ne soient pas écrits avec le désintéressement et l'impartialité des écrivains objectifs. C'est parce que Voltaire a été un de ces hommes privilégiés que ses chefs-d'œuvre sont vrais, bien «pi'ils soient le miroir et comme l'écho de rame d'un seul homme. Mais, si l'écrivain subjectif n'est luimême qu'un homme de second ou de troisième ordre, qu'un sujet très incomplet, qui n'a qu'un peu plus d'imagination et de mémoire que le commun de ses contemporains, il résulte que toutes ses créations n'ont que la valeur d'une exception, que son œuvre

M. VICTOll HL'GO EN 1836. 251

tout entière ne représente qu'un individu plus ou moins dislingué. C'est ce qu'on peut dire de M. Victor Huiio. Les personnages, ■ — pour ne parler que des ouvrages dramali(iues, — les personnages de Voltaire sont faux rigoureusement, en ce poini qu'ils sont tous voltairiens; mais ils sont vrais, en ce point qu'ils représentent un homme d'un admirable bon sens, et que le bon sens est un trait commun à tous les hommes. Les personnages de M. A'ictor Hugo sont faux, non seulement parce qu'ils ne sont que des masques et des ombres de l'écrivain, mais parce que l'écrivain lui-même, borné à sa seule imagination, cette faculté par laquelle les hommes diffèrent le plus entre eux, manque de la raison par laquelle ils se ressemblent et sont vrais les uns pour les autres.

M. Victor Hugo a fait, comme vous savez, beaucoup de drames et de romans, les uns et les autres, — sauf Han d'Islande et Bug-Jargal, — moins peut-être par goût et par volonté que par l'etTet de nobles nécessités domestiques qui l'obligeaient à rechercher un genre d'ouvrages plus lucratif que les vers et les ballades. Ces drames et ces romans représentent presque exclusivement M. Victor Hugo, non point par le côté positif de l'homme, mais par le côté de l'écrivain que possède son imagination, ayant une sensibilité de cerveau et des passions de tète, surexcité par des habitudes de travail nocturne, riant sans gaieté, pleurant sans tendresse, s'exallant sans enthousiasme, creusant moins les passions hu-

inaines, pour en tirer des secrels inconnus, que la lanitue française, pour en tirer des efl'els de style extraordinaires, touinant toul à limai;»' et au trait. Ceux qui ont l'iionneur de fonnailre l'auteur peuvent .s'intéresser à cette contre-épreuve qu'il donne, dans tous ses ouvrages, de son propre esprit; mais ceux qui ne le connaissent pas. et c'est l'immense majorité du public, ne savent qu'en penser. Ils ne trouvent dans leur propre cœur, ni dans leur expérience du cœur d'autrui, rien qui les mette sur la voie des étranges créations du j)oète; ils les regardent avec curiosité, d'abord parce que ces monslres sont doués d'une certaine force originelle, parce que le théâtre sur lequel ils vont et viennent est repeint à neuf et chargé de décors, ce qui occupe les yeux pendant que l'esprit languit ; ensuite, et il faut être juste, parce qu'ils montrent çàet là quelque chose qui ressemble àde la sensibilité et à de la passion, à du rire et à des larmes. On peut, à la rigueur, entrevoir de temps en temps dans ces figures grimaçantes quelque lointaine consanguinité avec la vraie figure humaine.

C'est que l'imagination, même quand elle marche seule, a pourtant celte singulière puissance qu'elle sait imiter, jusqu'à tromper des yeux grossiers, les autres facultés de l'àme : la sensibilité, la passion, la raison elle-même. Un écrivain qui n'a que de l'imagination et de la mémoire fera une scène suffisamment passionnée avec les souvenirs de ses lectures, sans avoir ni intelligence des passions d'autrui, ni la

M. VICTOR HUGO EN 1836. t>r)3

conscience des siennes. Il fera parler une mère, un amant, une maîtresse, dans un langage analogue à celui que tiennent ces personnages dans les traditions du genre; il aura une sorte de sensibilité assez vraie pour qui n'y regardera pas de très près ; il pleurera convenablement ; il trouvera une bouffonnerie que les gens grossiers ou indifférents pourront prendre pour du comique; enfin, il rencontrera au hasard, et pour avoir lu des choses approchantes, quelques sentiments raisonnables qu'ils prendront pour de la raison.

C'est ce qui se voit dans les ouvrages dramatiques de M. Victor Hugo. Tout ce personnel-là n'est pas radicalement faux et impossible, et nous sortirions de la vérité à le prétendre ; mais ce que nous n'hésilons pas à dire, c'est qu'aucun des sentiments que le poète met dans la bouche de ses personnages ne sort de la vraie source d'où les tire l'art des grands poètes ; c'est que les choses de sensibilité n'y viennent pas du cœur, ni les choses passionnées d'une âme qui peut pâtir un moment des douleurs qu'elle prête â des êtres imaginaires, ni le rire d'un sentiment vif et profond du ridicule, ni les larmes de l'ébranlement physique que donne à un homme honnête et bon la pensée de malheurs même inventés, ni les choses raisonnables de cet instinct, développé par la réflexion et l'expérience, qu'on appelle la raison.

Les plus notables enfants de cette imagination qui marche ainsi à l'aveugle, toute seule, avec l'incertitude, mais aussi avec la témérité quelquefois heu-

reuse d'un être marchant sans guide, de cette mémoire échaulfée qui sait pi-cndre quelquefois le lan- £;agede toutes les autres facultés, — à peu près comme l'homme qui a la mémoire des airs notés répète un <hant qu'il a entendu; — sont : Didier, dans Marion Delorme\ Hernani, dans la pièce de ce nom;-et surtout la Esmeralda, dans le roman si justement apprécié de Notre-Dame O.e Paris.

Le souvenir de Xotre-Dame de Paris est favorahle à M. Victor Hugo. J'entends par là cette impression lointaine que nous gardons d'une lecture, impression douce, agréable, où disparaissent les exagérations de l'auteur, qui adoucit les aspérités, retranche les longueurs, elTace les excès d'imagination, et substitue à des figures toujours un peu outrées, même quand l'idée première en est naturelle, des figures vraies et naïves.

Vues à distance, à travers les souvenirs, sous ce demi-jour propice qui voile les grossièretés et les emportements de l'exécution, la Esmeralda et Quasimodo sont deux belles créations romanes(iues, et certainement les plus heureuses qu'ail imaginées M. Victor Hugo, poète dramatique et romancier. Mais, vues de trop près, dans le livre même, elles choquent le lecteur délicat par cette gourme de détails faux, exagérés, ridicules, où sont noyés les traits naturels. La Esmeralda, dans ses amours, est trop souvent niaise en ne voulant être que naïve; (juasimodo fait quelquefois le Corydon. Sa laideur est une accuniu-

lalioli de toutes les laideurs, dans le tableau démesurément détaillé du romancier. La partie matérielle, les descriptions des lieux et des costumes, les images excessives obstruent et élouHent ces lueurs trop rares de vérité éternelle qui nous apparaissent isolées dans le souvenir d'une lecture lointaine.

Tel est l'elîet ordinaire des ouvrages où l'imagination et la mémoire tiennent lieu de tout; telle est l'impression que nous font en particulier les œuvres dramatiques de M. Victor Hugo. Le contraire arrive pour ces livres que la raison, animée par l'imagination, a immortalisés. A la lecture, on les trouve encore plus beaux que dans le souvenir; on y revient avec une curiosité nouvelle; on sent qu'on ne les a pas lus d'assez près et que l'impression qu'on en avait irardée était restée au-dessous de sa cause.

C'est par celte domination exclusive de l'imagination et de la mémoire dans les ouvrages de M. Victor Hugo qu'il faut expliquer son peu d'influence sérieuse suj- son époque, et son impuissance d'avoir un rôle prépondérant, malgré de très visibles prétentions à les remplir tous.

Les écrivains complets, c'est-à-dire ceux qui à un grand fond de raison et de bon sens joig:nent une imagination dirigée et contenue, ces écrivains là ont toujours une action décidée et certaine sur leur temps et sur leur pays. Ils ont un caractère, déterminé, une physionomie distincte qui les élève au-dessus de tous : on sait ce qu'ils sont venus faire; on sait ce qu'ils représentent. On sait ce qu'ils veulent ou ne veulent pas; on a confiance en eux, on personnifie en eux telle ou telle opinion, telle ou telle croyance. Ou bien ils sont en avant de leur époque, ils prophétisent l'avenir, ils réchauffent les âmes, par de sublimes espérances, ou bien ils se tiennent à côté et au-dessus, observant avec profondeur, et raillant avec ironie ses tendances; maîtres des âmes, pour tout dire, soit qu'ils aiment, soit qu'ils haïssent; soit qu'ils entraînent leur époque vers l'inconnu, soit qu'ils la retiennent et l'agitent stérilement dans le doute; soit qu'ils pleurent, soit qu'ils rient; toujours en avant, jamais à la suite: toujours dans les entrailles de la société, jamais à la surface; toujours dominants, jamais dominés; toujours supérieurs à leur gloire et à leurs échecs ; car, soit qu'ils pensent comme leur époque, soit qu'ils voient en deçà ou au delà, ils sont toujours trop en avant d'elle pour que la mesure de leurs triomphes et de leurs défaites soil la mesure exacte de ce qu'ils valent.

Lord Byron, Béranger, pour ne parler que des poètes, sont de ces écrivains-là.

Byron, par raireclatioii d'une liberté illimitée d'esprit, d'opinion, de croyances, de conduite, par son scepticisme eiTronté, par son ironie amère, par son mépris du bien et du mal, a secoué profondément une société garrottée de règles, de formes, d'inégalités oppressives, décorées du nom de convenances. Amis, ennemis, personne n'a été médiocrement affecté par cet homme; il s'en est allé de son pays afin de n'être rien pour lui. et de n'avoir aucune part dans ses destinées, et j)0uilaut il y a été plus maître que s'il eût vécu toute sa glorieuse et courte vie au sein de la cité de Londres. Comme cet homme, qui n'a été rien, a été puissant ! De quelque côté qu'on le regarde, comme sa figure se détache nettement du milieu de toutes les figures contemporaines ! Comme on sait bien ce qu'il est venu faire ! Les petits enfants de l'Angleterre pourraient le dire, au besoin. Notre Béranger, aussi solitaire, aussi en dehors de la société française que lord Byron, mais avec la différence qu'il y a entre un pauvre petit bourgeois de France et un noble lord d'Angleterre, entre une solitude casanière dans une petite maison de Passy ou de î'onlainebleau et la solitude errante et voyageuse à grands frais de lord Byron, notre Béranger a aussi une physionomie qui n'est qu'à lui : et ce que j'ai dit des petits enfants de l'Angleterre, à l'égard de lord Byron, je le dirai avec plus de raison encore des petits enfants de notre France à l'égard du ])on Béranger. Béranger, c^est le type le plus |)arfait. le

i')H ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

plus ingénieux, le plus aimé du caractère de noire nation. Un amour quolquo pou oonlradicloire de la gloire des armes et de la liberté politique, des illusions nobles et généreuses, avec beaucoup de bon sens; un esprit critique qui ne se laisse pas facilement duper, avec les espérances d'un enfant; une admirable intelligence du passé, c'est-à-dire plus qu'il n'en faut pour désespérer de la liberté et de la vertu, et pourtant une ferme croyance que les nations seront heureuses quelque jour par la liberté et pai' la vertu; de la satire poignante, avec la bonhomie attirante; le Français gai et rieur, sans gros éclats; sensible, mais non pleureur; sans rancune et sans haine, mais non pas sans antipathies; un tempérament et un mélange admirable de toutes ces choses ensemble, mélange qui fait dire aux Allemands, par exemple, que nous ne sommes pas profonds, parce que nous n'allons à l'exagération de rien : voilà Déranger. Nous chantons tous, nous avons chanté ou nous chanterons les chansons de Bérangor. Dans les corps de garde de la Restauration, dans les dîners de corps entre les officiers des troupes privilégiées, les cadets de province comme les fils de leurs fermiers, les uns officiers par droit de naissance, les autres par les guerres de l'Empire, chantaient en chœur les odes de Déranger. Ses vers ont été des leviers de révolution. Ses querelles avec les Bourbons de la bi'anche aînée ont été des querelles nalionales; sa juison a été une des causes de leur chute.

Nous cherchons vainement par où M. Victor Hugo a de l'action sur son époque, et s'il y excite nn autre sentiment que celui de la curiosité. Nous ne le voyons à la tète d'aucune o[)inion, ni alfirniative ni négative, maiss'empamnt un peu de lonles, successivement, et comme de lieux communs momentanés qui peuvent faire la fortune d'un volume. Il nous semble qu'au lieu d<i dominer la société, soit en se tenant isolé d'elle, soit l'embrassant, soit par l'action, soit par la critique, il flotte à la surface, recueillant avec sa mémoire toutes les choses qui s'y disent, et reproduisant ces choses avec son imagination ; saisissant une mode, une fantaisie, un goût éphémère au passage, et y attachant un livre, soit de vers, soit de prose, qui dure autant qu'une fantaisie, une mode, un goût du jour, feuilles légères qu'il jette dans un ruisseau formé par une pluie soudaine, et qui n'ira pas plus loin que ce ruisseau ni plus longtemps que cette pluie. Nous le voyons écho inexact, quoique sonore comme il se définit quelque part, de ce qui se montre à la superficie de son époque, mais non pas observateur intelligent de ce qui se cache au fond; nous le voyons dominé, mais non pas dominant; lauréat, tantôt de la royauté et tantôt du peuple, mais jamais poète ni de l'un ni de l'autre, ce qui est bien autre chose. Il n'est jamais à la tète, mais toujours à la suite; jamais créateur et maître d'une idée, mais toujonrs serviteur et héraut des idées du moment. Par la mémoire, il retient tout; par l'imagination, il

260 ESSAIS SIH L'ÉCOLE KOM A N T inr E.

peut prendre tous les tons et toutes les opinions; mais avec ces deux qualités, si brillantes qu'elles soient, on vient après tout le monde, et on n'est maître de pei'sonne.

L'histoire des ouvrages de M. Victor Hugo est l'histoire de livres éphémères, greffés sur des lieux communs du jour ou imités d'ouvrages analogues, où le mérite de l'invention n'appartient pas à M, Victor Hugo. Je n'en sache pas un dont la pensée lui soit propre; je n'en sache pas un où il ail crié le premier, du haut du mât de misaine : a Italie ! Italie!» Il a «luelquefois exjjloité les découvertes d'autrui; mais il n'a jamais rien découvert.

Ses premiers écrits sont des prix académiques; il ne commence pas par chercher la poésie en lui : il la cherche dans les programmes des Académies.

Sous la Restauration, il publie des poésies royalistes. Le royalisme vendéen, le royalisme d'avant 89, le royalisme qui. dans les histoires de France à l'usage des classes, supprimait tout le règne de^apoléon et les dix années de la République, le royalisme exhalant la malédiction et l'opprobre contre les hommes qui avaient sauvé la patrie du démembrement, le royalisme pathétique du Conservateur, le royalisme niais de la sainte-ampoule et de l'oriflannne. était à Tordre du jour. M. Victor Ilugo s'épaula (le toutes ces exaltations et de tous ces enthousiasmes, et lan(;a un recueil d'odes dans ce torrent de dévouement, qui passa bientôt, après

avoir fait plus de bruit que de mal. Hàtons-nous de dire que parmi ces odes il y en a de très belles. Les muses de l'ode ne sont-elles pas la mémoire et l'imas^inalion?

Un peu plus tard, à la mode des imprécations et des colères contre-révolutionnaires, succède la mode des cathédrales, des donjons, des tours ruinées, des châteaux féodaux, que tous les beaux esprits du royalisme se mirent à défendre contre la bande noire, laquelle faisait des villages avec les pierres des chàlellenies inhabitées, et plantait des pommes de terre pour les hommes sur l'ancien domaine des lapins et des renards; la mode des nocturnes habitants des ruines féodales, sylphes, gnomes, farfadets; un royalisme pittoresque, habillé en moyen âge, le faucon au poing, la rapière au côté, le bonnet à plumes sur l'oreille, se signant devant les croix rongées de mousse, sonnant du cor sur le pont-levis des châteaux, royalisme puéril comme le premier, et comme sont toutes les prétentions rétrogrades et impuissantes. M. Victor Hugo se fit le chantre ingénieux de ■celle réaction féodale contre la bande noire, laquelle n'était si noire que parce qu'elle consolidait, par ses destructions, l'investiture révolutionnaire des biens jiationaux. Il fit voler dans la nuit les farfadets et les ijMiomes, et bourdonner les sylphes gracieux aux vitraux des oratoires des châtelaines; il mil en jolis vers les lieux communs du royalisme, et il fut plus spirituel, sinon plus intelligent, (jue le parti dont il

recevait riinpiilsion rétrograde, et dont il se faisait le troubadour et le ménestrel.

Le plus considérable de tous les ouvrages de M. Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, lui a été inspiré par deux influences étrangères et extérieures, par cette mode de moyen âge d'abord, ensuite par la popularité des romans historiques de Walter Scott. La mémoire et Timagi nation en ont fait tous les frais. C'est le fruit d'une double imitation ; mais c'est un fruit d'un goût relevé et savoureux.

De 18:27 à 1830, les tendances ont changé : le royalisme est vaincu. Le vent de l'émigration a cessé de souffler; les polémistes et les poètes de l'autel et du trône sont tombés dans le ridicule. En même temps, les idées révolutionnaires et philanthropiques deviennent les nouveaux lieux communs de ce mouvement libéral. Napoléon redevient un grand homme, et reprend sa place dans les histoires de France. La colonne de la place Vendôme, fondue avec les canons autrichiens, est l'objet de pèlerinages hostiles à la royauté. M. Victor Hugo fait virer de bord sa barque royaliste, — à son grand honneur, Je dois le dire, et avec des sacrifices faits à propos, — et il la place sous le vent des idées libérales. Il chante Napoléon, iL clianle la place Vendôme, dans des vers pleins de beautés. Il fait contre la peine de mort, le plus exploité des lieux communs du moment, un livre bizarre, mais çà et là éloquent. le Dernier Jour </'«» condamné, rêve d'une imagination cjui se suppose

M. VICTOTi HUGO EN 1836. 263

condamnée à nior(, et qui met des couleurs à la place des sentiments, des souffrances de tête à la place de souffrances réelles, et toute une métaphysique en images à la place d'une forte et saignante analyse de cette révolte de la nature contre l'idée de la destruction.

La révolution de 1830 éclate; les héros de Juillet reçoivent l'encens des poètes; M. Victor Hugo les chante, et fait une hymne froide et vide pour la cérémonie funèbre du Panthéon.

La thèse des droits et des souffrances des classes pauvres appelle l'attention et la vogue sur quelques organes delà presse. M. Victor Hugo se met à la suite des écrivains populaires; il plaide, dans un morceau original, pour un prisonnier qui a assassiné d'un coup de ciseau le directeur de la prison, et il altère imprudemment un fait de cour d'assises, un fait de notoriété publique, pour donner tort à la société et raison au prisonnier assassin; il plaide en beaux vers pour les malheureuses qui rôdent le soir dans les environs de l'hôtel de ville, contre les belles dames parées qui vont danser au bal que la ville de Paris donne au roi.

Vous le trouvez toujours ainsi à la suite de tout ce qui réussit, de tout ce qui fait du bruit, de tout ce qui a* la vogue.

Le scepticisme est-il en honneur, il monte sa lyre au ton abattu et découragé du scepticisme.

On refait avec de l'érudition, avec de belles que-

264 ESSAIS SLIl LÉCOLE llO.M ANTIQUE,

teuses, avec des églises rhaudees au calorifère et tapissées, avec des prédicateurs beaux esprits, qui prêchent la morale et glissent sur le dogme, que sais-je? avec des éciianges réciproques de décors entre l'église et TOiiéra. une sorte de néo-christianisme, sans pouvoir temporel, sans sacerdoce et sans pape : M. Victor Hugo écrit de la prose ou fait de la poésie néo-chrétienne.

On proslilue le nom de Dieu; on le met dans les feuilletons, à propos des pas d'une danseuse; ce nom sacré que Newton ne prononçait jamais sans ôter son chapeau, on le traîne dans ces cloaques littéraires qu'on appelle les romans d'amour : M. Victor Hugo fait de celle religiosité à la mode; il remplit du nom de Dieu sa prose et ses vers.

Que dirons nous de ses drames, qui n'ont fait que renchérir sur les drames à la suile desquels ils sont venus, hurlant là où ceux-ci n'avaient fait que crier, empoisonnant par masse là où ceux-ci s'étaient contentés d'empoisonnements individuels, mellant toute l'action dans le spectacle là où ceux-ci en avaient fait deux parts à peu près égales, imitant ou exagérant deux choses, dont l'une est la conséquence de l'autre?

Le moins que risque le crilicpie en s'exprimant avec celle liberté, c'est d'être traité d'envieux. H aura beau melire la main sur son cœur et prolester de son parfait désiiiléressemenl, on soupçonnera de jalousie ses meilleures raisons. C'est qu'en clVel la louange a été poussée si loin, c'est que les mots de

génie, de gloire, de puissance, de force, de haute portée, ont été si ridiculement prodigués aux poètes de ce temps, qu'une appréciation équitable de leur talent ne peut plus paraître qu'une satire de niveleur littéraire. La louange a rendu la critique presque impossible en France. Il n'y a plus que deux positions à l'égard des écrivains en vogue, celle d'admirateurs idolâtres, et celle de zoïles; celle de juge n'est pas admise. Voilà pourquoi l'art périt dans un pays où les hommes de talent abondent. D'une part, l'admiration excessive leur donne le délire, et, d'autre part, la critique, interprétée comme de l'envie cachée, les raidit contre les bons conseils et les passionne pour leurs défauts. La critique contemporaine n'obtiendrait pas de nos poètes le sacrifice d'une page; elle n'obtiendrait pas de M. Victor Hugo le changement d'un hémistiche.

Dans une belle pièce écrite en 1830, et qui servait de préface au recueil des Feuilles d'automne, M. Victor Hugo se caractérise lui-même en ces vers :

C'est que ramoiir, la tombe, et la j^îloirc et la vie, L'onde qui fuit, par l'onde inccs<aninient suivie, Tout soulflc, tout rayon, ou propice ou fatal. Fait reluire et vibrer mon âme de cristal; Mon àine aux mille voix, que le Dieu que j'adore Mit au centre de tout comme un édio sonore.

Très certainement le poêle n'a pas voulu se diminuer en faisant de lui ce portrait. Eh bien, il s'est critiqué en ne pensant (ju'à se louer. Hicn ne le carac-

térise mieux qu'une âme de cristal qui reluit, qu'un écho sonore mis au centre de tout. Je ne sache pas d'emblème plus ingénieux et plus exact d'un poète qui n'a que de l'imagination et de la mémoire, que le verre sur lequel toute chose se réfléchit et glisse, et où rien n'entre à fond; que l'écho qui n'a pas conscience de ce qu'il répète, et qui redit aussi fidèlement les paroles d'un sot que celles d'un homme d'esprit. Il n'y a pas non plus d'analyse qui pût exprimer mieux la nature vague et impalpable des sujets traités par M. Victor Hugo, que ces mots de tombe, de gloire, de vie, de souffle, de rayon propice ou fatal. Pour lui, tout ce qui peut se voir par les yeux et se retenir par la mémoire, tout ce qui peut se traduire par des images physiques, tout ce qui a un profil, tout ce qui rend un son, est un sujet de prose et do poésie. Prose et poésie, c'est tout ce qui reluit sur ce verre; c'est tout ce qui arrive à cet écho sonore, lequel n'est pas libre de choisir ce qu'il répète.

La description, voilà où est l'originalité de M. Victor Hugo ; la description, fille de la mémoire et de l'imagination ; de la mémoire, qui dispose lesobjets par plans, et de l'imagination, qui les colore. Ce n'est pas la description que nous admirons dans les antiques épopées, cette description simple, sommaire, (lui se compose de peu de traits, et qui s'attache bien plus à faire sentir la vie d'un objet (|u'à en représenter l'aspect matériel ; cette description plus philosophique

que physique, dont l'effet est bien plutôt de faire rêver l'àme que de déployer des panoramas devant l'imagination; c'est la description des littératures en décadence, plus physique que philosophique, exacte et minutieuse comme un état de lieux, et rendant les choses non plus avec ces formes adoucies et fondues qu'elles ont dans la nature visible, mais avec ce luxe de couleurs, d'aspérités, d'angles, et ce grossissement des proportions que leur prête le microscope. Dans cet art dégénéré, M. Victor Hugo excelle. Peu de poètes, non seulement dans notre âge, mais dans les âges passés, ont été doués, à un si haut degré, de ce talent de peindre, de colorier avec des mots. Certes, si toutes les beautés de M. Victor Hugo ne sont que des beautés de tête, ce n'est pas d'une lêle médiocre que sont sorties certaines pièces des Orientales et des Feuilles d'automne ] six scènes dans six drames qui affectent le système nerveux, mais qui ne disent rien à l'âme'; quelques pages du Dernier Jour d'un condamné, et un volume de Xotre-Dame de Paris. \\ faut qu'il y ait du vrai dans ce qu'il dit du travail intérieur de cette tète,

fournaise où son cs|)rit s'allume,

Jette le vers d'airain, qui bouillonne et (jui fume.

1. Cromwell, Marion Delorme, Ilernani, le Roi s'aïuuse, drames en vers; Lucrèce Borqia, Marie Tudor, m<'lodrames en prose. La septième des pièces de tlK-àtre de M. Victor Hugo, Angelo, tyran de Padoue, a tous les défauts des six autres et n'en a pas les beautés.

Il y a en effet du bouillonnement et de la fumée dans tout ce qu'il écrit; mais, pour suivre sa comparaison, il sort quelquefois de cette fournaise, sinon des armures complètes, du moins des pièces d'armures fortes et bien trempées. Nous ne pouvons le louer que par des images physiques; c'est le prendre par son faible, et le payer en sa monnaie. S'il s'agissait de l'art supérieur des Racine, des Corneille, des La Fontaine et des Molière, nous irions chercher nos comparaisons dans les régions les plus élevées du inonde moral.

Dans le genre lyrique, qui vit d'images et de tours hardis, M. Victor Hugo a fait quelq'ues ouvrages qui resleronl. L'ode, cette chose légère, qui se compose d'ordinaire d'une pensée commune enveloppée de beau langage, espèce de cocon grossier et de peu de prix, autour duquel le poêle file son riche lissu de strophes colorées et harmonieuses, l'ode f^ied admirablement à un poète dont le fond est mince, et qui est plutôt décorateur que peitseur. La langue française n'a pas de plus belles odes que les deux ou trois plus belles de M. Victor Hugo. C'est là qu'éclatent toutes les richesses de ce talent tout extérieur : images hardies et précises, phrases pleines de nombre, rapprochements heureux de mots qui font l'illusion de pensées, Iteaucoup de traits, celle beauté spéciale de la poésie lyriciue. jieanlé piquante, mais équivoque, on Ton ne saurait dire ce qui est i)eau, si c'est l'idée ou si c'est le tour. C'est là que l'intir-

mité natiirollo du poète réduit îi rimagination et à la mémoire est le moins sensible; car l'ode peut se passer d'idées profondes, de sensibilité, de raison supérieure, toutes choses sans lesquelles les durables succès ne sojit pas possibles dans les autres genres, dans le théâtre particulièrement. On pourrait même expliquer par la supériorité de M. Yiclor Hugo dans l'ode, ses équivoques succès dans le drame. Voilà pourquoi certains amis de M. Victor Hugo, tout en louant ses drames, par devoir d'amis fidèles à la bonne comme à la mauvaise lortune, le ramènent sans cesse à sa vocation lyrique, et l'engagent métaphoriquement à quitter les poignards pour la lyre innocente, et âne pas sacrifier sa gloire à sa vogue. Par malheur, les odes rapportent peu; la lyre, — et ceci soit dit à la honte de l'époque! — la lyre ne nourrit pas le poète, et ce n'est pas seulement par goût que M. Victor Hugo préfère les choses lucratives aux triomphes stériles, et le genre qui rapporte au genre qui immortalise-

Quelques lecteurs désintéressés, et nous sommes de ceux-là. préfèrent la prose de M. Victor Hugo à ses vers. Ce n'est pas que cette prose soil de meilleure qualité en soi que sa poésie, eu égard à la condition de perfection relative qui est imposée à tout ouvrage durable dans notre langue, c'est parce que les imperfections de M. Victor Hugo y sont plus supportables, et que ses qualités s'y déploient plus librement. La poésie française est. nous le voulons bien, d'une

270 ESSAIS SUR L'ÉCOLE l'.OM ANTigUE.

sévérité excessive; mais, comme ellen'apas empêché les chefs-d'œuvi'o. et qu'au contraire elle y a même puissamment aidé par cette sévérité (jui tue les écrivains médiocres et qui tient les écrivains supérieurs en çjarde contre les moments de paresse, on ne peut pas se contenter de poésies imparfaites dans un pays où l'on en connaît de parfaites, ni dispenser un poète du xix« siècle des conditions qui ont pesé sur ceux du xviP. Or. dans les ouvraires poétiques de M. Victor IIui;o. sauf quelques odes (|ui ont atteint la perfection du genre, les fautes pullulent à côté des beautés, les mauvais vers étouffent les bons; il y a peu de strophes qui n'offrent de ces rimes complaisantes qui servent à amener le vers final, ficelles de la poésie qu'il est si glorieux de cacher, et que M. Victor Hugo étale dans presque toutes ses pièces, et justifie dans toutes ses préfaces. Sa prose est donc plus goûtée que ses vers, parce que sa prose a moins besoin de mots de remplissage pour amener la phrase à effet, et que, les écueils y étant moins nombreux, les naufrages y sont plus rares. Bon nombre de pages en prose de M. Victor Hugo sont de la vraie école française, correctes et fortes, fidèles au génie de la langue et empreintes de nouveauté, d'un tour énergique et hardi, éclatantes sans or faux, originales sans bizarrerie, harmonieuses sans mollesse, écrites avec un sentiment quebiuefois erroné, mais toujours consciencieux, actif et présent de la langue. C'est même ce sentiment, c'est ce souci de la langue, qui cou-

servent à M. Hugo quelques amis secrets, malgré le scandale recherché de la plupart de ses succès de théâtre, et malitré ses orgueilleuses théories pour faire de ses défauts mêmes des beautés, et de son art imparlait un progrès sur l'art des deux derniers siècles.

Dans les descriptions, dans les lieux communs, dans les développements lyriques, que M. Victor Hugo veut en vain nous taire prendre pour des scènes dramatiques, dans le paradoxe, où il a peut-être le malheur d'être sincère, dans ses apologies hautaines, mais passionnées, la seule chose où M. Victor Hugo ait une espèce de naturel, et semble prendre ses inspirations plus bas que la tète, dans tout ce qui est d'ornement, de décoration et d'apparat, sa prose se fait lire, même des gens d'un goût difficile, avec un singulier intérêt. H y a là un instinct supérieur du langage français, et quelquefois une science de la valeur des mots qu'apprécient beaucoup mieux les juges les plus sévères du jeune écrivain que ses plus ardents admirateurs. La préface de CromiccU, le vieux Paris dans Notre-Dame de Paris, la cathédrale, les portraits physiques des persoiniages. celui, entre autres, de Louis XI, qui joue un rôle dans ce roman, figure curieuse que la main un peu molle et nonchalante de Walter Scott n'a pas si bien rendue, quelques tableaux du Dernier Jour d\in condamné, deux ou trois grandes descriptions, soit de spectacles matériels, soit de sentiments matérialisés, ne sont d'un art in-

272 ESSAIS SUR LÉCOLE IlOMANTIQrE.

férieur à l'arl du dix-scptiome siècle et du dix-huiliènic, que parce que les choses du monde niat»}riel sont iiirérieures aux clioses du monde moral, et parce qu'un art qui a prfjduil des livres achevés est fort supe'rieur à un art (|ui n'a produit que d'excellents morceaux dans des livres très défectueux.

Telle est, nous le disons en conscience, la part équitable du bien et du mal dans le talent si éminent de M. Victor Hugo. C'est une siniïulière popularité que la sienne. Il n'est le poète de personne; il ne représente aucun parti, aucune opinion; il iw va, comme on dit en France, à personne, et cependant c'est un des noms les plus retentissants de l'époque. On n'attend rien de lui, on ne lui demande rien, on n'est nullement curieux d'avoir son sentiment sur les choses qui agitent les esprits; et pourtant ses ouvrages n'excitent pas une curiosité médiocre. On l'admire, on ne l'aime pas; il occupe ses contemporains de lui, et il est isolé au milieu d'eux; c'est un roi sans sujets, et il ressemi)le en ce point à Charles X, qui n'a, pour se croire roi, que deux ou trois serviteurs qui le saluent chaque matin de ce nom. Lui aussi règne et ne gouverne pas; il s'agite dans -son époque, mais il n'y tient pas le premier rang, et sa réputation se ressent de cette incertitude; car si elle est passée en habitude, elle n'est pas consenti». Je ne parle pas des deux ou trois douzaines déjeunes gens, nouvellement échappés du collège, qui lui payent tribut pendant la première année de leur liberté, et

qui lui offrenj, comme chez les Romains, leur première barbe; ces jeunes gens-là ne sont pas, j'imagine, l'époque; c'est à peine s'ils en sont un des plus intéressants ridicules. Tous, d'ailleurs, ou presque tous, après le premier ébahissement, et quelques mois d*ûne admiration où l'ennui des études classiques, récemment quittées, est pour la plus forte part, rentrent bientôt, désabusés et guéris, dans la masse de ce public cultivé qui, nous le répétons, s'intéresse à M. Victor Hugo, mais ne l'adopte pas.

C'est que le poète ne représenta pas un caractère, un homme : c'est une imagination qui Hotte à tous les- "vents, et qui se teint de toutes les couleurs ; c'est un écrivain qui reçoit de toutes parts, mais qui ne donne rien qu'il ait en propre. Or, une époque où, après tout, les hommes sérieux et raisonnables sont plus nombreux que les fous, ne peut pas faire amitié avec une imagination et une mémoire. Ce n'est point par 4a tète, c'est par les entrailles qu'une société et ses écrivains éminents se prennent et se, lient. On aime peut-être encore plus Déranger qu'on ne l'admire. L'Angleterre craignait lord Byron. C'est par l'amour et la crainte, ces deux sentiments très divers, mais également profonds, qu'une époque se donne à un écrivain supérieur et qu'un écrivain supérieur domine et possède son époque. Qui est-ce qui aime M. Victor Hugo, et qui est-ce qui le craint, au sens littéraire, bien entendu?

Nous ne voulons pas prendre parti exclusivement

pour l'époque contre l'écrivain; loin de là, nous consentons à tirer du caractère même de cette époque des circonstances atténuantes, pour expliiiuer les défauts de l'écrivain. Oui, cette époque est dure pour les poètes; oui, ce temps-ci est peu propice aux poésies consciencieuses, au culte de l'art du dixseptième siècle ; oui, nous adhérons à tous les griefs que lui reprochent lei poètes, sauf ceux de leurs vanités blessées; nous trouvons que l'atmosphère en est lourde ; qu'on respire mal dans cette poussière d'opinions et de croyances !... oui, mais, dans cette époque, il y a des traditions pour les choses de l'art comme pour les choses de la vie; il y a de bons côtés, il y a de nobles espérances ; il y a surtout ce nombre immense d'hommes sérieux et raisonnables pour qui écrivent d'illustres contemporains, Chateaubriand, Carrel, Déranger, Thierry, Villemain et d'autres plus jeunes de renom, qui savent revêtir les pensées les plus diverses d'un langage uniformément marqué de vérité, d'étude et de raison.

Deux rôles sont à jjreiidre h l'époque où nous vivons : ou bien il faut se faire l'organe intelligent et passionné de toutes ses bonnes tendances; ou bien il faut l'attaquer et la rejeter en masse, et, puisqu'on désespère de l'amender, la précipiter vers la tombe et hâter la venue de celle qui doit la suivre. Mais, pour ces deux rôles, il faul une raison très supérieure, quoique très diverscnieni appliquée ; il fant, pour le premier, une raison portée à espérer et à aimer;

M. ViCTOU Hl(;0 EM 1836. ^75

pour le second, une raison amère et ironique, ce dissolvant qui fait éclater les vieilles sociétés; il faut être ou lord Byron ou Déranger. Avec de l'imagination et de la mémoire seulement, on n'est appelé ni aux grandes influences, ni au durable empire de la raison.

Si ce qu'on vient de lire est sensé, on en devra conclure que ce que nous paraissions craindre au commencement de cet article, comme une chose possible, est peut-être une chose prochaine et inévitable : c'est à savoir la mort littéraire de M. Victor Hugo. 11 y a deux manières de finir pour l'écrivain. Il y a la manière commune, qui est lorsque l'esprit et le corps finissent ensemble, et que l'écrivain subit le sort de tous; il y a ensuite la manière morale, qui est lorsque l'esprit finit avant le corps, soit par une stérilité soudaine, soit par une fécondité sans progrès, où l'auteur perd de sa gloire en proportion de ce qu'il ajoute à son bagage. Ce serait là, nous voudrions bien nous tromper, l'espèce de fin réservée à M. Victor Hugo On remarque, dans sa carrière litléraiie, un symptôme particulier qui inquiète même ses plus aveugles amis, c'est que, dans la prose comme dans la poésie,

ses premiers écrils valent mieux que les derniers, sauf quelques parties d'ouvrage où le dernier rompt la loi ordinaire en n'étant que l'égal du premier. Parmi ses meilleures odes, il en est deux ou trois qu'il a faites à vingt ans; il en est une qui lui a valu, à dix-sept ans, un prix académique. Dans son théâtre, Marion Delorme et Hernani, ses deux premiers ouvrages, sont incomparablement les meilleurs ; les quatre derniers, non seulement valent beaucoup moins que les premiers, mais encore sont d'une infériorité progressive, et forment quatre degrés de la chute. Les meilleurs pages de prose de Xotre-Dame de Paris ne sont pas meilleures que la préface de CromireU\ les Feuilles (V automne n'ont rien ajouté à la gloire des Orientales ; les Chants du Crépuscule sont indignes des Feuilles d' automne \ toujours la dernière chose faite est la pire. On dirait que M. Victor Hugo a été condamné à n'être en effet qu'un enfant de génie, comme l'appelait M. de Chateaubriand. Les œuvres de l'homme font honte aux œuvres de l'enfant.

Que va faire M. Victor Hugo ? Si ce sont des recueils de vers inférieurs aux Chants du crépuscule, il faudra donc que ses derniers partisans l'abandonnent ou lui conseillent le théâtre plutôt que la lyre. Si ce sont des pièces de théâtre inférieures à Angelo, tyran de Padoue. il sera donc dans son époque quelque chose de moins qu'un vaudevilliste fécond, après avoir promis quelque chose de plus qu'un pro-

sateur et qu'un poète distingué ? Triste décliii, retour amer de celte fortune qui couronnait son front de palmes prématurées, comme lui disaient les secrétaires perpétuels des Académies dans leurs rapports sur les prix. Au temps où le théâtre français était dans l'enfance, où Jodelle et Hardi imitaient plalenicnt et sans iiileliigence, l'un les formes* extérieures de la tragédie grecque, l'autre les intrigues et les fils du drame espagnol, une fécondité malheureuse pouvait donner une sorte de gloire, et Jodelle et Hardi furent des hommes éminents pour leur époque. Mais aujourd'hui, après tant de chefs-d'œuvre dramatiques, quelle gloire se ferait-on même avec les huit cents pièces de Hardi, dont quelques-unes lui coûtaient deux matinées de travail, et dont il défraya pendant trente ans le théâtre naissant? Quel glorieux théâtre ce serait que quelques douzaines de drames de la force d'Angelo ou de Marie Tmlor ! Mais M. Victor Hugo sera-t-il lihre de s'arrêter, même dans ce genre déjà si bâtard? Son public ne le poussera-t-il pas en avant ? Rassasié de poignards, de fioles de poison, d'assassinats, ne demandera-t-il pas des émotions plus fortes, et n'obligera-t-il pas l'auteur, sous peine de ne pas aller à ses pièces, de faire, en guise de drames, des librelti de combats de gladiateurs? ^"y a-t-il pas là un épouvantable cercle vicieux? Pourquoi donc n'avons-nous pas un Prytanée pour nourrir les enfants de génie, ces vieillards de trente ans, qui ont gagné leurs invalides à l'âge où ceux qui doivent être des

278 ESSAIS SLR L'ÉCOLE ItOMANTIQrE.

hommes de jiénie ne sont que des jeunes i,'ens qui promettent?

Combien est ditï'érente en effet la destinée des uns et des autres ! Ce qui fait le génie, c'est une raison supérieure, double fruit de l'instinct et de l'expérience, du naturel et du travail, des choses devinées et des choses apprises. Ce qui fait les enfants de génie, c'est une mémoire heureuse et une imagination précoce, dons rares, si, au lieu d'être des fruits tout d'abord, ce n'étaient que des fleurs. De cette dilïérence dans les organisations, il en résulte une bien notable dans les destinées. L'enfant de génie, arrivé à l'âge mûr, a déjà perdu la première vivacité de sa mémoire et la première fraîcheur de son imagination. Réduit â son rôle de cristal et àU'cho sonore, comme s'est défini le poète qui nous occupe, ne regardant jamais au delà de la surface et des couleurs des choses, ne voyant dans un homme qu'une figure qui n'a que la profondeur d'un portrait sur la toile, si sa position de famille ou d'argent le retient dans le même pays, dans la même ville, s'il ne peut pas renouveler sa mémoire en voyageant, et remeubler cette lanterne magique qu'on appelle l'imagination, en variant ses spectacles et ses points de vue, il en viendra bientôt à se répéter, comme les vieillards, les(|uels, ne pouvant plus apprendre, ruminent sans cesse, à la manière des bœufs, leurs pensées d'autrefois. Or, ii'aperçoit-oii pas, dans les Chants du crépuscule, des répétitions, des reprises en sous-œuvre de choses

déjà faites ? Ne serait-ce pas çà et là de la poésie de ruminant? L'homme de génie, — c'est à savoir celui en qui la raison est un don naturel et un instrument de conquêtes et d'acquisitions journalières, — se renouvelle sans cesse, parce qu'il apprend sans cesse, compare sans cesse, creuse sans cesse dans cet abîme de l'âme humaine dont personne encore n'a touché le fond, pas plus que celui de la mer, et où les générations d'hommes de génie ne font qu'enfoncer la sonde de quelques brasses de plus. Aussi, sans avoir quitté sa ville ni connu d'autre monde que son horizon, il s'étend, il s'augmente, il grandit jusqu'à ce que la vraie vieillesse lui donne le droit de se reposer dans une majestueuse inaction. La Fontaine n'avait guère fait de voyage que de Château-Thierry à Paris et de Paris à Château Thierry. Racine écrivait Athalie, séparé de sa femme et de ses enfants par une cloison, et trouvait, dans sa raison et dans sa science, le secret des grands caractères de Rome, d'Athènes et de Jérusalem. Chez ces esprits merveilleux, la mémoire et l'imagination étaient les humbles ministres de la raison : la mémoire leur remettait sous les yeux la longue suite de leurs expériences; l'imagination leur fournissait les agréments qui rendent la raison aimable et cette couleur particulière ([ui fait que des vérités, vraies en tout temps et en tout pays, appartiennent pourtant, comme par droit d'invention, à l'homme de génie qui les a exprimées.

L'imagination s'use et use vite l'écrivain qui n'a

pour tout fond que ses fragiles richesses. Buffon a dil quelque part que « l'âme n'est pas faite pour senlir, mais pour connaître »; mot profond d'un grand écrivain qui savait par expérience d'où vient la force des grands écrivains. C'est parce que notre âme est faite pour connaître que la connaissance, qui est inépuisable, la renouvelle et la fortifie sans cesse. L'âme qui, par une imperfection naturelle aggravée par des habitudes systématiques, est réduite à sentir, doit ari'ivor bionlôt à l'épuisement, la sensibilité étant naturellonipnl finie, au rebours de la connaissance, qui est infinie. Aussi, lorsque l'enfant de génie, arrivé au seuil de l'âge mûr, dans toute la force de la vie, voit sa santé s'asseoir et sa gloire chanceler, et, dans un corps qui prend de l'embonpoint, un esprit qui s'amaigrit, l'homme de génie entre dans la plénitude de ses facultés physiques et morales, et atteint, au milieu de l'attention et de la faveur universelles, â cette sublime convenance de la virilité du corps et de la virilité de l'âme. Aussi encore, à l'âge où Venfant de génie, à peine penchant vers la vieillesse, est depuis longtemps dans la décrépitude de l'esprit, et n'a plus de mémoire (|ue pour regretter les triomphes du temps i)assé,' l'homme de génie tire encore de ce fond inépuisable de la connaissance, des pages pleines de sens, qui brillent du doux éclat d'une imagination rassise. J,e vieux Malherbe, qui n'était ([u'uii liomme d'un grand sens, écrivait, à soixante ans. sa belle ode

à Louis XIII, et disait dans un admirable langag:e :

Je suis vaincu du temps, je cède ;\ ses outrages; Mon esprit seulement, exempt de sa rigueur, A do ([uoi témoigner, en ses derniers ouvrages, Sa première vigueur.

La plupart de nos grands écrivains ont écrit dans l'âge mûr leurs chefs-d'œuvre, et d'excellents ouvrages à l'entrée de la vieillesse. Et n'est-ce pas une chose à la fois triste et glorieuse pour l'homme, de voir en nos jours ce même Chateaubriand, qui a salué Victor Hugo du titre d' « enfant de génie », à l'heure où cet enfant, devenu homme, se débat sous ce fatal horoscope et sous cet arrêt d'avorlement, écrire à l'àgc du vieux Malherbe, et avec toute la verdeur de l'âge mûr, des pages supérieures peut-être à celles du milieu de sa vie, purgées de toutes les choses de hasard, doux fruits de la connaissance et de la sensibilité, nobles, reposées, chaudes plutôt que chaleureuses, doucement nuancées plutôt qu'éblouissantes, oii loules les qualités du grand écrivain, raison, imagination, goût, mémoire, s'équilibrent dans un admirable accord? La raison! c'est là ce qui rajeunit l'écrivain, c'est là cette fortune il'Éson que demandait le vieux Malherbe :

D'Éson,

Qui, vieil comme je s;ns, revint contre nature Kn sa jeune saison.

Mais pcul-êlre, ■ — et puissions-nous n'avoir pas mérité qu'on nous fasso l'injure de prendre ceci pour une ironie ! — peut-être M. Victor Hugo est-il destiné à ce rajeunissement contre nature; peut-être ne doitil pas être privé à tout jamais de connaître la douce et solide gloire des ouvrages raisonnables. S'il avait quelque ami, non de ceux qui se font ses amis pour s'en donner le relief auprès des sots, mais un ami étranger aux lettres et aux partis littéraires, qui l'aimât pour lui-même, et qui l'avertît courageusement de sa décadence, peut-être ferait-il un retour sur ce contraste si attristant de sa jeunesse florissante et de sa réputation au déclin, sur les admirateurs qui diminuent et sur les indifférents qui augmentent ; peut-être, par un vigoureux effort, s'arracherait-il à sa fausse gloire pour se retremper dans la double source des pensées éternelles : la solitude et la raison. Il serait beau de voir alors dans le même liomme les fruits dos âges d'or et ceux des décadences, les œuvres de l'âme qui sent et les œuvres de l'âme qui connaît; Lucain, à quarante ans, se rapprocher de l'art de Virgile; Perse, vieillissant,' glaner ce ({u'IIorace auiait laissé sur ses pas de satire sensée et éternelle; M. Victor Hugo quitter enlin la robe prétexte pour i)rendre la robe virile, et le jeune poète, ([ui est père d'une belle fanulle, laisser pour héritage à ses enfants des livres qui leur apprennent à se conduire dans la vie ! Avec quelle joie verrionsnous cette résurrection, nous qui avons une si reli-

gieuse idée de Tart, nous qui sommes l'un de ces amis secrets i\e M. Victor Hugo, qui l'aiment pour son. incontestable instinct de la langue, don naturel de tous les grands écrivains de notre pays !

Depuis qu'il a été reconnu que les écrivains doivent être jugés non seulement au point de vue absolu de Tart, mais en regard du temps et de la société où ils ont vécu, la critique est devenue un art en quelque sorte double, participant de l'estbéliqueetde l'histoire* D'une part, elle doit regarder le poète dans son époque, discerner ce qu'il en a tiré; d'autre part, il lui faut comparer l'œuvre du poète aux types généraux de l'art et aux œuvres analogues des épo(jues antérieures. On lui demande de montrer ce que le poète a été pour son temps et par son temps, et de fixer d'avance sa place dans la postérité. C'est par raccomplissemcnt de ces deux conditions, toutes deux si difficiles; car la première exige beaucoup d'observation et de sens, et l'autre un instinct très sur et une science complète des conditions de l'art, que la cri-

tique est devenue elle-même un art original et créateur. Je vais choquer, dés ces premiers mots, tous les auteurs qui pensent avoir seuls le privilège de créer, parce que leurs productions portent le titre des genres auxquels on attache plus particulièrement l'idée d'une création. Mais, si c'est par le fond et non par le titre que valent les œuvres de l'esprit, et si la création consiste, dans le sens le plus exact du mol, soit à imaginer des choses nouvelles, n'importe dans quel ordre d'idées, soit à reproduire, sous des formes rajeunies par la force et la naïveté de la conviction, des pensées et des sentiments éternels, je répète qu'il peut y avoir plus d'originalité, au temps où nous vivons, dans celui qui juge que dans celui qui crée. Du reste, l'invention littéraire est diverse selon les époques. Tantôt elle est dans les poètes, tantôt dans les historiens, les philosophes et les critiques. Quintilien, Sénèque, Tacite, n'inventaient-ils pas plus que Stace ou Silius Italiens?

Toute critique qui s'en tiendrait aux rapports du poète avec son époque serait incomplète. Elle risquerait, d'ailleurs, de ressembler à ces panégyriques composés du vivant des auteurs, qui ne partagent jamais leur immortalité, comme ces arcs de triomphe dressés sur le passage des princes, lesquels ne survivent pas à la cérémonie. La critique qui ne quitterait pas le point de vue absolu de l'art, outre qu'elle serait tout aussi incomplète, risiiucrait de ne pas apercevoir ce que chaque époque peut ajouter d'idées vraies et durables

■286 ESSAIS Srn L'ÉCOLE KOM ANTIQUE.

au fond commun, et de négliii;er, comme choses éphémères, des choses faites pour vivre. Comme la première critique pourrait dégénérer en apologie, celleci pourrait dégénérer en satire. Le milieu est difficile à tenir; car il ne s'agit de rien moins que de concilier deux dispositions qui semblent s'exclure. Il est rare que riiahitude d'apprécier les écrivains vivants dans leurs rapports avec leur époque ne mène pas de l'extrême bienveillance pour les œuvres à la complaisance pour les personnes. Elle a, d'ailleurs, des avantages réels et des profits pour le critique. Elle a fait de lui l'ami du poète, quelquefois son commensal, elle lui donne une part dans le succès, et le relief d'une sorte de Précurseur évangélisant une sorte de Messie. De même, presque toujours une préoccupation exclusive des conditions de l'art mène à trop de rigueur; elle précipite le critique de la sévérité motivée pour l'œuvre dans les préventions contre la personne; elle s'exagère, par l'attrait même des hostilités auxquelles il s'expose en traversant la réputation des auteurs, et elle peut être envenimée par son succès, qui est d'une espèce dangereuse, comme tout succès de criti(iue.

C'est surlout de notre temps r|ue le milieu est difficile, parce (jue la discussion a poussé chacun aux extrêmes limites de son sentiment particulier. Le critique du fait, des convenances contemporaines entre le poète et son époque, s'est trop hâté d'immorliiliscr des choses éphémères; le critique du droit,

des principes absolus, a peut-èlre trop réduit la part des choses durables dans les œuvres du poète. Aussi, et quoiqu'il soit facile de découvrir dans le premier-, sous des explications plus amicales ([ue péremptoires, des points par où il s'entendrait avec le second, et, dans le second, parmi ses sévérités, de vrais éloges qui le mettraient d'accord avec le premier, nous n'avons pas encore ce beau modèle de critique que j'ai tracé. Est-ce que ceux à qui n'aurait pas manqué l'impartialité nécessaire pour le réaliser, n'en ont pas eu le talent ni le goût ? Ou n'est-ce pas plutôt ([ue l'ardeur d'esprit que demande chaque thèse en particulier pour être traitée avec nouveauté et profondeur, rend l'impartialité impossible?

Ces réflexions me seront peut-être comptées comme une marque de sincérité, au début d'un travail sur un poète aimé si justement, qu'au moment de le critiquer je cherche à affaiblir l'autorité de ce que je vais dire. En confessant que, des deux points de vue particuliers dont la réunion ferait de la critique un art supérieur, j'incline plus particulièrement vers celui des principes absolus, j'abdique indirectement toute prétention à la gloire de cet art. Mais si c'est d'avance discréditer mes idées que de déclarer qu'elles penchent plus d'un côté (jue d'un autre, j'en aime mieux le risque que celui de prétendre à tenir le milieu, ne le tenant pas en effet. Il ne m'est pas donné de connaître toute la vérité; mais j'ai du moins un point fixe pour en connaître une partie considérable. Et

qui peut prétendre à plus, dans ce temps-ci, qu'à trouver et à déterminer, dans un ordre quelconque d'idées, une moitié seulement de la vérité?

Les deux espèces de critique sont très utiles, quoique diversement; mais je c^-ois qu'aujourd'hui la critiijue qui recherche les trad liions et les idées durables l'est beaucoup plus, et à plus de gens, que celle qui analyse les convenances réciproques du poète et de ses contemporains. Car, de même qu'en un temps de morale relâchée, vous n'irez point faire une théorie des milles accommodements de l'esprit de société, de même ce serait mal prendre son temps, à une époq.ue de relâchement littéraire, que d'y trop abonder dans le sens des écrivains qui en sont la cause ou l'effet. Il faut bien que je sois persuadé de cela pour m'assurer que je ne fais pas chose nuisible à l'art en défendant la tradition et la discipline.

Si, après tout, ce n'est là qu'une affaire de goût, il n'y a peut-être pas mauvais goût à aimer mieux, maîtres pour maîtres, les grands écrivains des temps passés que ceux du nôtre, à rechercher, à travers la fumée des holocaustes, la vraie valeur des œuvres contemporaines, à se défendre de ces enthousiasmes déplorables qui corrompent tous les écrivains populaires. J'ai, pour mon compte, la vanité de haïr ces habitudes de dépendance et de vasselage littéraires du critique devant l'écrivain, et ces froides adulations qui étourdissent le dieu, et dissipent les précieuses qualités d'esprit de l'adorateur en louanges stériles.

Courier l'a dit, avec l'exagération d'un esprit chagrin , maisavecla sagacité d'un esprit juste : « En France, nous aimons la livrée. » Si ce n'est pas devant une glorieuse épée que nous nous agenouillons, c'est, comme on dit, devant une lyre. Aous sommes les hommes liges de l'auteur en renom; nous portons sa devise; sa cause est la nôtre. En cas d'attaque un peu vive par quelque critique qui a eu la prudence de se préserver de l'engouement, pour s'épargner les retours et les confessions, nous lui offrons nos bras ; nous venons déposer aux pieds du poète notre colère généreuse pour châtier le téméraire; nous tenons conseil pour savoir s'il ne convient pas de nous couper la gorge avec lui; nous nous vantons que, mît-il des gants de velours, nous ne lui toucherions pas la main; nos femmes renouvellent pour lui la ligue des précieuses; nous consolons le pauvre poète, qui est tout souriant du coup qu'il a reçu, comme cet empereur romain dont on brisait les statues et qui disait : « Je ne suis pas blessé. » Nous crions au Zoïle, ce qui est une injure surannée, mais une flatterie toujours nouvelle.

Il y a deux ou trois sortes de vanités là dedans. Il y il la vanité du familier d'un homme à la mode, pour qui cette illustre amitié est un titre, une contenance, une valeur de salon, une occasion d'être interrogé souvent et de parler beaucoup. 11 y a celle d'en tirer des lettres de remerciement avec les armes et le cachet, qui sont une soite de brevet d'esprit aux yeux

290 ESSAIS SUR L'ÉCOLE lt(».M ANTIQUE,

des incrédules ou des libraires qui résisleraienl à acquérir nos œuvres. Il y a celle de n'être pas dans les rétrogrades, ce qui est la terreur de quelques esprits^ éminents et la rage de tous les espiits médiocres, comme si le progrès n'était pas de remplacer une mauvaise chose par une bonne. Or, résister à ce fétichisme littéraire, à celte m.anie de se faire la pièce d'échafaudage d'une statue qui sera peut-être brisée du vivant du dieu, retarder enfin de sa personne ce mouvement désordonné qui entraine toutes les bonnes disciplines, c'est une tâche qui ne peut pas être tout à fait stérile, ou une erreur qui est trop peu avantageuse pour n'èlre pas honorable.

Parmi les mauvaises habitudes que nous avons retenues du XVIII' siècle, la plus ridicule est celle de juger les critiques d'aujourd'hui comme Voltaire jugeait Fréron. Le moindre écrivain d'art, s'il ne se croit pas encore un Voltaire, a déjà du moins son Fréron qu'il s'immole orgueilleusement dans sa préface. La différence est grande pourtant dans les rapports du critique avec l'auteur critiqué, au xviiT siècle et de notre temps. Au xviir siècle, l'auteur, quoique déjà maître des esprits, quoique assez puissant pour que la tète lui tourne, ne jouit pourtant que d'une liberté de tolérance sous un maître relâché, mais d'autant plus sujet à des retours de despotisme. La Bastille est encore debout, il y a encore un bourreau qui lacère les livres sur l'escalier du l'alais de justice, et un lieutenant du roi (\m appréhende au

M. DE LAMARTINE EN 1837. -2'Jl

corps les écrivains. Si le critique n'est pas toujours un agent de l'autorité, payé, comme l'esclave antique, pour hurler derrière le char du triomphateur, et rabaisser celui qu'on n'ose pas faire taire, on peut toujours l'en soupçonner, et voir en lui un complice intéressé plutôt qu'un loyal détracteur. Aujourd'hui, rien de pareil. L'auteur règne sans contestation, et, sauf qu'on ne lui permet pas de commettre le viol en plein théâtre, ni d'y traîner, comme Aristophane, les pères et mères de fils encore vivants, il est libre de tout dire, et n'a pas besoin de privilèges pour se faire imprimer. Les gouvernements ont abandonné tout droit sur lui, et l'ont déclaré quitte de toute redevance de servitude, à titre de représentant de cette liberté de la pensée, si glorieusement conquise en 89. Il n'est guère gêné que par ses propres scrupules, et rien ne lui est interdit que ce qu'un homme qui a l'honneur de tenir une plume doit s'interdire tout le premier. Quant au critique, il est placé en face de l'auteur victorieux et omnipotent, seul, sans complicité directe ni indirecte avec le pouvoir, lequel croit avoir mieux à faire que de s'occuper des querelles des écrivains, sans autre auxiliaire que sa probité et son bon sens, forcé de tenir lèle à la fois à l'homme applaudi et à la cohue qui bal des mains, ayant contre soi, outre le désavantage d'être seul, le préjugé de l'infériorité littéraii'e de celui qui juge à l'égard de celui qui produit. De son côté, la partie n'est pas même égale, et il semble qu'il est à peine généreux

tdi ESSAIS SLR L'ÉCOLE ROM ANTIQLE.

de se liguer avec le poète que défend toute une armée contre le critique qui attaque tout seul. Comment donc, les rôles étant devenus si diflerenls, les idées sur le critique sont-elles restées les mêmes? Comme l'écrivain n'a pas proprement une puissance officielle, et que, dans un ijouvernement de discussion, les affaires publiques passent pour être les plus grosses affaires du pays, Jious ne voyons dans les débats littéraires que des querelles sur la manière la plus propre de distraire des esprits occupés de beaucoup mieux quecela. L'illusion est grande au jugement de quiconque a médité sur l'influence sociale des écrivains et des livres. Il est fort diflércnt pour un pays (|u"nn écrivain do talent emploie sa plume à tléténdre le dévouement, les mœurs, le devoir, on qu'il s'en serve pour idéaliser l'égoïsnr.e; qu'il analyse profondément les passions humaines, afin d'en montrer la mauvaise logique et les pièges cachés, ou qu'il justifie les plus brutales et en propage l'imitation, en en faisant le principal trait des caractères supérieurs ; ([u'il fasse aimer la vie laborieuse et pure, ou qu'il exalte la vie opulente et sans devoirs; (ju'il alïermisseet contienne rintelligeiice dos jeunes gens par lin langage sensé, ou (ju'il la trouble par des manières de mal dire, qui mènent trop souvent au mal faire. Et, si cela est vrai, comment ne veut-on pas que la critique s'émeuve contre ces abus de la liberté de la pensée, et qu'il y ait dans cette opposition de quoi tenter nn homme d'osprit et de cœm-?

Nous comprenons les passions politiques; nous trouvons bon qu'on se déchaîne contre des ministres parce qu'ils placent tous leurs cousins, et nous pardonnons à peine les convictions littéraires et l'opposition l'aile à un écrivain qui use mal du droit de tout dire ! Est-ce donc parce queceux que la politique blesse se plaignent tout haut et font du bruit, tandis que les victimes de l'écrivain, non seulement ne se plaignent pas, mais même ne se sentent pas blessées ? Est-ce parce que nous croyons qu'il n'y a de mal que celui qui fait crier, et que le mal qu'on aime n'en est pas un ? Nous avons cent journaux pour faire la guerre à tel ministre qui ne le sera plus demain, et nous n'en avons pas un pour surveiller l'écrivain qui dégoûtera nos femmes de la vie de famille, et leur donnera la fantaisie des belles passions orageuses, qui instruira les fils à mépriser les pères, et soulèvera Jios imaginations contre nos meilleurs instincts? Quanta moi, non seulement j'assimile les deux oppositions, mais je regarde que, selon le talent et la direction d'idées des écrivains populaires, l'opposition littéraire pourrait être beaucoup plus utile en certains moments que l'opposition politique. El, par là, je crois faire plus d'honneur à l'écrivain, dont la mauvaise influence peut, après tout, être fort innocente, (jue ceux qui le jugentencoresous l'empirede ce lien commun, que les lettres ne sont que de la décoration de toute société civilisée. 11 peut paraître h ces personnes que les écrivains sont les joyaux d'une couronne, et

294 ESSAIS SUR LÉCOLE lîO.M ANT IQU E.

que, de même que Racine et Molière ont été les deux diamants de celle de Louis XIV, M. Victor Hugo et M. de Lamartine seraient les deux régents de la couronne de Louis-Philippe. Mais, moi qui les crois presque aussi rois que lui, et rois de sujets aussi fidèles, et qui pense voir dans leur gouvernement des abus presque aussi graves que celui de flollor entre la coopération et la translimitation, j'ose leur faire de l'opposition conslilntionnelle, sans attaquer leur légitimité et sans mettre en doute leur talent.

Ce qui précède ne doit pas être pris pour le préambule d'une déclaration de guerre à l'illustre poète qui fait le sujet de ce travail. Outre le ridicule d'une menace de ce genre, M. de Lamartine doit attendre des scrupules humblement proposés, plutôt que des critiques vives, d'un admirateur déjà ancien qui a (juelquefois réussi à le louer selon le goût de ses plus ardents amis. Ce sont de simples réflexions que j'ai cru devoir adresser à ceux que mon jugement sur M. Victor Hugo a irrités, soit parce qu'ils n'ont pas voulu V voir un fond d'admiration vraie, soit parce qu'ils ont peu réfléchi à la nature, à la gravité, aux droits et aux devoirs de la critique, dans le temps où

M. DE LAMArxTlNE EN IM37. 295

nous vivons. Si elles n'ont pas le succès de les faire revenir à des sentiments moins sévères pour moi, «lies auront du moins cet à propos, qu'elles établiront plus clairement ma responsabilité.

Il n'y a, d'ailleurs, dans M. de Lamartine, rien qui excite à la sévérité. L'illustre poète n'a pas de système; il n'a jamais écrit de préfaces offensantes pour les contradicteurs; il n'est pas chef d'école; sa réputation n'est point agressive et ne pèse pas sur ceux qui pourraient la trouver exagérée. Les ouvrages de M. de Lamartine sont attirants et bienveillants comme sa personne.

Une bienveillance immense et cosmopolite paraît élre, en effet, le trait distinctif du caractère de M. de Lamartine. Ce poète n'est pas doué du sens critique. Tel il se montre, comme voyageur, pour les Turcs et les Arabes de l'Orienl. tel nous le voyons en France, l'omme député, pour les Turcs et les Arabes de la politique. Quoique souvent de l'opposition, et quoique toujours du côté des idées nobles et des mesures conciliantes, il blâme sous une forme si générale et si peu hostile, qu'il n'y a presque pas <le diflérence à l'avoir contre soi ou pour soi. Il faudrait imaginer pour ses votes négatifs quelque chose de moins décidé qu'une boule noire; car il y a toujours un peu de oui dans ses non. Il est l'orateur d'apparat de toutes les idées généreuses qui peuvent se rattacher de près ou de loin aux (|uestions politiques, de toutes les réserves que peut faire la philosophie

296 ESSAIS SLIl L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

morale dans ce qu'on appelle les affaires humaines. On n'attend de lui ni des éclaircissements, ni dos raisons (]ni fassent pencher le vote de l'Assemblée d'un côté on d'un autre, mais une déclamation honnête et à demi poétique qui laissera les choses dans le même élat. Aussi M. de Lainarline est-il tout seul, non pas de son avis, car un avis affirme ou nie. mais de son impression. Il est tout à la fois le chef, l'orateur et le corps entier du parti de la morale. On dit qu'il s'en félicite, et qu'il se regarde comme le noyau d'un parti futur qui couvrira tous les bancs de la Chambre. S'il plaisait à Dieu de confier un moment les affaires de la France à une majorité d'hommes ou plutôt d'anges, dont l'archange serait M. de Lamartine, j'aurais bien peur que, dès la seconde séance, une troupe de diables ne les enlevât et peut-être Jie les renvoyât au ciel.

Le manque de sens critique peut être pris, en politique, pour l'effet, soit d'une tolérance supérieure, soit d'une haute pudeur d'esprit, et compté au député comme une vertu. Mais, dans le poète, c'est le manque d'une ([ualité aussi nécessaire que l'inspiration. L'histoire littéraire ne nous offre pas d'exemple d'un seul grand poète qui n'ait eu au plus haut degré le seus critique. Le doux Virgile n'a-l-il pas dit :

Qui llaviinn non odit, aniet tua cnnnina, .]f;evi. Plusieurs ont fait des satires; tous ont eu des pré-

férences et des haines. Il n'est pas besoin de citer des noms : tous eeux dont on se souvient figureraient dans celle liste. Le discernement vit et énergique du bon et du mauvais est un des traits du génie; on ne peut pas chercher ardemment ni réaliser le bon, sans avoir la haine du mauvais.

Si quelque chose pouvait faire douter que M. de Lamartine ait du génie, c'est que ce discernement paraît lui manquer tout à fait. Il en est plus intéressant comme homme ; mais n'est-ce pas ce qui l'empêche comme poète d'atteindre à cette espèce de beauté où l'on sent des écueils heureusement franchis et des imperfections évitées? Le défaut de sens critique ôte au poète de cette force dont il a besoin pour soutenir et régler son vol, et le livre à ce contentement de soimême d'autant plus dangereux qu'il est plus innocent et qu'il ressemble moins à de l'orgueil.

On reconnaît cette faiblesse à M. de Lamartine, lequel passe, dit-on, pour s'admirer lui-même plus que ne font tous ses amis ensemble, sans avoir précisément d'orgueil. Cette admiration n'est ([u'une sorte de bon témoignage qu'il se rend à lui-même, comme un homme qui a fait une bonne action. Il se loue sans vouloir se surfaire, sans artifice, sans aucun de ces calculs de l'orgueil qui refuse une partie de l'encens pour s'en faire donner quelques grains de plus. C'est, je ne le prends pas ironiquement, de la béatitude. On en cite des anecdotes qui sont répétées sans méchanceté, parce ([ue la béatitude de M. de Lamartine n'a

rien de blessant, et que le respect fju'on a pour sa noble personne adoucit toutes les médisances. Belle découverte, va-t-on dire, qu'un poète qui réussit ait de la vanité ! Je ne m'alarnierais pas d'une vanité de contradiction, si cela peut se dire, dans un poète injustement contesté, dans Racine, par exemple, voyant son siècle sourd aux beautés (VAthalie. Mais je m'effraye d'une satisfaction de béat de l'espèce de celle de Ronsard, le poète adoré de tous. A défaut d'une lutte avec son siècle, le grand poète doit avoir son contradicteur et son critique en lui. Celui qui s'approuve peut quelquefois se juger; mais celui qui s'admire ne se juge jamais. Que ne faut-il pas craindre d'un poète qui ne se voit que par les yeux de ses admirateurs!

Dans une satire adressée à Molière. Boileau, après avoir tracé le portrait d'un poète qui « fait tout avec plaisir».

Et toujours amoureux de ce qu'il vient d'écrire, Ravi d'i'tonncment, en soi-nit'-ine s'admire;

ajoute :

Mais un esprit subliuie en vain veut s'élever A ce degré parfait qu'il tâche de trouver: Et, toujours mécontent «le ce qu'il vient de faire, Il plait :'( tout le monde et ne saurait se plaire.

« Voilà, (lisait .Molière à Boileau, la plus belle vérité que vous ayez jamais dite : je ne suis pas du

nombre de ces esprits sublimes dont vous parlez; mais, tel que je suis, je n'ai rien fait en ma vie dont je sois véritablement content*. » La Bruyère, commentant la pensée de Boileau, a dit : « La même justesse d'esprit qui nous fait écrire de bonnes choses, nous fait appréhender qu'elles ne le soient pas assez pour mériter d'être lues. » Ces anecdotes du dix-septième siècle sont des règles de jugement pour le critique de la tradition, lequel s'autorise non seulement des principes de la discipline, mais encore de la conformité des habitudes et des scrupules d'esprit dans les grands écrivains de tous les siècles. Quand on voit un Molière, un Boileau, un La Bruyère, convenir qu'ils ne peuvent se plaire à eux-mêmes, comment ne pas croire que la grande satisfaction de soi est incompatible avec le génie? N'ai-je pas sujet de douter qu'il soit juste d'agréger aux hommes de génie un poète qui n'a pas le sens critique de ses devanciers, ni cette précieuse impossibilité de se contenter qui donnait des doutes douloureux à Virgile sur son Enéide, h Molière sur Tartufe et sur le Misanthrope, à Boileau sur l'excellence de ses vers, cà La Bruyère sur les Caractères, à Bacine sur Athalie'i

1. M. J. Taschcreau, dans son Histoire de la vie el dex ouvrages de Molière, nie la vi'-iité de cette ancodotc. Les raisons qu'il en donne me paraissent plus ingénieuses que vraies, ce qui est d'ailleurs contre l'habitude de son livre, où il n'y a guère que des raisons vraies qui sont en même temps ingénieuses.

Dans la crainte d'èlre trop sévère, je cherche hors de ma conscience et de la tradition des motifs pour atténner ce jugement. Je dirai donc que, comme ou peut faire honneur aux siècles de ces grands hommes d'une partie de leur attention vigoureuse sur euxmêmes et de leur forte modestie, de même il faut rendre notre époque responsable de celte trop grande admiration de soi, qui énerve le talent de M. de Lamai'tiiie. J'ajouterai que l'illustre poète éteinl à tous ses contemporains la bonne opinion qu'il a de lui. C'est un de ses mots que, des cent lettres et plus qu'il reçoit chaque semaine de poètes inconnus, trente* offrent de grandes beautés poétiques. A ce compte, la France produirait de mille à quinze cents poètes de talent bon an mal an. Si donc, à proportion qu'il s'estime, M. de Lamartine élève tout le monde autour de lui, la distance restant la même entre la foule et le poète, cette bonne opinion de soi n'est plus qu'une répartition équitable des rangs.

J'admire même que M. de Lamartine soit demeuré dans cette modération. Nourri de louanges et d'encens, traduit en vignettes vaporeuses et en romances j)laintives, offert en cadeau d'étrennes jusque dans les pensions de jeunes filles, idéal de toutes les imaginations qui sont mélancoliques, soit naturellement, soit par imitation, critiqué avec admiration, admiré avec adoration, comparé tantôt à l'aigle qui regarde le soleil fixement, tantôt au cygne qui fend l'azur des lacs, tantôt au rossignol, tantôt à l'ange; tour à tour

muse, barde ou prophète, rêve de toutes les femmes jeunes et gracieuses qui lui eut prêté un cœur tout endolori des tristesses et tout amolli des voluptés qu'il chante; père ou tout au moins parrain d'une infinité de volumes de poésies féminines, tout parfumés et tout dolents, il est presque incroyable qu'un tel homme, qui devait être conduit par tant de caresses et d'encens à une adoration indienne de soi-même, se soit arrêté dans les langueurs d'une béatitude bienveillante.

Mais telle est la condition humaine, que, si le caractère du poète n'en est pas gâté, c'est son talent qui en portera la peine. Je voudrais bien laisser à M. de Lamartine le titre d'homme de génie, puisque aussi bien c'est le seul qui puisse contenter aujourd'hui les écrivains les plus modestes, et que M. de Lamartine est déjà un homme supérieur; mais comment fléchir, même à de si justes raisons de n'être pas mécontent de lui, sur ce principe, que la satisfaction de soi empêche le poète d'être parfait? Comment avouer qu'au dix- neuvième siècle, en France, on puisse être un poète de génie avec des ouvrages imparfaits, c'està-dire où le mauvais tient plus de place que le bon ?

Il pourra être question de la postérité dans cette

302' ESSAIS Sin L'£COLi: UOMAMigUE.

appréciation, quoique je sache combien l'idée de la postérité a vieilli, et que le mol même, dans la critique, en est devenu ridicule. Je ne puis croire qu'un écrivain de quelque valeur n'ait pas pour son livre l'ambition d'un père pour son enfant, c'est-à-dire le désir de se survivre. C'est une chose monstrueuse que ce mépris qu'on atîecte de notre temps pour cette antique religion des poètes, pour celte force descendue du ciel, qui a soutenu les plus grands d'entre eux contre les difficultés de la vie. Jusque dans la décadence latine, je vois Slace, tout chargé de ses faciles lauriers, parler avec crainte et respect de la postérité. Laisser quelque chose de meilleur que soi est une pensée enracinée au cœur de l'homme, et que le poète ne peut pas nier sans mentir à sa nature, sans se mépriser lui-même. Ceux mêmes qui ont traité la gloire avec la rigueur chrétienne de Bossuel, et qui ont opposé par dérision réternité à la postérité, ceux-là ont eu au fond du cœur le désir de faire savoir aux derniers hommes leur mépris pour cette fumée, et à la postérité leur insulte ambitieuse. Je ne sache pas, pour mon compte, pouvoir faire plus d'honneur à un poète qu'en lui supposant ce noble souci de la postérité, et en lui demandant ce qu'il a fait pour elle. M. de Lamartine est, de tous les poètes de ce temps, celui qu'une telle question doit le moins étonner; car, outre qu'aucun n'est plus en mesure (juc lui d'y bien répondre, c'est une de ses nieillouros habitudes

d'esprit de se plaire à ces lieux communs qui ont ému toutes les nobles intelligences et qui survivront à ceux qui les méprisent.

Mais, avant de demander au poète ce qu'il a fait pour la postérité, il convient de préciser ce que la postérité veut qu'on fasse pour elle.

II n'y a de poésie sérieuse et durable que dans deux ordres très distincts d'idées ou de vérités éternelles. Le premier est l'ordre des idées ou des vérités pratiques. Le domaine en est immense, inépuisable : c'est l'homme sous ses traits les plus constants, tel que nous le montre l'histoire dans ses annales les plus accréditées, l'art dans ses monuments les plus populaires; tel que nous le voyons hors de nous et en nous, avec celle de nos facultés qui est la plus semblable à elle-même dans tous les pays et à toutes les époques, la raison. Ce sont le rire et les larmes, les joies et les peines, l'amour et la haine; ce sont les motifs des actions, le jeu des caractères, tout ce qui apprend l'homme à l'homme: ce sont toutes ces vérités littéraires qui sont en même temps des régies de vie pratique, toutes ces ressemblances invariables et toutes ces différences constantes, qui forment comme un fond commun dont toutes les grandes littératures ne sont que des développements successifs, différents par les formes extérieures des langues, mais semblables et analogues parles pensées.

Le second consiste en cette portion d'idées ou de

30i ESSAIS SUR L'ÉCOLK ROMANTIQUE.

véi'ités qui semble plus appartenir à la spéculation qu'à la pratique, et à l'imagination qu'à la raison- Rapportons-y toutes ces idées sur la fin de l'homme, sur ses rapports avec Dieu et avec le monde qui lui a été donné ponr demeure, sur ses espérances et ses terreurs pour ton! ce qui est au delà de la mort; sur ces vides immenses de l'àme, que toutes les religions ont tour à tour peuplés de croyances qui se sont entre-détruites sans combler ces vides; sur ces doutes qu'elles ont voulu enchaîner par des dogmes, mais qui ont toujours échappé à tous les liens, et qui obsédaient Pascal jusque dans les ardeurs d'une foi raisonnée; sur toutes ces agitations d'un être fini dans l'infini ; sur cette curiosité douloureuse pour les clioses invisibles, et cette imjjalience de deviner le mot de la morl. Je ne leur ôle pas le nom de vérités, quoiqu'elles ne soient point proprement pratiques, et que l'imagination qui s'en nourrit leur communique sa mobilité et ses caprices. Mais des incertitudes qui sont éternelles sont par là même des certitudes; et, s'il est vrai que l'imagination eu soil plus occupée que la raison, celle-ci, loin de les négliger, les pousse au coulrairc et les poursuit dans ce qu'elles oITrent de constant, juscju'au point où les ténèbres rempèchent d'aller plus avant. Au delà de ce point, il est bien difficile d'en tirer des beautés durables, parce qu'au moment où la raison cesse de les suivre, elles deviennent la matière de subtilités, de fantaisies ou de modes littéraires qui passent, et la

proie de celte imagination qui change à toutes les époques, et qui devient la première et la moins regrettable de leurs ruines.

Il ne devrait pas être nécessaire de dire que ces deux ordres d'idées veulent la même perfection de langage. ?si la clarté des idées pratiques ne dispense de la beauté de l'expression, ni le demi-jour des idées spéculatives n'autorise la négligence et l'obscurité. Il faut, non seulement que la langue du poète ne manque d'aucune des qualités générales qui sont propres à toutes les langues littéraires, mais qu'elle soit étroitement conforme au génie de sa nation. Par exemple, chez un peuple actif, pratique, d'un sens droit et rapide, peu rêveur et nullement abstrus, comme est le peuple français, elle ne doit être ni incertaine, ni vague, ni circonlocutoire, ni enveloppée de ces ténèbres que les Allemands appellent la pénombre.

Les poésies de M. de Lamartine n'appartiennent pas proprement à l'ordre des vérités pratiques. Non qu'on y puisse trouver des traits de la vie réelle, comme en offrent à chaque page les poètes épiques, dramatiques, philosophiques; mais ces traits sont peu arrêtés ou démesurément agrandis par Diabitude de tout idéaliser, qui est le tour d'esprit particulier de M. de Lamartine. La terre est le théâtre delà vie humaine, cette terre que Dante a chargée de tant de maux, et qui semble être pour M . de Lamartine quelque planète habitée par des êtres plus parfaits que nous.

306 ESSAIS SUR L'ÉflOLE ROM A>TI QUE.

Elle est éclairée d'un pins doux soleil, baignée de mers plus pacifiques, arrosée de ruisseaux plus murmurants, caressée et non écorchée, comme parle BufTon, par les vents. On dirait la demeure de créatures intermédiaires entre Thomme et l'ange. Les bergères y ont des doigts d'ivoire; une levrette y est clouée de qualités et de grâces comme l'amant le plus prévenu en prête à sa maîtresse, ou comme la mère la plus ami)itieuse en désire pour sa fille. Vnc biche y a des regards plus tendres que ceux d'une jeune femme voyant venir de loin son mari longtemps absent, des pensées plus subtiles qu'un sonnet de Voiture. Tout grandit, tout s'épure, tout s'embellit sous la main du poète; le moindre paysage a tous les climats et tous les soleils ensemble; les petites pièces d'eau sont des lacs, les lacs sont des mers. La langue se pare et s'attife pour peindre cette nature prodigieuse. Qui ne croirait, par exemple, qu'il est question d'un oiseau dans ce vers :

A surprendre en son nid \c faon qui vient d'éclorc ?

Nid ne se dit pas des quadrupèdes ; éclore ne se dit proprement que des petits des ovipares et surtout des oiseaux, pour qui ce gracieux mot semble avoir été fait tout exprès. Mais M. de Lamartine a voulu donner au faon une demeure plus noble que le fourré d'un i)ois, et une origine plus poétique que la délivrance de la biche après la gestation. C'est ainsi qu'il

élève et transfigure toute chose; et, si je cite ce vers, c'est moins pour faire une critique de mots que pour donner, entre mille autres, un exemple de la manière dont M. de Lamartine voit et exprime la réalité.

Sa gloire n'est donc pas là, dans la peinture des choses réelles; elle est dans ces idées ou vérités métaphysiques dont j'ai donné le détail, faute d'en pouvoir donner la définition.

Les premières poésies de M. de Lamartine, outre le charme des vers, eurent un grand attrait de nouveauté. Jusque-là, le poète n'avait été que l'interprète des sentiments généraux, et sa poésie qu'une sorte d'art publie. Il restait derrière ses ouvrages tout un homme inconnu à la toule, et ne livrant de ses pensées personnelles que celles qui devaient aller au cœur ou à la raison des autres hommes. Tel doit être, du reste, le vrai caractère du poète. Les anciens l'avaient personnifié sous les traits d'Homère chantant au seuil des peuples de la Grèce des vers sur les dieux et les héros de la commune patrie. Le poète, dans l'imagination des peuples, était l'homme à (|ui les dieux avaient accordé le don d'exprimer la pensée de tous, par des paroles passionnées et harmonieuses. Les temps modernes, dont les croyances, plus austères, devaient ôler au poète ses attributs antiques, sa lyre mélodieuse, sa couronne de lauriers, son commerce mystérieux avec les muses, lui laissèrent son caractère et son rôle d'homme public. Telle était encore, en France, l'idée commune, quand M. de La-

308 ESSAIS SUR L'ÉCOLE PiOMANTIOlE.

inarliiie parut. Mais les poétesses devanciers immédiats avaient abaissé ce caractèi'e et amoindri ce rôle. On était las de cette sorte de poésie officielle, dont les auteurs n'étaient pas les héros; on demandait un poète qui mît tout son cœur dans ses vers : ce poète lui M. de Lamartine. Toutes les imaiïinations se tournérenl du côté d'un jeune homme ([ui taisait en vers admirables l'histoire de (|uelfjiies aimées d'une vie parfaitement ignorée, dont tous les accidents étaient des incertitudes sur toutes les choses du monde invisible, et dont le principal événement était un amour.

M. de Lamartine plut à tous parce qu'il fui d'abord le poète de tous; son histoire était plus ou moins l'histoire de tous les esprits délicats et cultivés de son époque. Ils avaient toutes ses incertitudes; et ceux qui aimaient, comme tous ceux qui voulaient aimer, ou donnaient ou devaient donner à leur amour la forme particulière des pensées de l'amant d'Elvire. M. de Lamartine n'imaginait proprement rien de nouveau. Depuis le commencement du siècle, mais surtout depuis la chute de l'Empire, les imaginations étaient préparées pour ce genre de poésie. Werther ne laissait presque rien à dire sur le malaise des esprits distingués, dans une société qui ne les comprend pas, et sur cette susceptibilité de cœur au fond de laquelle est lever de l'orgueil. Lord Byron avait mis à la mode l'indépendance jalouse et le désordre intéressant du génie. M. de Chateaubriand

avait décrit la maladie de René, devenue bientôt contagieuse, et rouvert aux imaginations le chemin de la foi. Madame de Staël avait analysé avec profondeur toutes ces inlluences, moitié sociales, moitié littéraires, fruit naturel d'une révolution qui, en abattant toutes les générations intermédiaires, et en chargeant les jeunes gens de tout le poids du présent et de l'avenir, avait mis dans leur cœur, à côté des illusions de la jeunesse, le doute des vieillards, et un immense dégoût à côté d'un immense besoin de croire. La langue de cette métaphysique existait déjà, et il y en avait deux modèles en prose. On avait trouvé d'ingénieuses ou d'éloquentes formules pour le doute effronté, qui s'étourdit ou qui s'enivre de sa propre sagacité, comme pour le doute triste et découragé, qui aspire à la foi. On en avait pour le sombre mystère de la mort, pour la fragilité de la sagesse humaine, pour la fuite irréparable de la vie, pour les misères de la gloire; on en avait pour la nature extérieure, appropriée à la sensibilité nerveuse des nouveaux auteurs, lesquels allaient la remplir de mouvements, de murmures, de chants, d'harmonies, et en faire le Dieu visible; on en avait enfin pour cet amour particulier au dix-neuvième siècle, amour inquiet, ennuyé, occupé d'autres affaires que les siennes, se voyant déjà fini au moment où il commence, orageux sans cause, avide de malheurs et de larmes, et, tout en se satisfaisant à la vieille manière, couvrant les appétits d'uii luxe extraordinaire de sus-

ceplibilités et de désespoirs. Mais la véritable invention de M. de Lamartine, ce fut d'exprimer le premier les plus délicates et les plus durables de ces idées, avec un charme particulier de douceur, de facilité, de nombre, qu'on avait pu croire jusque là peu compatible avec les sévères conditions de la poésie française.

Les premières Méditations étaient restées fidèles à ces conditions. Fort heureusement pour le jeune poète, les préfaces systématiques, les réhabilitations de la poésie du seizième siècle, les théories de l'art pour l'art, les projets de renouvellement de la langue poétique, étaient encore dans l'avenir. Ce que nous avions encore de poètes prétendus classiques, s'ils n'étaient pas à la hauteur des grandes traditions de l'art, en conservaient au moins la religion. Il n'était encore venu à l'idée de personne de contester que la poésie française dût être, comme la prose, exacte, précise, énergique, sans relâchement, sans incorrection. M. de Lamartine avait fait ses premiers vers sous cette discipline, et sinon avec une idée précise de la force de durée qu'elle donne aux œuvres de l'esprit, du moins avec un instinct heureux et vraiment français, et probablement avec une bonne instruction première. 11 croyait alors plus aux avantages qu'aux embarras de l'art. Il était inconnu, solitaire, sans cette espèce d'amis qui font aimer au poète ses défauts, et les lui rendent plus chers que ses qualités, en s'en faisant les apologistes et les champions

au dehors. On dit même qu'il avait trouvé ce que les poètes ne trouvent jamais, s'ils ne le cherchent pas de bonne foi, l'arislarque d'Horace, Vami prêt à vous censurer de Boileau. un homme de goùl et d'espril, aux scrupules duquel il sacrifiait, dit-on, des vers qui pouvaient être beaux, mais qui ne l'étaient pas de la bonne manière. J'imagine que cel ami dut chercher, dès ce temps-là, à le fortifier du côté du sens critique, par où M. de Lamartine devait toujours rester faible, et à le défendre contre sa propre facilité,

M. de Lamartine eut tout d'abord deux sortes d'admirateurs, les uns partisans de la tradition classique, les autres appartenant à une génération plus jeune, qui allait bientôt exagérer et laiie grimacer tous les sentiments et tous les malaises de l'époque. Les premiers, réservés et prudents, presque plus inquiets de ce qu'il restait encore à faire au jeune poète qu'éblouis de ce qu'il avait déjà fait, accompagnaient l'admiration de conseils. Ils lui disaient de s'observer, de serrer son vers, de ne point chanter en écrivant. Les seconds, le flattant sur des défauts comme sur le point par où il était inimitable, lui criaient de s'affranchir, de céder à la muse, de prendre la lyre d'or et d'en toucher toutes les cordes au hasard, c'est à savoir, en style pédestre, de multiplier ses défauts, afin de se rendre de plus en plus solidaire des misérables imitations qu'ils en allaient faire. C'est une tactique naturelle des imitateurs de pousser les poètes dans le

:]l-2 ESSAIS SIR L'ÉCOLE ROMANTiyiE.

sens de leurs défauts, afin de s'en couvrir euxmêmes et de s'en autoriser contre la critique.

Les secondes Méditations renouvelèrent ce choc de conseils contradictoires. Les partisans de la tradition dirent à M. de Lamartine de se varier; les imitateurs et leurs théoriciens, de s'exagérer; ceux-ci, de penser plus au lecteur qu'à lui ; ceux-là, de penser à lui plus qu'au lecteur; les uns, de rester dans la langue et dans la tradition; les autres, de se faire une langue à lui, de son droit souverain de poète, et de commencer une tradition nouvelle; les premiers, de méditer les Géorgiques de Virgile, Athalie, La Fon taine. Boileau même dont il eût été si glorieux d'appliquer l'art sévère à des idées plus poétiques ei plus intéressantes; les seconds, de ne pas remonter plus haut qu'André Chénier, si ce n'est pour faire quelques utiles lectures dans Ronsard, et de feuilleter beaucoup les poètes des lacs, Wordsworth, Coleridge, et je ne sais quels autres grands maîtres en l'art de dire avec subtilité j)ar quels points ils n'ont ressemblé à aucun de ceux qui les lisent.

Les éloges de la nouvelle école l'emportèrent sur les conseils des partisans de la tradition. Ces éloges étaient sans condition et sans réserve; ils venaient de la jeunesse et des femmes, qui figurent mieux la gloire aux yeux des poètes que les visages graves et soucieux des hommes mûrs et des ci'itiques. On couronna le poète de vers et de Heurs; les jeunes gens lui dédièrent leurs poésies, pâles échos des siennes;

les jeunes femmes lui firent des déclarations d'amour et briguèrent quelques battements de ce cœur qui avait soupiré pour Elvire. M. de Lamartine fut entraîné; il subit les nouvelles intluences, il adopta la langue de son public de choix, et commença à se sentir à l'étroit dans celle des premières Méditations. Il fit vite, il fit au crayon, il dicta. Déjà apparaissait la fameuse théorie de Vart pour Vart, M. de Lamartine y souscrivit, et il en sortit les deux volumes des harmonies religieuses.

Les Harmonies, publiées en 1830, offrent plus de beaux vers peut-être, mais moins de belles pièces que le recueil des Méditations, et elles sont plus marquées des défauts de l'abondance, qui semblait devoir être l'écueil du talent de M. de Lamartine. Du reste, il ne s'y trouve presque plus de trace de la vie pratique. Dans les Méditations, le plus humble lecteur avait pu se reconnaître quelquefois dans les rêveries du poète, dans ses tristesses, dans ses plaisirs, souvent très positifs. Le poète des Harmonies s'isolait de plus en plus, et se dérobait aux regards, dans un nuage de poésie vaporeuse; il venait <le s'envoler dans des mondes où nous ne pouvions plus le suivre, faute d'ailes, et où il n'y avait pas un petit coin pour nous. Beaucoup qui n'osent pas le dire encore, et beaucoup qui le disent tout haut, ont quitté M. de Lamartine à ses Harmonies. Les uns trouvaient qu'une moitié de ce livre répète, en les affaiblissant par des développements, les notes les plus

mélodieuses des Méditations. Les autres n'avaient voulu suivre le poète que jusqu'où ils avaient pu porter avec eux leur droit de critiques et de juges. Nous n'aimons que les choses où notre pensée, quoique plus humble que celle du poète, a pourtant touché.

Le titre même de ce recueil en indiquait la pensée principale, qui est de montrer toutes les harmonies (jui lient le monde à Dieu.

Le poète remonte sans cesse du visible à l'invisible, et interro2;e toute la création sur ses rapports avec le Créateur. Il demande au chêne comment, de gland qu'il était, tombé du bec de l'aigle sur quelque lande aride, il est devenu chêne et a déployé ces vastes branches qui suffisent h abriter contre la tempête le pasteur et le troupeau. Il demande au matin d'où lui vient sa fraîcheur et sa grâce; qui fait tressaillir les forêts avant l'heure du bruit; qui relève les calices des fleurs penchés par la rosée du soir; qui éveille les vents de leur mystérieux sommeil ? Il demande à la nuit qui lui a donné ce muet langage, compris seulement des poètes, des amants et de ceux qui souffrent, et pourquoi l'homme a peur d'une nuit noire? Il demande qui a voulu que ce fût la jeune fille, si frêle et si gracieuse, qui mît au monde l'homme, l'homme qui embrasse l'infini dans sa pensée, l'homme qui sait en mourant qu'il est immortel; — et à chaque demande il répond : « C'est Dieu. »

Quelquefois il monte, de pensées en pensées, Jusqu'au trône de Dieu, et, là, sa voix n'a plus rien d'humain. C'est un hymne mystique et inarticulé, où les âmes qui sont préparées par l'extase peuvent seules suivre le poète. On croit entendre l'écho lointain d'un cantique d'anges, auquel on s'associe sans le comprendre. 11 semble que le cœur du poète se fonde aux rayons de la divine lumière, et qu'il ne sache plus que pousser de vagues et harmonieux soupirs. D'autres fois, il prend de nouveau son vol vers l'empyrée, brûlant encore de voir et de connaître; mais, ce jour-là, la foi étant moins abondante, Dieu recule devant son désir; il essaye de monter encore, mais d'une aile que le doute a affaiblie, jusqu'à ce que, épuisé par ses etTorts, il retombe de lassitude sur la terre, et y brise, d'impuissance, son aile contre la pierre.

Toute la création s'ennoblit sous la plume du poète, pour être digne de ce commerce direct avec Dieu. Ses descriptions sont celles d'un monde dont le nôtre n'est qu'une grossière ébauche. 11 n'est pas de contrée si aimée du ciel que M. de Lamartine ne décore et n'idéalise, soit pour la rapi)rocher plus de Dieu, soit pour en interdire l'accès à notre faible intelligence. L'Italie même, c'est plus que cette terre privilégiée entre toutes, où les brises sont si molles, les heures si paresseuses et l'ombre si «assoupissante, que les générations y passent obscurément du sommeil à la mort, entre la plus grande

histoire du passé et l'attente de quelque bon chanteur qui les aide à tuer la vie; c'est plus que ce sol merveilleux où tout est beau, même la destruction. Les brises de l'Italie de M. de Lamartine ont une voix, el chantent des mélodies on glissant entre les branches des pins, innombrables coides de ce luth immense. Les vents y deviennent des boutîées odorantes, qui montent du lit des mers; les golfes, semés de voiles blanches, y sont de seconds cieux blanchissants d'étoiles, ou de vastes miroirs d'azur, où se penche la grande ombre de Dieu. Le poète des Harmonies est doué de sens qui nous manquent.

Dans vos premiers chants, ô grand poète, nous pouvions vous suivre encore dans un monde de pensées Supérieures, mais analogues aux nôtres; nous venions bien loin derrière vous, mais nous voyions dans Ja nue votre noble visage qui nous souriait comme à des frères, el la main que vous nous tendiez pour nous montrer le chemin, sur vos traces lumineuses. Mais, dans les Ilnriuonies, nous vous avons perdu de vue. Vous avez voilé votre face, jadis amie, el vous êtes monté si haut dans l'empyrée, que, de tous ceux qui vous suivaient, beaucoup se sont arrêtés de lassitude, à divers degrés de l'espace, et ont lu vos Méditations pour se consoler de ne plus vous voir. Quant à ceux qui se vantent de vous avoir accompagne jusqu'au pied du trône de Dieu, ils ne vous y ont vu, en réalité, qu'avec les yeux de la foi.

Le poème de Jocelyn est un retour aux idées de

l'ordre pratique. M. île Lamartine est desceiidu de l'empyrée dans les choses de la vie. Jocelyn est un roman en vers. Les 7/rtrwo?u>s avaient été composées au temps de l'art pour l'art. Dans ce temps-là, beaucoup de poètes, dont quelques-uns sont restés des hommes de talent, avaient la passion de n'être pas compris. Les uns le voulaient de bonne loi et avec candeur, et ne négligeaient rien pour y atteindre; pour les autres, c'était u;i de ces mille artifices de la vanité, qui se pourvoit à l'avance de correctifs, en cas d'insuccès. Car n'était-il pas clair que, si la foule ne les comprenait pas. ils allaient ressembler aux poètes dont la gloire a été posthume? Il fallait donc s'envelopper d'assez de ténèbres pour pouvoir récuser les critiques pour défaut de compétence, et pour se consoler de n'être pas admiré de son vivant. La théorie de Vart pour Vart ne fut qu'un paradoxe de la vanité. M. de Lamartine, mal défendu par son sens critique, ouvert d'ailleurs, par sa nature bienveillante, à toutes les idées nouvelles, avait été pris au piège, et s'était rangé <à cette négation de toute discipline. Mais, comme tout esprit cultivé et fécond qui donne dans un sophisme, il y avait porté ses qualités naturelles, et doté Vart pour Vart de beautés selon l'art de tous les temps et de tous les pays. Toutefois, même en tenant compte aux Harmonies, publiées en 1830, de l'époque où elles parurent et de la redoutable concurrence que leur liieiit les passions politiqu(>s d'alors, il faut reconnaître qu'elles furent moins goûtées que

les Méditations. M. de Lamartine sentit qu'il avait été trop loin. Les poètes qui planent le plus haut pardessus nos têtes ne peuvent se résoudre à voir leurs lecteurs diminuoi" on se refroidir. Les vers selon fart pourVart nous avaientéloiirnés. La forme romanesque, au contraire, pouvait nous attirer; la popularité était de ce côté-là : M. de Lamartine fit Jocelyn.

Le succès de ces trois ouvrages a été inégal; mais le succès de l'ensemble a été immense.

C'est que M. Lamartine a été le poète, non seulement des penchants sérieux de notre époque, mais encore de ses caprices d'imagination et de ses fantaisies littéraires.

Les Méditations, le premier et le plus pur fruit de ce talent si nouveau, sont venues au moment où la m ode et l'imitation n'avaient pas encore déprécié ces penchants sérieux, ces retours de religion cachés sous des doutes tolérants, et ces indéfinissables tristesses d'esprit de nos générations nées découragées. Il manquait la vérité dernière et définitive d'une forme poétique pure, harmonieuse et vraiment française, à ces mille souffrances douces et délicates, à ces mille plaisirs douloureux dont M. de Lamartine devait décrire les nuances avec tant de charme, et, çà et là, avec une précision qui les fixait dans la langue au rang des poésies durables. Toutes ces idées étaient sincères encore dans l'analyse timide et contenue que M. de Lamartine en lit le premier. Les théoriciens et les imitateurs n'en avaient i>as fait encore une poésie

factice, en en transportant l'inspiration du cœur dans la tète.

Les Harmonies représentent un autre penchant de l'époque, encore sérieux, quoique déjà mêlé de plus <le fantaisie. C'est cette croyance, hérétique à tous les degrés, pour la religion établie, h un Dieu moitié biblique, comme celui des livres saints, moitié panthéistique, comme celui de Virgile et de Spinosa. Ce Dieu est à la fois le Dieu de la grande poésie scolastique de Dante, le Dieu de Saint-Thomas, et le Dieu àme du monde, respirant dans les brises, murmurant dans les flots des mers, frémissant dans le brin d'berbe, s'épanouissant dans les fleurs, frissonnant dans toutes les feuilles de la forêt, parlant, chantant ou grondant par les mille bruits de la nature. C'était vraiment le Dieu de l'époque, fruit de beaucoup d'inflneiTces plus ou moins graves, d'abord du doute à demi vaincu des Méditations, ensuite de la popularité rendue tout à coup aux œuvres de Dante, à la Bible et à toutes les productions du moyen âge. Les Harmonies le firent aussi grand. Aussi varié, aussi contradictoire dans ses attributs, que l'imaginait confusément le public. Elles devaient 4onc réussir par ce premier poinl. Elles n'avaient rien négligé non plus pour réussir par la théorie de Vart pour Fart, caprice littéraire qui prévalut un moment, mais qui disparut subitement dans la tempête de Juillet, avec beaucoup de choses qui pouvaient passer pour plus solides.

Dans Jocelyn, les tendances religieuses sont un peu plus nettes que dans les Harmonies, et de même qu'après le doute avide de foi des Méditations était venu le Dieu biblique et panthéistiquc des Harmonies, de même ce Dieu, encore équivoque, devait, de plus en plus, s'éclaircir et prendre peu à peu les traitai du Dieu orlbodoxe. du Dieu des chrétiens. Le Dieu de Jocelyn, prêtre calbolique. c'est, en elTet. le Dieu de la foi chrétienne. L'époque, ou plutôt toute cette foule d'esprits impatients et emportés qu'on résume sous ce nom. croit être revenue au Dieu de Jocelyn. En moins de vingt ans, ces esprits ont passé, comme M. de Lamartine, du doute à une croyance un peu plus confuse, puis de cette croyance à une certaine catholicité sans pratiques et sans œuvres. Jocelyn a donc réussi, d'abord parce que le héros du poème est un prêtre, un prêtre selon le rite fhtholique, encore que les orthodoxes aient réclamé contre les formes un peu brusques de son ordination dans le cachot du vieil évèque ; ensuite parce qu'tl a satisfait un caprice d'une nature beaucoup moins grave, mais décisive pour le succès, qui est le goût général pour la forme romanesque. Ainsi, de même que, par la pensée des Harmonies, M. de Lamartine se faisait le poète d'un penchant sérieux et élevé, et que, par le style, il caressait le caprice de Varl pour fart, de même, par la création de Jocelyn et la réhabililalion du prêtre catholique, il a satisfait les croyants et ceux qui aspirent à croire, et. par l'adoption de la

M. DE LAMARTINE EN 1837. 3"2l

forme romanesque, il s'est fiiit lire de tout le monde. C'est ainsi que M. de Lamartine a remué son époque. Il a été, du reste, aussi sincère et aussi persuadé, soit qu'il en exprimât le côté sérieux et profond, soit qu'il en reproduisît, dans des vers éphémères, le côté frivole. Il a peu résisté à nos caprices littéraires ; mais il n'a point flatté nos relâchements, et n'a jamais cherché son succès hors de la moralité. C'est surtout par ce haut caractère qu'il a pénétré dans notre société à une plus grande profondeur qu'aucun poète contemporain. Son succès a été un succès de foyer domestique. Il a donné même à la volupté un air de pudeur et une chasteté de langage qui retiennent l'âme du lecteur dans le cercle des pensées permises, et il a peint l'amour sous des traits si mélancoliques, en plaçant les regrets si près des plaisirs, qu'il l'a presque autant fait craindre qu'aimer. Il a, d'ailleurs, accepté toutes les traditions de famille, toutes ces honnes et simples leçons de sagesse, de modération et de bienveillance, que la mère a reçues de l'aïeule, et que la fille reçoit de sa mère. Il a rajeuni de sa plume charmante toute cette morale commune hors de laquelle il n'y a pas de bonheur pour l'homme ; enfin, il a voulu être un poète à donner en cadeau de fête, un poète de jour de l'an, et il y a réussi, ainsi que pourraient l'attester ses libraires, lesquels ont vu fondre tout récemment des piles de ses œuvres dressées dans leurs magasins pour les étrennesde 1837.

n22 ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

Il me resle ù dire ce qui subsistera de cette popularité et ce qui périra; il me reste à juger M. de Lamartine au point de vue absolu de l'art, qui est celui de la postérité. C'est la partie la plus délicate de ma tâche; car, si les ménagements y sont blâmables, les erreurs y peuvent être prises pour des illusions intéressées par ceux qui voudront lire un jour les pièces du procès entre la nouvelle poésie et la tradition.

Pour s'en tirer à l'honneur de son jugement, il faut pouvoir distinguer, dans les œuvres du poète, ce qui appartient aux caprices de son temps de ce qui est de tous les temps; en d'autres termes, ce qui n'aura qu'une valeur de curiosité dans une histoire littéraire, ce qui est à présent et ne cessera jamais d'être l'expression parfaite d'idées et de vérités éternelles. Ce discernement n'est pas plus arbitraire que le discernement politique, qui. de circonstances analogues dans le passé et dans le présent, conclut à des résultats analogues. C'est l'histoire qui, de part et d'autre, en fournit les éléments; car les révolutions littéraires ne sont pas plus capricieuses que les révolulions politiques, et il n'y a d'effets sans causes que pour qui ne sait ni étudier ni réfléchir.

C'est faute de ce discernement que les contempo-

rains s'abusent si grossièrement sur la valeur réelle des ouvrages, et qu'ils fourvoient les écrivains sur leurs propres forces. Quel est le lecteur qui ne croit pas que ce qui lui plaît aujourd'hui devra plaire toujours et à tous ? Les écrivains, se réglant là-dessus, au lieu de penser pour tous les temps et pour tout le monde, pensent pour toutes les imaginations avides de leur époque. Seulement, il en est parmi eux qui, doués d'un esprit plus profond, tout en ne cherchant qu'à flatter des caprices passagers, ont rencontré des choses durables; les autres, ayant tout fait pour le présent, sont morts aussitôt que le présent est devenu du passé.

La disposition du public littéraire, à toutes les époques, est inégalement mêlée de raison et d'imagination ; mais l'intervention de la raison dans les plaisirs intellectuels est, en quelque sorte, passive et involontaire. Ce n'est point par la raison que nous sommes pris le plus fortement. La satisfaction qu'elle nous donne est secrète et silencieuse; et, comme nous ne cherchons point à la communiquer aux autres, elle ne fait point de prosélytes. La raison n'est pas contagieuse comme l'imagination. C'est par celle-ci seulement que nous sommes saisis et entraînés, et c'est de là que nous viennent nos plus vives jouissances littéraires. Je voudrais bien n'être point forcé de définir cette imagination, dont on n'avait une idée si nette au dix-septième siècle, et que Bossuet et Fénelon appellent tout simplement par son nom toutes les fois

'?,U ESSAIS SUR L'ÉCOLE nOMANTIQUE. -

qu'ils veulent parler de la source de nos illusions et (le nos ernniis. Mais le critique de la tradition n'a pas seulement à soutenir les choses; il a de plus à rappeler le sens des mots.

Cette imagination sera donc, au point de vue littéraire, cette faculté inquiète, toujours blasée et toujours insatiable, aussi facilement amusée que vite ennuyée, qui pousse tout à l'extrême et épuise tout, qui ne jouit de rien avec réflexion, et que ses propres plaisirs excitent plus qu'ils ne la contenlent. Klle est coiilai;ieuse en ce sens que, comme nous en sommes possédés, qu'elle nous porte à la tète ainsi que l'ivresse, qu'elle nous donne une grande abondance de paroles et un grand besoin de les répandre, qu'elle est dans tous les intérêts de notre esprit, de notre amour-propre, nous la propageons par les entreliens, par les disputes, et nous la lions à celle d'autrui par cette espèce de traités inolTonsils et défensifs qui constituent les coteries littéraires. Qu'est-il besoin de dire (jue c'est cette imagination, (|ui, outre ses infirmités propres, varie non smilement d'une époque à une autre, mais encore d'un climat chaud à un climat froid, du printemps à l'hiver, d'un jour au jour suivant ? Or, selon que, dans un ouvrage, la pkis forte partie s'adresse à la raison ou à cette espèce d'imagination, à la faculté immuable ou à la faculté changeante, les chances de durée sont moindres ou plus grandes. J'ajoute que tout ouvrage où la part de la raison n'a pas été faite, eût-il ravi d'ailleurs toutes

les imaginations et toutes les coteries, est un ouvrage mort-né. ..

L'histoire des lettres a fait de cette idée une certitude. Comptons les renommées fondées sur l'imagination des crintemporains. Combien y (}n a-t-il qui ne sont aujourd'hui que de lamenlables ruines? Qui ne sait de quelle hauteur Ronsaid a été précipité ? Voiture a été si grand, que, vingt ans après sa mort, Boileau n'osait pas encore ne pas l'admirer. Tous les yeux n'ont-ils pas été tournés un moment, dans les premières années du dix-huitième siècle, sur ce Lamothe-Houdard qui abrégeait Homère dans une traduction en vers français, qui s'en faisait remercier par Homère lui-même dans une ode intitulée l'Ombre d'Homère, et qui mettait en prose les tragédies de Racine? Quel poète peut se vanter d'avoir été plus populaire que Delille? L'Ossiaii de Macpherson, ce pastiche devenu ridicule, où tant d'odorats prétendus fins se laissèrent prendre à un certain haut goût de bruyères dont ses sombres fadeurs sont aujourd'hui vaiuement parfumées, n'a-t-il pas été mis un moment, pour la naïveté, la grâce sauvage et primitive, au niveau de Vlliade et de VOdyssée ?

Et tous ces poètes vrais ou pseudonymes ne plaisaient pas seulement aux écoliers, aux femnu\s, à tous les esprits ([ui admirent sans juger; ils plaisaient aux hommes sérieux, aux esprits positifs, à de gi'ands hommes. Montaigne, cet ancien qui avait lu Virgile et Horace, ne défendait-il pas à la poésie française

d'aller au delà de Ronsard? Montesquieu parlait avec admiration des tragédies de Lamothe-IIoud,ard. Napoléon s'attendrissait en lisant Ossian. Gœthe fait dire à Werther qu'il néglige Homère, jusque-là son poète tavori, pour Ossian, et c'est à la suite et sous les fumées d'une lecture d'Ossian, que Werther et l>otte mesurent l'abîme qui les sépare, et que Werther pense à se tuer. N'ai-je pas v.i de graves vieillards; s'enflammer en parlant des vers de Delille. et l'un d'eux entre autres pleurer de grosses larmes en récitant de mémoire la description du jeu d'échecs?

La cause du succès de ces poètes a été celle de leur chute. C'est cette imagination contemporaine qu'ils ont captivée un moment, mais qui, en changeant de goût, les a laissés avec une immortalité nominale, fort différente de l'immortalité réelle, laquelle consiste pour un livre à être toujours lu. Quand la lièvre d'érudition superticielle et d'imitation des formes antiques qui soutenait Ronsard se calma, Ronsard tomba lourdement par terre, et son énorme in-folio, touché par tant de mains parfumées, lu par tant d'yeux en larmes, feuilleté par les rois et les reines, fut biffé à jamais par Malherbe. Voiture a disparu avec les défrocjues de la Fronde, avec cette misérable poésie de riens galants, avec tous ces amours que Sarazin nous représente, suivant le convoi de Voiture:

Les amours d'oblij;atioii ; Les amours d'inclination ;

Quantités d'amours idolâtres; Une troupe d'amours folâtres; Force cupidons insensés; Des cupidons intéressés; De petits amours à fleurettes, D'autres petites amourettes, Jlèmement de vieilles amours Qui ne laissent pas d'avoir cours En dépit des amours nouvelles...

Lamotlie-Houdard avait réussi, même auprès de Montesquieu, pour cette froide versification de raisonnement et d'analyse, qui n'était pas encore assez philosophique pour le dix-huitième siècle, et qui n'était qu'une grossière erreur en poésie. Sitôt que l'imagination du public devint plus exigeante, Lamothe-Houdard fut oublié, et ni les éloges de Montesquieu ni ceux de Voltaire ne purent retarder ni adoucir sa chute. Ossian a abdicjué dans le même temps que Napoléon. Le sufl'rage impérial n'a pas pu soutenir ce pastiche, élevé au rang de l'Iliade par un caprice pour la poésie sauvage et nuageuse, et Werther, qui hésitait entre Macpherson et Homère, a assez à faire de se soutenir lui-même contre des retours d'imagination qui ont mis à nu ses côtés périssables. Delillc, le moins mort de celte liste, après avoir contenté, avec un rare talent, cet autre caprice d'imagination qui a fait tant admirer à nos pères l'art de la péripbrase, n'est-il pas tombé au dessous de son mérite?

Mais voici des exemples plus frappants. Je les prends

dans la seconde moitié du xvii' siècle, au plus bel âge de notre poésie. Vous allez voir, jusque dans les chefs-d'œuvre, l'imagination tuer loiit ce qu'elle touche, immortaliser tout ce qu'elle méprise ou néglige. Qu'est-ce qui réussissait dans Mithridnte, dans Britannicus, dans Bajazetf Etait-ce Mithi-idate, élait-ce cette scène du troisième acte où se déploie cet homme immense, dont le nom a été un moment égal au nom de Rome? Etait-ce Agrippine, Néron, Acomal. ces caractères si vastes, si profonds, ces vies si complètes? Non. Ecoutez plutôt madame de Sévigjié. l'amie du vieux Corneille, qui s'est résignée enfin à admirer quelque chose de Racine. Qu'admire-t-elle donc? C'est, dans Mithîidate, l'amour de Xipharès et de Monime. Mithridate n'est qu'un vieux jaloux dont on désire cordialement la mort, pour que Xipharès épouse sa maîtresse. Et quant à la fameuse scène, la charmante précieuse n'y voit sans doute qu'un horsd'œuvre bien écrit pour faire attendre plus patiemment les situations galantes, le vif de la pièce. Ce sont, dans Britannicus, les tendres propos de ce jeune jirince à Junie, les dangers où l'expose son amour, les charmantes douceurs de Junie. C'est, dans Bajazet, tonte la partie romanesque, admirable cà et là ; ce n'est pas le premier acte que remplit Acomat. Bérénice, qui est devenue tant soit peu fade, faisait pleurer tout le monde. D'où vient cela? N'est-ce point parce que l'imagination contemporaine n'était sensible qu'à l'amour, ou plutôt qu'à une forme particulière de

l'amour que nous appelons aujourd'hui la galanterie? N'est-ce point parce que les esprits occupés de lettres étaient tournés vers cette galanterie,qui, du reste, était aussi bien Tauiour que ce mélange de sensualité et de subtilité rêveuse que nous appelons aujourd'hui de ce nom?

Imaginez donc quel malheur c'eût été pour Racine et pour nous, s'il n'eut pas eu la force de créer Milhridate, Agrippine, Néron, Acomat; s'il n'eût pas trouvé dans son cœur, plus profond et plus raisonnable que celui de ses comtemporains, l'immortel amour de Phèdre ; s'il n'eût pas mieux aimé être sifflé pour ce qu'il faisait, qu'applaudi pour ce que faisait Pradon; s'il n'eût pas conçu et écrit Athalie pour Boileau et madame de Maintenon, les austères représentants de cette raison dont le suffrage fait vivre à jamais les œuvres de l'esprit?

Quelle force n'aurait pas cette pensée, si, aux exemples des ouvrages à qui l'imagination des contemporains a fait une fortune éphémère, j'ajoutais l'exemple d'échecs passagers, suivis de réhabilitations éternelles; si je disais que de toutes les pièces de Molière, les moins applaudies ont été le Tartufe, le Misanthrope, et les Femmes savantes, ces chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et que Boileau étonnait fort Louis XIV quand il nommait Molière comme le plus grand homme de son siècle; si je disais que le même public qui s'était pâmé d'aise à Bérénice ne comprit rien à Athalie, et que la plus forte pièce de Racine a

Clé la moins goûtée ; si, sortant de notre littérature, qui abonde en enseiiiiicments de ce genre, j'allais compter, dans les littératures étrangères, les exemples de grands écrivains méconnus, non point parceque leur siècle était ignorant, comme on l'a dit trop légèrement, mais parce que ces écrivains n'avaient pas assez accommodé leur beau génie à l'imaginalion contemporaine ;si j'énun]érais toutesces renommées contestées, toutes ces gloii'es posthumes dont il faudrait conclure en vérité qu'un poète doit être plus épouvanté qu'enivré de ses succès?

Tant de ruines complètesou partielles, tant de noms surfaits d'abord, qui sont tombés ensuite au-dessous de leur valeur, tant de branches mortes jusque dans les arbres les plus vigoureux, tant d'exemples de cette fortune des œuvres de resi)rit. si différente dans le présent et dans l'avenir, nous avertissent assez que nous devons surveiller nos admirations les plus sincères, et ne point nous porter garants pour les choses mêmes qui nous transportent. C'est souvent pour des branches déjà mortes ou qui vont mourir que nous avons une si forte attache, et ce sont des ruines que nous aimons. Au lieu donc de parler en écœurés du critique qui nous rappelle ces grands changements de l'histoire del'espril humain, nous devrions l'écouler avec inquiétude; et, pourquoi ne le dirais-je pas? avec quelque respect; car le critique ne rend-il pas ses droits à tout le monde, et ne nous monlre-t-il pas du respecta nous-mêmes, en soulevant contre noire ima-

ginalion, laquelle égale nos pensées à des modes de coifliires et à des coupes d'habits, notre raison, qui leur donne une autorité éleiMiolle"?

Au reste, je ne m'étonne pas que le ijros du public n'y fasse pas attention, et qu'il aime ii,rossièrement le poète qui l'amuse ; mais comment les amis du poète, pour qui l'art et la littérature sont des sujets journaliers d'entretiens, que je dois supposer pertinents, ne prennent-ils pas garde de ressembler à ces amis dont parlent toutes les histoires littéraires, lesquels ont prêté complaisamment leurs épaules pour promener un moment au-dessus des tètes de la foule une idole qui est retombée sur eux? Comment nos poètes, qui, comme tous leurs grands devanciers, devraient être les plus savants d'entre nous, ne méditent-ils pas sur les triomphes et les revers du poète? Ils parlent de la vie et de la mort, de l'amour, du temps; ils en sondent courag;eusement les mystères, peut-être parce qu'ils ne craignent pas d'y trouver des leçons qui ne leur soient pas communes avec tous. Que ne sondent-ils aussi le mystère do la gloire, et ce qui fait vivre et mourir la pensée de l'homme? Est-ce donc parce qu'ils trouveraient dans celte élude plus de conseils que de complaisances, et plus de devoirs que de droits?

Je ne reculerai pas, pour M. de Lamartine, devant la sévérité de l'application. Mais, comme j'ai eu ma part dans la faveur d'imagination qm a porté si haut M. de Lamartine, je tâcherai de me persuader que

332 ESSAIS srn l'p:cole UOMANÏIQIE.

beaucoup de choses qui, dans ses poésies, ne me paraissent plus que des vérités du uionient, sont des faces nouvelles de la vérité de tous les temps, destinées à s'ajouter au fond commun, au capital — on me passera ce mot de finances dans un siècle d'argent — des idées universelles. Ces précautions prises contre moi-même, etpour n'exagérer rien, je dirai librement ma pensée. Je compterai, dans le chêne chargé de couronnes, les branches qui doivent moui'ir.

C'est d'abord un préjugé (Vulieux pour le poète qu'il me faille dire que je n'y aime plus certaines choses que j'ai beaucoup aimées. Mais c'est tant pis pour moi, pourrait-on me répondre, si cette sensibilité particulière qui me les faisait aimer s'est desséchée, et que mon cœur et mon goût sont ces branches mortes dont je parle. S'il est vrai que mon esprit plus unir ou plus appesanti ne comprend plus ce qui le jetait dans un trouble si délicieux, pourquoi cette sensibilité, qui s'est éteinte pour des choses autrefois aimées, s'est-elle si fortementet si solidemcntéprise pour des choses d'abord négligées ou méconnues? Pourquoi, si je n'ai pas perdu la faculté d'admirer, ne couclurais-je pas que ce que j'ai pu cesser d'admirer n'a jamais été admirable? Je regarde donc comme un commencement de mort pour les œuvres du poèlC; que ce qui a plu à l'homme de vingt ans plaise moins ou ne plaise plus du tout à riiumnie de trente, et (lue l'épreuve des années ne lui soit pas favorable. Il reste qu'on peut contester à cet homme de trente ans qu'il

ait riioniieur de croître et de valoir mieux ù mesure qu'il a moins à vivre, ce qui est pourtant la loi commune de tous les êtres intelligents. A cela il n'y a rien à répondre modestement, non plus qu'à cette autre objection, que le secret des choses admirables n'appartient qu'à ceux qui n'ont pas encore assez de barbe, ou qui, comme le bouc de la Fontaine, en ont plus que de bons sens. Je consens donc, pour ce qui me touche, à ce qu'on ne diminue pas M. de Lamartine de ce que j'ai pu lui retirer de ma première admiration. Voyons les choses plus en général.

Quand viendra pour M. de Lamartine ce que Bossuet appelle, au sens spirituel, le jour du grand discernement, c'est-à-dire quand la postérité fera le choix du bien et du mal dans ses œuvres, que de parties ne retranchera-t-elle pas, qui nous ont semblé vives et florissantes ! Combien, pour entrer dans le <létail, reslera-t-il de ces développements à perte de vue du sentiment individuel, de ces peintures de son propre cœur où le poète languit dans des analyses sans fin et s'évapore dans ses propres pensées, de cet étal inspiré, assez semblable à celui de ces docteurs dont parle Fénelon, « qui regardent leur propre goût comme un attrait de grâce, leurs propres vues comme des lumières surnaturelles, leurs propres désirs comme des volontés de Dieu, et qui s'imaginent que tout ce qu'ils éprouvent est passif et vient de Dieu ;>; enfin, de tant d'endroits où le poète renchérit sur

tous les penchants de son époque, met le transport où

334 ESSAIS Sru LfiCOLE ROMANTIQUE.

il n'y avail que la lièvre^ recherche le caprice dans le goût, poursuit le sini^ulier dans le particulier, l'exception dans l'exceplioii ? Combien de latures je prévois que la postérité va faire dans quelques pajjes à la fois si subtiles et si vagues !

Mais je laisse ce que le poète a volonlaiienienlcréé pour la mort, et j'examine ce qui, dans ses œuvres, est proprement le fruit de son temps. Que restera-t-il de l'amour tel que l'entendent nos poètes? Que restera-t-il de ces langueurs subtilement analysées, de cette mélancolie superbe, de celte sensualité prude où nous laisons consister iiujourd'hui le fin de l'amour? La postérité n'aimera certainement pas de celte façon, et, quant à ceux qui imitent en cela comme en tout autre chose, et qui aiment par leur imagination, ils ne manqueront pas d'avoir une langue de l'amour fort différente de la nôtre. S'ils lisent les sombres madrigaux de nos poètes, ce sera sans doute avec le même dédain ({ue nous lisons les riens ijalants de \oiture et les tendresses un peu fades de Racine; car de quel droit penserions-nous avoir trouvé la forme la plus générale et la plus durable de l'amour? Pourquoi serions-nous plus heureux là-dessus que Racine? Que de choses donc qui vont mourir! Que de belleS' fleurs de sentiment qui se flétrissent ! Que de flammes qui s'éteignent ! Si quehiue Saumaise ne fait pas un dictionnaire pour cette langue, nos neveux se perdiont dans les énigmes de ces ann)urs. Et peut-être sera-ce un litre pour être reyu de l'Académie des ins-

criplions, d'avoir hasardé de dire que la Laurence de M. de Lamartine et l'Inconnue pour laquelle M. Victor Hugo soupire dans les Chants duCrépusaiîe, sont ou l'état de sapience. ou le souverain bien infini, voire la politique humanitaire !

Poussons plus loin. Que restera-t-il de celte religion tantôt panthéistique, dont le Dieu a tout à la fois l'impersonnalité du Grand-Esprit de Virgile, et la forme humaine du Jéhovah de la Bible ; tantôt chrétienne et catholique jusqu'à Tordination du prêtre, le sacrifice de la messe et le curé de campagne? Ou nos descendants seront plus chrétiens que nous, et alors ils mettront Jocelynà Vindex comme hérétique et relaps, et se voileront les yeux pour ne pas lire la scène où un vieil évèque, chargé du dépôt des traditions de l'Église, ordonne prêtre un homme qui n'est pas encore diacre, et ils rougiront qu'un poète prétendu chrétien ait fait cohabiter dans le canir d'un prêtre l'amour d'une femme et l'amour de Dieu! Ou ils seront encore moins chrétiens que nous ne le sommes, et alors de quel œil verront-ils cette restauration qui n'est pas même orthodoxe, et ce catholicisme libre penseur, et cette foi romanesque, et ce curé de campagne qui fait le journal de toutes les pensées qu'il ne donne pas à Dieu? Ne pensez-vous pas que M. de Lamartine ait risqué, soit d'être lu avec les sentiments de quelque vrai croyant des beaux temps du paganisme lisant les subtilités du paganisme restauré, soit de ne pas l'être plus que ne l'ont été,

par les philosophes du xviii' siècle, saiiil Thomas ou Duns Scoll!

J'irai jusqu'au bout. Un des sujets les plus populaires de la poésie au xix" siècle, la source banale où vont puiser tous ceux qui se mêlent de vers, c'est cô détail infini de douleurs sans cause, d'ennuis inexprimables, de langueurs de gens en santé, où s'inspirent uniformément maîtres et disciples. Ce ne sont, dans leur langage métaphorique, que coupes qui se brisent dans la main au moment où l'on veut y boire, ou qui, au lieu d'un vin pur et cordial, ne contiennent que lie et poison; que fleurs qui se fanent avant de s'épanouir; que miroir dont les éclats déchirent la main de celui qui a cru y lire un moment la vérité; ce ne sont que sueurs et défaillances, que sublimes duperies, que faux dés qui ruinent tous les joueurs, que plaisirs douloureux^ que douleurs délicieuses. Eh bien, supposez des générations mieux assises que les nôtres, ou emportées vers l'avenir d'un mouvement trop rapide pour s'attarder dans des analyses microscopiques de toutes les plaies du présent, que restera-t-il pour ces générations de notre métaphysique et de ses oisives rêveries ? En (|uelle pitié ne nous prendront-elles pas, nous dont la pensée est malade avant que de naître, et qui. au lieu d'entrer courageusement en Inlle avec les dillicnllés de lavie, nous croisons les bras et nous écoutons souffrir, ou nous inoculons, par imitation, des douleurs à la mode ? Quel effet ferons-nous fi ceux qui, dans ces gé-

nérauons occupées, trouveront le temps de feuilleter les poètes de notre âge? Ce sont des maladies de tète, diront-ils; il faut que ces mélancolies aient été l'effet d'un régime particulier de vie ; ces gens-là ont dû faire da jour la nuit; ils ont écrit ces choses à l'heure où nous dormons, à la clarté vacillante de quelque lampe du moyen âge. bien dilférenls des maîtres du dixseptième siècle, lesquels travaillaient à la lumière du soleil, qui est la « vraie joie des yeux », selon l'expression du plus grand d'entre eux, Bossuet. Ils ont dû s'enivrer de silence et de solitude nocturne, et forcer leurs corps appauvris par les fatigues de la vie contentieuse, par les longs entretiens, parles plaisirs, à rester debout et à veiller pendant qu'ils faisaient leurs vers maladifs. En tout cas, ajouteront-ils, ce n'est pas là l'homme ; non, pas plus que l'épicurien grossier, (jui, à table jusqu'au cou, chanterait les sales voluptés du corps, et insulterait de sa santé et de sa joie ceux qui souffrent et ceux qui meurent !

Que dirai-je de cette autre forme non moins capricieuse, ni moins menacée de changements, qu'ils ont donnée aux rapports éternellement vrais de l'homme et de la nature? Que restera-t-il de ces descriptions où tout respire, chante, rit ou pleure? Les mêmes hommes qui n'auront rien compris à nos lieux communs de souffrances raffinées, que comprendront-ils à ces concerts éternels de la nature dont les eaux sont la basse sans repos; à ces prairies dont le velours enivre des fleurs qui Vémaillcnt le venl qui les res-

pire; à ces cascades qui jouent tantôt avec le venl. tantôt avec le raijon du jour, qui modulent des sons inégaux, oùchaque.soupir de Vâme s'articule en note, qui sont tour à tour des harpes toujours tendues oit le vent et les eaux rendent toujours des chants nouveaux, ou bien l'air sonore des cieu.v froissé du vol des anges; à ces vents qui sortent du mélèze comme un soupir à demi consolé] à ces troncs noirs enfermant dans leur sein comme un lac de culture; à ces atmosphères palpables où nage la rosée,

Qui rejaillit du sol et (jui bout dans le jour;

et. pour tout dire, h un genre descriptif qni n'a pas assez des qualités et des aspects des choses, qui peint un lac avec des images tirées des bois, ou un bois avec des images tirées des lacs, le ciel avec l'aide de la terre et la terre avec l'aide du ciel, et qui se sert d'une nature de supplément pour décrire la nature réelle? Que de pages, que de milliers de vers qu'un simple changement de goût va rendre inintelligibles? Quel ravage feront ces impitoyables émondeurs dans les ténébreuses forêts de la description contemporaine !

Je viensde distinguer, parmi les goùtsel les caprices d'imagination qui ont inspiré nos poètes, et le plus illustre et le plus populaire d'entre eux. M. de Lamartine, ceux qui donneront à notre poésie contemporaine sa véritable physionomie dans Ihisloire delà liltéra-

ture française. J'en pourrais noter bien d'autres moins généraux et plus bizarres; mais je n'aime pas plus qu'un autre à triompher des ruines, et je répugne à trop prouver quand je prouve contre des hommes dont les belles qualités honorent notre nation, et dont les défauts n'ont nui à l'art que parée qu'on a donné là ces défauts le pas sur leurs qualités. Mais je n'ai pas pu ni dû prouver moins pour la gravité de la matière et pour le crédit de ma critique.

Je ne crains pas l'objection que les littératures offrent des exemples de penchants et de goûts ditTérents des nôtres, mais tout aussi particuliers, qui ont été décrits et chantés dans des poésies immortelles. D'abord je doute que l'analogie soit complète; mais qu'importe? M'objectera-t-on un seul exemple, dans ces littératures, d'un ouvrage de caprice qui ait survécu, s'il a été mal écrit? Le style a une vertu merveilleuse pour conserver les pensées les plus fragiles; c'est le colTret de cèdre qui renferme le livre favori d'Alexandre. Un style sain comnnmique quelque chose de sa vie et de sa force de durée à des choses qui n'appartiennent pas proprement à l'ordre des idées et des vérités nécessaires. Il les y fait rentrer comme de vive force, quelque prise qu'elles offrent dans le fond à la dispute, et leur y conserve éternellement une place à la suite de celles-ci. C'est qu'il y a, dans un style sain, une certaine conformité aux lois invariables de l'esprit humain, qui ne peut pas cesser d'être vraie, et qui suitit pour faire vivre au delà des

siècles une chanson, une boutade, une rOverie dont l'idée n'a jamais pu être que locale ou individuelle. Le Lutrin de Boileau, qui n'est qu'un o plaisanterie, vit et vivra toujours par la perfection du style. Si M. de Lamartine était aussi français dans toutes les parties crépusculaires de ses poésies que l'est Racine" dans Bérénice, la cause serait à demi gagnée; car n'est-ce pas de l'immortalité très sortable que celle de Bérénice'! Et qui ne s'en accommoderait, même au prix dos restrictions qu'y mettent les admirateurs d'Athalie ? Mais le corps du style des Harmonies et de Jocelynes\-\\ aussi frajiraisque celui de Bérénice? 11 y a une remarque générale à faire, c'est que le style n'a nulle part plus de défauts factices et ne perd plus de ses qualités naturelles que dans les choses données à l'imagination contemporaine. La ra'son en est toute simple. Un poète entraîné par la foule est obligé, pour la suivre et courir du même pas qu'elle, de se soulager, comme ce philosophe grec, de tout ce qui pourrait ralentir sa course : c'est à savoir de tout ce qui fait un bon style, la réflexion, la faculté de se corriger, le choix, le temps. En pensant par le caprice d'aulrui, il perd son naturel, il ne se possède plus, il est l'instrument de la foule, dont il se croit le maître. Racine, si précis, si nerveux, si châtié et toutefois si libre dans celle île ses pièces qui fut d'abord le moins goûtée, dans Athalic, et généralement dans toute la portion historique et philosophique de son théâtre, si peu regardé de ses contemporains, est quehiuefois

languissant, attifé, dameret, glacé de périphrases dans la partie romanesque, la seule par où ses contemporains le crurent le rival heureux de Corneille. Molière, assez souvent relâché dans ses picces les plus applaudies, quehiuefois poète de ruelle,, et taché çà et Là de tours précieux que l'imagination contemporaine imposait à son goût vigoureux, Molière est serré comme Boileau. avec l'abondance et la verve que n'eut jamais Boileau, dans les pièces beaucoup moins applaudies où il couvre cette imagination de ridicule. Boileau, que je viens de nommer, n'est un écrivain si excellent et celui de tous les poètes qui a le mieux dit en vers ce qu'il voulait dire, que parce que ayant déclaré la guerre à tous les caprices de l'imagination contemporaine, il fit de toutes les qualités qu'elle rendait impossibles, la rctlexion, le choix, le temps, les armes même dont il la combatlait. Cela est vrai de la prose comme de la poésie. Le style si net, si sûr, si imperturbable de Bourdaloue, et le prodigieux style de Bossuet, en qui l'art et l'instinct ne firent qu'un de ces deux styles, si diversement parfaits, ne doivent-ils pas leur solidité à ce que ces g;rands hommes étaient les confesseurs et les censeurs de toutes les folies de l'imagination contemporaine? Par quel privilège M. de Lamartine aurait-il échappé à cette loi qui inflige à des pensées éphémères des formes factices et périssables? Pourquoi serait-il plus heureux que Racine et Molière ? Pourquoi, seul, aurait-il pu bâtir solidement sur le sable ?

3i-2 ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

Hélas ! nul poète n'a plus fléchi sous cette rude nécessité. Outre le désavantage des derniers venus en poésie, M. de Lamaitine n'a peut-être pas reçu du ciel, au même degré qu'eux, le don des pensées qui durent, et n'a j)as du tout, je le répète, ce sens critique supérieur qui leur donnait la force de l'aire des pièces pour dos applaudissonieiits qu'ils ne devaient pas entendre. Depuis \cs Méditations, M. de Lamartine est sorti des conditions de la poésie l'ranraise et de toute poésie (jui n'est pas abandonnée à la fantaisie individuelle. Je ne lui ferai pas de chicanes de mots. Hélas ! il y a longtemps que la (luerelle n'est plus sur ce terrain-là. Les fidèles de la tradition classique n'en sont plus à défendre la correction du langage. Ils combattent pour assurer le fond même de la poésie ; ils disputent pour que la langue poétique de Molière, Racine, Boileau. La Fontaine, Corneille, ne soit pas à refaire. C'est sur ce terrain qu'il faudrait défendre la poésie française contre les erreurs de M. de Lamartine; c'est le corps même delà langue poétique qu'on devrait, dût-il n'en être plus temps, le prier enfin d'épargner.

Les Harmonies n'ollVaient déjà ((ue trop d'exemples de ces périodes immenses où la phrase commence sans cesse et ne (init jamais. Jocelyn a outré ce relâchement; la phrase jioétique n'y existe i)rosque plus. Où est cette variété de tours, où sont ces phrases d'inégale longueur, iniilani le niouveineul iiaUiiel de l'espril, (|ui tantôt se précipite et tantôt se ralentit, ici s'iii-

terrompt, là se déploie, et qui est comme l'haleine de la pensée ? Une période sans fond et sans limites a absorbé toutes ces formes et noyé toutes ces nuances. Rarement la pensée du poète forme un tout détaché, complet, articulé, sans aucun membre languissant ni parasite. Ou bien les mots arrivent avant la pensée, ou bien ilscontiiiuent à venir quand la pensée est finie. Ce sont là les deux formes qu'affecte cette habitude ou cette paresse d'esprit, qui, je le répète, est destructive de la langue poétique.

Ici, la pensée, ou plutôt ce qui doit être la pensée, débute confusément sous les formes vagues d'un prélude. Peu à peu le poète s'anime ; la pensée semble vouloir se dégager, les vers coulent, les images affluent; mais, chemin faisant, elles soulèvent d'autres pensées qui se substituent à la première, puis d'aufres encore qui chassent celles-ci à leur tour. L'esprit, attiré à la fois par toutes ces sirènes, ne sait plus quelle est la pensée qui marque la suite du sujet et qui jalonne la route. Là, au contraire, la pensée, dès le commencement, s'annonce avec franchise, et, comme la corde bien touchée, rend le son dans toute sa plénitude. Mais peu à peu elle s'amaigrit et diminue eu se développant ; elle devient incertaine et vaporeuse, pai-eille au son qui, en s'éloignanl, perd sa netteté primitive et ressemble à tous les sons qui meurent. Enfin, après que la pensée est épuisée, il l'esté encore des vers et du nombre qui en sont comme l'écho lointain; ainsi encore, après que le son

:jil ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

a cessé, ce n'est pourlant pas le silence ; l'oreille n'entend plus, que l'ànie croit entendre encore. Mais, dans la musique, le superflu peut être du nécessaire : dans la poésie, les mots doivent commencer et finir avec la pensée. L'esprit, plus exigeant que l'oreille, ne se contente pas d'être caressé par une vaine harmonie : il veut voir le chemin jusque dans la nuit et saisir la réalité jusqu'au sein des ombres.

Aussi qu'arrive-t-il ? Comme il faut bien que l'esprit conserve ses droits, il saute par-dessus les préludes de la pensée qui commence, ou il glisse sur les mots qui veulent la prolonger après qu'elle est finie; il court au vif du sujet, à l'événement. C'est sa loi, même aux époques où les théories essayent de lui donner le change sur ses allures naturelles. Aucune éducation ne peut le réformer là-dessus; et, s'il est vrai qu'il y ait des exemples d'ouvrages où l'accessoire écrasait le principal, qui pourlant ont réussi, ce n'est point à ces développements qu'ils ont dû leur succès, mais à la faveur que s'était acquise l'écrivain par quelque œuvre meilleure.

Quand c'est sur des descriptions que le poète se traîne ainsi, pensant rarement et écrivant toujours, l'esprit fait comme Boileau lisant les descriptions de Scudéry :

H saule vingt feuillets pouf courir à la fin.

Le plus humble lecteur, comme le plus habile, a

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eelte rapidité de coup d'œil qui lui fait voir de loin ce (Jui, dans un livre,^va au but. Est-ce dans le récit inéme que le poète languit? Alors le lecteur perd tout respect pour le poète; son instinct l'entraîne, sa curiosité le pousse en avant : malheur au poète qui, sachant d'avance son dénouement, et n'ayant pas la même impatience, a pris le plus long pour arriver! Le récit est devenu comme la propriété du lecteur; il en dispose en maître, il l'abrège et le mutile à son gré. Je suis sûr que, même parmi les admirateurs les plus ardents de Jocelyn, parmi ceux qui ont mouillé le livre de larmes promises d'avance, il en est peu dont l'esprit n'ait quelquefois devancé leurs yeux fidèles. Tant est rapide la pente où nous place un récit attachant, que nous supportons à peine d'être retardés par de grandes beautés de langage, et que, plutôt que de nous y arrêter, nous aimons mieux y revenir, le livre lu, comme à un plaisir d'un ordre différent.

Qu'est-ce donc, lorsque le récit ou le drame n'est ralenti que par des hors-d'œuvre négligemment écrits, envers lesquels on croit s'être assez acquitté en les lisant une première et unique fois, comme ils ont été écrits? C'est ainsi que plus de la moitié de Jocelyn a été lue; c'est ainsi que sont lus les romans les plus populaires. Jocelyn n'a on sur eux qui; l'avantage d'être aussi amusant dans un art plus diflicilc. On l'a pris au mot; il s'intitulait épisode: on l'a traité comme un épisode dont les événements, peu nom-

breux, étaient égarés dans les énormes développements d'un poème. On a cherché, l'épisode an milieu des développements et on a passé ces développements au poète comme une licence de la popularité, à peu près comme on passe à un romancier en vogue les descriptions sans fin où il promène une petite pensée, parce qu'il faul que chacun vive de son talent.

Il faut le dire à M. de Lamartine, parce que ces erreurs-là sont de celles qui peuvent lui coûter une partie de sa gloire : de même qu'il n'y a pas de langue poétique là où les phrases sont dos périodes de trente ou quarante vers, sans repos, de même il n'y a pas de poème possible avec des épisodes de huit mille vers. Si le poème humanitaire que Jious promet M. de Lamartine est en rapport avec les épisodes, ce ne sont pas quarante mille vers, qui sont, dit-on, le nombre qu'il annonce; ce ne sont pas cent mille vers qui suffiront pour proportionner ce poème, lequel doit ressembler aux poèmes indiens, ajoute-t-on, d'après M. de Lamartine. Si M. de Lamartine nous destine un poème indien, que ne nous fait-il reculer vers l'état apathique et contemplatif des Indiens? Il faut peu de temps pour admirer; mais il en faut beaucoup pour lire. Qu'on nous donne donc le temps et le loisir, avant d'en disposer d'avance avec celte confiance vraiment orientale. Je ne sais, à notre époque si affairée, qu'un moyen de faire lire, comme on a lu Jocelyn. un poème II umanitaire, ce serait de le publier sous la

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forme d'un journal quotidien : à raison de quelques cents vers par jour, on pourrait le finir en un an.

Quand on a de pareilles erreurs de jugement à craindre d'un poète populaire, à quoi bon le critiquer, sur des défauts d'exécution? A quoi bon relever cette fausse chasteté poétique qui consiste à éviter le mot propre, pour peu qu'il semble bourgeois, et aie remplacer par de prétendus équivalents qui changent le sens; et cette habitude de tout idéaliser, qui ôte aux objets leur forme et leur nature, soit en les parant si richement que l'habit se substitue à l'objet, soit en les faisant si vaporeux qu'ils perdent toute réalité? A quoi* bon compter tous ces défauts de l'abondance et du manque de sens critique, ces imitations de tous les styles: tantôt la périphrase à laDelille, tantôt des trivialités à la manière de l'école nouvelle; ces répétitions de certains tours qui reviennent sans cesse, comme dans le musicien peu penseur les rares motifs qu'il a rencontrés par hasard; et cette quantité de. mots parasites et de rimescommémoratives dépensées toutes faites, et mille autres défauts qui ne peuvent guère nous toucher, depuis que nous sommes menacés de lire un poème indien?

Quereslera-t-il donc de M. de Lamartine? Les Mé- (litalions, quelques pièces des Harmonies religieuses, quelques morceaux de Jocelyn. 11 restera une foule de ces vers admirables qui n'empêchent })as les poèmes d'être médiocres, et qui sont les dernières fleurs dont se parent les poésies mourantes ; il restera

3i8 ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

le souvenir de grandes facultés poétiques, s\ipérieures à ce qui en sera sorti ; il restera le nom harmonieux et sonore d'un poète auquel son siècle aura été trop doux et la gloire trop facile, et en qui ses contemporains auront trop aimé leurs propres défauts.

Il pourrait rester bien davantage si mes craintes m'avaient trompé, si M. de Lamartine était doué du sens critique, que ses derniers ouvrages ne me per mettent pas de lui reconnaître, si, au lieu de ce moi, du reste nullement hdissable, comme celui dont parle Pascal, il avait, ainsi que tous les grands esprits, ce mécontentement fécond de ses œuvres, qui excite le poète en le contenant; si, supérieur à ses succès, plus sévère pour lui-môme que son siècle, il voulait nous donner, à la place de quelque renchérissement deJocelyn, des poèmes doux, tendres, profonds, comme les Méditations; riches de langage comme les beaux endroits des Harmonies, et encore plus serrés de style que ce qu'il a écrit de meilleur.

Si la bonne fortune de M. de Lamartine, ou, pour parler son langage néo-chrétien, si son bon ange le ramenait dans les premières voies qui l'ont conduit si rapidement aune gloire devenue si périlleuse, penset-on que ce serait un médiocre honneur pour la critique d'avoir été l'auxiliaire un peu l'ude de la conscience du poète? Mais, s'il cède à celte popularité -éphémère qui déjà lui demande dos poèmes indiens, pense-t-on que ce doive être une médiocre consolation pour la critique de n'avoir pas à répondre à la postérité, de-

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vaut qui le poète illustre traîne toujours son humble juge, des louanges insensées qui ont retenu dans la région inférieure des talents de second ordre un poète doué assez pour s'élever jusqu'au rang des hommes de ûénie? "^

N'ayant cherché pendant toute ma vie de critique que \a vérité, et n'ayant jamais craint qu'une chose, me tromper par intérêt, j'ai l'habitude de relire de temps en temps les livres que j'ai jugés, très résolu à me donner tort, même au risque de paraître aux autres et à moi-même inconsistant. Je redoute d'autant moins cette sorte de confession que je suis sûr de n'avoir pas à découvrir dans l'opinion que je serais amené à abandonner un désappointement d'intérêt.

Cet examen de conscience, je ne l'ai fait pour aucun de mes sentiments ou de mes écrits plus souvent que pour le grand poète qui vient de disparaître, Victor Hugo. C'est même le genre de prestige qu'il a

exercé sur moi, et qui n'a pas cessé avec sa vie, que, ne l'ayant jamais admiré qu'avec des réserves, je n'ai jamais été content de cette admiration réservée. Sauf dans quelques parties de son œuvre, je n'ai jamais senti le plaisir profond et je dirais volontiers divin que me font goûter les premiers d'entre les poètes. Je ne me suis jamais oublié, je n'ai jamais abdiqué en le lisant. Je n'ai jamais eu la douceur de m 'abandonner, de ne me pas défendre d'aller à lui, de me perdre en lui. Ce plaisir du critique, f|ui ne sait plus qu'il est un critique, ou qui, s'il s'en souvient, s'en souvient comme d'un malheureux tour d'esprit qui le prive des plus pures jouissances de l'intelligence, c'est Homère, ce sont les grands tragiques de la Grèce, c'est Virgile, c'est Shakespeare, ce sont nos incompa" râbles génies poétiques du xvii^ siècle qui me l'ont fait connaître. Victor Hugo me l'a quelquefois promis, m'y a fait quelquefois toucher; il ne me Ta jamais donné pleinement. Au moment où je croyais atteindre au plus grand bonheur du juge sincère et sans intérêt, qui est de n'avoir plus à juger, il m'en faisait repentir comme de l'oubli d'un devoir; il me forfait de siéger, il me remettait de force mes balances dans la main. Il ne s'agissait plus de plaisir; il s'agissait de ne point se tromper, de se tenir sur ses gardes. J'avais affaire à un séducteur, non à un ami. Et, au sortir de la lecture, comme le juge après un procès où il a jugé en

conscience, mais qui l'a laissé troublé, j'avais la tristesse secrète qui reste d'un acte de raison froidement accompli. J'estimais que n'ayant été ni instruit, ni touché, il ne me restait que de l'étonnement, ou plutôt la pensée qu'il y avait peut-être plus de ma faute que de celle du poète, qu'il me manquait des ouvertures de son côté; et j'enviais la joie de ses admirateurs que je savais sincères, que je croyais capables de le juger.

Cette confession, je l'ai plusieurs fois recommencée à propos de Victor Hugo. Je l'ai faite dans les jours de l'apothéose ; je viens de la faire encore à l'occasion de l'anniversaire de sa mort : ma conscience ne me reproche rien.

Ai-je besoin de dire que, dans cet examen dernier, je me suis avec soin délié de mes souvenirs? M'étant toujours bien gardé de faire entrer dans mes jugements sur un écrivain les actes ou les opinions de sa vie politique, et pour Victor Hugo, en particulier, mes sentiments sur ce point différant tellement des siens, si j'en avais jamais laissé pénétrer le moincFre ressouvenir, le moins que j'eusse risqué eût été d'être injuste.

Quant aux griefs qu'il m'a donnés par l'affectation de ses dédains, je me suis rendu maître de ce qu'il me serait permis d'avoir de ressentiment. Mais

j'ai retenu comme motif valable de mon jugement

ce qui, dans ces piocédés oiïensaiits, appartient à un tour particulier ou plutôt à un travers de l'homme, et est représenté par un défaut dans le poète. Je ne crois pas, en effet, qu'un poète puisse avoir impunément et sans dommaire pour son œuvre, des péchésv mignons comme ceux que je vois reprocher à l'homme par certains admirateurs sincères de l'écrivain. Il a dû s'élever bien des fumées malsaines d'un fonds où ils aperçoivent l'orgueil, qui l'a rendu parfois oublieux d'anciens amis demeurés obscurs, ou ingrat, ou injuste à leur égard ; la vanité, qui l'a poussé à se chercher des ancêtres plus ou moins nobles, au lieu de la brave roture ouvrière dont il était issu; l'emploi d'artifices de gros marchand, poussant <à la vente de ses ouvrages par d'invraisemblables chitTres d'éditions imaginaires; son encombrante personnalité, qui lui a fait en toutes choses réclamer la partdu lion, et voler même la brebis du pauvre, en donnantpour siens des vers qui n'étaient pas à lui; les mutilations et les altérations qu'il a fait subir à ses ouvrages pour expliquer le changement de sa foi politique, et le « front » avec lequel il a soutenu qu'il n'y avait rien de changé; ses mensonges, quoique moins impudents que ceux de Voltaire*, etc.

1. M. Paul Stapfcr, Revue bleue du ±2 mai 1886, L'écrivain qui a porté ce jugement n'est pourtant pas un tiède admiratour du poète, dont il écrit que c'est l'organisation la plus complète que

Je n'admets pas avec rauteur de ce résumé accablant, que de tels faits ne portent pas atteinte à l'honneur de riiomme; dans quelle mesure, je veux bien ne pas le rechercher, par respect pour la mort, et par la crainte de ce qui retombera sur le juge des jugements trop sévères ; mais que l'esprit du poète, et ce qu'a de plus intime et de plus personnel sa poésie n'en reçoivent pas quelque dommage, c'est de quoi je ne veux pas convenir.

Entr'autres croyances littéraires, je crois de toi que l'homme de génie, qui apparemment ne s'est pas créé lui-même, et qui a reçu par don le privilège d'être si prodigieusement au-dessus des autres hommes, leur en doit, en quelque sorte, la redevance; qu'il a ses devoirs, comme auteur par les exemples de goût et de travail, comme homme par l'honnêteté de sa vie. C'est dire que je suis au pôle opposé de l'opinion qui pousse l'idolâtrie pour le talent jusqu'à estimei' que les écarts du caractère en sont les effets nécessaires, sinon la cause. Loin d'absoudre les grands écrivains de leurs torts, je les trouve responsables à plus de titres que les autres hommes du scandale qu'ils donnent.

Mais j'ai une autre raison pour n'être pas indulgent

nous offre l'Iiistoirede la littérature française, et qui ajoute ceci : « Entre cette proposition et celle-ci : Victor Hiij^^o est le plus grand poète de la l'"rance, j'avoue que la nuance m'échappe. »

d->rt ESSAIS SUR L'ÉCOLE ROMANTIQUE.

pour des torts de caractère tels que ceux-là. Je leur en veux — d'une aversion littéraire, s'entend, — pour ce qui s'est insinué de l'imperfection morale de l'homme dans les conceptions du poète, et parce que je vois, presqu'à chaque page, les défauts de l'homme percer dans les vers du poète. Je n'en sais point d'autre explication. Et de même que j'ai pu dire « que les plus grands écrivains du xvii' siècle ne sont grands que parce qu'ils ont été parmi les plus honnêtes gens ^ », je n'hésite pas à dire, appliquant ce principe à Victor Hugo, que, s'il leur est inférieur, c'est que son génie poétique n'avait pas, si je puis parler ainsi, la trempe morale du leur.

Exagérer les travers et les fautes de quelques-uns de ces grands hommes; entre les traditions qui ont cours et qui ont varié, préférer les plus désavantageuses à leur mémoire; transformer leurs travers en vices du cœur, lo tout pour décharger d'autant la renommée de Victor Hugo, c'est là nu excès qu'excuse, sans doute, la honne foi de ceux qui le commettent, mais qui ne peut rien changer à la vérité des faits ni à la nature des choses. On ne parviendra jamais à grossir les torts de Racine envers les maîtres de Port- Royal, ni ses épigrammes contre Corneille, ni sa désertion du théâtre que dirigeait Molière, pour faire

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