‹ Essais sur l'école romantiqueChapitre 8 sur 13 · Hevue des Deur Mondes · texte numérisé non relu

Hevue des Deur Mondes

donné en plein, comme cela m'a été dit quelque pari, assez peu élégamment. Au plus fort de ma con-' fiance, je me souviens que je faisais une distinction fort commune, fort peu iniiénieuse. mais par laquelle je devais revenir au vrai, entre les monuments des XVII® et xviii' siècles, et les essais de la nouvelle école. C'était la planche de salut que, par une prévision d'instinct, je m'étais préparée en cas de naufrage. Si aujourd'hui j'ai une foi si ferme en ces principes, c'est que je sens bien que je ne les ai pas pris comme le costume d'un rôle, mais qu'ils me sont venus naturellement, et au moment même où mon imagination (je voudrais trouver un mol plus ' modeste pour qualifier ce qui n'est pas proprement ma raison) forgeait des subtilités pour justifier ma complicité momentanée dans les nouvelles doctrines. Le bon sens classique m'est revenu au moment où j'avais assez corrompu mon langage par la recherche et la subtilité, pour être encouragé et même goûté par quelques écrivains allemands.

» Je no réclame pas le droit d'inspiration que les critiques favorables aux novateurs ne conçoivent que pour une forme particulière d'ouvrages, appelés par eux ouvrages d'art; mais je puis désirer qu'on reconnaisse que le mouvement d'esprit plus humble, plus bourgeois, qui m'a ramené aux idées classiques, et qui m'y fail persévérer plus que jamais, pouvait avoir quelque chose de commun avec l'inspiration propre aux écrivains d'à//, qui serait d'avoir été sincère et

AVANT-l'ROPOS (1838). IfiT

spontané comme elle. Pourquoi craindrais-je de raronter comment mon retour aux doctrines classiques a eu toute la vivacité et toute la soudaineté d'une inspiration ? Ce fut après la révolution de Juillet que je sentis les premiers dégoûts, non pour les talents nouveaux dont je suis resté l'admirateur réservé, mais pour les théories dont ils autorisaient leurs défauts, et pour leurs mépris des vieux des derniers siècles, comme disait la bonne mademoiselle de Gournay des poètes de l'école de Ronsard. Soit que ce grand événement eût tué d'un coup toutes mes sympathies pour les effets de style, soit qu'il m'eùl vieilli, je vis que l'indifférence avait commencé avant que la foi eût été entière.

» Un voyage en Angleterre acheva ma conversion. J'avais apporté pour les soirées et pour les jours de pluie un Homère et un La Fontaine, deux grands maîtres, fort généreusement tolérés par la nouvelle école, qui m'eût volontiers autorisé à les emporter. Peut-être ne les avais-je pris ({u'avec l'idée qu'ils ne pouvaient me rendre que modérément classique. La saison étant fort pluvieuse, j'eus tout le loisir de lire ces deux poètes incomparables, lesquels ont eu à la fois l'inspiration et le bon sens. C'était tout mon plaisir et tout mon repos, après de longues promenades dans les rues de Londres, au milieu de toutes ces merveilles de bon sens, de civilisation, de raison pratique, dans celte nation qui a fait, en (luoliiue sorte, l'histoire de chaque besoin et des mille manières

dont les individus réprouvent, et qui a pourvu à tout par l'intelligence accumulée de ses générations, à la fois si fidèles à la tradition et si inventives. J'oserais conseiller à tout père de famille, dont le fils aurait la tète faible et incertaine, de l'envoyer en Angleterre, dans ce pays où la logique pratique est dans l'air, où on la reçoit par tous ses sens, où on la foule sous ses pieds. Si, d'ailleurs, ce fils entendait assez la langue d'Homère, ou seulement celle de La Fontaine, pour en faire des lectures et corriger les influences trop prosaïques, je ne doute pas que son esprit ne se raffermît, et qu'il ne revint de son voyage sain et assuré pour le reste de sa vie.

» Pour moi, je revins d'Angleterre entièrement guéri. Je ne comprenais plus les livres que j'avais aimés, et je commençais à aimer les livres que je n'avais pas encore compris. Mon embarras fui grand d'abord, quand je me trouvai tout à Itiit changé pour les écrivains, ne l'étant pas encore pour les personnes; et cet embarras se montra dans deux articles, où, tout en louant M. Victor Hugo, je montrais la poésie mourante entre les mains les plus poétiques de l'époque. Peu à peu je me retirai des personnes afin de mettre maconduile en harmonie avec mes nouvelles croyances, qui sont les vieilles croyances, et de ne pas en abaisser la majesté devant les exigences d'amour-propre et l'insatiable besoin de flatterie, qui sont le trait distinctif des chefs d'école, non seulement de ce tempsci, mais de tous les temps. Rendu à moi-même, je

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défis ce que j'avais fait. Je pris le dégoût du neuf qui n'est pas le vieux, senti et pensé de nouveau par un esprit sain, de la couleur qu'on hroie sur des mots sans idées, et des images qu'on a sans imagination; je lus les grands écrivains, et je vis que tout leur secret, au lieu d'être un mystère entre eux et leur muse, était d'avoir sur un sujet assez d'idées et de convictions pour en être émus jusqu'au fond de leur être, et pour sentir le besoin de les répandre au dehors; que ce qui les rend si naturels est que leur pensée a été trop abondante et trop pressée de sortir pour supporter les lenteurs et les puérilités de la recherche du style, et que ce qu'ils travaillaient surtout, c'était la pensée s'abandonnant à l'émotion intérieure pour tout ce qui est d'ornement dacs le style, pour toutes ces richesses d'exécution, qui ne sont que des misères, séparées de la pensée.

» Appliquant ces idées à ma propre conduite, je sentis que, puisque j'avais osé prendre la plume et jne donner pour écrivain, malheureusement plus par cette vocation vague que se sentent tous les jeunes gens dans un pays où la presse est libre, qu'avec des forces réelles et un but sérieux, je devais acquérir ->ur un point, si humble qu'il fût, assez d'idées et de convictions pour en écrire avec (juelque autorité, et pouj- (lu'on reconnût que j'avais pris la plume, non du droit supérieur et individuel que s'attribue l'école nouvelle, mais parce qu'il y avait lieu et convenance

;'i le faire. Oi', cette inspiration de bon sens dont je

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me suis vanté plus haut, quelques années de plus sur ma lête, un peu plus de celte expérience de la vie qui fait comprendre les s^rands écrivains, lesquels ne sont que de grands peintres ou de grands historiens de la vie, deux ou trois de ces événements domestiques qui mûrissent l'homme rapidement en développant son comr, m'avaient ramené naturellement à l'admiration des chefs-d'œuvre de notre langue, et à l'intelligence de la tradition dans la littérature. Ce fut là le point où je me concentrai, où je m'enfermai, comme dans une solitude féconde, où j'amassai des réflexions et des pensées. Il était modeste, il était proportionné à mes forces, puisque je m'y suis assez distinctement établi pour qu'on ail bien voulu y voii- un rùle habilement choisi et bien rempli. Ce n'élail pourtant que l'humble rùle d'un admirateur du passé défendant les grandes traditions littéraires, à côté d'autres hommes (jui défendent les grandes traditions de liberté politique, d'honneur national, de religion, de morale publique et privée. Mais cette admiration, que, dans un autre temps, j'aurais obscurément emportée avec moi, ou exprimée innocemment dans quelques écrits sans utilité, parce qn'ils auraient été sans contradicteurs, devait prendre le caractère d'une lutte à l'époque où nous vivons, à cause des conlradictcui"s, qui ont voulu nous la disputer, à moi et à tous ceux qui la partagent. Dès lors, ce qui n'eût été qu'une bonne et honnête habitude d'esprit est devenu une foi vive, inquiète, agressive, comme toute foi disputée.

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