DEUXIÈME PARTIE
AVAiNT-PROPOS
Avril 1838.
Pour un écrivain qui s'est rangé à la discipline classique, une réimpression est un cas de conscience. Dans cette revue du bagage de quelques années, que va reconnaître sa raison, que va-t-elle désavouer? Quel terrible discernement va-t-elle faire de ce qui lui est venu du dehors et de ce qui lui a toujours appartenu en propre? Il remonte donc avec découragement, et d'un pas traînant, ce chemin qu'il a descendu à la course et l'ivresse à la tête. Que d'endroits où il ne se retrouve plus! Que de choses qu'il croyait avoir écrites avec son sang, et du fond de son être, et qu'il écrivait sous la dictée d'un autre! Que de ruines sa raison a faites dans les pensées qu'il a le plus aimées !
Rien n'est plus pénible que le dépaysement d'un disciple de la tradition classique au milieu des écrits
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de sa jeunesse. Il lui semble y voir deux mains : luue qui trace avec une incerlilude prétentieuse des idées vagues et empruntées; l'autre qui conduit la plume avec fermeté sur le terrain des vérités générales. Il ne se trompe pas : la première est la main de son époque, s'il faut appeler de ce nom un moment dans cette époque, ou plutôt encore une fantaisie dans ce moment : la seconde est sa propre main. Or, à la vue de ces marques de son servage, il est pris de dégoût pour lui-même. Rien ne le console, ni de savoir que ces commencements sont communs à tous les écrivains, même aux écrivains supérieurs, lesquels débutent par imiter leurs contemporains ou leurs devanciers immédiats; ni de s'entendre dire par des amis indulgents que l'imitation, dans les écrits d'un jeune homme sincère qui Ta prise pour l'inspiration, peut être ingénieuse et forte, et que l'esprit, même avant d'être dans sa voie, est toujours de l'esprit. Toutes ces considérations lui paraissent des pièges de son amour-propre, et la dernière d'une vanité trop <^norme poui' un éciivain qui se pleine de raison. Car, s'il est vrai (|uo les comnicncomenls d'un écrivain qui doit être un homme de génie sont fort intéressants, soit pour l'histoire de l'art, soit en eux-mêmes et à cause de ce qui les a suivis, s'il est vrai que ce serait une perte que Racine n'eût pas recueilli les Frères ennemis, on il imitait Corneille, ni La Fontaine les qnel(|ues pièces où il continuait Yoiluie et Sarrazin, les conimencemenls d'un écrivain, dont tout l'avenir
est d'être un homme de talent, n'étant que des fautes de conduite, n'excitent aucun intérêt et ne méritent aucune publicité.
C'est là ma propre histoire. Cette réimpression est le fruit de tous ces scrupules. Elle a été laborieuse, à cause des nombreux dépits qu'elle m'a donnés, et des soudaines rougeurs qu'elle m'a souvent fait monter au front. Mais elle a eu sa douceur, par le contentement que m'ont procuré les retranchements et les ratures. Rien ne ressemble plus à une revision des œuvres, dans ces principes aujourd'hui fort peu de mise, qu'un examen de conscience au confessionnal. Il doit y avoir le même soulagement à dé^'harger sa réputation des fautes d'imitation, qu'à nettoyer sa conscience des péchés qui la souillent.
Parmi les morceaux exclus de cette réimpression, j'ai recueilli quelques pensées raisonnables qui y étaient comme égarées, et que j'ai transplantées dans certains endroits des morceaux conservés, où elles se sont trouvées dans leur air natal, en compagnie d'autres pensées de la même famille. Ce sont de ces révélations involontaires, qui, dans les premières années, viennent au hasard, parmi les idées de mode et d'imitation. On ne les distingue pas d'abord, si ce n'est pour s'en méfier, à cause du peu de ressemblance qu'elles ont avec ce qui réussit. Mais, plus lard, quand l'esprit est ramené sur les sujets auxquels ces pensées appartiennent, il se souvient qu'il les a rencontrées
une première fois, et qu'il les a exprimées quelque part; tant est profonde la trace qu'imprime dans la mémoire une pensée juste, lors même qu'elle n'a fait que traverser un esprit emporté par des idées factices et sans durée! Alors l'écrivain va chercher dans tout ce plumage emprunté, avec lequel il a fait la roue devant le puhlic. comme le geai de la Hible, ce qui était vraiment à lui, et il est tout surpris de trouver ces pensées vivantes et agréables par la force de la vérité qui les a marquées. C'est de cette façon que j'ai pu restituer à des pages écrites ultérieurement quelques vues ainsi retrouvées. J'ose croire (ju'on ne sentira pas le travail matériel de ces restitutions : les pensées que j'ai ainsi rapprochées sont sœurs; elles se sont rappelées et reconnues. Elles marquent le chemin silencieux que trace la raison, dans les premières années où l'on écrit, sous les agitations, les changements, les emprunts d'un esprit qui s'est avisé de décider sur les autres avant d'avoir pris possession de soi.
Sur les trois écrits de quelque étendue qu'on va lire, deux ont paru alta(iuer personnellement deux des hommes les plus illustres de la littérature conlemporaine, et le troisième est un manifeste contre plus de la moitié de cette littérature. Ces trois écrits m'ont fait beaucoup d'ennemis, et ne m'ont donné que des amis fort discrets, soit qu'ils n'aient pas trouvé le champion de taille avec les principes, soit •ju'ils aient eu peur de faire mes affaires en faisant
celles de nos opinions communes. Moi-même, j'ai senti s'affaiblir ma confiance. En relisant ces pages écrites avec une conviction si forte et si désintéressée, il m'est venu des doutes en ce qui touche les personnes. Qu'y a-t-il d'étonnant? N"ai-je pas vécu quelques jours de plus? Or, vivre et vieillir rend plus tolérant et plus timide. J'ai éprouvé qu'il y a dans ce temps-ci beaucoup moins d'avantage pour le public que d'incommodité pour le critique à s'attaquer à des auteurs vivants. Quand on est très jeune et qu'on vit solitaire et inconnu, on ne voit pas les hommes derrière les livres. — et on bataille dans sa mansarde contre les livres, sans songer que les coups qu'on leur porte font saigner, non seulement des hommes, mais l'espèce d'hommes la plus sensible. On est alors imprudent par une bonne qualité et par un défaut : la bonne qualité, c'est la candeur, qui fait qu'on lit les livres plus sérieusement que les auteurs ne les font: le défaut, c'est cette superbe propre à la jeunesse qui fait qu'on se croit infaillible parce qu'on ne doute pas. Plus tard, quand le critique est descendu de sa mansarde dans le monde réel, et qu'en même temps qu'il s'est fait connaître comme auteur, comme homme il s'est mêlé à la société, quelle n'est pas sa surprise de voir les livres qu'il a attaqués s'éloigner de lui sous la figure d'hommes irrités et irréconciliables!
Il est reçu par les amis de ses victimes comme un étranger devant qui tout ne peut pas se dire. Si l'on
rend justice à sa bonne foi, c'est à la condition de la qualifier de manque de portée; si l'on estime son esprit, c'est avec réserve et inquiétude. Se rencontret-il un honinio d'un creur assez libéral pour aimer Tauleur. sanshairle critique? Cet bomnie ne pourra pas les avoir tous deux le même jour à sa table. L'auteur dira : « Ne comptez pas sur moi, si votre ami le critique est de la Cèle. » Le critique dira : « Je jîênerais votre ami l'auteur, que j'ai eu le tort, dans ma jeunesse, de prendre pour une idée impalpable. » Le critique inquiète donc la vie d'autrui et sa propre vie. Le poète en parle à son foyer comme d'un ennemi personnel; la femme du poète en paile à ses enfants comme du loup ou du revenant.
Étonné d'avoir fait tant de mal innocemment, il s'interroge avec douleur. De quel droit a-t-il critiqué les œuvres d'autrui? Si le droit est incontestable, a-t-il été digne de l'exercer? Y était-il désigné par la voix publique? De qui ce censeur tenail-il son élection? Supposons, à nicllie les choses au mieux, qu'il ait eu la conscience qui donne le droit, et assez de talent, eu égard à la mesure commune de son temps, pour exercer ce di'oit à l'honneur de son esprit; quel bien a-t-il fait? Le critique, même approuvé dupublic, qu'empèche-t-il? que corrige-t-il?
Vous avez beau mettre votre corps en travers, ô Quintilien ! ces mille auteurs ingénieux et à demi fous, entre lesquels se partage à peu près égalemeni ce qu'il eût fallu de talent dans un temps plus pro-
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pice à l'arl pour faire un écrivain supérieur et un livre durable, vous passeront sur le corps. Le public même qui vous goûte, dans quelle mesure vous estime-t-il? Selon qu'il s'intéresse à l'art. Or, vous savez combien c'est peu. Son allention est ailleurs : les écrivains, auteurs et critiques, n'en ont que le rebut. Dans des temps meilleurs, il eut proportionné son estime à la grandeur pratique et à l'action immédiate des vérités défendues par vous; car son estime n'est jamais gratuite, et tant rapporte la vérité, tant vaut l'homme qui la défend. Mais qu'importe que vous ayez raison, si c'est dans un temps où il n'est plus nécessaire ni utile que vous n'ayez pas tort? Votre conscience, votre talent, vos veilles sont appréciés en raison du profit : si le profit est petit, votre conscience sera une fantaisie; votre talent, une certaine dose d'esprit dont vous couvrez votre stérilité d'invention; vos veilles, une préférence de nécessité que vous donnez aux livres sur les plaisirs.
Pourquoi donc n'ai-je pas poussé la confession jusqu'cà la contrition en ne réimprimant pas ces articles de critique? C'est que les personnes n'en sont pas toute la matière, et qu'au milieu d'analyses plus ou moins sûres de talents particuliers, il y a une grande place donnée aux principes, dont la recherche et l'expression intéresseront toujours les bons esprits. Il ne me répugne pas de déclarer que je ne persiste que faiblement (juant aux personnes. Si ma bonne foi avait découvert une injustice gratuite, je
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Kaurais rayée île cette édition; j'aurais l'ait aux pensées malveillantes la même iiuerre qu'aux imitations et aux fautes de français. Mais je ne trouve rien à l'étracter quant aux intentions. Ceux que j'ai critiqués nommément n'ont pu se plaindre d'avoir été attaqués dans leurs personnes ijue pour se donner le change sur les blessures faites à leur esprit, et pour alTaiblir à leurs propres yeux mes raisons par mes intentions. A. quoi donc se réduisent les attaques qui pourraient s'appeler personnelles? Serait-ce à quelques vivacités de plumes, inévitables dans la polémique; à des allusions au caractère public, lequel n'est pas muré; apparemment à de très rares passages où j'ai pu paraître m'emporter contre les hommes par trop d'amour théorique, soit pour leurs propres qualités gâtées par eux de gaieté de cœur, soit pour les principes qu'ils ont ruinés par leurs préfaces et leurs exemples? Je vais plus loin : j'y mets la petite part de malice, qui est au fond des plus honnêtes gens; tout cela vaut-il une rétractation? Toutefois, n'ayant plus la même confiance en celle partie de ma critique, et n'y trouvant pas la même solidité qu'aux principes, j'estime si peu l'espèce de courage qu'il peut y avoir à la laisser, que je l'aurais volontiers retranchée, si elle n'eût été nécessaire pour lier et proportionner toutes les parties du travail.
Il est une belle qualité qu'il aurait été glorieux d'avoir dès l'abord : c'est celte impartialité par laquelle le critique ou le polémiste laisse aux prin-
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ripes tout seuls à écraser ses adversaires, et ne mêle point à la force naturelle et calme des raisons la vivacité de son caractère personnel, ni les misérables avantages qu'il peut tirer des faiblesses de celui de ses adversaires. C'est la qualité de Bossuet dans ['Histoire des Variations. En face du grand principe de la tradition et de l'unité catholique sous lequel il combat, Luther, Mélanchlhon, Zwingle, Calvin, sont dans la poudre. Mais sitôt que Bossuet les aborde et les juge comme homme, avec quelle équité et quelle stricte estime il les apprécie! avec quelle justesse il caractérise la diversité de leurs esprits et de leurs talents ! de quel œil tranquille et doux le père de l'Eglise, redevenu homme, regarde ces adversaires abattus par le grand principe de la tradition et de l'unité sous lequel il courbe lui-même avec tant d'obéissance sa tète puissante ! Ce sont les principes qui tonnent dans ce livre, ce n'est pas l'homme : l'homme est tendre et compatissant; il semble même qu'il veuille adoucir les coups que le principe a portés à ses adversaires, et qu'il tienne à montrer que la main dont il panse leurs blessures n'a pas été troublée par la colère. Mais comment se proposer pour exemple une des qualités de Bossuet? La moindre de toutes est trop grande pour nos proportions et nos querelles.
Ce que je n'ai pas eu la force de ne pas dire, en ce qui touche les personnes, faute de cette impartialité supérieure, restera donc dans cette édition, pour
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servir de documents d'histoire littéraire. Les critiques sagaces qui recherpheront quelque jour les éléments de cette histoire feront, avec ces détails, delà critique anecdotiquc et pittoresque, et y trouveront peut-être niiitière à dos paradoxes dont j'aurai été la cause innocente.
J'ai cru me devoir à moi-même cet aveu puhlic, quant à la partie de mes critiques qui peut paraître hostile aux pei'sonnes. Cet aveu ne me coûte point. J'ai besoin d'être vrai avec moi-même, et je ne veux pas affecter la confiance sur le papier, ayant le doute dans le cœur. Je ne sais pas jouer avec ma plume. Il est des hommes merveilleusement doués chez qui l'écrivain est une personne et l'homme un autre. Ils peuvent se dérober à eux-mêmes, et l'écrivain vivre dans un monde où l'homme ne pénètre jamais. Ils n'ont besoin que d'une portion de leur être pour l'aire de itrandes choses, et pourvu que l'écrivain soit tout entier à son œuvre, il n'importe que l'homme sommeille ou même contredise. Je n'ai pas été doué comme ces hommes-là. Je suis de ceux qui n'ont pas trop de toutes les forces réunies de l'homme et de l'écrivain, de la conduite et de l'esprit, pour se tirer, l'honneur sauf, de la rude tâche d'écrire des choses raisonnables. Comment ne serais-je pas vrai avec les auti'es? je sais l'être avec moi, contre moi.
Pour la partie de principes, je n'ai rien à rétracter ni à modifier. Si ma religion, à cet égard, vient d'une vue bornée, il n'y a pas d'apparence que je m'en
puisse corriger; si c'est un fruit de raison, comme sa nature est de croître avec les années, il n'est guère probable que je me lasse d'y persévérer.
J'en suis demeuré à ce que je disais, il y a deux iins, dans un écrit dont il n'est pas besoin de faire connaître la cause à ceux qui l'ignorent, ni de la rappeler à ceux qui la savent ^ Qu'on me permette d'en citer un passage, où je raconte ce qui m'a ramené à ces principes, après quelques divagations que la fatigue des études de collège et le premier sang de jeunesse m'avaient fait faire du côté des novateurs. Cette citation sera ici à sa place, soit comme faisant suite aux réflexions qu'on vient de lire, soit comme devant faire corps avec un volume tout entier consacré à l'exposition et à la défense des principes.
« C'est, je crois, l'éternelle vertu de ces principes, «jue l'étude et le bon sens y réconcilient bientôt tous les hommes naturellement droits, qui en ont été distraits ou éloignés par les caprices littéraires contemporains. Puisque j'ai été loué de mon bon sens, j'allais dire puisque j'en ai été accablé, j'aurai quelque autorité à affirmer que ce n'est pas un choix calculé, une décision après des tâtonnements, une place vacante que j'ai enfin trouvée, un rôle à prendre parce qu'il était le seul (|ui ne fût pas pris, mais ce bon sens qu'on veut bien me reconnaître qui m'a retiré ■des théories nouvelles on, d'ailleurs, je n'avais pas