‹ Essais sur l'histoire des religionsChapitre 26 sur 32 · M2 TRADUCTIONS CHINOISES DK TEXTES SANSCRITS · texte numérisé non relu

M2 TRADUCTIONS CHINOISES DK TEXTES SANSCRITS

Gâthâs el les religieux en prêchant leurs Vyàkaranas ou sermons. Prenons maintenant quelques exemples. Dans les Gâthâs, un a bref est souvent allongé. Nous trouvons nà au lieu de na « non. » Le même changement a lieu dans le sanscrit des pèlerins chinois. (Voir M. Stanislas Julien, Méthode, p. 18; p. 21.) Nousy trouvonsaussi vistàra au lieu de vistara,etc. Dans le dialecte des Gâthâs, les noms terminés par des consonnes, el par conséquent irréguliers, passent à la déclinaison plus facile en a. Un fait analogue s’est produit en grec moderne et dans le passage du latin à l’italien. C’est là d’ailleurs une tendance générale qu’on remarque dans les idiomes qui sont tous emportés par le grand courant du langage vivant. Or ce passage d’une déclinaison à une autre s’était accompli avant que les Chinois eussent emprunté les noms el les termes sanscrits des livres bouddhiques. Le sanscrit nabhas devient najbha dans les Gâthâs; locatif nabhe, au lieu de nabha'si. Si nous trouvons donc en chinois lo-che pour le sanscrit ra'^as « poussière, » nous pouvons attribuer le changement de r en l à l’impossibilité où étaient les Chinois de prononcer ou d’écrire une r. Nous pouvons admettre que l’alphabet chinois n’offrait rien qui se rapprochât plus du son g a. que telle. Mais rien ne motive en chinois la chute de l’s finale, qui se trouve expliquée par ce que nous avons dit plus haut des déclinaisons dans le dialecte des Gâthâs. Ainsi le chinois Fan-lannio ne représente pas la forme sanscrite correcte

TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS 413 Brahinan, mais la forme vulgaire Brahma. Le chinois so-po pour sarva « tout, » tho-mo pour d h arma « loi, d ne peuvent pas s’expliquer par le dialecte des Gâthâs ; mais la suppression de r devant v et m est fréquente dans les inscriptions d’Asoka. L’omission de l’initiale s dans des mots comme sthàna « place, » sthavira « ancien, » étant fondée également sur les règles du pâli et du pràcrit, il n’est pas nécessaire d’en rendre responsables les interprètes chinois. Dans l’inscription de Ghirnar, sthavira est même réduit à thaira. L’s du nominatif disparait souvent dans le dialecte des Gnthàs, ou bien se change en o. Peut-être donc ne serait-il pas nécessaire d’allribuer une deuxième valeur phonétique {sla) au caractère qui porte le numéro 1780 dans le dictionnaire de M. Julien, et qui a ordinairement la valeur de ta. Celte s n’est nécessaire que pour remplacer l’s finale de kas, pronom interrogatif, dans une phrase comme kas tadgunah? « à quoi cela sert-il? » Nous inclinons à penser que la finales de kas avait disparu, dans le parler populaire de l’Inde, longtemps avant l’époque où les Chinois vinrent pour la première fois s’instruire dans la langue et les doctrines des disciples du Bouddha. Ils entendirent probablement ka tadguna ou ka tagguna, et ils figurèrent ces sons de leur mieux par leurs caractères phonétiques équivalant à kia-to-kieou-na .

Après ces quelques observations, nous prenons congé de M. Stanislas Julien. Son livre est en réalité

VI4 TRADUCTIONS CHINOISES DE TEXTES SANSCRITS un grand travail fait une fois pour toutes. Il a su lever entièrement une difficulté énorme, demeurée depuis longtemps une pierre d’achoppement pour ceux qui voulaient étudier cette littérature bouddhique des Chinois, si pleine de documents précieux pour l’histoire de l’Orient. Maintenant que la voie est libre, espérons que d’autres y marcheront sur les traces de notre éminent sinologue, et que nous ne tarderons pas à avoir des traductions complètes et correctes des voyages de Fa-hien et d’autres pèlerins bouddhistes, dont les ouvrages sont comme autant de Guides , nous faisant connaître la condition sociale, politique et religieuse de l’Inde à une époque où tout autre document historique nous fait absolument défaut.

Mars 18fVl.

Dans nos articles sur les ouvrages publiés par des missionnaires, nous avons constamment insisté sur les services que les prédicateurs de l’Évangile ont l’occasion de rendre à la science dans toutes les parties du monde. Nous ne nous arrêtons pas à l’objection commune, à savoir, que les missionnaires doivent consacrer tout leur temps et toutes leurs facultés à l’œuvre spéciale pour laquelle ils sont envoyés dans les contrées lointaines par nos sociétés des missions étrangères. Ils ne peuvent pas être occupés sans relâche à instruire, à convertir et à baptiser les infidèles. Un missionnaire, comme tout autre homme, doit avoir ses heures de loisir; et s’il emploie ses loisirs à s’instruire, à étudier la langue ou la littérature du peuple au milieu duquel il vit, à décrire avec soin les sites et les antiquités

(I) Les classiques chinais, avec une traduction et des notes critiques et explicatives, par James Legge, membre de la Société des Missipnnaires.de Londres. Hong-Kong, 1861,

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du pays, les mœurs, Jes lois et les usages de ses habitants, à faire connaître leurs légendes, leur poésie nationale ou leurs contes populaires, ou bien encore à cultiver une branche quelconque des sciences naturelles, il peut être assuré qu’il ne néglige pas pour cela les devoirs sacrés de son ministère, et que, par ce fortifiant exercice, il préserve son esprit de l’engourdissement, résultat inévitable d’une occupation Irop monotone. Les nombreux missionnaires répandus sur la surface du globe sont des auxiliaires placés dans les conditions les plus favorables qu’il soit possible d’imaginer, pour recueillir toute sorte de faits et de renseignements que sans eux nous ne pourrions pas connaître. Ils devraient être les pionniers de la science. Après avoir porté au loin les bienfaits de notre religion et de notre civilisation, ils devraient aussi rapporter quelque chose dans leur patrie. Si cela était formellement reconnu, rien ne serait plus propre à élever le niveau intellectuel des hommes choisis pour ces fonctions, et à augmenter le nombre des personnes généreuses dont le concours est indispensable à nos sociétés. Il peut y avoir des cas exceptionnels où l’on demande des missionnaires pour un travail incessant au milieu de populations toutes disposées h recevoir leurs instructions, et désireuses d’embrasser le christianisme. Mais, en règle générale, les missionnaires ont plus de loisir que leurs confrères d’Europe, et le temps est un poids pesant pour beaucoup d’entre eux

bj V-kjogle

qui ne comptent pas plus de dix ou vingt néophytes dans leurs paroisses. C’est d’ailleurs un point qu’il n’est guère nécessaire de discuter, quand nous pouvons citer tant d’exemples pour confirmer notre manière de voir. Les missionnaires qui ont fait les conversions les plus nombreuses sont précisément ceux dont les noms sont rappelés avec reconnaissance, non seulement dans les pays où ils ont prêché l’Evangile, mais aussi par les savants de l’Europe. Les travaux des Jésuites dans l’Inde et en Chine, des Baptistes à Sérampour, de Gogerly et de Spence Hardy à Cevlan, de Caldwell à Tinnevelly, de Wilson à Bombay, de Moft'at, de Krapf et de notre courageux Livingstone, vivront à la fois dans les annales des missions étrangères et dans les \

recueils des sociétés savantes.

Le premier volume d’une édition des classiques chinois, que nous venons de recevoir de M. James Legge, de la Société des Missionnaires de Londres, est une nouvelle preuve de ce que peuvent accomplir les missionnaires, si on les encourage à donner une partie de leur temps et de leur attention à des recherches littéraires ou scientifiques. Il nous importe peu de savoir si M. Legge a réussi comme missionnaire. Quand il n’aurait pas converti un seul Chinois , on pourra dire, le jour où sera terminé l’ouvrage qu’il vient de commencer, qu’il a puissamment contribué à l’introduction du christianisme en Chine.

Il est arrivé en Orient vers la fin de 1839, après avoir étudié le chinois à Londres pendant quelques mois seulement, sous la direction de M. lvidd. On l’envoya d’abord à Malacca. Dès son début, il lui sembla qu’il ne serait pas en mesure de remplir convenablement les devoirs de sa position, tant qu’il n’aurait pas étudié à fond les livres classiques des Chinois et les systèmes philosophiques sur lesquels sont fondées la morale et les institutions sociales et politiques de ce peuple. « Une expérience de vingt et un ans, ajoute-t-il, n’a fait que me prouver la justesse du jugement que j’avais porté à l’entrée de ma carrière. s> Ses études furent souvent interrompues; et ce n’est qu’après quelques années, quand on lui eut confié la direction du collège anglo-chinois, qu’il put se procurer les livres nécessaires pour faciliter ses progrès. Après seize ans de travail assidu, M. Lcgge avait exploré les parties principales de la littérature chinoise. 11 sentit alors qu’il pourrait faciliter à ses successeurs les études qu’il venait de faire, en publiant, sur le modèle de nos éditions des auteurs latins et grecs, un texte critique des classiques chinois, accompagné d’une traduction anglaise et de notes explicatives. Tous ses matériaux étaient prêts, mais restait la difficulté de trouver les fonds necessaires pour une entreprise aussi coûteuse. A peine cependant les projets de M. Legge furent-ils connus des négociants anglais établis en Chine, que l’un d’eux, M. Joseph Jardine, invita notre missionnaire à venir le voir et lui dit : « Je connais la libé-

ralité des négociants de Chine, et je sais que beaucoup d’entre eux s’empresseraient de vous venir en aide; mais il ne faut pas que vous ayez la peine d’aller solliciter le concours de tant de mondes Si vous êtes disposé à supporter la fatigue de celte publication, je me charge de tous les frais. C’est en Chine que nous faisons notre fortune, et nous devons être heureux de coopérer à tout ce qui promet d’être un bienfait pour le pays. » C’est donc au dévouement désintéressé de M. Legge et à la libéralité éclairée de son protecteur que le public est redevable du magnifique volume en ce moment devant nous, et qui sera suivi d’au moins six autres volumes, si aucun accident ne vient abréger les jours de l’auteur. Malheureusement, la mort subite de M. Jardine, tombé victime de l’insalubrité du climat, nous montre combien les maladies font de ravages parmi les Européens qui résident dans ces contrées.

Celle édition doit comprendre les livres reconnus aujourd’hui par les Chinois eux-mêmes comme ayant la plus haute autorité. Il y a les cinq King et les quatre Choit. King signifie « la chaîne d’une étoffe. » Dans l’application de ce mot aux compositions littéraires, nous retrouvons la même métaphore que dans le latin textus et le sanscrit Sùlra, qui signifie « fil » et « livre. » Chou veut dire simplement « écritures. » Les cinq King sont : 1. le Y, le Livre des Transformations; 11. le Choit, le Livre des Annales; III. le Chi, le Livre des Vers ; IV. le le Mémorial

des Rites; V. le Choun-tseu, le Printemps et l’Automne, chronique qui s’étend de l’an 721 à l’an 480 avant notre ère. Les quatre Chou comprennent : I. le Lun-yu , les Entretiens philosophiques, donnaut les doctrines et les paroles de Confucius recueillies par ses disciples; II. le Ta-hio, la Grande Étude, ouvrage attribué communément à un de ses disciples ; III. le Tchouny-ijoung , ou la Doctrine du Milieu, ouvrage attribué au petit-fils de Confucius; IV. les ouvrages de - Mencius (Meng-tseu), qui mourut en l’an 288 avant J.-C.

On attribue vaguement les cinq King à Confucius; mais le cinquième, le Choun-tseu , est le seul qui soit vraiment son œuvre. Le F, le Clioû et le Chi-Uing n’ont pas été composés par Confucius, mais seulement compilés ou révisés par lui ; et une grande partie du Li-king lui est évidemment postérieure. Bien que fondateur d’une religion et îéformateur, Confucius était essentiellement conservateur dans ses tendances et vivement attaché au passé. 11 dit luimême qu’il n’invente rien ; qu’il transmet les doctrines des ancêtres; qu’il croit les anciens, et qu’il les aime (p. 50). « Je ne suis point né doué de la science, dit-il. Je suis un homme qui aime l’antiquité, et qui en recherche avec ardeur les doctrines » (p. G5). Les sujets les plus fréquents de ses entretiens étaient les anciens chants, l’histoire du temps passé, les lois de la propriété établies par les sages (p. 64). Lorsqu’un de ses contemporains voulut abolir la coutume

d'offrir un agneau, comme étant une vaine formalité, Confucius lui adressa cette parole pleine de sens :

« Vous aimez la brebis; moi, j’aime la cérémonie. » 11 y avait, nous dit-on, quatre choses que Confucius enseignait : la littérature, la morale, la piété et la sincérité (p. 66). Il disait en parlant de lui-mème :

« A l’âge de quinze ans, j’avais l’esprit continuellement occupé à l’étude. A trente ans, je m’étais arrêté dans des principes solides et fixes. A quarante, il ne me restait plus de doutes. A cinquante, je connaissais les décrets du ciel. A soixante, mon oreille était un organe docile pour recevoir la vérité. A soixante-dix ans, je pouvais suivre les désirs de mon cœur, sans toutefois dépasser la mesure » (p. 10). 11 peut sembler que Confucius se complaît ici à faire son propre éloge; cependant, une chose digne de remarque, c’est que rien n’est plus rare que de le voir s’attribuer la moindre supériorité sur les autres hommes. Il offre ses conseils à ceux qui veulent bien les écouter, mais jamais il ne parle d’un ton dogmatique ; jamais il n’essaie de tyranniser les esprits et les âmes de ses disciples. Quand on lit sa biographie, quand on pense à celte vie qui s’est écoulée dans les occupations les plus paisibles, à celle mort qui a produit à peine une ride sur la surface calme et silencieuse du monde oriental, on ne comprend pas facilement comment un tel homme a pu laisser, sur des millions et des millions de ses semblables, une empreinte reconnaissable aujourd’hui encore, après deux

mille trois cent trente-neuf ans, dans le caractère national du plus vaste empire du monde.

Confucius mourut en l’an 470 avant notre ère, se plaignant qu’entre tous les princes de l’empire il n’y en eut pas un qui voulût adopter ses principes et obéir à ses conseils. Mais, deux générations plus lard, son nom était devenu une puissance, son école le point de ralliement d’un vaste mouvement de régénération nationale et religieuse. Son petit-fils le représente comme l’idéal du sage, de même que le sage .est l’idéal de l’humanité tout entière. Quoique Tzeu-tzeu ne demande pas qu’on lui rende des honneurs divins, il exalte sa sagesse et sa vertu en les élevant au-dessus de ce que peut atteindre la nature humaine. Voici en quels termes il s’exprime quand il parle de Confucius :

« On peut le comparer au ciel et à la terre, à la terre qui contient en son sein et qui alimente tout, au ciel qui couvre et qui enveloppe tout. On peut le comparer aux quatre saisons qui se succèdent dans l’ordre marqué, au soleil et à la lune qui éclairent alternativement le monde... Doué d’une conception - vive, d’un discernement exquis, d’une intelligence pénétrante, d’une science qui embrassait toutes choses, il était fait pour exercer le pouvoir souverain. Magnanime, généreux, plein de bénignité et de douceur , il était fait pour exercer la tolérance. Homme d’initiative, énergique, ferme et patient, il était fait pour maintenir son empire. Réglé dans tous

ses désirs, grave, ne s’écartant jamais du Milieu, honnête et juste, il était digne de respect et de vénération. Esprit accompli, capable d’analyser et de combiner, sachant poursuivre ses investigations, il pouvait agir avec discernement... Scs facultés étaient étendues comme le ciel ; elles étaient profondes comme l’abîme d’où jaillit la source cachée... C’est pourquoi sa renommée s’est répandue par tout l’Empire du Milieu, cl chez toutes les peuplades barbares. Partout où les vaisseaux et les chars peuvent arriver, où les forces de l’industrie humaine peuvent pénétrer, dans tous les lieux que le ciel couvre de son dais immense et où la terre sert de fondement solide, partout où luisent le soleil et la lune, où tombent le givre et la rosée, tous ceux qui vivent et qui respirent l’honorenl et l’aiment sincèrement. C’est pour cela qu’il est dit que ses vertus l'égalent au ciel. » (p. 53).

Voilà assurément des éloges très-pompeux, mais qui ne donnent aucune idée nette du caractère du grand philosophe chinois à quiconque ne connaît pas sa vie et son enseignement. Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire de la pensée humaine peuvent maintenant étudier sa vie et ses doctrines dans l’excellent ouvrage de M. Legge. Le premier volume, qui vient de paraître, contient les Entretiens philosophiques, la Grande Étude et la Doctrine du Milieu, c’est-à-dire le premier, le deuxième et le troisième Chou. Nous espérons que les volumes suivants, con-

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m LES ŒUVRES DE CONFUCIUS

tenant le reste des livres classiques de la Chine, ne tarderont pas à être publiés (1). Nous devons nous borner ici à donner quelques-unes des paroles ou des maximes de Confucius, prises çà et là dans ses Entretiens. Elles offrent un intérêt historique, puisqu’elles jettent du jour sur le caractère d’un des hommes les plus marquants de l’histoire. Elles ont en outre le charme qui s’attache à la simple énonciation de simples vérités. Nos écrivains modernes évitent avec tant de soin tout ce qui peut ressembler à des vérités naïves, qu’il nous faut remonter aux temps antiques et nous transporter dans les contrées lointaines, si nous voulons entendre les leçons de cette sagesse simple et profonde qui paraissait à Salomon plus précieuse que l’argent et l’or fin.

Confucius montre son esprit de tolérance quand il dit : « L’homme supérieur est bienveillant pour tous, non pas seulement pour un parti. L’homme médiocre n’est bienveillant que pour son parti, et non pas pour tous » (p. 14).

On sent un cœur honnête et viril dans cette parole : « Voir ce qui est bien et ne pas le faire est un manque de courage » (p. 18).

Sa définition de la science, quoique moins profonde que celle de Socrate, est cependant pleine de bon sens :

(1) Depuis que cet article a été écrit, M. Legge a publié son tome H', contenant les œuvres de Mencius ; son tome III», lr» partie, contenant la première partie du Choû-king ; son tome IV», 2» partie, contenant la Cinquième partie du Choû-king.

« Le maître dit : « Vous enseignerai-je ce qu’est la science? Quand on sait une chose, soutenir qu’on la sait ; quand on ne sait pas une chose, reconnaître qu’on ne la sait pas : voilà la science » (P- 15)-

Confucius n’ignorait pas les secrets du cœur humain. « Il n’y a que l’homme vraiment vertueux, dit-il en un endroit, qui sache aimer [véritablement] les hommes, et qui sache les haïr [convenablement] » (p. 30). Dans un autre passage il exprime sa croyance au charme irrésistible de la vertu : « La vertu, dit-il, ne reste jamais seule. Celui qui la pratique ne peut manquer d’avoir des voisins. » U constate l’existence de la connexion secrète entre les progrès intellectuels et les progrès moraux : « II n’est pas facile, dit-il, de trouver un homme qui ait étudié pendant trois ans sans devenir bon » (p. 76).

Le précepte évangélique : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit , nous commande une perfection que le philosophe chinois représente comme presque impossible à atteindre. Nous lisons dans les Entretiens: « Tseu-koung dit : « Ce que je ne désire pas que les hommes me fassent, je désire également ne pas le faire aux autres hommes. » — Le maître dit : « Tseu, vous n’avez pas encore atteint ce degré de perfection. » Les Brahmanes aussi ont entrevu cette même vérité que nous trouvons, par exemple, dans l’IIitopadesa, exprimée dans les termes suivants : « Les gens ver-

tueux usent de clémence envers tous les êtres , considérant combien ils ressemblent à eux-mêmes. » Sur les sujets qui dépassent les limites de l’intelligence humaine, le langage de Confucius est moins explicite. Mais sa réserve même est remarquable, quand on considère avec quelle insouciante témérité les philosophes de l’Orient plongent dans les eaux profondes de la métaphysique religieuse. Ainsi nous lisons (p. 107) :

« Ki-lou demanda comment il fallait servir les esprits des morts. Le maître dit : « Quand on n’est pas encore en .état de servir les hommes, comment peut-on servir leurs esprits? »

« Ki-lou reprit : « .l’ose vous interroger sur la mort. » Le maître lui répondit : « Quand on ne connaît pas la vie, comment peut-on connaître la mort? »

Ailleurs (p. 190) nous lisons encore :

« Le maître dit : « Je préférerais ne pas parler. » Tseu-koung dit : « Maître, si vous ne parlez pas, nous qui sommes vos disciples, qu’aurons-nous à conserver dans notre souvenir ? »

Le maître dit: « Est-ce que le ciel parle? Les quatre saisons suivent leur cours, et toutes choses se produisent sans cesse; mais le ciel parle-t-il jamais? »

s Novembre 18(41 .

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LU POPOL VUi r.

Beaucoup de gens accueilleront avec un sourire sceptique un livre intitulé Popol Vuh, et qu’on assure être le texte original des écritures sacrées des Indiens de l’Amérique ^centrale. On n’a pas oublié ces pauvres Aztèques qui furent montrés, il y a quelques années, dans toute l’Europe, comme les descendants d’une race à laquelle les indigènes. du Mexique rendaient les honneurs divins avant la conquête espagnole, et qu’on sut plus tard n’être que les malheureuses victimes de spéculateurs barbares, et le Livre des Sauvages (2), publié récemment par l’abbé Domenech, sous les auspices du comte Walewski, a porté quelque atteinte à la dignité des éludes américaines en général. Cependant, ceux qui rient.

(1) Popol Vuh, le Livre sam- el les mythes de l'antiquité améiicaine, avec les livres héroïques et historiques des Quiches, par l'abbé Brasseur de Bourbourg. Paris, Durand, 180t.

(2) Miniwierit pxcloji'upltique (tnwricuin, précédé d'une notice

sur l'idéographie des Peaux-Bouges, par l'abbé Domenech. Paris,

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du manuscrit américain découvert par l’abbé Domenech dans la bibliothèque de l’Arsenal à Paris, et publié par lui avec tant de soin comme une relique précieuse des anciens Peaux-Rouges de l’Amérique septentrionale, devraient se rappeler qu’il pourrait bien exister un manuscrit authentique nous offrant un spécimen de l’écriture figurative de cette peuplade sauvage. Le critique allemand de l’abbé Domenech, M. Pelzholdt, prend un air beaucoup trop triomphant pour annoncer que le Manuscrit pictographique est tout simplement l’œuvre d’un petit Allemand des forêts de l’Amérique. 11 aurait dû reconnaître que l’abbé avait lui-même signalé les traces de mots allemands griffonnés sur certaines pages de son manuscrit ; qu’il y avait lu les noms d’Anna et de Maria, et qu’il n’avait jamais attribué une grande antiquité au volume en question. Malgré l’assurance de M. Pelzholdt affirmant qu’il ne peut voir dans toutes ces pages que la main de quelque enfant pervers, fils de colons allemands établis dans les forêts de l’Amérique, nous douions que cet avis soit partagé par aucun de ceux qui prendront la peine de parcourir ce livre, ou paraisse plus probable que l’opinion de l’abbé Domenech. Nous savons, par ce que nous voyons de temps en temps sur nos murs, ce dont la jeunesse est ca-

(t) Das Bach dr.r Wilden itn Lichte FranzosiScher Civilisation. Mit Prnbcn ans dem in Paris als Manuscrit jrictographiquç américain, veroffcnllichten Sclimierl niche eines Deulsch-Amerikanisrheii IlinterwSlder Jungen. Von J. Prtzholdt. Dresden, IHfif.

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pable en fait de dessins; néanmoins nous pensons que M. Petzholdt demande un peu trop quand il veut faire croire qu’un enfant a pu remplir tout un cahier de ces esquisses grossières, mais évidemment tracées avec soin. Si M. Petzholdt s’était donné la peine de regarder quelques-unes des inscriptions symboliques recueillies dans l’Amérique septentrionale, il aurait compris plus facilement pourquoi l’abbé Domenech, qui avait passé bien des aimées au milieu des Peaux-Rouges et qui avait copié luimème plusieurs de leurs inscriptions, a pris les pages conservées dans la bibliothèque de l’Arsenal pour des restes authentiques delà peinture figurative des sauvages. 11 existe une certaine ressemblance entre ces ébauches et les figures dessinées sur des rochers, des tombeaux et des arbres par les tribus errantes de l’Amérique septentrionale ; et sans vouloir le moins du monde épouser l’opinion de notre enthousiaste abbé, ni offrir une conjecture personnelle sur l’origine véritable du Livre des Sauvages , nous n’hésitons pas à penser que M. Petzholdt se serait exprimé avec moins d’assurance et certainement d’un ton moins méprisant, s’il avait mieux connu le peu qu’on sait sur l’écriture idéographique des tribus indiennes. Avant d’aborder la question de l’authenticité du Popol Vuh, quelques mots sur la peinture figurative des sauvages de l’Amérique ne seront pas hors de propos. Le Popol Vuh, il est vrai, n’est pas un Livre des sauvages. C’est une composition littéraire

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dans le vrai sens du mot. Il contient la mythologie et l’histoire des races civilisées de l’Amérique centrale, et présente des caractères d’authenticité qui peuvent supporter l’examen de la critique. Nous serons mieux à même d’apprécier les œuvres plus importantes du sud quand nous aurons jeté un coup d’œil rapide sur les essais informes auxquels se sont arrêtés les sauvages du nord.

Dans son Histoire des Cinq Nations, Colden nous apprend que quand le comte de Frontenac, à la tête d’une petite armée, envahit en 1696 le pays des Iroquois, il trouva sur les bords de l’Onondaga (aujourd’hui l’Oswego), un arbre sur lequel les Indiens avaient figuré l’armée française. Au pied de cet arbre, ils avaient déposé deux fagots de bois, composés de 1434 petites branches, indiquant par là le nombre de guerriers que les Français auraient à combattre.

Ce défi fait à leurs envahisseurs est un exemple du langage symbolique des Indiens, et ne diffère guère du message envoyé par les Scythes aux Perses. Si les Peaux-Rouges avaient voulu donner à des ennemis le choix entre la paix et la guerre, ils leur eussent fait porter une fièche et un calumet, et personne ne se fut mépris au sens de ce message. Quoique cela ne puisse pas s’appeler « peindre la parole, » c’est une manière cependant de e parler aux yeux. » C’est un humble commencement qui, avec le temps, peut conduire à quelque chose de plus parfait. Chez d’autres peuplades sauvages, nous trouvons des exemples

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analogues de correspondances échangées au moyen de dessins, qui semblent rendre clairement tout ce qu’on a voulu exprimer. Ainsi, dans le Voyage autour du monde de Freycinet, tome' 11°, page 107, nous lisons : « On prendra certainement une haute opinion de l’intelligence de ces peuples, d’après la lettre naguère adressée par un de leurs chefs ou tamors au capitaine Martinez, que M. Bérard a rencontré sur File Rota. Elle fut écrite primitivement sur un très-mauvais morceau de papier que le Carolinois s’élail procuré à Guam : une sorte de couleur rouge avait servi d’encre. Le premier caractère, qui représente un homme les bras étendus, grossièrement dessiné, est un signe de salut ; dans la partie gauche au-dessous sont indiqués le nombre et l’espèce des coquillages envoyés par le Carolinois au capitaine Martinez, savoir : cinq gros, sept plus petits, et trois autres d’une forme différente ; à droite et vis-à-vis sont marqués, sur deux lignes, les objets demandés en échange, c’est-à-dire trois gros hameçons et quatre petits, puis deux haches et deux morceaux de fer. La vignette du milieu, et différentes lignes tracées çà et là, servent à séparer les membres de la phrase. Cette pièce est, si l’on peut s’exprimer ainsi, un véritable modèle d’écriture idéographique. »

Les inscriptions qui se voient sur les poteaux funéraires des Indiens marquent un progrès par rapport à ces essais primitifs. Sur le tombeau de chaque

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guerrier est peint ce que les Indiens appellent son totem, qui représente à la fois le nom, les armes et la devise des grandes familles sauvages. Un chef célèbre, l’Adjelatig de Wabojeeg, mourut, vers 1793, sur les bords du Lac Supérieur. Il appartenait à la tribu de l'Addik, ou renne d’Amérique, ce qui est rappelé par la figure d’un renne, tracée sur son tombeau. La mort est indiquée par la position de l’animal, qui est peint couché à la renverse. 11 n’est fait aucune allusion au nom personnel du chef, qui était Pêcheur Blanc. Mais sur la partie gauche du monument se trouvent sept lignes transversales, et ces lignes ont une signification, à savoir que le défunt avait conduit sept expéditions guerrières. Sous le totem sont tracées trois lignes perpendiculaires, dont tous les Indiens comprennent immédiatement la signification : elles représentent les blessures reçues dans les combats. Une tête de phoque, figurée sur ce tombeau, rappelle, dit-on, une lutte terrible que le chef avait eu à soutenir contre un de ces animaux en furie. La flèche et le calumet rappellent l’influence qu’il avait exercée dans la guerre et en temps de paix.

Une autre sépulture que nous mentionnerons est celle du chef suprême du Sandy-Lake, près de la source du Mississipi. L’oiseau qui est peint sur ce tombeau rappelle le nom de la famille ou tribu (la Grue), à laquelle le chef appartenait. Quatre lignes transversales, au-dessus de l’oiseau, indiquent que le défunt avait tué en combattant quatre de ses ennemis. II y

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avait chez les anciens Ibères une coutume analogue ; car nous lisons dans Aristote (Polit., VII, 2, p. 220, éd. Gôttling) qu’ils plaçaient autour de la tombe de chaque guerrier un nombre d’obélisques égal à celui des ennemis qu’il avait tués sur le champ de bataille.

Mais les Indiens n’en sont pas restés là ; et quoiqu’ils n’aient jamais atteint à la perfection des hiéroglyphes égyptiens, ils avaient cependant un certain nombre d’emblèmes ou figures symboliques dont la signification était parfaitement comprise de toutes leurs tribus. L’action de manger est représentée par la figure d’un homme portant la main à la bouche. La puissance sur l’homme est marquée par une figure humaine où une ligne est tirée de la bouche au cœur. Une tête surmontée de deux cornes est le symbole de la puissance en général. Un cercle autour de l’abdomen signifie d’amples moyens de subsistance. La figure d’un enfant, avec des lignes ondulées partant des oreilles, et avec d’autres lignes aboutissant au cœur, représente un élève. Une figure ayant une plante pour tète, et portant deux ailes, signifie un médecin versé dans son art et possédant le don de l’ubiquité. Un arbre sur des jambes humaines est le symbole d’un herboriste ou d’un maître de botanique. La nuit est représentée par un soleil barré de lignes légères, ou par un cercle placé sur des jambes humaines. La pluie est figurée par un point rond ou par un demicercle rempli d’eau et placé sur la tète. Le ciel, avec le disque du soleil représenté trois fois, signifie un

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voyage de trois jours. Une tortue signifie l’arrivée à terre après un voyage sur mer. De courtes phrases peuvent être figurées de cette manière. Une ordonnance de médecin, prescrivant la diète pendant deux jours et le repos pendant quatre, s’écrit en traçant la figure d’un homme avec deux lignes transversales sur l’estomac et quatre lignes transversales sur les jambes. On dit même qu’au moyen de ces caractères primitifs les Indiens ont pu mettre par écrit des chant$ d’amour et des chants guerriers ; mais, dans ces cas, il semble qu’il faille au lecteur plus d’imagination poétique qu’à l’écrivain. Voici un chant guerrier, reproduit en quatre tableaux :

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