MON AMI ET MON BIENFAITEUR
Et quanta diutius
Abcs, magis cupio lanto et mugis desidero.
■ i l'RÜF ACE RE L’AUTEUR
Enfin ses ellorls avaient été couronnés de succès. On avait accordé les fonds nécessaires pour imprimer mon édition du texte et du commentaire des Hymnes sacrés des Brahmanes, et Bunsen était le premier à m’annoncer l’heureux résultat de sa diplomatie littéraire. « Maintenant. » me dit-il, « vous avez une besogne pour la vie, — un beau tronçon d’arbre qui vous prendra des années pour l’aviver et le polir. Mais faites bien attention, » ajouta-t-il, « il faudra que de temps à autre vous nous donniez quelques copeaux de votre atelier (1). »
Je me suiseilorcé de suivre le conseil de l’ami que je n’ai plus; et, presque chaque année, j’ai publié divers articles sur les sujets qui avaient occupé mon attention, tout en poursuivant, autant que me le permettait le changement survenu dans ma position, mon édition du Rig-véda et la publication d’autres ouvrages sanscrits qui s’y rapportent. La plupart de ces articles ont paru dans YEdinburgh Reoiew , dans la Quarterly Review , dans les Oxford Essaya, dans Mac-
(1) De là le titre donné par M. Max Müllerà ce recueil de ses Essais : Chips from a Germon Workshop, « Copeaux d’un atelier allemand. ?
IMiEKACK DE J/AUTECD
millau’ s Magazine cl dans Fraser’s Magazine , dans la Salurday Itevicw et dans le Times. En les écrivant je nie suis surtout attaché à mettre en relief, même dans les questions les plus abstruses, les points d’un intérêt réel sur lesquels doit s»* porter l'attention de la masse des lecteurs : et je me suis constamment proposé de ne jamais laisser un recoin obscurci par les arguties des ■faux savants, sans essayer d’y faire pénétrer la lumière de la vraie science. Ici encore je ne puis oublier tout ce que je dois aux conseils de llunsen ; et, l’année dernière, me trouvant en Cornouaille, dans le voisinage de ces mines auprès desquelles les gros tas de minerai de cuivre gisent comme autant de monceaux de décombres, tandis que les pauvres gens viennent mendier quelque monnaie pour acheter du pain, les paroles que m’avait dites un jour mon ami me revinrent souvent à la mémoire : « Votre tache ne sera pas achevée quand vous aurez extrait le minerai de la mine. Il faudra qu’il soit tamisé, fondu, affiné et monnayé, avant qu’il puisse être véritablement utile, et procurer aux hommes quelque nourriture intellectuelle. » ,1e puis à peine espérer d’avoir toujours réussi dans mes efforts
1> R K F A CE DE L’AIITKUR
pour être simple et clair, pour suivre jusqu’au bout le (il de chaque pensée, pour mettre en une pleine lumière sous les yeux de mes lecteurs le tissu de chaque argument. Plusieurs des matières dont il est traité dans ces Essais sont assurément obscures et difliciles; mais je ne crois pas qu’il y ait, dans toute la sphère des connaissances humaines, un seul sujet qu’on ne [misse exposer d’une manière claire et intelligible, si l’on a commencé par s’en rendre soimèine parfaitement maître. Et maintenant, pendant que j’ai sous presse les deux derniers volumes de mon édition du Rig-véda, j’ai pensé que le temps était venu de ramasser quelques brassées de ces copeaux et de ces éclats, rejetant ce qui me paraîtrait de nulle valeur, et donnant une certaine forme au reste, afin de débarrasser mon atelier et de le mettre en ordre, avant d’y entreprendre d’autres travaux.
Le recueil que je publie aujourd’hui contient des lissais sur les pensées primitives de l’humanité, soit religieuses, soit mythologiques, et sur les traditions et les coutumes les plus anciennes. Il n’y a pas, il mon sens, d’étude plus absorbante que celle par laquelle on tâche de
DREKACK 1)K L’AUTEUR
remonte!’ jusqu’il l’origine et à la première évolution de la pensée humaine, non pas théoriquement, d’après les lois hégélieimes de la pensée ou les époques de Comte, mais historiquement, et en suivant, avec la sagacité du trappeur indien , attentif à chaque empreinte de pied, à chaque froissement de feuilles, à chaque brin d’herbe brisé, les plus légers indices qui nous révèlent la présence de l’homme dans ces premières voies où il a erré à la recherche de la lumière et de la vérité.
Dans les langues humaines, où tout ce qui est nouveau est vieux, où tout ce qui est vieux est nouveau, on a découvert une mine inépuisable pour les études de ce genre. Le langage porte encore l’empreinte des premières pensées de l’homme, oblitérées, il se peut, ensevelies sous des pensées plus modernes, mais perceptibles encore de place en place dans toute la netteté de leurs caractères originaux. Le développement du langage est continu ; et, en poussant les recherches depuis les couches les plus modernes jusqu’aux couches les plus anciennes, on est arrivé aux éléments memes, aux racines du langage humain, et en même temps aux élé-
ti PREFACE DE LUTTEUR
monts, aux racines de la pensée humaine. Ce qui se trouve au delà de la première formation du langage, de quelque intérêt que ce puisse être pour le physiologue, n'appartient pas encore à l’histoire de l’homme, car l’homme est avant tout le penseur, et la première manifestation de la pensée est le langage (1).
Mais ce qui est plus surprenant que la continuité dans le développement du langage, c'est la continuité dans le développement de la religion. On peut le dire de la religion, comme du langage, tout ce qui y est nouveau est vieux, tout ce qui y est vieux est nouveau, et il n’y a jamais eu de religion entièrement nouvelle, depuis le commencement du monde. Aussi loin
(1) [ « il v a un troisième nom qui désigne l’homme en l’appelant le penseur; et ce nom, qui est le titre véritable de notre race, nous le trouvons encore dans le mot anglais man. Md en sanscrit signifie mesurer ; de là on a tiré la racine dérivée mon, penser, laquelle à son tour a donné le substantif sanscrit manu, qui signilia d’abord le penseur, puis l’homme. Dans le sanscrit moderne nous rencontrons d’autres dérivés, tels que mânava, mânusha , manusliya , qui ont tous la même signification. En gothique nous trouvons man et mannisks , qui sont devenus dans l’allemand moderne manu et mensch. » ( Leçons de M. Max Müller sur la Science du Langage , p. 483 de notre traduction française, 2« édit., Paris, 1867.1 Tr.]
PRÉFACE DE L’AUTEUR
vu
qu’il est possible de remonter dans l’histoire de l’humanité, nous trouvons les éléments et les racines de la religion; et l’histoire de la religion, comme celle du langage, nous montre partout une succession de combinaisons nouvelles des mêmes éléments radicaux. L’idée intuitive de Dieu, le sentiment de la faiblesse, de la dépendance de l’homme, la croyance en une Providence veillant sur cet univers, la distinction «lu bien et du mal, l’espérance d’une vie meilleure, tels sont quelques-uns des éléments radicaux de toutes tes religions. Bien que cachés quelquefois, ils reparaissent constamment à la surface; bien que souvent défigurés, ils tendent sans cesse à reprendre leur forme parfaite. S'ils n’avaient pas fait partie du patrimoine originel de l’àme humaine, la religion elle-même serait restée une impossibilité, et h* langage des anges n’aurait été pour les oreilles des hommes que comme un airain sonore ou une cymbale retentissante. Une fois cette vérité comprise, les paroles de saint Augustin, dont se sont émus beaucoup de ses admirateurs, deviennent pour nous claires et intelligibles : « Ce que l’on appelle maintenant la religion chrétienne existait
PRÉFACE RE G AUTEUR
chez les anciens, el n’a jamais fait défaut depuis la naissance du genre humain jusqu’au temps où le Christ s’est incarné, époque à partir de laquelle la vraie religion, qui existait déjà, commença d’être appelée la religion chrétienne (1). » Lorsqu’on se place à ce point de vue, les paroles que Jésus-Christ adressa au centurion de Capharnaüm, et qui scandalisèrent les Juifs, se présentent aussi avec leur véritable sens : « Beaucoup viendront de l’orient el de l’occident, el prendront place, avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume du ciel. »
Durant ces cinquante dernières années on a vu les matériaux nouveaux et authentiques pour l’étude des religions du monde s’accumuler de la manière la plus extraordinaire ; mais les diflicultés sont bien grandes pour approfondir tous ces documents, et je doute que le moment soit encore venu de tracer, comme on l’a fait pour la science du langage, les lignes définies de la science de la religion. Par une suite de circons-
(I) Aiigust. Retr. 1, 13. Iles ipsa, quæ nunc religio Christiana nuncupatur, erat apud antiquos, nec défait ab inilio generis huinani, quousque Gbristus veniret in carne in, unde vera religio, quai jatn erat, riepit appellari Christiana*
PRÉFACE DE L’AUTEUR
lances des plus heureuses, on a recouvré récemment les livres canoniques de trois des principales religions de l’ancien monde : le Véda,
le Zend-Avesla, le Tripi/aka. Et non seulement nous pouvons recourir aujourd’hui aux sources les plus authèntiques pour étudier l’antique religion des brahmanes, celle des Zoroastriens, ou celle des Bouddhistes ; mais par la découverte de l’origine véritable des mythologies grecque, romaine, teutonique, slave et celtique, ou peut maintenant reconnaître les éléments vraiment religieux qui se trouvent dans les traditions sacrées de ces nations, les/dégager de leur enveloppe mythologique, et obtenir ainsi une vue plus claire de ce qu’a été réellement la loi de l’ancien monde aryen.
Du côté du monde sémitique, si l’on n’a pas découvert de nouveaux matériaux pour l’histoire de la religion juive, cependant un esprit d’examen encore inconnu a renouvelé l’étude des annales sacrées (l’Abraham et de Moïse, ainsi que des Prophètes ; et les recherches récentes dont la Bible a été l’objet, quoiqu’ayant eu les points de départ les plus opposés, ont toutes servi à iaire comprendre l’intérêt historique de l’Ancien
PRÉFACE UE L'A LiT EU lt
Testament par des raisons que n’avaient jamais soupçonnées les théologiens des siècles précédents. On en peut dire autant d’une autre religion sémitique, celle de Mahomet, depuis que le Coran et la littérature qui s v rattache ont été soumis à la pénétrante critique tic savants et d’historiens véritables. Quelques nouveaux secours pour l’étude des religions sémitiques nous ont été fournis par les monuments de Babylone et de Ninive. Nous avons maintenant sous les yeux les images mêmes de Bel et de Nisroch ; cl les inscriptions des tablettes pourront nous apporter plus tard de nouvelles révélations sur les pensées de ceux qui se sont agenouillés devant ces figures. Le culte religieux des Phéniciens et des Carthaginois a été décrit par Movers d’après les ruines de leurs temples et d’après les renseignements épars dans les auteurs classiques ; et les patientes recherches des orientalistes ont même retrouvé les idées religieuses des tribus nomades de la péninsule Arabique, avant la naissance du mahométisme.
Dans les temples dont les ruines jonchent la terre d’Egypte, ou qui sont ensevelis sous le sol, il ne manque pas d’idoles qui permellronl de
PREFACE DE L'AUTEUR
reconstituer le panthéon de cette contrée primitive ; et les brillantes découvertes qui ont récompensé les patients labeurs des disciples de Champollion nous donnent tout lieu d’espérer que l’on pénétrera de plus en plus les pensées cachées sous les hiéroglyphes des inscriptions, ou conservées dans les manuscrits hiératiques et démotiques.
Outre les religions aryennes et sémitiques, nous avons trois cultes reconnus en Chine, la religion de Confucius, celle de Lao-tseu, et celle de Fo (Bouddha). Des publications récentes ont répandu sur ces religions de nouvelles clartés, et facilité la lecture de leurs livres canoniques et l’intelligence de leurs doctrines même a ceux qui n’ont pas surmonté les difficultés de la langue chinoise.
Parmi les peuples louraniens, quelques-uns seulement, comme les Finnois et les Mongols, ont conservé quelques restes de leur mythologie et de leur religion anciennes. Ces débris ont aussi été recueillis avec soin et expliqués par d’Ohson, Castrèn, et d’autres savants.
Les religions du Mexique et du Pérou avaient depuis longtemps attiré l’attention des théolo-
PRÉFACE DE L AUTEUR
giens. Pendant ces dernières années, l’impulsion donnée aux recherches ethnologiques a amené des voyageurs et îles missionnaires à consigner dans leurs écrits tous les vestiges de la vie religieuse qu ils ont pu découvrir chez les populations sauvages de l’Afrique, de l’Amérique et de la Polynésie.
Ces indications suffisent pour faire voir que ce ne sont point les matériaux qui manquent pour l’étude de la religion ; mais elles montrent en même temps l’immensité du travail nécessaire pour dépouiller une pareille masse de documents. C’est l'œuvre d’une vie entière que d’étudier séparément le Véda, le Zend-Avesla, le Tripi/aka, P Ancien-Testament, le Coran ou les livres sacrés de la Chine. Comment donc un seul homme pourra-t-il parcourir tout le domaine de la pensée religieuse? Comment pourrat-il classer toutes les religions du monde d’après certaines règles précises et invariables, et peindre leurs traits caractéristiques d’une main sure et délicate ?
Rien n’est plus difficile que de saisir les traits saillants qui donnent à une religion son expression permanente, son caractère véritable. Toute
PRÉFACE DE L’AUTEUR xm
grande religion semble être la propriété commune d’une innombrable société. Cependant, non seulement elle se ramifie en une foule de sectes diverses, comme on voit une langue varier dans ses différents dialectes, mais elle est, en réalité, quelque chose d’insaisissable pour nous, jusqu’il ce que nous la puissions surprendre là où elle fait véritablement sa demeure, dans le cœur d’un vrai croyant. Nous discourons bien à notre aise sur le bouddhisme ou le brahmanisme, sans réfléchir que nous généralisons beaucoup trop quand nous raisonnons de la sorte sur les convictions intimes de millions et de millions d’âmes humaines, séparées par la moitié du globe et par des milliers d’années.
On peut dire que du moins, quand une religion possède des livres canoniques ou un nombre déterminé d’articles de foi, l’étude de celte religion devient moins difficile. En une certaine mesure, cela est assurément vrai. Mais même alors nous savons que l’interprétation de ces livres canoniques varie, au point que des sectes qui s’appuient sur les mêmes livres révélés, comme, par exemple, les partisans du système
XIV PRÉFACE DE L’AUTEUR
Vedânla et ceux du système Sânkhya, s’accusent réciproquement d’erreur, sinon d’erreur volontaire ou hérésie. Il est clair aussi que tous les articles de foi sont formulés originairement pour définir les principales doctrines d’une religion ; niais, dans le cours des âges, ils perdent beaucoup de leur valeur historique par suite des remaniements qu’on leur fait subir, et souvent ils se taisent sur les points essentiels qui font la religion ce qu’elle est.
Il suffira de quelques exemples pour montrer les difficultés contre lesquelles doit lutter le savant qui veut étudier la science de la religion, avant de pouvoir atteindre à une connaissance exacte des faits sur lesquels ses théories doivent être fondées.
Les missionnaires catholiques du dix-septième siècle, qui avaient passé leur vie presque entière en Chine, avaient eu toutes les facilités imaginables, pendant leur séjour à la cour de Péking, pour lire le texte original des ouvrages canoniques de Confucius et les livres de ses commentateurs ; ils avaient pu consulter les plus savants bonzes chinois, et converser avec les gens du
PRÉFACE DE L’AUTEUR
peuple qui remplissaient les temples de la capitale. Néanmoins nous savons que ces missionnaires ont porté des jugements diamétralement opposés sur les doctrines fondamentales de la religion dominante de la Chine.
« À entendre Lecomte, Fouquet, Prémare et Bouvet, dit Abel Rémusat (1), Confucius, ses précurseurs et ses disciples avaient de tout temps entretenu les plus nobles notions sur la constitution de l’univers, et avaient sacrilié au vrai Dieu dans le plus ancien temple de la terre. A en croire Maigrot, Navarette et même le jésuite Longobardi, les hommages des Chinois s’adressaient à des tablettes inanimées, à des inscriptions insignifiantes, ou tout au plus «à des mânes grossiers, à «les génies sans intelligence. Selon les uns, le déisme antique de la Chine approchait de la pureté du christianisme. Selon les autres, le fétichisme absurde de la multitude dégénérait, chez les lettrés, en matérialisme et en athéisme systématiques. Aux textes péremptoires invoqués par les premiers, les seconds oppo-
(t) A. Rémusat, Mélanges posthumes d’histoire et de littérature orientales, p. 1(i"2.
PHKI ACE DE L’AUTEUR
saient des gloses d’interprètes accrédités, et d’une signification tout à fait contraire. Cette discussion de philosophie, qui n’avait pu se prolonger sans être entremêlée d’injures, fut tranchée théologiquement par une congrégation «jui ne savait pas le chinois, et les opinions des auteurs qui avaient écrit dans cette langue furent définitivement jugées, à Rome, dans le sens qui leur était le plus défavorable, ce qui ne les a pas empêchées d’être l’ohjel de beaucoup de discussions ultérieures entre les savants. »
Il n’y a guère de religion qui ait été étudiée, dans sa littérature sacrée et dans son culte extérieur, avec plus de soin que la religion moderne des Hindous; et pourtant il serait extrêmement difficile d’en donner une description fidèle et intelligible. La plupart des Européens qui ont résidé dans l’Inde vous soutiendront que la religion hindoue, dans les croyances et dans les pratiques actuelles de la masse du peuple, se réduit purement et simplement au culte des idoles. Mais écoulons un enfant de ce même peuple, un Hindou de Bénarès, qui, dans une conférence faite devant un -auditoire anglais et indien, défend
PREFACE DE L'AUTEUR
sa foi et la foi de ses ancêtres, et répond à des accusations formulées aussi légèrement contre toute une nation. « Si par idolâtrie, » dit-il, « on entend un système religieux qui limite notre notion de la Divinité à une simple ligure d’argile ou de pierre, et qui empêche nos cœurs de se dilater et de s’élever sous l’influence d’une conception grande et noble des attributs de Dieu, alors je dirai que nous repoussons, que nous abhorrons l’idolâtrie, et que nous déplorons l’ignorance ou le manque de charité de ceux qui nous reprochent de nous abaisser à un culte aussi grossier Mais si, croyant ferme-
ment, comme nous le faisons, en un Dieu partout présent, nous découvrons à l’aide de notre imagination quelques-unes de ses glorieuses manifestations sous la forme d’une image, eston juste à notre égard quand on nous «accuse d’identiüer ces manifestations avec la substance matérielle dont l’image est formée, tandis que, pendant ces moments de sincère et fervente dévotion, nous ne songeons même pas à la matière? Si, à la vue du portrait d’un ami cher et
vénéré qui a quitté ce monde, notre cœur est rempli de sentiments d’aflection et de respect ;
PRÉFACE DE 1/ AUTEUR
s’il nous semble le voir là dans le tableau, nous regardant encore avec; sa tendresse accoutumée; si nous donnons alors libre cours «à nos sentiments d’amitié et de reconnaissance, dirat-on que nous insultons grossièrement notre ami, en supposant qu’il n’est autre chose qu’un morceau de toile ou de papier peint ?.... Nous déplorons, je le répète, l’ignorance ou le manque de charité de ceux qui confondent notre culte et ses saintes images avec l’idolâtrie de la Phénicie, de la Grèce ou de Home, telle que nous la dépeignent les écrivains européens. On nous accuse de polythéisme malgré Jes milliers de textes des Purânas, où est énoncée, en termes clairs et précis, l’existence d’un seul Dieu, qui se manifeste sous le nom de Brahma, de Vishitu et de Rudra (Si va), dans ses rôles de créateur, de conservateur et de destructeur (1). »
A l’appui de ces assertions, ce chaleureux apologiste de la religion hindoue l'apporte maints
(I) Lorsqu’un missionnaire accuse un pandit de polythéisme, voici sa réponse : « Oh ! ce ne sont là que des manifestations diverses du Dieu unique, comme le soleil se réfléchit dans le lac en une variété d’images. Les différentes sectes ne sont que les diverses entrées de la même ville. » — Voir W. W. Hunter, Annals of Rural Bengal, p. tlG.
PRÉFACE DE L’AUTEIJR
passages extraits de la littérature sacrée des Brahmanes. Il résume ses vues sur la triple manifestation de la Divinité en citant les paroles de leur grand poète Kalidâsa : « Dans ces trois personnes le seul Dieu s’est révélé. Chacune d’elles est la première, chacune la dernière, — nulle n’a de rang qui lui appartienne en propre. De .Si va, Vishnu et Brahma, chacun peut être le premier, le second, le troisième dans cette sainte Triade. »
Si l’on peut adopter et soutenir des opinions aussi contradictoires sur des systèmes religieux professés sous nos yeux par des milliers d’hommes que nous pouvons interroger sur leurs croyances, a ver qui nous pouvons lire et discuter leurs livres sacrés, combien doivent être hérissées d’obstacles les recherches qui ont pour objet les religions du passé ! Loin de vouloir dissimuler les difficultés inséparables d’une étude comparative des religions humaines, j’insiste à dessein sur ce point, afin de montrer quel soin et quelle attention il faut apporter dans un sujet aussi ardu, quelle indulgence on doit avoir pour des lacunes et des erreurs inévitables dans l’étude d’aussi vastes questions.
PRÉFACE DE L’AUTEUR
Il fut un temps où l’on croyait qu’une analyse comparative des langues parlées par tout le globe devait nécessairement être un travail au- ^ dessus des forces humaines; cependant, grâce aux elforls combinés cl bien dirigés d’un grand nombre de travailleurs, d importants résultats ont été obtenus dans la science du langage, et les principes qui doivent guider le linguiste sont aujourd’hui fermement établis. Il en sera de même pour la science de la religion. Par une judicieuse division du travail, les matériaux qui nous manquent encore seront recueillis, publiés, traduits; et, ce travail achevé, sûrement l'homme ne se donnera jamais de repos qu’il n’ait découvert la suite d’uu- dessein dans toutes les religions de l’humanité, et reconstruit la véritable Cité de Dieu sur des fondations aussi larges que les extrémités du monde. Peut-être la science de la religion est-elle la dernière qu’il sera donné a l’esprit humain d’élaborer; mais lorsque cette science aura été fondée et que toutes ses lois seront connues, elle changera l’aspect du monde, et renouvellera le christianisme luimême.
Les Pères de l’Église, quoique vivant dans des
PRÉFACE DE L’AUTEUR
xxj
temps où il pouvait sembler dangereux de réveiller les souvenirs encore récents du paganisme, n’hésitaient pas à admettre comme utiles et profitables les rapprochements entre le christianisme et les autres religions. <• Si leurs doctrines disait saint Basile en parlant des écrivains grecs, ont quelque conformité avec les nôtres, il peut nous être avantageux de les connaître. Si elles n’en ont point, le meilleur moyen d’affermir la plus parfaite des deux doctrines est sans doute de les comparer entre elles et d’apprendre en quoi elles diffèrent (1). » Mais ce n’est pas là l’unique avantage d’une étude comparative des croyances religieuses. Cette étude marquera enfin la place véritable du christianisme parmi les religions du monde. Elle nous fera pénétrer le sens profond et vrai de cette expression, « la plénitude des temps. » Elle nous montrera la main de Dieu, qui n’a jamais cessé de guider l’humanité, dans sa marche inconsciente vers le christianisme.
(1) Basilius, De legendis Græcis libris , c. v. Et uh oZv sort «ç
otxuor «î Trphi ù'ÙrMvt; rotj Àoyot;, npovpyw v.'> r,y.îv ccùr ûv h yvüfftî ysvotro* ii Si tir, , &X/.à ri y s TtotpiÙ.rù.ct bivTct; Y.y.~'s. jaiïù-j 70 Sixepooov, où utxoov îiç (SsSaiwrtv SsXti’ovo^
PRÉFACE DE l/AUTEUR
Il y a peu d’années, un éminent écrivain ayant fait remarquer que le temps était venu d’étudier l’histoire du christianisme d’après les f principes d’une saine et rigoureuse critique, comme on étudie l’histoire dos autres religions, telles que le brahmanisme, le bouddhisme, ou le mahométisme, celle observation provoqua un véritable scandale. Pourtant, «pie peut-il y avoir de plus juste et de plus strictement conforme h la vérité? Il faut être un homme de peu de foi pour craindre d’accepter, dans l’étude de sa propre religion, les règles de critique que suit > l’historien quand il veut étudier les autres systèmes religieux. Certes nous n’avons pas de motifs pour désirer qu’on veuille bien user de ménagements ou d’indulgence en discutant cette foi que nous tenons pour la seule vraie. Nous devons plutôt demander qu’on la soumette au plus sévère examen, comme fait le marin pour le bon navire auquel il confie sa vie et la vie de ceux qui lui sont le plus chers. Dans une étude scientifique des religions humaines, il faut * nécessairement confronter les doctrines chrétiennes avec celles des autres cultes. Nous ne saurions réclamer pour le christianisme aucun
PRÉFACE RE L'AUTEUR
privilège particulier, pas plus que ne le peut le missionnaire, quand il dispute contre le subtil Brahmane, le fanatique Musulman, ou le simple et naïf Zulu. Si nous envoyons nos missionnaires dans toutes les parties du monde, pour combattre l’erreur ; si nous les engageons à ne jamais reculer devant la lutte, à accepter franchement l’examen de toutes les objections, c’est une raison assurément pour ne pas nous montrer pusillanimes ici dans notre patrie ou dans . nos propres cœurs. Ce n’est pas à nous de craindre qu’une étude comparative des diverses religions du monde n’ébranle les solides fondations sur lesquelles doivent reposer nos croyances sous peine de s’écrouler.
Pour les missionnaires particulièrement, cette étude sera, je le pense, du plus grand secours.
La plupart d’entre eux ne sont que trop disposés à considérer les autres religions comme des croyances entièrement distinctes de la leur, de même qu’aulrefois leurs devanciers décrivaient souvent les langues des peuplades barbares comme ressemblant plus au gazouillement des oiseaux qu’au langage articulé des hommes. La science du langage nous a appris
PRÉFACE DE L'AUTEUR
que Tordre et l'intelligence régnent dans toutes les langues, et que même les jargons les plus déchus conservent encore des restes altérés de leur noblesse et de leur beauté passées, .l’espère que la science de la religion produira un changement analogue dans notre manière d’envisager les croyances et les cultes barbares; et que le jour viendra où les missionnaires, au lieu de chercher uniquement des différences, se préoccuperont davantage de découvrir quelques points de concordance, quelque étincelle de la vraie lumière qui puisse encore être ravivée, quelque autel qui puisse être dédié de nouveau au vrai Dieu (1).
Nous-mêmes pourrons trouver bien des enseignements utiles dans ces études qui ouvriront des vues plus étendues sur la vie religieuse
(1) Jogiilh Çhundra Gangooly, Hindou converti, s’exprime en ces ternies : * Je sais par mon expérience personnelle que les Écritures hindoues contiennent beaucoup de vérités.... Si vous allez dans l’Inde, et que vous examiniez les dictons populaires, vous serez surpris de voir la grandeur de la religion des Hindous. Même les femmes les plus ignorantes savent introduire dans leurs conversations des proverbes empreints du plus pur sentiment religieux. Or je ne retourne pas dans l’Inde pour blesser les cœurs de mes compatriotes en leur disant : « Vos
PRÉFACE DE L’AUTEUR xxv
do l’humanité. Le christianisme a sans doute une supériorité immense sur toutes les autres religions, et personne d’entre nous ne peut se rendre compte de celte supériorité aussi clairement que celui qui a examiné avec bonne foi les fondements des autres croyances. Néanmoins il est vrai de dire que, dans tous les pays du monde, les croyants et les incrédules se trouvent à peu près dans la même position par rapport au système religieux que les uns acceptent et que les autres repoussent.
Les difficultés qui nous agitent ont troublé les cœurs et les esprits des hommes depuis les temps les plus reculés où nous pouvons apercevoir les commencements de la vie religieuse. Les grands problèmes touchant la relation entre le fini et l’infini, entre l’esprit humain, qui reçoit la vérité, et l’Esprit divin, source de celte
Écritures sont absurdes, et ne sont bonnes à rien ; tout ce qui est en dehors de l’Ancien et du Nouveau Testament n’est que sottise. » Non, je leur citerai leurs philosophes, leurs moralistes et leurs poêles, leur portant en même temps la lumière qui m’éclaire aujourd’hui, et raisonnant avec eux dans l’esprit du Christ. Ce sera là ma besogne. » — Quelques détails sur Jnr/uth Chundra Gangooly, Brahmane converti au christianisme. (Christian Reformer, août 1860.)
PRÉFACE RE L’AUTEUR
vérité, ces problèmes, dis-je, sont bien anciens ; et pendant que nous étudierons sous quelles formes ils se sont présentés dans des contrées différentes, comment ils ont été résolus dans des circonstances diverses, nous pourrons, je pense, profiter nous-mêmes et des erreurs que d’autres ont commises avant nous, et des vérités qu’ils ont découvertes. Nous apprendrons à connaître les écueils qui menacent toute religion dans ce monde inconstant et changeant; et après avoir observé bien des tempêtes de controverse religieuse et bien des naufrages dans des mers lointaines, nous acquerrons plus de sérénité d’esprit et plus de prudence pour nous diriger sur ces Ilots tourmentés où nous voguons nous-mêmes.
S’il est une chose que l’élude comparative des croyances religieuses mette dans une éclatante lumière, c’est que toutes les religions subissent, avec le temps, une altération inévitable. On a presque l’air d énoncer une vérité banale en disant qu’aucune religion ne peut continuer ;» être toujours ce qu elle était durant la vie de son fondateur et de ses premiers apôtres. Cependant on oublie trop souvent qu’à moins
PRÉFACE DE L’AUTEUli
«l une réforme incessante, c’est-à-dire à moins d’èlre ramenée sans cesse à sa pureté première, toute religion, même la plus parfaite (et la plus parfaite plus que toutes les autres à cause de sa perfection même), souffre par son contact avec le monde, comme l’air le plus pur est vicié par le seul fait qu’on le respire.
Toutes les fois que nous pouvons remonter au berceau d’une religion , nous la trouvons pure encore de ces taches qui offensent nos regards, quand nous l’étudions à d’autres époques de son existence. Les fondateurs des anciennes religions du monde étaient, autant que nous en pouvons juger, des esprits élevés , pleins de nobles aspirations, ayant soif de vérité, dévoués au bien de leur prochain, des modèles de vertu et d’abnégation. Ce qu’ils ont voulu accomplir sur la terre ne s’est que rarement réalisé; et leurs paroles , quand elles nous parviennent sous leur forme originelle, offrent souvent un singulier contraste avec la pratique de ceux qui font profession d’être leurs disciples. Dès qu’une religion est établie, plus particulièrement dès qu’elle devient le culte officiel d’un état puissant, les éléments étrangers et mondains l’en-
PREFACE DE L'AUTEUR
valussent «h* plus en plus; des intérêts humains gâtent la simplicité et la pureté du plan que lê fondateur avait conçu dans son cœur, et mûri dans ses méditations, dans ses entretiens avec son Dieu. Ceux même (pii vécurent dans la société du Bouddha se méprirent quelquefois sur le sens de ses paroles ; et au grand concile qui régla le Canon des Bouddhistes, Asoka, le Constantin de l’Inde, dut rappeler aux prêtres assemblés que « ce qui avait été dit par le Bouddha, cela seul était bien dit. » Ce concile dut également décider que certains ouvrages attribués au Bouddha, par exemple l'instruction donnée à son fils Bâhula, étaient apocryphes, sinon hérétiques (1). Quand les Mongols, séparés des Hindous par des différences si pro-
fondes, se furent convertis au bouddhisme, et que les écritures bouddhiques eurent été I radiâtes en une langue ayant aussi peu de rapport avec le sanscrit que le chinois, cette religion prit, chez les deux races, des caractères très-distincts. A la longue elle se transforma complètement dans les steppes de la Tartarie,
(1) Voir Burnouf, Lotus de la bonne Loi, Appendice, n° x, § 4.
PRÉFACE DE L’AUTEUR
el le bouddhisme des Chamans de nos jours ne ressemble pas plus aux doctrines du Va ma /ut original que le christianisme du chef des rebelles chinois ne ressemble à renseignement de Jésus-Christ. Si les missionnaires pouvaient prouver aux Brahmanes, aux Bouddhistes, aux Zoroaslriens, et même aux Mahométans, combien leur foi actuelle diffère de la foi de leurs ancêtres et de leurs fondateurs ; s’ils pouvaient mettre entre leurs mains et lire avec eux dans un esprit de conciliation et de bienveillante discussion les documents originaux sur lesquels ces hommes fondent leurs croyances ; s’ils pouvaient leur montrer que certaines de leurs doctrines sont contenues dans leurs livres sacrés, mais que d’autres ont été ajoutées postérieurement à l’enseignement primitif, ces missionnaires feraient sur leurs auditeurs une impression profonde, el rendraient beaucoup plus facile la conversion de bien des âmes qui cherchent la vérité. Mais pour cela il nous faudrait commencer par voir la poutre dans nos propres yeux, par comprendre la différence entre le christianisme du dix-neuvième siècle et la religion de Jésus-Christ. Si nous trouvons que le
l'BËFACE UE L AUTEUR
christianisme du dix-neuvième siècle ne gagne pas autant de cœurs dans l’Inde et dans la Chine qu’il le devrait , rappelons-nous que ce fut le christianisme du pionnier siècle, dans toute sa simplicité dogmatique, mais avec son ardent, son invincible amour de Dieu et de l'homme, qui conquit le monde et se substitua à des religions, ii des philosophies plus dilïiciles il renverser «pic les systèmes religieux ou philosophiques des Hindous et des Bouddhistes. Si nous pouvons apprendre quelque chose aux Brahmanes en lisant avec eux leurs hymnes sacrés, ils peuvent aussi nous rendre plus d’un service du même genre en lisant avec nous l’Évangile de Jésus-Christ. Jamais je n’oublierai le profond découragement d’un Hindou converti, véritable martyr de sa foi, qui s’était ligure d’après les pages du Nouveau Testament ce qu’un pays chrétien devait être, et qui, dans un voyage en Europe, trouva toutes choses si différentes de ce qu’il avait imaginé dans ses méditations solitaires à Bénarès! Ce fut la Bible seule qui l’empêcha de retourner à son ancienne religion, et qui l’aida à discerner sous les futilités théologiques accumulées pendant près de
PRÉFACE DE L’AUTEUR xxxi
deux mille ans, sous l’hypocrisie pharisaique, sous l’incrédulilé et le manque de charité, cette semence cachée, mais dont le germe est toujours vivant, semence qui fut conliée à la terre par Jésus-Christ et par ses Apôtres. Comment, dans des circonstances semblables, un missionnaire pourra-t-il prévenir l’étonnement et les questions de ses catéchumènes, s’il ne sait pas leur montrer cette semence, et leur dire ce que, dans la pensée de son fondateur, le christianisme devait être? Ne faudra-t-il pas qu’il sache leur expliquer que le christianisme, comme toutes les autres religions, a eu son histoire ; que le christianisme du dix -neuvième siècle n’est pas celui du moyen âge ; que le christianisme du moyen âge n’était pas celui des premiers conciles; que le christianisme des premiers conciles n’était pas celui des Apôtres, et que « ce qui a été dit par le Christ, cela seul a été bien dit ? »
Toutefois, quelques services que l’étude comparative des religions soit appelée à rendre par la suite aux missionnaires et aux autres apologistes de la foi, ce n’est pas de ces services que nous devons nous préoccuper actuellement. Si
DRKFACfc DK L'A UT EU K
nous voulons que nos recherches aient un caractère vraiment scienlilique, elles ne doivent avoir d’autre objet en vue que la découverte pare et simple de la vérité. Soyons convaincus d’ailleurs que toutes les vérités, même celles qu’il peut nous répugner d’admettre, finissent toujours, comme certains médicaments d’un usage désagréable et pénible, par fortifier celui qui a le courage de les accepter. Ceux qui prisent les dogmes de leur religion comme l’avare prise ses perles et ses pierres précieuses, dont la valeur lui semble amoindrie si l’on trouve des pierreries du même genre dans d’au- < très parties du globe, ceux-là sans doute éprouveront plus d’une déception, en étudiant la science de la religion ; mais le vrai croyant accueille avec bonheur et respect la vérité, partout où il la rencontre. Aucune doctrine ne lui paraîtra ni moins vraie ni moins précieuse, pour avoir été enseignée, non seulement par Moïse ou par Jésus-Christ, mais encore par le Bouddha ou par Lao-tseu. Si l’élude comparative des religions anciennes démontre jusqu’à l’évidence que quelques-unes de nos croyances fondamentales sont la propriété commune du genre
PREFACE UE L’AUTEUR
humain, du moins de tous les hommes qui cherchent Jüieu dans la simplicité et la droiture de leur cœur, il ne faut pas oublier que cette même étude peut seule nous faire connaître ce qui appartient en propre au christianisme, et d’où lui vient cette prééminence que nul dénigrement ne saurait lui ravir. Nous aurons donc plus à gagner qu’à perdre par nos études, si tant est que nous y puissions perdre quelque chose, ce que, pour ma part, je n’admettrai jamais.
Je sais qu’il en coûte extrêmement a tous les hommes de laisser examiner froidement les mérites relatifs de leur propre religion, comme on comparerait ensemble plusieurs objets appartenant à une même classe ou catégorie : ce sentiment n’a rien que de très-naturel. Pour chaque individu, sa religion, s’il y croit réellement, est quelque chose de tout à fait inséparable de luimême, quelque chose d’unique, qui ne peut être comparé à rien autre, ni remplacé par quoi que ce soit. Sous ce rapport, notre religion a de l’analogie avec notre langue maternelle. Celle-ci peut ressembler à d’autres langues par ses formes ou son mécanisme; dans son es-
in
PRÉFACE DE L’AUTEUR sehce, dans l’usage que nous en faisons, elle occupe une place à part, et 11e saurait avoir ni d’égale ni de rivale.
Mais dans l’histoire du monde, notre religion, de même que notre langue maternelle, doit être considérée comme faisant partie d’un vaste ensemble. Si nous voulons arriver à voir nettement et exactement la position du christianisme dans l’histoire universelle, et sa vraie place parmi les religions de l’humanité, il nous faut le comparer, non pas seulement avec le judaïsme, mais avec les aspirations religieuses du monde tout entier, en un mol avec toutes les croyances que le christianisme est venu soit détruire, soit perfectionner. De ce point de vue le christianisme appartient incontestablement à ce que l’on appelle l’histoire profane; mais, par ce fait même, celle histoire cesse d’être profane, et reprend ce caractère sacré dont on l’avait dépouillée par une fausse distinction. Les anciens Pères de l’Église s’exprimaient sur ces sujets beaucoup plus librement que nous 11’osons le faire de nos jours. Justin Martyr a écrit dans son Apologie (composée en l’année 139) ce mémorable passage (Apol. , J,
PRÉFACE DE L’AUTEUR
46) ( I ) : « Il nous a été enseigné que le Christ est le premier-né de Dieu, et nous avons déjà montré qu’il est le Logos [ou la Raison universelle! dont participe le genre humain. Ceux dont la vie a été conforme à cette Raison sont Chrétiens, quand même ils auraient passé pour athées : tels ont été, chez les Grecs, Socrate, Héraclile, et ceux qui leur ont ressemblé, chez les barbares, Abraham, Ananias, Azarias, Mizaël, Élte et beaucoup d’autres, dont nous savons qu’il serait trop long d’énumérer les actions ou même les noms; c’est pourquoi nous les omettons pour le présent. De même ceux qui ont vécu dans les temps passés d’une manière contraire à cette Raison ont été pervers, ennemis du Christ et meurtriers de ceux qui vivaient
(1) T 4* XOtTT OV 7TjS6)roTOXOV ToO fe)îoj StVat PjîWV.yJjYrJ.lV , xai -oosy.vjvvo'afisv Aôyov ovrct, o-j -Sot yivo; àvOgoi-oiv us.zi'iyy xai oi y.t rx Aoyov j3totffavr«c Xgeortavot liai, xxv ôc Oioi îvoui<T0>!<Tav, otov îv EÜ/jct pàv ït,ixf.£-r,ç -/.ai Ugxx/îito; xai oi ôyoïoc aùroïf, èv Sap6ipot ç Si ÀÇoaàu xai Avavia; xai AÇajota; xai MtTavîX xai D/ia; xai a^Àot Tzcôloi, ',’jv T âj -.roà'E!; ï? rà ôvofzara xara/iystv jaaxpôv sivai im<Tziyijoi, ravûv 7raoaiToôf«Ûa. Siare xai oi irpoy ev6p.no t avîu Aôyou fiiûwjriç, &ypy,Troi xcù iyJJpo i t<ü Xpi<rn> yzctj, xai yovîïç Tüv ftrrà Aoyo-j Sio’joroiv oi Si u.srà Aoyou [ÜtoIxxavT;; xai Qioÿvrsj XoETrtavoi xai ayo^o/. xai xrioayoi \frtipyo\tttcv.
PRÉFACE RE L AUTEUR
selon la Raison. Ceux qui ont fait ou qui font de la Raison la règle de leur vie sont Chrétiens, hommes sans crainte et tranquilles. »
« Dieu , » dit Clément d’Alexandrie (vers 200) (1), « est la cause de tonies les bonnes choses; seulement, des unes il est la cause première, comme de l’Ancien et du Nouveau Testament; des autres il est la cause seconde, connue de la philosophie. Peut-être cependant a-t-il agi comme cause première en donnant la philosophie aux Grecs, avant «pie le Seigneur eût appelé les Grecs aussi. Car elle a instruit le peuple grec et l’a guidé vers le Christ, comme l’a fait la loi pour les Hébreux. La philosophie prépare donc el ouvre les voies à ceux qui sont rendus parfaits par le Christ. »
Et ailleurs il dit encore (2) : « 11 est donc clair
(1) Clem. Alex. Strom., lib. I, cap. V, § 28. nâvrwv ptiv yip
a’tTtoç twv jtcàwv o 8eôf, aA/.ù tû-j pèv xarà Ttpwjovij.ivov, m; tÏiÇ tô SiaOr/xv;; r?,ç mÙMxç yod t?,; vs'aj, rdiv 5î yaz in-axo/.oûôijfia, w; T nç yiloaofioiç- tx/ja St y.od npoYiyovpÀvcot rot; EW.vjfftv sSoQvj Tore Tzpiv rb'j WJpiov za’/iVat zai roù; EÀXjjva;. iWaeSaywytt yàp y.od u-j~0 to EW.//Vtxciv tô; ô viuoç zoù; E ëpcdo’jç ti; Xfiorov. n ponv.-
py.'TY.VJZÏSL TOIVUV 7) (pÙ.'HTOtfM ItpOoionOloOtTOt TOV ÜîfO XjOtCTTOÛ TtXstoüutvoy.
(2) Strom., lib. VI, cap. v, § 42. njsoç Se y.od ÔTt ô ooitôç 0eèf
PRÉFACE DE L’AUTEUR xxxvu
que c’est le même Dieu à qui nous devons les deux Testaments, qui a donné aussi aux Grecs cette philosophie grecque par laquelle le Tout- Puissant est glorifié parmi eux. »
Il s’en faut de beaucoup que Clément d’Alexandrie ait été le seul à s’exprimer avec cette liberté et cette hardiesse; seulement sa connaissance de la philosophie grecque lui donnait plus de droit que n’avaient beaucoup de ses contemporains à parler avec autorité sur de tels sujets.
Écoutons maintenant saint Augustin (1) : « Si les Gentils mêmes ont pu avoir quelque chose de divin et de bon dans leurs doctrines, nos saints ne l’ont point improuvé, quoique ces gentils méritassent d’être détestés pour leurs superstitions, leur idolâtrie, leur orgueil et leurs
autçotv raiv OtaO/ixatv xppyiylç, o f.'A rÂç E Àivîvtxvj; <pù.oaofiKç Sovijp Totç EÜvjfftv, Si’ yç o iravToxpxTiop r.v.p E/./V/Ut S oÇâÇsTat, n «pèannGev, 8 >î).ov ■§£ zàvQîvSs.
(1) Nam et ipsi gentiles si quid divinum et rectum iu doctrinis suis habere potuerunt, non improbaverunt sancti nostri, quamvis illi per suas superstitiones et idolatriam et superbiam, ceterosquc perditos mores detestandi essent, et nisi corrigerentur, divino judicio puniendi. Nam et Paulus apostolus apud Alhenienses cùm de Deo quædam diceret, perbibuit testimonium quod quidam eorum taie aliquid dixerint : quod ulique si ad Chrislum venirent, agnosceretur in eis, non improbaretur. Et sanctus Cyprianus
WXVI1I
PRftFACK 1>F, I-'A UTKlJ R
mœurs corrompues, et d’être punis par le jugemont de Dieu s’ils 11e se réformaient pas. Car l’apôtre Paul , en parlant de Dieu devant les Athéniens, cita le témoignage de quelques-uns des leurs qui s’étaient exprimés d'une manière analogue. S’ils se convertissaient au Christ, cette conformité reconnue devait les mettre, sur ces points, à l’abri de toute condamnation. Saint Cyprien aussi produit des témoins du même genre contre ces mêmej païens. Car; à propos des mages, il dit : « Cependant le principal d’entre eux, Hostanes, nie que l’on puisse voir la forme du vrai Dieu, et il affirme (pie de vrais anges se tiennent auprès de son trône. En cela Platon est d'accord avec lui : gardant un seul Dieu, il dit que les autres sont des anges ou des démons. Hermès Trismegiste parlant aussi d'un seul Dieu avoue que ce Dieu es: incoin-
talibus adversùs eosdem etlmicos utitur teslibus. Nam ciïm de Magis loqueretur, « quorum tamen, inquit, præcipuus Hostanes, et formam veri I)ei negat conspici posse, et angelos veros sedi ejus dir.it assistere. In quo et Plato pari ratione consentit, et unum Deum servans, ceteros angelos vel dætnones dicit. Hernies quoque Trismegistus unum Deum loquitur, et eum incomprehensibilem atque inæstimabilem confitetur. » (De Bojitismo contra Donnlixtax, lib. VI, cap. LXXXvit.)
PRÉFACÉ DE L'ACTÉ U R xxxix ,
préliensible et qu’il échappe à noire appréciation. »
Toute religion, même la [dus imparfaite, la plus dégradée, contient des éléments qui doivent être sacrés pour nous, car toutes les religions soupirent après le vrai Dieu, encore qu’elles ne le connaissent pas. Nous pouvons voir le Papou accroupi en une méditation muette devant son fétiche. Nous pouvons entendre Firdusi s’écrier :
« La hauteur et la profondeur de l’univers ont leur centre en toi, ô mon Dieu ! Je ne connais pas ce que tu es ; mais je sais que tu es ce que loi seul peux être. » Mais, dans l’un et dans l’autre cas, nous devons comprendre que le sol foulé par nous, quand nous voyons ou entendons ces choses, est un sol sacré. Il va des philosophes, il est vrai, pour qui le christianisme et toutes les autres religions sont des erreurs qui ont fait leur temps, des choses du passé devant être remplacées par une science plus positive. Pour ces philosophes, l’élude des religions humaines ne saurait avoir qu’un intérêt pathologique, et jamais leurs cœurs ne pourraient s’échauffer h la vue de ces étincelles de vérité qui brillent, comme des étoiles, dans la nuit sombre
PREFACE DE L'AUTEUR
et cependant magnifique de l’ancien monde. Ils nous disent que l’humanité a traversé les phases des erreurs religieuses et métaphysiques, pour arriver au port sur de la connaissance positive îles faits. Mais si ces philosophes voulaient bien étudier les faits positifs, s’ils voulaient bien lire avec patience et réflexion l’histoire du monde, tel qu’il est, non pas tel qu’il aurait pu être, ils verraient que, dans l’histoire de la pensée humaine, l’uniformité théorique n’existe pas plus que dans cette succession des couches terrestres, révélée par les recherches géologiques; ils verraient que le passé n’est jamais entièrement perdu. De tous côtés apparaissent les plus anciennes formations de la pensée ; et il suffit de creuser assez profondément pour trouver que même le désert sablonneux où I on nous demande de vivre est partout superposé à la roche solide de ce granit primordial, indestructible, de lame humaine, — 1a foi religieuse.
Il est d’autres philosophes qui voudraient limiter l’action de cette divine Providence qui gouverne le monde à l’histoire du peuple juif et des nations chrétiennes ; qui prétendent refuser
PREFACE T)E L’AUTEUR
xn
le nom même de religion aux croyances de l’antiquité, et pour qui le nom de religion natuturelle est presque devenu un terme de reproche. Je dirai pareillement à ces philosophes chrétiens que s’ils voulaient bien étudier les faits positifs, s’ils voulaient bien lire leur Bible, ils trouveraient que la grandeur de l’amour divin ne peut se calculer d’après des mesures humaines, que Dieu n’a jamais délaissé une seule âme qui ne l’ait auparavant délaissé la première. « Il a fait naître, » dit saint Paul, « d’un seul sang toute la race des hommes, et il leur a donné pour demeure toute la surface de la terre, fixant les époques, la durée de chaque peuple et la terre qu’ils doivent habiter, afin qu’ils cherchassent Dieu et qu’ils tâchassent de le trouver comme avec la main, et à tâtons, bien qu’il ne soit pas loin de chacun de nous (i). » Si les philosophes auxquels je fais en ce moment allusion voulaient prendre la peine de creuser
(1) E7roi'ïi« Tî Èç fvo'ç uliuero; i rôv îôvoç àv6j0ci7r&iv xarotxstv ênt 7râv fô rpôff&)7rov rrjq ’/Ôiy Lpinxq Tzpom~aypévo\i; xoupoùç, xai ràj ôpoGefftaç tvîî xarotxia; scùt<üv Çr-£t-j -ôv 6s6v, et otpct ye i|n;),afÂ!TSt«v aÙTÔv xai evpotev, xai rot y s où pax^àv à~ô hoç exxorou fiuûv im&p-
^ovT«. ( Actes des Apôtres , xvii, 26.)