LEÇON
FAITE A L'INSTITUTION PHILOSOPHIQUE, LEEDS, Mars, I8C5.
J’ai apporté avec moi un volume de mon édition du Véda, et je ne serais pas surpris que ce fût le premier exemplaire de cet ouvrage qui soit jamais entré dans cette grande ville industrielle de Leeds. J’avoue même que je ne suis pas sans quelque appréhension d’avoir entrepris une tiîclie ingrate. Béussirai-je à vous expliquer l’intérêt que m’inspire cet antique recueil d’hymnes sacrés, intérêt qui n’a jamais faibli pendant vingt années, les meilleures de ma vie, que j’ai consacrées à la publication de ce vo-
(1) Quelques-uns despoints auxquels j’ai touché dans celte leçon ont été traités avec de plus amples développements dans mon Histoire de /'ancienne littérature sanscrite. La seconde édition de cet ouvrage étant épuisée depuis plusieurs années, j’en ai cité ici en entier certains passages.
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lumineux ouvrage? c’esl un résultat sur lequel je n’ose guère compter. Bien des fois on m’a demandé : Mais qu’cst-ce donc que le Véda? Pourquoi le publier? Que pouvons-nous espérer apprendre d’un livre composé il y a près de quatre mille ans, destiné dès le commencement à une race barbare, à des païens, à des sauvages, et qui n’a jamais été publié par les Indiens eux-mêmes, quoiqu’ils fassent profession, encore aujourd’hui, de le regarder comme l’autorité souveraine pour tout ce qui a trait à leur religion, à leur morale et à leur philosophie? Est-il à supposer que, dans le dixneuvicme siècle, nous autres habitants de l’Angleterre ou de l’Europe, nous puissions découvrir dans les vieux chants des Brahmanes quelque lumière nouvelle qui éclaire les questions religieuses, moralesou philosophiques dont nous nous occupons? D’ailleurs, est-il si certain que tout cet ouvrage n’ait pas été forgé dans des temps rapprochés de nous? Comment démontrer qu’il a des titres réels à cette haute antiquité qu’on lui attribue dans l’Inde? Et si ce point ne peut pas être établi, n’est-il pas évident que toute la peine que nous prendrions pour étudier le Véda non seulement serait en pure perle, mais ferait peu d’honneur à notre discernement et à notre sens critique, et nous rendrait la risée des fins et intelligents Hindous? — J’ai dû souvent répondre à ces questions et à d’autres semblables qu’on m’a adressées mainte et mainte fois, et plusieurs d’entre elles je me les étais faites à moi-même, avant de m’engager
dans une entreprise aussi hasardeuse que la publication du Rig-véda ainsi que de son ancien commentaire. Et sans doute je ne risque guère de me tromper en supposant que beaucoup de ceux qui m’honorent ce soir de leur présence ne sont pas sans avoir eu des doutes et des craintes du même genre, lorsqu’ils ont été invités à assister à une leçon « Sur les Védas ou Livres sacrés des Brahmanes. »
Je vais donc tâcher, autant que cela m’est possible dans les limites d’un seul entretien, de répondre à quelques-unes de ces questions, de lever certains de ces doutes, en vous expliquant d’abord ce qu’est réellement le Véda, et, en second lieu, quelle est son importance, non seulement pour les peuples de l’Inde, mais pour nous-mêmes en Europe, et chez nous, non seulement pour l’orientaliste, mais encore pour quiconque étudie l’histoire, la religion ou la philosophie; pour tout homme qui a une fois goûté le charme qu’on éprouve à remonter ce grand fleuve de la pensée humaine sur lequel nous flottons, jusqu’à ces hautes et lointaines régions où il prend sa source; pour tout cœur qui peut être ému par ce qui a fait battre jadis des millions de cœurs humains et les a remplis de leurs espérances, de leurs craintes, de leurs plus nobles aspirations; pour tous ceux enfin qui étudient l’humanité, dans le sens le plus large et le plus profond de ce mot si plein et si grave. Qu’il examine les merveilleux triomphes du génie contemporain ou les misérables échecs des siècles
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passés, nul homme, jaloux de ce noble titre, ne doit perdre de vue ce que l’homme est, à quelle image et à quelle ressemblance il a été fait. Que l’on prête l’oreille aux cris des sorciers chamans de laTartarie, aux odes de Pindare, ou aux chants religieux de Paul Gerhard (1); que l’on contemple les pagodes de la Chine, le Parthénon d’Athènes, ou la cathédrale de Cologne ; qu’on lise les livres sacrés des Bouddhistes, ou des Juifs, ou de ceux qui adorent Dieu en esprit et en vérité, l’on doit pouvoir dire : llomo sum, humani nihilame alienum jmlo. Oui, nous devons apprendre à lire dans l’histoire de l’humanité tout entière quelque chose de notre propre histoire. Quand nous jetons nos regards sur notre vie passée, chacun de nous s’arrête avec un bonheur particulier sur les premiers chapitres de son enfance, et tâche de trouver là le mot de bien des énigmes que lui offrent les années qui ont suivi : ainsi il est tout naturel que l’historien aussi examine avec l’intérêt le plus profond les quelques fragments qui lui sont conservés de l’enfance de la race humaine. Ces fragments, étant fort peu nombreux, n’ont pour cette raison même qu’un plus grand
(1) [Paul Gerhard, poète allemand du XVIIe siècle (1007-1675), dont le nom est peu connu en France quoique populaire en Allemagne, a écrit des cantiques spirituels où l’on trouve souvent un sentiment poétique très-profond. Ils furent publiés pour la première fois à Berlin en 1000, sous ce titre : Pauli Gerharcli Geislliche Andachten bestehend in 120 Liedern. P. Wackernagel a donné une édition des œuvres de Paul Gerhard, Stuttgard, 1819.
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LIVRES SACRÉS DES BRAHMANES prix, et, j’ose le dire ici en commençant et sans crainte de contradiction, il n’existe pas un seul document qui nous reporte à une période plus primitive, ou si vous aimez piieux, plus enfantine dans l’histoire de l’homme (1) que celle où nous fait remonter le Véda. Comme la langue du Véda, le sanscrit, est le plus ancien type de l’anglais moderne (car le sanscrit et l’anglais ne sont que des variétés d’une seule et même langue), ainsi les pensées et les sentiments du Véda renferment en réalité les premiers germes de ce développement intellectuel, qui rattache notre génération, par une filiation non interrompue, aux ancêtres de la race aryenne, aux hommes dont les cœurs tremblants redisaient, à chaque lever et coucher du soleil, les chants du Véda, ces chants qui leur parlaient de brillantes puissances résidant dans le ciel au-dessus d’eux, et d’une vie «à venir dont ils jouiraient quand le soleil de leur vie présente se serait couché dans les nuages du soir. Ces hommes furent les vrais ancêtres de notre race; et le Véda est le plus ancien livre où nous puissions étudier les premiers commencements de notre langage et de tout ce qui est incorporé au langage. Par notre nature nous sommes des Aryens,
(1) a Dans la science du droit et des sociétés, on entend par vieux non pas ce qui est vieux au point de vue de la chronologie, mais ce qui l’est par rapport à sa place dans l’ensemble. Ce qui est le plus archaïque, c’est ce qui se trouve le plus près du commencement du progrès humain considéré comme un développement ; et ce qui est le plus moderne, c'est ce qui s’éloigne le plus de ce commencement.» — J. F. Mac Lennan, Primitive Marnage, p. 8.
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des Indo-Européens, non pas des Sémites; nos parents, nos frères par l’esprit se trouvent dans l’Inde, dans la Perse, dans la Grèce, dans l’Italie, en France, en Allemagne, non point en Mésopotamie, en Egypte, ou en Palestine. C’est là un fait qu’il faut voir clairement, et qu’il faut tenir constamment devant nos yeux, si nous voulons comprendre l’importance qu’a le Véda pour nous , après plus de trois mille ans écoulés, et après tant et tant de changements survenus dans notre langage, dans notre pensée et dans notre religion.
Quelle que fut la valeur intrinsèque du Véda, ne contînt-il simplement que des noms de rois, des descriptions de batailles, des dates de famines, il serait encore, par sa seule antiquité, le plus vénérable des livres. N’est-ce pas à des renseignements de ce genre que se borne à peu près tout ce que nous ont appris les hiéroglyphes égyptiens, ou les inscriptions cunéiformes? Dans le fait, de quoi sé compose l’histoire ancienne du monde jusqu’à Cyrus, c’est-à-dire jusque vers le milieu du sixième siècle avant Jésus-Christ, sinon de maigres listes de dynasties égyptiennes, babyloniennes et assyriennes? Que nous disent sur les pensées des hommes les tablettes de Carnak, les palais de Ninive, les stèles et les cylindres de Babylone? Tout y est aride, tout y est mort; nulle part nous ne surprenons ni un soupir, ni un sourire; nulle part nous n’entrevoyons l’humanité. Dans ce vaste désert de l’histoire ancienne de l’Asie il n’y
LIVRES SACRÉS DES BRAHMANES a eu qu’une seule oasis, l’histoire du peuple juif. Eh bien, le Véda est une autre oasis du même genre. Ici également nous arrivons à une couche où sont déposés les sentiments, les espérances, les joies et les craintes des hommes d’autrefois, et où nous avons bien réellement devant nous la pensée et la religion antiques. Il est peut-être trop peu question de rois et de batailles dans le Yéda, et l’on n’y trouve presque point de trace du cadre chronologique de l'histoire. Mais sûrement des poètes valent mieux que des rois; il fait meilleur écouler des hymnes etdes prières que les cris d’agonie d’armées massacrées; des vérités, même seulement entrevues, ont plus de prix que de vains titres de despotes égyptiens ou babyloniens. Il sera difficile de décider si le Yéda est « le plus ancien de tous les livres, » et s’il n’est pas possible de rapporter certaines parties de l’Ancien Testament à la même date ou même à une date plus ancienne que les plus vieux hymnes des poètes de l’Inde. Mais, dans le monde aryen, le Véda est indubitablement le plus ancien des livres, et sa conservation peut presque passer pour un miracle.
Il y a près de vingt ans que mon attention fut appelée pour la première fois sur le Yéda, pendant que je suivais, en '1840 et 1847, le cours d’Eugène Burnouf au Collège de France. Je cherchais alors, comme la plupart des jeunes gens à cette époque de la vie, quelque grand travail , et sans peser longuement, les difficultés qui avaient empêché jusque-là la publica-
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tion du Véda, je résolus de consacrer tout mon temps à rassembler les matériaux nécessaires pour une pareille entreprise.. l’avais lu les principaux ouvrages de la littérature sanscrite plus moderne, sans y trouver grand’chose qui me parût être plus que curieux. Mais donner une édition du Véda, c’est-à-dire d’un monument littéraire non publié encore dans l’Inde ni en Europe; qui occupe dans l’histoire de la littérature sanscrite la même position que l’Ancien Testament dans l’histoire des Juifs, ou le Nouveau Testament dans l’histoire de l’Europe moderne, ou le Coran dans l’histoire du mahométisme; qui comble une lacune dans l’histoire de l’esprit humain et promet de nous rapprocher des premiers commencements de la pensée et du langage plus que toute autre œuvre des siècles passés , cela me sembla être une entreprise qui n’était pas complètement indigne d’occupor la vie d’un homme. Ce qui, à mes yeux, ajoutait à ce travail un attrait de plus, c’est qu’il avait été entrepris quelques années auparavant par Frédéric Rosen, jeune savant allemand, mort prématurément en Angleterre avant d’avoir achevé le premier livre du Rig-véda, dont personne ne paraissait disposé à continuer la publication après lui. Il me fallut tout d’abord copier non seulement le texte, mais le commentaire du Rig-véda, qui rempliront, quand l’impression en sera terminée, six gros volumes, comme celui que j’ai en ce moment devant moi. L’auteur ou plutôt le compilateur de ce commentaire,
Sàyana A/càrya (1), vivait vers l’an 1400 après Jésus- Christ; et c’est entre le douzième et le quinzième siècle avant l’ère chrétienne que nous devons placer la période où ont vécu les poêles du Rig-véda. Toutefois, à travers ces trois mille ans, une tradition à peine interrompue relie aux poëmes originaux du Véda leur commentaire le plus moderne, et c’est de cette tradition, plutôt que de son cerveau, que Sàyana tire ses explications des textes sacrés. De nombreux manuscrits, plus ou moins complets, plus ou moins fautifs, de l’ouvrage classique de Sàyana existaient dans ce qui était alors la Bibliothèque royale à Paris, dans la Bibliothèque de la Compagnie des Indes à Londres, et dans la Bibliothèque bodléienne à Oxford. Mais il s’en fallait de beaucoup que ma besogne pût se borner à copier et à collationner ces manuscrits. Nombre d’autres écrits étaient constamment cités dans le commentaire de Sàyana, et il était indispensable de vérifier toutes ces citations. Je dus commencer par copier ces ouvrages, et par dresser pour chacun d’eux une table analytique, afin de pouvoir trouver tout passage qui pourrait être rapporté dans le grand
(1) [Pour la transcription des mots sanscrits en lettres latines, M. Max Müller a préféré renoncer, dans ces présents volumes, à l'alphabet qu'il avait adopté dans ses leçons sur la science du langage, et employer te tnissionary alphabet que l'on trouvera en regard des caractères dévanàgaris, à la page 199 du tome Ier des Nouvelles' leçofis' sur la science du langage, dont j'ai publié la traduction française en collaboration avec M. Georges Perrot, aujourd'hui'' Maître" de conférences à l’École normale.
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commentaire. Beaucoup de ces traités ont été publiés depuis lors en Allemagne et en France, mais,
11 y a vingt ans, ils étaient encore inédits. Mon travail n’avança nécessairement qu’avec lenteur, et bien des fois j’ai presque désespéré de pouvoir jamais le mener à bonne fin. Puis enfin venait la difficulté (et ce n’était pas la moindre) de savoir qui voudrait se charger de publier un ouvrage de six mille pages in-quarto environ, toutes en sanscrit, et dont on ne vendrait probablement jamais cent exemplaires. Sur ces entrefaites, je vins en Angleterre afin de recueillir d’autres matériaux à la Bibliothèque bodléienne et à celle de la Compagnie des Indes ; et grâce aux démarches de mon généreux ami le baron Bunsen, ainsi que du célèbre indianiste Wilson, le Conseil des Directeurs de la Compagnie des Indes accorda les fonds nécessaires pour imprimer un ouvrage, qui « mérite d’une manière particulière, » dirent-ils dans leur lettre, « le patronage de la Compagnie des Indes, à cause de sa connexion avec la religion, l’histoire et la langue primitives de la grande masse de ses sujets indiens. » Il devint ainsi nécessaire pour moi de fixer ma demeure en Angleterre, qui est devenue depuis lors ma seconde patrie. Le premier volume fut publié en 1849, le second en 1853, le troisième en 1856, le quatrième en 1862. Les matériaux pour les deux autres volumes sont prêts, de sorte que, si je puis seulement me créer assez de loisir, il n’est guère douteux que sous peu l’ouvrage entier ne soit achevé.
Maintenant occupons-nous d’abord du nom même du Véda. Ce mot signifie originairement n connaissance » ou « science, » et ce nom fut donné par les Brahmanes non pas à un seul ouvrage, mais à tout le corps de leur plus ancienne littérature sacrée. Véda est le même mot que nous trouvons dans le grec olâct « je sais, » et dans l’anglais wise « sage, » wisdom « sagesse, » et lo wit « savoir » (1). Ce nom est donné communément à quatre recueils d’hymnes, que l’on appelle respectivement le Rig-véda, le Yagiur-véda, le Sàma-véda, el l’Atharva-véda; mais pour l’objet que nous nous proposons, c’est-àdire pour l’étude du développement le plus primitif des idées religieuses dans l’Inde, le seul Véda important, le seul vrai, c’est le Rig-véda.
Les autres recueils appelés aussi Védas, mais qui ne méritent pas plus ce nom que le Talmud ne mérite le nom de Bible, se composent principalement d’extraits du Rig-véda, ainsi que de formules pour les sacrifices, pour les charmes et les incantations. Beaucoup de ces formules sont sans doute extrêmement
(1) Sanscrit
Grec
Gothique
Anglo-Saxon
Allemand
véda
otScc
vait
wàt
ich weiss
véttha
ohBa
vaist
wâst
du weisst
véda
otSs
vait
wàt
er weiss
vidvâ
vitu
vidàthuA
vituts
vid:itu/t
vidmâ
vitum
witon
wir wissen
vida
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vituth
wite
ihr wisset
vid ùh
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vitun
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sie wissen.
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curieuses, mais elles n’intéresseront probablement jamais personne excepté les indianistes de profession.
Le Yagfur-véda et le S;lma-véda peuvent être décrits comme étant des livres de prières, arrangés suivant l’ordre de certains sacrifices, et destinés à certaines classes de prêtres.
Dans l’Inde , quatre classes de prêtres devaient prendre part aux sacrifices les plus solennels :
1. Les prêtres officiants, les acolytes chargés des détails matériels, et qui ont principalement à préparer le terrain du sacrifice, à arranger l’autel, à immoler les victimes, et à faire les libations;