ET DES MUSÉES D'ESTAMPES
Qui fourraient, à ton exemple, se fonder dara tous U$ grands centres d'études.
Ahlsi la province se connaissait mieux, combien deviendrait simple et rapide sa régénération 1 Mais qui sait à Rouen ce qui se passe à Rennes, qui sait à Lyon ce qui se passe à Colmar, qui sait à Tours ce qui se passe h Bordeaux? Paris seul pourrait le leur dire, et Paris ne le daigne.
Ahl si la province se connaissait mieux elle-même, elle verrait qu'aucune arme ne lui a été refusée par la Providence de ce siècle, pour rompre sa chaîne honteuse; elle verrait que toutes les institutions qui peuvent hâter la résurrection de son génie, existent et fonctionnent chez elle en quelque coin, soit
à l'état de germe, soit à l'état de ruine. Mais, par exemple, qui connaît, à vingt lieues de l'Alsace, la société Schôngauer? Qui a songé aux grands fruits que son imitation pouvait produire? La province, que voulez-vous, ne se soucie jamais des modes de la province; elle n'est attentive qu'aux inventions de Paris.
« Il s'est formé, en W*l, dans le département du Haut-Rhin, une association qui a pris le nom de Société Schôngauer ( de celui de Martin Schôn ou Schôngauer, le grand peintre-graveur du xv* siècle, né à Colmar, où il travailla et où il mourut en 1488), et dont nous allons rappeler en peu de mots le hul et l'organisation.
» La société Schôngauer veut créer dans le chef-lieu du département du Haut- Rhin un cabinet ou Musée tC estampes, en donnant à cette dernière expression toute l'étendue possible; c'est-à-dire que la société veut tirer parti des secours puissants que présentent les arts du dessin, pour former le goût et pour répandrje l'instruction.
» Ce n'est pas, en effet, à se créer une simple collection d'images qu'elle prétend arriver; elle n'a pas davantage l'intenlion exclusive de réunir ces raretés, ces curiosilés cfmlcographiques que rassemblent à grands frais et à grand peine les amateurs d'estampes.
» La société se propose un but plus sérieui, plus noble, plus élevé.
» Elle veut répandre la connaissante des chefs-d'œuvre de l'art, en faciliter l'étude^ développer le sentiment du beau.
» Par une inspiration toute naturelle d'équité, elle veut faire participer toutes les classes d'une môme société, aux jouissances que donne la contemplation des œuvres en* fanlées par le génie des grands artistes.
>i Elle veut encore placer sous les yeux de nos concitoyens l'expression permanente des sentiments généreux et élevés, l'image des hommes utiles au pays ; le tableau de ces grands événements politiques, qu'il est bon, qu'il est salutaire de rappeler à la mémoire.
» Enfm, la société se propose d'offrir un
secours indispensable à l'enseignement classique, à l'étude de certaines branches de l'histoire naturelle, à l'apprentissage comme à la pratique de certains arts et métiers.
» Bien que de pareils projets puissent paraître quelque peu ambitieux, rien cependant n'est plus facile que de les réaliser, et lés arts du dessin viennent comme d'euxmêmes en offrir mille moyens.
» Ainsi, la société forme une collection d'estampes choisies parmi les plus belles reproductions des œuvres capitales de l'art moderne.
» Elle achète de grands ouvrages de luxe, ornés de planches, et concernan4 l'histoire et la théorie des Beaux-Arts, l'histoire naturelle et la technologie, l'orncraentation, etc.
» Mais ce serait à la fois oublier le but et les promesses de la société que d'enfouir en portefeuille de pareilles richesses.
» La société met donc successivement sous les yeux du public, soit en les encadrant d'une manière définitive, soit en les plaçant
dans des passe-parlout, les estampes et les planches qu'elle juge le plus utile d'exposer.
«Dès aujourd'hui, relie exposition forme une véritable et fort belle galerie ; elle s'est, il est vrai, jusqu'à présent, bornée à Golmar ; mais elle s'étendra, nous en avons la certitude, aux principales villes du département (dès aujourd'hui, la ville de Thann a fait disposer, dans les bâtiments de son collège, un local destiné à exposer les estampes qui lui seront envoyées cette année parla société), et sous-d'autres rapports, les résultats obtenus en peu de temps par l'association Srhongauer sont assurément une garantie de succès futurs.
» En deux années d'existence seulement, la société a réuni plus de 2,500 planches et plus de 3,000 sujets, dont la critique la plus sévère ne saurait blâmer le choix.
» Elle compte, tant à Colmar que dans le déparlement, plus de 700 membres.
•> Par une circulaire du 30 octobre dernier, M. le préfet a bien voulu engager MM. les maires du département à seconder l'œuvre
^•nlreprise par la société, en y faisant concourir leurs communes. Plusieurs villes déjà, de simples communes rurales môme, lui ont accordé des allocations votées par leurs conseils municipaux.
» Elle a reçu du gouvernement et du con seil général de sérieux encouragements. ( Le gouvernement a donné l'année dernière à la société un choix de magnifiques estampes, tirées des collections du Louvre. — Le conseil général, dans la cession de 1848, a voté en faveur de la société, à titre d'encouragement, un crédit de 350 francs.)
» La société desAmisdesArts de Strasbourg s'est empressée de s'associer aux vues de sa sœur du Haut-Rhin. La société industrielle de Mulhouse vient de lui accorder un témoignage non équivoque d'intérêt et de sympathie.
» Plusieurs des membres de l'association l'ont enrichie d'objets d'art d'une véritable valeur; et ces donations, nous pouvons l'affirmer, ne seront point les dernières.
- êl' -
» Enfin les hommes les plus éminenls de l'Alsace se trouvent inscrits parmi les membres qui composent aujourd'hui la Société...
» La société Schongauer se compose d'un nombre illimité de membres, admis sur la présentation d'un membre déjà reçu.
» Elle s'administre par un comité électif qui se renouvelle tous les deux ans par moitié. Les membres sortants peuvent être réélus.
» Elle se réunit tous les ans en assemblée générale.
» La cotisation de chaque membre est de deux francs par an, et sa quotité ne peut élré augmentée qu'en vertu d'une décision prise à l'unanimité et en assemblée générale.
» Les autres dispositionsréglementaires qui la régissent lui sont communes avec la plupart des sociétés de môme nature. »
Voilà, certes, une société organisée bien simplement et bien humblement; mais je ne vois nulle part, dans les déparlements, de société savante qui puisse espérer des résultais aussi solides, aussi profonds, aussi pénétrant--
que celle-là, ou que celles de même espèce qui pourraient s'établir ailleurs, car on peut Otre assuré que dans les provinces où elles se seront ramifiées , elles auront , dans un temps donné, popularisé le goût et la science dos arts.
Les musées de peinture, de sculpture et d'antiquités, que possède la province en si grand nombre déjà, peuvent lui offrir, pour son dégourdissement intellectuel, des ressources immenses et plus sensibles aux masses que les bibliothèques. Nous nous somnies appliqué, nous-môme, dans cette revue, à les signaler, et leur fécondation sera notre travail de tous les jours. Mais les tableaux trouvent une certaine insuffisance d'action dans ce qui fait la supériorité môme de leur valeur. Un tableau est la pensée une, immédiate, complète, parachevée, que le peintre dépose, couve, débrouille et caresse dans quelques pieds carrés de muraille, de toile ou de panneau. Le public n'a d'autre moyen de jouir et dp se pénétrer de cette pensée
qu'en se mettant en contact avec cette loilé ou ce panneau. Toutes les nations étrangères à là ville qui la possède, seront donc à jamais Jîrivées du fruit, du charme, de la sensation bienfaisante de cette œuvre. Sans doute, la vue d'un tableau, môme médiocre, produit, par la condensation des diverses parties de la peinture et par je ne sais quelle âme intime que le maître y a soufflée, une masse d'impressions qu'aucune reproduction ne pourra faire renaître ; mais dites, combien de pèlerins peuvent aller une fois dans leur vie s'enivrer dans Rome des chefs-d'œuvre incomparables de Raphaël et de Michel-Ange? — Sans la gravure, une misérable égalité d'impuissance régnerait entre les plus profonds efforts de l'art et ses coaceptions les plus vulgaires.
La gravure a rendu au goût et à la po{)ularité de l'art des services qui ne seront jamais assez compris. Elle nous a conservé les compositions dessinées ou peintes par les plus fameuses mains de l'Italie ou de l'Allemagne et dont le panneau ou le papier ont depuis
longtemps péri par l'ignorance ou par la suite des années. Elle a transmis au savant (l'une contrée éloignée le dessin du bas-relief ou de la pierre antique et du monument fameux dont la forme éclaire ou complète l'étude qu'il poursuit. Elle a multiplié l'image de l'homme célèbre dont la figure importe à l'interprétation d(3 l'historien. Elle a fourni à l'artisan habile les mille variétés d'ornementation dont il se servira pour tailler nos meubles, décorer nos ustensiles usuels et les plus humbles lambris de nos appartements, t>t donner enfin à tout ce que nous voyons et nous manions, cette beauté élégante, et cette vie ot cette grâce universelles qui sont le témoignage le plus noble de l'intelligence et del'élévation d'un peuple. Une riche collection d'estampes est en môme temps le complément nécessaire d'un musée de tableaux, et le complément encore plus nécessaire d'une bibliothèque. Elle complète le musée en laisant voir à côté de l'œuvre d'un maître différentes autres compositions de ce même maître qui
eil font mieux connaître et comprendre le génie. Elle complète la bibliothèque, en faisant toucher aux yeux toutes les figures historiques et les machines scientifiques que l'histoire et les sciences ont décrites vaguement à l'esprit ; et au besoin la collection d'estampes pourrait suppléer à la fois pour une ville importante le musée et la bibliothèque, et y exciter par sa grande variété d'images, une plus grande curiosité de connaître et de produire, une plus grande vie en un mot.
Les résultats que je viens de citer d'après la noie sur la société Schorujaiier , devraient, ce me semble, faire surgir dans les centres anciens d'activité intellectuelle, en nos provinces, des institutions pareilles, aussi simples dans leur principe et leur organisation, et qui ne tarderaient pas à rayonner avec la môme bienfaisance. Je voudrais voir Rouen, Gaen, Amiens, Aix, Nancy, Toulouse, Montpellier , Bordeaux , Nantes , Tours , Lyon, Grenoble, Lille et Bourges, imitant l'heureuse initiative de Golmar, ouvrir entre
leur bibliothèque et leur musée une salle consacrée à une collection publique d'estampes^ dont la formation et la gestion seraient confiées à une société aussi populaire et patriotique que celle de Schongauer, et dont le noyau et comme la raison d'être, seraient le recueil à rassembler de l'œuvre des graveurs nés dans la ville et la province. Ce recueil de l'œuvre des graveurs de la province n'a-t-il pas déjà été entrepris, par un instinct tout naturel , dans beaucoup de bibliothèques provinciales ? M. Louandre, dans celle d'Abbeville, n'a-t-il pas collectionné, avec ardeur et science, le plus grand nombre de pièces qu'il a pu rencontrer, «le ces innombrables graveurs dont Abbeville fut la patrie et dont le plus célèbre fut Mellan ? M. André Pottier ne garde-t-il pas déjà un beau lot d'estampes dans la bibliothèque de Rouen, la patrie de Jean Pesne et de Langlois? et par quel bel œuvre de Michel Lasne ne faudra-t-il pas commencer le cabinet Caennais (1) ? Tours s'enorgueillirait de Bosse, et
H) Depuis que ces lignes ont clé ëcrites, notre vœu s'est
Nanry, de Callot. Chaque société se parerait du nom d'un grand artiste de sa province. — Et c'est bien comme à Golmar qu'il faudrait entendre le but de cette société. C'est bien une utilisation populaire et générale qu'il importerait de lui donner. Que de ville en ville un certain nombre de pièces circulassent tour à tour et périodiquement; que les écoliers et les artisans de la ville aimassent et fêtassent cette collection comme la leur propre. Pour moi, j'avouerai que ce qui m'a inspiré tout d'abord pour la société Schongaucr une attention et un intérêt profonds, a été de voir à Paris un ouvrier orfèvre, enfant de Colmar, dépenser avec passion tous ses loisirs et ses menues économies, à chercher dans les cartons des étalagistes quelques pièces de5 vieux maîtres de son pays, pour en enrichir la collection de sa ville natale. Et vous verriez quel orgueil et quel entraînement y mettrait chacun , et quelles pièces précieuses chacun trouverait
accompli , à la suite de la Tente Godefroj t la bibliothèque de Caeii a tro>ivé là roccasion d'acquérir tout forme le recueil des estampes de Michel Lasne ; elle ne l'a pas laissé échapper.
à offrir, dans ces maisons de province qui gardent depuis tant de générations, des estampes noircies et dédaignées accrochées dans des cadres enfumés.
Je le répète, et j'en ai la conviction profonde, l'organisation de sociétés provinciales, d'une cotisation toute minime et populaire, de manière à y intéresser les masses et à les attacher à ces collections comme à leur bien et à leur création, sociétés ayant pour but de former dans les principaux centres d'études des collections d'estampes d'une communication facile et continuellement renouvelée , pourrait être l'un des plus puissants leviers du ravivement du goût des arts dans les provinces. Les artistes provinciaux et la généralité des habitants de la province vivent complètement en dehors du commerce des œuvres vraiment belles et dont les types de beauté ont été admirés et étudiés par les grands siècles. Ils prennent leur goût et leur tradition dans une grossière et vague routine et non point dans la contemplation et la méditation des maîtres
souverains dont ils connaissent à peine les chefs-d'œuvre de nom. La fréquentation de ces charmants modèles que nous ont laissés nos dessinateurs des xvi» et xvii' et môme du xviii» siècle, ranimerait dans les provinces l'art de l'orfèvrerie qui y était si florissant autrefois, et ceux de l'armurerie, de la serrurerie, de la sculpture en bois, de la poterie, autrefois répandus partout, aujourd'hui partout négligés, ou dont au moins les délicates élégances sont partout abandonnées. La province s'est accoutumée à mépriser les arts; c'a été le plus triste signe de sa décadence et comme la peine de son abdication; elle a chassé l'élégance de sa maison, et a laissé décorer les autels de Dieu de honteuses peintures, de misérables sculptures qui n'étaient plus dignes du nom de ces nobles arts. Mieux eût valu les proscrire sévèrement que de les laisser se dégrader à ce point. La vue constante des chefs-d'œuvre de tous les arts ferait rougir la province de l'abaissement de ses artistes, et lui ferait comprendre, par le rapprochement
d'elle-même avec Paris, que là où sont les arts là est la vie, et que le sot ou avare mépris des arts n'est pas, comme on pourrait le croire par la brutale Amérique, le témoignage d'un grand peuple arrivé à son âge mûr, mais comme il faut mieux voir par l'exemple des iconoclastes du Bas-Empire, le commencement de la barbarie et d'un lâche abâtardissement.
{Extrait de l'Art en Province. 1851, lî* volume, ^'Livraison,]