SOCIÉTÉ DES AMIS DES ARTS
A Monsieur Alphonse Lcflaguais, Conservateur de la Bibliothèque de Caen.
Cher poêle, j'apprends par votre dernière lettre, du 2 mars, que M. Lairva clore ses Institutions de bienfaisance intellectuelle en dotant la ville de Caen d'une société des Amis des Arts. Il sera secondé dans sa bonne entreprise par tous les habiles artistes du pays : MM. Bouet, Guillard, Jullien, d'autres encore ; et ce qui me donne une meilleure
garantie pour la saine organisation et la durée de celle société, c'est que des amateurs que vous me nommez et vous-même, cher monsieur, y apporterez votre bon sens, votre bon vouloir et votre influence.
Je dis meilleure garantie, et vais de suite m'eipliquer tout franc. Je connais les artistes, mes meilleurs amis ont été parmi eux ; je sais ce qu'ils valent, je sais par où ils pèchent. J'ai vu 1848, leurs clubs, leurs com" missions, leurs discussions, leurs méfiances, leurs confiances, leur indiscipline, leur passion qui fait leur verve, leur individualité qui fait leur originalité; et bien décidément j'en suis venu à penser qu'une bonne institution, relative aux arts, devaitdès l'abord adopter et pratiquer celle devise : Tout pour les artistes, tout sans les artistes. — Sont de cet avis aujourd'hui les plus sensés des artistes, j'entends de ceux-là qui étaient alors les plus ardents promoteurs de l'administration des artistes par eux-mêmes, et qui répétaient à la tribune fraîchement violée des députés,
sous la coupole de l'Institut comme sous l'escalier réserve du Musée du Louvre, au Conservatoire des arts et métiers comme au Palais des Beaux-Arts, le mot parodié de la royale victime de Novarre : L'arte fara da se. Comment vous figurez-vous les artistes, — le plus personnel et le plus partial de tous les métiers (tout métier qui vit de gloire ne vit-il pas aussi d'orgueil et de jalousie?) — comment vous figurez- vous les artistes se mesurant et se récompensant impartialement entre eux? Les artistes sont comme leurs ouvrages; ils gagnent toujours à ôlre vus isolément. Il est parmi eux des tôles sérieusement organisatrices ; leurs avis sont parfois excellents; il les faut recueillir et essayer avec soin ; mais gardez-vous de leur en laisser l'exécution ou de leur accorder au conseil de la Société voix prépondérante. Qu'ils ne puissent par quelque tour et détour que ce soit opprimer leurs confrères; leur caractère exclusif et systématique, qui est la sauvegarde de leur talent, serait la perte immédiate de l'in-
sliluUon qui le subirait. Je trouve du reste cette défiance de l'influence excessive des artistes dans une Société des Amis des Arts, inscrite assez nettement à l'article 8 des statuts de la société de Paris, qui n'admet que dix artistes au plus dans son comité administratif, composé de cinquante et un membres. fÇncore trois amateurs, pour peu de tact qu'on leur suppose, s'entendraient-ils mieux que les dix artistes à répartir les travaux, à morceler et,à compléter les acquisitions, enfin à intéresser d'autres amateurs au progrès de l'association. A Lyon, l'exclusion est bien autrement radicale : il n'entre pas un seul artiste dans la Comn^ission executive de la Société composée de dix membres, et qui est à la fois jury de l'exposition, jury des acquisitions, ce II est interdit aux membres de la Commission de prendre part aux expositions de la Société. » Yoit-on que les choses en aillent plus mal dans celte société, la plus florissante de France, et qui prime même celle de Paris? Tout ce qu'une ville pouvait avoir et faire
pour l'éducation de ses jeunes artistes, Caen le possédait déjà : un musée superbe dans son hôtel de ville, et près de là une bonne école de dessin et de peinture; puis le legs généreux d'un de ses enfants lui permettait d'entretenir un pensionnaire de son terroir dans les écoles de Paris. Voilà qui était à merveille pour les artistes à venir : mais pour ceux qui vivent et travaillent aujourd'hui dans la ville ; mais pour ceux qui y viendront exercer leurs talents acquis, où sont les encouragements organisés pour soutenir leur émulation et alimenter leurs besoins , et mettre en lumière leurs productions? Là sont évidemment la raison d'être et l'urgente utilité de la société nouvelle, qui va compléter, pour la ville de Caen, le cycle de ses institutions d'arts
Dans les plus grandes villes de province, les Sociétés des Amis des Arts qui y ont pris naissance à l'imitation de celle fondée à Paris en 1709 et réorganisée définitivement en 1817, ont, sans y songer, adopté l'héritage
et rajeuni les plus actives attributions des an* ciennes académies de peinture et de sculpture. Ces sociétés, en laissant aux municipalités la surintendance de l'enseignement par les écoles publiques et par les musées, et la responsabilité du professorat, se sont chargées de régulariser la publicité des ouvrages des artistes, quelques-unes par des expositions locales, toutes par des loteries de tableaux et par des commandes de gravures exécutées d'après d'excellentes peintures. Mais si les sociétés de ce genre s'accordent assez sur ce double point, elles diffèrent volontiers sur leur application.
Les expositions provinciales, en dehors de celles organisées par l'Institut des provinces, sous le nom d'expositions régionales, se font soit par les municipalités soit parles sociétés des Amis des Arts. J'appellerai cela, si vous le Voulez, le système de Rouen et le système de Lyon. -^Système de Rouen : La ville fait les frais de l'exposition, elle y convoque les artistes, paie le transport des ouvrages, fournit
— sale local et distribue les médailles. La société des Amis des Arts de la ville n'a qu'à acquérir parmi les œuvres exposées le plus nombreux et le plus heureux choix pour sa loterie annuelle; et à désigner celui des tableaux exposés qu'elle fera reproduire au graveur par le burin, l'aquatinte, ou l'eau forte, pour en distribuer les épreuves à tous les sociétaires. — Selon le système de Lyon, la municipalité s'efface, et n'est qu'actionnaire de la société des Amis des Arts. Ici, c'est la société qui fait et conduit tout, exposition, loterie, commande d'estampes; et pour moi, l'organisa (ion de cette société est un modèle, que le succès a, Dieu merci, assez éprouvé; mais, il faut le dire aussi, l'esprit lyonnais offre, de ce côté, des conditions exceptionnelles. Lyon a une école d'artistes, Lyon en est très-orgueilleux, Lyon tient à cœur de ne point laisser dépérir son école; Lyon est très-grand et riche, et sa générosité est proverbiale. — La définition suivante, que donnent ses statuts, n'e^t-elle pas assez netle et assez noble : « La société
des Amis des Arts a pour but de favoriser les progrès de l'art à Lyon, par des expositions publiques et par des concours industriels dans l'intérêt des manufactures lyonnaises.»
A Caen, ville calme, peu prodigue, point manufacturière, où les arts du dessin ont encore peu de popularité, malgré son musée et ses habiles artistes, et où la peinture, la sculpture et la gravure resteront longtemps encore moins favorisées par la sympathie publique, que la littérature, l'archéologie et la musique, une société , quelque chaudement patronée qu'elle puisse ôtre par quelques amateurs, ne peut espérer ni un grand concours, ni de sérieux résultats ; à peine peut-elle espérer de durer, si elle no réunit toutes les chances vl. taies, et si elle ne marie à sa fortune les intérêts de sa ville et de sa province.
Aussi voudrais-je, à Caen, que la municipalité se chargeât des dépenses de l'exposition annuelle, tout en en laissant l'organisation et la conduite à la société des Amis des Arts de la ville, quitte, à cette société, à indemniser la
ville de ces dépenses de la manière que je vais indiquer plus loin.
Ce que je reprocherai, en général, aux expositions de province, c'est de beaucoup moins profiter aux artistes de province qu'aux artistes de Paris. Ceux-ci, après avoir joui des honneurs, des récompenses et des acquisitions de la grande Exposition parisienne, viennent avec les mômes œuvres écraser les pauvres artistes provinciaux jusque dans leur gloire locale, et leur ravir l'attention , les médailles et les commandes des concitoyens dont l'estime est leur gagne-pain. A mon avis, la société des Amis des arts, qui dirigerait l'Exposition, touten y convoquant les artistes Parisiens, dont les œuvres pourraient être acquises par les amateurs de la ville, devrait réserver exclusivement pour les artistes de la province ses récompenses, ses encouragements et les acquisitions de sa loterie. Les sociétés des Amis des Arts instituées dans les provinces doivent se rappeler constamment, comme celle de Paris, que leur but réel est
moins de faire progresser l'art que de venir eu aide aux pauvres artistes, et de leur fournir l'espérance du pain quotidien. La trèsnombreuse légion des artistes lyonnais est nourrie tout entière par le patriotisme franchement exclusif de sa ville. Ce ne sont point les Parisiens qui viendront encourager vos artistes dans leur ville natale ; n'encouragez point les Parisiens au détriment des vôtres. L'Exposition de Paris pourrait bien, je crois, servir la vôtre d'une certaine façon. En empruntant ou môme en louant aux artistes «•eux des tableaux qui auraient produit la plus grande sensation parmi les critiques au Salon de Paris, ou qui auraient excité l'empressement le plus populaire, vous pourriez obtenir, par une rétribution minime perçue à rentrée de votre Exposition provinciale (minime, entendez-vous, si vous voulez le succès), vous pourriez obtenir une somme assez :onsidérable, plus considérable peut-être que le fonds social. Double gain : vos artistes trouveraient à étudier d'après les meilleures
œuvres contemporaines, et la masse produite par la rétribution, la Ville, ou vous-mOmes, sociétaires, la consacreriez à la commande d'un beau travail, d'une décoration de salle d'hôtel de ville, par exemple. Vous emploieriez à ce travail vos ornemanistes peintres, vos ornemanistes sculpteurs; cela ne vous semble-t-il pas, monsieur, des encouragements bien placés, et dont le morcellement, condition essentielle des secours d'une telle société, profiterait à merveille aux progrès de l'art dans votre ville. Et pourquoi encore n'uliliscriez-vous pas celte somme ou partie de cette somme pour la commande à un peintre local d'un tableau d'Église, que, par respect du jugement de ses concitoyens, il exécuterait de son mieux? Les villes de province mendient, se disputent et acceptent pour leurs églises de misérables copies, que la direction des Beaux-Arls commande à Paris en manière d'aumône aax plus besogneux de ces méchants pauvres peintres qu'elle a charge d'empêcherde mourir de faim. Ne vaudrait-
il pas mieux, dites, cher monsieur, que le» villes s'honorassent elles-mêmes en commandant à leurs propres artistes, pour ces mêmes églises, des travaux de peinture qui ne coûteraient rien aux municipalités, rien que la peine d'instituer le plus légitime et le plus libre des impôts sur la curiosité de leurs comprovinciaux ?
Revenons aux sociétés des Amis des Arts : Vient la question de l'estampe, question grave en ce qu'elle intéresse tous les sociétaires, et qu'elle doit indemniser tous ceux que la loterie des tableaux acquis n'aura point fait heureux; question si grave que la société de Lyon, qui laisse à un conseil des dix les soins importants de l'organisation de l'exposition et de l'acquisition des œuvres d'art qui composeront la loterie et de la désignation des ouvrages qui auront mérité les prix ou récompenses, dans les concours ouverts par la Société, croit devoir laisser le droit de s'adjoindre des membres extraordinaires à celui des quatre comités de
sa commission, qui est chargé « de régler tout ce qui est relatif à la publication annuelle de l'ouvrage réservé aux titulaires, » c'est-à-dire de déterminer le tableau qui doit être gravé, puis le nom du graveur réservé. A Lyon, est-il bon d'ajouter, il est presque immémorial que cette planche n'ait pas été exécutée, soit d'après un peintre lyonnais, soit par un graveur lyonnais, soit d'après un tableau appartenant au Musée de Lyon. Cette prescription est traduite en ces mots dans les statuts : « La publication annuelle et artistique, à un exemplaire de laquelle chaque titulaire a droit, devra, autant que possible, présenter un intérêt local et se rattacher à Lyon ou aux pays environnants, soit par le sujet, soit par le choix de l'artiste auquel elle sera confiée. » Il en est sans doute ainsi un peu partout : cependant, quand Rouen (au temps où vivait la Société de Rouen) faisait graver un agréable petit tableau de son professeur Gustave Morin, on allait chercher à Paris un grand prix de gra-
vure, qui n'était point normand, que je sache; et quand Marseille a fait hier graver la Vierge consolatrice, de son enfant Papety, c'est encore à Paris qu'on est venu trouver un habile aqua fortiste, né à Boulogne sur mer. C'est faire, ce me semble, une concurrence, au moins inutile, à la société des Amis des Arts de Paris. J'ai dit ailleurs et je répète qu'il n'est pas de ville de province qui ne puisse trouver aujourd'hui, dans l'un de ses enfants, le talent de graver ou de lithographicr habilement une oeuvre peinte. La société des Amis des Arts de cette ville est instituée précisément pour découvrir et encourager cet artiste; ne serait-il pas étrange que cette Société, dont le premier but est de fournir des ressources et des travaux aux artistes de la province, les frustrât tout d'abord de la seule commande qu'elle ait à faire?
Quelle œuvre la Société fera-t-elle reproduire par la gravure? Lemeillourtableau de l'Exposition ? Soit, c'est peut-être ce que préférera la majorité des sociétaires, et par le fait, il y a
quekjuc juslice h consacrer ainsi le souvenir (le l'Exposition elle- môme. — Une belle peinture de l'un des artistes qui ont illustré la province? Soit encore; l'estampe honorera le patriotisme de la Société, et popularisera un des noms glorieux de cette province. — L'un des excellents tableaux du Musée de la ville? A merveille, et je vais vous découvrir tout franc mon arrière-pensée. La province possède dans ses villes, parfois dans les plus écartées, de prodigieux chefs-d'œuvre, dus aux victoires d'Italie et d'Allemagne; les pays dont ils sont sortis ont oublié ces chefs-d'œuvre; l'Europe, la France, mieux encore les provinces voisines de celle à laquelle ils furent concédés, ignorent et ignoreront toujours leur importance, leur existence même, si une reproduction par la gravure ou la lithographie, n'en conserve et n'en répand pas la composition et les principaux caractères. J'entrevois là d'ailleurs un moyen nouveau d'indemniser la ville des dépenses qu'elle aurait faites pour l'organisation de l'Ëxposi-
lion. Après le tirage de toutes les épreuves nécessaires pour la distribution à chaque sociétaire, pourquoi, au lieu de détruire sauvagement la planche gravée, comme cela se pratique à Paris, et à Lyon, je crois aussi, — pourquoi cette planciie gravée ou la pierre lilhographiée ne seraient-elles pas cédés par la société au Musée de la ville, où leur recueil formerait avec le temps quelque chose d'analogue à la chalcographie du Musée du Louvre? Nouvelle richesse municipale, cet établissement pourrait peut-être, avec ses produits, fournir plus tard aux frais de gravures nouvelles d'après d'autres tableaux du Musée, comme le voulut le ministre Ghaptal pour la chalcographie naissante du Louvre. — Je me répète, direz-vous, cher monsieur ; je demandais cela en 1848, dans mes menus projets à propos de l'inspection des Musées de province ; mon avis est qu'en pareille matière on ne saurait trop radoter. Finissons, monsieur, par la délicate question de la contribution annuelle de nos amis des arts. Tout est
là, cher poëte, la vie ou la mort, la splendeur ou recueil de l'association. A Paris, les actions sont de 100 francs : cela est trop, môme pour Paris. Ce chiffre fut fixé à une époque d'abondance, de paix et de luxe de cour. A Lyon, la ville la plus fervente pour ses artistes qui soit peut-être en Europe, « les fonds ordinaires de la Société proviennent : 1° du montant des actions nominales de 50 francs; 2° du placement des billets de la valeur de 1 franc; 3° du produit de la vente du livret de l'Exposition. » — A Rouen, quand vivait la société roucnnaise, chaque action était de 15 francs; et cette Société acompte, pendant un temps, plus de quatre cents membres. La cote annuelle était bien haute encore pour une ville normande, celte ville eûtelle produit les Jouvenet, les Restout, Deshayes, Lemonnier et Géricault : à ce taux, vous ne trouverez pas, j'en ai peur, quatre cents sociétaires dans tout le pays de la plaine de Caen. Voulez-vous donner un certain enracinement populaire à votre associa-
— action, abaissez vos actions au-dessous du chif* fre de Rouen, quitte à les relever plus tard quand la mode de notre province (ô miracle 1) sera à la peinture. Je sais bien, pour ma part, ce qui vaudrait infiniment mieux que ces moyennes cotisations mi-bourgeoises, miaristocratiques de la plupart de nos sociétés des Amis des Arts de province; ce seraient, cher monsieur, les quarante sous de la société Schôngauer de Colmar : la moitié de la ville deCaen, nobles, bourgeois, étudiants, collégiens, huissiers et juges, qui ne voudrait IX ce prix être Mécène en sa province et courir pour un si petit enjeu la chance de gagner un chef-d'œuvre?
Voici, cher poète, les réflexions telles quelles, et fort incohérentes, qu'a fait naître sous ma plume la phrase de votre lettre. Je ne sais, ijar malheur, demeurer étranger à rien de ce qui se passe à Caen ; et je souhaite de tout cœur à la société que M. Lair y orgaganisera fort bien sans mes avis, toutes les bonnes fortunes de tant de sociétés des Amis
des Arts, qui vivent prospères et rendent les plus éclatants services dans les villes qu'elles honorent, celles de Nantes et de Bordeaux, par exemple, de Marseille, de Strasbourg, de Toulouse, de Boulogne et tant d'autres.
P. S. — Le post-scriptum, cher bibliothécaire, contient souvent, suivant une remarque ancienne, le point capital de la lettre. Celui-ci pourrait fournir le sujet d'une lettre tout entière. Je vous ai cité, plus haut, la chalcographie du Louvre, Cette merveilleuse institution devrait être un trésor d'études, le plus puissant mobile de propagation des arts en province; par malheur la province ne la connaît point encore. Paris et le Louvre mômel'avaientbienmiseen oubli pendantquarante ans. — Lisez ceixindant la circulaire que l'administration du Musée central des Arts adressait le l'^' ventôse an ix aux professeurs des Ecoles centrales et spéciales des départements, et que la notice historique qui précède le tout récent catalogue (1851) a reproduite parmi ses documents les plus curieux :
« Citoyens professeurs, l'administration centrale des arts vient de mettre au jour un nouveau catalogue des estampes que le public peut se procurer à la chalcographie française au Musée.
» Aux objets intéressants qu'elle renfermait, sont réunis le recueil précieux connu, dans la curiosité, sous le titre de Cabinet du Roi, et plusieurs autres suites non moins recherchées, tant en estampes, qu'en cartes géographiques, etc. Les artistes et les amateurs apprendront sans doute avec satisfaction qu'on y trouve les batailles d'Alexandre le Grand, la tente de Darius, dont les traductions pittoresques ont en môme temps immortalisé Lebrun, Édelinck et Gérard Audran. On remarque de même, dans cette collection nombreuse, composée de près de trois mille planches, la Sainte Famille, de Raphaël ; la Nappe, par Masson ; le Silence de Carrachc, et les statues, les bustes antiques et autres chefs-d'œuvre sortis des burins des Édelinck, des Audran, des Picart, des Le-
clerc, des Baudet, des Mellan ; la plus grande partie des productions aussi philosophiques que pittoresques du Poussin; l'œuvre de Van-der-Meulen, que les peintres de paysages et de batailles ne dédaignent pas de prendre pour modèle; l'œuvre de Beaulieu, qui a tracé fidèlement les campagnes de Louis XIII et de Louis XIV.
31» Les amateurs de botanique pourront se procurer le Recueil des Plantes, dont Dodart avait commencé la description, par ordre de Louis XIV, et devenu si rare dans le commerce. Ceux qui s'attachent à l'histoire yr trouveront des portraits, des plans et profils des lieux les plus intéressants de la France; une grande collection de cérémonies, de fêtes, de catafalques, de pompes funèbres; la, grande galerie de Versailles, peinte par Lebrun et gravée, d'après les dessins de Massé, par les plus habiles graveurs du dernier siècle; les conquêtes de Louis XIV, gravées par Leclerc; enfin les recueils des médailles antiques et modernes.
» Pour ajouter à l'intérêt que présente cette riche collection, l'administration chargée de la direction de cette précieuse chalcographie va bientôt réaliser le projet qu'elle a conçu depuis loruj' temps, de faire graver les chefs-d'œuvre que renferme le Musée et d'augmenter par ce moyen la richesse nationale.
» C'est particulièrement dans un établissement public et par les vues constantes d'une administration qui ne saurait avoir d'autre intérêt, d'autre but que celui de favoriser le progrès des arts, que l'on peut entreprendre une longue suite de travaux en gravure- Là, le désir de jouir ne nuit point à la maturité des productions; là, les amateurs ne craignent pas les chances incertaines de ces souscriptions dont les résultats sont si souvent trompeurs; là, viendra se former le jeune graveur qui, peu soucieux d'une réputation éphémère, veut rendre avec précision jusqu'aux négligences de son modèle, et qui, dédaignant une exécution brillante alors qu'elle est inutile, se contente de créer un
dessin que le maîlre copié ne saurait désavouer.
» L'administration ne donnera l'exclusion à aucun procédé de gravure, quand toutefois celui mis en usage imprimera à l'ouvrage le cachet qui distingue le maître, et fera sentir le goût du siècle et du terroir qui l'a vu naître.
» Déjà le ministre de l'intérieur, approuvant les vues de l'administration, et pour les seconder, a arrêté que les planches dont l'exécution serait confiée aux graveurs qui obtiendront des prix d'encouragement, seraient réunies à celles de la chalcographie française.
» L'administration, citoyens professeurs, en vous adressant ce catalogue^ vous prie d'en donner connaissance à vos élèves, aux ama-^ teurs et aux personnes qui font le commerce des objets d'art dans votre département. Pour encourager les artistes-professeurs dans les écoles centrales, elle leur fera la remise usitée du commerce, afin de les indemniser de leurs frais de correspondance et de commission. t>
Ce chaud appel, ce généreux programme, était bien fait pour intéresser la province au développement de la chalcographie nationale, et déjà « deux cents épreuves des plus belles planches, d'après les grands maîtres, distribuées gratuitement aux écoles centrales des départements, » avaient pu leur apprendre quelles fécondes ressources contenait, pour la province, l'avenir libéral de cette chalcographie.
La chalcographie du Louvre s'est singulièrement accrue depuis l'an ix. Ce n'est plus trois mille mais quatre mille planches qu'elle (compte. A côté du Cabinet du Roy, s'y trouve réuni cette suite merveilleuse de compositions et de portraits d'artistes français, qu'on pourrait appeler le Cabinet de F ancienne Académie. Il y a les Rubens du Luxembourg , et les portraits de Vandyck ; il y a cette singulière et charmante série de fac-similé des plus beaux dessins de la collection du Louvre, dans laquelle nos jeunes graveurs reprenant la pensée et cosiplétant rinsuffisaïUe fi-
dôlité de Caylus, dopassent les fac-similé anglais et atteignent, avec un sentiment plus haut, les trompe-l'œil de Ploos Van Arastel.
Tout cela, les anciens et les nouveaux fonds, ne sont-ce pas d'excellents modèles pour l'étude des artsetqueles municipalités devraient rechercher avec autant et plus d'ardeur pour leurs écoles de dessin que de douteux tableaux provenant d'ateliers douteux? Quand je voyais, durant ces dernières années, les représentants de nos départements dépenser tout leur crédit et celui de leur ville pour obtenir, en faveur de son musée, des œuvres de plus de fracas mais de moins de proGf, je regrettais amèrement qu'un conservateur du nnusée, ou qu'un professeur de l'école de de^ sin, ou qu'un bibliothécaire avisé» ne conseillât point à la commission municipale de préférer l'or au clinquant, et de solliciter du gouvernement, non une toile bonne peut-être au plus à décorer un escalier de l'hôtel de ville, mais les chefs-d'œuvre de trois écoles traduites par les admirables graveurs que la
France ne s'est point lassée de produire depuis deux siîjcles. Qu'aurait donc Rouen à demander de préférence aux plus sublimes compositions de Nicolas Poussin, gravées par le Rouennais Jean Pesne; de Jean Jouvenet, gravé par Duchange, J. Audran, Desplaces etThomassin; Montpellier, de préférence aux Sébastien Bourdon, gravés par lui-même, et Lesueur et Lebrun tout entier, de quelle école ne doivent-ils pas être les premiers enseignements? Les fleurs gravées par Bosse, Robert et Chàtillon ne seraient-elles pas d'utilité première à nos dessinateurs de dentelle d'Alenron et du Bessin? Enfin, pour les études historiques, de costumes et de représentations de fêtes, que de planches de médailles, et d'architecture et de blason, que de portraits, de plans, de sculptures antiques et modernes, de Rome et de Versailles 1
Mon avis a toujours été que les collections d'estampes appartenaient bien mieux aux musées qu'aux bibliothèques, et je voudrais qu'auprès de chaque musée se trouvât une
salle pleine de volumes d'estampes et de livres concernant les arts. Mais si le conservateur de musée provincial négligeait ou dédaignait cet important appendice de ses attributions, il appartiendrait au bibliothécaire de la même ville d'imiter l'heureuse initiative de M. Hugo, àColmar, et de consacrer quelques-uns des plus beaux rayons de sa bibliothèque à des portefeuilles ou à des volumes d'utiles estampes où les jeunes artistes de province viendraient, en les feuilletant, emprunter des notes et des souvenirs.
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