‹ Essais sur l'organisation des arts en provinceChapitre 2 sur 22 · RÉVEIL POSSIBLE DES ARTS EN PROVINCE · texte numérisé non relu

RÉVEIL POSSIBLE DES ARTS EN PROVINCE

1" par la protection active des conseils généraux, i°l'exicution exclusive des travaux publics de la province par les artistes provinciaux , 3" la régularisation des expositions provinciales, et 4° la réyénération des anciennes Académies de peinture et de sculpture.

Je ne sais, Messieurs, si l'étude exclusive de ces questions d'art provincial, qui m'absorbe

(i) Dimanche dernier, 10 mars, s'est réuni »u Luiemlourg le congrès des sociétés savantes des départements, convoqué sous la direction de l'Institut des provinces : le président naturel en était M. de Cauraont Bon nombre de membres de l'A»-

depuis plusieurs années déjà, n'a point fai naître dans mon esprit des illusions étranges mais j'en suis arrivé à voir, dans le réveil possible des arts en province, à la fois le premier produit et le premier moyen de cette décentralisation intellectuelle que nous appelons tous ici de nos vœux et de nos efforts. Et que sais-je, Messieurs?. . . les arts ont un attrait si pacifiant, si ennoblissant, qu'ils pourraient devenir, dans les dangers de l'avenir, un levier solide, une digue vigoureuse, capable d'arrêter ou de détourner dans nos provinces la décomposition sociale. L'excessive centralisation a îait si beau jeu aux ravages de la mauvaise science, en enlevant à nos provinces toute initiative éclatante du vrai , tout senti-

semblée nationale assistaient à cette séance d'ouverture. Dans le programme de ce congrès provincial, l'agriculture, la statistique, l'archéologie, les sciences physiques, les lettres et les arts proposaient tour à tour leurs questions, car il ne s'agistait de rien moins que de réunir l'elTort commun de tant de socié;és diverses, dont les éludes restent inutiles par l'isolement, et de poser les bases les plus solides d'une regénération des esprits en province. La question des arts ayant été soulevée l'une des premières, M. de Chcnnevières a eiposé à l'Assemblée son opinion sur ces délicates matières dans le travail que nous reproduisons. (Note de I'Artiste, qui inséra le discours dans son no du là mars 1850 )

ment créateur du beau, toute la force résistante d'une juste fierté ! — Messieurs, dans les considérations de cet ordre élevé, je verrais bien encore au développement des arts en province une souveraine et presque divine utilité, celle de contrebalancer l'influence toute orgueilleuse et quelque peu matérialiste de l'industrie, et d'opposer ainsi la moralisation de l'idéal à la démoralisation du positif.

Mais il ne m'appartient pas, Messieurs, de sonder ces profondeurs des besoins de notre temps, et je ne veux envisager les arts qu'à un point de vue, celui de la perfectibilité intellectuelle, celui de la gloire et de la richesse de nos provinces.

Et reconnaissons d'abord la limite de nos pouvoirs.

Il n'estdonnéà personne de dire : il naîtra, )U qu'il naisse ici un Poussin, là un Callot, d un Puget; Dieu seul s'est réservé le droit de dispenser à chaque pays la richesse et l'honneur que lui réservait la Providence. Mais c'est à nous du moins de préparer, avec

confiance et bonne volonté, le terrain de la semence divine; c'est ànous, avant même que ne naisse le génie et pour qu'il ne se déperde point, à lui organiser une protection. L'on peut dire. Messieurs, par l'exemple de tous les grands siècles et des grandes nations qu'ils ont illustrés, que c'est la protection et la faveur qui implantent les arts et qui leur donnent dans un pays sinon le germe, du moins la racine, puis la lleur et le feuillage. La protection, en un mot, c'est le soleil des arts, — et la protection. Messieurs, elle dépend de nous tous; c'est nous tous qui la pouvons faire et organiser chacun en notre pays, et chacun selon nos forces.

Messieurs, ma confiance est grande dans les conseils généraux et dans l'Institut des provinces; leur action serait irrésistible pour ce grand but de la décentralisation intellectuelle, qu'ils doivent ambitionner l'un et l'autre, s'ils concertaient leur action et leur influence, les conseils {généraux acceptant les vœux et les avis de l'Institut des provinces

comme régulateurs du mouvement résurectionniste des lettres et des arts en province.

Sans le bon vouloir décidé des conseils généraux, rien n'est possible, rien n'est espérable pour l'Institut des provinces? sans l'action une, active, mesurée, échauffante, apparente de l'Institut des provinces, les conseils généraux ne sauraient arriver jamais qu'à une initiative impuissante, inexpérimentée, et les foyers qu'ils auraient allumés seraient étouffés et atteints par la fumée épaisse et contraire des foyers voisins.

Si les membres de l'Institut des provinces veulent user auprès des conseils généraux et municipaux, pour cette grande œuvre de la résurrection provinciale, du juste crédit que leur assure la considération dont ils jouissent dans leurs départements, soit par leur science, soit par leur naissance, soit par leur position / acquise, nul doute pour moi que ces conseils n'acceptent et n'appellent sur toutes les questions du gouvernement intellectuel, qui ont besoin de leur être préparées et étudiées, les

vœux de cet Institut; et de là, Messieurs, un (''lan irrésistible et magnifique du génie provincial, un réveil d'aulantplus frais et radieux que le sommeil aura plus duré.

L'article 14 du programme pose une immense question, celle des moyens les plus propres à favoriser la régénération et le développement du goûldes arts dans les provinces. Régénérer le goût des arts, tout est là; c'est régénérer les arts eux-mêmes; mais déjà l'Institut des provinces ne l'a-t-il pas merveilleusement compris, avec cette sagacité pratique qu'il m'est permis d'admirer et de louer en lui, n'ayant pas l'honneur d'être compté au nombre de ses membres? Dans les différents congrès que nous lui avons vu préj)arer et ouvrir dernièrement, il ne s'est pas contenté de montrer une sollicitude toute particulière pour les études esthétiques; il afait mieux, il a organisé ces expositions régionales, solennellement couronnées, qui pourfâiént en quelques années, si elles étaient offtciellement soutenues par la faveur de»

conseils généraux, devenir le mobile le plus simple et le plus puissant de cette régénération des arts, dont nous étudions ici les chances et les ressources vitales. Que faudrait il de plus que ces expositions, organisées au point de vue exclusivement provincial? Deux choses : les écoles d'abord où se préparent les artistes qui exposeront, puis l'occasion, de naître et la rémunération des œuvres exposées. Je me suis, pour ma part, beaucoup préoccupé des écoles de peinture et de sculpture fondées autrefois dans les grandes villes de province, et j'ai fort vanté l'organisation de quelquesunes. Cette organisation était môme si solide qu'elle a résisté au grand craquement social de la première révolution, et à tous ces flots révolutionnaires que nous avons vus suivre le premier. Ces écoles sont donc des pierres assez solides sur lesquelles on pourrait fonder avec confiance l'avenir des arts en province. Elles n'auraient besoin pour reproduire ces fruits merveilleux, que l'on vit sortir dans le siècle dernier des écoles de Rouen, de Tou-

louse et de Dijon, que de celte première condition de vie pour les arts que j'ai nommée tout d'abord, la protection, le patronage chaleureux et avoué des conseils municipaux de leur ville, des conseils généraux de leur département.

Au xviir siècle, c'était à qui des personnages les plus considérables de la province se itérait agent actif de celte protection des arts, dont presque tous avaient à honneur de posséder de précieux chefs-d'œuvre. — Et remarquez, Messieurs, que la fondation de ces écoles de peinture et sculpture au siècle dernier, eut lieu à un moment où les provinces étaient presque aussi dénuées de bons artistes qu'elles peuvent l'être aujourd'hui, et où déjà les vives traditions du xvi" siècle, si fécondes encore dans toutes nos villes durant la première moitié du xvii', semblaient complètement épuisées, dans une adoration servile de l'école parisienne. Ce qui se passa alors sous l'influence de Descamps, de Devosge, de Rivalz, de Dandré-Bardon et de quelques

autres, qui n'étaient pour la plupart que des instruments assez médiocres pour une révolution aussi bienfaisante, se reproduirait donc infailliblement aujourd'hui, surtout si les conseils généraux et municipaux rappelaient à leur pays natal le trop plein d'artistes habiles que Paris ne peut nourrir, soit en fermant strictement les expositions provinciales aux artistes qui ne travailleraient pas dans l'airdela province, soit surtout en réservant, par une mesure sévère et inflexible, tout travail de peinture, de sculpture et d'architecture, aux peintres, sculpteurs et architectes de la province. — Par l'adoption générale et la mise en vigueur de ces trois mesures si simples, écoles des arts du dessin régénérées, expositions exclusivement provinciales, travaux des provinces réservés aux artistes provinciaux, l'activité et la valeur de l'art vivant changeraient comme par enchantement dans nos provinces, et tout au moins leurs monuments ne tarderaient pas à reprendre certain accord avec le génie du ter-

roir et de la race. — Vous semble-t-il, Messieurs, que la France en serait moins belle ? Organiser les arts et les artistes , c'est toujours, Messieurs, le plus fou des rêves. La seule chose possible, je le répète, c'est d'organiser leur protection; car, pour se protéger eux-mêmes, je ne crois pe^ qu'ils puissent y prétendre. Après la révolution de février , les artistes de Paris, peut-être inquiets du présent, niais surtout pleins d'une espérance ardente dans l'avenir, ouvrirent beaucoup de clubs, réunirent beaucoup de comités , pour tâcher d'organiser eux-mêmes leur propre administration. Jamais table ne fut plus rase, ils dépensèrent beaucoup de paroles généreuses, mais ils n'y purent rien. Qui a eu influence sur le rayonnement des arts en France ? des rois, certains ministres , certains parlements, œrtaines confréries. Demain ce seront, je le souhaite , certains conseils généraux. Mais, Messieurs, cette protection, dont les artistes, ces enfants divins, sont incapables eux-mêmes, ce n'est point avec morgue et dédain qu'il la

faut exercer, mais avec une bienveillance pleine de franchise et presque d'humilité; rar fût-il prince ou roi, ce n'est point le protecteur qui fait honneur aux arts, mais les arts et les artistes qui honorent leurs protecteurs.

J'ai dit tout à l'heure les trois mesures qui me semblaient suffisantes au réveil des arts en province, mais il en est une autre encore qui les pourrait si puissamment aider, que j'ai peine à ne pas la proclamer aussi nécessaire que les trois résolutions fondamentales; c'est celle de l'étude historique des arts.

Dans le cas oii l'ignorance et l'immobilité qui gangrènent nos départements mettraient leurs lourds obstacles en travers de la régénération que nous appelons, les études de l'histoire de nos anciens artistes, si elles étaient organisées énergiquement, ne tarderaient pas à user et à culbuter les obstacles de l'immobilité et de l'ignorance, et ouvriraient le grand chemin au développement des artistes vivants.

DISCOURS

Page 1