‹ Essais sur l'organisation des arts en provinceChapitre 7 sur 22 · ART. V · texte numérisé non relu

ART. V

Comme dernière partie du catalogue, donner, en suivant l'ordre chronologique des dates de naissance, la biographie des artistes peintres, sculpteurs, architectes et graveurs, qui sont nés ou ont travaillé dans la province ou partie de la province qui relève de ce musée, quand bien même ils ne seraient représentés dans la collection par aucune œuvre. Recueillir avec le plus grand soin, pour ces notices biographiques, les traditions locales; indiquer les sources des textes cités et les auteurs à consulter.

Enfin le catalogue se terminera par une table alphabétique où se fusionneront tous les noms d'artistes dispersés dans les diverses catégories.

Si je programme ou spécimen que je viens

de vous exposer avait besoin de longues explications et d'une longue défense, je vous avouerais, Messieurs, que j'aurais manqué mon but, car la clarté, la logique, la simplicité et la précision me paraissent les premières et les seules qualités de ces cadres que nous présentons au travail d'autrui.

Par cette uniformité de catalogues que nous proposons-nous? Une question et un résultat immenses, Messieur*!. Au point de vue national, il ne s'agit de rien moins que d'obtenir le répertoire complet des richesses d'art de la France ; au point de vue provincial, il s'agit de faire entrer dans l'instinct de nos populations ce respect et cette compréhension de l'art qui sauvent les chefsd'œuvre et qui enrichissent les villes; il s'agit en même temps de réhabiliter la mémoire des talents provinciaux, injustement oubliés par leur pays, et d'éclairer sainement le goût des jeunes talents qui y pourraient éclore.

Toutes ces grandes pensées, qui sont certainement renfermées pour vous, Messieurs,

dans la proposition d'un catalogue uniforme et consciencieusement traité, m'ont guidé dans l'indication des diverses parties dont il se devait composer. Si je n'ai point cru qu'il fallût, en tête du spécimen , formuler en votre nom certains conseils aux villes sur l'architecture qui convient à leurs musées et sur l'organisation matérielle de leurs différentes collections, c'est que l'inutilité de ces conseils me paraissait établie par la rareté de leur application. Nous savons tous, en effet, qu'il n'y a peutêtre pas dix collections départementales en France pour lesquelles ait été construit le local qui les renferme. Les objets d'art, recueillis sous la révolution dans les églises et les couvents dévastés et abandonnés, furent abrités à la hâte, par les hommes éclairés d'alors, dans l'un de ces monuments municipalisés, la plupart dans l'une des salles de l'hôtel de ville même ; ils y sont restés et y resteront longtemps encore, malgré l'incommodité, parfois même l'insalubrité de l'asile qui leur avait été offert dans ces temps malheureux. Les recom-

mandations que le Congrès pourrait adresser aux architectes de tels édifices, il n'est aucun d'eux qui ne les connaisse et ne les prévoie à l'avance. Tout artiste sait, en effet, que l'air sec et le beau jour sont aussi nécessaires aux peintures que l'humidité leur est funeste : il s'ensuit naturellement que l'architecte devra ménager à sa galerie de tableaux une température sèche et tiède, éviter tout jour de reflet, et faire tomber la lumière, s'il lui [est possible, par le faîte môme de la galerie. S'il avait à construire cette galerie , il ferait bien de la rompre, pour le repos de la curiosité du visiteur, en quelques travées ou quelques salles en enfilade, et dans ces salles ou travées, le conservateur disposerait ses divisions de siècles et d'écoles. Rien n'est plus fatigant pour l'œil et la mémoire du visiteur qu'une dispersion pôle-méle de tableaux dans des salles tournantes ou éparpillées.

Il importerait. Messieurs, de bien convaincre les conservateurs des musées de pro- Aince de la noblesse et de la gravité du rôle

qui leur est confié ; il importerait de leur faire comprendre qu'en eux repose, par leur titre môme, l'enseignement du bon goût des arts dans leur province ; or, rien ne sert mieux à propager le goût des arts que d'en populariser l'histoire. Par quelque petit nombre de pièces que soit représentée dans un musée l'une des grandes écoles connues , il est toujours bon, ce me semble, de présenter ces morceaux au public dans l'ordre chronologique, et toujours bon aussi de rapprocher les divers échantillons d'un même maître, puisque rien ne sera plus instructif et ne pourra mieux former l'œil de la multitude. En dehors de la ligne commune de notre école nationale, ne seriez-vous pas aises. Messieurs, de rencontrer dans chaque musée de province une salle ou un pan de muraille spécial où seraient isolées, avec un honorable respect, les œuvres des artistes nés dans le pays, ou qui y ont travaillé. Le visiteur lirait, dans ce groupe de tableaux, l'histoire parlante de l'art local, dont je propose de recueillir les

documents à la fin de chaque catalogue. La logique, Messieurs, qui est le grand guide à suivre dans ces sortes de classements et de placements, semblerait devoir faire entrer dans les musées de peinture trois séries d'oeuvres d'art, qui sont ordinairement reléguées dans les musées d'antiquités : je veux parler des peintures sur verre, des émaux et des tapisseries. Il est certain que le jour fourni par les vitraux ne peut entrer en accommodementaveclestableauxd'un musée. Mais comme les verrières méritent justement une très-glorieuse part, la plus glorieuse peut-être, dans l'histoire primitive de notre peinture nationale, si, dans une salle attenante à la collecm^ tion des tableaux, ou dans l'escalier qui y conduit, les vitraux possédés par le nmséo pouvaient trouver leur place, la raison et l'histoire seraient également satisfaites. Quant aux émaux et aux tapisseries, je ne sais en bonne conscience pourquoi d'ordinaire on les exile du voisinage des tableaux; car, si leur exécution entraîne quelques procédés étrangers à

l'art, ils n'en rentrent pas moins dans les (Guvres que l'art réclame , et dans ce que nos bons aïeux pouvaient appeler la plate peinture.

Du reste, Messieurs, pour toutes ces sortes (le placements, soit des peintures, soit des sculptures, dans les diverses salies d'un musée (le province, à part quelques conseils de convenance générale, et la recommandation en principe de l'ordre chronologique, sans lequel toute collection est un chaos inutile pour l'instruction du public, le Congrès doit s'en remettre à l'instinct et au zèle des conservateurs de chaque musée, en faisant toutefois un appel très-actif aux sociétés savantes, qui le devront éclairer sur l'intérêt historique des objets confiés à sa garde.

Si je vous soumets. Messieurs, une recommandation relative aux collections de dessins que peut posséder un musée de province, c'est que ces musées de fraîche origine ne peuvent avoir acquis heureusement de l'expérience à leurs dépens. Il est tristement avéré aujourd'hui. Messieurs, par un demi-siècle

d'exposition des plus beaux dessins de la collection nationale du Louvre , que le soleil ou seulement le grand jour a le pouvoir de détruire si complètement les dessins à l'encre ou au bistre, qu'il ne reste pas trace des plus belles lignes, ni des traits les plus vigoureux. Les dessins aux différents crayons souffrent infiniment moins et peuvent être impunément exposés à toute lumière. Il est donc prudent d'avertir les collections départementales d'éviter les ravages du grand jour sur les dessins à la plume, en ne les exposant qu'avec de grandes réserves, et mieux en les renfermant dans des cartons facilement communicables par le conservateur.

Dans l'avant-dernière séance préparatoire du Congrès, l'un de ses secrétaires, M. du Chastelier, a proposé que sur chacun des objets d'un musée fût inscrit l'énoncé sommaire de ce qui constitue sa curiosité, afin que le premier passant venu puisse d'aUord s'en instruire, et puisse aussi en redresser la fausse attribution. Tout en me rangeant avec em-

pressement à ce souhait de M. du Chastelier, j'insisterais pour que cet énoncé, apposé sur chaque objet, fût aussi sommaire que possible, car c'est autant d'intérêt retiré au catalogue de la collection, et si nous voulons donner aux catalogues en général plus d'importance scientifique, et par conséquent un plus grand développement de matières imprimées, il importe de ne pas diminuer les chances du rapide écoulement de leurs éditions.

Après de longs détours , que je n'ai pas cru tout à fait inutiles, en considération de l'immense désordre de classement qui règne dans tant de collections départementales, permettez-moi. Messieurs, de motiver très-rapidement les divers articles de la formule du catalogue dont M. de Caumont m'a fait l'honneur de me charger.

Il m'a paru. Messieurs, qu'un catalogue du musée de province devait se composer distinctement de trois parties : d'abord l'histoire de cet ensemble d'œuvres peintes ou sculptées qui s'appelle un musée ; le récit de son cri-

gine, de ses développements , de ses bonnes ou mauvaises fortunes, de ses vicissitudes d'administration, de ses hébergements successifs. Un musée est un être abstrait, dont la croissance ou la décadence excite le très-sincère intérêt non pas seulement des habitants de la ville qu'il enrichit, mais des étrangers qu'il appelle ; et la reconnaissance des bien^ faits reçus lui sied aussi bien que l'orgueil de ses chefs-d'œuvre.

La seconde partie du catalogue serait consacrée à la description individuelle de chaque peinture ou de chaque sculpture du musée, et il est reconnu de tous aujourd'hui que cette description ne peut être ni trop minutieuse, ni trop complète. Si la province doit se tenir parfois en garde contre les systèmes que Paris lui envoie, il est certain que la méthode scientifique de Paris doit du moins échapper à sa défiance. Elle s'en est bien trouvée à propos de ses travaux d'histoire; elle s'en trouvera mieux encore dans ses recherches sur l'art. Ce que j'appelle la méthode

de Paris n'est d'ailleurs, touchant les catalogues, que la méthode du sens commun, et les nouveaux catalogues de Lyon , de Grenoble, de Valenciennes, pour ne citer que ceux-là, avaient précédé dans cette voie le dernier catalogue du Louvre,'.lequel a repris son modèle dans les excellentes notices que l'administration du musée central des arts publiait, lors des conquêtes d'Italie, pour décrire le magnifique butin que nous en envoyaient nos armées. Le classement des tableaux par ordre chronologique est aussi une invention de cet âge d'or du musée du Louvre , et la tradition de ces premiers administrateurs du musée central sera toujours aussi saine à consulter pour les musées des départements qu'elle l'est en ce moment pour les collections du musée de Paris. Pour expliquer à la province la nécessité des diverses parties dont se doit composer la description d'un tableau , je ne puis que vous renvoyer. Messieurs, à l'excellent exposé de motifs que M. le Conservateur des peintures du Louvre a mis en tête de son ca-

talogue de \ 849. Je n'insisterai ici que sur deux ou trois points, contre lesquels il est bon de prémunir les conservateurs des départements.

Les subdivisions d'écoles étant innombrables, nous nous sommes renfermé dans les trois grandes catégories admises : Italiens, Flamands, Français, faisant rentrer, malgré leurs caractères bien particuliers, mais seulement à cause de leur incontestable parenté, les Byzantins et les Espagnols dans les Italiens,' les Hollandais, les Allemands et les Anglais dans les Flamands.

Nous n'avons pas besoin d'appuyer sur le double énoncé d'un litre, qui baptise le tableau ou la sculpture, et d'une description détaillée qui permette de les distinguer de tel môme sujet traité différemment par l'artiste, ou dans d'autres proportions.

Je n'insisterai pas davantage sur l'importance d'un relevé soigneusement fait des signatures, dates, monogrammes, marques et inscriptions. Ce sont autant de traits de la biographie de l'artiste et des points importants

de comparaison avec d'autres œuvres des mêmes artistes.

Quant à l'histoire du tableau, je ne recommanderai point la prudence; c'est une vertu assez naturelle à la province. Je combattrai plutôt cette prudence, en lui représentant que taire l'histoire d'un tableau ou d'une statue c'est lui retirer, aux yeux des étrangers et même aux yeux des habitants de la ville, la meilleure moitié de sa valeur. C'est s'exposer à faire prendre pour une copie le plus intéressant original. D'ailleurs, qu'avez-vous à cacher? qu'ils vous ont été donnés par le musée impérial? mais c'est leur plus beau titre de noblesse, et c'est au prix du sang français qu'il vous les avait conquis ; qu'ils viennent d'une église ou d'un couvent? mais ce couvent a été supprimé, et si cette église existe encore, d'autres tableaux plus éclatants sont venus décorer ses chapelles ; qu'ils ont été recueillis dans une maison d'émigré ? mais le milliard a payé votre propriété, et il n'est pas un fils d'émigré, je le dis hautement, qui

voulût reprendre un bien qui ne lui appartient plus; enfin, qu'ils vous ont été donnés ou légués par un concitoyen ? mais vous découragez la source, non pas toujours la plus choisie, mais la plus abondante de vos enrichissements. L'histoire d'une œuvre d'art est toujours bonne à dire ; cacher la source de votre propriété, c'est faire douter de vos droits.

La prudence provinciale, Messieurs, elle a mieux que cela à faire dans les catalogues de nos musées ; je l'invoque, je la réclame de toutes mes forces dans les attributions, dans les appréciations. — Le livret d'un musée. Messieurs, est un recueil de faits positifs ; il est destiné à former l'opinion de celui qui s'en sert en face des objets d'art, comme de l'érudit étranger qui le consulte dans son cabinet. Une attribution hasardée discrédite autant l'œuvre à laquelle elle s'applique que le rédacteur du catalogue qui l'a mise en cours. Quant aux appréciations, il n'en faut aucune : rien ne doit être plus impartial qu'un catalogue ; les pires livrets de province sont ceux qui sont

tombés dans ce défaut. C'est ici le rôle des érudits spéciaux et des sociétés savantes des départements. Si l'on doit trouver des dissertations et des appréciations sur les objets d'art de leur musée, c'est dans leurs mémoires, c'est dans leurs revues locales; c'est à eux qu'il appartient d'éclaircir les sujets douteux ou obscurs des tableaux , dessins ou sculptures ; c'est à eux d'en rechercher et d'en raconter les origines, et les aventures successives ; c'est à eux de disserter sur leurs attributions; à eux enfin d'en apprécier les beautés et les défauts par comparaison avec des œuvres de même école. Le catalogue recueillera sobrement le sujet, le fait, l'attribution; voilà le vrai rôle de chacun.

Ce que les sociétés savantes feront encore pour les catalogues, ce sera d'éclaircir l'histoire des artistes provinciaux qui sont nés ou •ont travaillé dans la province. Et de cette histoire. Messieurs, je fais la troisième partie de mon catalogue provincial. Le livret du musée de Valiûciennes, qui est un parfait modèle

pour cette troisième partie, n'a que le tort, selon nous, de ne pas reporter au milieu des biographies d'artistes qui ne sont point représentés par leurs œuvres au musée, celles des artistes dont il avait décrit les peintures dans le courant du catalogue. Elles font lacune dans cette histoire finale et patriotique des peintres et sculpteurs de la ville flamande. C'est pour cette partie si importante du catalogue qu'il faut mettre en éveil , Messieurs, toute l'activité des érudits provinciaux ; le souvenir des artistes dont leur patrie s'enorgueillit ne serait nulle part mieux placé qu'à côté de ceux dont elle montre les chefs-d'œuvre. El c'est là que les savants étrangers seraient aises de trouver ces documents si intimes de la naissance, de la mort, de la famille de chaque artiste, que l'on ne peut attendre que des recherches dans les archives municipales, ou des citations textuelles d'écrivains provinciaux inconnus.

La méthode du catalogue pour les dessins et les sculptures modernes vous semblera,

Messieurs, devoir être exactement conforme à la méthode que vous adopterez pour les tableaux. Quant aux rares musées spéciaux de sculpture antique, ceux-là sont le domaine particulier de l'érudition locale.

Il est assez difficile, Messieurs, de tracer un cadre absolu qui se prête assez élastiquement aux compositions capricieuses de tout musée de nos départements. Je voudrais que celui-ci vous parût assez large, assez précis et assez complet. A vous de prévoir les exceptions, ou plutôt c'est aux exceptions de se résoudre elles-mêmes.

Messieurs, nous ne sommes pas ici pour faire des compliments à la province, mais pour lui rendre des services. La province gaspille ses forces; nous sommes ici pour les concentrer, et faire de ses travaux un faisceau puissant et respectable. La plupart des catalogues de province sont inutiles, et quelques-uns sont ridicules ; et de ces catalogues, nous pouvons et nous voulons faire l'un des instruments les plus actifs de 1 éducation intellec-

luelle de la province. Si le Congrès approuve l'uniformité de méthode dans la rédaction de ces catalogues, et si vous employez, messieurs, votre juste crédit à la faire adopter et recommander par les conseils généraux et municipaux, nous aurons obtenu un résultat immense. Vous comprenez , messieurs, t}uô je fais bon marché de la rédaction du spécimen qui vous est soumis. Adoptez-en la formule purement et simplement, ou comblez-en les lacunes par tels amendements qu'il vous plaira ; cela n'a rien d'important, pourvu que, dans ces amendements, ou dans la rédaction nouvelle que vous jugerez convenable , vous soyez guidés par les besoins mémos de la province, et par le double sentiment de sa gloire passée et de sa défaillance actuelle. Ce qu'il importe d'obtenir, c'est que, par le concours des Sociétés savantes et des consenateurs , le catalogue du musée devienne le manuel d'art de sa province. Ce qu'il importe aussi, c'est de ne pas perdre de vue qu'à côté de l'intérêt personnel de nos départements , il en osl un

autre, plus sacré encore, qui est celui de la France, et que nous pouvons servir ici cet intérêt d'une manière éclatante; car la réunion de ces humbles catalogues de la province, vous l'entrevoyez, messieurs, ce sera l'inventaire général et raisonné des richesses d'art de la France ; ce sera aussi l'histoire la plus complète et la plus nationale qu'un grand peuple aura jamais écrite de son art et de ses artistes.

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