DÉVELOPPEMENT DE LA QUESTION
Ne serail-ilpas possible de rendre plus profitable aux villes et aux déparlemenls, leur générosité envers les jeunes artistes qu'ils envoient, comme pensionnaires, h Paris, pour s'y perfectionner dans la fréquentation des mcilleïirs maîtres et des chefs-d'œuvre de peinture et de sculpture?
{Congrèi de 1851, tiance du 24 février.) >, »^
' Messieurs, je vais vous signaler un vice de plus dans l'organisation actuelle des arts en province. Si le remède que je propose est d'une application difficile, l'un de vous, certainement, en trouvera un meilleur.
Un certain nombre des plus grandes, des plus riches, des plus intelligentes villes de France, et un certain nombre de départements aussi , envoient à Paris, quelques-uns môme à Rome, de jeunes élèves qu'ils choisissent au concours, pour s'y perfectionner dans les arts de peinture ou de sculpture. C'est une pensée
généreuse que leur inspire soit un noble sen^ tiraent d?s arts, soit le souvenir d'un glorieux passé dans l'histoire de la peinture française. Mais il ne me semble pas, messieurs, que ces villes retirent de leur munificence le légitime profit qu'elles seraient en droit d'en attendre. Elles payent l'éducation d'artistes qui vont vouer à Paris toutes les forces de leur avenir, et dont elles ne garderont que les premiers et débiles essais de l'étudiant. C'est en vérité trop de désintéressement, et elles devraient se réserver mieux que cela, ne fût-ce que pour leur orgueil de mères.
Voici à quelles conditions s'accordent le plus ordinairement ces pensions. Un concours s'ouvre, auquel sont conviés tous les jeunes artistes d'un âge déterminé et nés dans la province ou telle circonscription de la province. Le vainqueur du concours est envoyé à Paris, où il restera à suivre les cours de l'Académie des beaux-arts, ou les leçons d'un habile maître durant un nombre fixé d années. La pension sera continuée à l'élève suivant les progrès
dont il aura fait preuve. Or, pour constater ces progrès, certains conseillers municipaux fatiguent trop souvent le pensionnaire par de continuelles exigences, ruineuses pour ses humbles ressources, épuisantes pour son talent, inutiles à la ville bienfaitrice. Que profiteront, en effet, à cette ville trois ou quatre toiles d'habile écolier, indignes d'être suspendues dans son musée, au milieu des chefsd'œuvre des maîtres anciens, indignes d'être proposées comme modèles dans son école publique de dessin, tout au plus bonnes à servir d'aiguillon d'émulation dans l'une des salles de cette école publique? Quant à l'artiste, je le répète, s'il porte en lui quelque va • leur réelle, Paris le retiendra, Paris aura les profits de sa gloire ; la ville dont il fut le pensionnaire aurait mauvaise grâce à réclamer les fruits mûrs de celte gloire, dont elle a exigé la première floraison. Voilà donc toute la satisfaction, tou&les bénéfices, voilà tous les souvenirs qui resteront à chaque ville pour le généreux sacrifice qu'elle s'impose; en vérité,
ce n'est pas assez ; en bonne conscience, c'esl une largesse de dupe.
Quand une ville pensionne un jeune élève, qu'a-t-elle le droit d'exiger de lui, messieurs? un grand patriotisme, une grande reconnaissance d'abord, puis un grand talent, s'il est possible, ou du moins une grande bonne volonté. Accepter les bienfaits d'une ville, c'esl accepter l'engagement de consacrer à sa splendeur et à son illustration les forces acquises par l'éducation qu'on lui doit. Je voudrais, messieurs, que le contrat entre l'artiste et la ville qui le pensionne fût plus grave, plus exigeant comme je l'entends, plus fécond en résultats solides, plus honorable pour l'artiste, en même temps qu'il dilapiderait moins son temps et ses travaux. Je voudrais, messieurs, que le jeune peintre ou le jeune statuaire, durant tout le temps que le conseil municipal accorde à ses études lointaines, ne fût tenu à otfrir en don à sa ville aucune œuvre particulière ni spéciale, mais seulement à exposer, en un envoi annuel, les études dessinées ou
modelées qui ont occupé son année. Œuvres superflues, œuvres perdues, je l'ai dit, que ces donations enfantines, exigées par l'esprit soupçonneux de certaines villes. Mais en tête du programme du concours ouvert pour la pension dos artistes, j'écrirais pour premier article cette clause fondamentale : le peintre ou le sculpteur que le concours enverra à Paris pour y acquérir les derniers secrets de son art, après y avoir étudié aux frais de la ville pendant quatre années, reviendra dans cette ville passer la cinquième et la sixième année de sa pension, et il emploiera ces deux années à y exécuter un travail considérable de décoration publique. Vous n'avez pas, messieurs, vous n'aurez jamais, tant que la décentralisation des arts ne sera pas complète, d'autre moyen de retenir auprès de vous vos pensionnaires. Certes tout artiste de cwur sera fier de voir l'une de ses meilleures œuvres, la plus importante peut-être, enorgueillir sa ville natale ; et cette œuvre peut à elle seule parfois féconder une province. Mais ne voyez- vous
pas, messieurs, quelle plus active et réchauffante influence exercerait, à coup sûr, la résidence même de ces jeunes gens tout pleins encore à cet Atre du soin et du respect de leur avenir? ils ne sont pas encore rassasiés de renommée, ils sont encore à l'asseoir sur des œuvres durables. Ce serait au milieu de leurs anciens rivaux de concours et sous leurs yeux, qu'ils auraient l'occasion solennelle de manifester leur valeur par un de ces grands travaux publics qui sont le rêve de tout véritable artiste. La province a précisément besoin de ces compositions de quelque haleine où se comj)laisent les écoles sérieuses, et dans lesquelles un artiste étale, avec toute la sève de sa jeunesse, sa science et son ambition. Nos départements n'ont guère sous les yeux, par malheur, que des œuvres d'artistes usés ou reniés par Paris, ou qui n'ont jamais eu les grands modèles sous leurs yeux, Paris garde à lui toute la jeunesse , et vous ne savez pas même rappeler à vous ceux de vos enfants que vous lui envoyez pour surprendre les secrets de sa ri-
chesse et de sa splendeur. Tant que vous n'aurez pas forcé vos pensionnaires à une résidence au moins temporaire, résidence sanctionnée par un dédit sévère, tant que vous ne les aurez pas contraints à revenir verser les trésors acquis de leur science et de leur pinceau dans vos écoles départementales, tant que vous n'aurez pas exigé des jeunes artistes, nourris à vos dépens, les légitimes prémices d'un talent enfin maître de lui-môme, vous gaspillerez inutilement, au bénéfice de Paris qui n'en a pas besoin , les fonds de votre caisse municipale, et vos espérances d'être utiles à l'honneur de votre province ; et c'est pour ce'a que j'ai l'honneur de proposer au Congrès d'adopter la conclusion suivante à la question qui regarde les peintres et les sculpteurs pensionnés par les villes :
Le Congrès engage les Conseils municipaux des villes qui pensionnent à Paris ou à Rome des élèves peintres ou sculpteurs, à n'exiger d'eux , dans l'intérêt mieux entendu de ces villes, durant les années d'études de
ces jeunes pensionnaires, que l'exhibition annuelle de leur travail le plus important, mais à poser pour condition capitale du concours et de la pension, que ces artistes, après leur période d'études, seraient tenus de résiderun certain nombre d'années dans la ville qui les a pensionnés , et d'y exécuter un travail iraportant, où leur talent mûri acquitterait la reconnaissance qu'ils doivent à leur ville nourricière.
DISCOURS
Sur les moyen* de préserver du vandalisme
l»:s objets d'art que possède U Province, suit dans les musées, soit <laDS les églises.
{Congrès dem\, téance du 28 février.)
Messieurs, le Congrès, en me faisant l'honneur de me charger, sur la proposition de M. de Riancey, dans la séance du 20 février, de rédiger une courte instruction sur les moyens de préserver les musées du vandalisme inintelligent de leurs propres conservateurs, m'a imposé une tâche que vous comprendrez tous être fort délicate. M. de Riancey a mis le doigt sur l'une des plaies les plus vives, sur l'un des dangers les plus permanents des musées provinciaux. Le conservateur le mieux intentionné peut faire plus de mal, par l'excès même de sa bonne intention, à la collection
qui lui est confiée, que ne lui nuirait l'abandon complet du conservateur le plus indifférent. Vous sentez par là, messieurs, dans quel embarras je me trouve pour sonder la plaie et pour prévenir le danger.
Vous dirai-je aussi, messieurs, que puisque les plus précieux chefs-d'œuvre des arts possédés par la province ne se trouvent pas exclusivement renfermés dans les musées, mais aussi dans les églises, et puisque le Congrès n'agissant que par conseils peut s'adresser avec autant de droits aux fabriques de paroisses qu'aux établissements municipaux, vous dirai-je, messieurs, que j'ai grande envie d'attirer voire sollicitude vers les toiles qui se pourrissent dans les chapelles humides, aussi bien que vers celles qui se détruisent dans les ateliers de conservateurs par des restaurations acharnées et grossières?
Un tableau mal restauré, vous ne l'ignore: pas, messieurs, c'est un tableau perdu; autant et mieux vaut dès lors une bonne copie du temps. 11 ne faut pas un long travail
— sodé mauvais restaurateur pour faire perdre à un tableau toute la légèreté, toute la précision, toute la fraîcheur du pinceau du maître.
Il faut que les tableaux des musées de province soient d'abord bien conservés, et puis qu'ils soient bien restaurés. La vie d'un musée est toute dans ces deux points.
J'ai essayé de vous expliquer, messieurs, dans l'exposé de mon rapport sur les catalogues, ce que j'entendais par bien conserver un musée : c'est en garantir toutes les peintures de l'humidité qui en pourrit les toiles et qui les recouvre de ce chancis si effrayant pour les yeux peu habitués à celte rapide décomposition du vernis; c'est ne point les encastrer contre des murailles dont elles subiraient par derrière le suintement; c'est les entretenir, je l'ai dit, dans un air tiède et sec, dans un beau jour sans rayon de soleil ; c'est les remuer, les transporter, les tourmenter, le plus rarement possible; c'est enfin leur faire subir le plus rarement possible
toutes les opérations du nettoiement , du dévernissement, etc., et, à la dernière extrémité, celle de la restauration.
Quant aux soins convenables pour bien restaurer les tableaux d'un musée, il serait aussi puéril à moi, messieurs, de songer à vous les indiquer qu'il serait compromettant pour vous de songer à les prescrire : l'art du restaurateur est un art tout de patience et de soin et surtout de prudence. V^oulez-vous connaître les dangers, les précautions, les nécessités, les procédés de cette terrible cuisine du rentoilage, du nettoyage, de l'enlèvement des peintures sur bois ou sur muraille, je ne puis que vous renvoyer au 622* chapitre du Traité complet de la peinture ^ de M. de Montabert. Mais il me semble que ce que nous avons à faire ici, messieurs, de vraiment utile et de vraiment praticable, c'est de dire bien haut à nos départements ce qu'ils ont l'air do comprendre avec tant de peine : pour bien restaurer vos bons tableaux, prenez de bons restaurateurs, et erapôchons-les, messieurs, de
les choisir au hasard, empéchons-les de se laisser aller à une confiance trop aveugle dans le premier praticien venu. Pour couvrir et pour éclairer la délicate responsabilité du conservateur, au moins autant que dans l'intérôt des tableaux, appelons à son aide quelques amateurs de la ville, qui aient euxmômes éprouvé, par l'expérience de leurs propres tableaux, les périls et les avantages de tels procédés de restauration. Une commission ainsi constituée auprès de chaque conservateur, pourrait d'ailleurs être consultée utilement, par le conseil municipal ou départemental, sur les questions diverses de l'administration du musée et l'opportunité des acquisitions. Dans les villes où cette commission existe comme conseillère de l'administration, il serait utile que sa sollicitude fût surtout appelée sur les restaurations grandes et petites { il n'en est point d'indifférentes ) que les peintures et les sculptures de leur musée sont exposées à subir.
Quant aux «églises, messieurs, où l'humidité est bien autrement habituelle que dans
-^sales musées, les mesures de salul sont encore plus urgentes. Mais, messieurs , dans les musées, il existe des catalogues, il existe des inventaires qui constatent le nombre, l'intérêt, l'importance dés œuvres d'art qui y sont renfermées! Dans les églises, il n'est rien de tout cela; et comment serait-il possible que les conseils de fabrique, d'ordinaire peu versés dans ces délicates questions dé l'art, sussent distinguer ce qui est digne de respect ol d'admiration de ce qui est digne du grenier, si l'autorité épiscopale, à laquelle seule appartient cette grave initiative, ne prend soin d'ordonner la statistique des œuvres d'art, chacune dans les églises de son diocèse? Il est telle peinture, il est telle sculpture, dans les églises de nos provinces, qui méritent mieux le titre sauveur de monument historique que la nef architecturale qui les contient; et par la fragilité et la mobilité même de leur matière, elles méritent une plus instante et plus délicate surveillance. Un inspecteur désigné par chaque évéque dresserait l'inventaire de
toutes les œuvres d'art d'une église, des meilleures, des bonnes et des pires, et le restaurateur maçon ou peintre ne pourrait y . mettre son dangereux outil sans le consentement de cet inspecteur, auquel l'évêque attacherait, de même que les conseils municipaux aux conservateurs de musées, une commission qui partagerait sa responsabilité. Voilà, je crois, messieurs en bornant nos vœux aux limites du possible, ce qu'il est juste et de notre devoir de demander. Quant aux soins de pratique, tout au plus pourrionsnous dénoncer quelques poisons qu'il faut éviter; mais ces poisons eux-mêmes peuvent fournir en certainscas des secours nécessaires, et il n'est pasjusqu'à l'eau qui ne puisse devenir, entre des mains inexpérimentées, dans le nettoiement d'une détrempe, par exemple, une cause immédiate de destruction irréparable. Il faudrait écrire un gros livre pour expliquer les remèdes salutaires ; encore seraitil impossible d'en fixer les doses et d'en prévoir les cas applicables. La vue des tableaux
peut seule dicter le traitement à suivre pour la maladie; et iln'appartient qu'à une très- sûre expérience de conduire à bien leur guérison. En résumé, le meilleur de tous les remèdes, messieurs, c'est la prudence, c'est surtout une excessive sobriété dans leur application. En conséquence, j'ai l'honneur de soumettre au Congrès les différents articles de l'instruction suivante :