‹ Essais sur la conception matérialiste de l'histoireChapitre 4 sur 14 · ECLAIRCISSEMENT PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

ECLAIRCISSEMENT PRÉLIMINAIRE

Ce genre d'études, comme tant d'autres, mais celui-ci plus que tout autre, trouve une grande difiiculté, bien plus, un empêchement fastidieux^ dans ce vice des esprits insti^uits par les seuls moyens littéraires, dans ce qu'on appelle d'ordinaire le verbalisme. Celte mauvaise habitude s'insinue et se répand dans tous les domaines de la connaissance ; mais, dans les études qui se réfèrent au soi-disant monde moral, c'est-à-dire au complexus historico-social, il arrive très souvent que le culte et l'empire des mots réussissent à corrompre et à faire disparaître le sens réel et vivant des choses.

Là, où une longue observation, des expériences répétées, le sûr emploi d'instruments perfectionnés, l'application générale ou au moins partielle du calcul, ont fini par mettre l'esprit en relation constante et méthodique avec les choses et leurs variations, comme dans les sciences naturelles

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proprement dites, là, le mjrthe et la superstition des mots sont désormais dépassés et vaincus ; là, les questions de terminologie n'ont plus que la valeur secondaire d'une pure convention. Dans Tétude des rapports et des actions humaines» au contraire, les passions, les intérêts, les préjugés d'école, de secte, de classe, de religion, l'abus littéraire des moyens traditionnels de représentation de la pensée, et la scolastique jamais vaincue et toujours renaissante cachent les choses réelles ou les transforment sans le vouloir en termes, en mots, en façons de parler abstraits et conventionnels.

Il faut, avant tout, se] rendre compte de cette difficulté lorsqu'on se sert de l'expression ou de la formule de conception matérialiste de [l'histoire. Beaucoup se sont imaginés, s'imaginent et s'imagineront, qu'il est possible et^commode d'en pénétrer le sens par la simple analyse des mots qui la composent, au lieu de le tirer du contexte d'un exposé, de l'étude génétique de la formation de la doctrine (i), ou des écrits de polémique dans lesquels ses partisans] réfutent les objections des adversaires. Le verbalisme tend toujours à se renfermer dans des définitions purement formelles ; il fait naître dans l'esprit

(i)Cette étude génétique forme le sujet de mon premier 'ëssâi,~£w mémoiré~du MmifestedesCommuhisl^qviï est'le~^éambule~indlspénsable pour~com prendre tout le reste.

cette croyance erronée, que c'est une chose facile de réduire ea termes et en expressions simples et palpables le complexus embrouillé et immense de la nature et de Thistoire, et qu'il est facile de se représenter l'entrecroisement multiforme et très compliqué des causes et des effets; en termes plus nets, il oblitère le sens des problèmes, parce qu'il n'y voit que des questions de dénomir nation.

Si, par surcroit, il arrive ensuite] que le verbalisme trouve un appui dans certaines hypothèses théoriques, par exemple, que la matière indique quelque chose qui est au-dessous ou qui s'oppose à une autre chose plus haute ou plus noble qu'on appelle l'esprit; ou s'il arrive qu'il ne fasse qu'un avec cette habitude littéraire qui oppose le mot matérialisme, entendu dans un sens péjoratif, à tout ce qu'on appelle d'un mot l'idéalisme, c'est-à-dire à l'ensemble des inclinations et des actions anti-égoïstes : c'est alors que notre embarras est extrême ! On nous dit alors que, dans cette doctrine, on s'efforce d'expliquer tout l'homme par le seul calcul des intérêts matériels, et que Ton refuse une valeur quelconque à tout intérêt idéal. L'inexpérience, l'incapacité, et la hâte de certains partisans et propagandistes de cette doctrine ont été, elles aussi, cause de ces confusions. Dans leur empi^essement à expliquer

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aux autres ce qu'eux-mêmes ne comprennent qu'à demi, alors que la doctrine elle-même n'est qu'à ses débuts et qu'elle a besoin encore de beaucoup de développements, ils ont cru pouvoir l'appliquer, telle quelle, au fait historique quelconque qu'ils considéraient, et ils l'ont presque réduite en miettes^ l'exposant ainsi à la critique facile et aux railleries des gens à l'affût des nouveautés scientifiques et des autres oisifs de la même espèce.

Pour autant qu'il m'est permis, dans ces premières pages, de repousser seulement d'une façon préliminaire ces préjugés, et de démasquer les intentions et les tendances qui les soutiennent, il faut rappeler que le sens de cette doctrine doit, avant tout, être tiré de la position qu'elle prend et qu'elle occupe à l'égard des doctrines contre lesquelles elles s'est, en réalité, dressée, et particulièrement à l'égard des idéologies de toute sorte; — que la preuve de sa valeur consiste exclusivement dans l'explication plus convenable et plus appropriée de la succession des événements humains qui en dérive ; — que cette doctrine n'implique pas une préférence subjective pour une certaine qualité ou une certaine somme d'intérêts humains, opposés par un libre choix à d'autres intérêts, mais qu'elle affirme seulement la coordination et la subordination objectives de

tous les intérêts dans le développement de toute société ; et elle affirme cela grâce à ce processus génétique, qui consiste a aller des conditions au conditionné, des éléments de formation aux choses formées.

Que les çerbalistes, à leur gré, ratiocinent sur la valeur du mot matière, en tant qu'il implique ou rappelle une conception métaphysique, ou en tant qu'il est l'expression du substratum dernier hypothétique de l'expérience. Nous ne sommes pas ici dans le domaine de la physique, de la chimie ou de la biologie ; nous cherchons seulement les conditions explicites de l'association humaine, en tant qu'elle n'est plus simplement animale. Il ne s'agit pas d'appuyer nos inductions ou nos déductions sur les données de la biologie ; mais, au contraire, de reconnaître avant toute autre chose les particularités de l'association humaine, qui se forme et se développe par la succession et le perfectionnement de l'activité de rhomme lui-même dans des conditions données et variables, et de trouver les rapports de coordination et de subordination des besoins, qui sont le substratum àeXdi volonté et de l'action. On ne se propose pas de découvrir une intention ni de formuler une appréciation ; c'est uniquement la nécessité de fait que l'on veut mettre en évidence.

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Et comme les hommes, non par libre choix, mais parce qu'ils ne pourraient autrement agir» satisfont d'abord certains besoins élémentaires, qui, à leur tour, en font naître d'autres en se perfectionnant; et, comme pour satisfaire les besoins quels qu'ils soient, ils inventent et emploient certains moyens et certains instruments, et s'associent dans certains modes déterminés, le matérialisme de l'interprétation historique n'est pas autre chose qu'une tentative pour refaire parla pensée, avec méthode, la genèse et la complication de la vie sociale qui se développe à travers les siècles. La nouveauté de cette doctrine ne diffère pas de celle de toutes les autres doctrines, qui, après beaucoup de chevauchées à travers les domaines de l'imagination, sont arrivées enfin, très péniblement, à atteindre la prose de la réalité, et à s'arrêter à elle.

Il y a une certaine affinité, au moins en apparence, entre ce vice formel du verbalisme et un autre défaut de l'esprit, dont les origines peuvent d'ailleurs être variée§. En considération de certains de ses effets les plus communs et les plus populaires, je l'appellerai la phraséologie, bien que ce mot ne soit pas une expression exacte de la chose et n'en fasse pas connaître l'origine.

Depuis de longs siècles on écrit sur l'histoire, on l'expose, on l'illustre. Les intérêts les plus variés, depuis les intérêts les plus immédiatement pratiques jusqu'aux intérêts purement esthétiques, ont poussé les différents écrivains à concevoir et à exécuter ce genre de composition ; ces différents genres ont toujours pris naissance, dans les différents pays, assez longtemps après les origines de la civilisation, du développement de l'État, et du passage de la société communiste primitive à la société qui repose sur les différences et les antithèses de classe. Les historiens, même s'ils ont été aussi naïfs que Ta été Hérodote, sont nés et se sont formés toujours dans une société qui n'avait rien d'ingénu, mais dans une société très compliquée et très complexe, et alors que les raisons de cette complication et de celte complexité étaient inconnues et leurs origines oubliées. Cette complexité, avec tous les contrastes qu'elle porte en elle, et qu'elle révèle ensuite et fait éclater dans ses vicissitudes variées, se dressait devant les narrateurs comme quelque chose de mystérieux qui demande à être expliqué; et, pour peu que l'historien voulût donner quelque suite et un certain lien aux choses narrées, il devait ajouter à la simple narration quelques vues générales. De la jalousie des dieux du père Hérodote au milieu de M. Taine, un nombre infini de concepts, servant de moyens d'explication et de compléments aux choses

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racontées, se sont imposés aux narrateurs par les voix naturelles de la pensée immédiate. Tendances de classe, idées religieuses, préjugés populaires, influences ou imitations d'une philosophie courante, débordements d'imagination et désir de donner une allure artistique à des faits connus uniquement d'une façon fragmentaire, toutes ces causes et d'autres causes analogues ont concouru à former le substratum de la théorie plus ou moins naïve des événements, qui est implicitement au fond du récit, ou qui sert tout au moins à l'assaisonner et à l'orner. Que l'on parle du hasard ou du destin, qu'on fasse appel à la direction providentielle des choses humaines, ou qu'on s'en tienne au mot et au concept de la chance — la divinité qui subsiste seule encore dans la conception rigide et souvent grossière de Machiavel — ou que l'on parle, comme c'est assez l'usage maintenant, de la logique des choses, toutes ces conceptions furent et sont des effets et des résultats de la pensée ingénue, de la pensée immédiate, de la pensée qui ne peut pas justifier à elle-même sa marche et ses produits, ni par les voies de la critique, ni par les moyens de l'expérience. Combler avec des sujets conventionnels (p. e., la chance), ou par une énonciation d'apparence théorique (p. e., la marche fatale des choses, qui, quelquefois se confond dans l'esprit avec la notion du progrès), les lacunes de la connaissance sur la façon dont les choses se sont effec-

tivement produites par leur propre nécessité et sans souci de notre libre arbitre et de notre consentement, c'est là le motif et le l'ésultat de cette philosophie populaire, latente ou explicite chez les historiens narrateurs, qui, par suite de soii caractère immédiat, se dissipe dès qu'apparaît la critique de la connaissance.

Dans tous ces concepts et dans toutes ces imaginations, qui, à la lumière de la critique, apparaissent comme de simples moyens provisoires et des effets d'une pensée non mûrie, mais qui semblent souvent aux gens instruits le non plus ultra de Fintelligence, se révèle et se reflète une grande partie du processus humain ; et, par suite, on ne doit pas les considérer comme des inventions gratuites, ni comme des produits d'une illusion momentanée. Ils sont une partie et un moment du devenir de ce 'que nous appelons l'esprit humain. Si l'on remarque ensuite que ces concepts et ces imaginations se mélangent et se confondent dans la communis opinio des personnes instruites, ou de celles qui passent pour l'être, elles constituent comme une masse immense de préjugés, l'empêchement que l'ignorance oppose à la vision claire et pleine des choses réelles. Ces préjugés se retrouvent comme des dériçes phraséologiques dans le langage des politiciens de profession, des soi-disant

publicistes et journalistes de toute espèce, et offrent le support de la rhétorique à la soi-disant opinion publique.

Opposer, et puis substituer^ à ce mirage d'idéations non critiques, à ces idoles de Fimagination, à ces effets de Tartifice littéraire, à ce conventionalisme, les sujets réels ou les forces qui agissent positivement, c'est-à-dire les hommes dans les circonstances sociales variées et circonstanciées : c'est l'entreprise révolutionnaire et le but scientifique de la nouvelle doctrine, qui objectiçe et, je dirai, naturalise Texplication des processus historiques.

Tel peuple déterminé, c'est-à-dire, non pas une masse quelconque [d'individus, mais un plexus d'hommes organisés de telle et telle façon, par des rapports naturels de consanguinité, ou suivant tel ou tel ordre artificiel ou coutumier de parenté et d'affinité, ou par des raisons de voisinage permanent — ce peuple, sur tel territoire circonscrit et limité, qui a telle ou telle fertilité, productif de telle ou telle manière, acquis dans des formes déterminées au travail continu ; — ce peuple ainsi distribué sur ce territoire, et ainsi réparti et articulé par l'effet d'une division déterminée du travail, qui commence à peine à

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donner naissance ou qui déjà a développé et mûri telle ou telle division des classes, ou qui a déjà désagrégé ou transformé toute une série de classes ; — ce peuple, qui possède tels ou tels instruments, depuis la pierre à feu jusqu'à la lumière électrique, et de Tare et de la flèche au fusil à répétition, qui produit suivant un certain mode, et conformément à sa façon de produire, répartit ses produits ; — ce peuple, qui, par tous ces rapports, constitue une société dans laquelle, ou par des habitudes d'accommodation mutuelle, ou par des conventions explicites, ou par des violences souffertes et subies, sont nés déjà, ou sont sur le point de naître des liens juridicopolitiques, qui aboutissent à la formation de l'État; — ce peuple, qui, par l'organisation de l'État, qui n'est qu'un moyen pour fixer, défendre et perpétuer les inégalités, par suite des antithèses qu'il porte en lui-même, rend continuellement instable Torganisation elle-même, d'où résultent les mouvements et les révolutions politiques, et partant les raisons du progrès et du regrès : — c'est là la somme de ce qu'il y a au fond de toute histoire. Et c'est là la victoire de la prose réaliste sur toutes les combinaisons fantastiques et idéologiques.

Il faut, certes, quelque résignation pour voir les choses comme elles sont, en passant outre aux fantômes qui, pendant des siècles, en ont empêché la vision droite. Mais cette révélation de

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doctrine réaliste ne fut pas, et ne veut pas être, la rébellion de l'hoinme matériel contre Thomme idéal. Elle a été et elle est, au contraire, ladécouverte des principes et des moteurs véritables et propres de tout développement humain, y compris tout ce que nous appelons Tidéal, dans des conditions positives de fait déterminées, qui portent en elles les raisons, et la loi, et le rythme de leur propre devenir.

Mais ce serait une erreur complète de croire que les écrivains qui narrent, exposent ou illustrent, aient eux-mêmes inventé et donné la vie à cette masse énorme de concepts, d'imaginations et d'explications non mûries qui, grâce à la force du préjugé, cachèrent pendant des siècles la vérité réelle. Il peut arriver, et il arrive certainement, que quelques-uns de ces concepts sont le fruit et le produit de vues personnelles , onde courants littéraires qui se forment dans le cercle professionnel étroit des universités et des académies. Le peuple, dans ce cas, les ignore complètement. Mais le fait important, c'est que l'histoire s'est mise elle-même ces voiles ; c'est dire que les acteurs et les opérateurs mêmes des événements historiques, grandes masses de peuple, ordres et classes dirigeantes, maîtres de l'État,

sectes OU partis , au sens le plus étroit du mot, si l'on fait exception de quelque moment d'intervalle lucide, n'eurent jamais, jusqu'à la fin du siècle passé, conscience de leur œuvre propre, si ce n'est à travers quelque enveloppe idéologique qui empêchait la vision des causes réelles. Déjà, à l'époque lointaine où se fît le passage de la barbarie à la civilisation, c'est-à-dire quand les premières découvertes de l'agriculture , l'établissement stable d'une population sur un territoire déterminé, la première division du travail dans la société, les premières alliances de génies différentes, donnèrent les conditions dans lesquelles se développent la propriété et l'Etat, ou tout au moins la cité^ déjà, à l'époque des toutes premières révolutions sociales, les hommes transformèrent idéalement leur œuvre en voyant en elle les actions miraculeuses des dieux et des héros. De sorte que, tout en agissant comme ils le pouvaient et comme ils le devaient, étant donnés la nécessité et le fait de leur développement économique relatif, ils conçurent une explication de leur œuvre propre comme si elle ne leur appartenait pas. Cette enveloppe idéologique des œuvres humaines a changé, depuis, plus d'une fois de forme, d'apparence, de combinaisons et de relations dans le cours des siècles, depuis la production immédiate des mythes ingénus jusqu'aux systèmes théologiques compliqués et à la Cité de Dieu de saint Augustin, depuis la crédulité supers-

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titieuse aux miracles jusqu'aux miracles mirobolants des miracles métaphysiques, c'est-à-dire jusqu'à VldéCy qui pour les décadents de THégélianisme engendre d'elle-même en elle-même, par sa propre désagrégation, toutes les variations les plus disparates de la vie sociale dans le cours de l'histoire.

Maintenant, précisément parce que l'angle visuel de Tinterprétation idéologique n'a été définitivement dépassé que très récemment , et que de nos jours seulement Fensemble des rapports réels et réellement agissants a été distingué avec clarté des reflets ingénus du mythe, et des reflets plus artificieux de la religion et de la métaphysique, notre doctrine pose un problème nouveau et porte en elle de graves difficultés, pour qui veut la rendre propre à comprendre d'une façon spécifique l'histoire du passé.

Le problème consiste en ceci, que notre doctrine nécessite une nouvelle critique des sources historiques. Et je n'entends pas parler exclusivement de la critique des documents, au sens propre et ordinaire du mot, parce que, quant à celle-ci, nous pouvons nous contenter de celle que nous livrent, toute faite, les critiques , les érudits et les philologues de profession. Mais je veux parler de cette source immédiate, qui est au delà des documents proprement dits, et qui, avant de s'ex-

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primer et de se fixer dans ceux-ci , réside dans Tesprit et dans la forme de conscience, dans les- ,quels les acteurs se rendirent compte des motifs de leur œuvre propre. Cet esprit, c'est-à-dire cette conscience, est souvent inadéquate aux causes que nous sommes maintenant en mesure de découvrir, de sorte que les acteurs nous apparaissent comme enveloppés dans un cercle d'illusions. Dépouiller les faits historiques de ces enveloppes que les faits mêmes revêtent tandis qu'ils se développent , c'est faire une nouvelle critique des sources, au sens réaliste du mot , et non au sens formel du document ; c'est, en somme, faire réagir sur la connaissance des conditions passées la conscience dont nous sommes maintenant capables, pour ensuite les reconstruire à nouveau.

Mais cette revision des sources les plus directes, si elle marque l'extrême limite de l'auto-conscicnce liistori(|ue à laquelle on peut arriver, peut être une occasion pour tomber dans une grave erreur. Comme nous nous plaçons à un point de vue qui est au delà des vues idéologiques grâce auxquelles les acteurs de l'histoire eurent conscience de leur œuvre, et dans lesquelles ils trouvèrent très souvent et les moteurs et la justification de leur action, nous pouvons croire faussement que ces vues idéologiques furent une pure apparence,

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un simple artifice, une pure illusion, an sens vulgaire du mot. Martin Luther, comme les autres grands réformateurs ses contemporains , ne sut jamais, comme nous le savons aujourd'hui, que le mouvement de la Réforme était un moment du devenir du tiers Etat^ et une rébellion économique de la nationalité allemande contre Texploitation de la cour papale. Il fut ce qu'il fut, comme agitateur et comme politique, parce qu'il ne fut qu'un avec la croyance qui lui faisait voir dans le mouvement des classes, qui donnait impulsion à l'agitation, comme un retour au vrai christianisme et comme une nécessité divine dans le cours vulgaire des choses. L'étude des effets à longue échéance, c'est-à-dire la force croissante de la bourgeoisie des villes contre les seigneurs féodaux , l'accroissement de la domination territoriale des princes aux dépens du pouvoir interterritorial et superterritorial de l'empereur et du pape, la répression violente du mouvement des paysans et du mouvement plus proprement prolétarien des anabaptistes nous permettent maintenant de refaire l'histoire authentique des causes économiques de la Réforme, particulièrement dans la mesure où elle aboutit, ce qui est la meilleure des preuves. Mais cela ne veut pas dire qu'il nous soit donné de détacher le fait arrivé du mode de sa réalisation , et de résoudre l'intégralité circonstantielle par une analyse posthume, tout k fait subjective et simpliste. Les

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causes intimes, ou, comme on dirait maintenant, les moteurs profanes et prosaïques de la Réforme nous apparaissent avec clarté en France, où elle ne fut pas victorieuse ; clairement encore dans les Pays-Bas, où, en dehors des différences de nationalité, les contrastes des intérêts économiques se montrent avec une pleine évidence dans la lutte contre l'Espagne; très clairement enfin en Angleterre , où la rénovation religieuse, réalisée grâce à la violence politique, met en pleine lumière le passage à ces conditions qui sont, pour la bourgeoisie moderne, les prodromes du capitalisme. Postfactum, et après la réalisation tardive de conséquences non prévues, l'histoire des mouvements réels, qui furent les causes intimes de la Réforme , en grande partie incon* nues aux acteurs eux-mêmes, apparaîtra en pleine lumière. Mais que le fait arrivât précisément comme il arriva, qu'il prît telles formes déterminées, qu'il se revêtit de tel vêtement, qu'il se colorât de telle couleur, qu'il mît en mouvement telles passions, qu'il se manifestât avec ce fanatisme , c'est en cela que consiste sa circonstantialité spécifique, qu'aucxme suffisance d'analyste ne peut faire qu'elle ne fût comme elle fut. L'amour du paradoxe seul, inséparable toujours du zèle des vulgarisateurs passionnés d'une doctrine nouvelle, peut avoir amené certains à croire que pour écrire l'histoire il suffisait de mettre en évidence uniquement le moment économique (sou-

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vent encore inconnu et souvent inconnaissable), pour ensuite jeter à terre tout le reste comme un fardeau inutile dont les hommes s'étaient capricieusement chargés , comme un accessoire , en somme, une simple bagatelle , ou même comme quelque chose d'inexistant.

De ce que l'histoire doit être prise dans son intégralité, et que chez elle le noyau et Técorce ne font qu'un, comme Gœthe le disait de toutes choses, trois conséquences se déduisent.

D'abord il est évident, que dans le domaine du déterminisme historico-social la médiation des causes aux effets, des conditions aux choses conditionnées, des antécédents aux conséquents, n'est jamais évidente k première vue, de la même manière que tous ces rapports ne sont jamais évidents à première vue dans le déterminisme subjectif de la psychologie individuelle. Dans ce dernier domaine, depuis longtemps, ce fut une chose relativement aisée pour la philosophie abstraite et formelle de découvrir, en passant audessus de toutes les bagatelles du fatalisme et du libre arbitre, l'évidence du motif dans chaque volition, parce que, en somme, il n'y a vouloir que là où il y a détermination motivée. Mais en-dessous des motifs et du vouloir il y a la genèse de ceux-là et de celui-ci, et pour refaire cette genèse il nous faut sortir du champ fermé de la cons-

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cience pour arriver à l'analyse des simples besoins, qui, par un côté, dérivent des conditions sociales, et d un autre, se perdent dans le fond obscur des dispositions organiques, dans la descendance et dans l'atavisme. Il n'en est pas autrement du déterminisme historique, où, de la même manière, on commence par les motifs religieux, politiques, esthétiques, passionnés, etc., mais où il faut ensuite découvrir les causes de ces motifs dans les conditions de fait sous-jacentes. Or, l'étude de ces conditions doit être si spécifiée qu'on doit apercevoir avec évidence non seulement quelles sont les causes, mais encore par quelles médiations elles arrivent à cette forme qui les révèle à la conscience comme des motifs dont l'origine est souvent oblitérée.

Et de là découle avec évidence cette seconde conséquence, que, dans notre doctrine, il ne s'agit pas de retraduire en catégories économiques toutes les manifestations compliquées de l'histoire, mais qu'il s'agit seulement d'expliquer en dernière instance (Engels) tous les faits historiques par le moyen de la structure économique sousjacente (Marx) : ce qui nécessite analyse et réduction, et puis médiation et composition.

Il résulte de cela, en troisième lieu, que, pour passer de la structure économique sous-jacente à Tensemble configuratif d'une histoire déterminée, il faut le secours de ce complexus de notions et de connaissances qu'on peut appeler, à

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défaut d'un autre terme, ia psychologie sociale. Je ne yeux pas, par là, faire allusion à Fexistence fantastique d'une psyché sociale, ni à la conception d'un prétendu esprit collectif, qui, par ses propres lois, indépendantes de la conscience des individus et de leurs f apports matériels et définissables, se réalise et se manifeste dans la vie sociale. C'est là du pur mysticisme. Je ne veux pas non plus faire allusion à ces tentatives de généralisation qui remplissent les traités de psychologie sociale et dont l'idée générale est celleci : transporter et appliquer à un sujet, qu'on appelle la conscience sociale, les catégories et les formes connues de la psychologie individuelle Et je ne veux pas non plus faire allusion à cet amas de dénominations semi-organiques et semipsychologiques, grâce auquel' on attribue à l'être social, comme l'a fait Schaffle, un cerveau, une épine dorsale, la sensibilité, le sentiment, la conscience, la volonté, etc. Mais je. veux parler de choses plus modestes et plus prosaïques, c'està-dire de ces états d'esprits concrets et précis, qui nous font connaître^ comme ils étaient en réalité, les plébéiens de Rome d'une époque déterminée, les artisans de Florence au moment où éclata le mouvement des Giompi, ou ces paysans de France au sein desquels s'engendra, selon l'expression de Taine, Y anarchie spontanée de 1789, ces paysans qui, devenus ensuite des travailleurs libres et des petits propriétaires, ou aspirant à

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la propriété, se transformèrent rapidement de vainqueurs sur l'étranger en instruments automatiques de la réaction. Cette psychologie sociale, que personne ne peut réduire en canons abstraits, parce que, dans la plupart des cas, elle est uniquement descriptive, c'est ce que les historiens narrateurs, les orateurs, les artistes, les romanciers et les idéologues de toute sorte ont vu et jusqu'à aujourd'hui conçu comme l'objet exclusif de leurs études. A cette psychologie qui est la conscience spécifiée des hommes dans des conditions sociales données, se réfèrent et en appellent les agitateurs, les orateurs, les propagandistes. Nous savons qu'elle est le fruit, le dérivé, l'effet de conditions sociales de fait déterminées ; — cette classe déterminée, dans cette situation déterminée, par les fonctions qu'elle remplit, par la sujétion dans laquelle elle est tenue, par l'empire qu'elle exerce ; — et ensuite ces classes, ces fonctions, cette sujétion et cet empire supposent telle ou telle forme déterminée de production et de distribution des moyens immédiats de la vie, c'est-à-dire une structure économique déterminée. Cette psychologie sociale, par sa nature toujours circonstantielle, n'est pas l'expression du processus abstrait et générique du soi-disant esprit humain. C'est toujours une formation spécifiée de conditions spécifiées. Nous tenons pour indiscutable ce principe, que ce ne sont pas les formés de la conscience

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qai déterminent Tôtre humain, mais que c'est le mode d*ôtre qui détermine la conscience (Marx). Mais ces formes de la conscience, de même qu'elles sont déterminées par les conditions de la vie, font, elles aussi, partie de l'histoire. Celle-ci ne consiste pas seulement dans Tanatomie économique, mais dans tout cet ensemble que revêt et recouvre cette anatomie, jusqu'aux reflets multicolores de rimagina^ion. £n d'autres termes, il n'y a pas de fait de l'histoire qui ne rappelle, par son origine, les conditions de la structure économique sous-jacente, mais il n'y a pas de fait de de l'histoire qui ne soit précédé, accompagné, suivi par des formes déterminées de conscience, que celle-ci soit superstitieuse ou expérimentée, ingénue ou réfléchie, impulsive ou maltresse d'elle-même, fantastique ou raisonnante.

Je disais, il n y a qu'un instant, que notre doctrine objective, et dans un certain sens naturalise l'histoire, en allant de l'explication des données « évidentes à première vue , des volontés agissant à dessein, et des idéations auxiliaires de Faction, aux causes et aux moteurs du vouloir et de l'action, pour trouver ensuite la coordination de ces causes et de ces moteurs dans les procès^

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SUS élémentaires de la production des moyens immédiats de la yie.

Or, ce terme de naturaliser a amené plus d'un esprit à confondre cet ordre de problèmes avec un autre ordre de problèmes, c'est-à-dire à étendre à l'histoire les lois et les façons de penser» qui ont paru déjà propres à l'étude et à l'explication du monde naturel en général, et du monde animal en particulier. Et parce que le Darwinisme est parvenu à emporter, grâce au principe du transformisme des espèces, la dernière citadelle de la fixité métaphysique des choses, et à voir dans les organismes comme les phases et les moments d'une histoire naturelle véritable et propre, on s'est imaginé que c'était une entreprise banale et simple que d'emprunter, pour expliquer le devenir et la vie humaine historiques, les concepts et les principes et les manières de voir auxquels est subordonnée la vie animale, qui, par suite des conditions immédiates de la lutte pour l'existence, se déroule dans des milieux topographiques non modifiés par l'action du travail, he Darwinisme politique et social a. envahi, comme une épidémie, depuis de longues années, l'esprit de plus d'un penseur, et plus encore des avocats et des déclamateurs de la sociologie, et il s'est réfléchi, comme une habitude à la mode et comme un courant phraséologique, même dans le langage quotidien des politiciens.

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Il semble, à première vue, qu'il y a quelque chose d'immédiatement évident et d'instinctivement plausible dans cette façon de raisonner qui, d'ailleurs, se distingue principalement par l'abus de l'analogie et par la hâte à conclure. L'homme est, sans aucun doute, un animal, et il est lié par des rapports de descendance et d'affinité à d'autres animaux. Il n'a pas de privilèges d'origine ou de structure élémentaire, et son organisme n'est qu'un cas particulier de la physiologie générale. Son premier terrain immédiat fut celui de la simple nature, non modifiée par le travail ; et de là dérivent les conditions impérieuses et inévitables de la lutte pour l'existence, avec les formes conséquentes d'accommodation. C'est de là que sont nées les races, au sens véritable et authentique du mot, c'est-à-dire en tant qu'elles sont des déterminations immédiates de noirs, de blancs, de jaunes, d'ulotriques, de leïotriques, etc., et non des formations secondaires historico-sociales, c'est-à-dire les peuples et les nations. De là, sont nés les instincts primitifs de la sociabilité, et, dans la vie en promiscuité, les premiers rudiments de la sélection sexuelle.

Mais, si nous pouvons reconstruire, par l'imagination, Vhomme férus primœçus en combinant des conjectures, il ne nous est pas donné d'en avoir une intuition empirique, de même qu'il ne nous est pas donné de déterminer la genèse de cet

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hiatus^ c'est-à-dire de cette discontinuité, grâce à laquelle la vie humaine s'est trouvée détachée de la vie des animaux, pour s'élever, par la suite, à un niveautoujours supérieur. Tous les hommes, qui viveut en ce moment sur la surface de la terre, et tous ceux qui, ayant vécu dans le passé, ont été l'objet de quelque observation digne de foi, se trouvent et se trouvaient assez éloignés déjà du moment où avait cessé la vie purement animale. Une certaine vie sociale avec des coutumes et des institutions, même s'il s'agit de la forme la plus élémentaire que nous connaissions, c'està-dire des tribus australiennes divisées en classes et pratiquant le mariage de tous les hommes d'une classe avec toutes les femmes d'une autre classe, sépare d'un grand intervalle la vie humaine de la vie animale. Si l'on considère la gens ma^ terna, dont le type classique, le type iroquois, a, grâce aux travaux de Morgan, révolutionné la préhistoire, en nous donnant en même temps la clef des origines de l'histoire proprement dite, nous avons une forme de société déjà très avancée par sa complexité de rapports. A ce degré de la vie sociale qui, d'après nos connaissances, nous apparaît comme très élémentaire, c'est-à-dire dans la société australienne, non seulement une langue très compliquée différencie les hommes de tous les autres animaux (et la langue est une condition et un instrument, une cause et un effet de la sociabilité), mais la spécification de la vie

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humaine, en dehors de la découverte du feu, se manifeste par Tusage de beaucoup d'autres moyens artificiels par lesquels on satisfait aux besoins de la vie. Un certain territoire acquis au parcours d'une tribu — un certain art de la chasse — l'emploi de certains instruments de défense et d'attaque, et la possession de certains ustensiles pour conserver les choses acquises — et puis l'ornementation du corps, etc. : — c'est-à-dire qu'au fond cette vie repose sur un terrain artificiel, quoique très élémentaire , sur lequel les hommes essayent de se fixer et de s'adapter, sur un terrain qui est, après tout, la condition de tout progrès ultérieur. Selon que ce terrain artificiel est plus ou moins formé, les hommes qui l'ont produit et qui y vivent sont considérés comme plus ou moins sauvages ou barbares :

cette première formation forme ce que nous appelons d'ordinaire la préhistoire.

L'histoire, selon l'usage littéraire du mot, c'est-à-dire cette partie du processus humain, dont les traditions se sont fixées dans la mémoire, commence à un moment où le terrain artificiel est depuis assez longtemps formé. Et par exemple : la canalisation de la Mésopotamie nous donne l'antique Babylonide présémitique; — la dérivation du Nil pour la culture des terreâ , la très ancienne Egypte hamitique. Sur ce terrain artificiel qui apparaît à l'horizon extrême de l'histoire connue, n'ont pas vécu, comme ne vivent

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pas maintenant, des masses informes d'individus, mais des groupements oi'ganisés, dont l'organisation est fixée par une certaine distribution des tâches, c'est-à-dire du travail et par des modes consécutifs de coordination et de subordination. Ces relations, ces liens, ces façons de vivre, n'ont pas été et elles ne sont pas le résultat de la fixation de coutumes sous l'action immédiate de la lutte animale pour l'existence. Bien plus, ils supposent la découverte de certains instruments, et par exemple, la domestication de certains animaux, le travail des minéraux et même du fer, l'introduction de l'esclavage, etc., instruments et modes d'économie, qui ont d'abord différencié les communautés les unes des autres, et qui ont ensuite différencié les parties composantes elles-mêmes de ces communautés. En d'autres termes, les œuvres des hommes, en tant qu'ils vivent en groupe, réagissent sur les hommes eux-mêmes. Leurs découvertes et leurs inventions, en créant des façons de vivre supernaturelles, ont produit non seulement des habitudes et des coutumes (vêtement, cuisson de la nourriture, etc.), mais des rapports et des liens de coexistence, proportionnés et adaptés au mode de production et de reproduction des moyens de la vie immédiate.

Quand l'histoire traditionnelle commence, l'économie fonctionne déjà. Les hommes traçaillent pour vivre sur un terrain qui a été en grande partie

l44 ^^ MATÉRIALISME HISTORIQUE

modifié par leur œuvre , et avec des instruments qui sont complètement leur œuvre. Et depuis ce moment, ils ont lutté entre eux pour conquérir les uns sur les autres une position supérieure dans Tusage de ces moyens artificiels ; c'est-à-dire ils ont lutté entre eux, en tant que serfs et maîtres, sujets et seigneurs, conquis et conquérants, exploités et exploiteurs et là où ils ont progressé, et là où ils ont régressé, et là où ils se sont arrêtés dans une forme qu'ils n'ont pas été capables de dépasser, mais jamais ils ne sont retournés à la vie animale, par la perte complète du terrain artificiel.

La science historique a donc comme premier et principal objet la détermination et la recherche du terrain artificiel, de son origine, de sa composition, de ses altérations et de ses transformations. Dire que tout cela n'est qu'une partie et un prolongement de la nature, c'est dire une chose qui, par son caractère trop abstrait et trop générique, n'a plus aucune signification.

Le genre humain vit en fait seulement dans des conditions telluriques, et on ne peut pas le supposer transplanté ailleurs. Dans ces conditions , il a trouvé, depuis les toutes premières origines jusqu'à aujourd'hui, les moyens immédiats nécessaires au développement du travail, c'est-à-dire au progrès matériel comme à sa formation inté-

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rieure. Ces conditions naturelles furent et elles sont toujours indispensables à la culture sporadique des nomades, qui cultivent quelquefois la terre uniquement pour le pâturage des animaux, comme aux produits raffinés de l'horticulture intensive moderne. Ces conditions telluriques, de même qu'elles ont fourni les diverses sortes de pierres aptes à la fabrication des premières armes, fournissent maintenant aussi, avec le charbon de terre, l'élément de la grande industrie; de même qu'elles ont donné aux premières populations les joncs et les osiers à tresser, elles donnent maintenant tous les moyens d'où dérive la technique compliquée de l'électricité. ,

Ce ne sont pas, cependant, les moyens naturels eux-mêmes qui ont progressé; bien plus, il n'y a que les hommes qui progressent, en découvrant petit à petit dans la nature les conditions qui permettent de produire dans des formes nouvelles et toujours plus complexes, grâce au travail accumulé dans l'expérience. Ce progrès ne consiste pas seulement dans ce progrès dont s'occupent les subjectivistes de la psychologie, c'est-à-dire les modifications intérieures, qui seraient un développement propre et direct de Tintellect, de la raison et de la pensée. Bien plus, ce progrès intérieur n'est qu'un produit secondaire et dérivé, en tant qu'il y a déjà un progrès réalisé dans le terrain artificiel, qui est la somme des rapports sociaux résultant des formes et des répartitions

l46 L£ MATÉRIALISME HISTÔktQU£

du travail. C'est donc une affirmation -vide de sens que de dire que tout cela n'est qu'un simple prolongement de la nature, si on ne veut pas employer ce mot dans ce sens si générique qu'il n'indique plus rien de précis et de distinct : ce qui ne se réalise pas par le fait de l'homme.

L'histoire est le fait de Thomme, en tant que rhomme peut créer et perfectionner ses instruments de travail, et qu'avec ces instruments il peut créer un milieu artificiel, dont les eiSets compliqués réagissent ensuite sur lui, et qui, par son état présent et par ses modifications successives, est l'occasion et la condition de son développement. Il n'y a donc pas de raisons pour ramiener ce fait de l'homme, qui est l'histoire, à la simple lutte pour l'existence. Si celle-ci modifie et perfectionne les organes des animaux, et si dans des circonstances et dans des modes donnés elle donne naissance et développe de nouveaux organes, elle ne produit pas cependant ce mouvement continu, perfectionné et traditionnel qu'est le processus humain . Notre doctrine ne doit pas être confondue avec le Darvsrinisme, et elle n'a pas à évoquer à nouveau la conception d'une forme mythique, mystique ou métaphorique du fatalisme. S'il est vrai, en effet, que l'histoire repose avant tout sur le développement de la technique, c'est-à-dire, s'il est vrai que la découverte successive des instruments engendre les répartitions successives du travail, et avec celles-ci

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les inégalités dont Fensemble plus ou moins stable forme Torganisme social, il est également vrai que la découverte de ces instruments est cause et elBfet en même temps de ces conditions et de ce» formes de la vie intérieure que nous appelons, en les isolant par l'abstraction psychologique, rimagination, Tintellect, la raison, la pensée, etc. En produisant successivement les différents milieux sociaux, c'est-à-dire, les terrains artificiels successifs, l'homme s'est produit luimême, et c'est en cela que consiste le noyau sérieux, la raison concrète, le fondement positif de ce qui, par des combinaisons fantastiques variées, et par une architecture logique variée, a suggéré aux idéologues la notion du progrès de l'esprit humain.

Néanmoins, cette expression de naturaliser l'histoire qui, entendue dans un sens trop large et trop générique, peut être l'occasion des équivoques dont nous avons parlé, quand elle est au contraire employée avec la précaution voulue et d'une façon approximative, résume brièvement la critique de toutes les vues idéologiques qui, dans l'interprétation de l'histoire, partent de cette hypothèse, que l'œuvre ou l'activité humaine ne font qu'un avec le libre arbitre, le libre choix et les desseins voulus.

Il était facile et commode aux théologiens de

l48 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

ramener le cours des choses humaines à un plan ou à un dessein préconçu, parce que ils passaient directement des faits d'expérience à un esprit supposé qui réglerait l'univers. Les juristes, qui eurent les premiers l'occasion de découvrir, dans les institutions qui forment l'objet de leurs études, un certain fil conducteur de formes qui se succèdent avec une certaine évidence, transportèrent, comme ils transportent sans plus de soucia la raison raisonnante, qui est leur qualité propre à l'explication de toute la vaste matière sociale, si compliquée. Les hommes politiques, qui prennent naturellement leur point de départ dans cette donnée d'expérience que les directeurs de l'État, soit par l'acquiescement des masses sujettes, soit en profitant des antithèses d'intérêt^ des différents groupes sociaux, peuvent se poser des buts et les réaliser, volontairement et d'une façon délibérée, sont portés à voir dans la succession des choses humaines uniquement une variante de ces desseins, de ces projets et de ces intentions. Or, notre conception, en révolutionnant dans leurs fondements les hypothèses des théologiens, des juristes et des politiques, aboutit à cette affirmation, que l'œuvre et l'activité humaines en général ne sont pas toujours une seule et même chose, dans le cours de l'histoire, avec la volonté qui agit à dessein, avec les plans préconçus, et avec le libre choix des moyens ; c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas une seule et même chose avec la rai-

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE l^g

son raisonnante. Tout ce qui est arrivé dans l'histoire est l'œuvre de Thomme, mais ce ne fut et ce n'est que très rarement le résultat d'un choix critique ou d'une volonté raisonnante! Bien plus, ce fut et c'est par nécessité que, déterminée par des besoins et par des occasions externes, cette activité engendre une expérience et un développement des organes internes et externes. Parmi ces organes, il faut comprendre l'intelligence et la raison, résultat et conséquence, eux aussi, d'expériences répétées et accumulées. La formation intégrale de l'homme, dans le développement historique, n'est plus désormais une donnée hypothétique, ni une simple conjecture, c'est une vérité intuitive et palpable. Les conditions du processus qui engendre un progrès sont désormais réductibles en séries d'explications; et, jusqu'à un certain point, nous avons sous les yeux le schéma de tous les développements historiques morphologiquement entendus. Cette doctrine est la négation nette et définitive de toute idéologie, parce qu'elle est la négation explicite de toute forme de rationalisme, en entendant sous ce mot ce concept que les choses, dans leur existence et leur développement, répondent à une norme, à un idéal, à une mesure, à une fin^ d'une façon implicite ou explicite. Tout le cours des choses humaines est une somme, une suc* cession de séries de conditions que les hommes se sont faites et posées d'eux-mêmes par Texpé-

l5o LE MATÉRIALISMK HISTORIQUS

rience accumulée dans leur vie sociale chan-r géante, mais il ne représente ni la tendance à réaliser un but prédéterminé, ni la déviation d'un premier principe de perfection et de félicité. Le progrès lui-même n'implique que la notion de chose empirique et circonstanciée, qui se précise actuellement dans notre esprit, parce que, grâce au développement réalisé jusqu'ici, nous sommes en mesure d'évaluer le passé et de prévoir, ou d'entrevoir, dans un certain sens et dans une cer* taine mesure, l'avenir.

De cette façon une grave équivoque est dissipée, et les erreurs qu'elle entraîne écartées. Raisonnable et fondée est la tendance de ceux qui visent à subordonner tout l'ensemble des choses humaines, dans leur cours, à la rigoureuse conception du déterminisme. Il n'y a, au contraire', aucune raison pour confondre ce déterminisme dérivé, réflexe et complexe avec le déterminisme de la lutte immédiate pour l'existenûe qui s'exerce et se développe sur un domaine non modifié par l'action continue du travail. Légitime et fondée, d'une façon absolue, est l'explication historique, qui procède en allant dos volontés, qui auraient réglé volontairement les différentes phases de la vie, aux moteurs et aux causes objectives de

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tout vouloir, découverts dans les conditions de milieu, de territoire, de moyens disponibles, et de circonstantialité de l'expérience. Mais il n'y a, au contraire, aucun fondement pour cette opinion qui tend à la négation de toute volonté, par suite d'une vue théorique qui voudrait substituer au volontarisme V automatisme \ il n'y a là, en somme, qu'une pure et simple fatuité.

Partout où les moyens techniques sont développés jusqu'à un certain point, partout où le terrain artificiel a acquis une certaine consistance, et partout où les différenciations sociales et les antithèses qui en résultent ont créé le besoin, la possibilité et les conditions d'une organisation plus ou moins stable ou instable, là, toujours et nécessairement, apparaissent des desseins prémédités, des vues politiques, des plans de conduite, des systèmes de droit, et enfin des maximes et des principes généraux et abstraits. Dans le cercle de ces produits et de ces développements dérivés et complexes, du second degré, naissent aussi les sciences et les arts, et la philosophie, et l'érudition, et Vhistoire comme genre littéraire de production. Ce cercle est celui que les rationnalistes et les idéologues, ignorants des fondements réels, ont appelé et appellent, d'une façon exclusive, la ciçilisation. Et, en effet, il est arrivé et il arrive que quelques hommes, et surtout les savants de profes-

iSq le matérialisme historique

sion, laïques ou prêtres, ont trouvé et trouven le moyen de vivre întelleetuelleinent dans le cercle fermé des produits réflexes et secondaires de la civilisation, et qu'ils ont pu et qu'ils peuvent ensuite soumettre tout le reste à la vue subjective qu'ils ont élaborée dans ces conditions : c'est là Torigine et Texplication de toutes les idéologies. Notre doctrine a dépassé d'une façon définitive Tangle visuel de l'idéologie. Les desseins prémédités^ les vues politiques, les sciences, les systèmes de droit, etc., au lieu d'être le moyen et l'instrument de l'explication de l'histoire, sont précisément ce qu'il faut expliquer, parce qu'ils dérivent de conditions et de situations déterminées. Mais cela ne veut pas dire que ce soient de pures apparences, des bulles de savon. Si ce sont là des choses devenues et dérivées, cela n'implique pas que ce ne sont pas des choses réelles ; et cela est si vrai qu'elles ont été, pendant des siècles, pour la conscience non scientifique, et pour la conscience scientifique encore en voie de formation, les seules qui existassent réellement.

Mais avec ceci tout n'est pas dit.

Notre doctrine, elle aussi, peut porter à la rêverie, et offrir une occasion et un thème pour une nouvelle idéologie à rebours. Elle est née dans le champ de bataille du communisme. Elle suppose

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rapparition du prolétariat moderne sur la scène politique, et elle suppose cette orientation sur les origines de la société actuelle, qui nous a permis de refaire d'une manière critique toute la genèse de la bourgeoisie. C'est une doctrine révolutionnaire à deux points de vue : et parce qu'elle a trouvé les raisons et les modes de développement de la révolution prolétarienne, qui est in fieriy et parce qu'elle se propose de trouver les causes et les conditions de développement de toutes les autres révolutions sociales, qui ont eu lieu dans le passé, dans les antagonismes de classe arrivés à un certain point critique par suite de la contradiction entre les formes de la production et le développement des forces productives. Il y a plus encore. A la lumière de cette doctrine, l'essentiel de l'histoire consiste précisément en ces moments critiques, et elle abandonne, au moins pour le moment, ce qui réunit ces différents moments aux soins érudits des narrateurs de profession. Gomme doctrine révolutionnaire, elle est avant tout la conscience intellectuelle du mouvement prolétarien actuel, dans lequel^ selon notre assertion, se prépare de longue main l'avènement du communisme : si bien que les adversaires déclarés du socialisme la repoussent comme une opinion qui, sous des apparences scientifiques, ne fait que reproduire Yutopie.

Aussi peut-il arriver» et cela s'est produit déjà,

l54 LE MATBRIALISMB HISTORIQUE

que rimagination de personnes peu familières avec les difficultés de la recherche historique, et le zèle des fanatiques trouvent un stimulant et une occasion môme dans le matérialisme historique pour former une nouvelle idéologie, et en tirer une nouvelle philosophie de l'histoire systématique, c'est-à-dire schématique où tendancieuse et prédéterminée. Et il n'yapasde précaution qui puisse suffire. Notre intelligence se contente rarement de la recherche purement critique, et elle est toujours portée à convertir en élément de pédanterie et en nouvelle scholastique toute découverte de la pensée. En un mot, même la conception matérialiste dé Thistoire peut être convertie en forme d'argumentation à thèse, et servir à faire des modes nouvelles avec les préjugés anciens, comme Tétait celui d'une histoire démontrée, démonstrative et déduite.

Pour que cela n'arrive pas, et spécialement pour que ne réapparaisse pas d'une façon indirecte et d'une façon dissimulée une forme quelconque de finalité, il faut se bien persuader de deux choses : et que toutes les conditions historiques connues sont toutes circonstanciées, et que le progrès a été jusqu'ici circonscrit par des empêchements multiples, et que pour cela il a toujours été partiel et limité.

Une partie seulement, et jusqu'à des temps très

i-ji «. j.i

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récents, une petite partie du genre humain a parcouru en entier tous les stades du processus par TefTet duquel les nations les plus avancées sont arrivées à la société civile moderne, avec les formes de technique avancée fondée sur les découvertes de la science, et avec toutes les conséquences politiques, intellectuelles, morales, etc., qui correspondent à ce développement. A côté des Anglais, — pour prendre l'exemple le plus frappant — qui, transportant avec eux dans la Nouvelle-Hollande les moyens européens, y ont créé un centre de production, qui déjà tient une place notable dans la concurrence du marché mondial, vivent encore comme des fossiles de la préhistoire les indigènes australiens, capables seulement de disparaître, mais incapables de s'adapter à une civilisation, qui ne fut pas importée chez eux, mais à côté d'eux. Dans l'Amérique, et spécialement dans l'Amérique du Nord, la série des événements qui ont amené le développement de la société moderne, a commencé avec l'importation venue d'Europe des animaux et des instruments de l'agriculture, dont l'emploi ab antico avait donné naissance à la civilisation séculaire de la Méditerranée; mais ce mouvement est resté tout entier enfermé dans le cercle des descendants, des conquérants et des colons, tandis que les indigènes se perdent dans la masse par les voies naturelles du mélange des races, ou dépérissent et disparaissent complète-

l56 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

ment. L'Asie antérieure et l'Egypte, qui déjà dans les temps très anciens, comme premier berceau de toute notre civilisation, ont donné naissance aux grandes formations semi-politiques qui marquent les premières phases de Thistoire certaine et connue, nous appai*aissent depuis des siècles comme les cristallisations de formes sociales incapables de se mouvoir d'elle-mêmes pour de. nouvelles phases de développement.

Il y a au-dessus d'elles la pression séculaire du campement barbare qu'est la domination turque. Dans cette masse raidie s'introduit par des voies dissimulées une administration moderne, et au nom des intérêts commerciaux s'insinuent les chemins de fer et le télégraphe, avant-postes courageux de la banque européenne conquérante. Toute cette masse raidie n'a pas d'espérance de reprendre vie, chaleur et mouvement sinon par la ruine de la domination turque, à laquelle se substituent, dans les divers modes possibles de conquête directe ou indirecte, la domination et le protectorat de la bourgeoisie européenne. Qu'un processus de transformation des peuples arriérés, ou arrêtés dans leur marche, puisse se réaliser et se hâter sous des influences externes, l'Inde est là pour le prouver, qui, encore vivace de sa vie propre, rentre vigoureusement, sous l'action de l'Angleterre, dans la circulation de l'activité internationale^ même avee ses produits intellectuels. Ge

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ne sont pas là les seuls contrastes dans la physio* nomie historique des contemporains. Et, tandis qu*au Japon, par un phénomène aigu et spontané d'imitation, se développe en moins de trente ans une certaine assimilation relative de la civilisation occidentale, qui remue déjà normalement les énergies propres du pays lui-même, le droit et l'imposition de la conquête russe entraînent dans le cercle de l'industrie moderne, et même dans la grande industrie, certaines parties notables du pays d'au delà la Caspienne comme un avantposte de l'acquisition prochaine à la sphère du capitalisme de l'Asie centrale et de l'Asie sujjérieure. La masse gigantesque de la Chine nous est apparue jusqu'à il y a quelques années comme immobile dans l'organisation héréditaire de ses institutions, si lent y est tout mouvement, tandis que, pour des raisons ethniques et géographiques, presque toute l'Afrique restait impénétrable, et il semblait, jusqu'aux dernières tentatives de conquête et de colonisation, qu'elle ne devait offrir à l'action de la civilisation que son seul contour, comme si nous étions encore non pas i4ême aux temps des Portugais, mais à ceux des Grecs et des Carthaginois.

Ces différenciations des hommes, sur la route de l'histoire et de la préhistoire, nous semblent très explicables, quand on peut les ramener aux conditions naturelles et immédiates qui imposent des limites au développement du travail*.

l58 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

C'est le cas de rAmérique, qui, jusqu'à l'arrivée des Européens, n'avait qu'une seule céréale, le maïs, et un seul animal domesticable au travail, le lama : et nous pouvons nous réjouir que les Européens, en y important avec eux et avec leurs instruments le bœuf, l'âne et le cheval, le froment, le coton, la canne à sucre, le café et enfin la vigne et l'oranger, y ont créé un nouveau monde de la glorieuse société qui produit les marchandises, qui, avec une rapidité extraordinaire de mouvement, a déjà parcouru les deux phases de la plus noire servitude et du plus démocratique salariat. Mais là où il y a eu un véritable arrêt, et même un regrès documenté, comme dans l'Asie antérieure, en Egypte, dans la presqu'île desBalcans et dans l'Afrique septentrionale, — et cet arrêt ne peut pas être attribué à la différenciation des conditions naturelles, — nous nous trouvons devant un problème, qui attend sa solution de l'étude directe et explicile de la structure sociale, étudiée dans les modes internes de son développement, comme dans les entrecroisements et dans les complications des différents peuples, sur ce terrain qu'on appelle le plus ordinairement la scène des luttes historiques.

Cette même Europe civilisée, qui, par la continuité de la tradition, présente le schéma de processus le plus complet, si bien que sur ce mo-

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dèle ont été conçus et jusqu'ici construits tous les systèmes de philosophie historique, cette Eu* rope occidentale et médiane, qui a produit Tépoque de la bourgeoisie, et a cherché et cherche à imposer cette forme de société à tout le monde par les différents modes de conquête directe ou indirecte, n'est pas tout entière uniforme dans le degré de son développement, et ses diverses agglomérations nationales, régionales et politiques apparaissent comme distribués sur une échelle très graduée. De ces différences dépendent les conditions de supériorité ou d'infériorité relative de pays à pays et les raisons plus ou moins avantageuses ou désavantageuses de. l'échange économique ; et de là ont dépendu comme dépendent aujourd'hui encore et les frottements et les luttes, et les traités et les guerres, et tout ce que, avec plus ou moins de précision, ont su nous raconter les écrivains politiques depuis la Renaissance, et certes avec une évidence croissante de Louis XIV et de Colbert à nos jours.

Cette Europe elle-même est très bariolée. Voici la floraison la plus grande de la production industrielle et capitaliste, c'est-à-dire l'Angleterre ; tandis que sur d'autres points, vigoureux ou rachitique, vit l'artisan, à Paris et à Naples, pour saisir le fait dans ses points extrêmes. Ici la terre est presque industrialisée, comme elle l'est en Angleterre; et ailleurs, végète, dans de multiples formes traditionnelles, le paysan Stupide,

l6o LE MATERIALISME HISTORIQUE

comme en Italie et en Autriche, et dans ce pays plus que chez nous. Tandis que dans tel pays la vie politique de TEtat — comme cela convient à la conscience prosaïque d'une bourgeoisie qui connaît son fait, parce qu'elle s'est conquise la place qu'elle occupe — est menée dans les modes les plus sûrs et les plus manifestes d'une domination explicite de classe (c'est, on le comprend, de la France que je veux parler), ailleurs, et particulièrement en Allemagne, les vieilles habitudes féodales, l'hypocrisie protestante et la lâcheté d'une bourgeoisie qui exploite les circonstances économiques favorables sans y apporter ni esprit ni courage révolutionnaire, conservent à Y entité État les apparences menteuses d'une mission éthique à accomplir. — (A combien de sauces peu appétissantes vous avez servi cette éthique de l'État, prussien par-dessus le marché, lourds et pédantesques professeurs allemands !) — Ici et là, la production capitaliste moderne s'insinue dans les pays qui, à d'autres points de vue, n'entrentpas dans notre mouvement, et spécialement dans celui de la politique, comme c'est le. cas delà malheureuse Pologne ; ou bien cette forme pénètre seulement indirectement, comme dans les pays slaves méridionaux. Mais voici le contraste le plus aigu, qui semble destiné à nous mettre, comme en résumé, sous les yeux, toutes les phases même les plus extrêmes de notre histoire.

La Hussie n*a pu s'acheminer, eomme elle

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s'achemine maintenant, vers la grande industrie, si ce n'est en pompant de l'Europe occidentale, et spécialement du charmant chauvinisme français, cet argent qu'elle aurait en vain cherché à tirer d'elle-même, c'est-à-dire des conditions de sa masse territoriale obèse, sur laquelle végètent, dans de vieilles formes économiques, cinquante millions de paysans. La Russie, pour devenir une société économiquement moderne, ce qui mûrit les conditions d'une révolution politique correspondante et prépare les moyens qui rendront aisée l'agrégation d'une bonne partie de l'Asie au mouvement capitaliste, est amenée à détruire les derniers restes du communisme agraire (que ses origines soient primitives ou secondaires), qui s'étaient conservés chez elle jusqu'ici dans des formes si caractéristiques et sur une si grande échelle. La Russie doit s'embourgeoiser et pour cela, elle doit, avant tout, convertir la terre en marchandise capable de produire des marchandises, et en même temps transformer en prolétaires et en miséreux les ex-communistes de la terre. Et, au contraire, dans l'Europe occidentale et centrale, nous nous trouvons au point opposé de la série du développement qui commence à peine en Russie. Ici, chez nous, où la bourgeoisie avec une fortune variée et en triomphant de difficultés si diverses, a parcouru déjà tant de stades de son développement, ce n'est pas le souvenir du communisme primitif ou secon-

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daire, qui revit à peine par des combinaisons éru^ dites dans les téies des savants, mais la forme même de la production bourgeoise qui engendre chez les prolétaires la tendance au socialisme, qui se présente dans ses contours généraux comme un indice d'une phase nouvelle de rhistoire, et non comme la répétition de ce qui meurt fatalement dans les pays slaves sous nos yeux.

Qui ne verrait pas dansées illustrations, que je n'ai pas cherchées^ mais qui sont venues presque par hasard et qui peuvent être indéfiniment prolongées dans un livre de géographie économico-politique du inonde actuel, la preuve évidente du comment les conditions historiques sont toutes circonstanciées dans les formes de leur développement ? Non seulement les races et les peuples, les nations et les États, mais les parties des nations et les régions variées des États, puis les ordres et les classes se trouvent comme sur autant d'échelons d^une très longue échelle, ou, bien plus, sur divers points d'une courbe à long développement compliqué.

Le temps historique n'a pas marché uniforme pour tous les hommes. La simple succession des générations n'a jamais été l'indice de la constance et de l'intensité du processus. Le temps, comme mesure abstraite de chronologie, et les générations qui se succèdent dans des périodes approxi-

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matives ne donnent pas un critère ni ne four<* nissent pas une indication de loi ou de processus. Les développements ont été jusqu'ici variés, parce que variées furent les œuvres accomplies dans une même unité de temps. Entre ces formes variées de développement il y a affinité, bien plus similitude de mouvements, c'est-à-dire analogie de type; c'est-à-dire homologie : si bien que les formes avancées peuvent, par le simple contact ou par la violence, accélérer le développement des formes arriérées. Mais l'important est de comprendre que le progrès, dont la notion est non seulement empirique, mais toujours circons* tanciée et partant limitée, n'est pas suspendu sur le cours des choses humaines comme un destin ou un fatum, ni comme un commandement.

Et à cause de cela notre doctrine ne peut pas servir à représenter toute l'histoire du genre humain dans une perspective unitaire, qui répète, mutatis mutandis, la philosophie historique à thèse ou finaliste, de saint Augustin à «Hegel, ou mieux du prophète Daniel à Monsieur de Rougemont.

Notre doctrine ne prétend pas être la çision intellectuelle d'un grand plan ou d'un dessein^ mais elle est seulement une méthode de recherche et de conception. Ce n'est pas par hasard que Marx parlait de sa découverte comme d'iin fil conducteur. Et c'est pour cette raison précisément qu'elle est analogue au Darwinisme,

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qui lui aussi est une méthode, et qui n est pas et ne peut pas être une répétition moderne de la Natarphilosophie construite ou constructive, à Tusage de Shelling et compagnie.

Le premier qui découvrit dans la notion du progrès Tindication de quelque chose de circonstancié et de relatif, ce fut le génial Saint-Simon, qui opposa sa manière de voir à la doctrine du XYiii' siècle, en partie culminante chez Condorcet. A cette doctrine qu'on pourrait appeler unitaire, égalitaire, formelle, parce qu'elle considère le genre humain comme se développant sur une ligne de processus, Saint-Simon oppose le concept des facultés et des aptitudes qui se substi-^ tuent et se compensent Tune Tautre, et, par là, il reste un idéologue.

Pour pénétrer les véritables raisons de la relativité du progrès, il fallait bien autre chose. 11 fallait ayant tout renoncer à ces préjugés, qui sont implicites dans la croyance que les entraves à l'uniformité du devenir humain reposent exclusivement sur des causes naturelles et immédiates. Ces entraves naturelles, ou bien elles sont assez problématiques, comme c'est le cas des races, dont aucune n'a le privilège inné de l'histoire, ou elles sont, comme dans le cas des difiérences géographiques, insuffisantes pour expliquer le développement des conditions histo-

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rico* sociales complètement différentes sur un même terrain topographique. Et comme le mouvement historique naît précisément quand les entraves naturelles ont déjà été, en bonne partie, ou vaincues ou notablement circonscrites grâce à la création d'un terrain artificiel sur lequel il a été donné aux hommes de se développer ultérieurement, il est évident que les entraves consécutives à Tuniformité du progrès doivent être cherchées dans les conditions propres et intrinsèques de la stinicture sociale elle-même.

Cette structure a abouti jusqu'ici à des formes d'organisation politique, dont l'objet est d'essayer de tenir en équilibre les inégalités économiques : ce qui fait que cette organisation, comme je l'ai dit plus d'une fois, est continuellement instable. Depuis qu'il y a une histoire connue, elle est l'histoire de la société tendant à former l'État, ou l'ayant déjà construit complètement. Et l'État est cette lutte à l'intérieur et à l'extérieur, parce qu'il est avant tout l'organe et l'instrument d'une partie plus ou moins grande de la société contre tout le reste de la société elle-même, en tant que celle-ci repose sur la domination économique des hommes sur les hommes d'une façon plus ou moins directe et explicite , selon que le degré différent de développement de la production, de ses moyens naturels et de ses instruments artificiels exige ou Tesclavage immédiat, ou la servitude de la glèbe, ou le libre salariat.

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Cette société des antithèses , qui forme un État , est toQJonrs , bien que dans des formes et des modes variés, l'opposition de la ville et de la campagne , de Tartisan et du paysan, du prolétaire et du patron, du capitaliste et du travailleur, etc., à rinfini ; et elle aboutit toujours, avec des complications et une modalité variées, à une hiérarchie, que ce soit dans un cadre fixe de privilège comme dans le Moyen Age, ou que, dans les formes dissimulées du droit supposé égal pour tous, cela se produise par l'action automatique de la concurrence économique, comme de nos jours.

A cette hiérarchie économique correspond selon des modes variés dans les différents pays, dans les différents temps, dans les différents lieux, ce que j'appellerai presque une hiérarchie des âmes, des intelligences, des esprits. C'est dire que la culture, qui, pour les idéalistes, constitue la somme du progrès, a été et qu'elle est, par nécessité de fait, très inégalement distribuée. La plus grande partie des hommes, par la qualité des occupations qu'elle remplit, se trouve composée d'individus désintégrés, rompus en morceaux, rendus incapables d'un développement complet et normal. A V économie des classes et à la hiérarchie des situations sociales correspond la psychologie des classes. La relativité du progrès est donc pour nous la conséquence inévitable des antithèses de classe* Ces antithèses constituent

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les entraves qui expliquent la possibilité du regrès relatif jusqu'à la dégénération et à la dissolution d'une société tout entière. Les machines, qui marquent le triomphe de la science, de viennent, par suite des conditions antitl^étiques du lien social, les instruments qui prolétarisent des millions et des millions d'artisans et de paysans libres. Les progrès de la technique , qui remplissent de commodités les villes, rendent plus misérable et plus abjecte la condition des paysans, et dans les cités mêmes plus humble la condition des humbles. Tous les progrès du savoir ont servi jusqu'ici à différencier le clan des savants, et à tenir toujours plus éloignées de la culture les masses qui , attachées à l'incessant travail quotidien , alimentent ainsi toute la so ciété.

Le progrès a été et il est, jusqu'à maintenant, partiel et unilatéral. Les minorités qui y participent appellent cela le progrès humain; et les orgueilleux évolutionnistes appellent cela la nature humaine qui se développe. Tout ce progrès partiel, qui s'est jusqu'ici développé dans l'oppression des hommes sur les hommes, a son fondement dans les conditions d'opposition, par lesquelles les antithèses économiques ont engendré toutes les antithèses sociales ; de la liberté relative de quelques-uns est née la servitude du plus grand nombre, et le droit a été le protecteur de Tinjustice. Le progrès, vu ainsi et apprécié dans

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sa claire notion, nous apparall comme le résomé moral et intellectuel de toutes les misères humaines et de toutes les inégalités matérielles.

Pour y découvrir la relativité inévitable il fallait que le communisme, né d*abord comme un mouvement instinctif dans Tâme des opprimés, devint une science et une politique. Il fallait ensuite que notre doctrine donnât la mesure de la valeur de toute Thistoire passée, en découvrant dans chaque forme d'organisation sociale d'origine et d'oi^anisation antithétiques, comme elles le furent toutes jusqu'ici, l'incapacité innée à produire les conditions d'un progrès humain universel et uniforme, c'est-k-dire en découvrant les entraves qui font que le bienfait se change en maléfice.

Il est une question à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : qu'est-ce qui a donné naissance à la croyance diVLyi facteurs historiques?

C'est là une expression familière à beaucoup d'esprits et que l'on retrouve fréquemment dans les écrits de beaucoup d'érudits, de savants et de philosophes, et de ces commentateurs qui, par leurs raisonnements ou leurs combinaisons, ajoutent un peu à la simple narration historique et se servent de cette opinion comme d'une hypo-

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thèse pour s'orienter dans la masse immense des faits humains, qui, à première vue et après un premier examen, apparaissent si confus et irréductibles. Cette croyance, cette opinion courante est devenue pour les historiographes qui raisonnent, ou même rationnalistes, une demi-doctrine, qui a été récemment plusieurs fois alléguée, comme un argument décisif, contre la théorie unitaire de la conception matérialiste. Et même, cette croyance est si bien enracinée et cette opinion si répandue, qu'on ne peut comprendre l'histoire que comme la rencontre et l'incidence de divers facteurs, de sorte que beaucoup de ceux qui parlent de matérialisme social, qu'ils en soient partisans ou adversaires, croient se tirer d'embarras en affirmant que toute cette doctrine consiste en ceci, qu'elle attribue la prépondérance ou l'action décisive au facteur économique.

Il est très important de se rendre compte de la façon dont est née cette croyance, cette opinion, ou cette demi-doctrine, parce que la critique véritable et féconde consiste principalement à connaître et à comprendre ce qui a motivé ce que nous proclamons une erreur. Il ne suffit pas de repousser une opinion, en la qualifiant de fausse. L'erreur doctrinale est toujours née de quelque côté mal compris d'une expérience incomplète, ou de quelque imperfection subjective. Il ne suffit pas de repousser l'erreur : il faut la vaincre, et la dépasser, en l'expliquant.

lu

Tout historien, au début de son œuvre, fait, pour ainsi dire, un acte d'abstraction. D'abord il pratique comme une coupure dans une série continue d'événements ; puis il ne tient pas compte de présuppositions e1 de précédents nombreux et variés ; bien plus il déchire et il décompose un tissu embrouillé. Pour commencer il ! faut pourtant qu'il fixe un point, une ligne, un terme de son choix, et qu'il dise par exemple : je veux raconter les débuts de la guerre entre les Grecs et les Perses, rechercher comment Louis XVI fut amené a convoquer les États généraux. Le narrateur se trouve, en un mot, devant un complexus de faits arrivés et de faits sur le point de se produire, qui, dans leur ensemble, présentent une certaine configuration. C'est de l'attitude qu'il prend que dépendent la façon d'être et le style de toute narration, parce que, pour la composer, il faut prendre comme point de départ des choses déjà arrivées, pour voir ensuite comment elles ont continué à devenir.

Cependant dans ce complexus il faut introduire une certaine part d'analyse, en le résolvant en groupes et en aspects de faits, ou en éléments concourants, qui apparaissent ensuite à un certain moment comme des catégories autonomes.

C'est rÉtat dans une certaine forme et avec certains pouvoirs ; ce sont les lois, qui déterminent, par ce qu'elles commandent ou par ce qu'elles prohibent, certains rapports ; ce sont les mœurs et

les coutumes, qui nous révèlent des tendances, des besoins, des façons de penser, de croire, d'imaginer ; dans l'ensemble, c'est une multitude d'hommes vivant ensemble et collaborant, avec une certaine répartition des tâches et des occupations ; on note ensuite les pensées, les idées, les inclinations, les passions, les désirs, les aspirations, qui naissent et se développent de ce mode varié de coexistence et de ses frottements. Qu'un changement se produise, et il se révélera dans un des côtés ou des aspects du complexus empirique, ou[,dans tous ceux-ci dans un temps plus ou moins long : par exemple, l'Etat agrandit ses frontières, ou change ses limites internes envers la société, en augmentant ou en diminuant ses pouvoirs et ses attributions, ou en changeant le mode d'action de celles-ci ou de ceux-là ; ou bien le droit modifie ses dispositions, ou il s'exprime et s'affîrme dans de nouveaux organes ; ou bien finalement, derrière le changement des habitudes extérieures et quo- ,tidiennes, on découvre un changement dans les sentiments, dans les pensées, et dans les inclinations des hommes diversement distribués dans les différentes classes sociales, qui se mêlent, s'altèrent, se déplacent, disparaissent ou se renouvellent. Pour comprendre tout cela dans ses formes et contours extérieurs suffisent les dons courants de l'intelligence normale, j'entends, de celle qui n'est pas aidée encore, ni corrigée ou complétée par la science proprement dite. En-

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fermer dans des coniins précis un ensemble de tels changements, c'est l'objet véritable et propre de la narration, qui est d'autant plus nette, vivante et exacte, qu'elle prend la forme d'une monographie : c'est par exemple Thucydide dans la Guerre du Péloponèse.

La société déjà devenue d'une certaine façon, la société déjà arrivée à un certain degré de développement, la société déjà si compliquée qu'elle cache l'infrastructure économique qui supporte tout le reste, ne s'est pas révélée aux simples narrateurs, sinon dans ces faits visibles, dans ces résultats les plus apparents, dans ces symptômes les plus significatifs, que sont les formes politiques, les dispositions légales et les passions des partis. Le narrateur, et parce qu'il lui manque une doctrine théorique sur les sources véritables du mouvement historique, et par l'attitude même qu'il prend au sujet des choses qu'il réunit dans les apparences de leur devenir, ne peut pas les réduire à l'unité, sinon comme un résultat de la seule intuition immédiate, et, s'il est artiste, cette intuition se colore dans son esprit et s'y transforme en action dramatique. Sa tâche est terminée s'il réussit à encadrer un certain nombre de faits et d'événements dans des limites et des confins sur lesquels le regard peut se mouvoir comme sur une claire perspective ; de la même manière, le géographe purement descriptif a accompli toute sa tâche, s''il renferme

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dans un dessein vif et net le concours des causes physiques qui déterminent l'aspect intuitif du golfe de Naples par exemple, sans remonter à sa genèse.

C'est dans ce besoin de la configuration narrative qu'est l'occasion première, intuitive, palpable, ^tje dirai presque, esthétique et artistique, de toutes ces abstractions et de ces généralisations, qui, finalement, se résument dans la demi-doctrine des soi-disant facteurs.

Voici deux hommes insignes, les Gracques, qui voulurent mettre un terme au processus d'appropriation de Yager publicus et empêcher l'agglomération du latifundium, qui diminue ou fait disparaître complètement la classe des petits propriétaires, c'est-à-dire des hommes libres, qui sont le fondement et la condition de la vie démocratique de la cité antique. Quelles furent les causes de leur insuccès ? Leur but est clair : leur esprit, leur origine, leur caractère, leur héroïsme l'illustrent. Ils ont contre eux d'autres hommes, avec d'autres intérêts et avec d'autres desseins. La lutte n'apparaît d'abord à l'esprit que comme une lutte d'intentions et de passions, qui se déroule et se termine à l'aide des moyens que permettent les formes politiques de l'État et l'emploi ou l'abus des pouvoirs publics. Voici le milieu: la cité dominatrice de différentes manières sur d'autres cités ou sur des territoires ayant perdu tout caractère d'autonomie ; à l'intérieur de

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cette cité une assez grande différenciatioa de riches et de pauvres ; et, à côté de la troupe peu nombreuse des oppresseurs et.des tout-puissants, la masse immense des prolétaires, qui sont en train de perdre ou qui ont déjà perdu la conscience et la force politique d'une plèbe de citoyens, la masse qui se laisse par suite tromper et corrompre, et qui bientôt sera pourrie, comme un accessoire servile des exploiteurs de haut bord. C'est là la matière du narrateur, qui ne peut se rendre compte du fait, sinon dans les conditions immédiates du fait lui-même. L'unité intuitive forme la scène sur laquelle les événements se déroulent, et pour que la narration ait du relief, un entraînement et une perspective, il faut des points d'orientation et des moyens de réduction.

C'est en cela que consiste l'origine première de ces abstractions qui dépouillent petit à petit de leur qualité de simples côtés ou aspects d'un ensemble les parties diverses d'un complexus social donné, et c'est ensuite leur généralisation qui, petit à petit, conduit à la doctrine des facteurs .

Ceux-ci, en d'autres termes, je veux parler des facteurs, naissent dans l'esprit, comme une suite de Tabstraction et de la généralisation des aspects immédiats du mouvement apparent, et ils ont une valeur égale à celle de tous les autres concepts

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empiriques. Quel que soit le domaine du savoir où ils sont nés, ils persistent jusqu'à ce qu'ils soieut réduits et éliminés par une nouvelle expérience, ou qu'ils soient ^absorbés par une conception plus générale, génétique, évolutive ou dialectique.

N'était-il pas nécessaire que, dans l'analyse empirique et dans l'étude immédiate des causes et des effets de certains phénomènes déterminés, par exemple, des phénomènes de la chaleur, l'esprit s'arrêtât d'abord à cette présomption et à cette persuasion qu'il pouvait et devait les attribuer à un sujet, qui, s'il ne fut jamaispour aucun physicien une véritable entité substantielle, fut certainement considéré comme une force déterminée et spécifique, la chaleur? Or voici qu'à un moment dohné, à la suite de nouvelles expériences, cette chaleur se résout, dans des conditions données, en une certaine quantité de mouvement. Bien plus, la pensée est en train actuellement de résoudre tous ces facteurs physiques dans le flux d'une énergétique universelle, dans laquelle l'hypothèse des atomes, dans la mesure où elle est nécessaire, perd tout résidu de survivance métaphysique.

N'était-il pas inévitable, comme stade premier de la connaissance en ce qui concerne le problème de la vie, de dépenser un temps considérable dans l'étude séparée des organes et de les réduire en systèmes? Sans cette* anatomie, qui

semble trop matérielle et trop grossière, aucun progrès dans les études n'eût été possible ; et pourtant, au-dessus de la genèse et de la coordination inconnues d'une telle multiplicité analytique, tournoyaient incertains et vagues les concepts génériques de vie, d'âme, etc. Dans ces créations mentales on vit pendant longtemps cette unité biologique, qui a finalement trouvé son objet dans le commencement certain de la cellule et dans son processus de multiplication immanente.

Plus difficile fut certainement le chemin que la pensée dut parcourir pour reconstruire la genèse de tous les faits de la vie psychique, depuis les sensations les plus élémentaires jusqu'aux produits dérivés les plus complexes. Non seulement pour des raisons de difficultés théoriques, mais par suite de préjugés populaires, Tunité et la continuité des phénomènes psychiques apparut jusqu'à Herbart comme séparée et divisée en autant de facteurs, les facultés de l'âme.

L'interprétation des processus historico-sociaux a rencontré les mêmes difficultés ; elle aussi a dû s'arrêter d'abord dans la vue provisoire des facteurs. Et, cela étant, il nous est facile maintenant de retrouver l'origine première de cette opinion dans le^ besoin qu'ont les historiens narrateurs de trouver dans le fait qu'ils racontent avec plus ou moins de talent artistique

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et dans des vues différentes d'enseignement, des points d'orientation immédiate, comme en peut oflrir Tétude du mouvement apparent des choses humaines.

Mais dans ce mouvement apparent, il y a les éléments d'une vue plus exacte. Ces facteurs concourants, que l'abstraction conçoit et qu'elle isole ensuite, on ne les a jamais vus agissant chacun poux* soi, parce que, bien plus, ils agissent d'une manière telle,qu'elle donne naissance au concept de l'action réciproque. De plus, ces facteurs 9ont eux aussi nés à un moment donné, et ils ont plus tard seulement acquis cette physionomie qu'ils ont dans lanarrationparticulière. Cet État, on savait bien qu'il était né à un moment donné. Pour chaque règle de droit, ou bien on se souvenait, ou bien on conjecturait, qu'elle était eùtrée en vigueur dans telle ou telle circonstance. Pour beaucoup de coutumes, on se souvenait qu'elles avaient été introduites à un moment donné ; et la plus simple comparaison des faits, dans divers temps ou divers lieux, montrait comment la société dans son ensemble, et en tant que somme de classes différentes, avait pris et prenait continuellement des formes diverses.

L'action réciproque des différents facteurs»

sans laquelle pas même la plus simple narration ne serait possible, comme les renseignements

plus OU moins exacts sur les origines et les variations des facteurs eux-mêmes, sollicitaient la recherche et la pensée plus .que ne le faisait la narration configurative de ces grands historiens qui sont de véritables artistes. Et, en effet, les problèmes qui naissent spontanément des don* nées de Thistoire, combinés avec d^autres éléments théoriques, donnèrent naissance aux différentes disciplines dites pratiques, qui, d'une façon plus ou moins rapide et avec des succès divers, se sont développées depuis les anciens jusqu*à nos jours : de TÉthique à la Philosophie du droit, de la Politique à la Sociologie, du Droit à FËconomie.

Or, avec la naissance et la formation de tant de disciplines, par l'inévitable division du travail, se sont multipliés hors de mesure les points de vue. Il est certain que pour l'analyse première et immédiate des aspects multiples du complexus social, il fallait un long travail d'abstraction partielle : ce qui a toujours pour inévitable conséquence des vues unilatérales. C'est ce qu'on a pu constater, d'une manière plus nette et plus évidente que pour tout autre domaine, pour le droit et pour ses diverses généralisations, y compris la philosophie du droit. Par suite de ces abstractions, qui sont inévitables dans l'analyse particulière et empirique, et par l'effet de la division du travail, les divers côtés et les manifestajbions diverses du complexus social furent, de temps en

temps, fixés et immobilisés en concepts généraux et en catégories. Les œuvres, les effets, les émanations, les effusions de l'activité Iiumaine, — droit, formes économiques, principes de conduite, etc., — furent comme traduits et transformés en lois, en impératifs et en principes qui demeureraient placés au-dessus de Thomme luimême. Et de temps en temps on a dû à nouveau découvrir cette vérité simple : que le seul fait permanent et sûr, c'est-à-dire la seule donnée, d'où part et à laquelle se réfère toute discipline pratique particulière, ce sont les Iiommes groupés dans une forme sociale déterminée au moyen de liens déterminés. Les différentes disciplines analytiques, qui illustrent les faits qui se développent dans l'histoire, ont fini par faire naître le besoin d'une science sociale commune et générale, qui rende possible l'unification des processus historiques. Et la doctrine matérialiste marque précisément le terme dernier, la cime de cette unification.

Mais ce n'a pas été. Comme ce ne sera jamais du temps perdu que celui qui est dépensé dans l'analyse préliminaire et latérale des faits complexes. Nous devons a la division méthodique du travail l'érudition précise, c'est-à-dire la masse des connaissances passées au crible, systématisées, sans lesquelles l'histoire sociale planerait toujours dans un domaine purement abstrait, dans les questions de forme et de ter-

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minologie. L*étnde séparée des facteurs historicosociaux a servi, comme sert toute autre étude empirique qui ne dépasse pas le mouvement apparent des choses, à perfectionner les instruments d'observation et à permettre de retrouver dans les faits eux-mêmes, que Ton a abstraits artificiellement, les pierres d'attente qui les lient au complexus social. Les diflérehtes disciplines qui sont considérées comme isolées et indépendantes dans rhypothèse d^s facteurs concourant à la formation historique, et par suite du degré de développement qu'elles ont atteint, des matériaux qu'elles ont recueillis, et par les méthodes qu'elles ont élaborées, sont devenues aujourd'hui pour nous tout k fait indispensables, lorsqu'on veut reconstruire une partie quelconque des temps passés. Qu'en serait-il de notre science historique sans l'unilatéralité de la Philologie, qui est l'instrument fondamental de toute recherche, et où aurait-on jamais trouvé le fil d'une histoire des institutions juridiques, qui renvoit ensuite d'elle-même à tant d'autres faits et à tant d'autres combinaisons, sans la foi obstinée des romanistes dans l'excellence universelle du Droit Romain, qui a engendré, avec le droit généralisé et avec la Philosophie du Droit, tant de problèmes qui servent de point de départ k la Sociologie ?

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE l8l

C'est ainsi, après tout, que les facteurs historiques, dont tant de monde parle et dont il est parlé dans tant d'ouvrages, indiquent quelque chose qui est beaucoup moins que la vérité, mais beaucoup plus que la simple erreur, dans le sens grossier de bévue, d'illusion. Ils sont le produit nécessaire d'une connaissance qui est en voie de développement et de formation. Ils naissent du besoin de s'orienter dans le spectacle confus que les choses humaines présentent à qui veut les raconter ; et ils servent ensuite, pour ainsi dire, de titre, de catégorie, d'indice à cette division inévitable du travail, par l'extension de laquelle a été jusqu'à maintenant théoriquement élaborée la matière historico-sociale. Dans ce domaine des connaissances, de même que dans celui des sciences naturelles, l'unité de principe réel et l'unité de traitement formel ne se trouvent jamais de prime abord, mais seulement après un long chemin embarrassé : de sorte que, de ce point de vue encore, l'analogie affirmée par Engels entre la découverte du matérialisme historique et celle de la conservation de V énergie nous semble excellente.

L'orientation provisoire , d'après le système commode de ce qu'on appelle les facteurs, peut, dans des circonstances données, nous être utile à nous aussi qui professons un principe tout à fait unitaire de l'interprétation historique ^ si nous ne voulons pas simplement rester dans

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le domaine de la théorie, mais si nous voulons illustrer, par une recherche personnelle, une période déterminée de Thistoire. Comme, dans ce cas, il nous faut procéder à la recherche directe et de détail, il faut tout d'abord que nous suivions les groupes de faits qui semblent ou prééminents, ou indépendants, ou détachés^ dans les aspects de Texpérience imiuédiate. Il ne faudrait pas s'imaginer, en effet, que le principe unitaire de si grande évidence auquel nous sommes arrivés dans la conception générale de rhistoire puisse, comme un talisman, valoir toujours et à première vue, comme un moyen infaillible pour résoudre en éléments simples l'appareil immense et Tengrenage compliqué de la société. La structure économique sous-jacente, qui détermine tout le reste, n'est pas un simple mécanisme d'où émergent , comme des effets automatiques et machinaux immédiats, les institutions, les lois, les coutumes, les pensées, les sentiments, les idéologies. De cette infra-structure à tout le reste , le processus de dérivation et de médiation est très compliqué, souvent subtil et tortueux, pas toujours déchiffrable.

L'organisation sociale est , comme nous le savons déjà, continuellement instable, bien que cela ne semble évident à tout le monde que lorsque l'instabilité entre dans cette période aiguë que l'on appelle une révolution. Cette instabilité, avec les luttes continuelles dans le

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sein de cette même société organisée, exclut la possibilité pour les hommes de s'accommoder d'un acquiescement qui pourrait faire que les hommes recommencent à vivre d'une vie animale. Ce sont les antagonismes qui sont la cause principale du progrès (Marx). Mais il est également vrai, cependant, que dans cette organisation instable , dans laquelle nous est donnée la forme inévitable de la domination et de la sujétion, l'intelligence s'est toujours développée , non seulement inégalement, mais assez imparfaitement, incongrûment et partiellement. Il y eut et il y a encore dans la société comme une hiérarchie de l'intelligence, et des sentiments et des idéations. Supposer que les hommes, toujours et dans tous les cas, ont eu une conscience à peu près claire de leur propre situation, et de ce qu'il était le plus rationnel de faire, c'est supposer l'invraisemblable, bien plus l'inexistant.

Formes de droit, actions politiques et tentatives d'organisation sociale, furent, comme elles le sont encore, tantôt heureuses, tantôt erronées, c'est-à-dire disproportionnées et impropres. L'histoire est pleine d'erreurs ; ce qui signifie que si tout fut nécessaire, étant donnée Tintelligence relative de ceux qui avaient à résoudre une difficulté ou à trouver une solution à un problème donné, etc^ si tout y a une raison suffisante, tout n'y fut pas raisonnable, dans le sens que les optimistes donnent à ce mot. A la longue, les causes

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déterminantes de toutes les mutations, c'est-à-dire les conditions économiques modifiées, ont fini et finissent par faire trouver, quelquefois par des voies assez tortueuses, les formes de droit conformes, les ordres politiques adaptés et les modes plus ou moins parfaits de Taccommodation sociale. Mais il ne faut pas croire que la sagesse instinctive de Tanimal raisonnable se soit manifestée, ou se manifeste, sic et simpliciter, dans Tintelligence pleine et claire de toutes les situations, et qu'il ne nous reste à faire très simplement que le chemin déductif de la situation économique à tout le reste. L'ignorance — qui, à son tour, peut être expliquée — est une raison d'importance de la manière dont l'histoire s'est faite ; et, à l'ignorance, il faut ajouter la bestialité qui n'est jamais complètement vaincue, et toutes les passions et toutes les injustices, et les diverses formes de corruption, qui furent et sont le produit nécessaire d'une société organisée de telle sorte, que la domination de l'homme sur l'homme y est inévitable, et que de cette domination le mensonge, l'hypocrisie, l'outrecuidance et la lâcheté furent et sont inséparables. Nous pouvons, sans être utopistes, mais seulement parce que nous sommes communistes critiques, prévoir, comme nous prévoyons, en effet, l'avènement d'une sosociété qui, se développant de la société présente et de ses contrastes mêmes par les lois immanentes du devenir historique, aboutira à une as-

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sociation sans antagonismes de classes : ce qui aurait pour conséquence que la production réglée éliminerait de la vie le hasard, qui se révèle jusqu'ici dans l'histoire comme une cause multiforme d'accidents et d'incidences. Mais c'est là l'avenir, et ce n'est ni le présent , ni le passé. Si nous nous proposons , au contraire, de pénétrer dans les événements historiques qui se sont développés jusqu'à nos jours, en prenant, comme nous le faisons, pour fil conducteur les variations des formes de la structure économique sous-jacente jusqu'à la donnée plus simple des variations de l'instrument, nous devons avoir une pleine conscience de la difficulté du problème que nous nous proposons : parce qu'il ne s^agit pas ici d'ouvrir les yeux et de regarder, mais d'un très grand effort de la pensée, qui se propose de triompher du spectacle multiforme de l'expérience immédiate pour en réduire les éléments dans une série génétique. C'est pour cela que je disais que, dans les recherches particulières, il nous faut, nous aussi, partir de ces groupes de faits en apparence isolés et de cet ensemble bariolé, de l'étude empirique en un mot, d'où est née la croyance aux facteurs, devenue ensuite une demidoctrine.

Il ne sert de rien de vouloir contrebalancer ces difficultés de fait par l'hypothèse métaphorique, souvent équivoque, et après tout d'une valeur purement analogique, du soi-disant organisme

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social. Il fallait aussi que Tesprit passât même par cette hypothèse, devenue en si peu de temps de la pure et simple phraséologie. Elle couve, en effet , la compréhension du mouvement historique comme naissant des lois immanentes de la société elle-même, et exclut par là l'arbitraire, le transcendant et Tirrationnel. Mais la métaphore n'a pas plus de portée ; et la recherche particulière, critique et circonstanciée des faits historiques est la seule source de ce savoir concret et positif qui est nécessaire au développement complet du matérialisme économique.

Les idées ne tombent pas du ciel, et rien ne nous vient en songe.

Le changement dans les manières de penser, qu'a produit récemment la doctrine historique dont nous faisons ici l'examen et le commentaire, s'est opéré d'abord avec lenteur et puis avec une rapidité croissante, précisément dans cette période du devenir humain, dans laquelle se sont réalisées les grandes révolutions politico-économiques, c'est-à-dire, dans cette époque que, i considérée dans ses formes politiques, l'on I appelle libérale, mais qui, considérée dans son fond, par suite de la domination du capital sur la masse prolétarienne, est l'époque de la produc-

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tion anarchique. Le changement dans les idées, jusqu'à la création de nouvelles méthodes de conception, a reflété petit à petit Texpérience d'une nouvelle vie. Celle-ci, dans les révolutions des deux derniers siècles, s'était peu à peu dépouillée des enveloppes mythiques, mystiques et religieuses, à mesure qu'elle acquérait la con<* science pratique et précise de ses conditions im« médiates et directes. La pensée, elle aussi, qui résume et théorise cette vie, s'est dépouillée peu à peu des hypothèses théologiques et métaphysiques pour se renfermer finalement dans cette exigence prosaïque : dans l'interprétation de l'histoire il faut se restreindre à la coordination objective des conditions déterminantes et des effets déterminés. La conception matérialiste marque le point culminant de cette nouvelle tendance dans la recherche des lois historico-sociales en tant qu'elle n'est pas un cas particulier d'une sociologie générique ou d'une philosophie générique de l'État, du droit et de l'histoire, mais la solution de tous les doutes et de toutes les incertitudes qui accompagnent les autres formes de philosopher sur les choses humaines, et le commencement de Finterprétation intégrale de celles-ci.

C'est donc une chose facile, surtout de la façon dont l'ont fait quelques criticaillons vulgaires, que de trouver des précuseurs à Marx et à Engels, qui, les premiers, ont précisé cette doctrine dans

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ses points fondamentaux. Et quand était-il donc venu à l'esprit de quelqu'un [de leurs disciples, fussent-ils même de la plus stricte observance, de faire passer ces deux penseurs pour des faiseurs de miracles ? Bien plus, si Ton veut aller à la recherche des prémisses de la création doctrinale de Marx et d'Engels, il ne suffira pas de s'arrêter à ceux qu'on appelle les précurseurs du socialisme, à Saint-Simon par exemple et à ceux qui l'ont précédé, ni aux philosophes et particulièrement à Hegel, ni aux économistes qui avaient exposé l'anatomie de la société qui produit les marchandises : il faut remonter jusqu'à la formation même de la société moderne, et puis finalement déclarer triomphalement que la théorie est un plagiat des choses qu'elle explique.

C'est que, en vérité, les précurseurs véritables de la nouvelle doctrine furent les faits de Thistoire moderne, devenue^ si transparente et si révélatrice d'elle-même depuis que s'est opérée en Angleterre la grande révolution industrielle de la fin du siècle passé, et qu'en France a eu lieu le grand bouleversement social. Ces choses, mutatis mutandis, se sont ensuite reproduites, en combinaisons variées et dans des formes plus douces, dans tout le monde civilisé. Et qu'est autre chose la pensée, au fond, sinon le complément conscient et systématique de T expérience, et qu est celle-ci, sinon le reflet et l'élaboration mentale des choses et des processus qui naissent et se dé-

roulent ou en dehors de notre volonté, ou par l'œuvre de notre activité ; et qu'est-ce le génie autre chose que la forme individualisée, conséquente et aiguë de la pensée, qui naît, par la suggestion de Texpérience, chez beaucoup d'hommes de la même époque, mais qui reste chez le plus grand nombre d'entre eux fragmentaire, incomplète, incertaine, oscillante et partielle ?

Les idées ne tombent pas du ciel ; et bien plus, comme tous les autres produits de l'activité humaine, elles se forment dans des circonstances données, dans la maturité précise des temps, par l'action de besoins déterminés, grâce aux tentatives répétées pour donner à ceux-ci satisfaction, et par la découverte de tels ou tels autres moyens de preuve, qui sont comme les instruments de leur production et de leur élaboration. Même les idées supposent un terrain de conditions sociales ; elles ont leur technique : la pensée est, elle aussi, une forme du travail. Dépouiller celle-là et celuici, ou les idées et la pensée, des conditions et du milieu de leur naissance et de leur développement, c'est en défigurer la nature et la signification.

Montrer comment la conception matérialiste de rhistoire est née précisément dans des conditions données, non pas comme une opinion personnelle et discutable de deux écrivains, mais

comme ane nouvelle conquête de la pensée par la suggestion inévitable d'un nouveau monde qui est en train de naître, c'est-à-dire la révolution prolétarienne, ce fut là l'objet de mon premier essai (i). Gela revient à dire qu'une nouvelle situation historique a trouvé son complément dans son instrument mental approprié.

S'imaginer maintenant que cette production intellectuelle pouvait se réaliser en tout temps et en tout lieu, ce serait prendre pour règle de ses propres recherches l'absurde. Transporter les idées arbitrairement du terrain et des conditions historiques dans lesquelles elles sont nées sur un autre terrain quelconque, c'est comme si Ton prenait pour base du raisonnement l'irrationnel. Et pourquoi ne devrait-on pas imaginer également que la cité antique, dans laquelle sont nés l'art et la science grecs et le droit romain, tout en restant une cité antique démocratique, avec l'esclavage, acquière en même temps et développe toutes les conditions de la technique moderne ? Pourquoi ne pas croire que la corporation d'artisans du moyen âge, tout en restant ce qu'elle était dans son cadre fixe, s'achemine à la conquête du marché du monde sans les conditions de la concurrence illimitée, qui ont précisément commencé par la ronger et par la nier ? Pourquoi ne pas imaginer un fief, qui, tout

(i) En mémoire du Manifeste du parti communiste.

en restant fief, devienne un atelier produisant exclusivement des marchandises ? Pourquoi Michel de Lando n'aurait-il pas dû écrire le ilfanifeste des Communistes? Pourquoi ne penserait-on pas aussi que les découvertes de la science moderne pouvaient sortir du cerveau des hommes de n'importe quel autre temps et lieu, c'est-à-dire avant que des conditions déterminées eussent fait naître des besoins déterminés, et qu'on ait dû pourvoir à leur satisfaction par une expérience réitérée et accumulée ?

Notre doctrine suppose le développement ample, conscient et continu de la technique moderne, et avec elle la société qui produit les marchandises dans les antagonismes de la concurrence, la société qui suppose comme condition initiale et comme moyen indispensable pour se perpétuer l'accumulation capitaliste dans la forme de la propriété privée, la société qui produit et reproduit continuellement les prolétaires, et qui, pour se perpétuer, a besoin de révolutionner sans trêve ses instruments, y compris l'État et ses engrenages juridiques. Cette société qui, par les lois mêmes de son mouvement, a mis à nu sa propre anatomie, produit par contre-coup la conception matérialiste. De même qu'elle a produit par le socialisme sa négation positive, de même elle a engendré dans la nouvelle doctrine historique sa négation idéale. Si l'histoire est le produit^ non pas arbitraire, mais nécessaire

et normal des hommes en tant qu'ils se développent, et ils se développent en tant qu'ils expérimentent socialement, et ils expérimentent en tant qu'ils perfectionnent le travail, en accumulent et en conservent les produits et les résultats, la phase de développement dans laquelle nous vivons ne peut pas être la phase dernière et définitive, et les contrastes qui lui sont intimement liés et inhérents sont les forces productives de conditions nouvelles. Et voici comment la période des grandes révolutions économiques et politiques de ces deux derniers siècles a mûri dans les esprits ces deux concepts : Fimmanence et la constance du processus dans les faits historiques, et la doctrine matérialiste, qui est au fond la théorie objectiçe des réçolutions sociales.

Il n'est pas douteux que, remonter à travers les siècles et refaire par la pensée le développement des idées sociales dans la mesure où nous en trouvons des documents chez les écrivains, est une chose toujours très instructive, et qui sert surtout à augmenter en nous la connaissance critique de nos concepts comme de nos manières de penser. Un semblable retour de l'esprit sur ses prémisses historiques, quand il ne nous égare point dans Tempirisme d'une érudition sans fin, et ne nous amène pas à établir à la hâte de vaines analogies, sert sans aucun doute à donner de la souplesse et une force persuasive aux formes de notre activité scientifique. Dans l'ensemble de

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nos sciences nous retrouvons, en fait et par continuité approximative de tradition, rexcellence de tout ce qui a été trouvé, conçu et prouvé, non seulement dans les temps modernes mais jusqu'à la Grèce ancienne, avec laquelle commence précisément d'une façon définitive pour le genre humain le développement ordonné de la pensée consciente, réfléchie et méthodique. Il nous serait impossible de faire un seul pas dans la recherche scientifique sans nous servir des moyens depuis longtemps trouvés et éprouvés, et pour en citer quelques-uns des plus généraux, sans la logique et les mathématiques. Penser autrement ce serait prétendre que chaque génération doit recommencer tout le travail fait depuis l'enfance de l'humanité.

Mais il ne fut donné ni aux anciens auteurs, dans le cercle restreint de leurs républiques urbaines, ni aux écrivains de la Renaissance, toujours incertains entre un retour imaginaire à l'antiquité et le besoin de saisir intellectuellement le monde nouveau, qui était en gestation, d'arriver à l'analyse précise des éléments derniers d'où résulte la société, que le génie incomparable d'Aristote ne vit et ne comprit pas en dehors des limites dans lesquelles se passe la vie de V homme citoyen.

La recherche de la structure sociale, considérée dans ses modes d'origine et de processus, devint vive et pénétrante et prit des aspects mul-

tiformes au xvii* et au xviii' siècle, quand se forma rÉconomie, et que, sous les noms différents de Droit de Nature, d'essai sur TEsprit des Lois ou de Contrat Social, on essaya de résoudre en causes, en facteurs, en données logiques et psychologiques le spectacle multiforme et souvent obscur d'une vie dans laquelle se préparait la plus grande révolution que l'on connaisse . Ces doctrines, quels qu'aient été l'intention subjective et l'esprit des auteurs — comme c'est le cas antithétique du conservateur Hobbes et du prolétaire Rousseau — furent toutes révolutionnaires dans leur substance et dans leurs effets. Au fond de toutes on retrouve toujours, comme stimulant et comme motif, les besoins matériels et moraux de l'âge nouveau qui, par suite des conditions historiques, étaient ceux de la bourgeoisie : — aussi fallait-il combattre, au nom de la liberté, la tradition, l'Église, les privilèges, les classes fermées, c'est-à-dire les ordres et les états, et par suite l'État qui en était ou paraissait en être l'auteur, et puis les privilèges du commerce, des arts, du travail et de la science. Et l'on étudia l'homme d'une manière abstraite, c'est-à-dire, les individus pris en particulier, émancipés et délivrés par abstraction logique de leurs liens historiques et de toute nécessité sociale ; dans l'esprit de beaucoup le concept de la société se réduisit en atomes, et même il sembla naturel au plus grand nombre de croire que la

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société n'est que la somme des individus. Les catégories abstraites de la psychologie individuelle sulQrent à Texplication de tous les faits humains ; et voici comment dans tous ces systèmes, on ne parle que de crainte, d'amour-propre, d'égoïsme, d'obéissance volontaire, de tendance au bonheur, de bonté originaire de l'homme, de liberté du contrat, et de la conscience morale, et de l'instinct ou du sens moral, et de tant d'autres semblables choses abstraites et génériques, comme si elles suffisaient à expliquer l'histoire, et à eh créer de toutes pièces une nouvelle.

Par le fait que toute la société entrait dans une crise bruyante, l'horreur de l'antique, de ce qui était suranné, de ce qui était traditionnel, de ce qui était organisé depuis des siècles, et le pressentiment d'une rénovation de toute l'existence humaine, engendrèrent finalement un obscurcissement total dans les idées de nécessité historique et de nécessité sociale, c'est-à-dire dans ces idées qui, à peine indiquées par les philosophes anciens, et si développées dans notre siècle, n'eurent dans cette période de rationalisme révolutionnaire que de rares représentants, comme Vico, Montesquieu et, en partie, Quesnay. Dans cette situation historique, qui fit naître une littérature agile, destructrice et très populaire, se trouve la raison de ce que Louis Blanc, avec une certaine emphase, a appelé Vindiçidualisme, Depuis, certains ont cru voir dans ce mot l'exprès-

sion d'un fait permanent de la nature humaine, qui surtout pouvait servir d'argument décisif contre le socialisme.

Singulier spectacle, et singulier contraste ! Le capital, quelle que fût sa formation, tendait à vaincre toutes les autres formes antérieures de production, en en brisant les liens et les entraves, à devenir le maître direct ou indirect de la société, comme, en fait, il Test devenu dans la plus grande partie du monde ; de cela, il est résulté que, en dehors de toutes les formes de la misère moderne et de la hiérarchie nouvelle dans lesquelles nous vivons, se réalisait Tantithèse la plus aiguë de toute l'histoire, c'est-à-dire l'anarchie actuelle de la production dans l'ensemble de la société et le despotisme de fer dans le mode de production de chaque usine et de chaque fabrique ! Et les penseurs, les philosophes et les économistes et les vulgarisateurs des idées du xviii® siècle ne voyaient que liberté et égalité ! Tous raisonnaient de la même manière ; tous partaient des mêmes prémisses, qu'ils arrivassent à conclure qu'on devait obtenir la liberté d'un gouvernement de pure administration, ou qu'ils fussent démocrates ou même communistes. Le règne prochain de la liberté était devant les yeux de tous comme un événement certain, pourvu que l'on supprimât les liens et les entraves que l'ignorance forcée et le despotisme de l'Église et de l'État avaient imposés à Thomme, bon par nature. Ces entraves

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ne paraissaient pas être des conditions et des bornes dans lesquelles les hommes s'étaient trouvés par les lois de leur développement, et par Feffet du mouvement antagoniste et partant incertain et tortueux de Thistoire, mais de simples obstacles dont devait nous délivrer Tusage régulier de la raison. Dans cet idéalisme, qui atteignit son point culminant chez quelques héros de la Grande Révolution, germe une foi sans bornes dans le progrès certain de tout le genre humain. Pour la première fois, le concept d'humanité apparut dans toute son extension et sans mélange d'idées ou d'hypothèses religieuses. Les plus résolus de ces idéalistes furent les matérialistes extrêmes, parce que, niant toute fiction religieuse, ils assignaient cette terre comme un domaine certain au besoin de bonheur, pourvu que la raison ouvrît la voie.

Jamais les idées ne furent maltraitées d'une façon aussi inhumaine par les prosaïques choses qu'entre la fin du siècle passé et le commencement de celui-ci. La leçon des faits fut très dure, les plus tristes désillusions naquirent et il s'ensuivit un bouleversement radical dans les esprits. Les faits, en un mot, se trouvèrent être contraires à toutes les prévisions ; et si cela produisit d'abord un profond abattement chez les désillusionnés, cela fit naître cependant le désir et le besoin de

nouvelles recherches. On sait que Saint-Simon et Fourier, chez lesquels se fait, précisément au commencement du siècle, dans les formes exclusives des idées de génie prématurées, la réaction contre les résultats immédiats de la grande révolution politico-économique, se sont élevés résolument, le premier contre les juristes, et le second contre les économistes.

En effet, une fois supprimées les entraves à la liberté, qui avaient été propres à d*autres temps^ de nouvelles entraves plus graves et plus douloureuses les avaient remplacées ; et, comme le bonheur égal pour tous ne s'était pas réalisé^ la société demeurait dans sa forme politique, comme elle Tétait auparavant, une organisation des inégalités. Il faut donc que la société soit quelque chose d'autonome, de naturel, un automoteur complexe de rapports et de conditions, qui défie les bonnes intentions subjectives de chacun des membres qui la composent, et qui passe outre aux illusions et aux desseins des idéalistes. Elle suit donc une marche propre d'où nous pouvons abstraire des lois de processus et de développement, mais qui ne souffre pas qu'on lui en impose. Par cette transformation dans les esprits, le xix^ siècle s'annonça avec la vocation d'être le siècle de la science historique et de la sociologie.

Le principe du développement a, en effet, envahi depuis tous les domaines de la pensée . On a découvert, dans ce siècle, la grammaire histo-

rîque, et on a trouvé la clef pour explorer la genèse des mythes. On a retrouvé les traces embryogénétiques de la préhistoire, et on a, pour la première fois, mis en série de processus les formes politiques et juridiques. Le xix® siècle s'est annoncé comme le siècle de la sociologie dans la personne de Saint-Simon, chez qui, comme cela a lieu pour les autodidactes et les précurseurs de génie, on trouve confondus ensemble les germes de tant de tendances contradictoires. A cet égard la conception matérialiste est un résultat ; mais c'est un résultat qui est le complément de tout un processus de formation; et comme résultat et comme complément elle est aussi la simplification de toute la science historique et de toute la sociologie, parce qu'elle nous reporte des dérivés et des conditions complexes aux fonctions élémentaires. Et cela s'est produit par la suggestion directe d'une expérience nouvelle et mouvementée.

Les lois de l'économie, telles qu'elles sont d'elles-mêmes et telles qu'elles se réalisent d'ellesmêmes, avaient triomphé de toutes les illusions et s'étaient montrées directrices de la vie sociale. La grande révolution industrielle qui s'était produite, faisait comprendre que les classes sociales, si elles ne sont pas un fait de la nature, ne sont pas non plus une conséquence du hasard et de la

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volonté libre ; elles naissent historiquement et socialement dans une forme déterminée de production. Et qui, en vérité, n'avait pas vu naître, sous ses yeux, les nouveaux prolétaires sur la ruine économique de tant de classes de petits propriétaires, de petits paysans et d'artisans ; et qui n'était pas en mesure de découvrir la méthode de cette nouvelle création d'un état social nouveau, auquel tant d'hommes étaient réduits et dans lequel ils devaient nécessairement vivre ? Qui n'était pas en mesure de découvrir que l'argent, devenu capital, avait réussi, en quelques années, à devenir le maître par l'attraction qu'il exerce sur le travail des hommes libres, chez lesquels la nécessité de se vendre librement comme salariés avait été préparée de longue date par tant d'ingénieux procédés juridiques et par l'expropriation violente ou indirecte? Qui n'avait pas vu les nouvelles villes naître autour des fabriques et se ceindre à leur périmètre de cette misère désolante, qui n'est plus l'effet de la malchance individuelle, mais la condition et la source de la richesse ? Et dans cette misère d'un nouveau style nombreux étaient les femmes et les enfants, sortant pour la première fois d'une existence ignorée pour prendre place sur la scène de l'histoire comme une illustration sinistre de la société des égaux. Et qui ne sentait pas — môme si cela n'avait pas été énoncé dans la soi-disant doctrine du rés^érend Malthus — que le nombre

des convives que ce mode d'organisation économique peut contenir, s'il est parfois insuffisant pour celui qui, par suite de l'aléa favorable de la production, a besoin de bras, est souvent aussi surabondant et partant ne trouve pas d'occupation et devient effrayant? Il devenait évident, aussi, que la rapide et violente transformation économique qui s'était faite bruyamment en Angleterre, avait réussi là, parce que ce pays avait pu se créer, à l'égard du reste de l'Europe, un monopole jusqu'ici inconnu, et que pour soutenir ce monopole une politique sans scrupules avait été rendue nécessaire, et cela permettait à tous, une bonne fois, de traduire en prose le mythe idéologique de l'Etat, qui devait être le tuteur et le précepteur du peuple.

Cette vision immédiate de ces conséquences de la nouvelle vie fut l'origine du pessimisme, plus ou moins romantique, des laudatores temporis acti^ de De Maistre à Garlyle. La satire du libéralisme envahit les esprits et la littérature au commencement de ce siècle. Alors commence cette critique de la société, qui est le début de toute la sociologie. Il fallait avant tout vaincre l'idéologie, qui s'était accumulée et exprimée dans tant de doctrines du Droit de Nature ou du Contrat Social. Il fallait se remettre en contact avec les faits que les événements rapides d'un processus si intensif imposaient à l'attention dans des formes si nouvelles et si effrayantes.

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Voici Owen, incomparable à tous les points de vue, mais surtout pour la clairvoyance dont il fit preuve dans la détermination des causes de la nouvelle misère, s'il fut un naïf dans la recherche des manières de la vaincre. Il fallait arrivera la critique objective de rÉconomie, qui apparut, pour la première fois, dans des formes unilatérales et réactionnaires, chez Sismondi. Dans cette période où mûrissaient les conditions d'une nouvelle science historique, naissent tant de formes diverses du socialisme utopique, unilatéral ou complètement extravagant, qui n'arrivent jamais jusqu'aux prolétaires, ou parce que ceux-ci n'avaient aucune conscience politique, ou, s'ils en avaient une, elle se manifestait par soubresauts, comme dans les conspirations et les émeutes françaises de i83o à48, ou ils se tenaîentsur le terrain pratique des réformes immédiates, comme c'est le cas pour les Char listes. Et cependant, tout ce socialisme, quelque utopique, fantasque et idéologique qu'il fût, était une critique immédiate et souvent géniale de l'Économie, une critique unilatérale, en somme, à laquelle il fallait le complément scientifique d'une conception historique générale.

Toutes ces formes de critique partielle, unilatérale et incomplète eurent leur aboutissant dans le socialisme scientifique. Celui-ci n'est plus la critique subjective appliquée aux choses, mais la découverte de Vautocritique qui est dans les

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choses elles-mêmes. La critique véritable de la société c'est la société elle-même, qui^ par les conditions antithétiques des contrastes sur lesquels elle repose, engendre d'elle-même en ellemême la contradiction, et triomphe ensuite de celle-ci par son passage dans une nouvelle forme. Le résolvant des antithèses actuelles c'est le prolétariat, que les prolétaires eux-mêmes le sachent ou ne le sachent pas. De même que leur misère est devenue la condition de la société présente, de même dans leur misère est la raison d'être de la nouvelle révolution prolétarienne. C'est dans ce passage de la critique de la pensée subjective, qui examine les choses du dehors et s'imagine pouvoir les corriger elle-même, à Fintelligence de Tautocritique que la société exerce sur elle-même dans l'immanence de son propre processus, c'est en cela seulement que consiste la dialectique de l'histoire, que Marx et Engels, dans la mesure où ils étaient matérialistes, tirèrent de l'idéalisme de Hegel. Et en fin de compte peu importe si les littérateurs, qui ne connaissent aucune autre signification de la dialectique sinon celle d'une sophistique artificieuse, ni les doctes et les érudits, qui ne sont jamais aptes à dépasser la connaissance des faits particuliers, ne peuvent se rendre compte de ces formes cachées et compliquées de la pensée..

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Mais la grande transformatioa économique, qui a fourni les matériaux dont est composée k société moderne, dans laquelle Tempire du capitalisme est arrivé au terme de son complet déyeloppement, n'aurait pas été d'un enseignement aussi rapide et aussi suggestif, si elle n'avait pas été lumineusement illustrée par le mouvement, vertigineux et fécond en catastrophes de la Révolution française. Elle mit en pleine évidence, comme dans une représentation tragique, toutes les forces antagonistes de la société moderne, parce que celle-ci s'y est développée à travers les ruines, et qu'elle traversa, en un court laps de temps et d'une marche précipitée, les phases de sa naissance et de son établissement.

La révolution fut la suite des entraves que la bourgeoisie dut vaincre par la violence, depuis qu'il apparut avec évidence que le passage des vieilles formes de production aux formes nouvelles — ou de la propriété, si nous empruntons la langue des juristes — ne pouvait se réaliser par les voies les plus calmes des réformes successives et graduelles. Elle amena par suite le soulèvement, le frottement et les mélanges de toutes les vieilles classes de l'Ancien Régime, et la formation rapide et vertigineuse en même temps de classes nouvelles, dans la très rapfde mais très intensive période de dix années, qui, comparées à l'histoire ordinaire des autres temps et des autres pays, nous semblent des siècles. Cette superpo-

sition rapide d'événements séculaires mit à jour les moments et les aspects les plus caractéristiques de la société nouvelle ou moderne, et cela avec d'autant plus d'évidence que la bourgeoisie aguerrie s'était déjà créée à elle-même des moyens et des organes intellectuels qui lui avaient donné avec la théorie de son œuvre propre la conscience réflexe de son mouvement.

La violente expropriation d'une grande partie de la vieille propriété, c'est-à-dire de la propriété immobilisée dans les flefs, dans les domaines royaux et princiers et dans la mainmorte, avec les droits réels et personnels qui en dérivent, mit à la disposition de l'État, devenu par la nécessité des choses un gouvernement d'exception, terrible et omnipotent, une masse extraordinaire de moyens économiques ; et l'on eut, d'un côté, la singulière politique des assignats qui finirent par s'annuler eux-mêmes, et, d'un autre côté, la formation des nouveaux propriétaires qui durent lenv fortune aux chances de l'agiotage, à l'intrigue et à la spéculation. Et qui aurait encore osé ensuite jurer sur l'antique autel sacro-saint de la propriété, lorsque son titre récent et authentique reposait d'une manière si évidente sur la connaissance des contingences heureuses? S'il était jamais passé par la tête de tant d'ennuyeux philosophes, en commençant par les Sophistes, que le droit est une création de l'homme, utile et com* mode, cette proposition hérétique pouvait sem-

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bler désormais une vérité simple et intuitive môme au dernier des gueux des faubourgs de Paris. Les prolétaires n'avaient-ils pas donné rimpulsion, avec tout le menu peuple, à la révolution en général par les mouvements anticipés d'avril 1789, et ne se trouvèrent-ils pas ensuite comme chassés de nouveau de la scène de l'histoire après rinsuccès de la révolte de Prairial de 1795? N'avaient-ils pas porté sur leurs épaules tous les défenseurs ardents de la liberté et de l'égalité ; n'avaient-ils pas tenu dans leurs mains la Commune de Paris, qui fut, pendant un temps, l'organe impulsif de l'Assemblée et de toute la France ; et n'avaient-ils pas finalement l'amère désillusion de s'être créé, de leurs propres mains, de nouveaux maîtres ? La conscience foudroyante de cette désillusion constitue le moteur psychologique, rapide et immédiat, de la conspiration de Babeuf qui, pour cela même, est un grand fait de l'histoire, et porte en elle tous les éléments de de la tragédie objective.

La terre, que le fief et la mainmorte avaient comme liée à un corps, à une famille, à un titre, délivrée de ses liens, était devenue une marchandise, pour servir de base et d'instrument à la production des marchandises ; et elle était devenue tout d'un coup une marchandise si flexible, si docile, qu'elle s'était mise à circuler sous la forme de simples morceaux de papier. Et autour de ces symboles, tellement multipliés sur les choses

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qu'ils devaient représenter, qu'ils finirent par ne valoir plus rien, l'affairisme sortit géant, comme il naquit de tous côtés, sur les épaules de la misère des plus misérables, et par toutes les anfractuosités de la politique ; il fut effronté surtout dans sa façon de tirer parti de la guerre et de ses succès glorieux. Même les rapides progrès d'une technique accélérée par l'urgence des circonstances donnèrent matière et occasion à la prospérité des affaires.

Les lois de l'économie bourgeoise, qui sont celles de la production individuelle dans le domaine antagoniste delà concurrence, se révoltèrent furieuses, par la violence et par la ruse, contre l'effort idéaliste d'un gouvernement révolutionnaire qui, fort de la certitude de sauver la patrie, et fort plus encore de l'illusion de fonder, pour l'éternité, la liberté des égaux, crut qu'il était possible de supprimer l'agiotage par la guillotine, d'éliminer l'affairisme en fermant la bourse et d'assurer au menu peuple l'existence en fixant le maximum des prix pour les objets de première nécessité. Les marchandises, et les prix, et les affaires, revendiquèrent avec violence leur liberté propre contre ceux qui voulaient leur prêcher et leur imposer la morale.

Thermidor^ quelles qu'aient été les intentions personnelles des Thermidoriens, vils, peureux ou illusionnés, fut, dans ses causes cachées comme dans ses effets apparents, le triomphe des affaires

sur ridéalisme démocratique. La constitution de 1793, qui marque la limite extrême à laquelle peut atteindre Tidéal démocratique, n*a jamais été pratiquée. La pression grave des circonstances, la menace de l'étranger, les différentes formes de rébellion à rintérieur, depuisles Girondins jusqu'à la.Vendée, rendirent nécessaire un gouvernement d'exception qui fut la Terreur y née de la peur, A mesure que les périls cessaient, cessa le besoin de la terreur ; mais la démocratie se brisa contre les affaires qui donnaient naissance à la propriété des nouveaux propriétaires. La constitution de Tan III consacra le principe du modérantisme Ubéral, d^où procède tout le constitutionnalisme du continent européen : mais elle fut, avant tout, la route qui permit d'arriver à la garantie de la propriété. Changer les propriétaires en sauvant la propriété, c'est là la devise, le mot d'ordre, l'enseigne qui défia, pendant des années, depuis le 10 août IJ92, les émeutes violentes comme les desseins hardis de ceux qui essayèrent de fonder la société sur la vertu, sur l'égalité, sur l'abnégation Spartiates . Le Directoire fut le sentier au travers duquel la révolution arriva à se nier ellemême comme effort idéaliste ; et, avec le Directoire, qui fut la corruption avouée et professée, cette devise devint une réalité : les propriétaires sont changés, mais la propriété est sauve! Et enfin, on avait besoin, pour élever sur tant de ruines un édifice stable, de la force véritable ; et

celle-ci se trouva dans cet aventurier étrange d'un génie incomparable, auquel la fortune avait romainement souri, et il était le seul qui possédât la vertu de mettre fin à cette fable gigan^ tesque, parce qu'il n'y avait en lui ni ombre, ni trace de scrupules moraux.

Tout se vit dans cette fureur des événements. Les citoyens armés pour la défense de la patrie, victorieux au dehors des frontières de l'Europe environnante, dans laquelle ils portèrent avec la conquête la révolution, se transforment en soldatesque pour opprimer la liberté de leur patrie. Les paysans qui, dans un moment de suggestion impérieuse, produisirent dans les terres féodales l'anarchie de 1789, devenus soldats, ou petits propriétaires, ou petits fermiers, et après être restés un moment les sentinelles avancées delà révolution, retombèrent dans le calme silencieux et lourd de leur vie traditionnelle, qui, sans hasards et sans mouvements, sert de base sûre au soidisant ordre social. Les petits bourgeois des villes, et les anciens membres des corporations, deviennent rapidement, dans le camp de la lutte économique, les prestateurs libres du travail manuel. La liberté du commerce exigeait que chaque produit devînt librement commerçable, et triomphait ainsi de la dernière entrave, en obtenant que le travail devînt lui aussi une marchandise libre.

Tout changea à ce moment. L'État, que pendant des siècles tant de millions d'illusionnés

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avaient considéré comme une institution sacrée ou un mandat divin, laissant la tête de son souverain tomber sous Faction froide d'un instrument technique, perdit son caractère sacré. L'État, lui aussi, devenait un appareil technique, qui substituait la bureaucratie à la hiérarchie. Et comme les titres anciens n'assuraient plus à leurs possesseurs le privilège d'occuper les fonctions diverses, ce nouvel état pouvait devenir la proie de tous ceux qui voulaient s'en emparer ; il se trouvait, en un mot, mis à l'encan, pourvu que les heureux ambitieux fussent les solides garants de la propriété des nouveaux et des anciens propriétaires . Le nouvel État, qui eut besoin du i8 Brumaire pour devenir une bureaucratie ordonnée, appuyée sur le militarisme victorieux, cet État qui complétait la révolution dans l'acte qui la niait, ne pouvait se passer de son texte ; et elle l'eut dans le Code civile qui est le livre d'or de la société qui produit et vend les marchandises . Ce n'est pas en vain que la jurisprudence généralisée avait conservé et commenté pendant des siècles, dans la forme d'une discipline scientifique, ce Droit Romain, qui fut, qui est et qui sera la forme typique et classique du droit de toute société marchande, jusqu'à ce que le communisme fasse disparaître la possibilité de vendre et d'acheter.

La bourgeoisie qui, parle concours de tant de circonstances singulières fit la révolution avec le

concours de tant d'autres classes et demi-classes disparues depuis après un court laps de temps presque toutes de la scène politique, apparut, dans les moments des chocs les plus violents, comme poussée par des motifs et inspirée par une idéologie, qui n'auraient absolument aucune relation avec les effets qui survécurent et se perpétuèrent positivement. Gela fait que dans la chaleur des luttes le changement vertigineux de l'infrastructure économique apparaît comme dissimulé par les idéals, et obscurci par l'entrecroisement de tant d'intentions et de desseins, d'où naissent tant d'actes de cruauté et d'héroïsmes inouïs, des courants d'illusion et de dures preuves de désenchantement. Jamais une foi aussi puissante dans l'idéal du progrès n'avait jailli des poitrines humaines. Délivrer le genre humain de la superstition, et même de la religion, faire de chaque individu un citoyen, ou de tout homme privé un homme public ; ce sont là les commencements : — et puis sur la ligne de ce programme résumer, dans la courte action de quelques années, une évolution qui apparaît aux plus idéalistes d'aujourd'hui comme l'œuvre de plusieurs siècles à venir : — c'est l'idéalisme d'alors ! Et pourquoi la pédagogie de la guillotine devait-elle leur répugner?

Ceftte poésie, certainement grandiose sinon joyeuse, laissa derrière elle une prose assez dure. Et ce fut la prose des propriétaires qui devaient

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la propriété à la chance, et ce fut celle de la haute finance et des fournisseurs enrichis, des maréchaux, des préfets, des journalistes, des littérateurs mercenaires ; ce fut la prose de la cour de rhomme étrange auquel les qualités du génie militaire greffées sur une âme de brigand avaient, sans aucun doute, conféré l^ droit de traiter d'idéologue quiconque n'admirait pas le fait nu et cru, qui peut n'être dans la vie, comme il Tétait pour lui, que la simple brutalité du succès. La Grande Révolution hâta le cours de Thistoire dans une grande partie de l'Europe. C'est à elle que se rattache, sur le continent^ tout ce que nous appelons le libéralisme et la démocratie moderne, sauf les cas de fausse imitation de l'Angleterre, et jusqu'à l'établissement de l'unité italienne, qui fut et qui restera peut-être le dernier acte de la bourgeoisie révolutionnaire. Cette révolution fut l'exemple le plus vif et le plus instructif de la façon dont une société se transforme, et du comment les nouvelles conditions économiques se développent, et en se développant coordonnent en groupes et en classes les membres de la société. Ce fut la preuve palpable de la façon dont on trouve le droit, quand il est nécessaire à l'expression et à la défense de rapports déterminés, et comment se crée TÉtat, et comment on en dispose les moyens, les forces et les organes. On vit comment les idées germent du terrain des né-

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cessités sociales, et comment les caractères, les tendances, les sentiments, les volontés, c'est-àdire, en un mot, les forces morales, se produisent et se développent dans des conditions circonstanciées. Enun mot, les données de la science sociale furent, pour ainsi dire, préparées par la société elle-même ; et il ne faut pas s'étonner si la révolution, qui fut précédée idéologiquement par la forme la plus aiguë du doctrinarisme rationnaliste que l'on connaisse, finit enfin par laisser derrière elle le besoin intellectuel d'une science historique et sociologique antidoctrinairCy comme l'est celle que l'on a essayé de construire dans notre siècle.

Et ici, et par ce que j'ai dit et par ce qu'on sait généralement, il est inutile de rappeler à nouveau, comment Owen forme un même groupe avec Saint-Simon et Fourier, et de redire par quelles voies a pris naissance le socialisme scientifique . L'important est dans ces deux points : que le matérialisme historique ne pouvait naître sinon de la conscience théorique du socialisme ; et qu'il peut désormais expliquer sa propre origine avec ses propres principes, ce qui est la plus grande preuve de sa maturité.

Ainsi j'ai justifié la phrase du début de ce chapitre : les idées ne descendent pas du ciel.

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Le chemin parcouru jusqu'ici nous a permis de nous rendre un compte exact de la valeur précise et relative de la soi-disant doctrine des facteurs ; nous savons aussi comment on arrive à éliminer objectivement ces concepts provisoires, qui furent et qui sont une simple expression d'une pensée non arrivée pleinement à maturité.

Et cependant, il est nécessaire que nous parlions encore de cette doctrine, pour expliquer mieux et plus en détail pour quelles raisons deux des soi-disant jTac^eurs, VEtat et le droite ont été et sont encore considérés comme le principal ou Texclusif sajet de Vhistoire,

L'historiographie, en effet, a placé pendant des siècles dans ces formes de la vie sociale Tessentiel du développement ; bien plus, elle n'a vu ce développement que dans les modifications de ces formes. L'histoire a été traitée pendant des siècles comme une discipline relative au mouvement juridico-politique, et même au mouvement politique principalement. La substitution de la société à la politique est chose récente, et beaucoup plus récente encore est la réduction de la société aux éléments du matérialisme historique. En d'autres termes, la sociologie est d'invention

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assez récente, et le lecteur, je Tespère, aura compris de lui-même que j'emploie ce terme, èrmtatis causa^ pour indiquer d'une manière générale la science des fonctions et des variations socialeSy et que je ne m'en tiens pas au sens spécifique que lui ont donné les Positivistes.

C'est une chose d'ailleurs ressassée que de dire que, jusqu'au commencement de ce siècle, les renseignements sur les usages, les coutumes, les croyances, etc., ou même sur les conditions naturelles, qui servent de sous-sol et de circuit aux formes sociales, n'étaient mentionnés dans les histoires politiques que comme des objets de simple curiosité, ou comme des accessoires et des compléments de la narration.

Tout cela ne peut pas être un simple accident et ne l'est pas en effet. Il y a donc un double intérêt à nous rendre compte de l'apparition tardive de Vhistoire sociale, et parce que notre doctrine justifie encore une fois, par ce moyen, sa raison d'être, et parce que nous éliminons ainsi, d'une manière définitive, les soi-disant facteurs.

Si Ton fait abstraction de quelques moments critiques dans lesquels les classes sociales, par une incapacité extrême à se tenir par adaptation dans une condition d'équilibre n?elatif, entrent dans une crise d'anarchie plus ou moins prolongée, et exception faite de ces catastrophes

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dans lesquelles tontun monde disparaît, comme à la chute de FEmpire Romain d'Occident, ou à la dissolution du Khalifat, depuis qu'on a une histoire écrite, FÉtat apparaît non seulement comme le faite de la société, mais aussi comme son soutien. Le premier pas que la pensée naïve ait fait dans cet ordre de considérations est dans cet énoncé : ce qui gouverne est aussi ce qui crée .

Si Ton excepte en outre quelques courtes périodes de démocratie exercée avec la vive conscience de la souveraineté populaire, comme ce fut le cas de quelques cités grecques, et particulièrement d'Athènes et de quelques communes italiennes, et spécialement de Florence (celles-là, cependant, se composaient d'hommes libres propriétaires d'esclaves, celles-ci, de citoyens privilégiés qui exploitaient les étrangers et les paysans), la société organisée en Etat fut toujours composée d'une majorité à la merci d'une minorité. Et ainsi la majorité des hommes est apparue dans l'histoire comme une masse soutenue, gouvernée, guidée, exploitée et maltraitée, ou, du moins, comme une conglomération bariolée d'intérêts, que quelques-uns devaient gouverner en maintenant en équilibre les divergences, soit par la pression ou par la compensation.

De là la nécessité d'un art de gouvernement, et comme avant toute chose c^est ce qui frappe ceux qui étudient la vie collective, il était naturel que la politique apparût cpmme Y auteur de l'ordre

social et comme le signe de la continuité dans la succession des formes historiques. Qui dit politique, dit activité qui, jusqu'à un certain point, se déploie dans un sens voulu, jusqu'au moment tout au moins où les calculs viennent se heurter contre des résistances inconnues ou inattendues. En prenant, comme le suggérait une expérience imparfaite, pour auteur de la société FÉtat, et pour auteur de Tordre social la politique, il en découlait que les historiens narrateurs ou raisonneurs, étaient portés à placer l'essentiel de l'histoire dans la succession des formes, des institutions et des idées politiques.

D'où l'État tirait-il son origine, où se trouvait la base de sa permanence, cela n'importait pas, comme cela n'importe pas au raisonnement courant. Les problèmes d'ordre génétique naissent, comme on le sait, assez tard. L'État est et il trouve sa raison d'être dans sa nécessité actuelle ; cela est si vrai que l'imagination n'a pas pu s'adapter à l'idée qu'il n'avait pas toujours été, et qu'elle en a prolongé l'existence conjecturale jusqu'aux premières origines du genre humain. Des dieux ou des demi-dieux et des héros en furent les instituteurs, dans la mythologie du moins, de même que dans la théologie médiévale le Pape est la source première, et partant divine et perpétuelle de toute autorité. Même de notre temps, des voyageurs inexpérimentés et des missionnaires imbéciles trouvent l'État là même où il n'y

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