‹ Essais sur la conception matérialiste de l'histoireChapitre 5 sur 14 · AT · texte numérisé non relu

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a, comme chez les sauvages et les barbares, que la genSy ou la tribu des génies, ou ralliance des génies

Deux choses ont été nécessaires pour que ces préjugés du raisonnement fussent vaincus. En premier lieu^ il a fallu reconnaître que lés fonctions de TËtat naissent, augmentent, diminuent, s'altèrent et se succèdent avec les variations de certaines conditions sociales. £n second lieu, il a fallu qu'on arrivât à comprendre que TÉtat existe et se maintient en tant qu'il est organisé pom* la défense de certains intérêts déterminés, d'une partie de la société contre tout le restant de la société elle-même, qui doit être faite de telle sorte, dans son ensemble, que la résistance des sujets, des maltraités, des exploités, ou se perde dans de multiples frottements, ou trouve un tempérament dans les avantages partiels, bien que misérables, des opprimés eux-mêmes.

La politique, cet art si miraculeux et si admii^é, se ramène ainsi à une formule très simple :

appliquer une force ou un systtfeie de forces à un ensemble de résistances.

Le premier pas, et le plus difficile, est fait quand on a réduit l'Etat aux conditions sociales d'où il tire son origine. Mais ces conditions sociales elles-mêmes ont été ensuite précisées par la théorie des classes, dont la genèse est dans la

manière des différentes occupations, étant donnée la distribution du travail, c*est-à*dire, étant donnés les rapports qui coordonnent et lient les hommes dans une forme de production déterminée.

Dès lors le concept de l'État a cessé de représenter la cause directe du mouvement historique comme auteur présumé de la société, parce qu'on a vu que dans chacune de ses formes et de ses variations il n'est pas autre chose que l'organisation positive et forcée d'une domination de classe déterminée, ou d'une apcommodation déterminée de classes différentes. Et puis, par une conséquence ultérieure de ces prémisses, on est arrivé enfin à reconnaître que la politique, comme art d'agir dans un sens voulu, est une partie assez petite du mouvement général de l'histoire et qu'elle n'est qu'une faible partie de la formation et du développement de l'État lui-même, dans lequel beaucoup de choses, c'est-à-dire beaucoup de relations naissent et se développent par accommodation nécessaire, par consentement tacite, par violence subie ou tolérée. Le règne de l'inconscient, si l'on entend par là ce qui n'est pas voulu par libre choix et à dessein, mais ce qui se détermine et se fait par la succession des habitudes, des coutumes, des accommodations, etc., est devenu très considérable dans le domaine des connaissances qui forment Tobjet des sciences historiques, et la politique, qui avait été prise

comme une explication, est devenue elle-même une chose à expliquer.

Nous savons maintenant, d'une façon certaine, pour quelles raisons Thistoire devait se présenter d'abord sous une forme purement politique.

Mais il ne faudrait pas croire pour cela que rÉtat soit une simple excroissance, un pur accessoire du corps social, ou de la libre association, comme l'ont imaginé tant d'utopistes et tant d'ultra-libéraux anarchisants. Si la société a abouti, jusqu'ici, à l'Etat, c'est parce qu'elle a eu besoin de ce complément de force et d'autorité, parce qu'elle se compose d'êtres inégaux par suite des différenciations économiques. L'État est quelque chose de très réel, un système de forces qui maintiennent l'équilibre et l'imposent par la violence et la répression. Et pour exister comme système de forces il a dû devenir et constituer une puissance économique, que celle-ci repose sur la razzia, la rapine, l'imposition de guerre, ou qu'elle consiste dans la propriété directe du domaine, ou qu'elle se forme petit à petit grâce à la méthode moderne des impôts publics, qui revêt les apparences constitutionnelles d'une autotaxation. C'est dans cette puissance économique, si considérable dans les temps modernes, que réside le fondement de sa capacité à agir. Il résulte de là que, par suite d'une nouvelle division

du travail, les fonctions de TÉtat donnent naissance à des ordres et à des états spéciaux, c'est-àdire à des classes très particulières, sans exclure la classe des parasites.

L'État, qui est' et qui doit être une puissance économique afin que dans la défense des classes dirigeantes il soit fourni de moyens pour réprimer, pour gouverner, pour administrer, pour feire la guerre, crée d'une manière directe ou indirecte un ensemble d'intérêts nouveaux et particuliei's, qui réagissent nécessairement sur la société. De sorte que l'État, par le fait qu'il est né et qu'il se maintient comme garant des antithèses sociales, qui sont une conséquence des différenciations économiques, crée autour de lui un cercle de personnes intéressées directement à son existence.

De là découlent deux conséquences . Comme la société n'est pas un tout homogène, mais un corps d'articulations particularisées, bien plus un complexus multiforme d'intérêts antithétiques, il arrive que parfois les directeurs de l'État cherchent à s'isoler et, par cet isolement, ils s'opposent à la société tout entière. Et puis, en second lieu, il arrive que des organes et des fonctions créées tout d'abord pour l'avantage de tous, finissent par ne plus servir que des intérêts de groupes et permettent les abus de pouvoir des coteries et des camorre. De là les aristocraties et les hiérarchies nées de l'usage des pou-

voirs publics, de là les dynasties ; à la lumière de la simple logique^ ces formations paraissent complètement irrationnelles.

Depuis qu'il existe une histoire certaine, l'État a agrandi ou diminué ses pouvoirs, mais il n*a jamais disparu, parce qu'il y a toujours eu depuis dans la société des hommes inégaux par suite de la différenciation économique, des raisons pour maintenir et pour défendre par la force ou par la conquête l'esclavage, les monopoles, ou la prédominance d'une forme de production, avec la domination de Thomme sur Thomme. L^État est devenu comme le champ d'une guerre civile incessante, qui se développe toujours, même si elle ne se présente' pas sous la forme bruyante des Marins et des Sylla, des journées de juin et de la guerre de Sécession. A l'intérieur de l'Etat, la corruption de l'homme par l'homme a toujours fleuri, parce que, s'il n'y a pas de forme de domination qui ne rencontre des résistances, il n'y a pas de résistances qui, par suite des besoins pressants de la vie, ne puissent dégénérer en accou)modation résignée.

Pour ces raisons, les événements historiques, vus à la surface de la monotone narration ordi' naire, apparaissent comme la répétition assez peu variée du même type, comme une espèce de ritournelle ou de configuration de kaléidoscope. Il ne faut pas s'étonner sileconceptualiste Herbart et le pessimiste caustique Schopenhauer arrivèrent à

cette conclusion, qu'il n'y a pas d'histoire entant que processus véritable ; ce qui se traduit ainsi en langage vulgaire : Thistoire est une ennuyeuse chanson.

L'histoire politique une fois réduite à sa quintessence, l'État demeure éclairci dans toute sa prose. Dès lors, il n'y a plus trace ni de divinisation théologique, ni de transsubstantiation métaphysique, tant en. vogue auprès de certains philo' sophes allemands : — pour lesquels, TEtat c'est Vidée, l'État Idée qui se réalise dans l'histoire, l'État c'est la réalisation pleine delà personnalité, et autres bêtises pareilles. L'État est une organisation réelle de défense pour garantir et perpétuer un mode d'association, dont le fondement est une forme de production économique, ou un accord et une transaction entre diverses formes. En résumé, l'Etat suppose, ou un système de propriété, ou l'accord entre plusieurs systèmes de propriété. L X est le fondement de tout son art, dont l'exercice demande que l'Etat lui-même devienne une puissance économique, et qu'il dispose aussi de moyens et de procédés pour faire passer la propriété des mains des uns dans les mains des autres. Quand, par l'effet d'un changement aigu et violent des formes de la production, il faut recourir à un déclassement insolite et extraordinaire des rapports de la propriété (par exemple, l'abolition de la main morte et des fiefs, l'abolition des monopoles commerciaux), alors la vieille

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forme politique est insuffisante, et la révolution est nécessaire pour créer le nouvel organe qui opère la transformation économique.

Si Ton fait abstraction des temps très anciens, qui nous sont inconnus, toute Thistoire s'est développée dans les contacts et les antagonismes des diverses tribus et communautés, et ensuite des diverses nations et des divers États : c'est dire que les raisons des antithèses internes dans le cercle de chaque société se sont toujours de plus en plus compliquées avec les frottements avec l'extérieur. Ces deux raisons de contraste se conditionnent réciproquement, mais dans des modes toujours variés. Souvent, c'est le malaise interne qui pousse une communauté ou un État à entrer dans des collisions externes; d'autres fois, ce sont ces collisions qui altèrent les rapports internes.

Le moteur principal des différents rapports entre les diverses communautés a été, depuis les origines, comme il l'est jusqu'à aujourd'hui, le commerce dans le sens large du mot, c'est-à-dire l'échange, soit qu'il s'agisse de céder, comme dans les tribus pauvres, uniquement le superflu en échange d'autres choses^ soit qu'il s'agisse, comme aujourd'hui, de la grande production en masse, qui est faite dans le but exclusif de vendre pour tirer d'une somme d'argent une somme d'argent

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plus forte. Cette masse énorme d'événements extérieurs et intérieurs, qui s'accumulentet s'amoncellent les uns sur les autres dans l'histoire, trouble tellement les historiographes qui se contentent d'exposer et de résumer, qu'ils se perdent dans d'infinies tentatives de groupements chronologiques et de vues d'ensemble. Celui qui suit au contraire le développement interne des différents types sociaux dans leur structure économique, et qui considère les événements politiques comme des résultats particuliers des forces agissant dans la société, finit par triompher de la confusion née de la multiplicité et de l'incertitude de l'impression empirique^ et au lieu d'une série chronologique, ou synchronique, ou d'une vue d'ensemble, il peut atteindre à la série concrète d'un processus réel.

Devant ces conditions réalistes tombent toutes les idéologies fondées sur la mission éthique de l'Etat, ou sur toute autre conception analogue. L'État est, pour ainsi dire, mis à sa place, et il demeure comme encadré dans les contours du devenir social, en tant que forme résultant d'autres conditions, et à son tour, par suite de son existence, réagissant naturellement sur le reste.

Ici se pose une autre question.

Cette forme sera-t-elle jamais dépassée? — ou peut-il y avoir une société sans Etat ? — ou peut-

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il y avoir une société sans classes ? — et, s'il faut mieux s*expliquer, y aura>t-il jamais une forme de production communiste, avec une répariitiou du travail et des tâches telle qu'il ne puisse y avoir place au développement des inégalités, cette source de la domination de Thomme sur Thomme?

C'est dans la réponse affirmative à cette question que consiste le socialisme scientifique, en tant qu'il affirme l'avènement de la production communiste, non pas comme un postulat, ni comme le but d'une volonté libre, mais comme le résultat du processus immanent de Thistoire.

Gomme on le sait, la prémisse de cette prévision est dans les conditions mêmes de la production capitaliste actuelle. Celle-ci socialise continuellement le mode de production, soumet toujours davantage le travail vivant et réglementé aux conditions objectives de la technique, il concentre de jour en jour toujours plus la propriété des moyens de production dans les mains de quelques-uns qui, comme actionnaires ou spéculateurs, se trouvent toujours plus éloignés du travail immédiat, dont la direction passe à Tintelligence et à la science. Avec l'augmentation de la conscience de cette situation chez les prolétaires, auxquels l'enseignement de la solidarité vient des conditions mêmes de leur enrégimentement, et avec la décroissance de la capacité des détenteurs du capital à conserver la direction privée du travail productif, uu

moment viendra où, d'une façon ou d'une autre, avec Télimination de toute forme de rente, d'intérêt et de profit privés, la production passera à Tassociation collective, c'est-à-dire sera communiste. Ainsi disparaîtront toutes les inégalités, sauf celles qui proviennent du sexe, de l'âge, du tempérament et de la capacité, c'està-dire cesseront toutes ces inégalités qui engendrent les classes économiques, ou qui sont engendrées par elles, et la disparition des classes fera disparaître la possibilité de l'État, comme domination de l'homme sur l'homme. Le gouvernement technique et pédagogique de l'intelligence formera l'unique organisation de la société.

De cette façon, le socialisme scientifique, d'une façon idéale du moins, a triomphé de l'État ; et .ce triomphe lui a donné une connaissance complète et de son mode d'origine, et des raisons de sa disparition naturelle. 11 l'a compris précisément parce quil ne s'élève pas contre lui d'une façon unilatérale et subjective, comme le firent, plus d'une fois, à d'autres époques, les cyniques, les stoïciens, les épicuriens de toute sorte, les sectaires religieux, les cénobites visionnaires, les utopistes et finalement, de nos jours, les anarchistes de tout genre. Bien plus, au lieu de s'élever contre lui, le socialisme scientifique s'est proposé de montrer comment l'État se soulève continuellement de lui-même contre lui-même, en créant dans les moyens dont il ne peut se passer,

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par example, \\n système colossal d'impôts, le militarisme, le suffrage universel, le déyeloppe* meut de Tinstructrion» etc., les conditions de sa propre ruine. La société qui Ta produit le réabsorbera : c*cst-a-dire que de même que, la société, en tant que forme de production éliminera les antithèses de capital et de travail, de même avec la disparition des prolétaires et des conditions qui rendent possible le prolétariat, disparaîtra toute dépendance de Thomme à Tégaird de rhomme sous quelque forme de hiérarchie que ce soit.

Les termes dans lesquels évolue la genèse et le développement de TÉtat, de son point initial d'apparition dans une communauté déterminée, où commence la différenciation économique^ jusqu'au moment où sa disparition commence à se dessiner, nous le rendent désormais intelligible.

L'État a été réduit à n'être qu'un complément nécessaire de certaines formes économiques déterminées, et ainsi se trouve éliminée pour toujours la théorie qui voulait y voir un facteur autonome de l'histoire.

IL est désormais relativement facile de se rendre compte de la façon dont le droit a été élevé au rang de facteur décisif de la société, et partant de Thistoire, directement ou indirectement.

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Avant tout, il fant rappeler de quelle façon s'est formée cette conception philosophique du droit généralisé, qui est la base principale de la théorie qui soutient que Fhistoire est dominée par le progrès législatif autonome.

Avec la dissolution précoce de la société féodale dans quelques parties de Tltalie centrale et septentrionale, et avec la naissance des Commîmes, qui furent des Républiques de produc« teurs groupés en corporations et de corporations de marchands, le droit romain fut remis en honneur. Gelui-ei refleurit dans les Universités. Il entra en lutte avec les droits barbares et aussi en partie avec le droit canonique ; il était donc évidemment une forme de la pensée qui répondait mieux aux besoins de la bourgeoisie, qui commençait à se développer.

En fait, devant le particularisme des droits, qui étaient, ou des coutumes de peuples barbares, ou des privilèges de corps, ou des concessions papales ou impériales, ce droit apparaissait comme l'universalité de la raison écrite. N'étaitil pas arrivé à considérer la personnalité humaine dans ses rapports les plus abstraits et les plus généraux, puisqu'un Titius quelconque est capable de s'obliger et d'obliger, de vendre et d'acheter, de faire une cession, une donation, etc.? Le droit romain, bien qu'élaboré dans sa rédac-

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tion dernière sur l'ordre des empereurs par des juristes serviles, apparaissait donc, au déclin des institutions médiévales, comme une force révolutionnaire, et comme tel il constituait un graad progi'ès. Ce droit si universel, qu'il donnait les moyens de renverser les droits barbares, était certainement un droit qai correspondait mieux à la nature humaine considérée sous ses rapports génériques ; et par son opposition aux droits particuliers et aux privilèges il apparaissait comme un droit naturel.

On sait, d'ailleurs, comment est née cette idéologie du droit naturel. Elle a acquis son plus grand éclat au xvii« et au xviii« siècle ; mais elle a été de longue main préparée par la jurisprudence qui pi'enait pour base le droit romain, soit qu'elle Tadoptât, le remaniât ou le corrigeât.

A la formation de l'idéologie du droit naturel concourut un autre élément, la philosophie grecque des époques postérieures. Les Grecs qui furent les inventeurs de ces arts déterminés de la pensée que sont les sciences , ne tirèrent jamais, comme on le sait, de leurs lois locales multiples une discipline qui corresponde à ce que nous appelons la science du droit. Au contraire, par le rapide progrès de la recherche abstraite dans le cercle des démocraties, ils arrivèi^nt très tôt aux discussions logiques, réthoriciennes, pédagogiques sur la nature du droit, de l'État, de la loi^ de la pénalité : et dans leur philosophie on

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trouve les fermes rudimentaires de toutes les discussions postérieures. Mais ce n'est que plus tard, c'est-à-dire aux temps de rHellénisme , quand les limites de la vie grecque se furent assez élargies pour se confondre avec celles du monde civilisé que, dans le milieu cosmopolite qui portait avec lui le besoin de chercher dans chaque homme rhomme, naquit le rationalisme du droit, ou le droit naturel, dans la forme que lui donna la philosophie stoïque. Le rationalisme grec qui avait fourni déjà quelque élément formel à la codification logique du droit romain, réapparut, au xvii^' siècle dans la doctrine du droit naturel.

L'idéologie, dont la critique s'est servi comme d'une arme et d'un instrument pour donner une forme juridique à l'organisation économique de la société moderne, a eu, par conséquent, des sources variées.

En fait, cependant; cette idéologie juridique reflète, dans la lutte pour le droit et contre le di'oit, la période révolutionnaire de l'esprit bourgeois. Et bien qu'elle prenne d'abord son point de départ doctrinal dans le retour aux traditions de la philosophie antique, et dans la généralisation de la jurisprudence romaine, dans tout le reste et dans tout son développement, elle est complètement nouvelle et moderne. Le droit romain, bien qu'il ait été généralisé par l'école et par l'élaboration moderne, demeure toujours en lui-même un recueil d'espèces qui n'ont pas été déduites

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selon un système préconçu, ni préordonné par Tesprit systématique du législateur. D'autre part, le rationalisme des Stoïciens, de leurs contemporains et de leurs disciples, fut œuvre de pure contemplation, et il ne produisit pas autour de lui un mouvement révolutionnaire. L'idéologie du droit naturel, qui prit en dernier lieu le nom de philosophie du droit, fut, au contraire, systématique, partit toujours de formules générales ; elle fut batailleuse et polémiste, et, bien plus, elle fut aux prises avec l'orthodoxie, avec Tintolérance, avec le privilège, avec les corps constitués ; elle combattit, en somme, pour les libertés qui constituent aujourd'hui les conditions formelles de la société moderne.

C'est avec cette idéologie, qui était une méthode de lutte, qu'est née pour la première fois, dans une forme typique et décisive, cette idée qu'il y a un droit qui ne fait qu'un avec la raison. Les droits contre lesquels on combattait apparaissaient comme des déviations, des regrès, des erreurs^

De cette foi dans le droit rationnel naquit la croyance aveugle dans la force du législateur, qui est devenue du fanatisme dans les moments critiques de la Révolution Française.

De là la persuasion que la société tout entière doit être soumise à un seul droit, égal pour tous, systématique, logique, conséquent. De là la conviction, qu'un droit qui garantit à tous égalité

juridique, c'est-à-dire la faculté de contracter, garantit aussi à tous la liberté.

Le triomphe du véritable droit assure le triomphe de la raison, et la société qai est régie par un droit égal pour tous, c'est la société parfaite !

11 est inutile de dire ce qu'il y avait d'illusions au fond de ces tendances. Nous savons déjà à quoi devait aboutir cette libération universelle dé rhomme. Mais ce qui importe ici le plus c'est que ces persuasions partaient d'un concept du droit, qui considérait celui-ci comme détaché des causes sociales qui le produisent. De sorte que la raison, à laquelle ces idéologues en appelaient, se réduisait à débarrasser le travail, l'association, le trafic, le commerce,, les formes politiques et la conscience de toutes les limites et de tous les obstacles qui empêchaient la libre concurrence. J'ai déjà montré dans un autre chapitre comment la grande révolution du siècle passé peut nous servir d'expérience. Et s'il y a aujourd'hui encore quelqu'un qui s'obstine à parler d'un droit rationnel qui domine l'histoire, d'un droit, en somme, qui serait un facteur au lieu d'être un simple yai^ de l'évolution historique, cela veut dire qu'il vit hors de notre temps, et qu'il n'a pas compris que la codification libérale et égalitaire a déjà marqué en fait la fin et le terme de toute cette école du droit naturel.

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Par diverses voies on est arrivé dans ce siècle à réduire le droit, considéré jusque-là comme chose rationnelle, à une chose de fait, partant à une chose correspondant à des conditions sociales déterminées.

Tout d'abord Fintérét historique a gagné en étendue et en profondeur, et il a amené les esprits à reconnaître que, pour comprendre les origines du droit, il ne suffisait ni de s'arrêter aux données purement rationnelles, ni à l'unique étude du droit romain. Les droits barbares, les usages et les coutumes des peuples et des sociétés si méprisés par les rationalistes, ont été remis en honneur théoriquement. C'était la seule voie pour arriver, par l'étude des formes les plus anciennes, à comprendre comment les formes les plus récentes avaient pu successivement être produites.

Le droit romain codifié est une forme très moderne ; cette personnalité, qu'il suppose comme sujet universel, est une élaboration d'une époque très avancée, dans laquelle le cosmopolitisme des rapports sociaux était dominé par une constitution burocratico-militaire. Dans ce milieu, où la raison écrite s'était constituée, il n'y avait plus aucune trace de spontanéité, ni de vie populaire, il n*y avait plus de démocratie. Ce même droit, avant d'arriver à cette cristallisation, était né et s'était développé ; et si on l'étudié dans ses origines et dans ses développements, spécialement si l'on fait emploi dans cette étude de la méthode com-

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parative, on reconnaît que, sur un très grand noo^bre de points, il est analogue aux institutions des sociétés et des peuples inférieurs. Il devenait donc évident que la véritable science du droit ne peut être que Thistoire génétique du droit lui-même.

Mais, tandis que le continent européen avait •créé dans la codification du droit civil le type et le livre de la raison pratique bourgeoise > n'y avait-il pas en Angleterre une aulj'e forme autogénétique du droit, qui était née et s'était développée, d'une manière pui*ement pratique, des <;onditions mêmes de la société qui Ta produite, sans système, et sans que l'action du rationalisme méthodique y ait eu aucune part ?

Le droit, qui existe en fait et qui est appliqué, est donc une chose beaucoup plus simple et beaucoup plus modeste que ne l'avaient imaginé les enthousiastes qui célébrèrent la raison écrite, Fempire de la raison. Pour leur défense, il ne faut pas oublier qu'ils furent les précurseurs idéaux d'Une grande révolution. A l'idéologie il fallait substituer l'histoire des institutions juridiques. La philosophie du droit finit avec Hegel; et si l'on nous objecte les livres publiés depuis, je dirai que les œuvres publiées par les professeurs ne sont pas toujours l'indice du progrès de la pensée. La philosophie du droit est ainsi devenue l'étude philosophique de l'histoire du droit. Et il n^est pas nécessaire de répéter ici encore

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une fois comment la philosophie historique aboutit au matérialisme économique et dans quel sens le communisme critique est le renversement de Hegel.

Cette révolution, qui semble une révolution dans les idées seules, n'est que le reQet intellec*tuel des révolutions qui se sont produites dans la vie pratique.

Dans notre siècle^ légiférer est devenu une maladie; et la raison dominante dans Tidéologie juridique a été détrônée par les parlements.

Dans ceux*ci les antithèses des intérêts de classe ont pris la forme de partis ; .et les partis luttent pour ou contre des droits déterminés, et tout le droit apparaît comme un simple fait, ou comme une chose qu'il est utile ou qu'il n'est pas utile de faire.

Le prolétariat s'est levé ; et, partout où la lutte ouvrière s'est précisée, les codes bourgeois ont été convaincus de mensonge. La raison écrite s'est montrée impuissante à sauver les salaires des oscillations du marché, à garantir les femmes et les enfants contre les horaires vexatoires des fabriques, et à trouver un expédient pour résoudre le problème du chômage forcé. La limitation partielle des heures de travail, à elle seule, a été le sujet et l'occasion d'une lutte gigantesque. Petite bourgeoisie et haute bourgeoisie, agrariens et in-

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dustriels, avocats des pauvres et défenseurs de la richesse accumulée, monarchistes et démoerates^ socialistes et réactionnaires, se sont acharnés à tirer profit de l'action des pouvoirs publics et à exploiter les contingences de la politique et de l'intrigue parlementaire pour trouver la garantie et la défense de certains intérêts déterminés dans l'interprétation du droit existant, ou dana la création d'un nouveau droit. Cette législatioB nouvelle a été plusieurs fois remaniée, et Ton a pu constater les oscillations les plus étranges ; on est allé de Thumanitarisme qui défend les pauvres et même les animaux à la promulgation de la loi martiale. On a dépouillé le droit de son masque et il n'a plus été qu'une chose profane.

Le sentiment de l'expérience nous est venu et nous a donné une formule aussi précise que modeste : toute règle de droit a été et elle est la défense coutumière , autoritaire, ou judiciaire, d'un intérêt déterminé ; la réduction du droit à l'économie se fait alors presque immédiatement.

Si la conception matérialiste est venue finalement fournir à ces tendances une vue explicite et systématique, c'est parce que son orientation a été déterminée par l'angle visuel du prolétariat. Celui-ci est le produit nécessaire et la condition indispensable d'une société dans laquelle toutes les personnes sont, au point de vue abstrait, égales en droit, mais où les conditions matérielles du développement et de la liberté de chacun sont

inégales. Les prolétaires sont les forces gràcè auxquelles les moyens de production accumulés se reproduisent et se reconstituent dans une nouvelle richesse : mais eux-mêmes ne Tirent qu'en s'enrég^mentant sous Fautorité du capital ; et du jour au lendemain ils deviennent des sanstravail, des pauvres et des émigrants. Ils sont Tarmée du- travail social, mais leurs chefs sont leurs maîtres. Ils sont la négation du juste dans le royaume du droit, c''est-à-dire qu'ils sont l'irrationnel dans le prétendu domaine de la raison.

L'histoire n'a donc pas été un processus pour atteindre à l'empire de la raison dans le droit ; elle n'a pas été autre chose jusqu'ici que la série des changements dans les formes de la sujétion et de la servitude. L'histoire est donc toute dans la lutte des intérêts, et le droit n'est que l'expression autoritaire des intérêts qui ont triomphé.

Ces formules ne nous permettent certes pas d'expliquer par la vue immédiate des divers intérêts qui sont à sa base chaque droit en particulier apparu dans l'histoire. Les choses historiques sont très compliquées ; mais ces formules générales suffisent à indiquer le style et la méthode de la recherche qui s'est substituée à l'idéologie juridique.

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Il me faut ici donner quelques formules.

£tant données les conditions de développe, ment du travail et des instruments qui lui sont appropriés^ la structure économique de la société, c'est-à-dire la forme de la production des moyens immédiats de la vie, détermine sur un terrain artificiel, en premier lieu et directement, tout le reste de l'activité pratique des associé^, et la variation de cette activité dans le processus que nous appelons histoire, c'est-k-dire : —^ la formation, les frottements, les luttes et les érosions des classes ; — les rapports régulatifs correspondants du droit et de la morale ; — et les raisons et les modes de subordination et de sujétion des hommes envers les hommes, et l'exercice correspondant de la domination et de Fautorité, en somme, ce qui donne naissance à l'Ëtat et ce qui le constitue. Elle détermine en secpnd lieu la tendance, et en grande partie, d^une façon indirecte, les objets de l'imagination et de la pensée dans la production de l'art, de la religion et de la science.

Les produits du premier et du second degré, par suite des intérêts qu'ils créent, des habitudes qu'ils engendrent, des personnes qu'ils groupent, et dont ils spécifient l'esprit et les inclinations,

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tendent à se fixer et à s'isoler comme des êtres en soi (autonomes) ; et de là vient cette vue empirique, selon laquelle différents facteurs indépendants, ayant une ellicacité propre et un rythme propre de mouvement, concourraient à former le processus historique et les configurations sociales qui en résultent successivement. Ce sont les classes sociales, en tant qu'elles consistent en différenciations dlntéréts, qui se déroulent en modes déterminés et en formes d'opposition ( — d'où vient le frottement, le mouvement, le processus et le progrès — ), (Jui ont été les facteurs — s'il fallait jamais employer cette expression — véritables, propres et positifs de Thistoire, depuis la disparition du communisme primitif jusqu'à aujourd'hui.

Les variations de la structure sous-jacente (économique) de la société, qui, à première vue, se manifestent intuitivement dans les agitations des passions, se développent consciemment dans les luttet contre le droit et pour le droit, et se réalisent dans l'ébranlement et dans la ruine d'une organisation politique déterminée, n'ont, en réalité, leur expression adéquate que dans l'altération des relations qui existent entre les diverses classes sociales. Et ces relations changent avec le changement des rapports qui existaient auparavant entre la productivité du travail et les conditions (juridico-politiques) de coordination de ceux qui coopèrent à la production.

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Et, finalement, ces rapports entre la productivité du travail et la coordination de ceux qui y coopèrent s'altèrent avec le changement des instruments — dans le sens large du mot — nécessaires à la production, he processus et le progrès de la technique, de môme qu'ils sont Tindice, sont aussi la condition de tous les OiViXres processus et de tout progrès.

La société est pour nous un fait, que nous, ne pouvons résoudre, sinon par cette analyse qui réduit les formes complexes aux formes plus simples, les formes modernes aux foi^mes plus anciennes : mais c'est là rester toujours, cependant, dans une société qui existe. L'histoire n'est que rhistoire de la société — c'est-à-dire, l'histoire des variations de la coopération humaine, depuis la horde primitive jusqu'à l'État moderne, depuis la lutte immédiate contre la nature, au moyen de quelques instruments, très élémentaires, jusqu'à la structure économique actuelle, qui se réduit à ces deux pôles : le travail accumulé (capital), et le travail vivant (les prolétaires). Résoudre le cornplexus social en de simples individus, et le recomposer ensuite par des actes de pensée, libres et voulus ; construire, en somme, la société avec des raisonnements, c'est méconnaître la nature objective et l'immanence duprocessus historique.

Les révolutions, au sens le plus large du mot| et dans le sens spécifique de destruction d'une organisation politique, marquent les dates véri-

tables et propres des époques historiques. Vues de loin, dans leurs éléments, dans leur préparation et dans leurs effets à longue échéance, elles peuvent nous apparaître comme les moments d*nne évolution constante, à variations minima ; mais considérées en elles-mêmes, elles sont des catastrophes définies et précises, et ce n'est qu*en tant que catastrophes qu'elles sont des événements historiques.

La morale, Tart, la religion, la science ne sont donc que des produits des conditions économiques ? — des exposants des catégories de ces conditions mêmes ? — des effluves, des ornements, des irradiations et des mirages des intérêts matériels?

Des affirmations de cette sorte, énoncées avec cette nudité et celte crudite\ vont depuis quelque temps déjà de bouche en bouche, et elles sont une aide commode aux adversaires du matérialisme qui s'en servent comme d'unépouvantail. Les paresseux, dont le nombre est grand même parmi les intellectuels, s'accommodent volontiers de cette acceptation grossière de pareilles déclarations. Quelle fête et quelle joie pour tous les nonchalants ; posséder, une bonne fois, résumé dans un petit nombre de propositions, tout le

savoir, et pouvoir avec une seule et unique del pénétrer tous les secrets de la vie I Tous les problèmes de l'éthique, de l'esthétique, de la philologie, de la critique historique et de la philosophie réduits à un unique problème, et se débarrasser ainsi de toutes les difficultés ! De cette façon les niais pourraient réduire toute Thistoire à l'arithmétique commerciale ; et finalement une nouvelle interprétation authentique de Dante pourrait nous donner la Divina Commedia illustrée avec les factures des pièces de drap que les rusés marchands florentins vendaient pour leur plus grand profit !

La vérité est que les énoncés, qui impliquent des problèmes, se convertissent très facilement en vulgaires paradoxes dans la tète de ceux qui ne sont pas accoutumés à triompher des diflicultés de la pensée par l'emploi méthodique des moyens appropriés. Je parlerai ici, en termes généraux de ces problèmes, mais comme par aphorismes : et véntablement je ne me propose pas d'écrire une encyclopédie dans ce court essai.

Et tout d'abord, la morale.

Je n'entends point les systèmes et les catéchismes, religieux ou philosophiques. Les uns et les autres ont été et sont au-dessus du cours ordinaire et profane des choses humaines dans la plupart des cas, comme les utopies sont au-

a 4*4 ^^ MATÉRIALISME HISTORIQUE

dessus des choses. Je ne parle pas non plus de ces analyses tbrmelles des rapports éthiques, que Ton a raflinées depuis les Sophistes jusqu'à Herbart. C*est là de la science et non de la vie. Et c'cbt de la science formelle, comme la logique, la géométrie et la grammaire. Celui qui a, le dernier et avec tant de profondeur, défini ces rapports éthiques, Herbart, savait bien que lesirf^^s, c'està-dire les points de vue formels du jugement moral, sont en soi impuissants. Aussi, a-t-il mis dans les circonstances de la vie et dans la formation pédagogique du caractère la réalité de Téthique. On aurait pu le prendre pour Owen, si ce n'avait été un rétrograde.

Je parle de cette morale qui existe prosaïquement et d'une façon empirique et courante, dans les inclinations, dans les habitudes, les coutumes, les conseils, les jugements et les appréciations du commun des mortels. Je parle de cette morale qui , comme suggestion, comme impulsion, et comme frein, arrive à des degrés différents de développement, et avec plus ou moins d'évidence, mais par fragments, chez tous les hommes ; par le fait même de l'association, et parce qu'ils occupent chacun une position déterminée dans l'association, ils réfléchissent naturellement et nécessairement sur leurs œuvres propres et sur les œuvres d'autrui, et ils conçoivent des attentes et des appréciations, et les tout premiers cléments des maximes générales.

G*est là le factum; et ce qui importe le plus c'est que ce factum se présente à nous varié et multiple dans les diverses conditions de la vie, et variable à travers l'histoire. Ge factum est le donné de la recherche. Les faits ne sont ni vrais ni faux, comme le savait déjà Aristote. Les systèmes, au contraire, théologiques ou rationalistes, peuvent être vrais ou faux, parce qu'ils se proposent de comprendre, d'expliquer et de compléter le fait, en ramenant ce fait à un autre fait, ou en l'intégrant avec un autre.

Quelques points de théorie préjudicielle sont dès aujourd'hui fixés, en ce qui concerne l'interprétation de GG factum.

Le vouloir ne se veut pas lui-même de luimême, comme l'avaient cru les inventeurs du libre arbitre^ ce produit de Timpuissance d'une analyse psychologique non encore arrivée à maturité. Les volitions, en tant que faits de conscience, sont des expressions particulières du mécanisme psychique; elles sont un résultat, d'abord des besoins, et puis, de tout ce qui les précède, jusqu'à la très élémentaire motilité organique.

La morale ne se pose ni ne s'engendre ellemême. Il n'y a pas comme fondement universel des rapports éthiques, variés et variables, cette entité spirituelle qu'on a appelée la conscience morale, une et unique pour tous les hommes.

Cette entité abstraite a été éliminée parla critique

comme toutes les autres entités semblables, c'est-

a46 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

îi-dirc comme toutes les facultés de rame. Quelle belle explication du fait, en vérité, que de supposer la généralisation du fait lui-mOme comme moyen d*explication. On raisonnait ainsi : les sensations, les perceptions, les intuitions, à un certain moment, se trouvent imaginés, c'està-dire déformées, donc r imagination les a transformées. C'est h ce genre d'invention qu'appartient la conscience morale^ qui fut acceptée comme un postulat des évaluations éthiques tonjours conditionnées. La conscience morale, qui existe réellement, est un fait empirique ; c'est un indice ou un résumé de la formation éthique relative de chaque individu. S'il peut y avoir là matière à science, celle-ci ne peut pas expliquer les relations éthiques au moyen de la conscience, mais elle doit précisément comprendre comment celte conscience se forme .

Si les vouloirs dérivent, et si la morale résulte des conditions de la vie, l'élhique, dans son ensemble, n'est qu'une formation; son problème est tout pédagogique.

Il y a une pédagogie que j'appellerai individualiste et subjective, qui, étant données les conditions génériques de la perfectibilité humaine, construit des règles abstraites au moyen desquelles les hommes, qui sont encore dans la période de formation, seraient amenés à être forts, courageux, véridiques, justes, bienveillants, et ainsi de suite pour toute l'étendue des vertus cardinales ou secon-

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE ià/^'J

daires. Mais la pédagogie subjective peut-elle construire d'elle-même le terrain social sur lequel toutes CCS belles choses devront se réaliser? Si elle le construit, elle n'a élaboré qu'une utopie.

Et en vérité, le genre humain, dans le cours rigide de son devenir, n'eut jamais le temps ni Toccasion d'aller à l'école de Platon ou d'Owen, de Pestalozzi ou de Herbart. Il a fait comme il a été forcé de faire. Considérés d'une manière abstraite, les hommes peuvent tous être éduqués et sont tous perfectibles ; en fait, ils se sont perfectionnés et élevés toujours autant et dans la mesure où ils le pouvaient, étant données les conditions de vie dans lesquelles ils devaient se développer. C'est ici, précisément, que le mot n^ilieu n'est pas une métaphore, et que l'emploi du mot accommodation n'est pas métaphorique. La niorale réelle se présente toujours à nous comme quelque chose de conditionné et de limité, que l'imagination a cherché à dépasser, en construisant des utopies, et en créant un pédagogue surnaturel, ou une rédemption miraculeuse.

Pourquoi l'esclave aurait-il dû avoir les manières de voir et les passions et les sentiments du maître qu'il redoutait? Comment le paysan se débarrasserait-il de ses invincibles superstitions, auxquelles le condamne la dépendance immédiate de la nature et la dépendance médiate d'un mécanisme social qui lui est inconnu, et la foi aveugle dans le prêtre, qui tient lieu pour lui

q48 le matérialisme historique

de magicien et de sorcier? De quelle façon le prolétaire moderne des grandes cités industrielles, exposé d*une manière continue aux alternatiyes de la misère et de la sujétion, pourrait-il atteindre la façon de vivre, ordonnée et monotone, qui fui le propre des membres des corporations de métiers, dont l'existence semblait encadrée dans un plan providentiel ? De quels éléments intuitifs d'expérience ce marchand de cochons de Chicago, qui fournit à l'Europe tant de produits à bon marché, pourrait-il tirer les conditions de sérénité et d'élévation intellectuelle, qui donnaient à l'Athénien les qualités de l'homme beau et bon et au cwis romanus la dignité de l'héroïsme ? Quelle puissance de dociles persuasions chrétiennes arrachera k l'âme des prolétaires modernes les raisons naturelles de haine contre leurs oppresseurs déterminés ou indéterminés? S'ils veulent que la justice soit et se fasse, il leur faut en appeler k la violence ; et pour que l'amour du prochain, comme loi universelle, leur paraisse possible, ils doivent imaginer une vie très différente de la vie présente, qui fait de la haine une nécessité. Dans cette société des différenciations la haine, l'orgueil, l'hypocrisie, le mensonge, la lâcheté, l'injustice, et tout le catéchisme des vices cardinaux et leurs accessoires, font un triste pendant a la morale égale pour tous, dont elles constituent la satire.

L'éthique se réduit donc pour nous à l'étude

historique des conditions subjectives et objectives du comment la morale se développe ou l'encontre des obstacles à son développement. En cela seulement, c'est-à-dire dans ces limites, nous pouvons reconnaître quelque valeur a cette affirmation que la morale correspond aux situations sociales, et, en dernière analyse^ aux conditions économiques. Un crétin seulement a pu croire oue la morale individuelle de chacun est proportionnelle a sa situation économique individuelle. Cela est non seulement empiriquement faux, mais intrinsèquement irrationnel. Etant donnée Télasticité naturelle du mécanisme psychique, et aussi ce fait que personne ne vit tellement enfermé dans sa propre classe qu'il ne subisse l'influence des autres classes, du milieu commun et des traditions qui s'entrecroisent, il n'est jamais possible de réduire le développement de chaque individu au type abstrait et générique de la classe ou de Tétat social.- Il s'agit là de phénonomènes de masse, de ces phénomènes qui forment, ou devraient former, l'objet de la statistique morale : discipline restée jusqu'ici incomplète, parce qu'elle a pris pour objet de ses combinaisons des groupes qu'elle crée elle-même par l'addition des nombres de cas (par exemple les adultères, les vols, les homicides), et non les groupes qui, comme classes^ conditions ou situations, existent réellement, c^est-à-dire socialement.

Recommander aux hommes la morale, en sup-

35o LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

posant ou en ignorant ses conditions, ce fut jusqu'ici l'objet et le genre de Tar^^umentation de tous les catéchistes. Reconnaître que ces conditions sont données par le milieu social environnant, c*est là ce que les communistes opposent k Tutopie et à Thypocrisie des prédicateurs de morale. Et en tant qu'ils voient dans la morale, non pas un privilège de prédestinés, ni un don de la nature, mais un résultat de l'expérience et de Féducalion, ils admettent la perfectibilité humaine par des raisons et des arguments qui sont, à mon avis, plus moraux et plus idéaux que ceux qui ont été donnés par les idéologues.

En d'autres termes, l'homme se développe, ou se produit lui-même, non comme une entité génériquement pourvue de certains attributs, qui se répètent ou se développent selon un rythme rationnel, mais il se produit et se développe luimême à la fois comme cause et effet, comme auteur et conséquence de conditions déterminées, dans lesquelles s'engendrent aussi des courants déterminés d'idées, d'opinions, de croyances, d'imaginations, d'attentes, de maximes. De là naissent les idéologies de toute sorte, comme aussi la généralisation de la morale en catéchismes, en canons et en systèmes. Il ne faut pas s'étonner si ces idéologies, une fois nées, sont ensuite cultivées à part par voie d'abstraction,

et qu'à la fin elles apparaissent comme détachées du terrain vivant d'où elles ont pris naissance, et comme si elles se tenaient au-dessus des hommes comme des impératifs et des modèles. Les prêtres et les doctrinaires de toute sorte se sont livrés pendant des siècles à ce travail d'abstraction, et se sont efforcés de maintenir les illusions qui en résultent. Maintenant qu'on a trouvé les sources positives de toutes les idéologies dans le mécanisme de la vie elle-même, il s'agit d'expliquer réalistiquement leur mode de génération. Et comme cela est vrai de toutes les idéologies, cela est vrai aussi, en particulier, de celles qui consistent à projeter au dehors de leurs limites naturelles et directes les évaluations éthiques, pour en faire des anticipations de commandements divins ou des présuppositions de suggestions universelles de la conscience.

C'est là l'objet des problèmes historiques spéciaux. On ne trouve pas toujours le lien qui lie certaines idéations éthiques à des conditions pratiques déterminées. La psychologie sociale concrète des temps passés nous demeure souvent impénétrable. Souvent les choses les plus communes restent pour nous inintelligibles, par exemple les animaux considérés comme immondes, ou l'origine de la répugnance au mariage entre personnes à de lointains degrés de parenté. Une marche prudente nous amène à conclure que les motifs de beaucoup de détails resteront

doa LE MATKRIALISME HISTORIQUE

toujours cachés. Ignorance, superstition, illusions singulières, syinbolismes, voilà, avec beaucoup d'autres, les causes de cet inconscient qui se trouve souvent dans les coutumes, qui constitue pour nous maintenant Tinconnu et le non connaissable.

La cause principale de toutes les difficultés est précisément dans Tapparition tardive de ce que nous appelons la raison, de sorte que les traces des motifs les plus proches des idéations ont été perdues, ou sont demeurées enveloppées dans les idéations elles-mêmes.

Sur la science nous pouvons être beaucoup plus bref.

Pendant longtemps on en a fait l'histoire d'une façon naïve. Etant donné et admis que les différentes sciences ont leur compendium dans les manuels et dans les encyclopédies, il semblait qu'il suffisait de retrouver chronologiquement l'apparition des différentes formules, en résolvant l'ensemble du résumé systématique dans les éléments qui ont successivement servi à le composer. La présupposition générale était tout aussi simple : au fond de cette chronologie c'est la raison qui se développe et progresse.

Cette méthode, si on peut l'appeler ainsi, avait en soi un certain inconvénient : elle permettait tout au plus de comprendre comment un état de

la science étant donné, un autre état de la science pouvait en dériver par raisonnement, mais elle ne permettait pas d'entrevoir par quelles conditions de fait les hommes furent poussés à découvrir pour la première fois la science, c'està-dire k réduire dans une forme déterminée et nouvelle Texpérience méditée . Il s'agissait, en somme, de trouver pourquoi il y a une histoire effective de la science, l'origine du besoin scientifique, ce qui lie d'une façon génétique ce besoin aux autres besoins dans la continuité du processus social.

Les grands progrès de la technique moderne, qui constitue véritablement la substance intellectuelle de l'époque bourgeoise, ont fait, entre autres miracles, aussi celui-ci, de nous révéler pour la première fois l'origine pratique de la tentative scientifique, (Inoubliable Académie florentine, qui prit ton nom de la tentative ^ quand l'Italie était au crépuscule de sa grandeur passée, et que la société moderne était à l'aurore de la grande industrie). Et désormais nous sommes en mesure de retrouver le fil conducteur de ce que, par abstraction^ on appelle l'esprit scientifique : et personne ne s'étonne plus, que tout, dans les découvertes scientifiques, soit arrivé comme dans les temps très primitifs, quand la grossière géométrie élémentaire des Egyptiens tira son origine du besoin de mesurer les champs exposés aux inondations annuelles du Nil, et que la périodicité

a54 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

de ces inondations suggéra, en Egypte et dans la Babylonie, la découverte des rudiments des mouvements astronomiques.

11 est certainement vrai que la science une fois créée et mûrie en partie, comme déjà cela arriva dans la période hellénique, le travail d'abstraction, de déduction et de combinaison se continue parmi les savants d une façon telle, qu'il oblitère visiblement la conscience des causes sociales de la production première de la science elle* même. Mais si nous regardons à grands traits les époques du développement de la science, et si nous confrontons les périodes que les idéologues qualifieraient de progrès et de regrès de Tintelligence, nous apercevons clairement la raison sociale des impulsions, tantôt croissantes, tantôt décroissantes, de l'activité scientifique. Quel besoin avait la société féodale de l'Europe occidentale de ces sciences antiques^ que les Byzantins conservaient au moins matériellement, tandis que les Arabes, agriculteurs libres, artisans industrieux, ou commerçants habiles étaient portés à accroître un peu ? Qu'est-ce que la Renais- .sance. sinon le rattachement du mouvement initial de la bourgeoisie à la tradition du savoir antique, redevenu utilisable ? Qu'est-ce que tout le mouvement accéléré du savoir scientifique, depuis le dix-septième siècle, sinon la série des actes accomplis par Tintelligence afilnée par l'expérience pour assurer au travail humain, dans les formes

LE MATERIALISME HISTORIQUE â55

d'une techniqae raffinée, la domination sur les conditions et les forces naturelles ? De Ih^ la guerre à l'obscurantisme, à la superstition, à réglise, à la religion; de là, le naturalisme, Tathéisme, le matérialisme ; de là, l'instauration du domaine de la raison. L'époque bourgeoise, c'est Vépoqne des esprits déployés (Vico). Il est boif de rappeler que ce gouvernement du Directoire, qui fut le prototype et le compendium de toute la corruption libérale, fut le premier qui introduisit dans l'Université et à l'Académie d'une façon formelle et solennellement la science de la libre recherche, avec Lamark ! Cette science, que l'époque bourgeoise a, par ses conditions mômes, stimulée et fait grandir comme un géant, est le seul héritage des siècles passés, que le communisme accepte et adopte sans réserve.

Il ne serait pas utile de nous arrêter ici à discuter la soi-disant antithèse de la science et de la philosophie» Si Ton fait exception de ces façons de philosopher qui se confondent avec la mystique et la théologie, philosophie ne veut jamais dire science ou doctrine séparée des choses propres et particulières, mais elle est simplement un degré, une forme, un stade de la pensée par rapport aux choses qui entrent dans le domaine de l'expérience. La philosophie est donc, ou une anticipation générique des problèmes que la science doit encore élaborer spécifique-

a56 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

ment, ou un résumé et une élaboration conceptuelle des résultats auicquels les sciences sont déjà arrivées. Quant k ceux qui, pour ne pas paraître des rétrogrades, parlent maintenant de philosophie scientifique, si on ne veut point s'arrêter à ce qu'il y a d'humoristique dans celte expression, il faut dire que ce sont simplement des fats. ^

J'ai dit plus haut, dans l'énoncé des formules, que la structure économique détermine en second lieu la direction, et en bonne partie et indirectement les objets de l'imagination et de ]a pensée dans la production de Vart, de la religion et de la science. S'exprimer autrement ou aller au delà, ce serait se mettre volontairement sur le chemin de l'absurde.

Avant tout, par cette formule on combat l'opinion fantastique, que Vartj la religion, et la science sont des développements subjectifs et des développements historiques d'un prétendu esprit artistique, religieux ou scientifique, qui irait se manifestant successivement par un rythme propre d'évolution, favorisé ou retardé par ci par là par les conditions matérielles. Par cette formule on veut affirmer, de plus, la connexion nécessaire, par laquelle tout fait de Vart, de la religion est l'exposant sentimental, fantastique et partant dérivé de conditions sociales déterrai-

r^ MATi^miALlSME HISTORIQUE îlSj

nées. Si je dis en second lieUj c'est pour distinguer ces produits des faits d'ordre juridico-politique, qui sont une objectivation véritable et propre des rapports économiques. Et si je dis en bonne partie et indirectement des objets de ces activités, c'est pour indiquer deux choses : que dans la production artistique ou religieuse la médiation des conditions aux produits est très compliquée, et puis que les hommes, tout en vivant en société, ne cessent pas par cela seul de vivre môme dans la nature, et de recevoir de celle-ci occasion et matière à la curiosité et à l'imagination.

Après tout, tout cela se réduit à une formule plus générale : l'iiomme ne fait pas plusieurs histoires en môme temps, mais toutes ces pi*étendues histoires différentes (art, religion, etc.) en font une seule. Et on ne peut se rendre compte de cela d'une façon claire que dans les moments caractéristiques et significatifs de la production de nouvelles choses, c'est-à-dire dans les périodes que j'appellerai révolutionnaires. Plus tard, l'acceptation des choses produites et la répétition traditionnelle d'un type déterminé oblitèrent le sers des origines.

. Que l'on s'essaye à détacher l'idéologie des fables, qui sont au fond des poèmes homériques, de ce moment de l'évolution historique où pointe l'aurore de la civilisation aryenne dans le bassin de la Méditerranée, c'est-à-dire de cette phase de

la barbarie supérieure, dans laquelle naît, en Grèce et ailleurs, Vepos. Que d autres imaginent la naissance et le développement du christianisme ailleurs que dans le cosmopolitisme romain, et autrement que par l'œuvre de ces prolétaires, de ces esclaves, de ces malheureux, de ces désespérés, qui avaient besoin de la rédemption de Tapocalypse et de la promesse du royaume de Dieu. Trouve qui veut le moyen de supposer qu*au beau milieu de la Renaissance commence à apparaître le romantisme, qui apparaît à peine dans le décadent Torquato Tasso ; ou qu'on attribue à Richardsonou à Diderot le roman de Balzac chez lequel apparaît, comme contemporain de la première génération du socialisme et de la sociologie, la psychologie des classes. Là-bas, plus loin, plus loin, aux origines premières des idcations mythiques, il est évident que Zeus ne prit pas les caractères de père des hommes et des dieux, sinon quand la patria potestas était déjà établie, et commençait cette série de processus qui aboutissent à TEtat. Zeus cessa ainsi d'être ce qu'il était d'abord, c'est-à-dire le simple dwus (c'est-à-dire brillant), ou le tonnant. Et voici qu'à un point opposé de l'évolution historique, un grand nombre de penseurs du siècle passé réduisent à un unique dieu abstrait, qui est un simple régent du monde, toute l'image bariolée de l'inconnu et du transcendental, qui s'était développé dans un si grand luxe .de créations

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE sSq

mythologiques, chrétiennes-oupayennes. L'homme se sentait davantage [chez lui dans la nature, grâce à Texpérience, et il se sentait plus apte à pénétrer l'engrenage de la société, dont il possédait en partie la science. Le miraculeux s'atténuait dans son esprit, au point que le matéria* lisme et le criticisme ont pu ensuite éliminer ce pauvre résidu de transcendance, sans entreprendre la guerre contre les dieux.

Il y a, certes, une histoire des idées; mais celleci ne consiste pas dans le cercle vicieux des idées qui s'expliquent elles-mêmes. Il s'agit de remonter des choses à l'idée. C/est là un problème : bien plus, il y a là une multitude de problèmes, tant sont variées, multiples, multiformes et emmêlées les projections que les hommes ont fait d'euxmêmes et de leurs conditions économico-sociales et partant de leurs espérances et de leurs craintes, de leurs espoirs et de leurs déceptions, dans les idéations artistiques et religieuses. La méthode est trouvée, mais l'exécution particulière n'est pas facile. 11 faut surtout se garder de la tentation scolastique de déduire les produits de l'activité historique qui se déploient dans l'art et dans la religion. 11 faut espérer que les philosophes à la Krug, qui déduisait dialectiquement la plume avec laquelle il écrivait, sont demeurés pour toujours ensevelis dans les notes de la logique de Hegel.

a6o LE MATÉRIALISME mSTORIQt^

Il me faut ici préciser quelques difficultés.

Pour essayer de réduire des produits secondaires (par exemple l'art et la religion) aux conditions sociales qu'ils idéalisent, il faut se faire une longue habitude de la psychologie sociale spécifiée, dans laquelle la transformation s'est réalisée. C'est en cela que consiste la raison d'être de cet ensemble de relations, que l'on désigne, dans une autre forme de langage, sous le nom'demo/irf^ égyptien, cortscience grecque, esprit de la Renaissance, idées dominantes, psychologie des peuples, de la société ou des classes. Lorsque ces rapports se sont constitués, et que les hommes se sont accoutumés à certaines idéations et à certains modes de croyance ou d'imagination, les idéologies transmises par la tradition tendent à se cristalliser. Aussi apparaissent-elles comme une force qui résiste aux nouvelles formations ; et, comme cette résistance se manifeste par la parole, par l'écrit, par l'intolérance, par la polémique, par la persécution, de même la lutte entre les nouvelles et les vieilles conditions sociales prend la forme d'une lutte entre les idées.

En second lieu, à travers les siècles de l'histoire proprement dite, et comme une suite de l'hérédité de la préhistoire sauvage et des conditions de sujétion et partant d'infériorité dans lesquelles la plupart des hommes furent et sont tenus, il s'est produit un acquiescement à ce qui

est traditionnel, et les anciennes tendances se perpétuent comme des survivances obstinées.

En troisième lieu, comme je l'ai dit, les hommes^ tout en vivant socialement, ne cessent de vivre aussi dans la nature. Ils ne sont pas, sans doute, liés à la nature comme les animaux, parce qu'ils vivent sur un terrain artificiel. Chacun comprend, d'ailleurs, qu'une maison n'est pas une grotte, que l'agriculture n'est pas le pâturage naturel, et que la pharmacie n'est pas l'exorcisme. Mais la nature est toujours le soussol immédiat du terrain artificiel, et elle est le milieu qui nous contient. La technique a mis entre nous, les animaux sociaux, et la nature des intermédiaires qui modifient, écartent ou éloignent les influences naturelles ; mais elle n'a pas pour cela détruit leur eflicacité, et nous en ressentons contiftuellement les eflets. Et de même que nous naissons hommes ou femmes, que nous mourons presque toujours malgré nous, et que nous sommes dominés par l'instinct de la génération, de même, nous portons aussi dans notre tempérament des conditions spécifiques que l'éducation dans le sens large du mot, ou l'accommodation sociale peuvent modifier, il est vrai, dans certaines limites, mais qu'elles ne peuvent jamais supprimer. Ces conditions de tempérament, répétées à d'infinis exemplaires, à travers les siècles, constituent ce qu'on appelle la race. Pour toutes ces raison, notre dépendance de la nature,

aCa LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

bien qu'elle ait diminué depuis les. temps préhistoriques, se continue dans notre vie sociale, de même que Taliment que le spectacle de la nature donne à la curiosité et à Timagination se continue aussi dans notre vie sociale. Or, ces effets de la nature et les sentiments immédiats ou médiats qui en résultent, bien qu'ils n'aient été aperçus, depuis qu'il y a une histoire, qu'à travers l'angle visuel qui nous est donné par les conditions de la société, ne manquent jamais de se refléter dans les produits de l'art et de la religion, et cela ajoute aux difficultés d'interprétation réaliste et complète de Tune et de l'autre.

En nous servant de cette doctrine, comme d^un nouveau principe de recherche, comme dun moyen précis d'orientation, et comme d'un angle visuel déterminé| pourra-t-on vraiment, finalement, arriver à une nouvelle histoire narrative?

On ne peut pas ne pas faire une réponse affirmative, en général, à cette demande générique.

Parce que, en effet, si l'on suppose que le communiste critique, le sociologue du matérialisme économique, ou, comme on l'appelle vulgairement, le marxiste^ a la préparation critique nécessaire, l'habitude du travail historique, et aussi les dons que nécessite une narration or-

donnée et vivante, il n'y a pas de raison pour affirmer qu'il ne peut écrire l'histoire, comme l'ont écrite jusqu'ici les partisans de toutes les autres écoles politiques.

Nous avons l'exemple de Marx, et c'est là un argument de fait qui n'admet pas de réplique. Lui, qui fut le premier et le principal auteur des concepts décisifs de celte doctrine, la réduisit bientôt en instrument d'orientation politique, en sa qualité d'incomparable publiciste, pendant la période révolutionnaire de i848-i85o. Et puis il l'appliqua, avec la plus grande précision, dans cet essai intitulé le i8 Brumaire de Louis Bonaparte^ dont on peut dire aujourd'hui, à si grande distance et après tant de publications, si l'on néglige quelques détails infimes et quelques prévisions fausses, qu'il ne serait pas possible d'y faire ni corrections, ni compléments iraportants. Je ne répéterai pas, n'écrivant pas une bibliographie, la liste des différents écrits de Marx ou d'Engels — dont nous avons tant d'essais depuis la Guerre des paysans (r85o) jusqu'à son écrit posthume Sur les origines de Vunité actuelle de V Allemagne, — qui sont une application de la doctrine, ni ceux de leurs continuateurs et des vulgarisateurs du socialisme scientifique. Même dans la presse socialiste on peut lire, de temps à autre, de précieux essais d'explication des événements politiques actuels, dans lesquels on trouve, précisément à cause du matérialisme

a64 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

historique, une clairvoyance et une perspicacité que Ton chercherait en yain chez les écrivains et les polémistes qui n*ont pas encore déchiré les voiles fantastiques et les enveloppes idéologiques de l'histoire.

Ce n'est pas ici le lieu de prendre la défense d une thèse abstraite, comme ferait un avocat. Il est évident, pourtant, que conune dans toutes les histoires, qui ont été écrites jusqu'à aujourd'hui, il y a toujours au fond, sinon dans les intentions explicites des écrivains, certainement dans leur esprit, une tendance, un principe, une vue générale de la vie ; de même cette doctrine, qui a permis définitivement d'étudier d'une manière objective la structure sociale, doit finalement diriger avec précision la recherche historique, et elle doit aboutir à une narration pleine, transparente et intégrale.

Les aides ne manquent pas.

Ij' Economie, qui, comme tout le monde le voit aujourd'hui, est née et s'est développée comme la science de la production bourgeoise, après s'être enorgueillie de l'illusion de représenter les lois absolues de toutes les formes de la production, par suite de la dure leçon des choses, est entrée depuis, comme tout le monde le sait, dans une période d'autocritique. De même que cette autocritique a donné naissance, d'un côté, aucommu-

nisme critique, de même, d'un autre côté,- elle à donné naissance, par l'œuvre des plustièdes, des plus sages et des plus prudents de la tradition académique, à V école historique des phénomènes économiques. Grâce à cette école, et par l'effet de l'application des méthodes descriptives et comparatives, nous sommes désormais en possession d'un très vaste ensemble de connaissances sur les différentes formes historiques de Véconomie, depuis les faits les plus complexes et les mieux [spécifiés par des différences essentielles de types jusqu'au domaine particulier d'un cloître ou d'une corporation d'artisans du moyen âge. C'est ce qui est arrivé aussi avec la Statistique qui, par la combinaison indéfinie des sources, réussit maintenant à faire la lumière, avec une approximation suflisante, sur le mouvement de la population dans les siècles passés.

Ces études, certes, ne se font pas dans l'intérêt de notre doctrine, et même le plus souvent elles sont faites dans un esprit hostile au socialisme ; c'est ce que ne remarquent pas d'ailleurs ces sots lecteurs de papier imprimé, qui confondent si souvent Y histoire économique, V économie historique et le matérialisme historique. Mais ces études, en dehors des matériaux qu'elles recueillent, sont remarquables en tant qu'elles documentent le progrès qu'est en train de faire Y histoire interne, qui, petit à petit, se substitue à l'AîS-

966 LE MATÉUAUSMB HISTO&IQUB

ioire externe^ dont se sont occupés, pendant des siècles, les litlératenrs et les artistes.

Une bonne partie de ces matériaux recueillis doit toujours être soumise à de nouvelles corrections, conune cela arrÎTe du reste dans tout le domaine des connaissances empiriques, qui oscillent continuellement entre ce que Ton tient pour certain et ce qui est simplement probable, et ce qui doit être plus tard intégré ou éliminé. Les déductions et les combinaisons des historiens de Téconomie, ou de ceux qui racontent Thistoire en général en se serrant du fil conducteur des phénomènes économiques, ne sont pas toujours si plausibles et si concluantes, que Ton n'éprouve pas le besoin de dire : il faut ici tout remettre sur le chantier. Mais ce qui est indubitable c'est le fait que, présentement, toute Thistoriographie tend à devenir une science, ou mieux» une discipline sociale ; et quand ce mouvement, maintenant incertain et multiforme, sera accompli,. les efforts des érudits et des chercheurs aboutiront inévitablement à Tacceptation du matérialisme économique. Par cette incidence d'efïbrts et de travaux scientifiques, qui partent de points si opposés, la conception matérialiste de toute Thistoire finira par pénétrer les esprits comme une conquête définitive de la pensée ; ce qui enlèvera, enfin, aux partisans et aux adversaires la tentation de parler joro et cow^ra, comme on le fait pour des thèses de parti.

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE fàôj

En dehors des aides directes éntimérées cidessus, notre doctrine en a beaucoup d'indirectes, de même qu'elle peut utilement se servir des résultats de beaucoup de disciplines, dans lesquelles; par suite de la simplicité plus grande des rapports, on a pu plus facilement faire Tapplicatiou de la méthode génétique. Le cas typique est fourni par la glottologie, et d une façon plus spéciale par celle qui a pour objet les langues anciennes.

L'application du matérialisme historique est, certes, jusqu'ici, très éloignée de cette évidence et de cette perspicacité de processus d'analyse et de reconstruction. Ce serait, par suite, une tentative vaine que d'essayer, en ce moment, d'écrire un résumé de l'histoire universelle, qui se proposerait de développer toutes les formes variées de la production, pour en inférer ensuite tout le reste de l'activité humaine, d'une façon particulière et circonstanciée. Dans l'état actuel des études^ celui qui essayerait de donner ce cornpendium d'une nouvelle Kultiirgescfiichte ne ferait que traduird en phraséologie économique les points d'orientation générale, qui, dans d'autres livres, par exemple chez Hellwald, le sont en phraséologie darwinienne.

Il y a loin de l'acceptation d'un principe à son application complète et particularisée à toute une vaste province de faits, ou à un grand enchaînement de phénomènes.

a68 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

Aussi l'application de notre doctrine doit-elle s'en tenir, pour le moment, à l'exposition et à l'étude de parties déterminées de l'histoire. Les formations modernes sont claires entre toutes. Les développements économiques de la bourgeoisie, la connaissance manifeste des différents obstacles qu'elle a eu à vaincre dans les diflérents pays, et. par conséquent, le développement des diflérentes révolutions, en entendant ce mot dans le s 3ns le plus large, concourent à nous en rendre l'intelligence facile. A nos yeux, la préhistoire de la bourgeoisie, au moment du déclin du moyen âge, est tout aussi claire, et il ne serait pas diflîcile de trouver, par exemple dans le développement de la ville de Florence, une série documentée de développements, dans lesquels le mouvement économique et statistique trouve un correspondant parfait dans les rapports politiques et une illustration suflisante dans le développement contemporain de l'intelligence déjà réduite en prose et dépouillée, en grande partie, des illusions idéologiques. Il ne serait pas non plus impossible de réduire, maintenant, sous l'angle visuel déterminé du matérialisme toute rhistoire romaine ancienne. Mais il n'y a pas pour celle-ci, et particulièrement pour la période primitive, de sources directes ; elles sont, par contre, abondantes en Grèce, depuis la tradition populaire, Vepos^ et les inscriptions juridiques authentiques, jusqu'aux études prag-

LE MATÉUIALTSME HISTORIQUE 269

ma tiques des rapports historicaux- sociaux. A Rome, d'autre part, les luttes pour le$ droits politiques portent en elles presque toujours les raisons économiques sur lesquelles elles reposent; aussi le dépérissement de classes déterminées, la formation de classes nouvelles, le mouvement de la conquête, le changement des lois et des formes de l'appareil politique, nous apparaissent -ils avec une clarté parfaite. Cette histoire romaine est dure et prosaïque ; elle ne se revêt jamais de ces compléments idéologiques qui furent propres à la vie grecque. La prose rigide de la conquête, de la colonisation méditée, des institutions, et des formes du droit, conquises et imaginées pour résoudre des frottements et des contrastes déterminés, fait de l'histoire romaine une chaîne d'événements qui se suivent avec une évidence particulièrement crue.

Le véritable problème consiste en effet, non pas à substituer la sociologie à l'histoire, comme si celle-ci avait été une apparence qui cache derrière elle une réalité secrète, mais à comprendre intégralement l'histoire dans toutes ses manifestations intuitives, et de la comprendre grâce à la sociologie économique. Il ne s'agit pas de séparer l'accident de la substance, l'apparence de la réalité, le phénomène du noyau intrinsèque, ou selon toute autre formule qu'emploieraient les

partisans de n'importe quel scolasticisme, mais d*expliquer renchainement et le complexiis, précisément en tant qu'il est enchaînement et complexus. Il ne s'agit pas de découvrir et de déterminer le terrain social seulement, pour ensuite faire apparaître au dessus de lui les hommes comme autant de marionnettes, dont les fils sont tenus et mis en mouvement, non plus par la providence, mais par les catégories économiques. Ces catégories sont elles-mêmes devenues et deviennent, comme tout le reste ; — parce que les hommes changent quant à la capacité et à Fart de vaincre, de subjuguer, de transformer et diitiliser les conditions naturelles ; — parce que les hommes changent d'esprit et d'attitude par la réaction de leurs instruments sur eux-mêmes ; — parce que les hommes changent dans leurs rapports respectifs de coassociés, et partant d'individus dépendant à des degrés divers les uns des autres. Il s'agit, en somme, de l'histoire, et non de son squelette, 11 s'agit de la narration et non de l'abstraction, il s'agit d'exposer et dé traiter Tensemble, et non pas de le résoudre et de l'analyser seulement ; il s'agit, en un mot, maintenant comme toujours, d'un art.

Il peut arriver que le sociologue, qui suit les principes du matérialisme économique, se propose de s'en tenir uniquement à l'analyse, par exemple, de ce qu'étaient les classes au moment où la Révolution Française éclata, pour passer

ensuite aux classes qui résultent de la Révolution et lui survivent. Dans ce cas, les titres et les indications et les classifications de la matière à analyser sont précis : ce sont, par exemple, la ville et la campagne, Tartisan et Touvrier, les nobles et les serfs, la terre qui se délivre des charges féodales et les petits propriétaires qui se forment, le commerce qui s'émancipe de tant de restrictions, l'argent qui s'accumule, Findustrie qui prospère, etc. Il n'y a rien à objecter au choix de cette méthode, qui, parce qu'elle suit la trace embryogénétique , est indispensable à la prépation de la recherche historique selon la direction de la nouvelle doctrine (i).

Mais nous savons que l'embryogénie ne suffit pas à nous faire connaître la vie animale, qui n'est pas un schème, mais qui se compose d'êtres vivants qui luttent, et qui, pour lutter, déploient des forces, des instincts et des passions. Et il en est de même, mutatis mutandis^ aussi des hommes, en tant qu'ils vivent historiquement.

Ces hommes déterminés, mis en mouvement par certaines passions, pressés par certaines circonstances, avec tels desseins, telles intentions, qui agissent dans telle attente, avec telle illusion propre, ou par telle tromperie d'autrui, qui, martyrs d'eux-mêmes ou des autres, entrent en

(i) Je fais allusion à Texceilent travail de K. Kautsky : Die Klassengens'dlze von 4189,

'2'j'2 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

âpres collisions et se suppriment réciproquement : — c'est là l'histoire réelle de la Révolution Française. Parce que, s'il est vrai que toute histoire n'est que le déploiement de conditions économiques déterminées, il est également vrai qu'elle ne se développe que dans des formes déterminées d'activité humaine, — que celle-ci soit passionnée ou réfléchie, heureuse ou sans succès, aveuglément instinctive ou délibérément héroïque.

Comprendre l'entrecroisement et le complexus dans ses connexions intérieures et dans ses manifestations extérieures ; descendre de la superficie au fond, et puis revenir du fond k la superficie; résoudre les passions et les intentions dans leurs moteurs, des plus proches aux plus éloignés, et puis ramener les données des passions, dès intentions et de leurs causes aux éléments les plus éloignés d'une situation économique déterminée : c'est là l'art diflicile que doit réaliser la conception matérialiste.

Et comme il ne faut pas imiter ce mailre qui du rivage enseignait la natation par la définition de la nage, je prie le lecteur d'attendre les exemples que je donnerai dans d'autres essais, dans une véritable narration historique, en refaisant dans un livre ce que, déjà depuis quelque temps, je fais dans mon enseignement.

De cette façon quelques questions secondaires et dérivées demeurent éclaircies.

Quelle est, par exemple, la signification de la biographie des grands hommes ?

On a donné dans ces derniers temps des réponses qui, dans un sens ou dans l'autre, ont un caractère extrême. D'un côté, il y a les sociologues à outrance, de l'autre les individualistes qui, à la manière de Carlyle, mettent au premier rang de l'histoire les héros. Selon les uns il suflit de montrer quelles furent les raisons, par exemple, du Césarisme, et César importe peu. Selon les autres il n'y a pas de raisons objectives déclasses et d'intérêts sociaux qui suffisent à rien expliquer : ce sont les grands esprits qui donnent l'impulsion à tout le mouvement historique ; et l'histoire a, pour ainsi dire, ses seigneurs et ses monarques. Les empiristes de la narration se tirent d'embarras d'une façon très simple, en mettant ensemble au hasard hommes et choses, les nécessités de fait et les influences subjectives.

Le matérialisme historique dépasse les vues antithétiques des sociologues et des individualistes, et en même temps il élimine l'éclectisme des narrateurs empiriques.

D'abord le factam.

Que ce César déterminé, que fut Napoléon, soit né telle année, ait suivi telle carrière, et se soit trouvé prêt le i8 brumaire ; tout cela est complètement accidentel par rapport au cours général

des choses qui poussait la nouTelle classe, maltresse du terrain, à sauver delà révolution ce qui lui paraissait nécessaire de sauver, et cela nécessitait la création d un gouvernement bureaucratico-militaire. Il fallait cependant trouver rhomme, ou les hommes. Mais que ce qui est arrivé en réalité arrivât de la façon que nous con* naissons, cela a dépendu de ce fait, que ce fut Napoléon qui a mené Tentreprise, et non un pauvre Monck ou un ridicule Boulanger. Et dès ce moment Taccident cesse d'être accident, précisément pai*ce que c'est cette personne déterminée qui donne Tempreinte et la physiono^ mie aux événements, pour la façon et pour la manière dont ils se sont déroulés.

Le fait même que toute l'histoire repose sur les antithèses, sur les contrastes, sur les luttes, sur les guerres, explique Tinfluence décisive de certains hommes dans des occasions déterminées.

Ces hommes ne sont ni un accident négligeable du mécanisme social, ni des créateurs miraculeux de ce que la société, sans eux, n'aurait fait en aucune façon. C'est l'entrecroisement même des conditions antithétiques, qui fait que des indivi* dus déterminés, généreux, héroïques, heureux, malfaisants, sont appelés dans les moments critiques à dire la parole décisive. Tandis que les intérêts particuliers des différents groupes sociaux sont dans un tel état de tension, que toutes les parties en lutte se paralisent réciproquement,

il faut, pour faire mouvoir Tengrenage politique, la conscience individuelle d'un individu déterminé.

Les antithèses sociales, qui font de toute communauté humaine une organisation instable, donnent à Thistoire, spécialement quand elle est vue et examinée rapidement et à grands traits, le caractère du drame. JCe drame se répète dans tous les rapports de communauté à communauté, de nation à nation, d*Etat à État, parce que les inégalités internes, concourant avec les différenciations externes, ont produit et produisent tout le mouvement des guerres, des conquêtes, des traités, des colonisations, etc. Dans ce drame sont apparus toujours comme des condottieri de la société les hommes que Ton qualifie d*éminents, de grands, et Tempirisme a conclu de leur présence qu'ils étaient les principaux auteurs de l'histoire. Ramener Texplication de leur apparition aux causes générales et aux conditions communes de la structure sociale^ c'est une chose qui s'harmonise parfaitement avec les données de notre doctrine ; mais essayer de les éliminer, comme le feraient volontiers certains objectivistes affectés de sociologisme, c'est de la pure fatuité.

Et pour conclure, le partisan du matérialisme historique, qui se met à exposer ou à raconter, ne le peut faire par des schèmes.

ajf> LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

L'histoire est toujoui'S déterminée, configurée, iniîninient accidentée et Tariée. Elle est un certain groupement, elle a une certaine perspective.

Il ne suffit pas d'avoir éliminé préventivement rhypo thèse des facteurs, parce que celui qui raconte se trouve continuellement devant des choses qui semblent disparates^ indépendantes, et autonomes. Rendre Tensemble comme ensemble, et y découvrir les rapports continus d'événements qui se touchent, c'est là la difliculté.

La somme des événements étroitement consécutifs et serrés c'est toute l'histoire ; ce qui équivaut à dire que c'est tout ce que nous savons de notre être en tant que nous sommes des êtres sociaux et non simplement des êtres naturels.

Dans l'ensemble successif, et dans la nécessité continue de tous les événements historiques, il n'y a donc, demandent quelques-uns, aucun sens, aucune signification ? Cette question, qu'elle vienne du camp des idéalistes, ou qu'elle nous vienne de la bouche des critiques les plus circonspects, certainement, et dans tous les cas, s'impose à notre attention, et elle exige une réponse adéquate.

En effet, si on s'arrête aux prémisses, intuitives ou intellectuelles, d'où dérive la conception

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE H'j'J

du progrès comme idée qui renferme et embrasse la totalité du processus hum&in, on voit que ces présomptions reposent toutes sur le besoin mental, qui est en nous, d'attribuer a la série, ou aux séries d'événements, un certain sens et une certaine signification. Le concept de progrès, pour qui l'examine avec soin dans sa nature spécifique, implique toujours des jugements d'évaluation, et, partant, il n'est personne qui puisse le confondre avec la notion crue et nue du simple développement, qui ne renferme pas cet incrément de valeur qui fait que nous disons d'une chose qu elle progresse.

J'ai déjà dit, et, il me semble, assez longuement, comment le progrès n'existe pas comme un impératif ou comme un ordre sur la succession naturelle et immédiate des générations humaines. Gela est aussi intuitif qu'est intuitive la coexistence actuelle de peuples, de nations et d'Etats, qui se trouvent, dans le môme temps, à un stade diflTércnt de développement; autant qu'est incontestable la condition actuelle de supériorité et d'infériorité relatives et respectives de peuple k peuple ; et autant, enfin, qu'est certain le regrès partiel et relatif qui s'est produit plusieurs fois dans l'histoire, comme l'Italie a pu servir d'exemple pendant des siècles. Bien plus, s'il est une preuve convaincante du comment le progrès ne doit pas

ajS LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

être entendu dans le sens d'une loi immédiate, et pour me servir d'une expression forte d'une loi physique el fatale, c'est précisément ce fait que le développement social, par les mêmes raisons de processus qui lui sont immanentes, aboutit souvent au regrès. Il est évident, d'autre part, que la faculté de progresser, comme la possibilité de régresser, ne constituent pas, tout d'abord, ni un privilège immédiat, ni un défaut inné de race; elles ne sont pas non plus des conséquences directes des conditions géographiques. Et, en effet, les centres primitifs de la civilisation furent multiples, ces centres se sont déplacés dans le cours des siècles, et enfin les moyens, les découvertes, les résultats et les impulsions d'une civilisation déterminée, déjà développée, sont, dans certaines limites, communicables à tous les hommes indéfiniment. En un mot, progrès et regrès sont inhérents aux conditions et au rythme du développement social.

Or, donc, la foi dans l'universalité du progrès, qui apparut avec tant de violence au dix-huitième siècle, repose sur ce premier fait positif, que les hommes, quand ils ne trouvent pas des entraves dans les conditions externes, ou n'en trouvent pas dans celles qui dérivent de leur œuvre propre dans le milieu social, sont tous capables de progresser.

De plus, au fond dç cette unité supposée ou imaginée de l'histoire, par suite de laquelle le processus des diverses sociétés formerait une seule série de progrès, il y a un autre fait, qui a offert motif et occasion à tant d'idéologies fantastiques. Si tous les peuples n'ont pas progressé également, bien plus si quelques-uns se sont arrêtés et ont suivi une route régressive, si le processus du développement social n'a pas toujours, en tout lieu et dans tous les temps, le môme rythme et la même intensité, il est cependant certain que, avec le passage de l'action décisive d'un peuple à un autre peuple dans le cours de rhistoire, les produits utiles, déjà acquis par ceux qui étaient en décadence, ont été transmis à ceux qui devenaient et montaient. Gela n'est pas aussi vrai des produits du sentiment et de l'imagination, qui cependant se conservent et se perpétuent eux-mêmes dans la tradition littéraire, que des résultats de la pensée, et surtout de la découverte et de la production des moyens techniques, qui, une fois trouvés, se communiquent directement et se transmettent.

Faut-il rappeler que l'écriture ne fut plus jamais perdue, bien que les peuples qui l'ont inventée aient disparu de la continuité historique ? Faut-il rappeler que nous avons toujours dans nos poches, gravé sur nos montres, le cadran babylonien, et que nous nous servons de l'algèbre, quia été introduite par ces Arabes, dont l'activité

historique s'est depuis dispersée comme le sable du désert? Il est inutile de multiplier les exemples, parce qu'il sullit de penser à la technologie et à l'histoire des découyertes dans le sens large du mot, pour laquelle la transmission presque continue des moyens instrumentaux du trayait et de la pi*oduction est éyidente.

El, après tout, les résumés provisoires qu'on appelle les histoires universelles, bien quïls révèlent toujours, dans leur but comme dans leur exécution, quelque chose de forcé et d'artiûciel, n^auraient jamais été tentés si les événements humains n^ofiraient pas à lempirisme des narrateurs un certain fil, serait-il même subtil, de continuité.

Voici, par exemple, Tltalie duxvi* siècle, qui est évidemment en décadence ; mais tandis qu'elle décline, elle transmet au reste de l'Europe ses armes intellectuelles. Celles-ci ne passent pas seules à la civilisation qui continue, mais même le marché mondial s'établit sur le fondement de ces découvertes géographiques et de ces découvertes de Fart naval, qui furent l'œuvre des marchands, des voyageurs et des marins italiens. Ce ne sont pas seulement les méthodes de l'art de la guerre et les raffinements de l'astuce politique qui passèrent hors de l'Italie (ce dont s'occupent seulement d'ordinaire les lettrés), mais même l'art de faire de l'argent qui avait acquis toute l'évidence d'une discipline commerciale élaborée,

et, les uns après les autres, les rudiments de la science, sur lesquels est fondée la technique moderne, et d'abord toute Tirrigation méthodique des champs et les lois générales de l'hydraulique. Tout cela est si précisément vrai , qu'un amateur de thèsesconjecturales pourrait arriver à se poser cette question : que serait-il advenu de Fltalie^ dans cette moderne époque bourgeoise, si, exécutant le projet du Sénat vénitien (i5o4) de faire quelque chose qui aurait ressemblé dans ses efiets au percement dcTisthme de Suez, la marine italienne s'élait trouvée en lutte directe avec les Portugais dans rOcéan Indien, au moment même où le transport de l'action historique de la Méditerranée à l'Océan préparait notre décadence? Mais assez de fantaisie !

Une certaine continuité historique, dans le sens empirique et circonstancié de la transmission et de l'augmentation successive des moyens de la civilisation, est donc un fait incontestable. Et bien que ce fait exclue toute idée de dessein préconçu, de finalité intentionnelle ou cachée, d'harmonie préétablie, et toutes les autres bizarreries sur lesquelles on a tant spéculé^ il n'exclut pas pour cela Vidée du progrès^ dont nous pouvons nous servir comme d'une évaluation du cours du devenir humain. Il est indubitable que le progrès n'embrasse pas matériellement la succession des

génëralîons, et que sa notion n'implique rien de catégorique, attendu que les sociétés ont été aussi en r^rès : mais cela ne fait pas que cette idée ne puisse servir de fil conducteur et de mesure pour donner une signification ^^a processus historique. A ces critfques prudentes, dans Tusage des concepts spécifiques comme dans le mode de leur application, ces pauvres évolutionnistes à outrance n'entendent rien, eux qui sont savants sans la grammaire et sans le savoir-vivre de la science, c'est-à-dire sans la logique.

Gomme je lai dit plusieurs fois, les idées ne tombent pas du ciel, et même celles qui, à un moment donné, naissent de situations déterminées, avec l'impétuosité de la foi et avec un vêtement métaphysique, portent toujours en elles l'indice de leur correspondance avec l'ordre des faits, dont on cherche ou dont on tente l'explication. L'idée du progrès, comme unificateur de l'histoire, apparut avec violence et devint géante au xviii® siècle, c'est-à-dire dans la période héroïque de la vie politique et intellectuelle de la bourgeoisie révolutionnaire. De même que celle-ci a engendré, dans l'ordre des œuvres, la période de l'histoire la plus intensive que l'on connaisse, elle a produit aussi sa propre idéologie dans la notion du progrès. Cette idéologie dans sa substance signifie que le capitalisme est la seule forme de production qui soit capable de s'étendre à toute la terre et de réduire tout le genre humain à des

conditions qui se ressemblent partout. Si la technique moderne peut être transportée partout, si tout le genre humain apparaît comme un seul champ de concurrence, et toute la terre comme un seul marché, qu'y a-t-il d'étonnant si l'idéologie, qui reflète intellectuellement ces conditions de fait, est arrivée à affirmer que l'unité historique actuelle a été préparée par tout ce qui la précède ? Traduisez ce concept de prétendue préparation dans le concept tout à fait naturel de condition successiçe^ et voici ouverte la route par laquelle on passe de l'idéologie du progrès au matérialisme historique : et on arrive même à l'affirmation de Marx, que cette forme de la production bourgeoise est la dernière forme antagoniste du processus de la société.

Les miracles de l'époque bourgeoise, dans l'unification àvL processus social, ne trouvent rien de pareil dans le passé. Voici tout le Nouveau- Monde, l'Australie, l'Afrique mériodionale et la Nouvelle Zélande ! Et tous nous ressemblent ! Et le contre-coup dans l'Extrême-Orient se fait par rimitation, et dans l'Afrique par la conquête ! Devant cette universalité et ce cosmopolitisme, l'acquisition des Celtes et des Ibères à la civilisation romaine, et celle des Germains et des Slaves aucyc le de la civilisation romano-byzantino-chrétienne, se rapetisse. Cette unification toujours croissante se reflète chaque jour davantage dans le mécanisme politique de TEurope ; ce méca-

q84 lb matérialisme historique

nistne, parce que fondé sur la conquête économique des autres parties du monde, oscille désormais avec les flux et les reflux qui viennent des régions les plus éloignées. Dans ce mélange très compliqué d'actions et de réactions, la guerre entre le Japon et la Chine, qui a été faite avec des moyens imités, où directement empruntés à la technique européenne, laisse ses traces, profondes, et à longue portée, dans les rapports diplomatiques de l'Europe, et elle en laisse de plus vifs dans la bourse, qui est l'interprète fidèle de la conscience de notre temps. Cette Europe, maîtresse de tout le reste du monde, a vu récemment osciller les rapports de la politique des Etats dont elle se compose à la suite d'une révolte dans le Traijsvaal, et à la suite de l'insuccès des armées italiennes en Abyssinie dans ces derniers jours (i).

Les siècles, qui ont préparé et porté à sa forme actuelle la domination économique de la production bourgeoise, ont aussi développé la tendance à l'unification de l'histoire sous une vue générale ; et de cette façon se trouve expliquée et justifiée l'idéologie du progrès, qui remplit tant de livres de philosophie de l'histoire et de Kultargeschichte. L'unité de forme sociale, c'est-à-dire l'unité de la forme capitaliste de la production,

(i) L'édition italienne de cet Essai porte la date du lo mars 1896 (Note du trad.).

à laquelle la bourgeoisie tend depuis des siècles, s'est reflétée dans le concept de Tuiiité de Thistoire, dans des formes plus suggestives que ne pouvait jamais le donnera la pensée l'étroit cosmopolitisme de Tempire romain, ou le cosmopolitisme unilatéral de Téglise catholique.

Mais cette unification de la vie sociale, par rœuvrc de la forme capitaliste de la production, s^est développée d'abord, et elle continue à se développer, non pas d'après des règles, des plans et des desseins préconçus, mais, bien plutôtj par suite de frottements et de luttes, qui dans l'ensemble forment une colossale complication d'antithèses. Guerre à l'extérieur, guerre à l'intérieur. Lutte incessante entre les nations, et luttes incessantes entre les membres de chaque nation. Et l'entrecroisement des œuvres et des actions de tant d'émulés, de concurrents et d'adversaires est si compliquée, que la coordination des événements échappe très souvent à l'attention, et c'est une chose très difficile d'en découvrir le lien intime. La lutte qui existe actuellement entre les hommes, les luttes qui maintenant, avec des méthodes variées, se déroulent entre les nations et dans les nations, sont arrivées à nous faire mieux comprendre au milieu de quelles difficultés s'est déroulée l'histoire du passé. Si l'idéologie bourgeoise, reflétant la tendance à

l^unificatioQ capitaliste, a proclamé le progrès du genre humain, le matérialisme historique, à Tinverso, et sans proclamation, a découvert que ce sont les antithèses qui ont été jusqulci la cause et le moteur de tous les événements historiques.

Aussi le mouvement de l'histoire, pris en général, nous npparait-il comme oscillant ; — ou mieux, pour nous servir d'une image mieux appropriée, il semble qu'il se déroule sur une ligne souvent interrompue, à .certains moments^ elle semble revenir sur elle-même, tantôt elle s'étend, en s'éloignant beaucoup du point de départ, — un vrai zig-zag.

Etant donnée la complication interne de chaque société, et étant donnée la rencontre de plusieurs sociétés sur le champ de la concurrence (des formes ingénues de la razzia, de la rapine et de la piraterie, aux méthodes raffinées de l'élégant jeu de bourse !), il est naturel que chaque résultat historique, quand il est mesuré à l'unique mesure de l'attente individuelle, apparaît très souvent comme un hasard^ et considéré ensuite théoriquement devient pour l'esprit plus inextricable que les contingences météoriques.

Parconséquent parler de Yironie qui siège souçeraine sur l'histoire, ce n'est pas là une simple phrase ; parce que, en effet, si aucun dieu d'Epicure ne rit d'en haut sur les choses humaines, icibas les choses humaines jouent d'elles-mêmes une divine comédie.

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE sSj

Cette ironie des destinées humaines cesserat-elle jamais? Sera-t-elle jamais possible cette forme d'association qui donne lieu au développe ment coopératif et intégral de toutes les aptitudes, de sorte que le processus ultérieur de l'histoire devienne une évolution véritable et réelle ? Et, pour parler comme les amateurs de phrases ronflantes, y aura-t-il jamais une humanisation de tous les hommes? Une fois éliminées, dans le communisme de la production, les antithèses qui sont maintenant la cause et l'effet des diftérencations économiques, toutes les énergies humaines n'acquerraient-elles pas un degré très élevé d'eflicacité et d'intensité dans les effets coopérateurs, et en même jtemps ne se développeraient-elles pas avec la plus grande liberté d'individuation chez tous les individus ?

C'eit dans les réponses affirmatives à ces demandes que consiste ce que le communisme critique dit, c'est-à-dire prévoit, de l'avenir. Et il ne le dit pas et ne le prédit pas comme s'il discutait une possibilité abstraite, ou comme celui qui veut, par sa volonté, donner la vie à un état de choses qu'il désire et qu'il rêve. Mais il dit et prédit parce qu'il énonce ce qui doit inévitablement arriver par la nécessité immanente de l'histoire, vue et étudiée désormais dans le fond de son infrastructure économique.

« Ce n'est que dans un ordre de choses, où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de

classes, que les révolutions sociales cesseront d'être des résolutions politiques (i). »

« A la vieille société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, succédera une assot?ïa^«o/i, dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développent de tous (2). »

« Les rapports de la production bourgeoise sont la dernière forme antagoniste dnprocessus social de la production — forme antagoniste non pas au sens d'antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui sort des conditions de la vie sociale des individus ; mais les forces productives, qui se développent dans le sein de la société bourgeoise, créent en môme temps les conditions matérielles pour résoudre cet antagonisme. Avec cette organisation sociale se termine la préhistoire du genre humain (3). »

« Avec la prise de possession des moyens de production, de la part de la société, est exclue la production des marchandises, et avec elle la domination du produit sur le producteur. A Tanarchie qui domine dans la production sociale suc-

(1) Marx, Misère de la Philosophie, Paris, 1847, p. 178.

(2) Manifest der kommunistischen Partei, London, 1848, p. 16,

(5) Marx, Ziir Kritik der polilischen Oekonomie Berlin, 1859, p. vi de la préface. Gonf. mon premier Essai j p. 64-67.

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE aSg

cédera l'organisation consciente. La lutte pour l'existence individuelle cessera. De cette façon seulement rhomme se détachera, dans un certain sens, du monde animal d'une façon définitive, et passera des conditions d'une existence animale à des conditions d'existence humaine. Tout l'ensemble des conditions de la vie, qui jusqu'ici a dominé les hommes, passera sous le commandement et l'examen des hommes eux-mêmes, qui deviendront ainsi, pour la première fois, les maîtres réels de la nature, parce qu'ils seront maîtres deleur propre association. Les lois de leur propre activité sociale, qui se tenaient en dehors d'eux comn^e des lois étrangères qui les dominaient, seront appliquées et maîtrisées par les hommes eux-mêmes, en pleine connaissance de cause.

L'association elle-même, qui se présentait aux hommes, comme imposée par la nature et par l'histoire, deviendra leur œuvre libre et propre. Les forets étrangères et objectives, qui jusqu'ici dominaient l'histoire, passeront sous la surveillance des hommes. Depuis ce moment seulement les hommes feront avec pleine conscience leur propre histoire; depuis ce moment seulement les causes sociales, qu'ils mettront en mouvement, pourront atteindre, en grande partie et avec une proportion toujours croissante, les effets voulus. C'est le saut du genre humain du règne de la nécessité dans celui de la liberté* Accomplir cette action libératrice du monde»

ygO LB MATERIALISME HISTORIQUE

telle est la mission historique da prolétariat moderne. »

Si Marx et Engels avaient été des phraseurs, si leor esprit n avait pas été rendu prudent, jusqn^ao scrupule, par Tusage et l'application quotidiens et minutieux des moyens scientifiques, si le contact permanent de tant de conspirateurs et de visionnaires ne leur avait pas fait prendre en horreur toute utopie, jusqu'à la pédanterie contraire, ces formules pourraient passer pour de géniaux paradoxes, qui échappent à Texamen de la critique. Mais ces formules sont comme la fermeture, comme la conclusion effective, delà doctrine du matérialisme historique. Elles résultent en ligne droite de la critique de V économie et de la dialectique historique.

Dans ces formules, que Ton pourrait développer, comme j'aurais Toccasion de le montrer ailleurs, se résume toute prévision de l'avenir, qui n'est pas et qui ne veut pas être un roman ou une utopie. Et dans ces formules mêmes il y a une réponse adéquate et concluante à la demande par laquelle commence ce chapitre : y a-t-il dans la série des événements historiques un sens et une signification ?

(Traduit par A. B.)

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