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Essais sur la conception matérialiste de l'histoire. Avec une préf. de G. Sorel

Le socialisme contemporain présenle un caractère d'originalité, qui a frappé tous les économistes ; il doit ce caractère à ce qu'il s'inspire des idées émises par K. Marx sur le matéi'ialisme historique. Là où ces idées ont profondément, pénétré la conscience populaire, le parti socialiste est fort et vivant ; ailleurs, il est chétif et divisé en sectes.

Les thèses marxistes n'ont point été, généralement, bien comprises en France par les écrivains qui s^occupent des questions sociales. M. Bourguin, professeur à l'Université de Lille, écrivait en 1892 (i) : « Les penseurs parmi nos socialistes n'acceptent pas sans ti-

(1) Des Rapports entre Pi'oudhon et K. Marx, p. 29*

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raillemeiits la doctrine desséchanle du maître, d'où l'idée de Droit et de Justice est si rigoureusement bannie ; c'est un vêtement étranger qu'ils portent avec gène et qu'ils reloucheront sans doute un jour, pour l'adapter à leur taille ». L'auteur se référait à un mémoire publié en 1887 par M. Rouanet, dans la Hevne socialiste, sous le titre : « le inatérialisme économique de Marx et le socialisme français ».

Presque toutes les personnes qui parlent de matérialisme historique connaissent cette doctrine uniquement par le mémoire de M. Rouanet. Celui-ci occupe, depuis longtemps, une place importante dans les partis avancés de France ; il prévenait ses lecteurs qu'il avait lait une étude approfondie de Marx et qu'il s'était livré à des recherclies épuisantes pour comprendre Hegel. On devait le croire bien informé (i).

Avant d'aborder l'exposé que M. Labriola fait, en termes excellents, mais si concis, du

(i) Je note, en passant, que M. Rouanet ne connaissait de K. Marx que le Manifeste du parli communiste et le Capital : et encore n'avait-il qu'une idée bien imparfaite des théories économiques renfermées dans ce dernier livre.

matérialisme historique, le lecteur français doit se mettre en garde contre les préjugés répandus ; c'est pourquoi je crois nécessaire de montrer, ici, combien sont fausses et futiles les grandes objections que l'on oppose à la doctrine marxiste : il faiit donc s'arrêter sur les idées émises, en 1887, par M. Rouanet.

Les préjugés, qui existent chez nous, ont, en grande partie, une origine sentimentale ; M. Rouanet s'est donné beaucoup de mal pour montrer que les doctrines marxistes sont contraires au génie français ; nous entendons répéter ce reproche tous les jours. En quoi consiste cette opposition?

Le problème du devenir moderne, — considéré au point de vue matérialiste, — repose sur trois questions : i" le prolétariat a-t-il acquis une conscience claire de son existence comme classe indivisible ? 2° a-t-il assez de force pour entrer en lutte contre les autres classes ? 3° est-il en état de renverser, avec l'organisation capitaliste, tout le système de l'idéologie traditionnelle ? C'est à la sociologie de répondre.

Quand on s'inspire des principes de Marx, on peut dire qu'il n'y a plus de question so-

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ciale ; on peut même dire que le socialisme (au sens ordinaire et historique du terme) est dépassé ; en ell'et, les recherclies ne portent plus sur ce que la société doil rl/'c, — mais sur ce que peut le prolétariat , dans la lutte actuelle des classes.

Celte manière de considérer les choses ne va pas au génie français , — ou du moins à ceux (pii ont la prétention de le représenter. Chez nous, les partis progressistes renferment un nombre effrayant d'hommes de génie, dont la société actuelle méconnaît le talent, qui possèdent dans leur cœur un oracle infaillible de la Justice, qui ont consacré leurs veilles à élaborer des plans merveilleux destinés à assurer le bonheur de l'humanité. Ces messieurs ne veulent pas descendre de leur trépied fatidique pour se mêler à la foule ; ils sont faits pour diriger et non point pour devenir les coopérateurs d'une amvrc prolétarienne ; ils entendent défendre les droits de l'intelligence contre les audacieux qui manquent de respect pour l'Olympe libéral et qui ne tiennent pas un compte suffisant de la mentalité.

Ajoutez à cela que ces rares esprits ont une foi naïve dans la suprématie française, dans i 0

rôle initiateur de la France (i), qu'ils ont la superstition de la plipaséologie révolutionnaire et qu'ils pratiquent avec dévotion le culte des jçrands hommes. Ils ne peuvent pardonner à Marx, à Engels et surtout à M. Laf argue d'avoir manqué de respect pour ce qu'ils vénèrent.

Je ne suis pas du nombre de ceux qui ont beaucoup d'admiration pour le génie français, ainsi entendu ; j'ai lieu de croire, d'ailleurs, que cet esprit français n'est pas celui de mes compatriotes qui se livrent à des recherches scientifiques et qui n'éprouvent pas le besoin de se poser en directeurs spirituels du peuple.

Le grand reproche que l'on adresse, — au point de vue scienti/ique , — à la doctrine de Marx est de mener au fatalisme. D'après M. Rouanet, elle serait très voisine de l'idéalisme hégélien, débarrassé de son « transcendentalisme nuageux » (2). On y trouve « même

(1) Un seul pays me semble avoir le droit de revendiquer une place exceptionnelle dans noire civilisation moderne: c'est l'Italie, la patrie commune des esprits libres et cultivés.

(2) Revue socialiste, mai 1887, p. 400.

succession fatale des événements, phases nécessaires d'un procès que la volonté humaine ne saurait enrayer, même culte de la Force, soml3re dieu dairain, instrument aveugle des lois du grand fatum destinées à s'accomplir quand même ». Il y aurait bien des réserves à faire sur l'idée que l'auteur français se fait de la pliilosophie de Hegel : mais une lecture superficielle du Capital suffit pour montrer que Marx n'avait jamais pensé à cette apocalypse évolutionniste, qu'on lui attribue si généreusement.

Le déterminisme suppose que les changements sont reliés entre eux d'une manière automatique, que les phénomènes simultanés forment un bloc ayant une structure obligée, qu'il y a des lois d'airain assurant entre toutes choses une nécessité d'ordre. On ne trouve rien de semblable dans la doctrine de Marx : les événements sont considérés d'un point de vue empirique ; c'est de leur mélange que jaillit la loi historique qui définit leur mode temporaire de génération. On ne demande point de reconnaître dans le monde social un système analogue au système astronomique : on demande seulement de reconnaître que

renlrecroisemeiît des causes produit des périodes assez régulières et assez caractérisées pour pouvoir faire l'objet d'une coniiaisfiance /■aisoiinée de faits.

Marx fait bien ressortir la multiplicité des causes qui ont produit le capitalisme moderne : rien ne prouve que ces causes dussent apparaître ensemble à une date déterminée ; leur coexistence fortuite engendre la transformation de l'industrie et change fous les rap= ports sociaux.

Mais on insiste et on dit que, d'après Marx, tous les phénomènes poliques, moraux, esthétiques, sont déterminés (au sens précis du mot) par les phénomènes économiques. Que pourrait bien signitier une pareille formule? Dire qu'une chose est déterminée par une autre, sans donner, en même temps, une idée précise du mode de jonction, c'est dire une de ces bêtises qui ont rendu si ridicules les vulgarisateurs du matérialisme vulgaire.

Marx n'est point responsable de cette caricature de son matérialisme historique. De ce que toutes les manifestations sociologiques ont besoin, pour leur éclaircissement, d'être placées sur leurs supports économiques, il

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n'eu irsulle pas que la connaissaïue du support remplace la connaissance de la chose supportée. Les médiations qui existent entre l'infrastructure économique et les produits supérieurs sont très variables et ne peuvent se traduire par aucune formule générale. On ne saurait donc parler de déterminisme, puis(|u'il n'y a rien de déterminable.

M. Rouanet se fait de la doctrine une idée tout à fait singulière : il suppose que les moyens de production, l'organisation économique et les rapports sociaux, sont des êtres qui se succèdent comme les espèces paléontologiques, qui viennent par la voie niystérieiise de l'évolution, et que de leur connaissance on déduit, — par des lois qu'il ne connaît pas plus que moi et que Marx n'a jamais données, — toute l'histoire de l'humanité. Ainsi, le matérialisme historique aurait une base idéaliste : la succession fatale des formes de la production ! Ce serait, certainement, une conception bien singulière.

Un professeur distingué, M. Pétrone (i), se

(1) M. Pétrone est lihero docente à l'Université de Home. Il a écrit sur le livre de M. Labriolaun compte rendu critique fort intéressant dans la Rivislo inicr-

PUÉFACK ()

rencontre avec M. Rouanet, pour soutenir que le matérialisme historique se trouve en défaut quand on veut l'appliquer à la révolution clirétienne. Je crois, au contraire, que les théories de Marx jettent une certaine lumière sur cette question, en nous montrant les raisons qui empêchent l'historien de bien comprendre ce qui s'est passé. Nous ne pouvons discuter scientifiquement le problème parce que nous n'avons pas les éléments nécessaires pour l'éclaircissement. L'auteur italien se place au point de vue catholique ; M. Rouanet invente une histoire fantaisiste ; — le rôle du savant est de se taire et d'attendre que les monuments nous aient révélé les conditions économiques de la primitive Eglise.

M. Bourguin (i) demande s'il ne faut pas compter parmi les forces actives « la conscience plus ou moins développée parmi les travailleurs de la prétendue exploitation qu'ils ont à subir ». Mais le développement de la conscience-de-classe n es\-\\ pas le nœud de la question sociale, aux yeux de Marx? Il suffît

nazionale di scienze sociali e discipline ausiUaric (Quatrième année, vol. XI p. 551-560).

(1) Des Rapports entre Proudhon et K. Marx, p. 25.

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d'avoir une connaissance médiocre des œuvres du grand philosoplie socialiste pour le savoir.

Peut-on accuser Marx d'avoir lait si peu attention à la mentalité humaine, lui cpii a montré l'importance des moindres créations du génie inventif ? Nulle part l'intelligence n'apparaît avec plus de relief que dans la technologie, dont le rôle historique est mis en évidence, d'une manière si frappante, dans le Capital. Je sais bien que les représentants de Ve.spj'it français; ont une médiocre estime pour les constructeurs de machines, incapables de déclamer à la tribune de formidables cantates sur les droits de l'homme ; mais les simples mortels pensent, avec M. J. Bourdeau (i), que la machine à vapeur « a exercé plus d'influence sur l'organisation sociale que tous les systèmes de philosophie ».

Est-ce à dire que les produits intellectuels et moraux soient sans ellicaeité historique, comme on prétend que cela résulterait du matérialisme historique ? Pas du tout : ces produits possèdent la propriété de pouvoir se détacher de leur souche naturelle, pour se

(1) Journal des Débats, i" mai 189G.

présenter sous une forme fétichiste, « sous l'aspect d'êtres indépendants, en communication avec les hommes et entre eux » (i). Devenus libres, ils sont susceptibles d'entrer dans les combinaisons les plus variées de l'imagination. Aucune grande révolution n'a pu se produire sans des illusions pressantes et nombreuses : c'est encore Marx qui nous l'apprend. ^Nlais cette doctrine révolte nos hommes de progrès ; ils n'entendent point qu'on rapporte à la fantaisie ce qu'ils rapportent à la raison : agir ainsi, c'est manquer de respect à tous les Titans présents et passés. Dans l'avant-propos de sa traduction des œuvres choisies de Yico, Michelet écrivait : « Le mot de la Scienza niiova est : l'humanité est son œuvre à elle-même... La science sociale date du jour où cette grande idée a été exprimée pour la première fois. Jusquelà l'humanité croyait devoir ses progrès aux /lasai'ds d/i génie individuel... L'histoire était un spectacle infécond, tout au plus une fantasmagorie. »

(1) Capital., trad. franc., p. 28. Ceci est dit par Marx à propos de la marchandise.

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