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Gomment se l'orme l'histoire ? Engels nous l'apprend dans le passage suivant (i) : « L'enchevêtrement d'innombrables volontés et actions individuelles crée un état de choses qui est, de tout point, analogue à celui qui règne dans la nature inconsciente. Les buts des actions sont, en effet, voulus : mais les conséquences ne le sont point : ou bien, tout en paraissant, de prime vue, correspondre au but visé, aboutissent fmalement à des résultats tout autres que ceux voulus. » Cette thèse est admise, par les savants, sans difliculté ; mais elle est désespérante pour les grands hommes dont le génie déborde : leurs plans ne pourront donc être réalisés tels qu'ils les ont conçus ! et cependant, ces plans sont si bien raisonnes, qu'on ne peut y toucher sans leur faire perdre leur elBcacité et sans se mettre en révolte contre la Justice, dont ces messieurs sont les délégués autorisés.
Mais laissons de côté toutes ces objections vulgaires, pour aborder ce qui constitue, à mes yeux, la partie vulnérable de la doctrine,
(1) Ludivig Feuerbach et la fin de la philosuphie riassii/iœ aUenuinde, traduit dans VL're nouvelle, mai 1894, \). U.
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— celle que les critiques français n'ont pas examinée.
Bien des savants sont disposés à admettre la valeur du matérialisme historique comme discipline de l'esprit, à reconnaître que les thèses de Marx fournissent d'utiles indications pour l'historien des institutions (i). Mais il reste à se demander quelle est la base métaphysique de cette doctrine. Il ne servirait à rien de dire qu'on peut se passer de cette recherche, qu'on suivra la méthode qui a si bien réussi en psychologie depuis que les discussions sur l'àme ont été écartées. Mais quel est le psychologiste qui reste vraiment indifférent devant le problème métaphysique ? Chacun a son hypothèse ; et ce sont ces hypothèses, — souvent dissimulées avec adresse, — qui différencient les écoles. On a commis bien des fautes en appliquant hâtivement le matérialisme historique ; ces erreurs proviennent, presque toutes, de Tagnosticisme, que les auteurs ont prétendu professer
(1) M. Pétrone accorde cela sans la moindre difficulté. M. J. Bourdeau dit, de son côté, que les Ihèses de Marx éclairent l'histoire d'un nouveau joui' (Déhais, 13 octobre 1896).
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et qui cachait des théories explicatives mal élaborées.
D'autre part, (juaiid on examine les applications faites par Marx, on volt qu'il a mis en œuvre une grande quantité de principes psychologiques, dont l'énoncé n'a pas. été donné, d'ordinaire, sous une forme scientifique. Au fur et à mesure que l'on avancera, on reconnaîtra la nécessité de sortir de cet état provisoire, de s'élever au-dessus des analyses particulières et de disposer d'une charpente solide pour appuyer les relations historiques.
Voici donc deux grandes lacunes : les élèves de jNIarx doivent s'efforcer de compléter l'œuvre de leur maître. Celui-ci semble n'avoir rien tant craint que de laisser un système philosophique trop rigide et trop fermé ; il comprenait qu'une doctrine est à son dernier jour quand elle est acheK'ée et que la condition de toute métaphysique scientifique est de laisser largement ouverte la porte aux développements. La prudence de Marx était extrême : il n'a essayé de terminer aucune théorie : des discussions récentes ont montré (ju'il n'avait pas dit son dernier mot sur la valeur et la plus-value. Combien sont donc
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aveugles les critiques qui accusent les disciples de Marx de vouloir enfermer la pensée humaine dans une enceinte délimitée par le maître !
Dans ce travail de perfectionnement, il faut suivre l'exemple donné par Marx luimême et se montrer prudent. Ce n'est pas quand on n'a encore fait que des études si peu nombreuses sur la base du matérialisme historique, qu'il faut essayer d'en donner la métaphysique et d'en définir la psychologie.
Les gens de grand cœur disent que l'esprit ne peut rester dans cette expectative quand il s'agit de la morale et du droit. Les critiques superliciels ne manquent pas de déclamer contre l absence d'idéal, sans se demander si une théorie éthique raisonnable peut être indépendante d'une métaphysique et si celle-ci signifie quelque chose tant qu'elle ne possède pas une large base scientilique. On peut reconnaître la valeur historique et sociale de l'enseignement moral (i) sans avoir la prélen-
(1) Sur re^ctrême importance de la morale dans les philosophies socialistes lire les belles observations de M. B. Croce : Sulla concezionc materialistica délia sioria {Aiti delV Accndemia Pontaniana, vol. xxvii.
tion de lui imposer pour principe des règles, des lois, des postulats, obtenus par le travail de l'imagination. Il semble même qu'en donnant pour base à Téthiquedes métaphores, des théories psychologiques insuffisantes ou des déclamations sur \q. Nature, on compromet singulièrement la portée de cette pédagogie. Faire descendre la morale sur la terre, la débarrasser de toute fantaisie, ce n'est pas la nier ; c'est, au contraire , la traiter avec le respect dû aux œuvres de la raison. Est-ce nier la science que de laisser de côté les rêveries sur l'essence des choses pour s'attacher aux réalités?
Les appréciations morales abondent dans le Capital. Il est donc assez paradoxal de reprocher à Marx d'avoir soigneusement écarté toute considération sur la Justice ; mais chacun entend ce mot à sa façon. M. Bourguin, dans le passage cité plus haut, se place au point de vue de l'ancienne théorie du sens moral ; mais cette théorie n'est plus reçue. M. Rouanet nous parle (i) « d'une justice naturelle, conforme à la loi du déve-
(1) Revue sociallsle, juin I8S7, p. 591.
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loppemeiit social, qui ost la libre solidarité de plus en plus étroite des diverses parties composant rhumanité-uiie » ; c'est bieu là ce que ^larx appelait une de ces (i) « bourdes didéologisme juridique chères aux démocrates et aux socialistes français ». Quand ces deux auteurs s'accordent pour imputer un caractère amoral à la doctrine de Marx, il faut comprendre seulement qu'ils ne trouvent pas, dans le Capital, l'expression de leurs tliéories morales personnelles, théories qui n'ont, d'ailleurs, aucune valeur.
C'est au nom de la métaphysique des mœurs que INI. Jaurès est intervenu dans ce débat, en proposant de concilier les points de vue des idéalistes et des matérialistes ; rien ne lui semble plus facile. \\ afyinne , toutd'abord, que les élèves de Marx reconnaissent l'existence d'une « direction au mouvement économique et au mouvement humain ». Il demande qu'on lui accorde, comme un postulat indiscutable, qu'il y a dans l'histoire, non seulement
(1) Lettre sur le frogramnie de Gotha (Revue iVéconomie politique, iS9'i, p. 758). Le texte allemand a paru dans la Neue Zeit, neuvième année, vol. I, fascicule 18, pp. 560-575.
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« une évolution nécessaire, mais une direction intelligible et un sens idéal ». Admettre ces prémisses, c'est expliquer l'histoire parTidéalisme et uniquement par l'idéalisme ; — c'est rejeter tout, absolument tout, de la doctrine de jNIarx. Mais, alors, en quoi consiste cette conciliation ? Rien de plus simple : si l'on condamne toutes les idées de Marx, on proclame l'auteur un grand homme, aussi grand homme que peuvent désirer ses élèves (i). Quand on aura accordé tout ce que demande le célèbre orateur, on sera convaincu que « le mot de justice a un sens même dans la conception matérialiste de l'histoire ! » Cette conclusion est vraie ; mais ce sens n'est pas celui que découvre M. Jaurès. « L'humanité se cherche, dit-il, et s'affirme elle-même, quelle que soit la diversité des milieux... C'est un même souffle de plainte et d'espérance qui sort de la bouche de l'esclave, du sert* ou du prolétaire : c'est le souffle immortel d'humanité qui est l'àme de ce qu'on appelle le droit. »
(\) Ce paradoxe a été publié dans la Jeunesae socialiste de janvier 1895 sous le titre : « Idénliaine de riiistoire '>. Lire, dans le numéro de février, la vive réplique do M. Lafargue.
Marx, certainement, ne s'était jamais douté de cela !
J'en ai dit assez pour faire comprendre que le matérialisme historique était à peu près inconnu en France. Le livre de M. Labriola met les lecteurs français en présence de régions nouvelles, au milieu desquelles le savant professeur italien nous dirige avec une grande habileté.
La publication de ce livre marque une date dans l'histoire du socialisme. C'est, en effet, la première fois qu'un auteur, de langue latine, étudie, d'une manière originale et approfondie, une des bases philosophiques sur lesquelles repose le socialisme contemporain. L'œuvre de M. Labriola a sa place marquée dans les bibliothèques, à côté des livres classiques de INIarx et d'Engels : elle constitue un éclaircissement et un développement méthodiques d'une théorie que les maîtres de la nouvelle pensée socialiste n'ont jamais traitée sous une forme didactique. C'est donc un livre indispensable pour qui veut comprendre quelque chose aux idées prolétariennes.
Plus que les travaux de Marx et d'Engels,
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celui-ci s'adresse au public étranger aux préoccupations sociales. L'iiistorien trouvera, dans ces pages, de substantielles et précieuses indications pour l'étude de la genèse et de la transformation des institutions.