‹ Essais sur la conception matérialiste de l'histoire. Avec une préf. de G. SorelChapitre 4 sur 12 · ECLAIRCISSEMENT PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

ECLAIRCISSEMENT PRELIMINAIRE

Ce genre d'études, comme tant d'autres, mais celui-ci plus que tout autre, trouve une grande difîiculté, bien plus, un empêchement fastidieux, dans ce vice des esprits instruits par les seuls moyens littéraires, dans ce qu'on appelle d'ordinaire le verbalisme. Cette mauvaise habitude sinsinue et se répand dans tous les domaines de la connaissance ; mais, dans les études qui se réfèrent au soi-disant monde moral, c'est-à-dire au complexus historico-social, il arrive très souvent que le culte et l'empire des mots réussissent à corrompre et à faire disparaître le sens réel et vivant des choses.

Là, où une longue observation, des expériences répétées, le sûr emploi d'instruments perfectionnés, l'application générale ou au moins partielle du calcul, ont fini par mettre l'esprit en relation constante et méthodique avec les choses et leurs variations, comme dans les sciences naturelles

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proprement dites, là, le mj'the et la superstition des mots sont désormais dépassés et vaincus; là, les questions de terminologie n'ont plus que la valeur secondaire d'une pure convention. Dans l'étude des rapports et des actions humaines, au contraire, les passions, les intérêts, les préjugés d'école, de secte, de classe, de religion, l'abus littéraire des moyens traditionnels de représentation de la pensée, et la scolastique jamais vaincue et toujours renaissante cachent les choses réelles ou les transforment sans le vouloir en termes, en mots, en façons de parler abstraits et conventionnels.

Il faut, avant tout, se rendre compte de cette difficulté lorsqu'on se sert de l'expression ou de la formule de conception matérialiste de l'histoire. Beaucoup se sont imaginés, s'imaginent et s'imagineront, qu'il est possible et commode d'en pénétrer le sens par la simple analyse des mots qui la composent, au lieu de le tirer du contexte d'un exposé, de l'étude génétique de la formation de la doctrine (i), ou des écrits de polémique dans lesquels ses partisans] réfutent les objections des adversaires. Le verbalisme tend toujours à se renfermer dans des définitions purement formelles ; il fait naître dans l'esprit

(i) Cette étude génétique forme le sujet de mon premier essai, En mémoire du Manifeste des Coirmimisles, qui est le préambule indispensable pour comprendre tout le reste .

cette croyance erronée, que c'est une chose facile de réduire en termes et en expressions simples et palpables le complexus embrouillé et immense de la nature et de l'histoire , et qu'il est facile de se représenter l'entrecroisement multiforme et très compliqué des causes et des effets ; en termes plus nets, il oblitère le sens des problèmes, parce qu'il n'y voit que des questions de dénomination.

Si, par surcroit, il arrive ensuite' que le verbalisme trouve un appui dans certaines hypothèses théoriques, par exemple, que la matière indique quelque chose qui est au-dessous ou qui s'oppose à une autre chose plus haute ou plus noble qu'on appelle l'esprit ; ou s'il arrive qu'il ne fasse qu'un avec cette habitude littéraire qui oppose le mot matérialisme, entendu dans un sens péjoratif, à tout ce qu'on appelle d'un mot l'idéalisme, c'est-k-dire à l'enèemble des inclinations et des actions anti-égoïstes : c'est alors que notre embarras est extrême ! On nous dit alors que, dans cette doctrine, on s'efforce d'expliquer tout l'homme par le seul calcul des intérêts matériels, et que l'on refuse une valeur quelconque à tout intérêt idéal. L'inexpérience, l'incapacité, et la hâte de certains partisans et propagandistes de cette doctrine ont été, elles aussi, cause de ces confusions. Dans leur empressement à expliquer

aux autres ce qu'eux-mêmes ne comprennent qu'à demi, alors que la doctrine elle-même n'est qu'à ses débuts et qu'elle a besoin encore de beaucoup de développements, ils ont cru pouvoir l'appliquer, telle quelle, au fait historique quelconque qu'ils considéraient, et ils l'ont presque réduite en miettes, l'exposant ainsi à la critique facile et aux railleries des gens à l'affût des nouveautés scientifiques et des autres oisifs de la même espèce.

Pour autant qu'il m'est permis, dans ces premières pages, de repousser seulement d'une façon préliminaire ces préjugés, et de démasquer les intentions et les tendances qui les soutiennent, il faut rappeler que le sens de cette doctrine doit, avant tout, être tiré de la position qu'elle prend et qu'elle occupe à l'égard des doctrines contre lesquelles elles s'est, en réalité, dressée, et particulièrement à l'égard des idéologies de toute sorte; — que la preuve de sa valeur consiste exclusivement dans l'explication plus convenable et plus appropriée de la succession des événements humains qui en dérive ; — que cette doctrine n'implique pas une préférence subjective pour une certaine qualité ou une certaine somme d'intérêts humains, opposés par un libre choix à d'autres intérêts, mais qu'elle affirme seulement la coordination et la subordination objectives de

tous les intérêts dans le développement de toute société ; et elle affirme cela grâce à ce processus génétique, qui consiste à aller des conditions au conditionné , des éléments de formation aux choses formées.

Que les çerbalistes, à leur gré, ratiocinent sur la valeur du mot matière, en tant qvi'il implique ou rappelle une conception métaphysique, ou en tant qu'il est Fexpression du substratiim dernier hypothétique de l'expérience. Nous ne sommes pas ici dans le domaine de la physique, de la chimie ou de la biologie ; nous cherchons seulement les conditions explicites de l'association humaine, en tant qu'elle n'est plus simplement animale. Il ne s"agit pas d'appuyer nos inductions ou nos déductions sur les données de la biologie ; mais, au contraire, de reconnaître avant toute autre chose les particularités de l'association humaine, qui se forme et se développe par la succession et le perfectionnement de l'activité de l'homme lui-même dans des conditions données et variables, et de trouver les rapports de coordination et de subordination des besoins, qui sont le substratufn delà, volonté et de l'action. On ne se propose pas de découvrir une intention ni de formuler une appréciation ; c'est uniquement la nécessité de fait que l'on veut mettre en évidence.

Et comme les hommes, non par libre choix, mais parce qu'ils ne pourraient autrement agir, satisfont d'abord certains besoins élémentaires, qui, à leur tour, en font naître d'autres en se perfectionnant ; et, comme pour satisfaire les besoins quels qu'ils soient , ils inventent et emploient certains moyens et certains instruments, et s'associent dans certains modes déterminés, le matérialisme de l'interprétation historique n'est pas autre chose qu'une tentative pour refaire par la pensée, avec méthode, la genèse et la complication de la vie sociale qui se développe à travers les siècles. La nouveauté de cette doctrine ne diffère pas de celle de toutes les autres doctrines, qui, après beaucoup de chevauchées à travers les domaines de l'imagination, sont arrivées enfin, très péniblement, à atteindre la prose de la réalité, et à s'arrêter à elle.

Il y a une certaine affinité, au moins en apparence, entre ce vice formel du verbalisme et un autre défaut de l'esprit, dont les origines peuvent d'ailleurs être variées. En considération de certains de ses effets les plus communs et les plus populaires, je l'appellerai la phraséologie, bien que ce mot ne soit pas une expression exacte de la chose et n'en fasse pas connaître l'origine.

Depuis de longs siècles on écrit sur l'histoire, on l'expose, on l'illustre. Les intérêts les plus variés, depuis les intérêts les plus immédiatement pratiques jusqu'aux intérêts purement esthétiques, ont poussé les différents écrivains à concevoir et à exécuter ce genre de composition; ces différents genres ont toujours pris naissance, dans les différents pays, assez longtemps après les origines de la civilisation, du développement de l'Etat, et du passage de la société communiste primitive à la société qui repose sur les différences et les antithèses de classe. Les historiens, même s'ils ont été aussi naïfs que l'a été Hérodote, sont nés et se sont formés toujours dans une société qui n'avait rien d'ingénu, mais dans une société très compliquée et très complexe, et alors que les raisons de cette complication et de celte complexité étaient inconnues et leurs origines oubliées. Cette complexité, avec tous les contrastes qu'elle porte en elle, et qu'elle révèle ensuite et fait éclater dans ses vicissitudes variées, se dressait devant les narrateurs comme quelque chose de mystérieux qui demande à être expliqué ; et, pour peu que l'historien voulût donner quelqvie suite et un certain lien aux choses narrées, il devait ajouter à la simple narration quelques vues générales. De la jalousie des dieux du père Hérodote au milieu de M. ïaine, un nombre infini de concepts, servant de moyens d'explication et de compléments aux choses

racontées, se sont imposés aux narrateurs par les voix naturelles de la pensée immédiate. Tendances de classe, idées religieuses, préjugés populaires, influences ou imitations d'une philosophie courante, débordements d'imagination et désir de donner une allure artistique à des faits connus uniquement d'une façon fragmentaire, toutes ces causes et d'autres causes analogues ont concouru à former le substratiiin de la théorie plus ou moins naïve des événements, qui est implicitement au fond du récit, ou qui sert tout au moins à l'assaisonner et à l'orner. Que l'on parle du hasard ou du destin, qu'on fasse appela la direction providentielle des choses humaines, ou qu'on s'en tienne au mot et au concept de la chance — la divinité qui subsiste seule encore dans la conception rigide et souvent grossière de Machiavel — ou que l'on parle, comme c'est assez l'usage maintenant, de la logique des choses^ toutes ces conceptions furent et sont des effets et des résultats de la pensée ingénue, de la pensée immédiate, de la pensée qui ne peut pas justifier à elle-même sa marche et ses produits, ni par les voies de la critique, ni par les moyens de l'expérience. Combler avec des sujets conventionnels (p. e., la chance), oupar une énonciation d'apparence théorique (p. e., la marche fatale des choses, qui, quelquefois se confond dans l'esprit avec la notion du progrès), les lacunes de la connaissance sur la façon dont les choses se sont effec-

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tivement produites par leur propre nécessité et sans souci de notre libre arbitre et de notre consentement, c'est là le motif et le résultat de cette philosophie populaire, latente ou explicite chez les historiens narrateurs, qui, par suite de son caractère immédiat, se dissipe dès qu'apparaît la critique de la coniiaissauce.

Dans tous ces concepts et dans toutes ces imaginations, qui, à la lumière de la critique, apparaissent comme de simples moyens provisoires et des effets d'une pensée non mûrie, mais qui semblent souvent aux g-ens instruits le non plus ultra de l'intelligence, se révèle et se reflète une grande partie du processus humain ; et, par suite, on ne doit pas les considérer comme des inventions gratuites , ni comme des produits d'une illusion momentanée. Ils sont une partie et un moment du devenir de ce 'que nous appelons l'esprit humain. Si l'on remarque ensuite que ces concepts et ces imaginations se mélangent et se confondent dans la coinniunis opinio des personnes instruites, ou de celles qui passent pour l'être, elles constituent comme une masse immense de préjugés, l'empêchement que l'ignorance oppose à la vision claire et pleine des choses réelles. Ces préjugés se retrouvent comme des dérives phraséologiques dans le langage des politiciens de profession, des soi-disant

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publicistes et journalistes de toute espèce, et otli'ent le support de la rhétorique à la soi-disant opinion publique.

Opposer, et puis substituer, à ce mirage d'idéations non critiques, à ces idoles de l'imagination, k ces effets de l'artifice littéraire, à ce conventionalisme, les sujets réels ou les forces qui agissent positivement, c'est-à-dire les hommes dans les circonstances sociales variées et circonstanciées : c'est l'entreprise révolutionnaire et le but scientifique de la nouvelle doctrine, qui objective et, je dirai, naturalise l'explication des processus historiques.

Tel peuple déterminé, c'est-à-dire, non pas une masse quelconque [d'individus, mais un plexus d'hommes organisés de telle et telle façon, par des rapports naturels de consanguinité, ou suivant tel ou tel ordre artificiel ou coutumier de parenté et d'affinité, ou par des raisons de voisinage permanent — ce peuple, sur tel territoire circonscrit et limité, qui a telle ou telle fertilité, productif de telle ou telle manière, acquis dans des formes déterminées au travail continu ; — ce peuple ainsi distribué sur ce territoire, et ainsi réparti et articulé par l'effet d'une division déterminée du travail, qui commence à peine à

donner naissance ou qui déjà a développé et mûri telle ou telle division des classes, ou qui a déjà désagrégé ou transformé toute une série de classes ; — ce peuple, qui possède tels ou tels instruments, depuis la pierre à feu jusqu'à la lumière électrique, et de l'arc et de la flèche au fusil à répétition, qui produit suivant un certain mode, et conformément à sa façon de produire, répartit ses produits ; — ce peuple, qui, par tous ces rapports, constitue vine société dans laquelle, ou par des habitudes d'accommodation mutuelle, ou par des conventions explicites, ou par des violences soufl'ertes et subies, sont nés déjà, ou sont sur le point de naître des liens juridicopolitiques, qui aboutissent à la formation de l'État; — ce peuple, qui, par l'organisation de l'État, qui n'est qu'un moyen pour fixer, défendre et perpétuer les inégalités, par suite des antithèses qu'il porte en lui-même, rend continuellement instable l'organisation elle-même, d'où résultent les mouvements et les révolutions politiques, et partant les raisons du progrès et du regrès : — c'est là la somme de ce qu'il y a au fond de toute histoire. Et c'est là la victoire de la prose réaliste sur toutes les combinaisons fantastiques et idéologiques.

Il faut, certes, quelque résignation pour voir les choses comme elles sont, en passant outre aux fantômes qui, pendant des siècles, en ont empêché la vision droite. Mais cette révélation de

doctrine réaliste ne fut pas, et ne veut pas être, la rébellion de l'homme matériel contre l'homme idéal. Elle a été et elle est, au contraire, la découverte des principes et des moteurs véritables et propres de tout développement humain, y compris tout ce que nous appelons l'idéal, dans des conditions positives de fait déterminées, qui portent en elles les raisons, et la loi, et le rythme de leur propre devenir.

Mais ce serait une erreur complète de croire que les écrivains qui narrent^ exposent ou illustrent, aient eux-mêmes inventé et donné la vie à cette masse énorme de concepts, d'imaginations et d'explications non mûries qui, grâce à la force du préjugé, cachèrent pendant des siècles la vérité réelle. Il peut arriver, et il arrive certainement, que quelques-uns de ces concepts sont le fruit et le produit de vues personnelles, ou de courants littéraires qui se forment dans le cercle professionnel étroit des universités et des académies. Le peuple, dans ce cas, les ignore complètement. Mais le fait important, c'est que l'histoire s'est mise elle-même ces voiles ; c'est dire que les acteurs et les opérateurs mêmes des événements historiques, grandes masses de peuple, ordres et classes dirigeantes, maîtres de l'État,

sectes OU partis , au sens le plus étroit du mot, si l'on, fait exception de quelque moment d'intervalle lucide, n'eurent jamais, jusqu'à la fin du siècle passé, conscience de leur œuvre propre, si ce n'est à travers quelque enveloppe idéologique qui empêchait la vision des causes réelles. Déjà, à l'époque lointaine où se fit le passage de la barbarie à la civilisation, c'est-à-dire quand les premières découvertes de l'agriculture , l'établissement stable d'une population sur un territoire déterminé, la première division du travail dans la société, les premières alliances de gentes différentes, donnèrent les conditions dans lesquelles se développent la propriété et l'État, ou tout au moins la cité^ déjà, à l'époque des toutes premières révolutions sociales, les hommes transformèrent idéalement leur œuvre en voyant en elle les actions miraculeuses des dieux et des héros. De sorte que, tout en agissant comme ils le pouvaient et comme ils le devaient, étant donnés la nécessité et le fait de leur développement économique relatif, ils conçurent une explication de leur œuvre propre comme si elle ne leur appartenait pas. Cette enveloppe idéologique des œuvres humaines a changé, depuis, plus d'une fois de forme, d'apparence, de combinaisons et de relations dans le cours des siècles, depuis la production immédiate des mythes ingénus jusqu'aux systèmes théologiques compliqués et à la Cité de Dieu de saint Augustin, depuis la crédulité supers-

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titieuse aux miracles jusqu'aux miracles mirobolants des miracles métaphysiques, c'est-à-dire jusqu'à Y/dée, qui pour les décadents de l'Hégélianisme engendre d'elle-même en elle-même, par sa propre désagrégation, toutes les variations les plus disparates de la vie sociale dans le cours de l'histoire.

Maintenant , précisément parce que l'angle visuel de l'interprétation idéologique n'a été définitivement dépassé que très récemment , et que de nos jours seulement l'ensemble des rapports réels et réellement agissants a été distingué avec clarté des reflets ingénus du mythe, et des reflets plus artificieux de la religion et de la métaphysique, notre doctrine pose un problème nouveau et porte en elle de graves difficultés, pour qui veut la rendre propre à comprendre d'une façon spécifique l'histoire du passé.

Le problème consiste en ceci, que notre doctrine nécessite une nouvelle critique des sources historiques. Et je n'entends pas parler exclusivement de la critique des documents, au sens propre et ordinaire du mot, parce que, quant à celle-ci, nous pouvons nous contenter de celle que nous livrent, toute faite, les critiques, les érudits et les philologues de profession. Mais je veux parler de cette source immédiate, qui est au delà des documents proprement dits, et qui, avant de s'ex-

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primer et de se fixer dans ceux-ci , réside dans l'esprit et dans la forme de conscience, dans lesquels les acteurs se rendirent compte des motifs de leur œuvre propre. Cet esprit, c'est-k-dire cette conscience , est souvent inadéquate aux causes que nous sommes maintenant en mesure de découvrir, de sorte que les acteurs nous apparaissent comme enveloppés dans un cercle d'illusions. Dépouiller les faits historiques de ces enveloppes que les faits mêmes revêtent tandis qu'ils se développent , c'est faire une nouvelle critique des sources, au sens réaliste du mot, et non au sens formel du document ; c'est, en somme, faire réagir sur la connaissance des conditions passées la conscience dont nous sommes maintenant capables, pour ensuite les reconstruire à nouveau.

Mais cette revision des sources les plus directes, si elle marque l'extrême limite de l'auto-conscience historique à laquelle on peut arriver, peut être une occasion pour tomber dans une grave erreur. Gomme nous nous plaçons à un point de vue qui est au delà des vues idéologiques grâce auxquelles les acteurs de l'histoire eurent conscience de leur œuvre, et dans lesquelles ils trouvèrent très souvent et les moteurs et la justification de leur action, nous pouvons croire faussement que ces vues idéologiques furent une pure apparence,

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un simple artifice, une pure illusion, au sens vulgaire du mot. Martin Luther, comme les autres grands réformateurs ses contemporains , ne sut jamais, comme nous le savons aujourd'hui, que le mouvement de la Réforme était un moment du devenir du tiei's Etat, et une rébellion économique de la nationalité allemande contre l'exploitation de la cour papale. Il fut ce qu'il fut, comme agitateur et comme politique, parce qu'il ne fut qu'un avec la croyance qui lui faisait voir dans le mouvement des classes, qui donnait impulsion à l'agitation, comme un retour au vrai christianisme et comme une nécessité divine dans le cours vulgaire des choses. L'étude des effets à longue échéance, c'est-à-dire la force croissante de la bourgeoisie des villes contre les seigneurs féodaux, l'accroissement de la domination territoriale des princes aux dépens du pouvoir interterritorial et superterritorial de l'empereur et du pape, la répression violente du mouvement des paysans et du mouvement plus proprement prolétarien des anabaptistes nous permettent maintenant de refaire l'histoire authentique des causes économiques de la Réforme , particulièrement dans la mesure où elle aboutit, ce qui est la meilleure des preuves. Mais cela ne veut pas dire qu'il nous soit donné de détacher le fait arrivé du mode de sa réalisation, et de résoudre l'intégralité circonstantielle par une analyse posthume, tout à fait subjective et simpliste. Les

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causes intimes, ou, comme on dirait maintenant, les moteurs profanes et prosaïques de la Réforme nous apparaissent avec clarté en France, où elle ne fut pas victorieuse ; clairement encore dans les Pays-Bas, où, en dehors des différences de nationalité, les contrastes des intérêts économiques se montrent avec une pleine évidence dans la lutte contre l'Espagne; très clairement enfin en Angleterre, où la rénovation religieuse, réalisée grâce à la violence politique, met en pleine lumière le passage à ces conditions qui sont, pour la bourgeoisie moderne, les prodromes du capitalisme. Postfactum, et après la réalisation tardive de conséquences non prévues, l'histoire des mouvements réels, qui furent les causes intimes de la Réforme , en grande partie inconnues aux acteurs eux-mêmes, apparaîtra en pleine lumière. Mais que le fait arrivât précisément comme il arriva, qu'il prit telles formes déterminées, qu'il se revêtit de tel vêtement , qu'il se colorât de telle couleur, qu'il mît en mouvement telles passions, qu'il se manifestât avec ce fanatisme , c'est en cela que consiste sa circonstantialité spécifique, qu'aucune sulfisance d'analyste ne peut faire qu'elle ne fût comme elle fut. L'amour du paradoxe seul, inséparable toujours du zèle des vulgarisateurs passionnés d'une doctrine nouvelle, peut avoir amené certains à croire que pour écrire l'histoire il suffisait de mettre en évidence uniquement le moment économique (sou-

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vent encore inconnu et souvent inconnaissable), pour ensuite jeter à terre tout le reste comme un fardeau inutile dont les hommes s'étaient capricieusement chargés , comme un accessoire , en somme, une simple bagatelle, ou même comme quelque chose d'inexistant.

De ce que l'histoire doit être prise dans son intégralité, et que chez elle le noyau et l'écorce ne font qu'un, comme Gœtlie le disait de toutes choses, trois conséquences se déduisent.

D'abord il est évident, que dans le domaine du déterminisme historico-social la médiation des causes aux eflets, des conditions aux choses conditionnées, des antécédents aux conséquents, n'est jamais évidente à première vue, de la même manière que tous ces rapports ne sont jamais évidents à première vue dans le déterminisme subjectif de la psychologie individuelle. Dans ce dernier domaine, depuis longtemps, ce fut une chose relativement aisée pour la philosophie abstraite et formelle de découvrir, en passant audessus de toutes les bagatelles du fatalisme et du libre arbitre, l'évidence du motif dans chaque volition, parce que, en somme, il n'y a vouloir que là où il y a détermination motivée. Mais en-dessous des motifs et du vouloir il y a la genèse de ceux-là et de celui-ci, et pour refaire cette genèse il nous faut sortir du champ fermé de la cous-

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cience pour arriver à l'analyse des simples besoins, qui, par un coté, dérivent des conditions sociales, et d'un autre, se perdent dans le fond obscur des dispositions organiques, dans la descendance et dans l'atavisme. Il n'en est pas autrement du déterminisme historique, où, de la même manière, on commence par les motifs religieux, politiques, esthétiques, passionnés, etc., mais où il faut ensuite découvrir les causes de ces motifs dans les conditions de fait sous-jacentes. Or, l'étude de ces conditions doit être si spécifiée qu'on doit apercevoir avec évidence non seulement quelles sont les causes, mais encore par quelles médiations elles arrivent à cette forme qui les révèle à la conscience comme des motifs dont l'origine est souvent oblitérée. j|.

Et de là découle avec évidence cette seconde craséquence, que, dans notre doctrine, il ne s'agit pas de retraduire en catégories économiques toutes les manifestations compliquées de l'histoire, mais qu'il s'agit seulement d'expliquer en dernière instance (Engels) tous les faits historiques par le inoj'en de la structure économique sousjacente (Marx) : ce qui nécessite analyse et réduction, et puis médiation et composition.

Il résulte de cela, en troisième lieu, que, pour passer de la structure économique sous-jacente à Tensemble configuratif d'une histoire déterminée, il faut le secours de ce comp/exus de notions et de connaissances qu'on peut appeler, à

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défaut d'un autre terme, ia psychologie sociale. Je ne veux pas, par là, l'aire allusion à l'existence fantastique d'une psyché sociale, ni à la coiiception d'un prétendu esprit collectif, qui, par ses propres lois, indépendantes de la conscience des individus et de leurs rapports matériels et détinissables, se réalise et se manifeste dans la vie sociale. C'est là du pur mysticisme. Je ne veax pas non plus faire allusion à ces tentatives de généralisation qui remplissent les traités de psychologie sociale et dont l'idée générale est celleci : transporter et appliquer à un sujet, qu'on appelle la conscience sociale, les catégories et les formes connues de la psychologie individuelle Et je ne veux pas non plus faire allusion à cet amas de dénominations semi-organiques et semipsychologiques, grâce auquel on attribue à l'être social, comme l'a fait Schafïle, un cerveau, une épine dorsale, la sensibilité, le sentiment, la conscience, la volonté, etc. Mais je veux parler de choses plus modestes et plus prosaïques, c'està-dire de ces états d'esprits concrets et précis, qui nous font connaître, comme ils étaient en réalité, les plébéiens de Rome d'une époque déterminée, les artisans de Florence au moment où éclata le mouvement des Giompi, ou ces paysans de France au sein desquels s'engendra, selon l'expression de Taine, Y anarchie spontanée de 1789, ces paysans qui, devenus ensuite des travailleurs libres et des petits propriétaires, ou aspirant à

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la propriété, se transformèrent rapidement de vainqueurs sur l'étranger en instruments automatiques de la réaction. Cette psychologie sociale, que personne ne peut réduire en canons abstraits, parce que, dans la plupart des cas, elle est uniquement descriptive, c'est ce que les historiens narrateurs, les orateurs, les artistes, les romanciers et les idéologues de toute sorte ont vu et jusqu'à aujourd'hui conçu comme l'objet exclusif de leurs études. A cette psychologie qui est la conscience spécifiée des hommes dans des conditions sociales données, se réfèrent et en appellent les agitateurs, les orateurs, les propag-andistes. Nous savons qu'elle est le fruit, le dérivé, l'effet de conditions sociales de fait déterminées ; — cette classe déterminée, dans cette situation déterminée, par les fonctions qu'elle remplit, par la sujétion dans laquelle elle est tenue, par l'empire qu'elle exerce ; — et ensuite ces classes, ces fonctions, cette sujétion et cet empire supposent telle ou telle forme déterminée de production et de distribution des moyens immédiats de la vie, c'est-à-dire une structure économique déterminée. Cette psychologie sociale, par sa nature toujours circonstantielle, n'est pas l'expression du processus abstrait et générique du soi-disant esprit humain. C'est toujours une formation spécifiée de conditions spécifiées. Nous tenons ))our indiscutable ce principe, que ce ne sont pas les formes de la conscience

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qui déterminent l'être humain, mais que c'est le mode d'être qui détermine la conscience (Marx). Mais ces formes de la conscience, de même qu'elles sont déterminées par les conditions de la vie, font, elles aussi, partie de l'histoire. Celle-ci ne consiste pas seulement dans l'anatomie économique, mais dans tout cet ensemble que revêt et recouvre cette anatomie, jusqu'aux reflets multicolores de l'imagination. En d'autres termes, il n'y a pas de fait de l'histoire qui ne rappelle, par son origine, les conditions de la structure économique sous-jacente, mais il n'y a pas de fait de de l'histoire qui ne soit précédé, accompagné, suivi par des formes déterminées de conscience, que celle-ci soit superstitieuse ou expérimentée, ingénue ou réfléchie, impulsive ou maîtresse d'elle-même, fantastique ou raisonnante.

Je disais, il n'y a qu'un instant, que notre doctrine objective, et dans un certain sens naturalise l'histoire, en allant de l'explication des données, évidentes à première vue , des volontés agissant à dessein, et des idéations auxiliaires de l'action, aux causes et aux moteurs du vouloir et de l'action, pour trouver ensuite la coordination de ces causes et de ces moteurs dans les procès-

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SMS élémentaires de la production des moyens immédiats de la vie.

Or, ce terme de naturaliser a amené plus d'un esprit à confondre cet ordre de problèmes avec un autre ordre de problèmes, c'est-à-dire à étendre à l'histoire les lois et les façons de penser, qui ont paru déjà propres à l'étude et à l'explication du monde naturel en général, et du inonde animal en particulier. Et parce que le Darwinisme est parvenu à emporter, grâce au principe du transformisme des espèces, la dernière citadelle de la fixité métaphysique des choses, et à voir dans les organismes comme les phases et les moments d'une histoire naturelle véritable et propre, on s"'est imaginé que c'était une entreprise banale et simple que d'emprunter, pour expliquer le devenir et la vie humaine historiques, les concepts et les principes et les manières de voir auxquels est subordonnée la vie animale, qui, par suite des conditions immédiates de la lutte pour l'existence, se déroule dans des milieux topographiques non modifiés par l'action du travail. Le Darwinisme politique et social a envahi, comme une épidémie, depuis de longues années, l'esprit de plus d'un penseur, et plus encore des avocats et des déclamateurs de la sociologie, et il s'est réfléchi, comme une habitude à la mode et comme un courant phraséologique, même dans le langage quotidien des politiciens.

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Il semble, à première vue, qu'il y a quelque chose d'immédiatement évident et d'instinctivement plausible dans cette façon de raisonner qui, d'ailleurs, se distingue principalement par l'abus de l'analogie et par la hâte à conclure. L'homme est, sans aucun doute, un animal, et il est lié par des rapports de descendance et d'affinité à d'autres animaux. Il n'a pas de privilèges d'origine ou de structure élémentaire, et son organisme n'est qu'un cas particulier de la physiologie générale. Son premier terrain immédiat fut celui de la simple nature, non modifiée par le travail ; et de là dérivent les conditions impérieuses et inévitables de la lutte pour l'existence, avec les formes conséquentes d'accommodation. C'est de là que sont nées les races, au sens véritable et authentique du mot, c'est-à-dire en tant qu'elles sont des déterminations immédiates de noirs, de blancs, de jaunes, d'ulotriques, de leïotriques, etc., et non des formations secondaires historico-sociales, c'est-à-dire les peuples et les nations. De là, sont nés les instincts primitifs de la sociabilité, et, dans la vie en promiscuité, les premiers rudiments de la sélection sexuelle.

Mais, si nous pouvons reconstruire, par l'imagination, Vhomme férus primœçus en combinant des conjectures, il ne nous est pas donné d'en avoir une intuition empirique, de même qu'il ne nous est pas donné de déterminer la genèse de cet

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hiatus, c'est-à-dire de cette discontinuité, grâce à laquelle la vie humaine s'est trouvée détachée de la vie des animaux, pour s'élever, par la suite, à un niveautoujours supérieur. Tous les hommes, qui vivent en ce moment sur la surface de la terre, et tous ceux qui, ayant vécu dans le passé, ont été l'objet de quelque observation digne de foi, se trouvent et se trouvaient assez éloignés déjà du moment où avait cessé la vie purement animale. Une certaine vie sociale avec des coutumes et des institutions, même s'il s'agit de la forme la plus élémentaire que nous connaissions, c'està-dire des tribus australiennes divisées en classes et pratiquant le mariage de tous les hommes d'une classe avec toutes les femmes d\ine autre classe, sépare d'un grand intervalle la vie humaine de la vie animale. Si l'on considère la gens materna, dont le type classique, le type iroquois, a, grâce aux travaux de Morgan, révolutionné la préhistoire, en nous donnant en même temps la clef des origines de l'histoire proprement dite, nous avons une forme de société déjà très avancée par sa complexité de rapports. A ce degré de la vie sociale qui, d'après nos connaissances, nous apparaît comme très élémentaire, c'est-à-dire dans la société australienne, non seulement une langue très compliquée différencie les hommes de tous les autres animaux (et la langue est une condition et un instrument, une cause et un effet de la sociabilité), mais la spécification de la vie

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humaine, en dehors de la découverte du feu, se manifeste par l'usage de beaucoup d'autres moyens artificiels par lesquels on satisfait aux besoins de la vie . Un certain territoire acquis au parcours d'une tribu — un certain art de la chasse — l'emploi de certains instruments de défense et d'attaque, et la possession de certains ustensiles pour conserver les choses acquises — et puis l'ornementation du corps, etc. : — c'est-à-dire qu'au fond cette vie repose sur un terrain artificiel, quoique très élémentaire , sur lequel les hommes essayent de se fixer et de s'adapter, sur un terrain qui est, après tout, la condition de tout progrès ultérieur. Selon que ce terrain artificiel est plus ou moins formé, les hommes qui l'ont produit et qui y vivent sont considérés comme plus ou moins sauvages ou barbares : cette première formation forme ce que nous appelons d'ordinaire la préhistoire.

L'histoire , selon l'usage littéraire du mot , c'est-à-dire cette partie du processus humain, dont les traditions se sont fixées dans la mémoire, commence à un moment où le terrain artificiel est depuis assez longtemps formé. Et par exemple : la canalisation de la Mésopotamie nous donne l'antique Babylonide présémitique; — la dérivation du Nil pour la culture des terres , la très ancienne Egypte hamitique. Sur ce terrain artificiel qui apparaît à l'horizon extrême de l'histoire connue, n'ont pas vécu, comme ne vivent

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pas maintenant, des masses informes d'individus, mais des groupements oi'ganisés, dont l'organisation est fixée par une certaine distribution des tâches, c'est-à-dire du travail et par des modes consécutifs de coordination et de subordination. Ces l'elations, ces liens, ces façons de vivre, n'ont pas été et elles ne sont pas le résultat de la fixation de coutumes sous l'action immédiate de la lutte animale pour l'existence. Bien plus, ils supposent la découverte de certains instruments, et par exemple, la domestication de certains animaux, le travail des minéraux et môme du fer, l'introduction de l'esclavage, etc., instruments et modes d'économie, qui ont d"'abord différencié les communautés les unes des autres, et qui ont ensuite différencié les parties composantes elles-mêmes de ces communautés. En d'autres termes, les œuvres des hommes, en tant qu'ils vivent en groupe, réagissent sur les hommes eux-mêmes. Leurs découvertes et leurs inventions, en créant des façons de vivre supernaturelles, ont produit non seulement des habitudes et des coutumes (vêtement, cuisson de la nourriture, etc.), mais des rapports et des liens de coexistence, proportionnés et adaptés au mode de production et de reproduction des moyens de la vie immédiate.

Quand l'histoire traditionnelle commence, l'économie fonctionne déjà. Les hommes travaillent pour vivre sur un terrain qui a été en grande partie

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modifié par leur œuvre, et avec des instruments qui sont complètement leur œuvre. Et depuis ce moment, ils ont lutté entre eux pour conquérir les uns sur les autres une position supérieure dans l'usage de ces moyens artificiels ; c'est-à-dire ils ont lutté entre eux, en tant que serfs et maîtres, sujets et seigneurs, conquis et conquérants, exploités et exploiteurs et là où ils ont progressé, et là où ils ont régressé, et là où ils se sont arrêtés dans une forme qu'ils n'ont pas été capables de dépasser, mais jamais ils ne sont retournés à la vie animale, par la perte complète du terrain artificiel.

La science historique a donc comme premier et principal objet la détermination et la recherche du terrain artificiel, de son origine, de sa composition, de ses altérations et de ses transformations. Dire que tout cela n'est qu'une partie et un prolongement de la nature, c'est dire une chose qui, par son caractère trop abstrait et trop générique, n'a plus aucune signification.

Le genre humain vit en fait seulement dans des conditions telluriques, et on ne peut pas le supposer transplanté ailleurs. Dans ces conditions, il a trouvé, depuis les toutes premières origines jusqu'à aujourd'hui, les moyens immédiats nécessaires au développement du travail, c'est-à-dire au progrès matériel comme à sa formation inté-

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rieure. Ces conditions naturelles furent et elles sont toujours indispensables h la culture sporadique des nomades, qui cultivent quelquefois la terre uniquement pour le pâturage des animaux, comme aux produits l'affinés de l'horticulture intensive moderne. Ces conditions telluriques, de même qu'elles ont fourni les diverses sortes de pierres aptes à la fabrication des premières armes , fournissent maintenant aussi , avec le charbon de terre, l'élément de la grande industrie; de même qu'elles ont donné aux premières populations les joncs et les osiers à tresser, elles donnent maintenant tous les moyens d'où dérive la technique compliquée de l'électricité.

Ce ne sont pas, cependant, les moyens naturels eux-mêmes qui ont progressé; bien plus, il n'y a que les hommes qui progressent, en découvrant petit à petit dans la nature les conditions qui permettent de produire dans des formes nouvelles et toujours plus complexes, grâce au travail accumulé dans l'expérience. Ce progrès ne consiste pas seulement dans ce progrès dont s'occupent les subjectivistes de la psychologie, c'est-à-dire les modifications intérieures, qui seraient un développement propre et direct de l'intellect, de la raison et de la pensée. Bien plus, ce progrès intérieur n'est qu'un produit secondaire et dérivé, en tant qu'il y a déjà un pi'ogrès réalisé dans le terrain artificiel, qui -.^st la somme des rapports sociaux résultant des formes et des répartitions

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du travail. C'est donc une affirmation vide de sens que de dire que tout cela n'est qu'un simple prolongement de la nature, si on ne veut pas employer ce mot dans ce sens si générique qu'il n'indique plus rien de précis et de distinct : ce qui ne se réalise pas par le fait de l'homme.

L'histoire est le fait de riiomme, en tant que l'homme peut créer et perfectionner ses instruments de travail, et qu'avec ces instruments il peut créer un milieu artificiel, dont les eflets compliqués réagissent ensuite sur lui, et qui, par son état présent et par ses modifications successives, est l'occasion et la condition de son développement. Il n'y a donc pas de raisons pour ramener ce fait de l'homme, qui est l'histoire, à la simple lutte pour l'existence. Si celle-ci modifie et perfectionne les organes des animaux, et si dans des circonstances et dans des modes donnés elle donne naissance et développe de nouveaux organes, elle ne produit pas cependant ce mouvement continu, perfectionné et traditionnel qu'est le processus humain . Notre doctrine ne doit pas être confondue avec le Darwinisme, et elle n'a pas à évoquer à nouveau la conception d'une forme mythique, mystique ou métaphorique du fatalisme. S'il est vrai, en effet, que l'histoire repose avant tout sur le développement de la technique, c'est-à-dire, s'il est vrai que la découverte successive des instruments engendre les répartitions successives du travail, et avec celles-ci

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les inégalités dont l'ensemble plus ou moins stable forme l'organisme social, il est également vrai que la découverte de ces instruments est cause et etfet en même temps de ces conditions et de ces formes de la vie intérieure que nous appelons, en les isolant par l'abstraction psychologique, l'imagination, l'intellect, la raison, la pensée, etc. En produisant successivement les diflérents milieux sociaux, c'est-à-dire, les terrains artificiels successifs, l'homme s'est produit luimême, et c'est en cela que consiste le noyau sérieux, la raison concrète, le fondement positif de ce qui, par des combinaisons fantastiques variées, et par une architecture logique variée, a suggéré aux idéologues la notion du progrès de l'esprit humain.

Néanmoins, cette expression de naturaliser l'histoire qui, entendue dans un sens trop large et trop générique, peut être l'occasion des équivoques dont nous avons parlé, quand elle est au contraire employée avec la pi'écaution voulue et d'une façon approximative, résume brièvement la critique de toutes les vues idéologiques qui, dans l'interprétation de l'histoire, partent de cette hypothèse, que l'œuvre ou l'activité humaine ne font qu'un avec le libre arbitre, le libre choix et les desseins voulus.

Il était facile et commode aux théologiens de

iMineiier le cours des choses humaines à un plan . ou à un dessein préconçu, parce que ils passaient directement des faits d'expérience ii un esprit supposé qui réglerait l'univers. Les juristes, qui eurent les premiers l'occasion de découvrir, dans les institutions qui forment l'objet de leurs études, un certain fil conducteur de ibrnics qui se succèdent avec une certaine évidence, transportèrent, comme ils transportent sans plus de souci, la raison raisonnante, qui est leur qualité propre à l'explication de toute la vaste matière sociale, si compliquée. Les hommes politiques, qui prennent naturellement leur point de départ dans cette donnée d'expérience que les directeurs de l'Etat, soit par l'acquiescement des masses sujettes, soit en profitant des antithèses d'intérêts des différents groupes sociaux, peuvent se poser des buts et les réaliser, volontairement et d'une façon délibérée, sont portés à voir dans la succession des choses humaines uniquement une variante de ces desseins, de ces projets et de ces intentions. Or, notre conception, en révolutionnant dans leurs fondements les hypothèses des théologiens, des juristes et des politiques, aboutit à cette allirmation, que l'œuvre et l'activité humaines en général ne sont pas toujours une seule et même chose, dans le cours de l'histoire, avec la volonté qui agit à dessein, avec les plans préconçus, et avec le libre choix des moyens; c'est-à-dire, qu'ils ne sont pas une seule et même chose avec la rai-

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE l^g

SOU raisonnante. Tout ce qui est arrivé dans riiistoire est l'œuvre de riiomnie, mais ce ne fut et ce n'est que très rarement le résultat d'un choix critique ou^d'une volonté raisonnante. Bien plus, ce fut et c'est par nécessité que, déterminée par des besoins et par des occasions externes, cette activité engendre une expérience et un développement des organes internes et externes. Parmi ces organes, il faut comprendre l'intelligence et la raison, résultat et conséquence, eux aussi, d'expériences répétées et accumulées. La formation intégrale de l'homme, dans le développement historique, n'est plus désormais une donnée hypothétique, ni une simple conjecture, c'est une vérité intuitive et palpable. Les conditions du processus qui engendre un progrès sont désormais réductibles en séries d'explications ; et, jusqu'à un certain point, nous avons sous les yeux le schéma de tous les développements historiques morphologiquement entendus. Cette doctrine est la négation nette et définitive de toute idéologie, parce qu'elle est la négation explicite de toute forme de rationalisme, en entendant sous ce mot ce concept que les choses, dans leur existence et leur développement, répondent à une norme, à un idéal, à une mesure, à une fin, d'une façon implicite ou explicite. Tout le cours des choses humaines est une somme, une succession de séries de conditions que les hommes se sont faites et posées d'eux-mêmes par l'expé-

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rience accumulée dans leur vie sociale changeante, mais il ne représente ni la tendance à réaliser un but prédéterminé, ni la déviation d'un premier principe de perfection et de félicité. Le progrès lui-même n'implique que la notion de chose empirique et circonstanciée, qui se précise actuellement dans notre esprit, parce que, grâce au développement réalisé jusqu'ici, nous sommes en mesure d'évaluer le passé et de prévoir, ou d'entrevoir, dans un certain sens et dans une certaine mesure, l'avenir.

De cette façon une grave équivoque est dissipée, et les erreurs qu'elle entraîne écartées. Raisonnable et fondée est la tendance de ceux qui visent à subordonner tout l'ensemble des choses humaines, dans leur cours, à la rigoureuse conceptiondu déterminisme.Ilnya, au contraire, aucune raisoa pour confondre ce déterminisme dérivé, réflexe et complexe avec le déterminisme de la lutte immédiate pour l'existence quis'exei'ce et se développe sur un domaine non modifié par l'action continue du travail. Légitime et fondée, d'une façon absolue, est l'explication historique, qui procède en allant dos volontés, qui auraient réglé volontairement les différentes phases de la vie, aux moteurs et aux causes objectives de

tout vouloir, découverts dans les conditions de milieu, de territoire, de moyens disponibles, et de circonstantialité de l'expérience. Mais il n'y a, au contraire, aucun fondement pour cette opinion qui tend à la négation de toute volonté, par suite d'une vue théorique qui voudrait substituer au volontarisme VautoinatiHme\ il n'y a là, en somme, qu'une pure et simple fa' tuité.

Partout où les moyens techniques sont développés jusqu'à un certain point, partout où le terrain artificiel a acquis une certaine consistance, et partout où les différenciations sociales et les antithèses qui en résultent ont créé le besoin, la possibilité et les conditions d'une organisation plus ou moins stable ou instable, là, toujours et nécessairement, apparaissent des desseins prémédités, des vues politiques, dés plans de conduite, des systèmes de droit, et enfin des maximes et des principes généraux et abstraits. Dans le cercle de ces produits et de ces développements dérivés et complexes, du second degré, naissent aussi les sciences et les arts, et la philosophie, et l'érudition, et Vhistoire comme genre littéraire de production. Ce cercle est celui que les rationnalistes et les idéologues, ignorants des fondements réels, ont appelé et appellent, d'une façon exclusive, la cwilisation. Et, en effet, il est arrivé et il arrive que quelques hommes, et surtout les savants de profes-

sion, laïques ou prêtres, ont trouvé et trouven le moyen de vivre intellectuellement dans le cercle fermé des produits réflexes et secondaires de la civilisation, et qu'ils ont pu et qu'ils peuvent ensuite soumettre tout le reste à la vue subjective qu'ils ont élaborée dans ces conditions : c'est là l'origine et l'explication de toutes les idéologies. Notre doctrine a dépassé d'une façon définitive l'angle visuel de l'idéologie. Les desseins prémédités, les vues politiques, les sciences, les systèmes de droit, etc., au lieu d'être le moyen et l'instrument de l'explication de l'histoire, sont précisément ce qu'il faut expliquer, parce qu'ils dérivent de conditions et de situations déterminées. Mais cela ne veut pas dire que ce soient de pures apparences, des bulles de savon. Si ce sont là des choses devenues et dérivées, cela nimplique pas que ce ne sont pas des choses réelles ; et cela est si vrai qu'elles ont été, pendant des siècles, pour la conscience non scientifique, et pour la conscience scientifique encore en voie de formation, les seules qui existassent réellement.

Mais avec ceci tout n'est pas dit.

Notre doctrine, elle aussi, peut porter à la rêverie, et offrir une occasion et un thème pour une nouvelle idéologie à rebours. Elle est née dans le champ de bataille du communisme. Elle suppose

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l'apparition du prolétariat moderne sur la scène politique, et elle suppose cette orientation sur les origines de la société actuelle, qui nous a permis de refaire d'une manière critique toute la genèse de la bourgeoisie. C'est une doctrine révolutionnaire à deux points de vue : et parce qu'elle a trouvé les raisons et les modes de développement de la révolution prolétarienne, qui est m fieri, et parce qu'elle se propose de trouver les causes et les conditions de développement de toutes les autres révolutions sociales, qui ont eu lieu dans le passé, dans les antagonismes de classe arrivés à un certain point critique par suite de la contradiction entre les formes de la production et le développement des forces productives. Il y a plus encore. A la lumière de cette doctrine, l'essentiel de l'histoire consiste précisément en ces moments critiques, et elle abandonne, au moins pour le moment, ce qui réunit ces diftérents moments aux soins érudits des narrateurs de profession. Gomme doctrine révolutionnaire, elle est avant tout la conscience intellectuelle du mouvement prolétarien actuel, dans lequel, selon notre assertion, se prépare de longue main l'avènement du communisme : si bien que les adversaires déclarés du socialisme la repoussent comme une opinion qui, sous des apparences scientifiques, ne fait que reproduire V utopie,

Aussi peut'll arriver, %\ cek s'est produit d^jh,

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que rimagination de personnes peu familières avec les difficultés de la recherche historique, et le zèle des fanatiques trouvent un stimulant et une occasion même dans le matérialisme historique pour former une nouvelle idéologie, et en tirer une nouvelle philosophie de Fhistoire systématique, c'est-à-dire schématique ou tendancieuse et prédéterminée. Et il nyapasde précaution qui puisse suffire. Notre intelligence se contente rarement de la recherche purement critique, et elle est toujours portée à convertir en élément de pédanterie et en nouvelle scholastique toute découverte de la pensée. En un mot, même la conception matérialiste de l'histoire peut être convertie en forme d'argumentation à thèse, et servir à faire des modes nouvelles avec les préjugés anciens, comme l'était celui d'une histoire démontrée, démonstrative et déduite.

Pour que cela n'arrive pas, et spécialement pour que ne réapparaisse pas d'une façon indirecte et d'une façon dissimulée une forme quelconque de finalité, il faut se bien persuader de deux choses : et que toutes les conditions historiques connues sont toutes circonstanciées, etque le progrès a été jusqu'ici circonscrit par des empêchements multiples, et que pour cela il a toujours été partiel et limité.

Une partie seulement, et jusqu'à des temps très

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récents, une petite partie du genre humain a pai'couru en entier tous les stades du pî'ocessiis par refFet duquel les nations les plus avancées sont arrivées à la société civile moderne, avec les formes de technique avancée fondée sur les découvertes de la science, et avec toutes les conséquences politiques, intellectuelles, morales, etc., qui correspondent à ce développement. A côté des Anglais, — pour prendre l'exemple le plus frappant — qui, transportant avec eux dans la Nouvelle-Hollande les moyens européens, y ont créé un centre de production, qui déjà tient une place notable dans la concurrence du marché mondial, vivent encore comme des fossiles de la préhistoire les indigènes australiens, capables seulement de disparaître, mais incapables de s'adapter à une civilisation, qui ne fut pas importée chez eux, mais à côté d'eux. Dans l'Amérique, et spécialement dans l'Amérique du Nord, la série des événements qui ont amené le développement de la société moderne, a commencé avec l'importation venue d'Europe des animaux et des instruments de l'agriculture, dont l'emploi ab antico avait donné naissance à la civilisation séculaire de la Méditerranée; mais ce mouvement est resté tout entier enfermé dans le cercle des descendants, des conquérants et des colons, tandis que les indigènes se perdent dans la masse par les voies naturelles du mélange des • races, ou dépérissent et disparaissent complète-

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inciit. L'Asie antérieure et l'Egypte, qui déjà clans les temps très anciens, comme premier berceau de toute notre civilisation, ont donné naissance aux grandes lormations semi-politiques qui marquent les premières phases de l'histoire certaine et connue, nous apparaissent depuis des siècles comme les cristallisations de formes sociales incapables de se mouvoir d'elle-mêmes pour de nouvelles phases de développement. Il y a au-dessus d'elles la pression séculaire du campement barbare qu'est la domination turque. Dans cette masse raidie s'introduit par des voies dissimulées une administration moderne, et au nom des intérêts commerciaux s'insinuent les chemins de fer et le télégraphe, avant-postes courageux de la banque européenne conquérante. Toute cette masse raidie n'a pas d'espérance de reprendre vie, chaleur et mouvement sinon par la ruine de la domination turque, à laquelle se substituent, dans les divers modes possibles de conquête directe ou indirecte, la domination et le protectorat de la bourgeoisie européenne. Qu'un processus de ti^ansformation des peuples arriérés, ou arrêtés dans leur marche, puisse se réaliser et se hâter sous des influences externes, l'Inde est là pour le prouver, qui, encore vivace de sa vie propre, rentre vigoureusement, sous l'action de l'Angieti»*r«, dnn»« \a oirçulntion de rnctivitê Jnternntio- Hftlûî m<*m« ftvoo ses pi'oduUs Intelleptuela» Ce

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ne sont pas là les seuls contrastes dans la physionomie historique des contemporains. Et, tandis qu'au Japon, par un phénomène aigu et spontané d'imitation, se développe en moins de trente ans une certaine assimilation relative de la civilisation occidentale, qui remue déjà normalement les énergies propres du pays lui-même, le droit et l'imposition de la conquête russe entraînent dans le cercle de l'industrie moderne, et même dans la grande industrie, certaines parties notables du pays d'au delà la Caspienne comme un avantposte de l'acquisition prochaine à la sphère du capitalisme de l'Asie centrale et de l'Asie su^^éi'ieure. La masse gigantesque de la Chine nous est apparue jusqu'à il y a quelques années comme immobile dans l'organisation héréditaire de ses institutions, si lent y est tout mouvement, tandis que, pour des raisons ethniques et géographiques, presque toute l'Afrique restait impénétrable, et il semblait, jusqu'aux dernières tentatives de conquête et de colonisation, qu'elle ne devait offrir à l'action de la civilisation que son seul contour, comme si nous étions encore non pas même aux temps des Portugais, mais à ceux des Grecs et des Carthaginois.

Ces dillérenciations des hommes, sur la route de l'histoire et de la préhistoire, nous semblent très explicables, quand on peut les ramener ftux pondition» rinlurolks çt imméclint«î« qui im« posent deft limites au (Uveloppement du travail»

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C'est le cas de l'Amérique, qui, jusqu'à l'arrivée des Européens, n'avait qu'une seule céréale, le maïs, et un seul animal domesticable au travail, le lama : et nous pouvons nous réjouir que les Européens, en y important avec eux et avec leurs instruments le bœuf, l'ànc et le cheval, le froment, le coton, la canne à sucre, le café et enfin la vigne et l'oranger, y ont créé un nouveau monde de la glorieuse société qui produit les marchandises, qui, avec une rapidité extraordinaire de mouvement, a déjà parcouru les deux phases de la plus noire servitude et du plus démocratique salariat. Mais là où il y a eu un véritable arrêt, et même un regrès documenté, comme dans l'Asie antérieure, en Egypte, dans la presqu'île des Balcans et dans l'Afrique septentrionale, — et cet arrêt ne peut pas être attribué à la difïérenciation des conditions naturelles, — nous nous trouvons devant un problème, qui attend sa solution de l'étude directe et explicite de la structure sociale, étudiée dans les modes internes de son développement, comme dans les entrecroisements et dans les complications des différents peuples, sur ce terrain qu'on appelle le plus ordinairement la scène des luttes historiques.

Cette même Europe civilisée, qui, par la continuité de la tradition, présente le schéma de processus le plus complet, si bien que sur ce mo-

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dèle ont été conçus et jusqu'ici construits tous les systèmes de philosophie historique, cette Europe occidentale et médiane, qui a produit l'époque de la bourgeoisie, et a cherché et cherche à imposer cette forme de société à tout le monde par les différents modes de conquête directe ou indirecte, n'est pas tout entière uniforme dans le degré de son développement, et ses diverses agglomérations nationales, régionales et politiques apparaissent comme distribués sur une échelle très graduée. De ces différences dépendent les conditions de supériorité ou d'infériorité relative de pays à pays et les raisons plus ou moins avantageuses ou désavantageuses de l'échange économique ; et de là ont dépendu comme dépendent aujourd'hui encore et les frottements et les luttes, et les traités et les guerres, et tout ce que, avec plus ou moins de précision, ont su nous raconter les écrivains politiques depuis la Renaissance, et certes avec une évidence croissante de Louis XIV et de Golbert à nos jours.

Cette Europe elle-même est très bariolée. Voici la floraison la plus grande de la production industrielle et capitaliste, c'est-à-dire l'Angleterre ; tandis que sur d'autres points, vigoureux ou rachitique, vit l'artisan, à Paris et à Naples, pour saisir le fait dans ses points extrêmes. Ici la terre est presque industrialisée, comme elle l'est en Angleterre; et ailleurs, végète, dans de nuiltiples formes traditionnelles, le paysan stupide.

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comme en Italie et en Autriche, et dans ce pays plus que chez nous. Tandis que dans tel pays la vie politique de FEtat — comme cela convient à la conscience prosaïque d'une bourgeoisie qui connaît son fait, parce qu'elle s'est conquise la place qu'elle occupe — est menée dans les modes les plus sûrs et les plus manifestes d'une domination explicite de classe (c'est, on le comprend, de la France que je veux parler), ailleurs, et particulièrement en Allemagne, les vieilles habitudes féodales, l'hjpocrisie protestante et la lâcheté d'une bourgeoisie qui exploite les circonstances économiques favorables sans y apporter ni esprit ni courage révolutionnaire, conservent à Ventilé Etat les apparences menteuses d'une mission éthique à accomplir, — (A combien de sauces peu appétissantes vous avez servi cette éthique de l'Ktat, prussien par-dessus le marché, lourds et pédantesques professeurs allemands !) — Ici et là, la production capitaliste moderne s'insinue dans les pays qui, à d'autres points de vue, n'entrentpas dans notre mouvement, et spécialement dans celui de la politique , comme c'est le cas de la malheureuse Pologne ; ou bien cette forme pénètre seulement indirectement, comme dans les pays slaves méridionaux. Mais voici le contraste le plus aigu, qui semble destiné h nous mettre, comme en résumé, sous les yeux, toutes les phases même les plus extrêmes de notre histoire.

La Haisia n'a pu s'achisminerf comme elle

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s'achemine maintenant, vers la grande indust)'ie, si ce n'est en pompant de l'Europe occidentale, et spécialement du charmant chaiwinisme français, cet argent qu'elle aurait en vain cherché à tirer d'elle-même , c'est-à-dire des conditions de sa masse territoriale obèse, sur laquelle végètent, dans de vieilles formes économiques, cinquante millions de paysans. La Russie, pour devenir une société économiquement moderne, ce qui mûrit les conditions d'une révolution politique correspondante et prépare les moyens qui rendront aisée lagrégation d'une bonne partie de l'Asie au mouvement capitaliste, est amenée à détruire les derniers restes du communisme agraire (que ses origines soient primitives ou secondaires), qui s'étaient conservés chez elle jusqu'ici dans des formes si caractéristiques et sur une si grande échelle. La Russie doit s'embourgeoiser et pour cela, elle doit, avant tout, convertir la terre en marchandise capable de produire des marchandises, et en même temps transformer en prolétaires et en miséreux les ex-communistes de la terre. Et, au contraire, dans l'Europe occidentale et centrale, nous nous trouvons au point opposé de la série du développement qui commence à peine en Russie. Ici, chez nous, où la bourgeoisie avec une fortune variée et en triomphant de difficultés si diverses, a parcouru déjà tant de stades de son développement, ce n'est pas le souvenir du communisme primitif ou secon-

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daire, qui revit à peine par des combinaisons érudites dans les têtes des savants, mais la forme môme de la production bourgeoise qui engendre chez les prolétaires la tendance au socialisme, qui se présente dans ses contours généraux comme un indice d'une phase nouvelle de Fhistoire, et non comme la répétition de ce qui meurt fatalement dans les pays slaves sous nos yeux.

Qui ne verrait pas dans ces illustrations, que je n'ai pas cherchées, mais qui sont Avenues presque par hasard et qui peuvent être indéfiniment prolongées dans un livre de géographie économico-politique du monde actuel, la preuve évidente du comment les conditions historiques sont toutes circonstanciées dans les formes de leur développement ? Non seulement les races et les peuples, les nations et les Etats, mais les parties des nations et les régions variées des Etats, puis les ordres et les classes se trouvent comme sur autant d'échelons d'une très longue échelle, ou, bien plus, sur divers points d'une courbe à long développement compliqué. Le temps historique n'a pas marché uniforme pour tous les hommes. La simple succession des générations n'a jamais été l'indice de la constance et de l'intensité du. pi^ocessiis. Le temps, comme mesure abstraite de chronologie, et les générations qui se succèdent dans des périodes approxi-

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matives ne donnent pas un critère ni ne fournissent pas une indication de loi ou de processus. Les développements ont été jusqu'ici variés, parce que variées furent les œuvres accomplies dans une même unité de temps. Entre ces formes variées de développement il y a aflînité , bien plus similitude de mouvements, c'est-à-dire analogie de type, c'est-à-dire homologie: si bien que les formes avancées peuvent, par le simple contact ou par la violence, accélérer le développement des formes arriérées. Mais l'important est de comprendre que le progrès, dont la notion est non seulement empirique, mais toujours circonstanciée et partant limitée, n'est pas suspendu sur le cours des choses humaines comme un destin ou un fatum, ni comme un commandement . Et à cause de cela notre doctrine ne peut pas servir à représenter toute l'histoire du genre humain dans une perspective unitaire, qui répète, mutatis mutandis , la philosophie historique à thèse ou finaliste, de saint Augustin à Hegel, ou mieux du prophète Daniel à Monsieur de Rougemont.

Notre doctrine ne prétend pas être la vision intellectuelle d'un grand plan ou d'un dessein, mais elle est seulement une méthode de recherche et de conception. Ce n'est pas par hasard que Marx parlait de sa découverte comme d'un fil conducteur. Et c'est pour celte raison précisément qu'elle est analogue au Darwinisme,

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qui lui aussi est une méthode, et qui n'est pas et ne peut pas être une répétition moderne de la Natiirphilosophie construite ou constructivc, à l'usage de Shelling et compagnie.

Le premier qui découvrit dans la notion du progrès l'indication de quelque chose de circonstancié et de relatif, ce fut le génial Saint-Simon, qui opposa sa manière de voir à la doctrine du xviii^ siècle, en partie culminante chez Gondorcet. A cette doctrine qu'on pourrait appeler unitaire, égalitaire, formelle, parce qu'elle considère le genre humain comme se développant sur une ligne de processus, Saint-Simon oppose le concept des facultés et des aptitudes qui se substituent et se compensent l'une l'autre, et, par là, il reste un idéologue.

Pour pénétrer les véritables raisons de la relativité du progrès, il fallait bien autre chose. 11 fallait avant tout renoncer à ces préjugés, qui sont implicites dans la croyance que les entraves à l'uniformité du devenir humain reposent exclusivement sur des causes naturelles et immédiates. Ces entraves naturelles, ou bien elles sont assez problématiques, comme c'est le cas des races, dont aucune n'a le privilège inné de l'histoire, ou elles sont, comme dans le cas des différences géographiques , insuffisantes pour expliquer le développement des conditions histo-

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rico- sociales complcleinciit différentes sur un inème terrain topographique. Et comme le mouvement historique naît précisément quand les entraves naturelles ont déjà été, en bonne partie, ou vaincues ou notablement circonscrites grâce à la création d'un terrain artificiel sur lequel il a été donné aux hommes de se développer ultérieurement, il est évident que les entraves consécutives à Funiformité du progrès doivent être cherchées dans les conditions propres et intrinsèques de la structure sociale elle-même.

Cette structure a abouti jusqu'ici à des formes d'organisation politique, dont l'objet est d'essayer de tenir en équilibre les inégalités économiques : ce qui fait que cette organisation, comme je l'ai dit plus d'une fois, est continuellement instable. Depuis qu'il y a une histoire connue, elle est l'histoire de la société tendant à former l'Etat, ou l'ayant déjà construit complètement. Et l'Etat est cette lutte à l'intérieur et à l'extérieur, parce qu'il est avant tout l'organe et l'instrument d'une partie plus ou moins grande de la société contre tout le reste de la société elle-même, en tant que celle-ci repose sur la domination économique des hommes sur les hommes d'une façon plus ou moins directe et explicite , selon que le degré différent de développement de la production, de ses moyens naturels et de ses instruments artificiels exige ou l'esclavage immédiat,, ou la servitude de la glèbe, ou le libre salariat.

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Cette société des antithèses , qui forme un Etat , est toujours, bien que dans des formes et des modes variés, l'opposition de la ville et de la campagne , de l'artisan et du paysan, du prolétaire et du patron , du capitaliste et du travailleur, etc., à rinfîni ; et elle aboutit toujours, avec des complications et une modalité variées, à une hiérarchie, que ce soit dans un cadre fixe de privilège comme dans le Moyen Age, ou que, dans les formes dissimulées du droit supposé égal pour tous, cela se produise par l'action automatique de la concurrence économique, comme de nos jours.

A cette hiérarchie économique correspond selon des modes variés dans les différents pays, dans les dillérents temps, dans les difïerents lieux, ce que j'appellerai presque une hiérarchie des âmes, des intelligences, des esprits. C'est dire que la culture, qui, pour les idéalistes, constitue la somme du progrès, a été et qu'elle est, par nécessité de fait, très inégalement distribuée. La plus grande partie des hommes, par la qualité des occupations qu'elle remplit, se trouve composée d'individus désintégrés, rompus en morceaux, rendus incapables d'un développement complet et normal. A V économie des classes et à la hiérarchie des situations sociales correspond la psj'chologie des classes. La relativité du progrès est donc pour nous la conséquence inévitable des antithèses de classe. Ces antithèses constituent

les entraves qui expliquent la possibilité du regrès relatif jusqu'à la dégénération et à la dissolution d'une société tout entière. Les machines, qui marquent le triomphe de la science, de viennent, par suite des conditions antithétiques du lien social, les instruments qui prolétarisent des millions et des millions d'artisans et de paysans libres. Les progrès de la technique, qui remplissent de commodités les villes, rendent plus misérable et plus abjecte la condition des paysans, et dans les cités mêmes plus humble la condition des humbles. Tous les progrès du savoir ont servi jusqu'ici à différencier le claiî des savants, et à tenir toujours plus éloignées de la culture les masses qui , attachées à l'incessant travail quotidien , alimentent ainsi toute la so ciété.

Le progrès a été et il est, jusqu'à maintenant, partiel et unilatéral. Les minorités qui y participent appellent cela le progrès humain ; et les orgueilleux évolutionnistes appellent cela la nature humaine qui se développe. Tout ce progrès partiel, qui s'est jusqu'ici développé dans l'oppression des hommes sur les hommes, a son fondement dans les conditions d'opposition, par lesquelles les antithèses économiques ont engendré toutes les antithèses sociales ; de la liberté relative de quelques-uns est née la servitude du plus grand nombre, et le droit a été le protecteur de l'injustice. Le progrès, vu ainsi et apprécié dans

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sa claire notion, nous apparaît comme le résumé moral et intellectuel de toutes les misères humaines et de toutes les inégalités matérielles.

Pour y découvrir la relativité inévitable il fallait que le communisme, né d'abord comme un mouvement instinctif dans Tàme des opprimés, devînt une science et une politique. Il fallait ensuite que notre doctrine donnât la mesure de la valeur de toute Fhistoire passée, en découvrant dans chaque forme d'organisation sociale d'origine et d'organisation antithétiques, comme elles le furent toutes jusqu'ici, l'incapacité innée à produire les conditions d'un progrès humain universel et uniforme, c'est-à-dire en découvrant les entraves qui font que le bienfait se change en maléfice.

Il est une question à laquelle nous ne pouvons pas nous soustraire : qu'est-ce qui a donné naissance à la croyance aux facteurs historiques?

C'est là une expression familière à beaucoup d'esprits et que l'on retrouve fréquemment dans les écrits de beaucoup d'érudits, de savants et de philosophes, et de ces commentateurs qui, par leurs raisonnements ou leurs combinaisons, ajoutent un peu à la simple narration historique et se servent de cette opinion comme d'une hypo-

thèse pour s'orienter dans la masse immense des faits humains, qui, à premièi'e vue et après un premier examen, apparaissent si confus et irréductibles. Cette croyance, cette opinion courante est devenue pour les historiographes qui raisonnent, ou même rationnalistes, une demi-doctrine, qui a été récemment plusieurs fois alléguée, comme un argument décisif, contre la théorie unitaire de la conception matérialiste. Et même, cette croyance est si bien enracinée et cette opinion si répandue, qu'on ne peut comprendre l'histoire que comme la rencontre et l'incidence de divers facteurs, de sorte que beaucoup de ceux qui parlent de matérialisme social, qu'ils en soient partisans ou adversaires, croient se tirer d'embarras en alïirmant que toute cette doctrine consiste en ceci, qu'elle attribue la prépondérance ou l'action décisive au facteur économique.

Il est très important de se rendre compte de la façon dont est née cette croyance, cette opinion, ou cette demi-doctrine, parce que la critique véritable et féconde consiste principalement à connaître et à comprendre ce qui a motivé ce que nous proclamons une erreur. Il ne suflit pas de repousser une opinion, en la qualifiant de fausse* L'erreur doctrinale est toujours née de quelque côté mal compris d'une expérience incomplète, ou de quelque imperfection subjective. Il ne suffit pas de repousser l'erreur : il faut la vaincre^ et la dépasser, en l'expliquant.

lu

IjJO LE MATÉRIALISME IIISÏOIUQUE

Tout historien, au début de son œuvre, fait, pour ainsi dire, un acte d'abstraction. D'abord il pratique comme une coupure dans une série continue d'événements ; puis il ne tient pas compte de présuppositions et de précédents nombreux et variés ; bien plus il déchire et il décompose un tissu embrouillé. Pour commencer il faut pourtant qu'il fixe un point, une ligne, un terme de son choix, et qu'il dise par exemple: je veux raconter les débuts de la guerre entre les Grecs et les Perses, rechercher comment Louis XVI fut amené à convoquer les Etats généraux. Le narrateur se trouve, en un mot, devant un complexus de faits arrivés et de faits sur le point de se produire, qui, dans leur ensemble, présentent une certaine configuration. C'est de l'attitude qu'il prend que dépendent la façon d'être et le style de toute narration, parce que, pour la composer, il faut prendre comme point de départ des choses déjà arrivées, pour voir ensuite comment elles ont continué à devenir.

Cependant dans ce complexus il faut introduire Une certaine part d'analyse, en le résolvant en groupes et en aspects de faits, ou en éléments concourants, qui apparaissent ensuite à un certain moment comme des catégories autonomes. C'est l'Etat dans une certaine forme et avec certains pouvoirs ; ce sont les lois, qui déterminent, par ce qu'elles commandent ou par ce quelles prohibent, certains rapports ; ce sont les muiirs et

les coutumes, qui nous révèlent des tendances, des besoins, des façons de penser, de croire, d'imaginer ; dans l'ensemble, c'est une multitude d'hommes vivant ensemble et collaborant, avec une certaine répartition des tâches et des occupations ; on note ensuite les pensées, les idées, les inclinations, les passions, les désirs, les aspirations, qui naissent et se développent de ce mode varié de coexistence et de ses frottements. Qu'un changement se produise, et il se révélera dans un des côtés ou des aspects du complexus empirique, ou^dans tous ceux-ci dans un temps plus ou moins long : par exemple, l'Etat agrandit ses frontières, ou change ses limites internes envers la société, en augmentant ou en diminuant ses pouvoirs et ses attributions, ou en changeant le mode d'action de celles-ci ou de ceux-là; ou bien le droit modifie ses dispositions, ou il s'exprime et s'aflîrme dans de nouveaux organes ; ou bien finalement, derrière le changement des habitudes extérieures et quotidiennes, on découvre un changement dans les sentiments, dans les pensées, et dans les inclinations des hommes diversement distribués dans les différentes classes sociales, qui se mêlent, s'altèrent, se déplacent, disparaissent ou se renouvellent. Pour comprendre tout cela dans ses formes et contours extérieurs suffisent les dons courants de l'intelligence normale, j'entends, de celle qui n'es.t pas aidée encore, ni corrigée ou complétée par la science proprement dite. En-

fermer dans des confins précis un ensemble de tels changements, c'est l'objet véritable et propre de la narration, qui est d'autant plus nette, vivante et exacte, qu'elle prend la forme d'une monographie : c'est par exemple Thucydide dans la Guerre du Péloponèse .

La société déjà devenue d'une certaine façon, la société déjà arrivée à un certain degré de développement, la société déjà si compliquée qu'elle cache l'infrastructure économique qui supporte tout le reste, ne s'est pas révélée aux simples narrateurs, sinon dans ces faits visibles, dans ces résultats les plus apparents, dans ces symptômes les plus significatifs, que sont les formes politiques, les dispositions légales et les passions des partis. Le narrateur, et parce qu'il lui manque une doctrine théorique sur les sources véritables du mouvement historique, et par l'attitude même qu'il prend au sujet des choses qu'il réunit dans les apparences de leur devenir, ne peut pas les réduire à l'unité, sinon comme un résultat de la seule intuition immédiate, et, s'il est artiste, cette intuition se colore dans son esprit et s'y transforme en action dramatique. Sa tâche est terminée s'il réussit à encadrer un certain nombre de faits et d'événements dans des limites et des confins sur lesquels le regard peut se mouvoir comme sur une claire perspective ; de la même manière, le géographe purement descriptif a accompli toute sa tâche, sMl renferme

dans un dessein vif et net le concours des causes physiques qui déterminent l'aspect intuitif du golfe de Naples par exemple, sans remonter à sa genèse.

C'est dans ce besoin de la configuration narrative qu'est l'occasion première, intuitive, palpable, et je dirai presque, esthétique et artistique, de toutes ces abstractions et de ces généralisations, qui, finalement, se résument dans la demi-doctrine des soi-disant facteurs.

Voici deux hommes insignes, les Gracques, qui voulurent mettre un terme au processus d'appropriation de Vager piibliciis et empêcher l'agglomération du latifundium, qui diminue ou fait disparaître complètement la classe des petits propriétaires, c'est-à-dire des hommes libres, qui sont le fondement et la condition de la vie démocratique de la cité antique. Quelles furent les causes de leur insuccès ? Leur but est clair : leur esprit, leur origine, leur caractère, leur héroïsme l'illustrent. Ils ont contre eux d'autres hommes, avec d'autres intérêts et avec d'autres desseins. La lutte n'apparaît d'abord à l'esprit que comme une lutte d'intentions et de passions, qui se déroule et se termine à l'aide des moyens que permettent les formes politiques de l'Etat et l'emploi ou l'abus des pouvoirs publics. Voici le milieu: la cité dominatrice de ditTérentes manières sur d'autres cités ou sur des territoires ayant perdu tout caractèro d'autonomie •, à l'inlériour de

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cette cité une assez grande différenciation de riches et de pauvres ; et, à côté de la troupe peu nombreuse des oppresseurs et des toat-puissants, la masse immense des prolétaires, qui sont en train de perdre ou qui ont déjà perdu la conscience et la force politique d\ine plèbe de citoyens, la masse qui se laisse par suite tromper et corrompre, et qui bientôt sera pourrie, comme un accessoire servile des exploiteurs de haut bord. C'est là la matière du narrateur, qui ne peut se rendre compte du fait, sinon dans les conditions immédiates du fait lui-même. L'unité intuitive forme la scène sur laquelle les événements se déroulent, et pour que la narration ait du relief, un entraînement et une perspective, il faut des points d'orientation et des moyens de réduction.

C'est en cela que consiste l'origine première de ces abstractions qui dépouillent petit à petit de leur qualité de simples côtés ou aspects d'un ensemble les parties diverses d'un complexiis social donné, et c'est ensuite leur généralisation qui, petit à petit, conduit à la doctrine des facteurs.

Ceux-ci, en d'autres termes, je veux parler des facteurs, naissent dans l'esprit, comme une suite de l'abstraction et de la généralisation des aspects immédiats du mouvement apparent, et ils ont une valeur égale à celle de tous les autres concepts

empiriques. Quel que soit le domaine du savoir où ils sont nés, ils persistent jusqu'à ce qu'ils soient réduits et éliminés par une nouvelle expérience, ou qu'ils soient [absorbés par une conception plus générale, génétique, évolutive ou dialectique.

N'était-il pas nécessaire que, dans l'analyse empirique et dans l'étude immédiate des causes et des effets de certains phénomènes déterminés, par exemple, des phénomènes de la chaleur, l'esprit s'arrêtât d'abord à cette présomption et à cette persuasion qu'il pouvait et devait les attribuer à un sujet, qui, s'il ne fut jamais pour aucun physicien une véritable entité substantielle, fut certainement considéré comme une force déterminée et spécifique, la chaleur? Or voici qu'à un moment donné, à la suite de nouvelles expériences, cette chaleur se résout, dans des conditions données, en une certaine quantité de mouvement. Bien plus, la pensée est en train actuellement de résoudre tous ces facteurs phj^siques dans le flux d'une énergétique un\\eTS>e\\e, dans laquelle l'hypothèse des atomes, dans la mesure où elle est nécessaire, perd tout résidu de survivance métaphysique.

N'était-il pas inévitable, comme stade premier de la connaissance en ce qui concerne le problème de la vie, de dépenser un temps considérable dans l'étude séparée des organes et de les réduire en systèmes? Sans cette anatomie, qui

semble trop matérielle et trop grossière, aucun progrès dans les études n'eût été possible ; et pourtant, au-dessus de la genèse et de la coordination inconnues d'une telle multiplicité analytique, tournoyaient incertains et vagues les concepts génériques de vie, d'âme, etc. Dans ces créations mentales on vit pendant longtemps cette unité biologique, qui a finalement trouvé son objet dans le commencement certain de la cellule et dans son processus de multiplication immanente.

Plus difiîcile fut certainement le chemin que la pensée dut parcourir pour reconstruire la genèse de tous les faits de la vie psychique, depuis les sensations les plus élémentaires jusqu'aux produits dérivés les plus complexes. Non seulement pour des raisons de difficultés théoriques, mais par suite de préjugés populaires, l'unité et la continuité des phénomènes psychiques apparut jusqu'à Herbart comme séparée et divisée en autant de facteurs, les facultés de l'âme.

L'interprétation des processus historico-sociaux a rencontré les mêmes difficultés ; elle aussi a dû s'arrêter d'abord dans la vue provisoire des facteurs. Et, cela étant, il nous est facile maintenant de retrouver l'origine première de cette opinion dans le besoin qu'ont les historiens narrateurs de trouver dans le fait qu'ils racontent avec plus ou moins de talent artistique

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et dans des vues différentes d'enseignement, des points d'orientation immédiate, comme en peut oftrir l'étude du mouvement apparent des choses humaines.

Mais dans ce mouvement apparent, il y a les éléments d'une vue plus exacte. Ces facteurs concourants, que l'abstraction conçoit et qu'elle isole ensuite, on ne les a jamais vus agissant chacun pour soi, parce que, bien plus, ils agissent d'une manière telle, qu'elle donne naissance au concept de l'action réciproque. De plus, ces facteurs sont eux aussi nés à un moment donné, et ils ont plus tard seulement acquis cette physionomie qu'ils ont dans la narration particulière. Cet État, on savait bien qu'il était né à un moment donné. Pour chaque règle de droit, ou bien on se souvenait, ou bien on conjecturait, qu'elle était entrée en vigueur dans telle ou telle circonstance. Pour beaucoup de coutvunes, on se souvenait qu'elles avaient été introduites à un moment donné ; et la plus simple comparaison des faits, dans divers temps ou divers lieux, montrait comment la société dans son ensemble, et en tant que somme de classes différentes, avait pris et prenait continuellement des formes diverses.

L'action réciproque des différents facteurs, sans laquelle pas même la plus simple narration ne serait possible, comme les renseignements

plus OU moins exacts sur les origines et les variations des facteurs eux-inemes, sollicitaient la recherche et la pensée plus que ne le faisait la narration configurative de ces grands historiens qui sont de véritables artistes. Et, en effet, les problèmes qui naissent spontanément des données de l'histoire, combinés avec d'autres éléments théoriques, donnèrent naissance aux différentes disciplines dites pratiques, qui, d'une façon plus ou moins rapide et avec des succès divers, se sont développées depuis les anciens jusqu'à nos jours : de l'Éthique à la Philosophie du droit, de la Politique à la Sociologie, du Droit à l'Économie.

Or, avec la naissance et la formation de tant de disciplines, par l'inévitable division du travail, se sont multipliés hors de mesure les points de rue. Il est certain que pour l'analyse première et immédiate des aspects multiples du complexus social, il fallait un long travail d'abstraction partielle : ce qui a toujours pour inévitable conséquence des vues unilatérales. C'est ce qu'on a pu constater, d'une manière plus nette et plus évidente que pour tout autre domaine, pour le droit et pour ses diverses généralisations, y compris la philosophie du droit. Par suite de ces abstractions, qui sont inévitables dans l'analyse particulière et empirique, et par l'effet de la division du travail, les divers cotés et les manifestations diverses du complexus social furent, de temps en

temps, fixés et immobilisés en concepts généraux et en catégories. Les œuvres, les eflets, les émanations, les eflusions de l'activité humaine, — droit, formes économiques, principes de conduite, etc., — furent comme traduits et transformés en lois, en impératifs et en principes qui demeureraient placés au-dessus de l'iiomnie luimême. Et de temps en temps on a dû à nouveau découvrir cette vérité simple : que le seul fait permanent et sur, c'est-k-dire la seule donnée, d'où part et à laquelle se réfère toute discipline Dratique particulière, ce sont les hommes groupés dans une forme sociale déterminée au moyen de liens déterminés. Les difl'érentes disciplines analytiques, qui illustrent les faits qui se développent dans l'histoire, ont fini par faire naître le besoin d'une science sociale commune et générale, qui rende possible l'unification des processus historiques. Et la doctrine matérialiste marque précisément le terme dernier, la cime de cette unification.

Mais ce n'a pas été, comme ce ne sera jamais du temps perdu que celui qui est dépensé dans l'analyse préliminaire et latérale des faits complexes. Nous devons k la division méthodique du travail l'érudition précise, c'est-à-dire la masse des connaissances passées au crible, systématisées, sans lesquelles l'histoire sociale planerait toujours dans un domaine purement abstrait, dans les questitms de forme et de ter-

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minologie. L'étude séparée des facteurs historieosociaux a servi, comme sert toute autre étude empirique qui ne dépasse pas le mouvement apparent des choses, à perfectionner les instruments d'observation et à permettre de retrouver dans les faits eux-mêmes, que l'on a abstraits artificiellement, les pierres d'attente qui les lient au complexiis social. Les diftérentes disciplines qui sont considérées comme isolées et indépendantes dans l'hypothèse des facteurs concourant à la formation historique, et par suite du degré de développement qu'elles ont atteint, des matériaux qu'elles ont recueillis, et par les méthodes qu'elles ont élaborées, sont devenues aujourd'hui pour nous tout à fait indispensables, lorsqu'on veut reconstruire une partie quelconque des temps passés. Qu'en serait-il de notre science historique sans Funilatéralité de la Philologie, qui est l'instrument fondamental de toute recherche, et où aurait-on jamais trouvé le lil d'une histoire des institutions juridiques, qui renvoit ensuite d'elle-même à tant d'autres faits et à tant d^autres combinaisons, sans la foi obstinée des romanistes dans l'exceilence universelle du Droit Romain, qui a engendré, avec le droit généralisé et avec la Philosophie du Droit, tant de problèmes qui servent de point de départ à la Sociologie ?

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C'est ainsi, après tout, que les facteurs historiques, dont tant de monde parle et dont il est parlé dans tant d'ouvrages, indiquent quelque chose qui est beaucoup moins que la vérité, mais beaucoup plus que la simple erreur, dans le sens grossier de bévue, d'illusion. Ils sont le produit nécessaire d'une connaissance qui est en voie de développement et de formation. Ils naissent du besoin de s'orienter dans le spectacle confus que les choses humaines présentent à qui veut les raconter ; et ils servent ensuite, pour ainsi dire, de titre, de catégorie, d'indice à cette division inévitable du travail, par l'extension de laquelle a été jusqu'à maintenant théoriquement élaborée la matière historico-sociale. Dans ce domaine des connaissances, de même que dans celui des sciences naturelles, l'unité de principe réel et l'unité de traitement formel ne se trouvent jamais de prime abord, mais seulement après un long chemin embarrassé : de sorte que, de ce point de vue encore, l'analogie affirmée par Engels entre la découverte du matérialisme historique et celle de la conserçation de V énergie nous semble excellente.

L'orientation provisoire , d'après le système commode de ce qu'on appelle les facteurs, peut, dans des circonstances données, nous être utile à nous aussi qui professons un principe tout à fait unitaire de l'interprétation historique, si nous ne voulons pas simplement rester dans

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le domaine de la lliéorie, mais si nous voulons illustrer, par une recherche personnelle, une période déterminée de l'histoire. Comme, dans ce cas, il nous faut procéder à la recherche directe et de détail, il faut tout d'abord que nous suivions les groupes de faits qui semblent ou prééminents, ou indépendants, ou détachés, dans les aspects de Texpérience immédiate. Il ne faudrait pas s'imaginer, en effet, que le principe unitaire de si grande évidence auquel nous sommes arrivés dans la conception générale de l'histoire puisse, comme un talisman, valoir toujours et à première vue, comme un moyen infaillible pour résoudre en éléments simples l'appareil immense et l'engrenage compliqué de la société. La structure économique sous jacente, qui détermine tout le reste, n'est pas un simple mécanisme d'où émergent , comme des effets automatiques et machinaux immédiats, les institutions, les lois, les coutumes, les pensées, les sentiments, les idéologies. De cette infra-structure à tout le reste , le processus de dérivation et de médiation est très compliqué, souvent subtil et tortueux, pas toujours déchiffrable.

L'organisation sociale est , comme nous le savons déjà, continuellement instable, bien que cela ne semble évident à tout le monde que lorsque l'instabilité entre dans cette période aiguë que l'on appelle une révolution. Cette instabilité, avec les luttes continuelles dans le

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sein de cette même société organisée, exclut la possibilité pour les hommes de s'accommoder d'un acquiescement qui pourrait faire que les hommes recommencent à vivre d'une vie animale. Ce sont les antagonismes qui sont la cause principale du progrès (Marx). Mais il est également vrai, cependant, que dans cette organisation instable , dans laquelle nous est donnée la forme inévitable de la domination et de la sujétion, l'intelligence s'est toujours développée , non seulement inégalement, mais assez imparfaitement, incongrûment et partiellement. Il y eut et il y a encore dans la société comme une hiérarchie de l'intelligence, et des sentiments et des idéations. Supposer que les hommes, toujours et dans tous les cas, ont eu une conscience à peu près claire de leur propre situation, et de ce qu'il était le plus rationnel de faire^ c'est supposer l'invraisemblable, bien plus l'inexistant.

Formes de droit, actions politiques et tentatives d'organisation sociale, furent, comme elles le sont encore, tantôt heureuses, tantôt erronées, c'est-à-dire disproportionnées et impropres. L'histoire est pleine d'erreurs; ce qui signifie que si tout fut nécessaire, étant donnée Tintelligence relative de ceux qui avaient à résoudre une difficulté ou à trouver une solution à un problème donné, etc., si tout y a une raison suffisante, tout n'y fut pas raisonnable, dans le sens que les optimistes donnent à ce mot. A la longue, les causes

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déterminantes de toutes les mutations, c'est-à-dire les conditions économiques modifiées, ont fini et finissent par faire trouver, quelquefois par des voies assez tortueuses, les formes de droit conformes, les ordres politiques adaptés et les modes plus ou moins parfaits de l'accommodation sociale. Mais il ne faut pas croire que la sagesse instinctive de laninial raisonnable se soit manifestée, ou se manifeste, sic et simplicité?^ dans l'intelligence pleine et claire de toutes les situations, et qu'il ne nous reste à faire très simplement que le chemin déductif de la situation économique à tout le reste. Lignorance — qui, à son tour, peut être expliquée — est une raison dimportance de la manière dont l'iiistoire s'est faite ; et, à lignorance, il faut ajouter la bestialité qui n'est jamais complètement vaincue, et toutes les passions et toutes les injustices, et les diverses formes de corruption, qui furent et sont le produit nécessaire d'une société organisée de telle sorte, que la domination de l'homme sur l'homme y est inévitable, et que de cette domination le mensonge, l'hypocrisie, l'outrecuidance et la lâcheté furent et sont inséparables. Nous pouvons, sans être utopistes, mais seulement parce que nous sommes communistes critiques, prévoir, comme nous prévoyons, en effet, l'avènement d'une sosociété qui, se développant de la société présente et de ses contrastes mômes par les lois immanentes du devenir historique, aboutira à une as-

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sociation sans antagonismes de classes : ce qui aurait pour conséquence que la production réglée éliminerait de la vie le hasard, qui se révèle jusqu'ici dans l'histoire comme une cause multiforme d'accidents et d'incidences. Mais c'est là l'avenir, et ce n'est ni le présent , ni le passé. Si nous nous proposons , au contraire, de pénétrer dans les événements historiques qui se sont développés jusqu'à nos jours, en prenant, comme nous le faisons, pour fil conducteur les variations des formes de la structure économique sous-jacente jusqu'à la donnée plus simple des variations de l'instrument, nous devons avoir une pleine conscience de la dilliculté du problème que nous nous proposons : parce qu'il ne s'agit pas ici d'ouvrir les yeux et de regarder, mais d'un très grand effort de la pensée, qui se propose de triompher du spectacle multiforme de l'expérience immédiate pour en réduire les éléments dans une série génétique. C'est pour cela que je disais que, dans les recherches particulières, il nous faut, nous aussi, partir de ces groupes de faits en apparence isolés et de cet ensemble bariolé, de l'étude empirique en un mot, d'où est née la croyance aux facteurs, devenue ensuite une demidoctrine.

Il ne sert de rien de vouloir contrebalancer ces difficultés de fait par l'hypothèse métaphorique, souvent équivoque, et après tout d'une valeur purement analogique, du soi-disant organisme

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social. Il fallait aussi que l'esprit passât même par cette hypothèse, devenue en si peu de temps de la pure et simple phraséologie. Elle couve, en effet , la compréhension du mouvement historique comme naissant des lois immanentes de la société elle-même, et exclut par là l'arbitraire, le transcendant et l'irrationnel. Mais la métaphore n'a pas plus de portée ; et la recherche particulière, critique et circonstanciée des faits historiques est la seule source de ce savoir concret et positif qui est nécessaire au développement complet du matérialisme économique.

Les idées ne tombent pas du ciel, et rien ne nous vient en songe.

Le changement dans les manières de penser, qu'a produit récemment la doctrine historique dont nous faisons ici l'examen et le commentaire, s'est opéré d'abord avec lenteur et puis avec une rapidité croissante, précisément dans cette période du devenir humain, dans laquelle se sont réalisées les grandes révolutions politico-économiques, c'est-à-dire, dans cette époque que, considérée dans ses formes politiques , l'on appelle libérale, mais qui, considérée dans son fond, par suite de la domination du capital sur la masse prolétarienne, est l'époque de la produc-

tion anarchique. Le changement dans les idées, jusqu'à la création de nouvelles méthodes de conception, a reflété petit à petit l'expérience d'une nouvelle vie. Celle-ci, dans les révolutions des deux derniers siècles, s'était peu à peu dé' pouillée des enveloppes mythiques, mystiques et religieuses, à mesure qu'elle acquérait la conscience pratique et précise de ses conditions immédiates et directes. La pensée, elle aussi, qui résume et théorise cette vie, s'est dépouillée peu à peu des hypothèses théologiques et métaphysiques pour se renfermer finalement dans cette exigence prosaïque : dans l'interprétation de l'histoire il faut se restreindre à la coordination objective des conditions déterminantes et des effets déterminés. La conception matérialiste marque le point culminant de cette nouvelle tendance dans la recherche des lois historico-sociales en tant qu'elle n'est pas un cas particulier d'une sociologie générique ou d'une philosophie générique de l'Etat, du droit et de l'histoire, mais la solution de tous les doutes et de toutes les incertitudes qui accompagnent les autres formes de philosopher sur les choses humaines, et le commencement de l'interprétation intégrale de celles-ci.

C'est donc une chose facile, surtout de la façon dont l'ont fait quelques criticaillons vulgaires, que de trouver des précuseurs à Marx et à Engels, qui, les premiers, ont précisé cette doctrine dans

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ses points fondamentaux. Et quand était-il donc venu à l'esprit de quelqu'un [de leurs disciples, fussent-ils même de la plus stricte observance, de faire passer ces deux penseurs pour des faiseurs de miracles ? Bien plus, si l'on veut aller à la recherche des prémisses de la création doctrinale de Marx et d'Engels, il ne suffira pas de s'arrêter à ceux qu'on appelle les précurseurs du socialisme, à Saint-Simon par exemple et à ceux qui l'ont précédé, ni aux philosophes et particulièrement à Hegel, ni aux économistes qui avaient exposé l'anatomie de la société qui produit les marchandises : il faut remonter jusqu'à la formation même de la société moderne, et puis finalement déclarer triomphalement que la théorie est un plagiat des choses qu'elle explique.

C'est que, en vérité, les précurseurs véritables de la nouvelle doctrine furent les faits de l'histoire moderne, devenue si transparente et si révélatrice d'elle-même depuis que s'est opérée en Angleterre la grande révolution industrielle de la fin du siècle passé, et qu'en France a eu lieu le grand bouleversement social. Ces choses, mutatis iniitandis, se sont ensuite reproduites, en combinaisons variées et dans des formes plus douces, dans tout le monde civilisé. Et qu'est autre chose la pensée, au fond, sinon le complément conscient et systématique de l'expérience, et qu'est celle-ci, sinon le reflet et l'élaboration mentale des choses et des processus qui naissent et se dé-

roulent ou en dehors de notre volonté, ou par l'oeuvre de notre activité ; et qu'est-ce le génie autre chose que la forme individualisée, conséquente et aiguë de la pensée, qui naît, par la suggestion de l'expérience, chez beaucoup d'hommes de la même époque, mais qui reste chez le plus grand nombre d'entre eux fragmentaire, incomplète, incertaine, oscillante et partielle ?

Les idées ne tombent pas du ciel ; et bien plus, comme tous les autres produits de l'activité humaine, elles se forment dans des circonstances données, dans la maturité précise des temps, par l'action de besoins déterminés, grâce aux tentatives l'épétées pour donner à ceux-ci satisfaction, et par la déco;averte de tels ou tels autres moyens de preuve, qui sont comme les instruments de leur production et de leur élaboration. Même les idées supposent un terrain de conditions sociales ; elles ont leur technique : la pensée est, elle aussi, une forme du travail. Dépouiller celle-là et celuici, ou les idées et la pensée, des conditions et du milieu de leur naissance et de leur développement, c'est en défigurer la nature et la signification.

Montrer comment la conception matérialiste de l'histoire est née précisément dans des conditions données, non pas comme une opinion personnelle et discutable de deux écrivains, mais

comme une nouvelle conquête de la pensée par la suggestion inévitable d'un nouveau monde qui est en train de naître, c'est-à-dire la révolution prolétarienne, ce fut là l'objet de mon premier essai (i). Gela revient à dire qu'une nouvelle situation historique a trouvé son complément dans son instrument mental approprié.

S'imaginer maintenant que cette production intellectuelle pouvait se réaliser en tout temps et en tout lieu, ce serait prendre pour règle de ses propres recherches l'absurde. Transporter les idées arbitrairement du terrain et des conditions historiques dans lesquelles elles sont nées sur un autre terrain quelconque, c'est comme si l'on prenait pour base du raisonnement l'irrationnel. Et pourquoi ne devrait-on pas imaginer également que la cité antique, dans laquelle sont nés l'art et la science grecs et le droit romain, tout en restant une cité antique démocratique, avec l'esclavage, acquière en même temps et développe toutes les conditions de la technique moderne V Pourquoi ne pas croire que la corporation d'artisans du moyen âge, tout en restant ce qu'elle était dans son cadre fixe, s'achemine à la conquête du marché du monde sans les conditions de la concurrence illimitée, qui ont précisément commencé par la ronger et par la nier ? Pourquoi ne pas imaginer un fief, qui, tout

(i) En mémoire du Manifeste du parti communiste.

en restant iief, devienne un atelier produisant exclusivement des marchandises ? Pourquoi Michel de Lando n'aurait-il pas dû écrire le Manifeste des Communistes? Pourquoi ne penserait-on pas aussi que les découvertes de la science moderne pouvaient sortir du cerveau des hommes de n'importe quel autre temps et lieu, c'est-à-dire avant que des conditions déterminées eussent fait naître des besoins déterminés, et qu'on ait dû pourvoir à leur satisfaction par une expérience réitérée et accumulée ?

Notre doctrine suppose le développement ample, conscient et continu de la technique moderne, et avec elle la société qui pi'oduit les marchandises dans les antagonismes de la concurrence, la société qui suppose comme condition initiale et comme moyen indispensable pour se perpétuer l'accumulation capitaliste dans la forme de la propriété privée, la société qui produit et reproduit continuellement les prolétaires, et qui, pour se perpétuer, a besoin de révolutionner sans trêve ses instruments, y compris l'Etat et ses engrenages juridiques. Cette société qui, par les lois mêmes de son mouvement, a mis à nu sa propre anatomie, produit par contre-coup la conception matérialiste. De même qu'elle a produit par le socialisme sa négation positive, de même elle a engendré dans la nouvelle doctrine historique sa négation idéale. Si l'histoire est le produit, non pas arbitraire, mais nécessaire

et normal des hommes en tant qu'ils se développent, et ils se développent en tant qu'ils expérimentent socialement, et ils expérimentent en tant qu'ils perfectionnent le travail, en accumulent et en conservent les produits et les résultats, la phase de développement dans laquelle nous vivons ne peut pas être la phase dernière et définitive, et les contrastes qui lui sont intimement liés et inhérents sont les forces productives de conditions nouvelles. Et voici comment la période des grandes révolutions économiques et politiques de ces deux derniers siècles a mûri dans les esprits ces deux concepts : l'immanence et la constance du processus dans les faits historiques, et la doctrine matérialiste, qui est au fond la théorie objective des révolutions sociales.

Il n'est pas douteux que, remonter à travers les siècles et refaire par la pensée le développement des idées sociales dans la mesure où nous en trouvons des documents chez les écrivains, est une chose toujours très instructive, et qui sert surtout à augmenter en nous la connaissance critique de nos concepts comme de nos manières de penser. Un semblable retour de l'esprit sur ses prémisses historiques, quand il ne nous égare point dans l'empirisme d'une érudition sans fin, et ne nous amène pas à établir à la hâte de vaines analogies, sert sans aucun doute à donner de la souplesse et une force persuasive aux formes de notre activité scientifique. Dans l'ensemble de

nos sciences nous retrouvons, en fait et par continuité approximative de tradition, l'excellence de tout ce qui a été trouvé, conçu et prouvé, non seulement dans les temps modernes mais jusqu'à la Grèce ancienne, avec laquelle commence précisément d'une façon définitive pour le genre humain le développement ordonné de la pensée consciente, réfléchie et méthodique. Il nous serait impossible de faire un seul pas dans la recherche scientifique sans nous servir des moyens depuis longtemps trouvés et éprouvés, et pour en citer quelques-uns des plus généraux, sans la logique et les mathématiques. Penser autrement ce serait prétendre que chaque génération doit recommencer tout le travail fait depuis l'enfance de l'humanité.

Mais il ne fut donné ni aux anciens auteurs, dans le cercle restreint de leurs républiques urbaines, ni aux écrivains de la Renaissance, toujours incertains entre un retour imaginaire à l'antiquité et le besoin de saisir intellectuellement le monde nouveau, qui était en gestation, d'arriver à l'analyse précise des éléments derniers d'où résulte la société, que le génie incomparable d'Aristote ne vit et ne comprit pas en dehors des limites dans lesquelles se passe la vie de V homme citoyen.

La recherclie de la structure sociale, considérée dans ses modes dorigine et de processus, devint vive et pénétrante et prit des aspects mul-

tiformes au xvii' et au xviii" siècle, quand se forma l'Economie, et que, sous les noms différents de Droit de Natvire, d'essai sur l'Esprit des Lois ou de Contrat Social, on essaya de résoudre en causes, en facteurs, en données logiques et psychologiques le spectacle multiforme et souvent obscur d'une vie dans laquelle se préparait la plus grande révolution que l'on connaisse. Ces doctrines, quels qu'aient été l'intention subjective et l'esprit des auteurs — comme c'est le cas antithétique du conservateur Hobbes et du prolétaire Rousseau — furent toutes révolutionnaires dans leur substance et dans leurs effets. Au fond de toutes on retrouve toujours, comme stimulant et comme motif, les besoins matériels et moraux de l'âge nouveau qui, par suite des conditions historiques, étaient ceux de la bourgeoisie : — aussi fallait-il combattre, au nom de la liberté, la tradition, l'Eglise, les privilèges, les classes fermées, c'est-à-dire les ordres et les états, et par suite l'Etat qui en était ou paraissait en être l'auteur, et puis les privilèges du commerce, des arts, du travail et de la science. Et l'on étudia l'homme d'une manière abstraite, c'est-à-dire, les individus pris en particulier, émancipés et délivrés par abstraction logique de leurs liens historiques et de toute nécessité sociale ; dans l'esprit de beaucoup le concept de la société se réduisit en atomes, et même il sembla naturel au plus grand nombre de croire que la

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE igS

société n'est que la somme des individus. Les catégories abstraites de la psychologie individuelle suffirent à l'explication de tous les faits humains ; et voici comment dans tous ces systèmes, on ne parle que de crainte, d'amour-propre, d'égoïsme, d'obéissance volontaire, de tendance au bonheur, de bonté originaire de l'homme, de liberté du contrat, et de la conscience morale, et de l'instinct ou du sens moral, et de tant d'autres semblables choses abstraites et génériques, comme si elles suffisaient à expliquer l'histoire, et à en créer de toutes pièces une nouvelle.

Par le fait que toute la société entrait dans une crise bruyante, l'horreur de l'antique, de ce qui était suranné, de ce qui était traditionnel, de ce qui était organisé depuis des siècles, et le pressentiment d'une rénovation de toute l'existence humaine, engendrèrent finalement un obscurcissement total dans les idées de nécessité historique et de nécessité sociale, c'est-à-dire dans ces idées qui, à peine indiquées par les philosophes anciens, et si développées dans notre siècle, n'eurent dans cette période de rationalisme révolutionnaire que de rares représentants, comme Vico, Montesquieu et, en partie, Quesnay. Dans cette situation historique, qui fit naître une littérature agile, destructrice et très populaire, se trouve la raison de ce que Louis Blanc, avec une certaine emphase, a appelé V individualisme. Depuis, certains ont cru voir dans ce mot l'exprès-

ig6 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

sion d'un fait permanent de la nature humaine, qui surtout pouvait servir d'argument décisif contre le socialisme.

Singulier spectacle, et singulier contraste ! Le capital, quelle que fût sa formation, tendait à vaincre toutes les autres formes antérieures de production, en en brisant les liens et les entraves, à devenir le maître direct ou indirect de la société, comme, en fait, il l'est devenu dans la plus grande partie du monde; de cela, il est résulté que, en dehors de toutes les formes de la misère moderne et de la hiérarchie nouvelle dans lesquelles nous vivons, se réalisait l'antithèse la plus aiguë de toute l'histoire, c'est-à-dire l'anarchie actuelle de la production dans l'ensemble de la société et le despotisme de fer dans le mode de production de chaque usine et de chaque fabrique ! Et les penseurs, les philosophes et les économistes et les vulgarisateurs des idées du xviii'^ siècle ne voyaient que liberté et égalité ! Tous raisonnaient de la même manière ; tous partaient des mêmes prémisses, qu'ils arrivassent à conclure qu'on devait obtenir la liberté d'un gouvernement de pure administration, ou qu'ils fussent démocrates ou même communistes. Le règne prochain de la liberté était devant les yeux de tous comme un événement certain, pourvu que l'on supprimât les liens et les entraves que l'ignorance forcée et le despotisme de 1 Église et de l'Etat avaient imposés à l'homme, bon par nature. Ces entraves

ne paraissaient pas être des conditions et des bornes dans lesquelles les hommes s'étaient trouvés par les lois de leur développement, et par FefTet du mouvement antagoniste et partant incertain et tortueux de l'histoire, mais de simples obstacles dont devait nous délivrer l'usage régulier de la raison. Dans cet idéalisme, qui atteignit son point culminant chez quelques héros de la Grande Révolution, germe une foi sans bornes dans le progrès certain de tout le genre humain. Pour la première fois, le concept à' humanité apparut dans toute son extension et sans mélange d'idées ou d'hypothèses religieuses. Les plus résolus de ces idéalistes furent les matérialistes extrêmes, parce que, niant toute fiction religieuse, ils assignaient cette terre comme un domaine certain au besoin de bonheur, pourvu que la raison ouvrît la voie.

Jamais les idées ne furent maltraitées d'une façon aussi inhumaine par les prosaïques choses qu'entre la fin du siècle passé et le commencement de celui-ci. La leçon des faits fut très dure, les plus tristes désillusions naquirent et il s'ensuivit un bouleversement radical dans les esprits. Les faits, en un mot, se trouvèrent être contraires à toutes les prévisions; et si cela produisit d'abord un profond abattement chez les désillusionnés, cela fît naître cependant le désir et le besoin de

nouvelles recherches. On sait que Saint-Simon et Fourier, chez lesquels se fait, précisément au commencement du siècle, dans les formes exclusives des idées de génie prématurées, la réaction contre les résultats immédiats de la grande révolution politico-économique, se sont élevés résolument, le premier contre les juristes, et le second contre les économistes.

En effet, une fois supprimées les entraves à la liberté, qui avaient été propres à d'autres temps, de nouvelles entraves plus graves et plus douloureuses les avaient remplacées ; et, comme le bonheur égal pour tous ne s'était pas réalisé, la société demeurait dans sa forme politique, comme elle l'était auparavant, une organisation des inégalités. Il faut donc que la société soit quelque chose d'autonome, de naturel, un automoteur complexe de rapports et de conditions, qui défie les bonnes intentions subjectives de chacun des membres qui la composent, et qui passe outre aux illusions et aux desseins des idéalistes. Elle suit donc une marche propre d'où nous pouvons abstraire des lois de processus et de développement, mais qui ne souffre pas qu'on lui en impose. Par cette transformation dans les esprits, le xix^ siècle s'annonça avec la vocation d'être le siècle de la science historique et de la sociologie.

Le principe du développement a, en effet, envahi depuis tous les domaines de la pensée . On a découvert, dans ce siècle, la grammaire histo-

rique, et on a trouvé la clef pour explorer la genèse des mythes. On a retrouvé les traces embryogénétiques de la préhistoire, et on a, pour la première fois, mis en série de processus les formes politiques et juridiques. Le xix^ siècle s'est annoncé comme le siècle de la sociologie dans la personne de Saint-Simon, chez qui, comme cela a lieu pour les autodidactes et les précurseurs de génie, on trouve confondus ensemble les germes de tant de tendances contradictoires. A cet égard la conception matérialiste est un résultat ; mais c'est un résultat qui est le complément de tout un processus de formation ; et comme résultat et comme complément elle est aussi la simplification de toute la science historique et de toute la sociologie, parce qu'elle nous reporte des dérivés et des conditions complexes aux fonctions élémentaires. Et cela s'est produit par la suggestion directe d'une expérience nouvelle et mouvementée.

Les lois de l'économie, telles qu'elles sont d'elles-mêmes et telles qu'elles se réalisent d'ellesmêmes, avaient triomphé de toutes les illusions et s'étaient montrées directrices de la vie sociale. La grande révolution industrielle qui s'était produite, faisait comprendre que les classes sociales, si elles ne sont pas un fait de la nature, ne sont pas non plus une conséquence du hasard et de la

volonté libre ; elles naissent historiquement et socialement dans une forme déterminée de production. Et qui, en vérité, n'avait pas vu naître, sous ses yeux, les nouveaux prolétaires sur la ruine économique de tant de classes de petits propriétaires, de petits paysans et d'artisans ; et qui n'était pas en mesure de découvrir la méthode de cette nouvelle création d'un état social nouveau, auquel tant d'hommes étaient réduits et dans lequel ils devaient nécessairement vivre ? Qui n'était pas en mesure de découvrir que l'argent, devenu capital, avait réussi, en quelques années, à devenir le maître par l'attraction qu'il exerce sur le travail des hommes libres, chez lesquels la nécessité de se vendre librement comme salariés avait été préparée de longue date par tant d'ingénieux procédés juridiques et par l'expropriation violente ou indirecte? Qui n'avait pas vu les nouvelles villes naître autour des fabriques et se ceindre à leur périmètre de cette misère désolante, qui n'est plus l'effet de la malchance individuelle, mais la condition et la source de la richesse ? Et dans cette misère d'un nouveau style nombreux étaient les femmes et les enfants, sortant pour la première fois d'une existence ignorée pour prendre place sur la scène de l'histoire comme une illustration sinistre de la société des égaux. Et qui ne sentait pas — même si cela n'avait pas été énoncé dans la soi-disant doctrine du révérend Malthus — que le nombre

des convives que ce mode d'organisation économique peut contenir, s'il est parfois insuflisant pour celui qui, par suite de l'aléa favorable de la production, a besoin de bras, est souvent aussi surabondant et partant ne trouve pas d'occupation et devient effrayant ? Il devenait évident, aussi, que la rapide et violente transformation économique qui s'était faite bruyamment en Angleterre, avait réussi là, parce que ce pays avait pu se créer, à l'égard du reste de l'Europe, un monopole jusqu'ici inconnu, et que pour soutenir ce monopole une politique sans scinipules avait été rendue nécessaire, et cela permettait à tous, une bonne fois, de traduire en prose le mythe idéologique de l'État, qui devait être le tuteur et le précepteur du peuple.

Cette vision immédiate de ces conséquences de la nouvelle vie fut l'origine du pessimisme, plus ou moins romantique, des laudatores temporis acti, de De Maistre à Garlyle. La satire du libéralisme envahit les esprits et la littérature au commencement de ce siècle. Alors commence cette critique de la société, qui est le début de toute la sociologie. Il fallait avant tout vaincre l'idéologie, qui s'était accumulée et exprimée dans tant de doctrines du Droit de Nature ou du Contrat Social. Il fallait se remettre en contact avec les faits que les événements rapides d'un processus si intensif imposaient à l'attention dans des formes si nouvelles et si effrayantes.

Voici Owen, incomparable à tous les points de vue, mais surtout pour la clairvoyance dont il fit preuve dans la détermination des causes de la nouvelle misère, s'il fut un naïf dans la rech erche des manières de la vaincre . Il fallait arriver à la critique objective de l'Économie, qui apparut, pour la première fois, dans des formes unilatérales et réactionnaires, chez Sismondi. Dans cette période où mûrissaient les conditions d'une nouvelle science historique, naissent tant de formes diverses du socialisme utopique, unilatéral ou complètement extravagant, qui n'arrivent jamais jusqu'aux prolétaires, ou parce que ceux-ci n'avaient aucune conscience politique, ou, s'ils en avaient une, elle se manifestait par soubresauts, comme dans les conspirations et les émeutes françaises de i83o à 4^, ou ils se tenaientsur le terrain pratique des réformes immédiates, comme c'est le cas pour les Ghartistes. Et cependant, tout ce socialisme, quelque utopique, fantasque et idéologique qu'il fût, était une critique immédiate et souvent géniale de l'Economie, une critique unilatérale, en somme, à laquelle il fallait le complément scientifique d'une conception historique générale.

Toutes ces formes de critique partielle, unilatérale et incomplète curent leur aboutissant dans le socialisme scientifique. Celui-ci n'est plus la critique subjective appliquée aux choses, mais la découverte de V autocritique qui est dans les

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 2o3

choses elles-mêmes. La critique véritable de la société c'est la société elle-même, qui, par les conditions antithétiques des contrastes sur lesquels elle repose, engendre d'elle-même en ellemême la contradiction, et triomphe ensuite de celle-ci par son passage dans une nouvelle forme. Le résolvant des antithèses actuelles c'est le prolétariat, que les prolétaires eux-mêmes le sachent ou ne le sachent pas. De même que leur misère est devenue la condition de la société présente, de même dans leur misère est la raison d'être de la nouvelle révolution prolétarienne. C'est dans ce passage de la critique de la pensée subjective, qui examine les choses du dehors et s'imagine pouvoir les corriger elle-même, à l'intelligence de l'autocritique que la société exerce sur elle-même dans l'immanence de son propre processus, c'est en cela seulement que consiste la dialectique de l'histoire, que Marx et Engels, dans la mesure où ils étaient matérialistes, tirèrent de l'idéalisme de Hegel. Et en fin de compte peu importe si les littérateurs, qui ne connaissent aucune autre signification de la dialectique sinon celle d'une sophistiqueartificieuse, ni les doctes et les érudits, qui ne sont jamais aptes à dépasser la connaissance des faits particuliers, ne peuvent se rendre compte de ces formes cachées et compliquées de la pensée..

2o4 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

Mais la grande transformation économique, qui a fourni les matériaux dont est composée la société moderne, dans laquelle l'empire du capitalisme est arrivé au terme de son complet développement, n'aurait pas été d'un enseignement aussi rapide et aussi suggestif, si elle n'avait pas été lumineusement illustrée par le mouvement, vertigineux et fécond en catastrophes de la Révolution française. Elle mit en pleine évidence, comme dans une représentation tragique, toutes les forces antagonistes de la société moderne, parce que celle-ci s'y est développée à travers les ruines, et qu'elle traversa, en un court laps de temps et d'une marche précipitée, les phases de sa naissance et de son établissement.

La révolution fut la suite des entraves que la bourgeoisie dut vaincre par la violence, depuis qu'il apparut avec évidence que le passage des vieilles formes de production aux formes nouvelles — ou de la propriété, si nous empruntons la langue des juristes — ne pouvait se réaliser par les voies les plus calmes des réformes successives et graduelles. Elle amena par suite le soulèvement, le frottement et les mélanges de toutes les vieilles classes de l'Ancien Régime, et la formation rapide et vertigineuse en même temps de classes nouvelles, dans la très rapide mais très intensive période de dix années, qui, comparées à l'histoire ordinaire des autres temps et des autres pays, nous semblent des siècles. Cette superpo-

sition rapide d'événements séculaires mit à jour les moments et les aspects les plus caractéristiques de la société nouvelle ou moderne, et cela avec d'autant plus d'évidence que la bourgeoisie aguerrie s^était déjà créée à elle-même des moyens et des organes intellectuels qui lui avaient donné avec la théorie de son œuvre propre la conscience réflexe de son mouvement.

La violente expropriation d'une grande partie de la vieille propriété, c'est-à-dire de la propriété immobilisée dans les fiefs, dans les domaines royaux et princiers et dans la mainmorte, avec les droits réels et personnels qui en dérivent, mit à la disposition de l'Etat, devenu par la nécessité des choses un gouvernement d'exception, terrible et omnipotent, une masse extraordinaire de moyens économiques ; et l'on eut, d'un côté, la singulière politique des assignats qui finirent par s'annuler eux-mêmes, et, d'un autre côté, la formation des nouveaux propriétaires qui durent lenv Jv?^tune aux chances de l'agiotage, à l'intrigue et à la spéculation. Et qui aurait encore osé ensuite jurer sur l'antique autel sacro-saint de la propriété, lorsque son titre récent et authentique reposait d'une manière si évidente sur la connaissance des contingences heureuses? S'il était jamais passé par la tête de tant d'ennuyeux philosophes, en commençant par les Sophistes, que le droit est une création de rhomme, utile et commode, cette proposition hérétique pouvait sem-

2o6 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

bler désormais une vérité simple et intuitive même au dernier des gueux des faubourgs de Paris. Les prolétaires n'avaient-ils pas donné l'impulsion, avec tout le menu peuple, à la révolution en général par les mouvements anticipés d'avril 1789, et ne se trouvèrent-ils pas ensuite comme chassés de nouveau de la scène de l'histoire après l'insuccès de la révolte de Prairial de 1795 ? N'avaient-ils pas porté sur leurs épaules tous les défenseurs ardents de la liberté et de l'égalité ; n'avaient-ils pas tenu dans leurs mains la Commune de Paris, qui fut, pendant un temps, l'organe impulsif de l'Assemblée et de toute la France ; et n'avaient-ils pas finalement Famère désillusion de s'être créé, de leurs propres mains, de nouveaux maîtres ? La conscience foudroyante de cette désillusion constitue le moteur psychologique, rapide et immédiat, de la conspiration de Babeuf qui, pour cela même, est un grand fait de l'histoire, et porte en elle tous les éléments de de la tragédie objective.

La terre, que le fief et la mainmorte avaient comme liée à un corps, à une famille, à un titre, délivrée de ses liens, était devenue une marchandise^ pour servir de base et d'instrument à la production des marchandises ; et elle était devenue tout d'un coup une marchandise si flexible, si docile, qu'elle s'était mise à circuler sous la forme de simples morceaux de papier. Et autour de ces symboles, tellement multipliés sur les choses

qu'ils devaient représenter, qu'ils finirent par ne valoir plus rien, V affairisme sortit géant, comme il naquit de tous côtés, sur les épaules de la misère des plus misérables, et par toutes les anfractuosités de la politique ; il fut efl'ronté surtout dans sa façon de tirer parti de la guerre et de ses succès glorieux. Même les rapides progrès d'une technique accélérée par l'urgence des circonstances donnèrent matière et occasion à la prospérité des affaires.

Les lois de l'économie bourgeoise^ qui sont celles de la production individuelle dans le domaine. antagoniste delà concurrence, se révoltèrent furieuses, par la violence et par la ruse, contre l'effort idéaliste d'un gouvernement révolutionnaire qui, fort de la certitude de sauver la patrie, et fort plus encore de l'illusion de fonder, pour l'éternité, la liberté des égaux, crut qu'il était possible de supprimer l'agiotage par la guillotine, d'éliminer l'affairisme en fermant la bourse et d'assurer au menu peuple l'existence en fixant le maximum des prix pour les objets de première nécessité. Les marchandises, et les prix, et les affaires, revendiquèrent avec violence leur liberté propre contre ceux qui voulaient leur prêcher et leur imposer la morale.

Thermidor^ quelles qu'aient été les intentions personnelles des Thermidoriens, vils, peureux ou illusionnés, fut, dans ses causes cachées comme dans ses effets apparents, le triomphe des affaires

sur ridéalisme démocratique. La constitution de 1793, qui marque la limite extrême à laquelle peut atteindre Fidéal démocratique, n'a jamais étépratiquée. La pression grave des circonstances, la menace de l'étranger, les différentes formes de rébellionà l'intérieur, depuislesGirondinsjusqu'à la Vendée, rendirent nécessaire un gouvernement d'exception qui fut la Terreur, née de la peur. A mesure que les périls cessaient, cessa le besoin de la teri'eur ; mais la démocratie se brisa contre les affaires qui donnaient naissance à la propriété des nouveaux propriétaires. La constitution de l'an III consacra le principe du modérantisme libéral, d'où procède tout le constilutionnalisme du continent européen : mais elle fut, avant tout, la route qui permit d'arriver à la garantie de la propriété. Changer les propriétaires en sauvant la propriété, c'est là la devise, le mot d'ordre, l'enseigne qui défia, pendant des années, depuis le 10 aoîit 1792, les émeutes violentes comme les desseins hardis de ceux qui essayèrent de fonder la société sur la vertu, sur l'égalité, sur l'abnégation Spartiates . Le Directoire fut le sentier au travers duquel la révolution arriva à se nier ellemême comme eff*oi't idéaliste ; et, avec le Directoire, qui fut la corruption avouée et professée, cette devise devint une réalité : les propriétaires sont changés, mais la propriété est sauve ! Et enfin, on avait besoin, pour élever sur tant de ruines un édifice stable, de la force véritable ; et

celle-ci se trouva dans cet aventurier étrange d'un génie incomparable, auquel la fortune avait romainement souri, et il était le seul qui possédât la vertu de mettre fin à cette fable gigantesque, parce qu'il n'y avait en lui ni ombre, ni trace de scrupules moraux.

Tout se vit dans cette fureur des événements. Les citoyens armés pour la défense de la patrie, victorieux au dehors des frontières de l'Europe environnante, dans laquelle ils portèrent avec la conquête la révolution, se transforment en soldatesque pour opprimer la liberté de leur patrie. Les paysans qui, dans un moment de suggestion impérieuse, produisirent dans les terres féodales l'anarchie de 1789, devenus soldats, ou petits propriétaires, ou petits fermiers, et après être restés un moment les sentinelles avancées delà révolution, retombèrent dans le calme silencieux et lourd de leur vie traditionnelle, qui, sans hasards et sans mouvements, sert de base sûre au soidisant ordre social. Les petits bourgeois des villes, et les anciens membres des corporations, deviennent rapidement, dans le camp de la lutte économique, les prestateurs libres du travail manuel. La liberté du commerce exigeait que chaque produit devînt librement commerçable, et tinomphait ainsi de la dernière entrave, en obtenant que le travail devînt lui aussi une marchandise libre.

Tout changea à ce moment. L'État, que pendant des siècles tant de millions d'illusionnés

avaient considéré comme une institution sacrée ou un mandat divin, laissant la tête de son souverain tomber sous Faction froide d'un instrument technique, perdit son caractère sacré. L'Etat, lui aussi, devenait un appareil technique, qui substituait la bureaucratie à la hiérarchie. Et comme les titres anciens n'assuraient plus à leurs possesseurs le privilège d'occuper les fonctions diverses, ce nouvel état pouvait devenir la proie de tous ceux qui voulaient s'en emparer ; il se trouvait, en un mot, mis à l'encan, pourvu que les heureux ambitieux fussent les solides garants de la propriété des nouveaux et des anciens propriétaires. Le nouvel Etat, qui eut besoin du i8 Brumaire pour devenir une bureaucratie ordonnée, appuyée sur le militarisme victorieux, cet Etat qui complétait la révolution dans l'acte qui la niait, ne pouvait se passer de son texte ; et elle l'eut dans le Code civil, qui est le livre d'or de la société qui produit et vend les marchandises . Ce n'est pas en vain que la jurisprudence généralisée avait conservé et commenté pendant des siècles, dans la forme d'une discipline scientifique, ce Droit Romain, qui fut, qui est et qui sera la forme typique et classique du droit de toute société marchande, jusqu'à ce que le communisme fasse disparaître la possibilité de vendre et d'acheter.

La boui'geoisie qui, par le concours de tant de circonstances singulières fit la révolution avec le

concours de tant d'autres classes et demi-classes disparues depuis après un court laps de temps presque toutes de la scène politique, apparut, dans les moments des chocs les plus violents, comme poussée par des motifs et inspirée par une idéologie, qui n'auraient absolument aucune relation avec les effets qui survécurent et se perpétuèrent positivement. Gela fait que dans la chaleur des luttes le changement vertigineux de l'infrastructure économique apparaît comme dissimulé par les idéals, et obscurci par l'entrecroisement de tant d'intentions et de desseins, d'où naissent tant d'actes de cruauté et d'héroïsmes inouis, des courants d'illusion et de dures preuves de désenchantement. Jamais une foi aussi puissante dans l'idéal du progrès n'avait jailli des poitrines humaines. Délivrer le genre humain de la superstition, et même de la religion, faire de chaque individu un citoyen, ou de tout homme privé un homme public ; ce sont là les commencements : — et puis sur la ligne de ce programme résumer, dans la courte action de quelques années, une évolution qui apparaît aux plus idéalistes d'aujourd'hui comme l'œuvre de plusieurs siècles à venir : — c'est l'idéalisme d'alors ! Et pourquoi la pédagogie de la guillotine devait-elle leur répugner ?

Cette poésie, certainement grandiose sinon joyeuse, laissa derrière elle une prose assez dure. Et ce fut la prose des propriétaires qui devaient

la propriété à la chance, et ce fut celle de la haute finance et des fournisseurs enrichis, des maréchaux, des préfets, des journalistes, des littérateurs mercenaires ; ce fut la prose de la cour de l'homme étrange auquel les qualités du génie militaire greffées sur une âme de brigand avaient, sans aucun doute, conféré le droit de traiter d'idéologue quiconque n'admirait pas le fait nu et cru, qui peut n'être dans la vie, comme il l'était pour lui, que la simple brutalité du succès. La Grande Révolution hâta le cours de l'histoire dans une grande partie de l'Europe. C'est à elle que se rattache, sur le continent, tout ce que nous appelons le libéralisme et la démocratie moderne, sauf les cas de fausse imitation de l'Angleterre, et jusqu'à l'établissement de l'unité italienne, qui fut et qui restera peut-être le dernier acte de la bourgeoisie révolutionnaire. Cette révolution fut l'exemple le plus vif et le plus instructif de la façon dont une société se transforme, et du comment les nouvelles conditions économiques se développent, et en se développant coordonnent en groupes et en classes les membres de la société. Ce fut la preuve palpable de la façon dont on trouve le droit, quand il est nécessaire à l'expression et à la défense de rapports déterminés, et comment se crée l'Etat, et comment on en dispose les moyens, les forces et les organes. On vit comment les idées germent du terrain des né-

cessités sociales, et comment les caractères, les tendances, les sentiments, les volontés, c'est-àdire, en un mot, les forces morales, se produisent et se développent dans des conditions circonstanciées. Enun mot, les données de la science sociale furent, pour ainsi dire, préparées par la société elle-même ; et il ne faut pas s'étonner si la révolution, qui fut précédée idéologiquement par la forme la plus aiguë du doctrinarisme rationnaliste que l'on connaisse, finit enfin par laisser derrière elle le besoin intellectuel d'une science historique et sociologique antidoctrinaire, comme l'est celle que l'on a essayé de construire dans notre siècle.

Et ici, et par ce que j'ai dit et par ce qu'on sait généralement, il est inutile de rappeler à nouveau, comment Owen forme un même groupe avec Saint-Simon et Fourier, et de redire par quelles voies a pris naissance le socialisme scientifique. L'important est dans ces deux points : que le matérialisme historique ne pouvait naître sinon de la conscience théorique du socialisme ; et qu'il peut désormais expliquer sa propre origine avec ses propres principes, ce qui est la plus grande preuve de sa maturité.

Ainsi j'ai justifié la phrase du début de ce chapitre : les idées ne descendent pas du ciel.

2l4 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

Le chemin parcouru jusqu'ici nous a permis de nous rendre un compte exact de la valeur précise et relative de la soi-disant doctrine des facteurs ; nous savons aussi comment on arrive à éliminer objectivement ces concepts provisoires, qui furent et qui sont une simple expression d'une pensée non arrivée pleinement à maturité.

Et cependant, il est nécessaire que nous parlions encore de cette doctrine, pour expliquer mieux et plus en détail pour quelles raisons deux des soi-àistixil facteurs, Y Etat et le droit, ont été et sont encore considérés comme le principal ou l'exclusif sujet de Vhistoire.

L'historiographie, en effet, a placé pendant des siècles dans ces formes de la vie sociale l'essentiel du développement; bien plus, elle n'a vu ce développement que dans les modifications de ces formes. L'histoire a été traitée pendant des siècles comme une discipline relative au mouvement juridico-politique, et même au mouvement politique principalement. La substitution de la société à la politique est chose récente, et beaucoup plus récente encore est la réduction de la société aux éléments du matérialisme historique. En d'autres termes, la sociologie est d'invention

assez récente, et le lecteur, je l'espère, aura compris de lui-même que j'emploie ce ierme, brecitatis caiisrt, pour indiquer d'une manière générale la science des fonctions et des çariations sociales, et que je ne m'en tiens pas au sens spécifique que lui ont donné les Positivistes .

C'est une chose d'ailleurs ressassée que de dire que, jusqu'au commencement de ce siècle, les renseignements sur les usages, les coutumes, les croyances, etc., ou môme sur les conditions naturelles, qui servent de sous-sol et de circuit aux formes sociales, n'étaient mentionnés dans les histoires politiques que comme des objets de simple curiosité, ou comme des accessoires et des compléments de la narration.

Tout cela ne peut pas être un simple accident et ne l'est pas en effet. Il y a donc un double intérêt à nous rendre compte de l'apparition tardive de Yhistoire sociale, et parce que notre doctrine justifie encore une fois, par ce moyen, sa raison d'être, et parce que nous éliminons ainsi, d'une manière définitive, les soi-disant facteurs.

Si l'on fait abstraction de quelques moments critiques dans lesquels les classes sociales, par une incapacité extrême à se tenir par adaptation dans une condition d'équilibre relatif, entrent dans une crise d'anarchie plus ou moins prolongée, et exception faite de ces catastrophes

2l6 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

dans lesquelles tout un monde disparait, comme à la chute de l'Empire Romain d'Occident, ou à la dissolution du Khalifat, depuis qu'on a une histoire écrite, l'Etat apparaît non seulement comme le faîte de la société, mais aussi comme son soutien. Le premier pas que la pensée naïve ait fait dans cet ordre de considérations est dans cet énoncé : ce qui gouverne est aussi ce qui crée.

Si l'on excepte en outre quelques courtes périodes de démocratie exercée avec la vive conscience de la souveraineté populaire, comme ce fut le cas de quelques cités grecques, et particulièrement d'Athènes et de quelques communes italiennes, et spécialement de Florence (celles-là, cependant, se composaient d'hommes libres propriétaires d'esclaves, celles-ci, de citoyens privilégiés qui exploitaient les étrangers et les paysans), la société organisée en Etat fut toujours composée d'une majorité à la merci d'une minorité. Et ainsi la majorité des hommes est apparue dans l'histoire comme xine masse soutenue, gouvernée, guidée, exploitée et maltraitée, ou, du moins, comme une conglomération bariolée d'intérêts, que quelques-uns devaient gouverner en maintenant en équilibre les divergences, soit par la pression ou par la compensation.

De là la nécessité d'un art de gouvernement, et comme avant toute chose c'est ce qui frappe ceux qui étudient la vie collective, il était naturel que la politique apparût comme Vauteur de l'ordre

social et comme le signe de la continuité dans la succession des formes historiques. Qui dit politique, dit activité qui, jusqu'à un certain point, se déploie dans un sens voulu, jusqu'au moment tout au moins où les calculs viennent se heurter contre des résistances inconnues ou inattendues. En prenant, comme le suggérait une expérience imparfaite, pour auteur de la société rp]tat, et pour auteur de l'ordre social la politique, il en découlait que les historiens narrateurs ou raisonneurs, étaient portés à placer l'essentiel de l'histoire dans la succession des formes, des institutions et des idées politiques.

D'où l'État tirait-il sou origine, où se trouvait la base de sa permanence, cela n'importait pas, comme cela n'importe pas au raisonnement courant. Les problèmes d'ordre génétique naissent, comme on le sait, assez tard. L'État est et il trouve sa raison d'être dans sa nécessité actuelle ; cela est si vrai que l'imagination n'a pas pu s'adapter à l'idée qu'il n'avait pas toujours été, et qu'elle en a prolongé rexistence conjecturale jusqu'aux premières origines du genre humain. Des dieux ou des demi-dieux et des héros en furent les instituteurs, dans la mythologie du moins, de même que dans la théologie médiévale le Pape est la source première, et partant divine et perpétuelle de toute autorité. Même de notre temps, des voyageurs inexpériuientés et des missionnaires imbéciles trouvent l'État là même où il n'y

2l8 LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

a, comme chez les sauvages et les barbares, que la gens, ou la tribu des gentes, ou Talliance des gentes

Deux choses ont été nécessaires pour que ces préjugés du raisonnement fussent vaincus. En premier lieu, il a fallu reconnaître que les fonctions de l'Etat naissent, augmentent, diminuent, s'altèrent et se succèdent avec les variations de certaines conditions sociales. En second lieu, il a fallu qu'on arrivât à comprendre que l'Etat existe et se maintient en tant qu'il est organisé pour la défense de certains intérêts déterminés, d'une partie de la société contre tout le restant de la société elle-même, qui doit être faite de telle sorte, dans son ensemble, que la résistance des sujets, des maltraités, des exploités, ou se perde dans de multiples frottements, ou trouve un tempérament dans les avantages partiels, bien que misérables, des opprimés eux-mêmes. La politique, cet art si miraculeux et si admiré, se ramène ainsi à une formule très simple : appliquer une force ou un système de forces à un ensemble de résistances.

Le premier pas, et le plus difficile, est fait quand on a réduit l'Etat aux conditions sociales d'où il tire son origine. Mais ces conditions sociales elles-mêmes ont été ensuite précisées par la théorie des classes, dont la genèse est dans la

manière des différentes occupations, étant donnée la distribution du travail, c'est-à-dire, étant donnés les rapports qui coordonnent et lient les hommes dans une forme de production déterminée.

Dès lors le concept de l'Etat a cessé de représenter la cause directe du mouvement historique comme auteur présumé delà société, parce qu'on a vu que dans chacune de ses formes et de ses variations il n'est pas autre chose que l'organisation positive et forcée d'une domination de classe déterminée, ou d'une accommodation déterminée de classes différentes. Et puis, par une conséquence ultérieure de ces prémisses, on est arrivé enfin à reconnaître que la politique, comme art d'agir dans un sens voulu, est une partie assez petite du mouvement général de l'histoire et qu'elle n'est qu'une faible partie de la formation et du développement de l'État lui-même, dans lequel beaucoup de choses, c'est-à-dire beaucoup de relations naissent et se développent par accommodation nécessaire, par consentement tacite, par violence subie ou tolérée. Le règne de l'inconscient, si l'on entend par là ce qui n'est pas voulu par libre choix et à dessein, mais ce qui se détermine et se fait par la succession des habitudes, des coutumes, des accommodations, etc., est devenu très considérable dans le domaine des con-> naissances qui forment l'objet des sciences historiques, et la politique, qui avait été prise

comme une explication, est devenue elle-même une chose à expliquer.

Nous savons maintenant, d'une façon certaine, pour quelles raisons l'histoire devait se présenter d'abord sous une forme purement politique.

Mais il ne faudrait pas croire pour cela que rÉtat soit une simple excroissance, un pur accessoire du coi'ps social, ou de la libre association, comme l'ont imaginé tant d'utopistes et tant d'ultra-libéraux anarchisants. Si la société a abouti, jusqu'ici, à l'Etat, c'est parce qu'elle a eu besoin de ce complément de force et d'autorité, parce qu'elle se compose d'êtres inégaux par suite des différenciations économiques. L'Etat est quelque chose de très réel, un système de forces qui maintiennent l'équilibre et l'imposent par la violence et la répression. Et pour exister comme système de forces il a dû devenir et constituer une puissance économiqne, que celle-ci repose sur la razzia, la rapine, l'imposition de guerre, ou qu'elle consiste dans la propriété directe du domaine, ou qu'elle se forme petit à petit grâce à la méthode moderne des impôts publics, qui revêt les apparences constitutionnelles d'une autotaxation. C'est dans cette puissance économique, si considérable dans les temps modernes, que réside le fondement de sa capacité à agir. Il résulte de là que, par suite d'une nouvelle division

LE MATÉRIALISMK IIISTORIQUK 221

du travail, les fonctions de TÉtat donnent naissance à des ordres et à des états spéciaux, c'est-àdire à des classes très particulières, sans exclure la classe des parasites.

L'État, qui est et qui doit être une puissance économique afin que dans la défense des classes dirigeantes il soit fourni de moyens pour réprimer, pour gouverner, pour administrer, pour faire la guerre, crée d'une manière directe ou indirecte un ensemble d'intérêts nouveaux et particuliers, qui réagissent nécessairement sur la société. De sorte que l'État, par le fait qu'il est né et qu'il se maintient comme garant des antithèses sociales, qui sont une conséquence des diiférenciations économiques, crée autour de lui un cercle de personnes intéressées directement à son existence.

De là découlent deux conséquences . Comme la société n'est pas un tout homogène, mais un corps d'articulations particularisées, bien plus un compJexus multiforme d'intérêts antithétiques, il arrive que parfois les directeurs de l'Etat cherchent à s'isoler et, par cet isolement, ils s'opposent à la société tout entière. Et puis, en second lieu, il arrive que des organes et des fonctions créées tout d'abord pour l'avantage de tous, finissent par ne plus servir que des intérêts de groupes et permettent les abus de pouvoir des coteries et des camorre. De là les aristocraties et les hiérarchies nées de l'usage des pou-

voirs publics, de là les dynasties ; à la lumière de la simple logique, ces formations paraissent complètement irrationnelles.

Depuis qu'il existe une histoire certaine, l'Etat a agrandi ou diminué ses pouvoirs, mais il n'a jamais disparu, parce qu'il y a toujours eu depuis dans la société des hommes inégaux par suite de la différenciation économique, des raisons pour maintenir et pour défendre par la force ou par la conquête l'esclaYage, les monopoles, ou la prédominance d'une forme de production, avec la domination de l'homme surThomme. L'État est devenu comme le champ d'une guerre civile incessante, qui se développe toujours, même si elle ne se présente pas sous la forme bruyante des Marins et des Sylla, des journées de juin et de la guerre de Sécession. A l'intérieur de l'État, la corruption de l'homme par l'homme a toujours fleuri, prfrce que, s'il n'y a pas de forme de domination qui ne rencontre des résistances, il n'y a pas de résistances qvà, par suite des besoins pressants de la vie, ne puissent dégénérer en accommodation résignée.

Pour ces raisons, les événements historiques, vus h la surface de la monotone narration ordi" naire, apparaissent comme la répétition assez peu variée du même type, comme une espèce de ritournelle ou de configuration de kaléidoscoj e. 11 ne faut pas s'étonner sileconceptualiste Herbart et le pessimiste caustique Sçhopenhauer arrivèrent à

cette conclusion, qu'il n'y a pas d'histoire en tant que processus véritable ; ce qui se traduit ainsi en langage vulgaire : l'histoire est une ennuyeuse chanson .

L'histoire politique une fois réduite à sa quintessence, l'État demeure éclairci dans toute sa prose. Dès lors, il n'y a plus trace ni de divinisation théologiquc, ni de transsubstantiation métaphysique, tant en vogue auprès de certains philo" sophes allemands : — pour lesquels, l'Etat c'est Vidée, l'État Idée qui se réalise dans l'histoire, l'Etat c'est la réalisation pleine delà personnalité, et autres bêtises pareilles. L'État est une organisation réelle de défense pour garantir et perpétuer un mode d'association, dont le fondement est une forme de production économique, ou un accord et une transaction entre diverses formes. En résumé, l'État suppose, ou un système de propriété, ou l'accord entre plusieurs systèmes de propriété. L'i est le fondement de tout son art, dont l'exercice demande que l'État lui-même devienne une puissance économique, et qu'il dispose aussi de moyens et de procédés pour faire passer la propriété des mains des uns dans les mains des autres. Quand, par l'eflet d'un changement aigu et violent des formes de la production, il faut recourir à un déclassement insolite et extraordinaire des rapports de la propriété (par exemple, l'abolition de la main morte et des fiefs, l'abolition des monopoles commerciaux), alors la vieille

forme politique est insufïisante, et la révolution est nécessaire pour créer le nouvel organe qui opère la transformation économique.

Si l'on fait absti*action des temps très anciens, qui nous sont inconnus, toute l'histoire s'est développée dans les contacts et les antagonismes des diverses tribus et communautés, et ensuite des diverses nations et des divers Etats : c'est dire que les raisons des antithèses internes dans le cercle de cliaque société se sont toujours de plus en plus compliquées avec les frottements avec Fextérieur. Ces deux raisons de contraste se conditionnent réciproquement, mais dans des modes toujours variés. Souvent, c'est le malaise interne qui pousse une communauté ou un Etat à entrer dans des collisions externes ; d'autres fois, ce sont ces collisions qvii altèrent les rapports internes.

Le moteur principal des difïcrents rapports entre les diverses communautés a été, depuis les origines, comme il l'est jusqu'à aujourd'hui, le commerce dans le sens large du mot, c'est-à-dire l'échange, soit qu'il s'agisse de céder, comme dans les tribus pauvres, uniquement le snperllu en échange d'autres choses, soit qu'il s'agisse, comme aujourd'hui, de la grande production en masse, qui est faite dans le but exclusif de vendre pour tirer d'une somme d'argent une somme d'argent

plus Ibrte. Cette masse énorme crévénements extérieurs et intérieurs, qui s'accumulentet s'amoncellent les uns sur les autres dans l'histoire, trouble tellement les historiographes qui se coiit tentent d'exposer et de résumer, qu'ils se perdent dans d'infinies tentatives de groupements chronologiques et de vues d'ensemble. Celui qui suit au contraire le développement interne des différents types sociaux dans leur structure économique, et qui considère les événements politiques comme des résultats particuliers des forces agissant dans la société, finit par triompher de la confusion née de la multiplicité et de l'incertitude de l'impression empirique^, et au lieu d'une série chronologique, ou synchronique, ou d'une vue d'ensemble, il peut atteindre à la série concrète d'un processus réel.

Devant ces conditions réalistes tombent toutes les idéologies fondées sur la mission éthique de l'Etat, ou sur toute autre conception analogue. L'Etat est, pour ainsi dire, mis à sa place, et il demeure comme encadré dans les contours du devenir social, en tant que forme résultant d'autres conditions, et à son tour, par suite de sou existence, réagissant naturellement sur le reste.

Ici se pose une autre question.

Cette forme scru-l-e,lle jamais dépassée? — ou peut-il y avoir une société sans Etat? — ou peut-

il y avoir une société sans classes ? — et, s'il faut mieux s'expliquer, y aura-t-il jamais une. forme de production communiste, avec une répartition du travail et des tâches telle qu'il ne puisse y avoir place au développement des inégalités, cette source de la domination de l'homme sur l'homme?

C'est dans la réponse affirmative à cette question que consiste le socialisme scientifique, en tant qu'il affirme l'avènement de la production communiste, non pas comme un postulat, ni comme le but d'une volontéjibre, mais comme le résultat du. processus immanent de l'histoire.

Gomme on le sait, la prémisse de cette prévision est dans les conditions mêmes de la production capitaliste actuelle. Celle-ci socialise continuellement le mode de production, soumet toujours davantage le travail vivant et réglementé aux conditions objectives de la technique, il concentre de jour en jour toujours plus la propriété des moyens de production dans les mains de quelques-uns qui, comme actionnaires ou spéculateurs, se trouvent toujours plus éloignés du travail immédiat, dont la direction passe à l'intelligence et à la science. Avec l'augmentation de la conscience de cette situation chez les prolétaires, auxquels l'enseignement de la solidarité vient des conditions mômes do leur enrégimentement, et avec la décroissance de la capacité des détenteurs du capital à conserver la direction privée du travail productif, un

moment viendra où, d'une façon ou d'une autre, avec rélimination de toute forme de rente, d'intérêt et de profit privés, la production passera à l'association collective, c'est-à-dire sera communiste. Ainsi disparaîtront toutes les inégalités, sauf celles qui proviennent du sexe, de l'âge, du tempérament et de la capacité, c'està-dire cesseront toutes ces inégalités qui engendrent les classes économiques, ou qui sont oigendrées par elles, et la disparition des classes fera disparaître la possibilité de l'État, comme domination de l'homme sur l'homme. Le gouvernement technique et pédagogique de l'intelligence formera l'unique organisation de la société.

De cette façon, le socialisme scientifique, d'une façon idéale du moins, a triomphé de l'Etat; et ce triomphe lui a donné une connaissance complète et de son mode d'origine, et des raisons de sa disparition naturelle. 11 l'a compris précisément parce quil ne s'élève pas contre lui d'une façon unilatérale et subjective, comme le firent, plus d'une fois, à d'autres époques, les cyniques, les stoïciens, les épicuriens de toute sorte, les sectaires religieux, les cénobites visionnaires, les utopistes et finalement, de nos jours, les anarchistes de tout genre. Bien plus, au lieu de s'élever contre lui, le socialisme scientifique s'est proposé de montrer comment l'État se soulève continuellement de lui-même contre lui-même, en créant dans les moyens dont il ne peut se passer,

par exemple, \in système colossal d'impôts, le militarisme, le suffrage universel, le développement de l'iustructrion, etc., les conditions de sa propre ruine. La société qui l'a produit le réabsorbera : c'est-à-dire que de même que la société, en tant que forme de production éliminera les antithèses de capital et de travail, de même avec la disparition des prolétaires et des conditions qui rendent possible le prolétariat, disparaîtra toute dépendance de riiorame à l'égard de l'homme sous quelque forme de hiérarchie que ce soit.

Les termes dans lesquels évolue la genèse et le développement de l'État, de son point initial d'apparition dans une communauté déterminée, où commence la différenciation économique, jusqu'au moment où sa disparition commence à se dessiner, nous le rendent désormais intelligible.

L'État a été réduit à n"ètre qu'un complément nécessaire de certaines formes économiques déterminées, et ainsi se trouve éliminée pour toujours la théorie qui voulait y voir un facteur autononie de l'histoire.

Il est désormais relativement facile de se rendre compte de la façon dont le droit a été élevé au rang de facteur décisif de la société, et partant de l'histoire, directement ou indirectement.

LE MATÉRIAÏ.ISJME HISTORIQUE 220

Avant tout, il faut rappeler de quelle façon s'est formée cette conception philosophique du droit généralisé, qui est la base principale de la théorie qui soutient que l'histoire est dominée par le progrès législatif autonome.

Avec la dissolution précoce de la société féodale dans quelques parties de l'Italie centrale et septentrionale, et avec la naissance des Communes, qui furent des Républiques de producteurs groupés en corporations et de corpoi^ations de marchands, le droit romain fut remis en honneur. Celui-ci refleurit dans les Universités. Il entra en lutte avec les droits barbares et aussi en partie avec le droit canonique ; il était donc évidemment une forme de la pensée qui répondait mieux aux besoins de la bourgeoisie, qui commençait à se développer.

En fait, devant le particularisme des droits, qui étaient, ou des coutumes de peuples barbares, ou des privilèges de corps, ou des concessions papales ou impériales, ce droit apparaissait comme l'universalité de la raison écrite. N'étaitil pas arrivé à considérer la personnalité humaine dans ses rapports les plus abstraits et les plus généraux, puisqu'un Titius quelconque est capable de s'obliger et d'obliger, de vendre et d'acheler, de faire une cession, une donation, etc.? Le droit romain, bien ([u'élaboré dans sa rédac-

tion dernière sur Tordre des empereurs par des juristes serviles, apparaissait donc, au déclin des institutions médiévales, comme une force révolutionnaire, et comme tel il constituait un grand progrès. Ce droit si universel, qu'il donnait les moyens de renverser les droits barbares, était certainement un droit qui correspondait mieux à la nature humaine considérée sous ses rapports génériques ; et par son opposition aux droits particuliers et aux privilèges il apparaissait comme un droit naturel.

On sait, d'ailleurs, comment est née cette idéologie du droit naturel. Elle a acquis son plus grand éclat au xvii^ et au xvine siècle ; mais elle a été de longue main préparée par la jurisprudence qui prenait pour base le droit romain, soit qu'elle l'adoptât, le remaniât ou le corrigeât.

A la formation de l'idéologie du droit naturel concourut un autre élément, la philosophie grecque des époques postérieures. Les Grecs qui furent les inventeurs de ces arts déterminés de la pensée que sont les sciences , ne tirèrent jamais, comme on le sait, de leurs lois locales multiples une discipline qui corresponde à ce que nous appelons la science du droit. Au contraire, par le rapide progrès de la recherche abstraite dans le cercle des démocraties, ils ai'rivèrent très tôt aux discussions logiques, réthoriciennes, pédagogiques sur la nature du droit, de l'Etat, de la loi; de la pénalité : et dans leur philosophie on

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE 23l

trouve les formes rudinientaires de toutes les discussions postérieures. Mais ce n'est que plus tard, c'est-à-dire aux temps de l'Hellénisme, quand les limites de la vie grecque se furent assez élargies pour se confondre avec celles du monde civilisé que, dans le milieu cosmopolite qui portait avec lui le besoin de chercher dans chaque homme l'homme, naquit le rationalisme du droit, ou le droit naturel, dans la forme que lui donna la philosophie stoïque. Le rationalisme grec qui avait fourni déjà quelque élément formel à la codification logique du droit romain, réapparut au XA'ii^ siècle dans la doctrine du droit naturel.

L'idéologie, dont la critique s'est servi comme d'une arme et d'un instrument pour donner une forme juridique à l'organisation économique de la société moderne, a eu, par conséquent, des sources variées.

En fait, cependant, cette idéologie juridique reflète, dans la lutte pour le droit et contre le droit, la période révolutionnaire de l'esprit bourgeois. Et bien qu'elle prenne d'abord son point de départdoctrinal dans le retour aux traditions de la philosophie antique, et dans la généralisation de la jurisprudence romaine, dans tout le reste et dans tout son développement, elle est complètement nouvelle et moderne. Le droit romain, bien qu'il ait été généralisé par l'école et par l'élaboration moderne, demeure toujours en lui-même un recueil d'espèces qui n'ont pas été déduites

selon un système préconçu, ni préordonné par l'esprit systématique du législateur. D'autre part, le rationalisme des Stoïciens, de leurs contemporains et de leurs disciples, fut œuvre de pure contemplation, et il ne produisit pas autour de lui un mouvement révolutionnaire. L'idéologie du droit naturel, qui prit en dernier lieu le nom. de philosophie du droit, lut, au contraire, systémati([ue, partit toujours de formules générales ; elle fut batailleuse et polémiste, et, bien plus, elle fut aux prises avec l'orthodoxie, avec l'intolérance, avec le privilège, avec les corps constitués ; elle combattit, en somme, pour les libertés qui constituent aujourd'hui les conditions formelles de la société moderne.

C'est avec cette idéologie, qui était une méthode de lutte, qu'est née pour la première fois, dans une forme typique et décisive, cette idée qu'il y a un droit qui ne fait qu'un avec la raison. Les droits contre lesquels on combattait apparaissaient comme des déviations, des regrès, des eri'eurs.

De cette foi dans le droit rationnel naquit la croyance aveugle dans la force du législateur, qui est devenue du fanatisme dans les moments critiques de la Révolulion Française.

De là la persuasion que la société tout entière doit être soumise à un seul droit, égal pour tous, systématique, logique, conséquent. De là la conviction, qu'un droit qui garantit à tous égalité

juridique, c'est-à-dire la faculté de controcter, garantit aussi à tous la liberté.

Le triomphe du véritable droit assure le triomphe de la raison, et la société qui est régie par un droit égal pour tous, c'est la société parfaite !

11 est inutile de dire ce qu'il y avait d'illusions au fond de ces tendances. Nous savons déjà à quoi devait aboutir cette libération universelle de l'homme. Mais ce qui importe ici le plus c'est que ces persuasions partaient d'un concept du droit, qui considérait celui-ci comme détaché des causes sociales qui le produisent. De sorte que la raison, à laquelle ces idéologues en appelaient, se réduisait à débarrasser le travail, l'association, le trafic, le commerce, les formes politiques et la conscience de toutes les limites et de tous les obstacles qui empêchaient la libre concurrence. J'ai déjà montré dans un autre chapitre comment la grande révolution du siècle passé peut nous servir d'expérience. Et s'il y a aujourd'hui encore quelqu'un qui s'obstine à parler d'un droit rationnel qui domine l'histoire, d'un droit, en somme, qui serait ww facteiiv au lieu d'être un simplcy«r«^ de l'évolution historique, cela veut dire qu'il vit hors de notre temps, et qu'il n'a pas compris que la codification libérale et égalitaire a déjà marqué en fait la fin et le terme de toute cette école du droit naturel.

aB'î LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

Par diverses voies on est arrivé dans ce siècle à réduire le droit, considéré jusque-là comme chose rationnelle, à une chose de fait, partant à une chose correspondant à des conditions sociales déterminées.

Tout d'abord l'intérêt historique a gagné en étendue et en profondeur, et il a amené les esprits à reconnaître que, pour comprendre les origines du droit, il ne suHisait ni de s'arrêter aux données purement rationnelles, ni à Tunique étude du droit romain. Les droits barbares, les usages et les coutumes des peuples et des sociétés si méprisés par les rationalistes, ont été remis en honneur Ihéoriquenient. C'était la seule voie pour arriver, par l'étude des formes les plus anciennes, à comprendre comment les formes les plus récentes avaient pu successivement être produites.

Le droit romain codifié est une forme très moderne ; cette personnalité, qu'il suppose comme sujet universel, est une élaboration d'une époque très avancée, dans laquelle le cosmopolitisme des rapports sociaux était dominé par une constitution burocratico-mililaire. Dans ce milieu, où la raison écrite s'était constituée, il n'y avait plus aucune trace de spontanéité, ni de vie populaire, il n'y avait plus de démocratie. Ce même droit, avant d'arriver à cette cristallisation, était né et s'était développé; et si on l'étudié dans ses origines et dans ses développements, spécialement si l'on fait emploi dans cette étude de la méthode coni-

parative, on reconnaît que, sur un très grand nombre de points, il est analogue aux institutions des sociétés et des peuples inférieurs. Il devenait donc évident que la véritable science du droit ne peut être que l'histoire génétique du droit lui-même.

Mais, tandis que le continent européen avait créé dans la codification du droit civil le type et le livre de la raison pratique bourgeoise, n'y avait-il pas en Angleterre une autre forme autogénétique du droit, qui était née et s'était développée, d'une manière purement pratique, des conditions mêmes de la société qui l'a produite, sans système, et sans que l'action du rationalisme méthodique y ait eu aucune part ?

Le droit, qui existe en fait et qui est appliqué, est donc une chose beaucoup plus simple et beaucoup plus modeste que ne lavaient imaginé les enthousiastes qui célébrèrent la raison écrite, l'empire de la raison. Pour leur défense, il ne faut pas oublier qu'ils furent les précurseurs idéaux d'une grande révolution. A l'idéologie il fallait subsliluer l'histoire des institutions juridiques. La philosophie du droit finit avec Hegel; et si l'on nous objecte les livres publiés depuis, je dirai que les œuvres publiées par les professeurs ne sont pas toujours l'indice du progrès de la pensée. La philosophie du droit est ainsi devenue l'étude philosophique de l'histoire du droit. Et il n'est pas nécessaire de répéter ici encore

une fois comment la philosophie historique aboutit au matérialisme économique et dans quel sens le communisme critique est le renversement de Hegel.

Cette révolution, qui semble une révolution dans les idées seules, n'est que le reflet intellectuel des révolutions qui se sont prodviites dans la vie pratique.

Dans notre siècle, légiférer est devenu une maladie ; et la raison dominante dans l'idéologie juridique a été détrônée par les parlements. Dans ceux-ci les antithèses des intérêts de classe ont pris la forme de partis ; et les partis luttent poui' ou contre des droits déterminés, et tout le droit apparaît comme un simple fait, ou comme une chose qu'il est utile ou qu'il n'est pas utile de faire.

Le prolétariat s'est levé ; et, partout où la lutte ouvrière s'est précisée, les codes bourgeois ont été convaincus de mensonge. La raison écrite s'est montrée impuissante à sauver les salaires des oscillations du marché, à garantir les femmes et les enfants contre les horaires vexatoires des fabi'iques, et à trouver un expédient pour résoudre le problème du chômage forcé. La limitation partielle des heures de travail, à elle seule, a été le sujet et l'occasion d'une lutte gigantesque. Petite bourgeoisie et haute bourgeoisie, agrariens et in-

dustriels, avocats des pauvres et défenseurs de la richesse accumulée, monarchistes et démocrates, socialistes et réactionnaires, se sont acharnés à tirer profit de l'action des pouvoirs publics et à exploiter les contingences de la politique et de lintrigue parlementaire pour trouver la garantie et la défense de certains intérêts déterminés dans l'interprétation du droit existant, ou dans la création d'un noviveau droit. Cette législation nouvelle a été plusieurs fois remaniée, et Ton a pu constater les oscillations les plus étranges ; on est allé de riiumanitarisnie qui défend les pauvres et même les animaux à la promulgation de la loi martiale. On a dépouillé le droit de son masque et il n'a plus été qu'une chose profane.

Le sentiment de l'expérience nous est venu et nous a donné une formule aussi précise que modeste : toute règle de droit a été et elle est la défense coutumière , autoritaire, ou judiciaire, d'un intérêt déterminé ; la réduction du droit à Féconomie se fait alors presque immédiatement.

Si la conception matérialiste est venue finalcr ment fournir à ces tendances une vue explicite et systématique, c'est parce que son orientation a été déterminée par l'angle visuel du prolétariat. Celui-ci est le produit nécessaire et la condition indispensable d'une société dans laquelle toutes les personnes sont, au point de vue abstrait, égales en droit, mais où les conditions matérielles du développement et de la liberté de chacun sont

inégales. Les prolétaires sont les forces grâce auxquelles les moyens de production accumulés se reproduisent et se reconstituent dans une nouvelle richesse : mais eux-mêmes ne vivent qu'en s'enrégiraentant sous l'autorité du capital ; et du jour au lendemain ils deviennent des sanstravail, des pauvres et des émigrants. Ils sont l'armée du travail social, mais leurs chefs sont leurs maîtres, ils sont la négation du juste dans le royaume du droit, c'est-à-dire qu'ils sont l'irrationnel dans le prétendu domaine de la raison.

L'histoire n'a donc pas été un processus pour atteindre à l'empire de la raison dans le droit ; elle n'a pas été autre chose jusqu'ici que la série des changements dans les formes de la sujétion et de la servitude. L'histoire est donc toute dans la lutte des intérêts, et le droit n'est que l'expression autoritaire des intérêts qui ont triomphé. Ces formules ne nous permettent certes pas d'expliquer par la vue immédiate des divers intérêts qui sont à sa base chaque droit en particulier apparu dans l'histoire. Les choses historiques sont très compliquées ; mais ces formules générales suffisent à indiquer le style et la méthode de la recherche qui s'est substituée à l'idéologie juridique.

Il me faut ici donner quelques formules.

Etant données les conditions de développement du travail et des instruments qui lui sont appropriés, la structure économique de la société, c'est-à-dire la forme de la production des moyens immédiats de la vie, détermine sur un terrain artificiel, enpî'emier lien et directement, tout le reste de l'activité pratique des associés, et la variation de cette activité dans le processus que nous appelons histoire, c'est-à-dire : — la formation, les frottements, les luttes et les érosions des classes ; — les rapports régulatifs correspondants du droit et de la morale ; — et les raisons et les modes de subordination et de sujétion des hommes envers les hommes, et l'exercice correspondant de la domination et de l'autorité, en somme, ce qui donne naissance à l'Etat et ce qui le constitue. Elle détermine en secpnd lien la tendance, et en grande partie, d'nne façon indirecte, les objets de l'imagination et de la pensée dans la production de l'art, de la religion et de la science.

Les produits du premier et du second degré, par suite des intérêts qu'ils créent, des habitudes qu'ils engendrent, des personnes qu'ils groupent, et dont ils spécifient l'esprit et les inclinations,

24o LE MATÉRIALISME HISTORIQUE

tendent à se fixer et à s'isoler comme des êtres en soi (autonomes) ; et de là vient cette vue empirique, selon laquelle différents facteurs indépendants, ayant une eilicacité propre et un rythme propre de mouvement, concourraient à former le processus historique et les configurations sociales qui en résultent successivement. Ce sont les classes sociales, en tant cj[u'elles consistent en différenciations d'intérêts, qui se déroulent en modes déterminés et en formes d'opposition ( — d'où vient le frottement, le mouvement, le pi'ocessus et le progrès — ), qui ont été les facteurs — s'il fallait jamais employer cette expression — véritables, propres et positifs de l'histoire, depuis la disparition du communisme primitif jusqu'à aujourd'hui.

Les variations de la structure sous-jacente (économique) de la société, qui, à première vue, se manifestent intuitivement dans les agitations des passions, se développent consciemment dans les luttes contre le droit et pour le droit, et se réalisent dans l'ébranlement et dans la ruine d'une organisation politique déterminée, n'ont, en réalité, leur expression adéquate que dans l'altération des relations qui existent entre les diverses classes sociales. Et ces relations changent avec le changement des rapports qui existaient auparavant entre la productivité du travail et les conditions (juridico-politiques) de coordination de ceux qui coopèrent à la production.

Et, finalenient, ces rapports entre la productivité du travail et la coordination de ceux qui y coopèrent s'altèrent avec le changement des instruments — dans le sens large du mot — nécessaires à la production. Le processii8 et le progrés de la technique, de même qu'ils sont Tindice, sont aussi la condition de tous les ?i\xire& processus et de tout progrès.

La société est pour nous un fait, que nous ne pouvons résoudre, sinon par cette analyse qui réduit les formes complexes aux formes plus simples, les formes modernes aux formes plus anciennes : mais c'est là rester toujours, cependant, dans une société qui existe. L'histoire n'est que l'histoire de la société — c'est-à-dire, l'histoire des variations de la coopération humaine, depuis la horde primitive jusqu'à l'Etat moderne, depuis la lutte immédiate contre la nature, au moyen de quelques instruments très élémentaires, jusqu'à la structure économique actuelle, qui se réduit à ces deux pôles : le travail accumulé (capital), et le travail vivant (les prolétaires). Résoudre le complcxus social en de simples individus, et le recomposer ensuite par des actes de pensée, libres et voulus ; construire, en somme, la société avec des raisonnements, c'est méconnaître la nature objective et rimmanenceduproeessiis historique.

Les révolutions, au sens le plus large du mot, et dans le sens spécifique de destruction d'une organisation politique, marquent les dates véri^

tables et propres des époques historiques. Vues de loin, dans leurs éléments, dans leur préparation et dans leurs efTets à longue échéance, elles peuvent nous apparaître comme les moments d'une évolution constante, à variations ininima ; mais considérées en elles-mêmes, elles sont des catastrophes définies et précises, et ce n'est qu'en tant que catastrophes qu'elles sont des événements historiques.

La morale, l'art, la religion, la science ne sont donc que des produits des conditions économiques ? — des exposants des catégories de ces conditions mêmes? — des effluves, des ornements, des irradiations et des mirages des intérêts matériels ?

Des aiïirmations de cette sorte, énoncées avec cette nudité et celte crudité, vont depuis quelque temps déjà de bouche en bouche, et elles sont une aide commode aux adversaires du matérialisme qui s'en servent comme d'unépouvantail. Les paresseux, dont le nombre est grand même parmi les intellectuels, s'accommodent volontiers de cette acceptation grossière de pareilles déclarations. Quelle fête et quelle joie pour tous les nonchalants ; posséder, une bonne fois, résumé dans un petit nombre de propositions, tout le

savoir, et pouvoir avec une seule et unique clet pénétrer tous les secrets de la vie ! Tous les problèmes de Téthique, de l'esthétique, de la philologie, de la critique historique et de la philosophie réduits à un unique problème, et se débarasser ainsi de toutes les dillicultés ! De cette façon les niais pourraient réduire toute l'histoire à rai'ithmétique commerciale ; et finalement une nouvelle interprétation authentique de Dante pourrait nous donner la Dwina Commedia illustrée avec les factures des pièces de drap que les rusés marchands florentins vendaient pour leur plus grand profit !

La vérité est que les énoncés, qui impliquent des problèmes, se convertissent très facilement en vulgaires paradoxes dans la tète de ceux qui ne sont pas accoutumés à triompher des diflîcultés de la pensée par l'emploi méthodique des moyens appropriés. Je parlerai ici, en termes généraux de ces problèmes, mais comme par aphorismes : et véritablement je ne me propose pas d'écrire une encyclopédie dans ce court essai.

Et tout d'abord, la morale.

Je n'entends point les systèmes et les catéchismes, religieux ou philosophiques. Les uns et les autres ont été et sont au-dessus du cours ordinaire et profane des choses humaines dans la plupart des cas, comme les utopies sont au-

dessus des choses. Je ne parle pas non plus de ces analyses formelles des rapports éthiques, que l'on a raflinées depuis les Sophistes jusqu'à Herbart. C'est là de la science et non de la vie. Et c'est de la science formelle, comme la logique, la géométrie et la grammaire. Celui qui a, le dernier et avec tant de profondeur, déiîni ces rapports éthiques, Herbart, savait bien que lesidées, c'està-dire les points de vue formels du jugement moral, sont en soi impuissants. Aussi, a-t-il mis dans les circonstances de la vie et dans la formation pédagogique du caractère la réalité de l'éthique. On aurait pu le prendre pour Owen, si ce n'avait été un rétrograde.

Je parle de cette morale qui existe prosaïquement et d'une façon empirique et courante, dans les inclinations, dans les habitudes, les coutumes, les conseils, les jugements et les appréciations du commun des mortels. Je parle de cette morale qui, comme suggestion, comme impulsion, et comme frein, arrive à des degrés différents de développement, et avec plus ou moins d'évidence, mais par fragments, chez tous les hommes ; par le fait même de l'association, et parce qu'ils occupent chacun une position déterminée dans l'association, ils réfléchissent naturellement et nécessairement sur leurs œuvres propres et sur les œuvres d'autrui, et ils conçoivent des attentes et des appréciations, et les tout premiers éléments des maximes générales.

LE MATERIALISME HISTORIQUE a^i)

C'est là \e factiim; et ce qui importe le plus c'est que ce factiim se présente à nous varié et multiple dans les diverses conditions de la vie, et variable à travers l'histoire. Ce factiim est le donné de la recherche. Les faits ne sont ni vrais ni faux, comme le savait déjà Aristote. Les systèmes, au contraire, théologiques ou rationalistes, peuvent être vrais ou faux, parce qu'ils se proposent de comprendre, d'expliquer et de compléter le fait, en ramenant ce fait à un autre fait, ou en l'intégrant avec un autre.

Quelques points de théorie préjudicielle sont dès aujourd'hui fixés, en ce qui concerne l'interprétation de ce factiim.

Le vouloir ne se veut pas lui-même de luimême, comme l'avaient cru les inventeurs du libre arbitre, ce produit de limpuissance d'une analyse psychologique non encore arrivée à maturité. Les volitions, en tant que faits de conscience, sont des expressions particulières du mécanisme psychique; elles sontun résultat, d'abord des besoins, et puis, de tout ce qui les précède jusqu'à la très élémentaire motilité organique.

La morale ne se pose ni ne s"engendre ellemême. Il n'y a pas comme fondement universel des rapports éthiques, variés et variables, cette entité spirituelle qu'on a appelée la conscience morale, une et unique pour tous les hommes. Cette entité abstraite a été éliminée parla critique comme toutes les autres entités semblables, c'est-

ù-dirc comme toutes les facultés de l'âme. Quelle belle explication du fait, en vérité, que de supposer la généralisation du fait lui-môme comme moyen d'explication. On raisonnait ainsi : les sensations, les perceptions, les intuitions, à un certain moment, se trouvent imaginés, c'està-dire déformées, donc l imagination les a transformées. C'est à ce genre dinvenlion qu'appartient la conscience morale, qui fut acceptée comme un postulat des évaluations éthiques toujours conditionnées. La conscience morale, qui existe réellement, est un fait empirique ; c'est un indice ou un résumé de la formation éthique relative de chaque individu. S'il peut y avoir là matière à science, celle-ci ne peut pas expliquer les relations éthiques au moyen de la conscience, mais elle doit précisément comprendre comment celte conscience se forme.

Si les vouloirs dérivent, et si la morale résulte des conditions de la vie, l'éthique, dans son ensemble, n'est qu'une formation; son problème est tout pédagogique.

11 y a une pédagogie que j'appellerai individualiste et subjective, qui, étant données les conditions génériques de la perfectibilité humaine, construit des règles abstraites au moyen desquelles les hommes, qui sont encore dans la période de formation, seraient amenés à être forts, courageux, véridiques, justes, bienveillants, etainside suite pour toute l'étendue des vertus cardinales ou secon-

daires. Mais la pédagogie subjective peut-elle construire d'elle-même le terrain social sur lequel toutes CCS belles choses devront se réaliser? Si elle le construit, elle n'a élaboré qu'une utopie.

Et en vérité, le genre humain, dans le cours rigide de son devenir, n'eut jamais le temps ni l'occasion d'aller à l'école de Platon ou d'Owen, de Pestalozzi ou de Herbart. Il a fait comme il a été forcé de faire. Considérés d'une manière abstraite, les hommes peuvent tous être éduqués et sont tous perfectibles ; en fait, ils se sont perfectionnés et élevés toujours autant et dans la mesure où ils le pouvaient, étant données les conditions de vie dans lesquelles ils devaient se développer. C'est ici, précisément, que le mot milieu n'est pas une métaphore, et que l'emploi du mot accommodation n'est pas métaphorique. La morale réelle se présente toujours à nous comme quelque chose de conditionné et de limité, que l'imagination a cherché à dépasser, en construisant des utopies, et en créant un pédagogue surnaturel, ou une rédemption miraculeuse.

Pourquoi l'esclave aurait-il dû avoir les manières de voir et les passions et les sentiments du maître qu'il redoutait? Comment le paysan se débarrasserait-il de ses invincibles superstitions, auxquelles le condamne la dépendance immédiate de la nature et la dépendance médiate d'un mécanisme social qui lui est inconnu, et la foi aveugle dans le prêtre, qui tient lieu pour lui

de magicien et de sorcier ? De quelle façon le prolétaire moderne des grandes cités industrielles, exposé d'une manière continue aux alternatives de la misère et de la sujétion, pourrait-il atteindre la façon de vivre, ordonnée et monotone, qui fui le propre des membres des corporations de métiers, dont l'existence semblait encadrée dans un plan providentiel ? De quels éléments intuitifs d'expérience ce marchand de cochons de Chicago, qui fournit à l'Europe tant de produits à bon marché, pourrait-il tirer les conditions de sérénité et d'élévation intellectuelle, qui donnaient à l'Athénien les qualités de l'homme beau et bon et au civis romaniis la dignité de l'héroïsme ? Quelle puissance de dociles persuasions chrétiennes arrachera à l'âme des prolétaires modernes les raisons naturelles de haine contre leurs oppresseurs déterminés ou indéterminés ? S'ils veulent que la justice soit et se fasse, il leur faut en appeler à la violence ; et pour que l'amour du prochain, comme loi universelle, leur paraisse possible, ils doivent imaginer une vie très différente de la vie présente, qui fait de la haine une nécessité. Dans cette société des différenciations la haine, l'orgueil, l'hypocrisie, le mensonge, la lâcheté, l'injustice, et tout le catéchisme des vices cardinaux et leurs accessoires, font un triste pendant à la morale égale pour tous, dont elles constituent la satire.

L'éthique se réduit donc pour nous à l'étude

historique des conditions subjectives et objectives du comment la morale se développe ou rencontre des obstacles à son développement. En cela seulement, c'est-à-dire dans ces limites, nous pouvons reconnaître quelque valeur à cette aflirmation que la morale correspond aux situations sociales, et, Gnderniève analj'se, aux conditions économiques. Un crétin seulement a pu croire que la morale individuelle de chacun est proportionnelle à sa situation économique individuelle. Gela est non seulement empiriquement faux, mais intrinsèquement irrationnel. Etant donnée l'élasticité naturelle du mécanisme psychique, et aussi ce fait que personne ne vit tellement enfermé dans sa propre classe qu'il ne subisse l'influence des autres classes, du milieu commun et des traditions qui s'entrecroisent, il n'est jamais possible de réduire le développement de chaque individu au type abstrait et générique de la classe ou de l'état social. Il s'agit là de phénonomènes de masse, de ces phénomènes qui forment, ou devraient former, l'objet de la statistique morale : discipline restée jusqu'ici incomplète, parce qu'elle a pris pour objet de ses combinaisons des groupes qu'elle crée elle-même par l'addition des nombres de cas (par exemple les adultères, les vols, les homicides), et non les groupes qui, comme classes^ conditions ou situations, existent réellement, c''est-à-dire socialement.

Recommander aux hommes la morale, en sup-

posant ou en ignorant ses conditions, ce fut jusquici l'objet et le genre de l'arguraentalion de tous les catéchistes. Reconnaître que ces conditions sont données par le milieu social environnant, c'est là ce que les communistes opposent à l'utopie et à Thypocrisie des prédicateurs de morale. Et en tant qu'ils voient dans la morale, non pas un privilège de prédestinés, ni un don de la nature, mais un résultat de l'expérience et de l'éducation, ils admettent la perfectibilité humaine par des raisons et des arguments qui sont, à mon avis, plus moraux et plus idéaux que ceux qui ont été donnés par les idéologues.

En d'autres termes, l'homme se développe, ou se produit lui-même, non comme une entité génériquement pourvue de certains attributs, qui se répètent ou se développent selon un rythme rationnel, mais il se produit et se développe luimême à la fois comme cause et effet, comme auteur et conséquence de conditions déterminées, dans lesquelles s'engendrent aussi des courants déterminés d'idées, d'opinions, de croyances, d'imaginations, d'attentes, de maximes. De là naissent les idéologies de toute sorte, comme aussi la généralisation de la morale en catéchismes, en canons et en systèmes. 11 ne faut pas s'étonner si ces idéologies, une fois nées, sont ensuite cultivées à part par voie d'abstraction,

et qu'à la fin elles apparaissent comme détachées du terrain A'ivant d'où elles ont pris naissance, et comme si elles se tenaient au-dessus des hommes comme des impératifs et des modèles. Les prêtres et les doctrinaires de toute sorte se sont livrés pendant des siècles à ce travail d'abstraction, et se sont efïorcés de maintenir les illusions qui en résultent. Maintenant qu'on a trouvé les sources positives de toutes les idéologies dans le mécanisme de la vie elle-même, il s'agit d'expliquer réalistiquement leur mode de génération. Et comme cela est vrai de toutes les idéologies, cela est vrai aussi, en particulier, de celles qui consistent à projeter au dehors de leurs limites naturelles et directes les évaluations éthiques, pour en faire des anticipations de commandements divins ou des présuppositions de suggestions universelles de la conscience.

C'est là l'objet des problèmes historiques spéciaux. On ne trouve pas toujours le lien qui lie certaines idéations éthiques à des conditions pratiques déterminées. La psychologie sociale concrète des temps passés nous demeure souvent impénétrable. Souvent les choses les plus communes restent pour nous inintelligibles, par exemple les animaux considérés comme immondes, ou l'origine de la répugnance au mariage entre personnes à de lointains degrés de parenté. Une marche prudente nous amène à conclure que les motifs de beaucoup de détails resteront

toujours cachés. Ignorance, superstition, illusions singulières, symbolismes, voilà, avec beaucoup d'autres, les causes de cet inconscient qui se trouve souvent dans les coutumes, qui constitue pour nous maintenant Tinconnu et le non connaissable.

La cause principale de toutes les dillicultés est précisément dans l'apparition tardive de ce que nous appelons la raison, de sorte que les traces des motifs les plus proches des idéations ont été perdues, ou sont demeurées enveloppées dans les idéations elles-mêmes.

Sur la science nous pouvons être beaucoup plus bref.

Pendant longtemps on en a fait l'histoire d'une façon naïve. Etant donné et admis que les différentes sciences ont leur compendiiiin dans les manuels et dans les encyclopédies, il semblait qu'il suffisait de retrouver chronologiquement l'apparition des différentes formules, en résolvant l'ensemble du résumé systématique dans les éléments qui ont successivement servi à le composer. La présupposition générale était tout aussi simple : au fond de cette chronologie c'est la raison qui se développe et progresse.

Cette méthode, si on peut l'appeler ainsi, avait en soi un certain inconvénient : elle permettait tout au plus de comprendre comment un état de

la science étant donné, un auti'e état de la science pouvait en dériver par raisonnement, mais elle ne permettait pas d'entrevoir par quelles conditions de fait les hommes furent poussés à découvrir pour la première fois la science, c'està-dire à réduire dans une forme déterminée et nouvelle l'expérience méditée. Il s'agissait, en somme, de trouver pourquoi il y a une histoire effective de la science, Forigine du besoin scientifique, ce qui lie d'une façon génétique ce besoin aux autres besoins dans la continuité du processus social.

Les grands progrès de la technique moderne, qui constitue véritablement la substance intellectuelle de l'époque bourgeoise, ont fait, entre autres miracles, aussi celui-ci, de nous révéler pour la première fois l'origine pratique de la tentative scientifique. (Inoubliable Académie florentine, qui prit ton nom de la tentative., quand l'Italie était au crépuscule de sa grandeur passée, et que la société moderne était à laurore de la grande industrie). Et désormais nous sommes en mesure de retrouver le fil conducteur de ce que, par abstraction, onappelle l'esprit scientifique : et personne ne s'étonne plus, que tout, dans les découvertes scientifiques, soit arrivé comme dans les temps très primitifs, quand la grossière géométrie élémentaire des Egyptiens tira son origine du besoin de mesurer les champs exposés aux inondations annuelles du Nil, et que la périodicité

de ces inondations suggéra, en Egypte et dans la Babylonie, la découverte des rudiments des mouvements astronomiques.

11 est certainement vrai que la science une fois créée et mûrie en partie, comme déjà cela arriva dansla période hellénique, le travail d'abstraction, de déduction et de combinaison se continue parmi les savants d'une façon telle, qu'il oblitère visiblement la conscience des causes sociales de la production première de la science ellemême. Mais si nous regardons à grands traits les époques du développement de la science, et si nous confrontons les périodes que les idéologues qualifieraient de progrès et de regrès de l'intelligence, nous apercevons clairement la raison sociale des impulsions, tantôt croissantes, tantôt décroissantes, de l'activité scientifique. Quel besoin avait la société féodale de l'Europe occidentale de ces sciences antiques^, que les Byzantins conservaient au moins matériellement, tandis que les Arabes, agriculteurs libres, artisans industrieux, ou commerçants habiles étaient portés à accroître un peu ? Qu'est-ce que la Renaissance, sinon le rattachement du mouvement initial de la bourgeoisie à la tradition du savoir antique, redevenu utilisable ? Qu'est-ce que tout le mouvement accéléré du savoir scientifique, depuis le dix-septième siècle, sinon la série des actes accomplis par rintelligence afiinéc par l'expérience pour assurer au travail humain, dans les formes

d'une technique rafïinée, la domination sur les conditions et les forces naturelles? De là, la guerre à robscurantisme, à la superstition, à l'église, à la religion; de là, le naturalisme, ratliéisme, le matérialisme ; de là, l'instauration du domaine de la raison. L'époque bourgeoise, c'est Vépoqiie des esprits déployés (Yico). Il est bon de rappeler que ce gouvernement du Directoire, qui l'ut le prototype et le compendiiim de toute la corruption libérale, fut le premier qui introduisit dans l'Université et à l'Académie d'une façon formelle et solennellement la science de la libre recherche, avec Lamark ! Cette science, que l'époque bourgeoise a, par ses conditions mêmes, stimulée et fait grandir comme un géant, est le seul héritage des siècles passés, que le communisme accepte et adopte sans réserve.

Il ne serait pas utile de nous arrêter ici à discuter la soi-disant antithèse de la science et de la philosop/tie. Si l'on fait exception de ces façons de philosopher qui se confondent avec la mystique et la théologie, philosophie ne veut jamais dire science ou doctrine séparée des choses propres et particulières, mais elle est simplement un degré, une forme, un stade de la pensée par rapport aux choses qui entrent dans le domaine de l'expérienco. La philosophie est donc, ou une anticipation générique des problèmes que la science doit encore élaborer spécifique-

ment, ou un résumé et une élaboration conceptuelle des résultats auxquels les sciences sont déjà arrivées. Quant à ceux qui, pour ne pas paraître des rétrogrades, parlent maintenant de philosophie scientifique, si on ne veut point s'arrêter à ce qu'il y a d'humoristique dans cette expression, il faut dire que ce sont simplement des fats.

J'ai dit plus haut, dans l'énoncé des formules, que la structure économique détermine en second lieu la direction, et en bonne partie et indirectement les objets de l'imagination et de la pensée dans la production de Ycu^t, de la religion et de la science. S'exprimer autrement ou aller au delà, ce serait se mettre volontairement sur le chemin de l'absurde.

Avant tout, par cette formule on combat l'opinion fantastique, que Vart, la religion, et la science sont des développements subjectifs et des développements historiques d'un prétendu esprit artistique, religieux ou scientifique, qui irait se manifestant successivement par un rythme propre d'évolution, favoi'isé ou retardé par ci par là par les conditions matérielles. Par cette formule on veut affirmer, de plus, la connexion nécessaire, par laquelle tout fait de Yart, de la religion est l'exposant sentimental, fantastique et partant dérivé de conditions sociales détermi-

LE :\iATKUiAr.is:\ii': itistouique ao'j

nées. Si je dis en second lieu, c'est pour distinguer ces produits des faits d'ordre juridico-politique, qui sont une objectivation véritable et propre des rapports économiques. Et si je dis en donne partie et indirectement des objets de ces activités, c'est pour indicpier deux choses : que dans la production artistique ou religieuse la médiation des conditions aux produits est très compliquée, et puis que les hommes, tout en vivant en société, ne cessent pas par cela seul de vivre même dans la nature, et de recevoir de celle-ci occasion et matière à la curiosité et à l'imagination.

Après tout, tout cela se réduit à une formule plus générale : Ihommc ne fait pas plusieurs histoires en même temps, mais toutes ces prétendues histoires diflérentes (art, religion, etc.) en font une seule . Et on ne peut se rendre compte de cela d'une façon claire que dans les moments caractéristiques et significatifs de la production de nouvelles choses, c'est-à-dire dans les périodes que j'appellerai révolutionnaires. Plus tard, l'acceptation des choses produites et la répétition traditionnelle d'un type déterminé oblitèrent le sers des origines .

Que l'on s'essaye à détacher l'idéologie des fables, qui sont au fond des poèmes homériques, de ce moment de l'évolution historique où pointe l'aurore de la civilisation aryenne dans le bassin de la Méditerranée, c'est-à-dire de cette phase de

258 LE MATKRIALISME HISTORIQUE

la barbarie supérieure, dans laquelle naît, en Grèce et ailleurs, Vepos. Que d'autres imaginent la naissance et le développement du christianisme ailleurs que dans le cosmopolitisme romain, et autrement que par l'œuvre de ces prolétaires, de ces esclaves, de ces malheureux, de ces désespérés, qui avaient besoin de la rédemption de l'apocalypse et de la promesse du royaume de Dieu. Trouve qui veut le moyen de supposer qu'au beau milieu de la Renaissance commence à apparaître le romantisme, qui apparaît à peine dans le décadent Torquato Tasso ; ou qu'on attribue à Richardsonou à Diderot le roman de Balzac chez lequel apparaît, comme contemporain de la première génération du socialisme et de la sociologie, la 79.s;'c/io/oo7e des classes. Là-bas, plus loin, plus loin, aux origines premières des idéations mythiques, il est évident que Zeus ne prit pas les caractères de père des hommes et des dieux, sinon quand la patria potestas était déjà établie, et commençait cette série de processus qui aboutissent à l'État. Zeus cessa ainsi d'être ce qu'il était d'abord, c'est-à-dire le simple divas (c'est-à-dire brillant), ou le tonnant. Et voici qu'à un point opposé de l'évolution historique, un grand nombre de penseurs du siècle passé réduisent à un unique dieu abstrait, qui est un simple régent du monde, toute l'image bariolée de l'inconnu et du transcendental, qui s'était développé dans un si grand luxe de créations

LE MATÉRIALISME HISTORIQUE aSg

mythologiques, chrétiennes OU payennes. L'homme se sentait davantage lâchez lui dans la nature, grâce à Fexpéricnce, et il se sentait plus apte à pénétrer l'engrenage de la société, dont il possédait en partie la science. Le miraculeux s'atténuait dans son esprit, au point que le matérialisme et le criticisme ont pu ensuite éliminer ce pauvre résidu de transcendance, sans entreprendre la guerre contre les dieux.

Il y a, certes, une histoire des idées; mais celleci ne consiste pas dans le cercle vicieux des idées quis'expliquentelles-mêmes. Il s'agit de remonter des choses à l'idée. C'est là vm problème : bien plus, il y a là une multitude de problèmes, tant sont variées, multiples, multiformes et emmêlées les projections que les hommes ont fait d'euxmêmes et de leurs conditions économico-sociales et partant de leurs espérances et de leurs craintes, de leurs espoirs et de leurs déceptions, dans les idéations artistiques et religieuses. La méthode est trouvée, mais l'exécution particulière n'est pas facile. 11 faut surtout se garder de la tentation scolastique de déduire les produits de l'activité historique qui se déploient dans l'art et dans la religion. Ilfaut espérer que les philosophes à la Krug, qui déduisait dialectiqueinent la plume avec laquelle il écrivait, sont demeurés pour toujours ensevelis dans les notes de la logique de Hegel.

26o I.E MATKUIALISME HISTORIQUE

Il me faut ici préciser quelques diflicultés.

Pour essayer de réduire des produits secondaires (par exemple l'art et la religion) aux conditions sociales qu'ils idéalisent, il faut se faire une longue habitude de la psychologie' sociale spécifiée, dans laquelle la transformation s'est réalisée. C'est en cela que consiste la raison d'être de cet ensemble de relations, que l'on désigne, dans une autre forme de langage, sous le nonide inonde égy^iien, coNscience grecque, esprit de la Renaissance, idées dominantes, psychologie des peuples, de la société ou des classes. Lorsque ces rapports se sont constitués, et que les honnnes se sont accoutumés à certaines idéations et à certains modes de croyance ou d'imagination, les idéologies transmises par la tradition tendent à se cristalliser. Aussi apparaissent-elles comme une force qui résiste aux nouvelles formations ; et, comme cette résistance se manifeste par la parole, par l'écrit, par l'intolérance, par la polémique, par la persécution, de même la lutte entre les nouvelles et les vieilles conditions sociales prend la forme d'une lutte entre les idées.

En second lieu, à travers les siècles de l'histoire proprement dite, et comme une suite de l'hérédité delà préhistoire sauvage et des conditions de sujétion et partant d'infériorité dans lesquelles la plupart des hommes furent et sont tenus, il s'est produit un acquiescement à ce qui

est traditionnel, et les anciennes tendances se perpétuent comme des survivances obstinées.

En troisième lieu, comme je l'ai dit, les hommes, tout en vivant socialement, ne cessent de vivre aussi dans la nature. Ils ne sont pas, sans doute, liés à la nature comme les animaux, parce qu'ils vivent sur un terrain artificiel. Chacun comprend, d'ailleurs, cju'une maison n'est pas une grotte, que l'agriculture n'est pas le pâturage naturel, et que la pharmacie n'est pas l'exorcisme. Mais la nature est toujours le soussol immédiat du terrain artificiel, et elle est le milieu qui nous contient. La technique a mis entre nous, les anim-aux sociaux, et la nature des intermédiaires qui modifient, écartent ou éloignent les influences naturelles ; mais elle n'a pas pour cela détruit leur ellicacité, et nous en ressentons continuellement les effets. Et de même que nous naissons hommes ou femmes, que nous mourons presque toujours malgré nous, et que nous sommes dominés par l'instinct de la génération, de même, nous portons aussi dans notre tempérament des conditions spécifiques que l'éducation dans le sens large du mot, ou l'accommodation sociale peuvent modifier, il est vrai, dans certaines limites, mais qu'elles ne peuvent jamais supprimer. Ces conditions de tempérament, répétées à d'infinis exemplaires, à travers les siècles, constituent ce qu'on appelle la race. Pour toutes ces raison, notre dépendance de la nature,

bien qu'elle ait diminué depuis les temps préhistoriques, se continue dans notre vie sociale, de même que l'aliment que le spectacle de la nature donne à la curiosité et à l'imag-ination se continue aussi dans notre vie sociale. Or, ces eflets de la nature et les sentiments immédiats ou médiats qui en résultent, bien qu'ils n'aient été aperçus, depuis qu'il y a une histoire, qu'à travers l'angle visuel qui nous est donné par les conditions de la société, ne manquent jamais de se refléter dans les produits de l'art et de la religion, et cela ajoute aux dillicultés d'interprétation réaliste et complète de l'une et de l'autre.

Xï

En nous servant de cette doctrine, comme d'un nouveau principe de recherche, comme d'un moyen précis d'orientation, et comme d'un angle visuel déterminé, pourra-t-on vraiment, finalement, arriver à une nouvelle histoire narrative?

On ne peut pas ne pas faire une réponse affirmative, en général, à cette demande générique. Parce que, en effet, si l'on suppose que le communiste critique, le sociologue du matérialisme économique, ou, comme on l'appelle vulgairement, le marxiste, a la préparation critique nécessaire, l'habitude du travail historique, et aussi les dons que nécessite une narration or-

donnée et vivante, il n'y a pas de raison pour affirmer qu'il ne peut écrire l'histoire, comme l'ont écrite jusqu ici les partisans de toutes les autres écoles politiques.

Nous avons l'exemple de Marx, et c'est là un argument de fait qui n'admet pas de réplique. Lui, qui fut le premier et le principal auteur des concepts décisifs de celte doctrine, la réduisit bientôt en instrument d'orientation politique, en sa qualité d'incomparable publiciste, pendant la période révolutionnaire de i848-i85o. Et puis il l'appliqua, avec la plus grande précision, dans cet essai intitulé le i8 Brumaire de Louis Bonaparte, dont on peut dire aujourd'hui, à si grande distance et après tant de publications, si l'on néglige quelques détails infimes et quelques prévisions fausses, qu'il ne serait pas possible d'y faire ni corrections, ni compléments importants. Je ne répéterai pas, n'écrivant pas une bibliographie, la liste des différents écrits de Marx ou d'Engels — dont nous avons tant d'essais depuis la Guerre des pajsans (rSoo) jusqu'à son écrit posthume Sur les origines de l'unité actuelle de V Allemagne, — qui sont une application de la doctrine, ni ceux de leurs continuateurs et des vulgarisateurs du socialisme scientifique. Même dans la presse socialiste on peut lire, de temps à autre, de précieux essais d'explication des événements politiques actuels, dans lesquels on trouve, précisément à cause du matérialisoie

historique, une clairvoyance et une perspicacité que l'on chercherait en vain chez les écrivains et les polémistes qui n'ont pas encore déchiré les voiles fantastiques et les enveloppes idéologiques de l'histoire.

Ce n'est pas ici le lieu de prendre la défense d'une thèse abstraite, comme ferait un avocat. Il est évident, pourtant, que comme dans toutes les histoires, qui ont été écrites jusqu'à aujourd'hui, il y a toujours au fond, sinon dans les intentions explicites des écrivains, certainement dans leur esprit, une tendance, un principe, une vue générale de la vie ; de même cette doctrine, qui a permis définitivement d'étudier d'une manièi*e objective la structure sociale, doit finalement diriger avec précision la recherche historique, et elle doit aboutir à une narration pleine, transparente et intégrale.

Les aides ne manquent pas.

UEconomie, qui, comme tout le monde le voit aujourd'hui, est née et s'est développée comme la science de la production bourgeoise, après s'être enorgueillie de l'illusion de représenter les lois absolues de toutes les formes de la production, par suite de la dure leçon des choses, est entrée depuis, comme tout le monde le sait, dans une période d'autocritique. De même que celte autocritique a donné naissance, d'un côté, aucommu-

nisme critique, de même, d'un autre côté, elle a donné naissance, par l'œuvre des plustièdes, des plus sages et des plus prudents de la tradition académique, à V école liistorique des phénomènes économiques . Grâce à cette école, et par l'effet de l'application des méthodes descriptives et comparatives, nous sommes désormais en possession d'un très vaste ensemble de connaissances sur les différentes formes historiques de l'économie, depuis les faits les plus complexes et les mieux [spécifiés par des différences essentielles de types jusqu'au domaine particulier d'un cloître ou d'une corporation d'artisans du moyen âge. C'est ce qui est arrivé aussi avec la Statistique qui, par la combinaison indéfinie des sources, réussit maintenant à faire la lumière, avec une approximation suflîsante, sur le mouvement de la population dans les siècles passés.

Ces études, certes, ne se font pas dans l'intérêt de notre doctrine, et même le plus souvent elles sont faites dans un esprit hostile au socialisme ; c'est ce que ne remarquent pas d'ailleurs ces sots lecteurs de papier imprimé, qui confondent si souvent Vhistoire économique^ Véconomie historique et le matéria/isme historique. Mais ces études, en dehors des matériaux qu'elles recueillent, sont remarquables en tant qu'elles documentent le progrès qu'est en train»de faire Vhistoire interne, qui, petit à petit, se substitue à 1'/? /s-

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toire externe, dont se sont occupés, pendant des siècles, les littérateurs et les artistes.

Une bonne partie de ces matériaux recueillis doit toujours être soumise à de nouvelles corrections, comme cela arrive du reste dans tout le domaine des connaissances empiriques, qui oscillent continuellement entre ce que l'on tient pour certain et ce qui est simplement probable, et ce qui doit être plus tard intégré ou éliminé. Les déductions et les combinaisons des historiens de Féconomie, ou de ceux qui racontent l'iiistoire en général en se servant du fil conducteur des piiénomènes économiques, ne sont pas toujours si plausibles et si concluantes, que l'on n'éprouve pas le besoin de dire : il faut ici tout remettre sur le chantier. Mais ce qui est indubitable c'est le fait que, présentement, toute l'historiographie tend h devenir une science, ou mieux, une discipline sociale ; et quand ce mouvement, maintenant incertain et multiforme, sera accompli, les efforts des érudits et des chercheurs aboutiront inévitablement à l'acceptation du matérialisme économique. Par cette incidence d'efforts et de travaux scientifiques, qui partent de points si opposés, la conception matérialiste de toute l'histoire finira par pénétrer les esprits comme une conquête définitive de la pensée ; ce qui enlèvera, enfin, aux partisans et aux adversaires la tentation de parler />/'o et con^/'âî, comme onle fait pour des thèses de parti.

En dehors des aides directes énumérées cidessus, notre doctrine en a beaucoup d'indirectes, de niêrae qu'elle peut utilement se servir des résultats de beaucoup de disciplines, dans lesquelles, par suite de la simplicité plus grande des rapports, on a pu plus facilement faire l'application de la méthode génétique. Le cas typique est fourni par la glottologie, et d'une façon plus spéciale par celle qui a pour objet les langues anciennes.

L'application du matérialisme historiijue est, certes, jusqu'ici, très éloignée de cette évidence et de cette perspicacité de processus d'analyse et de reconstruction. Ce serait, par suite, une tentative vaine que d'essayer, en ce moment, d'écrire un résumé de l'histoire universelle, qui se proposerait de développer toutes les formes variées de la production, pour en inférer ensuite tout le reste de l'activité humaine, d'une façon particulière et circonstanciée. Dans l'état actuel des études, celui qui essayerait de donner ce compendiiim d'une nouvelle Kiiltiirgeschichte ne ferait que traduira en phraséologie économique les points d'orientation générale, qui, dans d'autres livres, par exemple chez Helhvald, le sont en phraséologie darwinienne .

Il y a loin de l'acceptation d'un principe à son application complète et particularisée à toute une vaste province de faits, ou à un grand enchaînement de phénomènes.

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Aussi l'application de notre doctrine doit-elle s'en tenir, pour le moment, à l'exposition et à l'étude de parties déterminées de l'histoire. Les formations modernes sont claires entre toutes. Les développements économiques de la bourgeoisie, la connaissance manifeste des diflerents obstacles qu'elle a eu à vaincre dans les différents pays, et, par conséquent, le développement des différentes révolutions, en entendani ce mot dans le sjns le plus large, concourent à nous en rendre Fintelligence facile. A nos yeux, la préhistoire de la bourgeoisie, au moment du déclin du moyen âge, est tout aussi claire, et il ne serait pas diilicile de trouver, par exemple dans le développement de la ville de Florence, une série documentée de développements, dans lesquels le mouvement économique et statistique trouve un correspondant parfait dans les rapports politiques et une illustration suffisante dans le développement contemporain de l'intelligence déjà réduite en prose et dépouillée, en grande partie, des illusions idéologiques. Il ne serait pas non plus impossible de réduire, maintenant, sous l'angle visuel déterminé du matérialisme toute l'histoire romaine ancienne. Mais il n'y a pas pour celle-ci, et particulièrement pour la période primitive, de sources directes ; elles sont, par contre, abondantes en Grèce, depuis la tradition populaire, Vrpos, et les inscriptions juridiques authentiques, jusqu'aux études prag-

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