I.E ^lATEIUALISME TTISTOTlTQrE
ma tiques des rapi)orls historicaux- sociaux. A Rome, d'autre part, les luttes pour les droits politi'pies portent en elles presque toujours les raisons économiques sur lesquelles elles reposent", aussi le dépérissement de classes déterminées, la formation de classes nouvelles, le mouvement de la cou({uète, le changement des lois et des formes de l'appareil politique, nous apparaissent -ils avec une clarté parfaite. Cette histoire romaine est dure et prosaïque ; elle ne se revêt jamais de ces compléments idéologiques qui furent propres à la vie grecque. La prose rigide de la conquête, de la colonisation méditée , des institvitions , et des formes du droit, conquises et imaginées pour résoudre des frottements et des contrastes déterminés, fait de l'histoire romaine une chaine d'événements qui se suivent avec une évidence particulièrement crue.
Le véritable problème consiste en effet, nonpas à substituer la sociologie k l'histoire, comme si celle-ci avait été une apparence qui cache derrière elle une réalité secrète, mais à comprendre intégralement l'histoire dans toutes ses manifestations intuitives, et de la comprendre grâce à la sociologie économique. 11 ne s'agit pas de séparer l'accident de la substance, l'apparence de la réalité, le phénomène du noj'^au intrinsèque, ou selon toute autre formule qu'emploieraient les
partisans de n'importe quel scolasticisme, mais d'expliquer l'eneliaînement et le coinplexiis, précisément en tant qu'il est enchaînement et cornplexus. II ne s'agit pas de découvrir et de déterminer le terrain social seulement, pour ensuite faire apparaître au dessus de lui les hommes comme autant de marionnettes, dont les fils sont tenus et mis en mouvement , non plus par la providence, mais par les catégories économiques. Ces catégories sont elles-mêmes devenues et deviennent, comme tout le reste ; — parce que les hommes changent quant à la capacité et à l'art de vaincre, de subjuguer, de transformer et d'utiliser les conditions naturelles ; — parce que les hommes changent d'esprit et d'attitude par la réaction de leurs instruments sur eux-mêmes ; — parce que les hommes changent dans leurs rapports respectifs de coassociés, et partant d'individus dépendant à des degrés divers les uns des autres. Il s'agit, en somme, de l'histoire, et non de son squelette. Il s'agit de la narration et non de l'abstraction, il s'agit d'exposer et de traiter l'ensemble, et non pas de le résoudre et de l'analyser seulement ; il s'agit, en un mot, maintenant comme toujours, d'un art.
Il peut arriver que le sociologue, qui suit les principes du matérialisme économique, se propose de s'en tenir uniquement à l'analyse, par exemple, de ce qu'étaient les classes au moment où la Révolution Française éclata, pour passer
LE MATERIALISME HISTORIQUE tiJI
ensuite aux classes qui résultent de la Révolution et lui survivent. Dans ce cas, les titres et les indications et les classifications de la matière à analyser sont précis : ce sont, par exemple, la ville et la campagne, l'artisan et l'ouvrier, les nobles et les serfs, la terre qui se délivre des charges féodales et les petits propriétaires qui se forment, le commerce qui s'émancipe de tant de restrictions, l'argent qui s'accumule, Findustrie qui prospère, etc. Il n'y a rien à objecter au choix de cette méthode, qui, parce qu'elle suit la trace embryogénétique, est indispensable à la prépation de la recherche historique selon la direction de la nouvelle doctrine (i).
Mais nous savons que l'embryogénie ne sullit pas à nous faire connaître la vie animale, qui n'est pas un schème, mais qui se compose d'êtres vivants qui luttent, et qui, pour lutter, déploient des forces, des instincts et des passions. Et il en est de même, iniitatis mutandis, aussi des hommes, en tant qu'ils vivent historiquement.
Ces hommes déterminés, mis en mouvement par certaines passions, p;*essés par certaines circonstances, avec tels desseins, telles intentions, qui agissent dans telle attente, avec telle illusion propre, ou par telle tromperie d'autrui, qui, martyrs d'eux-mêmes ou des autres, entrent en
(i) Je fais allusion à l'excellent travail de K. Kautsky Bie Klassengensdtze von il 89.
272 LK MATÉRIALISME HISïORIQUK
âpres collisions et se suppriment réciproquement : — c'est là l'histoire réelle de la Révolution Française. Parce que, s'il est vrai que toute histoire n'est que le déploiement de conditions économiques déterminées, il est également vrai qu'elle ne se développe que dans des formes déterminées d'activité humaine, — que celle-ci soit passionnée ou réfléchie, heureuse ou sans succès, aveuglément instinctive ou délibérément héroïque.
Comprendre l'entrecroisement et le complexiis dans ses connexions intérieures et dans ses manifestations extérieures; descendre de la superficie au fond, et puis revenir du fond à la supei*licie; résoudre les passions et les intentions dans leurs moteurs, des plus proches aux plus éloignés, et puis ramener les données des passions, des intentions et de leurs causes aux éléments les plus éloignés d'une situation économique déterminée : c'est là l'art difiicile que doit réaliser la conception matérialiste.
Et comme il ne faut pas imiter ce mailre qui du rivage enseignait la natation parla définition de la nage, je prie le lecteur d'attendre les exemples que je donnerai dans d'autres essais, dans une véritable narration historique, en refaisant dans un livre ce que, déjà depuis quelque temps, je fais dans mon enseignement.
De cette fa(;on quelques questions secoudaires et dérivées demeurent éclaircies.
Quelle est, par exemple, la signilication de la biographie des grands hommes ?
On a donné dans ces derniers temps des réponses qui, dans un sens ou dans l'autre^ ont un caractère extrême. D'un côté, il y a les sociologues à outrance, de l'autre les individualistes qui, à la manière de Garlyle, mettent an premier l'ang de l'histoire les héros. Selon les uns il suflit de montrer quelles furent les raisons, par exemple, du Gésarisme, et César importe peu. Selon les auti'es il n'y a pas de raisons objectives déclasses et d'intérêts sociaux qui suffisent à rien expliquer : ce sont les grands esprits qui donnent l'impulsion à tout le mouvement historique ; et l'histoire a, pour ainsi dire, ses seigneurs et ses monarques. Les empiristes de la narration se tirent d'embarras d'une façon très simple, en mettant ensemble au hasard hommes et choses, les nécessités de fait et les iniluenccs subjectives.
Le matérialisme historique dépasse les vues antithétiques des sociologues et des individualistes, et en même temps il élimine l'éclectisme des narrateurs empiriques.
D'abord le factiiin.
Que ce César déterminé, que fut Napoléon, soit né telle année, ait suivi telle carrière, et se soit trouvé prêt le i8 brumaire ; tout cela est complètement accidentel par rapport au cours général
des choses qui poussait la nouvelle classe, maîtresse du terrain, à sauver de la révolution ce qui lui paraissait nécessaire de sauver, et cela nécessitait la création d'un gouvernement bureaucratico-militaire. Il fallait cependant trouver l'homme, ou les hommes. Mais que ce qui est arrivé en réalité arrivât de la façon que nous connaissons, cela a dépendu de ce fait, que ce fut Napoléon qui a mené l'entreprise, et non un pauvre Monck ou un ridicule Boulanger. Et dès ce moment l'accident cesse d'être accident, précisément parce que c'est cette personne déterminée qui donne l'empreinte et la physionomie aux événements, pour la façon et pour la manière dont ils se sont déroulés.
Le fait même que toute l'histoire repose sur les antithèses, sur les contrastes, sur les luttes, sur les guerres, explique l'influence décisive de certains hommes dans des occasions déterminées. Ces hommes ne sont ni un accident négligeable du mécanisme social, ni des créateurs miraculeux de ce que la société, sans eux, n'aurait fait en aucune façon. C'est l'entrecroisement même des conditions antithétiques, qui fait que des individus déterminés, généreux, héroïques, heureux, malfaisants, sont appelés dans les moments critiques à dire la parole décisive. Tandis que les intérêts particuliers des difierents groupes sociaux sont dans vm tel état de tension, que toutes les parties en lutte se paralisent réciproquement,
LE MATERIALISME HISTORIQUE ti'JO
il faut, pour faire mouvoir l'engrenage politique, la conscience individuelle d'un individu déterminé.
Les antithèses sociales, qui font de toute communauté humaine une organisation instable, donnent à l'histoire, spécialement quand elle est vue et examinée rapidement et à grands traits, le caractère du drame. Ce drame se répète dans tous les rapports de communauté à communauté, de nation à nation, d'État à État, parce que les inégalités internes, concourant avec les différenciations externes, ont produit et produisent tout le mouvement des guerres, des conquêtes, des traités, des colonisations, etc. Dans ce drame sont apparus toujours comme des condottietn de la société les hommes que l'on qualifie d'éininents, de grands, et l'empirisme a concki de leur présence qu'ils étaient les principaux auteurs de riiistoire. Ramener l'explication de leur apparition aux causes générales et aux conditions communes de la structure sociale, c'est une chose qui s'harmonise parfaitement avec les données de notre doctrine ; mais essayer de les éliminer, comme le feraient volontiers certains objectivistes alïectés de sociologisme, c'est de la pure fatuité.
Et pour conclure, le partisan du matérialisme historique, qui se met à exposer ou à raconter, ne le peut faire par des schèmes.
a'j(] LE MATÉRIALISME IIISÏOUIQUE
L'histoire est toujours détenninée, configurée, infiniment accidentée et variée. Elle est un certain groupement, elle a une certaine perspective.
Il ne suffit pas d'avoir éliminé préventivement l'hypothèse des facteurs, parce que celui qui raconte se trouve continuellement devant des choses qui semblent disparates, indépendantes, et autonomes. Rendre rensemble comme ensemble, et y découvrir les rapports continus d'événements qui se touchent, c'est là la dilliculté.
La somme des événements étroitement consécutifs et serrés c'est toute l'histoire ; ce qui équivaut à dire que c'est tout ce que nous savons de notre être en tant que nous sommes des êtres sociaux et non simplement des êtres natiivels.
Dans l'ensemble successif, et dans la nécessité continue de tous les événements historiques, il n'y a donc, demandent quelques-uns, aucun sens, aucune signification ? Cette question , qu'elle vienne du camp des idéalistes, ou qu'elle nous vienne de la bouche des critiques les plus circonspects, certainement, et dans tous les cas, s'impose à notre attention, et elle exige vme réponse adéquate.
En effet, si on s'arrête aux prémisses, intuitives ou intellectuelles, d'où dérive la conception
LE MATERIALISME HISTORIQUE S^jj
du progrès comme idée qui renferme et embrasse la totalité du processus liuui&iii, ou voit que ees présomptions reposent toutes sur le besoin mental, qui est en nous, d'attribuer à la série, ou aux séries d'événements, un certain sens et une certaine signification. Le concept de progrès, pour qui rexamine avec soin dans sa nature spécifique, implique toujours des jugements d'évaluation, et, partant, il n'est personne qui puisse le conibndre avec la notion crue et nue du simple développement, qui ne renferme pas cet incrément de valeur qui fait que nous disons d'une cliose qu'elle progresse.
J'ai déjà dit, et, il me semble, assez longuement, comment le progrès n'existe pas comme un impératif ou comme un ordre sur la succession naturelle et immédiate des générations humaines. Gela est aussi intuitif qu'est intuitive la coexistence actuelle de peuples, de nations et d'Etats, qui se trouvent, dans le même temps, à un stade différent de développement ; autant qu'est incontestable la condition actuelle de supériorité et d'infériorité relatives et respectives de peuple à peuple ; et autant, enfin, qu'est certain le regrès partiel et relatif qui s'est produit plusieurs fois dans l'histoire, comme l'Italie a pu servir d'exemple pendant des siècles. Bien plus, s'il est une preuve convaincante du comment le progrès ne doit pas
être entendu dans le sens d'une loi immédiate, et pour me servir d'une expression forte d'une loi physique et fatale, c'est précisément ce fait que le développement so(;ial. par les mêmes raisons de pj'occssiis qui lui sont immanentes, aboutit souvent au regrès. Il est évident, d'autre part, que la faculté de progresser, comme la possibilité de régresser, ne constituent pas, tout d'abord, ni un privilège immédiat, ni un défaut inné de race ; elles ne sont pas non plus des conséquences directes des conditions géographiques. Et, en elfet, les centres primitifs de la civilisation furent multiples, ces centres se sont déplacés dans le cours des siècles, et enfin les moyens, les découvertes, les résultats et les impulsions d'une civilisation déterminée, déjà développée, sont, dans certaines limites, communicables à tous les hommes indéfiniment. En un mot, progrès et regrès sont inhérents aux conditions et au rythme du développement social.
Or, donc, la foi dans l'universalité du progrès, qui apparut avec tant de violence au dix-huitième siècle, repose sur ce premier fait positif, que les hommes, quand ils ne trouvent pas des entraves dans les conditions externes, ou n'en trouvent pas dans celles qui déiûvent de leur œuvre propre dans le milieu social, sont tous capables de progresser.
LE MATERIALISME IIISTORIOUfi 2^9
De plus, au fond de cette unité supposée ou imaginée de riiistoire, par suite de laquelle le processus des diverses sociétés formerait une seule série de progrès, il y a un autre fait, qui a offert motif et occasion à tant d'idéologies fantastiques. Si tous les peuples n'ont pas progressé également, bien plus si quelques-uns se sont arrêtés et ont suivi une route régressive, si le processus du développement social n'a pas toujours, en tout lieu et dans tous les temps, le même rythme et la même intensité, il est cependant certain que, avec le passage de l'action décisive d'un peuple à un autre peuple dans le cours de l'histoire, les produits utiles, déjà acquis par ceux qui étaient en décadence, ont été transmis à ceux qui devenaient et montaient. Cela n'est pas aussi vrai des produits du sentiment et de l'imagination, qui cependant se conservent et se perpétuent eux-mêmes dans la tradition littéraire, que des résultats de la pensée, et surtout de la découverte et de la production des moyens techniques, qui, une fois trouvés, se communiquent directement et se transmettent.
Faut-il rappeler que l'écriture ne fut plus jamais perdue, bien que les peuples qui l'ont inventée aient disparu de la continuité historique ? Faut-il rappeler que nous avons toujours dans nos poches, gravé sur nos montres, le cadran babylonien, et que nous nous servons de l'algèbre, quia été introduite par ces Arabes, dont l'activité
q8o lp; matérialisme historique
historique s'est depuis dispersée comme le sable du désert? Il est inutile de multiplier les exemples, parce qu'il sulUt de penser à la technologie et à l'histoire des découvertes dans le sens large du mot, pour laquelle la transmission presque continue des moyens instrumentaux du travail et de la production est évidente.
Et, après tout, les résumés provisoires qu'on appelle les histoires universelles, bien qu'ils révèlent toujours, dans leur but comme dans leur exécution, quelque chose de forcé et d'artificiel, n'auraient jamais été tentés si les événements humains n'ofïraient pas à l'empirisme des narrateurs un certain fil, serait-il même subtil, de continuité.
A'oici, par exemple, l'Italie duxvi^ siècle, qui est évidemment en décadence ; mais tandis qu'elle décline, elle transmet au reste de l'Europe ses armes intellectuelles. Celles-ci ne passent pas seules k la civilisation qui continue, mais même le marché mondial s'établit sur le fondement de ces découvertes géographiques et de ces découvertes de l'art naval, qui furent l'œuvre des marchands, des voyageurs et des marins italiens. Ce ne sont pas seulement les méthodes de l'art de la guerre et les raffinements de l'astuce politique qui passèrent hors de l'Italie (ce dont s'occupent seulement d'ordinaire les lettrés), mais même l'art de faire de l'argent qui avait acquis toute l'évidence d'une discipline commerciale élaborée,
LE MATÉRIALISME HISTORIQUE a8l
et, les uns après les autres, les rudiments de la science, sur lesquels est fondée la technique moderne, et d'abord toute Tirrigation méthodique des champs et les lois générales de l'hydraulique. Tout cela est si précisément vrai, qu'un amateur de thèses conjecturales pourrait arriver à se poser cette question : que serait-il advenu de l'Italie, dans cette moderne époque bourgeoise, si, exécutant le projet du Sénat vénitien (i5o4) de faire quelque chose qui aurait ressemblé dans ses efïets au percement de l'isthme deSuez, la marine italienne s'était trouvée en lutte directe avec les Portugais dans l'Océan Indien, au moment même où le transport de l'action historique de la Méditerranée à l'Océan préparait notre décadence? Mais assez de fantaisie !
Une certaine continuité historique, dans le sens empirique et circonstancié de la transmission et de l'augmentation successive des moyens de la civilisation, est donc un fait incontestable. Et bien que ce fait exclue toute idée de dessein préconçu, de finalité intentionnelle ou cachée, d'harmonie préétablie, et toutes les autres bizarreries sur lesquelles on a tant spéculé^ il n'exclut pas pour cela Vidée du progrès, dont nous pouvons nous servir comme d'une évaluation du cours du devenir humain. Il est indubitable que le progrès n'embrasse pas niatérieUeinent la succession des
générations, et que sa notion n'implique rien de catégorique, attendu que les sociétés ont été aussi en regrès : mais cela ne fait pas que cette idée ne puisse servir de fil conducteur et de mesure pour donner une signification an processus bistorique. A ces critiques prudentes, dans l'usage des concepts spécifiques comme dans le mode de leur application, ces pauvres évoiutionnistes à outrance n'entendent rien, eux qui sont savants sans la grammaire et sans le savoir-vivre de la science, c'est-à-dire sans la logique.
Comme je l'ai dit plusieurs fois, les idées ne tombent pas du ciel, et même celles qui, à un moment donné, naissent de situations déterminées, avec l'impétuosité de la foi et avec un vêtement métaphysique, portent toujours en elles l'indice de leur correspondance avec l'ordre des faits, dont on cherche ou dont on tente l'explication. L'idée du progrès, comme unificateur de l'histoire, apparut avec violence et devint géante au xviii*^ siècle, c'est-à-dire dans la période héroïque de la vie politique et intellectuelle de la bourgeoisie révolutionnaire. De même que celle-ci a engendré, dans l'ordre des œuvres, la période de l'histoire la plus intensive que l'on connaisse, elle a produit aussi sa propre idéologie dans la notion du progrès. Cette idéologie dans sa substance signifie que le capitalisme est la seule forme de production qui soit capable de s'étendre à toute la terre et de réduire tout le genre humain à des
conditions qui se ressemblent partout. Si la technique moderne peut être transportée partout, si tout le genre humain apparaît comme un seul champ de concurrence, et toute la terre comme un seul marché, qu'y a-t-il d'étonnant si l'idéologie, qui reflète intellectuellement ces conditions de fait, est arrivée à affirmer que l'unité historique actuelle a été préparée par tout ce qui la précède? Traduisez ce concept de prétendue /j/'eparation dans le concept tout à fait naturel de condition siiccessiç'e, et voici ouverte la route par laquelle on passe de l'idéologie du progrès au matérialisme historique : et on arrive même h l'affirmation de Marx, que cette forme de la production bourgeoise est la dernière forme antagoniste da processus de la société.
Les miracles de l'époque bourgeoise, dans l'unification du processus social, ne trouvent rien de pareil dans le passé. Voici tout le Nouveau- Monde, l'Australie, l'Afrique mériodionale et la Nouvelle Zélande ! Et tous nous ressemblent ! Et le contre-coup dans lExtrème-Oricnt se fait par l'imitation, et dans l'Afrique par la conquête ! Devant cette universalité et ce cosmopolitisme, l'acquisition des Celtes et des Ibères à la civilisation romaine, et celle des Germains et des Slaves aucyc le de la civilisation romano-byzantino-chrétienne, se rapetisse. Cette unification toujours croissante se reflète chaque jour davantage dans le mécanisme politique de l'Europe ; ce méca-
nisme, parce que fondé sur la conquête économique des autres parties du monde, oscille désormais avec les flux et les reflux qui viennent des régions les plus éloignées. Dans ce mélange très compliqué d'actions et de réactions, la guerre entre le Japon et la Chine, qui a été faite avec des moyens imités, ou directement empruntés à la technique européenne, laisse ses traces, profondes et à longue portée, dans les rapports diplomatiques de l'Europe, et elle en laisse" de plus vifs dans la bourse, qui est l'interprète fidèle de la conscience de notre temps. Cette Europe, maîtresse de tout le reste du monde, a vu récemment osciller les rapports de la politique des États dont elle se compose à la suite d'une révolte dans le Transvaal, et à la suite de l'insuccès des armées italiennes en Abyssinie dans ces derniers jours (i).
Les siècles, qui ont préparé et porté à sa forme actuelle la domination économique de la production bourgeoise, ont aussi développé la tendance à l'uniflcalion de l'histoire sous une vue générale; et de cette façon se trouve expliquée et justifiée l'idéologie du progrès, qui remplit tant de livres de philosophie de l'histoire et de Kultargescliichte. [/uni Lé de forme sociale, c'est à-dire l'unité de la forme capitaliste de la production,
(i) L'édilioa italienne de cet Essai porte la date du m mars i8()() dXote du trad.).
à laquelle la bourgeoisie tend depuis des siècles, s'est reflétée dans le concept de l'unité de l'histoire, dans des formes plus suggestives que ne pouvait jamais le donnera la pensée l'étroit cosmopolitisme de l'empire romain, ou le cosmopolitisme unilatéral de l'église catholique.
Mais cette unification de la vie sociale, par l'œuvre de la forme capitaliste de la production, s'est développée d"al)ord, et elle conlinue à se développer, non pas d'après des règles, des plans et des desseins préconçus, mais, bien plutôt, par suite de frottements et de luttes, qui dans l'ensemble forment une colossale complication d'antithèses. Guerre à l'extérieur, guerre à l'intérieur. Lutte incessante entre les nations, et luttes incessantes entre les membres de chaque nation. Et l'entrecroisement des œuvres et des actions de tant d'émulés, de concurrents et d'adversaires est si compliquée, que la coordination des événements échappe très souvent à l'attention, et c'est une chose très diflicile d'en découvrir le lien intime. La lutte qui existe actuellement entre les hommes, les luttes qui maintenant, avec des méthodes variées, se déroulent entre les nations et dans les nations, sont arrivées à nous faire mieux comprendre au milieu de quelles difficultés s'est déroulée l'iiisloire du passé. Si l'idéologie bourgeoise, reflétant la tendance à
286 LE MATÉRIALISME IIISTORIQL'E
runificatioii capitaliste, a proclame le progrès du genre humain, le matérialisme historique, à linversc, et sans proclamation, a découvert que ce sont les antithèses qui ont été jusqu'ici la cause et le moteur de tous les événements historiques.
Aussi le mouvement de l'histoire, pris en général, nous apparaît-il comme oscillant ; — ou mieux, pour nous servir d'une image mieux appropriée, il semble qu'il se déroule sur une ligne souvent interrompue, à certains moments elle semble revenir sur elle-même, tantôt elle s'étend, en s'éloignant beaucoup du point de départ, — un vrai zig-zag.
Etant donnée la complication interne de chaque société, et étant donnée la rencontre de plusieurs sociétés sur le champ de la concurrence (des formes ingénues de la razzia, de la rapine et de la piraterie, aux méthodes rallinées de l'élégant jeu de bourse !), il est naturel que chaque résultat historique, quand il est mesuré à l'unique mesure de l'attente individuelle, apparaît très souvent comme un hasard, et considéré ensuite théoriquement devient pour l'esprit plus inextricable que les contingences météoriques.
Parconséqncnt parler de Yironie qui siège so?ïveraine sur l'histoire, ce n'est pas là une simple phrase ; parce que, en effet, si aucun dieu d'Epicure ne rit d'en haut sur les choses humaines, icibas les choses humaines jouent d'elles-mêmes une divine comédie.
Celte ironie des destinées humaines eesserat-ellc jamais? Sera-t-elle jamais possible cette forme d'association qui donne lien an développement coopératif et intégral de tontes les aptitudes, de sorte qne le processus nltérienr de l'histoire devienne nne évolntion véritable et réelle ? Et, ponr parler comme les amateurs de phrases ronflantes, y anra-t-il jamais une humanisation de tons les hommes? Une fois éliminées, dans le communisme de la production, les antithèses qui sont maintenant la cause et l'effet des diflérencations économiques, toutes les énergies humaines n'acquerraient-elles pas un degré très élevé d'efticacité et d'intensité dans les eflcts coopérateurs, et en même [temps ne se développeraient-elles pas avec la plus grande liberté d'individuation chez tous les individus?
G'eit dans les réponses allirmatives à ces demandes qne consiste ce que le communisme criticfue dit, c'est-à-dire prévoit, de l'avenir. Et il ne le dit pas et ne le prédit pas comme s'il discutait une possibilité abstraite, on comme celui qui veut, par sa volonté, donner la vie à un état de choses qu'il désire et qu'il rêve. Mais il dit et préditparcequ'ilénonce ce qui doit inévitablement arriver par la nécessité immanente de l'histoire, vue et étudiée désormais dans le fond de son infrastructure économique.
« Ce n'est que dans un ordre de choses, où il n'y aura plus de classes et d'antagonisme de
classes, que les révolutions sociales cesseront d'être des révolutions politiques (i). »
« A la vieille société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, succédera une rtssoc/«/ion, dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre développent de tous (2). »
« Les rapports de la production bourgeoise sont la dernière forme antagoniste àwprocessus social de la production — forme antagoniste non pas au sens d'antagonisme individuel, mais d'un antagonisme qui sort des conditions de la vie sociale des individus; mais les forces productives, qui se développent dans le sein de la société bourgeoise, créent en même temps les conditions matérielles pour résoudre cet antagonisme. Avec cette organisation sociale se termine la préhistoire du genre humain (3). »
« Avec la prise de possession des moyens de production, de la part de la société, est exclue la production des marchandises, et avec elle la domination du produit sur le producteur. A l'anarchie qui domine dans la production sociale suc-
(i) Marx, Misère de la Philosophie, Paris, 1847, p. 178.
(■->) Manifest der kommunistischen Partei, London, 1848, p. iG.
(5) Marx, Zur Kritik der poUlischcn Oekonomie Berlin, iSfuj, p. vi de la préface. Coaf, mon premier Essai, p. G\-C>j.
cédera l'organisation consciente. La lutte pour Texistence individuelle cessera. De cette façon seulement Ihomnie se détachera, dans vin certain sens, du monde animal d'une façon définitive, et passera des conditions d'une existence animale à des conditions d'existence humaine. Tout l'ensemble des conditions de la vie, qui jusqu'ici a dominéles hommes, passera sous le commandement et l'examen des hommes eux-mêmes, qui deviendront ainsi, pour la première fois, les maîtres réels de la nature, parce qu'ils seront maîtres de leur propre association. Les lois de leur propre activité sociale, qui se tenaient en dehors d'eux comme des lois étrangères qui les dominaient, seront appliquées et maîtrisées par les hommes eux-mêmes, en pleine connaissance de cause. L'association elle-même, qui se présentait aux hommes, comme imposée par la nature et par l'histoire, deviendra leur œuvre libre et propre. Les forces étrangères et objectives, qui jusqu'ici dominaient l'histoire, passeront sous la surveillance des hommes. Depuis ce moment seulement les hommes feront avec pleine conscience leur propre histoire ; depuis ce moment seulement les causes sociales, qu'ils mettront en mouvement, pourront atteindre, en grande partie et avec une proportion toujours croissante, les efTets voulus. C'est le saut du genre humain du règne de la nécessité dans celui de la liberté. Accomplir cette action libératrice du monde,
âgO LE MATÉRIALISME HISTORIQUE
telle est la mission historique du pi'olétariat moderne. »
Si Marx et Engels avaient été des phraseurs, si leur esprit n'avait pas été rendu prudent, jusqu'au scrupule, par l'usage et l'application quotidiens et minutieux des moyens scientifiques, si le contact permanent de tant de conspirateurs et de visionnaires ne leur avait pas fait prendre en horreur toute utopie, jusqu'à la pédanterie contraire, ces formules pourraient passer pour de géniaux paradoxes, qui échappent à l'examen de la critique. Mais ces formules sont comme la fermeture, comme la conclusion effective, delà doctrine du matérialisme historique . Elles résultent en ligne droite de la antique de Véconomie et de la dialectique historique.
Dans ces formules, que l'on pourrait développer, comme j'aurais l'occasion de le montrer ailleurs, se résume toute prévision de l'avenir, qui n'est pas et qui ne veut pas être un roman ou une Utopie. Et dans ces formules mêmes il y a une réponse adéquate et concluante à la demande par laquelle commence ce chapitre : y a-t-il dans la série des événements historiques un sens et une
signification ?
(Traduit par A. U.