‹ Essais sur la connaissance [microform]; l'inconnaissable dans la philosphie moderne, généralisation et induction, le Kantisme et la pensée contemporaine, certitude et véritéChapitre 10 sur 21 · Critique de la raison pure, trad. Tissot, t. Il, p · texte numérisé non relu

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chose qui n'est ni son ni couleur. Aussi voyons-nous que la physique les ramène à des conditions qui par elles-mêmes ne sont ni sonores ni colorées.

Viennent ensuite les idées générales de rapports, que ces rapports expriment des simultanéités de caractères, comme il arrive dans les idées d'êtres, ou des successions de phénomènes, comme il arrive dans les idées de lois. Le problème est le même dans les deux cas : comment de la présence constatée de certains caractères formons-nous une idée générale complexe qui nous représente un certain nombre d'êtres ? comment de la succession constatée de certains phénomènes formons-nous l'idée générale de successions indéfiniment semblables?

Il semble qu'il faille distinguer — et le P. Peillaubc s'y est beaucoup appliqué — deux sortes de généralisations : l'une, vulgaire, qui ne s'attache qu'aux dehors et aux rapports extérieurs des caractères ou des phénomènes ; l'autre, vraiment scientifique, philosophique, qui, à l'aide des procédés expérimentaux, pénètre jusqu'à l'intérieur des choses et découvre l'essence véritable des êtres et la contexture profonde des lois.

Oserai-je dire que ces différences, si importantes qu'elles soient en elles-mêmes, puisqu'il ne s'agit de rien moins que de distinguer entre la vérité et Terreur, ne me paraissent pas du tout essentielles à notre objet? Le procès mental par lequel l'enfant appelle papa tous les hommes qu'il aperçoit ne me

paraît pas essentiellement différent de celui par lequel Linné, ou Jussieu, ou Cuvier opèrent leurs savantes classifications; et de même le sauvage qui, ayant porté son fétiche à la bataille, revient vainqueur, et attribue sa victoire à son fétiche ne me paraît pas induire autrement que Papin voyant se soulever le couvercle d'une marmite en ébullition et concluant que la vapeur d'eau a une force élastique, à moins qu'on ne veuille dire qu'il n'y a chez cet enfant et chez ce sauvage que des associations sans généralisation véritable, c'est-à-dire des liaisons de représentations en dehors de tout concept. Cela est possible, mais ce qui ne le serait pas, c'est que la généralisation véritable changeât de nature psychologique pour être faite par le vulgaire ou par un savant.

Quel est donc le procès mental par lequel on généralise ? — Je vois un être qui progresse sur le sol à l'aide de quatre membres; cet être d'ailleurs est gros, massif, trapu; sa tête large est armée de cornes, et se termine par un mufle humide ; son cou long est garni d'un fanon, son poil est roux et court, sa queue longue avec une houppe de poils au bout, ses pieds sont fendus en deux et chaussés de corne; sa voix ressemble à la plainte rauque du vent dans les arbres. Cet animal est un bœuf. Dans la foule des caractères qui constituent cet animal, du premier coup les uns m'apparaissent comme plus importants, les autres comme beaucoup moins, je conçois tout de suite que la taille pourrait être un peu moins ou un peu plus grande sans que pour cela ce bœuf cessât d'être bœuf ; qu'il marche ou qu'il se couche, qu'il ait le mufle plus ou moins humide, le poil plus ou moins terne ou luisant, les poils du bout de la queue plus ou moins

touffus, que ses cornes soient plus ou moins longues, cela me paraîtra importer assez peu. Mais il me serait en revanche difficile de penser que cet animal fût encore un bœuf s'il n'avait pas de cornes, si sa tête affectait une forme plus effilée, si son corps avait plus de grâce, si ses sabots n'étaient pas fendus, s'il n'avait pas quatre pattes. Ainsi, à la première vue d'un animal que le langage commun nomme bœuf, un homme qui réfléchit, sans être le moins du monde naturaliste, fait le départ entre deux sortes de qualités, les unes qui lui paraissent plus importantes, les autres qui lui apparaissent accessoires et accidentelles. Comment ce départ s'est-il opéré?

Mais de façon, ce semble, assez naturelle. La simple expérience que chacim de nous a de sa vie lui permet de constater qu'il y a en lui des organes sans lesquels il ne vivrait pas, d'autres dont il peut être privé sans mourir. Nous fermons les yeux, notre vie sensible est diminuée, mais non tout entière supprimée; nous cessons de respirer, nous éprouvons un malaise insupportable : voir est donc une fonction moins essentielle que respirer. Nos ongles et nos cheveux poussent et tombent, notre peau se hâle ou pâlit; nous n'éprouvons de ces modifications ni bien-être ni malaise vital intérieur, nous ne nous sentons cependant ni augmentés ni diminués, ni plus parfaits ni moins parfaits. Il n'en était pas de même de la perte de la vue. Nous établissons ainsi naturellement et comme sans y penser une distinction entre certains caratères qui nous paraissent absolument nécessaires au maintien de notre existence, d'autres qui, sans lui être aussi nécessaires, la perfectionnent ou l'augmentent, et d'autres enfin qui sont à peu près in-

différents. Ainsi tous les hommes ont le sentiment acquis d'une différence d'importance entre les caractères ; il suffit après qu'ils y réfléchissent pour que ce sentiment devienne une idée et qu'ils aient la conception nette d'une hiérarchie des caractères, de la distinction entre le significatif et l'insignifiant, entre l'important et l'accessoire, entre l'essentiel et l'accidentel.

Même notre expérience nous permet de distinguer entre ce sans quoi nous ne pourrions pas absoli^ment «Hre, et ce sans quoi nous ne pouvons pas être comme hommes. Nous voyons que si au lieu de bras nous avions des pattes, nous pourrions bien vivre encore, mais nous ne serions plus des hommes. Il y a donc des caractères qui nous paraissent propres à l'espèce, qui la différencient d'avec les autres, qui donc tiennent à l'essence de l'espèce mais ne sont pas indispensables à la vie des êtres individuels. Car en même temps que se distinguent les caractères importants, les relations de ces caractères se manifestent aussi et l'intelligence, à côté de l'importance des caractères, discerne aussi l'importance des relations ; elle voit que tel caractère est lié à tel autre caractère, que l'un ne va pas, ne peut pas aller sans l'autre, non sans doute à cause d'une nécessité analytique telle qu'il fût contradictoire, absurde que l'un existât sans l'autre, mais à cause d'une exigence synthétique telle que les deux caractères s'appellent, se réclament l'un l'autre. Et c'est cette exigence synthétique qui, constituant l'espèce de nécessité des définitions naturelles et des lois physiques, fait aussi ce que l'on peut appeler leur intelligibilité. Cette intelligibilité consiste en ce que cette liaison, cette relation satisfait l'intelligence. Et cette satisfaction a lieu surtout lorsque nous décou-

vrons clairement un rapport de causalité entre les caractères, tellement que l'un explique l'autre et le conditionne comme, par exemple, la dentition est liée à la longueur du tube intestinal, ou 1 ossature du pied à la forme des os de la jambe. Mais dans tous les cas, comme c'est une relation objective entre certains caractères qui, entrant elle-même en rapport avec l'intelligence, lui apporte une satisfaction, le mot intelligible ne saurait que convenir pour désigner ce

rapport.

Or, dès qu'un animal se présente à notre vue, pour peu que nous réfléchissions, nous opérons une distinction entre ses divers caractères. Un seul regard suffit pour nous découvrir les organes par où il mange, par où il respire, par où il marche, par où il sent, par où il se reproduit. Ces fonctions étant les plus importantes, c'est à la forme extérieure de ces organes que nous nous attacherons de préférence; nous négligerons naturellement les autres caractères extérieurs et, grâce à cette abstraction, se formera un concept dont la compréhension sera constituée par l'ensemble des formes extérieures organiques les plus importantes. C'est ainsi que dans le bœuf cité plus haut j'ai retenu la forme de la tête, des jambes et du corps. Le concept reproduit ainsi pour nous la nature [zo xi lati, quid est) de l'être que l'on envisage.

La théorie qui vient d'être exposée peut s'appliquer mutatis mutandis aux êtres qui nous ressemblent le moins aussi bien qu'à ceux qui se rapprochent de nous. En l'absence d'organes très apparents des fonctions essentielles à la vie, nous distinguons dans les animaux inférieurs et dans les plantes les caractères extérieurs les plus volumineux, les plus frap-

pants ou les plus intéressants pour nous : la coquille de l'escargot, la viscosité de la limace, le feuillage des arbres, la forme ou le parfum des fleurs. De même pour les minéraux : ce sont leurs caractères utiles qui nous servent à les concevoir d'abord et à les différencier. Je ne puis sur tous ces points que renvoyer à l'étude si pénétrante de Georges Noël.

Mais, dans tous les cas, si un départ primitif n'avait pas été opéré entre l'important et l'accessoire, entre le significatif et T insignifiant, si nous n'avions pas par notre propre expérience éprouvé la réalité de la hiérarchie des caractères, nous n'aurions vu dans les êtres extérieurs que des caractères tous également donnés par la sensation, par conséquent sur le même plan et entre lesquels nous n'aurions eu aucune raison de faire un choix pour négliger les uns, retenir les autres. Tout donc se réfère à nous, c'est de notre propre expérience que nous tirons les règles ou les lois que nous appliquons après aux êtres qui nous entourent. Nous sommes ainsi, mais en un tout autre sens que ne l'entendait Protagoras, la mesure de toutes choses, non que nous imposions à tout le reste nos lois domestiques, ainsi que )arle Montaigne, mais parce que nous découvrons dans .a complexité de notre être les lois générales des différents êtres : étant corps, nous portons en nous les lois les plus générales des corps matériels ; étant vivants, nous pouvons observer sur nous-mêmes les lois les plus générales de la vie ; êtres sentants, nous pouvons découvrir en nous les lois de la sensation ; doués enfin de pensée, nous pouvons trouver chez nous les lois mêmes de la pensée. On a dit d'une façon très ingénieuse et très solide à la fois qu'avant qu'il y eût

une psychologie physiologique il y a eu une physiologie psychologique ; on en pourrait dire autant de toutes les sciences : toutes tirent leurs origines des données psychologiques et des observations les plus imm^ iiatement personnelles.

Nous pouvons maintenant remarquer que dans l'abstraction, telle que nous venons de la décrire, et qui suffit à déterminer la compréhension du concept, il n'y a ni comparaison ni raisonnement. La distinction des qualités sensibles s'opère par le seul exercice des sens, et cet exercice est immédiat; le discernement des caractères les plus importants parmi les caractères abstraits, discernement qui est cause qu'on les met à part pour constituer la compréhension du concept, est un discernement qui, du moins en ce qui nous regarde, nous vient de l'expérience immédiate. La coupure se fait d'elle-même et sans discours. Quand il s'agit des autres êtres, il est vrai qu'il y a un transport qui paraît exiger un discours mental, qui l'exige même, mais si l'on veut bien considérer que dans les questions d'origine c'est avant tout la première opération qu'il faut expliquer et que, celle-ci une fois expliquée, l'explication qu'on en a trouvée commande toutes les autres, que dès lors si la distinction en nous de l'important et de l'accessoire se trouve immédiate, comme c'est nous-mêmes d'abord que nous étudions, comme l'idée de notre espèce est la première que nous formons, comme nos lois sont les premières que nous découvrons, carleslois qui paraissent appartenirà

d'autres objets, comme, par exemple, les plus simples lois du calcul ou de la physique, ne sont que nos propres lois, il s'ensuit que l'explication valable pour la formation de ce premier concept, pour cette première

généralisation ou induction, sera valable pour toutes les autres. Donc dans l'abstraction, qu'elle mette à part sur le même plan des qualités simples, ou qu'elle reconnaisse les degrés divers d'importance du groupement de plusieurs de ces qualités dans la constitution de la compréhension du concept il n'y a point de discours, rien que des intuitions.

Et il n'y a nullement là le passage du particulier au général, du moins au plus, qui a fait le scandale et le désespoir des logiciens modernes depuis Bacon. Car l'extension du concept n'étant pas encore posée par la réflexion — immédiate ou discursive, ceci demeure en suspens, — le passage du particulier au général n'a pas pu s'effectuer ; la seule différence entre le concept abstrait et les données expérimentales, c'est que ce concept enferme moins de caractères que l'expérience, puisqu'il a été constitué par l'élimination de l'accidentel. L'abstraction ne va donc pas du moins au plus dans la constitution de la compréhension du concept, mais, au contraire, du plus au moins ; l'opération n'est plus synthétique, elle est véritablement analytique. Et c'est ce qui nous explique qu'une loi puisse être découverte dans une seule expérience, au rebours de ce que croyait Bacon ; car, ainsi que Liebig l'a remarqué, un seul corps qui tombe renferme toutes les lois de la pesanteur, et pour les y découvrir il suffît d'y voir assez clair ^ Or, et Claude Bernard l'a bien fait voir en des passages qu'il est presque inutile de rappeler,

1. Hamelin écrit de même : « S'il n'existait qu'un seul homme, par exemple, la définition de l'homme demeurerait la même, attendu que l'homme est ce qu'il est, non parce que la définition s'applique à plus (l'un homme, mais parce qu'il possède une certaine nature, qu'il y ait ou non d'autres êtres pour la posséder comme lui. » —Op. cit.., p. 168.

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e2 ESSAIS SUR LA CONNAISSANCE.

ce qui permet d'y voir clair, c'est la perspicacité plus ou moins aiguë ou profonde du génie. Et les vues du crénie sont immédiates et intuitives. On ne voyait pas, et puis tout à coup on voit. Claude Bernard après Joseph de Maistre emploie le mot même des scolastiques : c'est une illumination. Et ce mot n'a aucun sens de mysticisme ou de folie, il veut simplement dire qu'on y voit clair. Il est du reste remarquable que les savants, dans le récit de leurs découvertes, quand ils ne se sont pas préoccupés de faire cadrer ce récit avec une méthodologie préconçue empruntée aux philosophes et fausse le plus souvent, emploient ces expressions ou d'autres semblables : « Une idée me vint a l'esprit ; je fus tout à coup frappé ; j'eus alors comme une illumination soudaine ^ » Ils marquent ainsi que leur découverte s'est faite non par accumulation d'expériences, par un progrès lent et continu, mais brusquement, tout à coup, soudain; c'est comme un rideau qui se déchire ou un voile qui se lève, ou un rayon qui éclaire. C'est l'objet qui se découvre au savant plus que le savant ne le découvre, ce qui tendrait à donner raison aux péripatéticiens quand ils affirment que l'intelligence demeure passive dans l'abstraction. De là vient que tant de découvertes ont été faites après une seule expérience. Quand une seconde expérience est nécessaire, c'est que le savant n'a rien vu dans la première ; et s'il en ajoute de nouvelles c'est qu'il n'a encore rien vu dans les précédentes. Peu a peu, ainsi que l'explique Aristote tout à la fin des Analytiques, grâce à la mémoire, l'expérience se

1. voy. Rabier, Psychologie, c. xxx. - Bain, Sens et intelligence, II* partie, c. 2.

forme et les éléments semblables renforcés grossissent de façon à frapper les yeux du savant, et à ce moment, dont le plus ou moins de promptitude dépend du génie ou de la perspicacité de chacun, des relations apparaissent avec les caractères au moins subjectifs de l'essentiel. C'est ainsi que nous-mêmes, nous exerçant au jeu futile des dennettes, voyant un verre, nous cherchons des buveurs, ou un cheval, nous cherchons le cavalier. Après avoir bien tourné et retourné l'image, nous apercevons tout à coup les lignes tronquées et dénaturées qui forment la figure que nous cherchions. Et les uns à ce jeu savent réussir tandis que les autres n'y parviennent pas. Car en toutes choses il faut du génie — mais un génie approprié.

Mais qu'est-ce donc que l'intelligence, sinon le discernement? Et l'intelligence n'est-elle pas d'autant plus intelligente qu'elle fait mieux découvrir les différences d'importance et de signification entre les choses? Ainsi elle ne se contente pas de constater les phénomènes et les caractères, mais surtout elle discerne les significatifs et les démêle parmi les insignifiants.

II semble donc qu'on puisse conclure qu'une première et intuitive expérience nous fait distinguer en nous nos caractères divers et leurs degrés d'importance; les uns nous apparaissent comme tout à fait nécessaires à notre être, les autres comme importants quoique non nécessaires ; d'autres enfin comme tout à fait accessoires ou accidentels. Quand nous voyons d'autres êtres, nous formons de même un groupe des caractères qui nous paraissent en eux les plus importants ; nous avons ainsi l'idée abstraite de ces caractères. Pour avoir maintenant l'idée générale il faut

que nous comprenions que le groupe de ces caractères peut être associé avec une variété indéfinie de caractères accidentels pour constituer des individus réels, nous avons alors le concept général. La généralisation, commencée et rendue possible par 1 abstraction, s achèvera par la subsomption des caractères accidentels sensibles sous les caractères essentiels. La comprehension du concept était achevée dans Tabstraction, il reste à constituer son extension.

Mais si la généralisation n'est que la subsomption des caractères accidentels sous le concept essentiel, si elle ne fait que constituer l'extension du concept, elle est évidemment identique à l'induction.

Qu'est-ce en effet que généraliser ? C^est d'abord discerner par l'abstraction les caractères les plus imponants d'un être et les distinguer des moins importants, séparer par la pensée l'essentiel (ou ce qui nous paraît tel) de l'accidentel ; c'est ensuite reconnaître que ces caractères essentiels peuvent se retrouver unis à d'autres caractères accidentels. - Et qu'est-ce qu induire? N'est-ce pas de même discerner d'abord par l'abstraction dans une concomitance ou une suite plus ou moins complexe de phénomènes ceux qui sont proprement constitutifs d'un événement, et les distinguer de tous les phénomènes insignifiants qui les accompagnent ; par conséquent séparer par la pensée l'essentiel (ou ce qui nous paraît tel) de l'accidentel f N'est-ce pas ensuite reconnaître aussi que cette concomitance ou cette consécution de phénomènes essen-

tiellement constitutive de l'événement pourrait se retrouver unie à d'autres circonstances accidentelles? Généraliser, c'est donc saisir des rapports soit entre des qualités ou des caractères, soit entre des événements, et c'est de toutes façons d'abord constituer par l'abstraction la compréhension d'un concept, puis, par une opération mentale dont la nature reste encore à déterminer, poser l'extension universelle du même concept — et induire, c'est exactement la même chose. La différence ne se trouve que dans l'objet : la généralisation s'applique aux rapports entre qualités, et a pour objets les êtres, leurs espèces, leurs genres; l'induction s'applique aux rapports entre événements, et a pour objets les lois. Y aurait-il moyen de ramener à l'unité la matière de la généralisation et de l'induction comme on y ramène aisément leur forme? Cela dépend de la solution métaphysique que l'on donne à cette question : les êtres ne sont-ils que des systèmes d'événements, des suites de phénomènes, ou doit-on reconnaître en eux quelque chose qui proprement les constitue êtres, ce que l'on appelle substance? Mais cette question ne nous intéresse pas ici. Nous plaçant au seul point de vue psychologique, il nous est indifférent que les concepts généraux des êtres soient radicalement distincts des concepts généraux des lois si le procédé de formation est le même pour ces deux classes de concepts.

Dans tous les cas on ne peut nier que de toutes façons le concept d'une espèce exprime la loi de subordination et de coordination de ses caractères essentiels, et par conséquent, en fin de compte, aux regards du logicien, comme du psychologue, sinon du métaphysicien, une idée générale est la même chose qu'une

loi C'est la loi de rhumanité d'être mammifère et bimane, comme c'est la loi des corps d'être soumis à la pesanteur. Généraliser ou induire, c'est donc, du moins pour le psychologue ou le logicien, tout à fait

la même chose.

Venons maintenant à la façon dont, suivant la théorie que nous exposons, l'extension du concept se constitue, à l'opération qui paraît proprement indue tive, celle dans laquelle la compréhension est attribuée à l'universalité des êtres de même espèce. Il semble bien que l'on passe ici du particulier à l'umversel, du moins au plus, puisque ce que tout a l'heure l'abstraction déclarait vrai en soi va être maintenant reconnu vrai de tous les êtres auxquels on

l'attribuera.

Comment se fait donc cette attribution d'une compréhension abstraite à l'universalité des sujets? Comment l'universalité latente dans cette compréhension abstraite se découvre-t-elle et vient-elle à être expressément reconnue ? Parla réflexion, pourra-t-on nous dire. Mais qu'est-ce au juste que cette réflexion par laquelle nous reconnaissons que le concept abstrait est susceptible de se reproduire indéfiniment, vaut pour l'universalité des sujets? Nous ne disons plus : la mortalité est unie à l'humanité, mais : tous les sujets qui possèdent rhumanité possèdent en même temps la mortalité. Si l'on veut examiner de près cette opération, on verra qu'elle est composée de plusieurs moments. En vertu d'une naturelle propension ou, si l'on aime mieux, d'une association, dès que nous trouvons dans un être concret présenté à l'intuition sensible, un élément qui se trouve à l'état abstrait dans un concept, nous sommes portés à attribuer au sujet concret les

GENERALISATION ET INDUCTION.

autres éléments du concept abstrait ; c'est cette loi de la pensée que les logiciens expriment en cette formule : Nota notae est etiam nota rei ipsius. Or, comment s'appelle le procès mental en vertu duquel nous attribuons à un sujet concret {rei) dans lequel nous trouvons un élément d'un concept abstrait [nota] les autres éléments inséparables de ce même concept abstrait? Est-ce une déduction ou une induction? C'est évidemment et précisément ce que Ton appelle déduction, à tel point que la première figure du syllogisme, instrument par excellence de la déduction, est justement la figure qui, de l'aveu de tous, ressortit mieux que toute autre au principe dont nous parlons.

Quelle est en effet l'essence propre delà déduction? N'est-ce pas de poser, par la mineure, un sujet dans la sphère compréhensive d'un concept développé dans la majeure, de subsumer, comme on dit, ce sujet afin de pouvoir dans la conclusion montrer que le sujet, lié par la subsomption à une partie du concept, doit être aussi lié à l'autre inséparable partie ? Ce que la forme hypothétique du syllogisme explique bien : si S est B, il est A, mais S est B, donc S est A; ou, sous forme catégorique : A est lié à B ; or, S est lié à B, donc S est lié à A, il est A.

Donc, lorsque la réflexion attribue l'intégralité d'un concept abstrait à un sujet quelconque donné par l'intuition sensible et dans lequel la même intuition a fait voir une partie de la compréhension du concept, elle opère selon les lois de la pure déduction.

Mais, dira-t-on, le résultat de l'induction n'est pas de nous faire dire que cet homme ou tel groupe d'hommes sur lequel on a expressément réfléchi sont mortels, que tel corps ou tel groupe de corps sur

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lesquels on a expressément réfléchi tomberont, mais que n'importe quel homme doit mourir comme n^ importe quel corps doit tomber, ce qu on exprime en disant : tous les hommes sont mortels, par conséquent non seulement sont morts, mais mourront; tous les corps tombent, par conséquent non seulement sont tombés, mais tomberont. Or, comment par une déduction arriver à subsumer non seulement tous les êtres du passé, mais ceux encore de Tavenir, ceux auxquels on ne pense pas, ceux auxquels on ne peut penser, tout de même que ceux à qui on pense actuellement?

C'est bien là en effet que se trouve la difficulté, et à ce moment de la recherche, il ne servirait de rien de dire, ce qui pourra peut-être se dire plus tard, que la déduction s'opère en chaque cas particulier et que l'abstrait étant apte à s'appliquer à tous les cas, l'universel est constitué par le seul abstrait. Car il est incontestable que nous possédons l'universel réflexe, comme parlent les scolastiques, c'està-dire que nous énonçons les lois non seulement sous forme abstraite, mais aussi sous une forme générale, où l'extension universelle de la loi est expressément affirmée.

Si l'induction est quelque part, elle est là. Remarquons d'abord que dans les lois exprimées sous forme extensive : Tous les hommes sont mor~ tels; Tous les corps tombent, l'adjectif ^0^5 n'exprime pas une totalité définie, le groupe de tous les hommes et de tous les corps réels passés, présents ou à venir, mais exprime seulement une possibilité indéfinie ^

i. Voy. sur ce point d'intéressantes remarques dans le liTre cité de M. Dugas, p. 12s et suivantes.

Pas plus que nous ne pouvons expérimenter la totalité des êtres réels pour les subsumer au concept, nous ne pouvons les penser pour en former un groupe total défini; nous aurions d'ailleurs alors non plus une universalité, mais une collectivité, une singularité véritable. Nous signifions donc par le mot tout autant le possible que le réel, l'extension désignée par le mot tout est donc une extension indéfinie qui va par delà le réel expérimenté au réel non expérimenté et par delà même, à tout le possible. — Comment allonsnous si loin? C'est tout le problème psychologique de rinduction.

Une fois formé le concept abstrait, autant pour vérifier la solidité de sa constitution que pour pénétrer plus avant la nature des êtres donnés à l'intuition sensible, nous subsumons au concept un nombre plus ou moins grand d'êtres ou d'événements concrets. Ayant, par exemple, formé un concept par la liaison de A et de B, nous subsumons S, S', S", S'" à A et nous déduisons constamment l'attribution simultanée de B à S, S', S", S"', disant : S ou S' ou S" ou S'" est A; donc S ou S', ou S", ou S'" est B. C'est alors que nous voyons que ce mouvement de déduction opéré sur S, S', S", S'" pourrait de même s'opérer sur tout autre être en lequel se trouverait A, ce qui est proprement induire. Nous anticipons ainsi le résultat de toutes les déductions futures possibles. Si l'induction était un raisonnement, ce raisonnement consisterait en une série indéfinie de déductions reconnues inutiles et supprimées comme telles. L'induction ne serait plus l'inverse, mais plutôt l'abrégé de la déduction.

Mais ici encore comment l'intelligence procède-

t-elle? N'y a-t-il pas moyen de saisir la nature même de l'opération par laquelle l'universel se constitue? Nous voyons d'abord que des concepts concrets actuels S, S^ S", S'" ont reçu actuellement par la déduction l'attribution tout entière du concept, mais dans l'actuel le possible ne se trouve-t-il pas contenu? et, s'il y est contenu, l'intelligence ne peut-elle pas l'y découvrir et, l'ayant découvert, l'abstraire? Cela ne nous semble pas douteux, car nous avons l'idée du possible et nous l'avons incontestablement tirée par abstraction de ce qui est actuel. Ainsi donc les opérations déductives réalisées après la première abstraction constitutive de la compréhension du concept montrent que tel et tel concrets peuvent être subsumés à ce concept et que s'ils possèdent une partie du concept, ils doivent aussi posséder l'autre partie; l'intelligence discerne alors par une abstraction nouvelle que ce qui est vraiment important dans ropération ne se trouve pas dans les notes singulières du concret, dans ce qui le fait tel ou tel, mais précisément dans ce fait qu'étant subsumé par une partie de la compréhension du concept, il doit posséder aussi l'autre partie. On conçoit par là même, et c'est en cela que consiste l'utilité de la répétition des expé riences, que ce qui s'est produit était possible puisqu'il s'est produit; la possibilité indéfinie de la subsomption est abstraite de la subsomption actuelle, et l'on a ainsi le concept abstrait de la possibilité indéfinie de la subsomption des concrets sous le premier concept, possibilité que le langage traduit par l'adjectif indéfini tout. Soient A et B les éléments constitutifs de la compréhension du premier concept abstrait, reliés par une loi; la possibilité indéfinie

de l'extension du concept s'exprimera par la proposition : tout S qui est A doit être en même temps B. Ainsi la constitution de l'extension du concept abstrait, c'est-à-dire l'induction, est opérée par une abstraction nouvelle, mais tandis que la première abstraction portait surtout sur des caractères et des qualités et par là même constituait la compréhension du concept, la seconde porte sur des êtres, élimine leur existence actuelle pour ne considérer que la possibilité indéfinie de la subsomption des concrets. Le passage de l'implicite à l'explicite dont tous les logiciens se sont servis après Whately pour défendre le syllogisme du reproche de tautologie ne se comprend bien qu'à la lumière des analyses auxquelles nous venons de nous livrer. M. Boutroux a dit : « D'une manière générale, la logique syllogistique supprime la distinction de l'implicite et de l'explicite, laquelle ne peut être tirée au clair <. » Il semble à présent qu'on puisse bien voir que l'implicite n'est tel que parce que la généralisation réflexive du concept, ou ce qu'on appelle induction, c'est-àdire la constitution, par une abstraction, de la possibilité indéfinie de l'extension du concept, possibilité exprimée dans la majeure par l'adjectif fow^, a permis la subsomption de n'importe quel concret. Cette subsomption s'opère dans la mémoire par un acte particulier de l'esprit qui met le petit terme, plus rapproche du concret ou même véritablement concret, en contact avec une partie de la compréhension du concept; cette partie joue le rôle de moyen terme et produit alors dans la conclusion l'attribution du grand terme au petit. Il

J. De Vidée de loi naturelle, etc., in-8«, Lecène et Oudin, Alcan. iw>ri. p. 15,

ne faut peut-être plus dire : ce qui était implicitement contenu dans la majeure est maintenant explicitement énoncé dans la conclusion, ce qui éUit enveloppe est développé; il semble qu'il faille dire : ce qui n était dans la majeure qu'une possibilité abstraite en 1 absence de tout point d'application est devenu dans la conclusion une réalité actuelle, grâce à la mmeure, qui, par la subsomption, a fourni le point d application exigé.

Si l'on estimait que ces analyses ont quelque fondement il faudrait évidemment se résigner à dire, ainsi que beaucoup d'ailleurs l'ont soutenu, mais dans un tout autre sens, que l'induction se ramène à 1 abstraction pour une part, à la déduction pour une autre, en sorte qu'il n'y a pas deux espèces de raisonnement, mais une seule, laquelle est la déduction». Cequon appelle induction ne serait alors que le nom abrège de trois opérations bien distinctes : 1° une abstraction constitutive de la compréhension du concept, c est-adire une intuition ; 2» une ou plusieurs déductions qui subsument des concrets au concept abstrait; 3» une abstraction de la possibilité indéfinie de subsomptions semblables, opération par laquelle est constituée l'extension universelle indéfinie du concept, c est-adire encore une intuition. Deux abstractions intuitives, et entre les deux une période déduclive, voila donc, d'après les analyses que nous venons de faire, ce que contient l'induction, qui n'est, ainsi qu'on 1 a vu, qu'un autre nom de la généralisation.

4 . Toute induclion se ramène à une déduction ou à une série de deductTÔn» . di. de même M. H. Uchelier. traduisant la Pen.ee de srgwar!.-Cf: L théorude rinducUon dapris Sigwart.- Revue ph,losophique, t. XL, p. 130, 604.

Nons avons fini d'exposer la théorie de la généralisation que l'on pourrait faire en se servant des analyses anciennes, sans s'asservir cependant à leurs méthodes et à leurs formules. Peut-être pourra-t-on après rechercher quelles sont les puissances ou facultés auxquelles doivent se rapporter chacun des moments successifs du procès généralisateur, mais il est inutile en psychologie d'introduire ainsi la métaphysique. Et de même le luxe des mots employés par les scolastiques pour désigner ces moments est peut-être de nature à embrouiller la question plutôt qu'à la simplifier.

Quoi qu'il en soit, le moment paraît venu de comparer cette théorie à la théorie courante et de chercher de quel côté peut se trouver l'avantage. Convenons d'abord, pour simplifier la discussion, d'appeler théorie intuitive celle qui résulte des précédentes analyses; nous appellerons théorie discursive la théorie ordinaire adoptée par les modernes.

La théorie discursive a pour elle une séduisante clarté, plus apparente peut-être que réelle, elle a contre elle une très grave objection ; la théorie intuitive est un peu plus difficile, moins clairement mécanique, on lui fait aussi de très fortes objections. Tâchons de nous rendre compte de la valeur comparée des deux théories et des objections qu'on a pu leur faire.

Dans toutes les deux, l'idée générale peut s'exprimer dans une proposition universelle de cette forme :

,nnt A est B: mais dans la théorie discursive tout des .ne «ne ollection; dans la théorie intmtwe ce 2e adjectif désigne plutôt une essence ou une lo, nZ les A sont B, voilà la formule discursive. lest iTle sence de A d'être B, voilà la formule intuitive. Du poTnt de vue discursif, il paraît très facile de se représenter comment se forme Vidée du genre par la comparaison des caractères communs et la perception de la ressemblance entre les êtres compares : les A t^rimentés sont B; mais il «st beaucoup plus^^^^^ ficile de voir comment et pourquoi de ce que es A expe IteZs sont B il s'ensuit que tous les A (y compris ;rnon-expérimentés).onra«s«B.Le problème de iTnîuction'^est devenu la .exata quœstio de la philosc

^ttlcrm^éme point de vue il est d^ficile de soutenir le bien-fondé de la déduction syllogist.que. A supposer en effet que la majeure doive s'exprimer soSsTa forme du résultat collectif de l'induction : Zus les A sont B, on ne peut plus ne pas reconnaître avec Stuart Mill que le syllogisme n'est qu'une msipide tautologie, puisque la conclusion «« d'^"^» ; un ou quelques A sont B. ne fait que repeter le maeure en l'affaiblissant. C'est qu'en formulant la mae^re sous cette forme collective et définie : tous les TsontB, on s'oblige à considérer le syllogisme d point de vue de l'extension. Or, la critique de Stuart SliU parait bien définitive contre le syllogisme ainsi entendu. D'une part, jamais on ne pourra arriver a épuiser l'expérience possible pour constituer la m leure; et de l'autre, si la majeure arrivait a être constituée, elle ne servirait plus de rien. Ce n'était pas ainsi que l'entendait M. Jules Lâche-

lier dans cette profonde étude sur le syllogisme * où il s'appuyait uniquement sur la compréhension des termes pour démontrer la validité des figures et la fonction propre de chacune d'elles. Et on ne peut que s'étonner de voir des logiciens comme M. Rabier témoigner de leur préférence pour le point de vue de la compréhension dans la théorie du syllogisme et faire en même temps reposer la formation des idées générales sur un discours qui unifie, après comparaison, les objets considérés sous un élément commun. Car c'est là essentiellement procéder par extension. On découvre un élément abstrait B dans A', A", A'", etc., on identifie donc tous les A par B et on dit : tons les A sont S,

Le point de vue de la compréhension est tout autre et c'est celui-là même qui fait le fond de la théorie intuitive. De ce point de vue on envisage A non pas comme un être concret, mais comme une qualité ou un ensemble de qualités dans un être, on constate en même temps la liaison de cette qualité ou de cet ensemble de qualités avec une autre qualité B et on dit : A est lié à B, ou, comme parlait Aristote, B appartient à A, d'où l'on tire : tout sujet possible ou se présentera A enfermera en même temps B, en bref : tout A est B. — On voit bien ici comment l'on peut répondre à Stuart Mill et comment la subsomplion intuitive d'un sujet dans la mineure fournit à la loi exprimée dans la majeure un point d'application défini que la loi ne contenait pas, et on saisit dès lors, en même temps que la légitimité, la valeur originale de la conclusion.

1. Revue philosophique, mai 1876, reproduite dans le volume : Élu- ((Ci sur le Syllagisme, in-l«, Alcan, 1907.

Si donc l'on considère les conséquences logiques des deux théories, il semble bien que l'avantage reste à la théorie intuitive sur la théorie discursive. L'avantage, pour n'être pas aussi évident en psychologie, n'existe pas moins.

Il semble en effet que, par la clarté psychologique de l'explication, la théorie discursive reprenne des avantages. Il y a dans la théorie intuitive un point, en particulier, qui paraît le scandale des modernes, et c'est précisément l'intuition intellectuelle nécessaire pour constituer l'abstraction compréhensive, pour constater dans un seul sujet la liaison de A et de B en laissant de côté tous les autres caractères ou toutes les autres circonstances accessoires; nécessaire encore pour constater le possible dans l'actuel et constituer l'extension indéfinie du concept. Il leur paraît qu'il y a là un mystère indéchiffrable. Au contraire, dans la théorie discursive tout semble clair et intelligible. L'abstraction des éléments simples se fait naturellement et par le seul exercice des sens ; la constatation de l'élément A dans un être quelconque est une intuition, sans doute, mais une intuition sensible ; pour qu'un autre A soit identifié au premier, il suffit qu'une association par ressemblance ou une identification se forme entre les deux ; c'est-à-dire que, voyant B dans ce second être, on pense tout à coup au premier, soit en vertu de lois empiriques, soit en vertu de lois a priori à& la représentation. Il n'y a là

aucun mystère, puisque c'est par une sorte de discours continu que se fait l'assimilation.

Est-ce aussi exact qu'on veut bien le dire ? Et vraiment a-t-on, autant qu'on le pense, banni l'intuition intellectuelle? N'y a-t-il dans l'opération que de l'abstraction sensible? Mais pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que les qualités abstraites, séparées les unes des autres, fussent vraiment simples, non seulement réductibles mais réduites aux données les plus ultimes de l'intuition sensible. Or, c'est ce qui décidément n'arrive jamais. Niera-t-on que le vol des oiseaux, la marche des hommes et des quadrupèdes, la reptation des serpents ou des vers soient des représentations immédiatement abstraites? Or, n'y a-t-il dans ces diverses représentations, même pour l'homme le plus grossier, que des éléments visuels? Pense-t-on qu'un rapport ne soit pas donné entre la progression et la forme de la progression, et que ce rapport soit vraiment la même chose qu'une donnée purement sensible, pense-t-on qu'il ne revêt pas une forme intellectuelle? Et n'en est-il pas de même pour tous les autres rapports, donnés sans doute dans l'intuition sensible, mais distingués des autres intuitions qui y sont mêlées et donc immédiatement distinguées par la réflexion ?

Un fait psychologique fort simple permet même , à ce qu'il semble, de montrer à l'œuvre l'abstraction mtellectuelle portant sur des éléments complexes. On sait que les animaux et les enfants sont plus frappés du ton des paroles qu'on leur adresse, du geste vocal que du sens des paroles mêmes. Dites à un chien : « Viens ici, viens te faire caresser » sur le même ton colère dont vous lui dites : « Allez vous

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coucher, méchante bêle ! », et Tanimal s'en ira, prenant la mine du chien grondé. On fait pleurer un tout jeune enfant en lui adressant sur un ton de g^onderie les discours les plus câlins, et, chose curieuse! alors même que l'enfant comprend les paroles dont on se sert, il est tout désorienté. Mais un enfant plus réfléchi, un homme intelligent diront tout de suite : « Vous voulez rire ». Ils ont opéré l'abstraction entre le ton, le geste vocal et les paroles elles-mêmes. Peuton dire que celte abstraction n'est pas immédiate, intuitive ? et d'autre part comment pourrait-on soutenir que cette abstraction s'est opérée par les sens tout seuls et lui refuser le caractère d'abstraction intellectuelle?

Comment expliquer d'ailleurs dans la théorie discursive les différences d'importance immédiatement reconnues à certaines qualités? Dira-t-on que l'importance est une donnée purement sensible ou essaiera-t-on de soutenir que l'évaluution nécessite un raisonnement?...

Par quel procédé distinguons-nous donc en nousmêmes l'important de l'accessoire, l'essentiel de l'accidentel ? Il est nécessaire d'y insister.

Est-ce par une accumulation d'expériences ? Est-ce par un raisonnement? Est-ce au contraire par un acte immédiat et intuitif de l'intelligence ? Il semble qu'il suffise de poser la question pour la résoudre. Une accumulation d'expériences peut bien rendre plus familière à mon esprit l'idée de tel ou tel organe, faire que cette idée m'apparaisse avec beaucoup de spontanéité et de force toutes les fois que je pense à moi ; mais tout cela n'équivaut pas à l'importance organique que j'attribue à telle ou telle fonction. En réalité, j'ai une expérience

aussi constante, plus constante même peut-être de ma main que de ma bouche : quel est l'homme cependant qui ne met pas une grande différence d'importance entre la bouche et la main? Tous sentent qu'ils ne pourraient pas vivre sans bouche et qu'ils pourraient vivre sans main. Et il n'est sans doute non plus aucun homme qui mette sur le même plan la couleur de la peau et la forme de la main. Dira-t-on que la couleur de la peau change selon qu'on va au soleil ou qu'on demeure à l'abri de l'air? Mais la forme de la main — j'entends la forme sensible, non abstraite, la forme singulière en chaque expérience — ne change-t-elle pas aussi et ne fait-elle pasvoirlamain petite d'abord, puis plus grande, tantôt grasse, tantôt maigre, tantôt agile et tantôt embarrassée ?

Il ne paraît donc pas que l'expérience puisse, par la répétition, nous donner l'équivalent de l'imporportance plus ou moins grande des caractères que nous constatons en nous. Il y a autant d'aveugles que de manchots, et nous faisons pourtant une grande différence entre la cécité et la privation d'un bras. Presque tous les hommes préféreraient être sourds qu'aveugles et je ne crois point qu'il y en ait qui ne consentît de bon cœur à être privé d'odorat pour conserver la vue ou l'ouïe. L'importance est une différenciation de la qualité et on constate ici une fois de plus que la qualité est irréductible à la quantité.

Mais peut-être que notre distinction des caractères d'après leurs degrés d'importance, et par suite l'idée même des différences d'importance, nous est suggérée par un discours de l'esprit. Peut-être n'avons-nous opéré cette distinction que parce que nous avons constaté dans quelques cas le maintien aisé de la vie en

même temps que manquait un caractère ; parce que nous n'avons senti, par exemple, aucune douleur pendant que nos mains n'agissaient pas ; ou parce que dans d'autres cas nous avons senti, en l'absence d'une fonction organique, une angoisse douloureuse annonçant que la vie allait manquer, comme, par exemple, quandpour une cause ou pour une autre nous avons senti la respiration s'arrêter. N'y aurait-il pas là, grâce à l'expérience, le point de départ d'un raisonnement de ce genre : cet organe, quand il n'agit pas, ne met pas la vie en péril, donc il n'est pas essentiel ; la vie au contraire est en danger quand cet autre n'agit pas, celui-ci est donc essentiel?

Je ne veux pas du tout contester qu'on ne puisse très légitimement développer sous la forme explicite d'un raisonnement, l'opération mentale par laquelle nous distinguons l'essentiel de l'accidentel, c'est la condition même de l'expression de notre pensée de se développer en discours ; je demande seulement si le discours logique est bien la traduction adéquate de l'opération psychologique, si ce qui, dans le langage, ne peut qu'être discursif et successif, n'est pas dans la conscience intuitif et instantané. Or, c'est là, ce semble, qu'est la vraie question. Voyons donc s'il en est ainsi.

Je prends les expériences mêmes que l'on pourrait proposer. Je sens que ma main peut rester inactive sans que ma vie soit mise en péril, je sens que ma respiration ne peut s'arrêter sans que ma vie soit en danger, d'où je conclus que les organes de la respiration sont plus importants que les mains. Est-ce bien vraiment une conclusion ? La seule conclusion légitime des deux faits est que la main peut être

GÉNÉRALISATION ET INDUCTION. gl

supprimée sans que la vie soit supprimée, tandis que la respiration ne le peut. Mais j'ose dire que là n est pas la question : la question est de savoir pourquoi la vie môme est plus essentielle à l'être que a mort, pourquoi l'angoisse de la mort paraît à être lui tenir de beaucoup plus près que la douleur la plus vive et la plus cruelle. Si l'on veut bien aller jusque-là, et il me semble qu'il faut y aller, on verra alors que la distinction de l'essentiel et du nonessentiel, du plus ou du moins important est donnée dans 1 intuition, dans l'aperception qu'a de lui-même un être conscient capable de réflexion. Par quel acte mental Descartes reconnaît-il qu'il a découvert que « toute la nature de son être n'est que de penser >, ? - Simphci mentis intuitu, nous dit-il lui-même, « par une simple intuition de l'esprit ». Et je le crois biencar comment savoir qu'une qualité est liée à une autre* ou a un ensemble d'autres, un caractère à d'autres caractères, et que ces liaisons sont plus ou moins rigoureuses ou flottantes si on n'a dans l'expérience mentale pris conscience de liaisons analogues ?

La guerre que, depuis Kant surtout, l'on fait à l'intuition intellectuelle paraît reposer en grande partie sur des préjugés, sur une vue inexacte et incomplète de la vraie nature des opérations mentales. Quelle que soit 1 autorité de ceux qui chez nous l'ont combattue et condamnée, je crois qu'il faut en appeler de cette condamnation trop absolue et reviser le procès Je ne voudrais ici qu'introduire l'instance d'appel. Gomment d'ailleurs n'a-t-on pas vu qu^en voulant ainsi reléguer 1 intuition dans le domaine de la pure sensation, on s'enlevait la garantie même de toutes les opérations discursives et logiques ? Car comment savons^

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