‹ Essais sur la connaissance [microform]; l'inconnaissable dans la philosphie moderne, généralisation et induction, le Kantisme et la pensée contemporaine, certitude et véritéChapitre 12 sur 21 · Logique, p · texte numérisé non relu

Logique, p

Llbid.

li t

grâce à la vue claire du rapport dans une seule expérience, il doit encore avoir recours à Texpérimentation pour imposer la vérité découverte à l'assentiment social et ajouter ainsi une proposition au catalogue des vérités scientifiques, car la science n'est pas seulement une œuvre individuelle, elle est encore une œuvre sociale. Une vérité n'est tout à fait consacrée que par l'assentiment des compétences sociales. 11 ne suffit donc pas au savant de voir, il faut encore qxi'il fasse çoir. C'est pour cela qu'il expérimente. Il dispose ses expériences de façon à mettre en saillie, en évidence, le rapport qu'il a constaté ; l'expérience est d'autant plus décisive et élégante que le dispositif adopté est plus simple et le rapport plus évident. La preuve est faite quand tous l'ont vue. L'état d'esprit de celui qui voit et comprend une expérimentation n'est pas sensiblement différent de l'état d'esprit du savant qui a fait la découverte. L'ignorant la fait sienne et de la même manière, par la même vue mentale. La seule différence entre le savant et l'ignorant, c'est que celui-ci laissé à lui-même ne saurait rien voir, il a besoin qu'on lui fasse voir. Le savant voit d'abord lui-même par les forces propres de son génie, puis il fait voir. Le savant est un inventeur et un docteur. Il fraie les routes où les autres passeront après lui, guidés par sa main, mais ces autres ne marchent pas autrement que lui. La différence entre eux et lui n'est que dans la différence de puissance intellectuelle, de génie. Les ignorants ont besoin que les savants voient pour eux et leur apprennent à voir. Les savants sont des éclaireurs de la route sur laquelle s'avance l'humanité, éclairés euxmêmes par leur génie.

Si maintenant nous établissons le bilan des deux théories en face des procédés des sciences modernes voici ce que nous trouvons : lo la théorie intuitive permet d'exphquer comment le savant choisit or' tams phénomènes, de préférence à d'autres qui se présentent en même temps, pour ne s'occupel^ que des premiers dans l'observation; la théorie dis'cursle ne peut donner aucune raison de ce fait; 2» la théorie

Tw V'"^'.^''T d'expliquer comment il se fait qu une loi puisse être découverte dans une seule expenence la théorie discursive ne peut que conte ter le fait et se mettre ainsi en opposition avec l'histoire avérée des découvertes scientifiques ; 3o a Ïiertr"'"'.-''^'^"^ autrement mais au;si bien

ver teapres plusieurs expériences; 4o enfin la théorie intuitive seule permet d'expliquer la valeur ostensive des expériences affirmatives, tandis que la théorie discursive ne peut s'accorder qu'avec la méthode des

ZtZT "T""' c'est-à-dire avec une méthod don les savants ne se servent pas dans sa rigueur, par la bonne raison qu'elle est tout à fait impratica: fldorr^'V'^'"'"'^ ^- ^-chard éfait peu de toute 1 histoire des sciences modernes.

Soit donc que Ton considère les deux théories du point de vue psychologique, du point de vue logique ou du pomt de vue de l'histoire scientifique, c'f ! la théorie intuitive qui paraît avoir l'avantage.

Les conclusions de cette trop longue étude se résu- '

^ue la .^n" r T'' ^"^' '' ^^"^^'^^"^ ' constater que la généralisation et l'induction ne sont pas des

Il n )

lOi

opérations mentales dont la forme soit différente. Généraliser c'est induire, et induire c'est généraliser. Généraliser c'est constituer un concept qui a une valeur universelle. Deux opérations sont nécessaires pour constituer un tel concept ; il faut : 1° constituer sa compréhension ; 2" établir son extension. La constitution de la compréhension s'opère par une abstraction intellectuelle immédiate et dès lors intuitive. Cette abstraction paraît s imposer à l'esprit plutôt qu'être l'œuvre propre de l'esprit. — L'établissement de l'extension exige deux moments : 1* la subsomption des concrets au concept ; 2" la conception de la possibilité indéfinie d'une subsomption semblable. Or, la subsomption des concrets s'opère par syllogisme et est dès lors une déduction ; la conception de la possibilité des subsomptions est le fruit d'une abstraction. Il n'y a donc rien dans l'induction qui constitue un raisonnement spécial, un discours original de l'esprit. Là où les actes inductifs s'opèrent en dehors de la déduction, ce sont des actes immédiats et intuitifs; là où il y a un discours, un raisonnement, on ne trouve que la déduction. On peut donc, si l'on veut, continuer de défmir l'induction : le procédé de l'esprit — ou même : le raisonnement — qui va du particulier à l'universel, mais à la condition que l'on sache bien : 1° que ce procédé complexe est composé de procédés élémentaires ; 2° que de ces procédés élémentaires celui qui constitue un raisonnement ne va pas du particulier au général, mais est au contraire une déduction.

Ainsi nous n'accordons pas au P. Peillaube ni à M. Gardair que l'induction soit un raisonnement distinct de la déduction ; nous ne leur accordons pas da-

GÉNÉRALISATION ET INDUCTION. io5

vantage que le procédé par lequel se forment dans les esprits les plus ordinaires les concepts les plus vulgaires et les moins exacts, soient essentiellement différents des procédés par lesquels les savants constituent les concepts les plus scientifiques. Entre les généralisations et les inductions les plus rigoureuses et les moins exactes, il n> a pas différence de nature psychologique, il n'y a de différence que dans la valeur scientifique, et la seule garantie que nous ayons de cette valeur, en dehors de la conviction intime c est rassentiment social obtenu par l'expérimenta-! tion. Cette façon de considérer l'induction est certainement plus voisine des idées d'Aristote que de celles de Bacon, mais elle est tout à fait d'accord avec l'histoire des sciences et, sinon avec la théorie ordinaire des philosophes modernes ou même de quelques savants, au moins avec la pratique universelle des savants, et, bien qu'il ne soit pas permis, à ce qu'il paraît, de soutenir en certaines enceintes une pareille hérésie \ le lecteur voudra bien excuser si j'ai osé la lui présenter ici.

Mon excuse est d'ailleurs dans son importance. Si en effet il était admis que l'intuition intellectuelle peut atteindre quelques vérités de l'ordre scientifique il serait peut-être plus aisé d'admettre qu'elle peut atteindre aussi les vérités de l'ordre métaphysique ^ Ur ce n'est peut-être que pour avoir voulu séparer les procédés de découverte métaphysique des procédés de découverte scientifique que les premiers

un^îh^ll^ilf ""''''" au refus formel opposé en i8»l par M. Brochard à ne thèse latine pour le doctorat ès-lettres pour la raison que cette

tliese soutenait cette doctrine . hérétique .. ^

■^.Cf. Ravaisson, Rapport, 2« édit., p. 28.

ESSArS SUR LA CONNAISSANCE.

sont devenus suspects d'imagination et d'arbitraire. Et il se trouve, par un juste contre-coup des choses, que la science dépourvue de ses bases métaphysiques ne paraît plus solide à ceux qui veulent l'examiner. En sorte que ramener l'intuition à sa place naturelle, dans l'organisation de la science, serait à la fois permettre une organisation rigoureuse de la métaphysique et assurer les fondements de la science même.

i<es Allemands ont céléhrp on 4 on/ i d'Emmanuel Kant. Ils ont slé «nf . T'"^"' de la philosophie moderne le Con^ a 'f''^'''^'

i écrivains catholiques en France et en IiTi- • aussi dans Kant l'homme qui a donn^ àt il ''''''}' contemporaine le branle et'la dSon C'est de K-*' J.scnt les Allemands, que vient to" le mou^emen; critique, toute la rénovation philosophique Xest vrai, répondent ces catholiques, Kant est à' S de toutes les ruines et de toLs le7destluLs T/ uns et es autres sont daccord pour atWbu'r T K^ une exclusive paternité : pour les uns c'est la vérUé

rtuTerc'irr^"'^'"'- p°""'- -très, :"

eulTent 1 i' ""'*' """'^ '""« proclament non

eïtr rrnXVst = -- ^'"—

ulT"^^'''''' ^""^ intéressant et il sera, je pense

Sn /', ""'°'''' 'ï"^"^ ''' « cette heu e la pol s'tion de la pensée vis-à-vis du kantisme. ^

.jl1né(SjK

On peut ramener à trois points les caractéristiques de la philosophie d'Emmanuel Kant : l'innéisme des lois nécessaires de la pensée ; le subjectivisme qui engendre le scepticisme métaphysique et une sorte spéciale d'idéalisme ; enfin le formalisme moral qui s'impose à la volonté et par elle impose à l'esprit des croyances métaphysiques.

Tout ce que nous pensons, nous le pensons selon les lois de l'esprit, et notre expérience même est un produit du fonctionnement de notre pensée, bien que cependant il y ait dans l'expérience un élément qui ne peut se rapporter à l'esprit. Par conséquent, tout ce que nous pensons nous sommes forcés de le penser comme nous le pensons, nous sommes ainsi forcés de penser lemonde, l'âme et Dieu. Mais il ne saurait suivre de cette nécessité de penser que le monde existe, qu'il y ait des âmes ou qu'il y ait un Dieu. Nous avons des lunettes vertes, nous voyons le monde vert, nous n'avons évidemment pas le droit de conclure que tout est vert. Nous ne savons pas et nous n'avons aucun moyen de savoir si les êtres métaphysiques existent, s'il y a un réel au-delà de notre pensée, nous sommes enfermés dans le monde subjectif de notre esprit. Nous devons, aux yeux de la raison pure, demeurer dans l'abstention et dans le doute vis-à-vis de l'existence des choses.

A moins que nous n'ayons quelque intérêt qui nous pousse à sortir du doute. Les exigences de la pratique

■U,ih

proches est malade ie «înîc r« ;"^^^^'"6' "n de mes

obligé de .e décider p'ourjdedL"""" "^P"^'^™^ €her le médecin conL lo '".^"^^'''^ «'j'envoie cherpas chercher. Car ne "s a^ o'T " ^' "'^ ''-™pratique ne sou/Tre palVZjJ^.T'T ''''' '''' -possible. Nous so'mmesitarlîs '''''"'"" ^«'

obéir ou lu ésisterT r ' ""'''"*''' " '^"'^''•

obéir, nousacceprs donc Sd '■'''"'' '^ '"' postule, tout ce ïu'il e2e Ztl T '""' *=" *!"'"

rond possible, l'c DevT;! geTaï l^'r* ^'^« 1 ■mmortalilé de l'âme et IVv !f .' '' P"«*"'e l'ordre moral soit u„ v'r el iT ' ''"" ^«" '^''^ même temps qu'au deilir àV rt """""^ ^°°« «« <lerâme,àî'existencedeDieu Les •': ' ''™'"-t^''té siqaes que la raison pur? n^p::^''''"''^^''^raison pratique les /arinth c7 ^'"^ *'"^'"^'-' ^'^ science, dem'eurait /o^r "dev enTà's::;/r^ '' '^ delamorale. Laloimoraled'ailleurs to , T.- ""^^'^ n'est que la loi que notre volont! "*'^''^ '""«'«■

pose, elle vaut ^r etmlT uTuVln?",^"^ ^'™s inquiéter ni des raisons ni de cLséoue ' ''"'

penser même; elle ne vient pas du cS^ !,' ''"' ^ conscience, elle n'ordonne pasTesactlT'"' ^' """'^ les sont bonnes, mais les action, ^ " P^''««q«'elparce qu'elles sc^nt ordonnée en t"'""'"'' bonnes craindre une punition ou espé"/^^^^^ «°» <l«voir, penser seulement à une sanction «"h ^P'^^^' «n malheur futurs, c'est chanrrpurrï"'' ''" ' «s,us s„« .. coN».,ssv«« ^ ' obéissance

au devoir en un calcul misérable, c'est dénaturer la loi morale et véritablement lui désobéir.

Telles sont, en bref, les principales conclusions de la philosophie de Kant. Si nous demandons maintenant à nos contemporains ce qu'ils pensent de ces conclusions nous verrons immédiatement par là ce qui

reste du kantisme.

Or, une vue même très superficielle nous fait voir que sur tous ces points personne, ou autant dire, ne fait plus siennes toutes ces propositions dont Kant avait fait les bases de tout son système.

Parcourez en effet les revues philosophiques, lisez les ouvrages de philosophie, vous verrez que personne ne soutient plus le nativisme absolu des lois de la pensée. A vrai dire, ce genre de discussions est à peu près abandonné. Autant la psychologie expérimentale a fait de progrès, autant les recherches des laboratoires de psychologie sur la formation de nos connaissances se sont accrues, autant on voit peu d'écrivains recommencer la discussion des catégories et refaire, surtout dans le sens du pur kantisme, une théorie de l'origine de nos idées. Des esprits profonds ou ingénieux, comme M. Jules Lachelier, M. Evellin ouM. Dunan, peuvent se livrer sur l'espace ou sur le temps à des efTorts considérables et intéressants de dialectique, on peut dire qu'à peu près personne ne les suit plus. On n'a plus en la dialectique pure la confiance que professaient les disciples immédiats de Kant : l'intuition, qu'une philosophie purement ratiocinante s'était efforcée de bannir de la spéculation, reprend peu à peu ses droits. Pmsque personne ne professe plus que l'induction soit une sorte de raisonnement logique. Von tend de plus en

LE KANTISME ET LA PENSÉE CONTEMPORAINE, lit

plus à voir dans l'opération inductive, au lieu d'un raisonnement discursif, un acte intellectuel sui gèneris. Nous sentons à peu près tous, même ceux qui ne sont pas compétents, qu'il y a plus de vérité vraie dans les chiffres et les mesures dont sont pleins les ouvrages de M. Binet ^ de M. Féré 2, ou les mémoires du Laboratoire de psychologie de la Sorbonne que dans tout l'effort le plus prestigieux des plus liabiles dialecticiens. C'est à l'expérience que Ton en revient, et bien qu'en fin de compte ce soit toujours à la raison de dire le dernier mot, on comprend très clairement que la raison, pour bien juger, ne peut juger que sur pièces, que c'est l'expérience seule qui peut lui fournir les pièces du procès, on est ramené par là au fond de la pensée d'Aristote, et c'est pour cela que l'école de W' Mercier à Louvain qui, par la scolastique, se réfère aux méthodes d'Aristote, a eu si peu de peine à entrer dans le courant de la psychologie contemporaine et à s'y faire sa place, une place remarquée.

Où en est maintenant le scepticisme métaphysique? A vrai dire, dans beaucoup d'esprits il persiste encore, mais les raisons de ce scepticisme ne tiennent plus ou ne tiennent guère plus à la philosophie même de Kant. Et cela se comprend bien puisque le nativisme de Kant où s'appuyait son scepticisme est maintenant dépassé. Ceux qui se refusent aujourd'hui à formuler des conclusions sur l'existence de l'âme, du monde et de Dieu s'y refusent par des raisons inspirées par la critique, sans doute, mais par une critique qui est

\- L'Étude expérimentale de l'intelligence, in-8% Schleicher, 1903. 2. Travail et Plaisir, gr. in-S", Alcan, i904.

très différente de celle de Kant. Ils estiment, par exemple, que les données sont insuffisantes pour que ces problèmes puissent être résolus, ou que ces problèmes sont insolubles par eux-mêmes, ou bien qu'ils n'ont pas de sens. A peu près personne ne professe plus que c'est à cause de la mauvaise constitution ou simplement de la constitution de notre faculté de connaître que la métaphysique est difficile, provisoirement ou définitivement impossible; on ne se défie pas de la raison en elle-même, comme faisait Kant, on se demande seulement si la raison contient bien ce qu'on dit d'ordinaire qu'elle contient et si les principes admis d'emblée par le sens commun doivent être aussi approuvés après réflexion par les philosophes. Le sens commun admet les causes finales, la raison nous oblige-t-elle à les admettre? Le sens commun dit que la cause produit son effet, la raison nous oblige-t-elle à le dire aussi et, si elle nous y oblige, qu'entend-elle au juste par là? — Telles sont les questions que se posent nos sceptiques.

Les esprits superficiels, voyant que le scepticisme métaphysique subsiste après le kantisme, l'attribuent à l'influence de la philosophie de Kant. On peut voir maintenant que ce scepticisme lui-même, en ses sources profondes, est au contraire en réaction vis-àvis du criticisme.

Mais le courant de la pensée contemporaine tend à sortir de ce scepticisme et il va vers deux directions : et d'abord vers le monisme, un monisme tantôt réaliste et tantôt idéaliste, résolument réaliste chez des savants comme M. Le Dantec qui ressuscite à peu près tout le vieux matérialisme, idéaliste chez certains penseurs tels que M. Fouillée ou même M. Boutroux.

C'est à cet idéalisme moniste que, s'ils n'étaient pas chrétiens, MM. Jules Lachelier et Charles Dunan ^ aboutiraient à peu près infailliblement.

D'autres, comme M. Bergson ou M. Maurice Blondel, suivant les voies de Descartes, de Leibnitz, de Maine de Biran et aussi de Hume, cherchent à atteindre par l'intuition le réel profond, l'être qui persiste et qui dure, qualité et non pas quantité, et leurs analyses finissent par retrouver, en leur donnant un sens plus complet, quelques-unes des vues, des formules mêmes d'Aristote et de la scolastique. Ceux de mes lecteurs qui voudraient faire quelques rapprochements susceptibles d'être instructifs n'auraient qu'à lire le livre scolastique de la Métaphysique des .a«...2 du regretté P. de Régnon, mon petit volume sur la Causalité efficiente^ et la dissertation que M. Bergson a publiée sur le même sujet dans les volûmes du Congrès de philosophie en 1900 ^

Si nous en venons maintenant à la morale, c'est ici peut-être que la faillite des solutions kantiennes se trouve le mieux accusée. Nul n'y a contribué avec plus de force que M. Fouillée. Voici longtemps déjà quil a admirablement désarticulé le système et en a lait voir toutes les contradictions cachées •>. Qu'est-ce que ce Devoir mystérieux, qui refuse de se justifier, de s expliquer, et qui exige impérieusement l'obéissance et l'exige d'autant plus que ses origines sont plus obscures? S'il s'explique, il cesse d'être catégorique, et s'il ne s'explique pas, il cesse d'être raison-

î: m-8o'\eta^Î!''''''^'"'' ^^'"^'»'«'«'' »û-8S Delagrave, 1902.

Page 1