I II
Mais en est-il de même pour les conceptions morales, métaphysiques ou religieuses? Ici, point d'expériences décisives, point d'incontestable succès. Car le faux produit souvent des effets bienfaisants au même titre que le vrai. Nous le voyions tout à l'heure dans l'exemple du cardiaque. Croire qu'on sera guéri même par une force merveilleuse inexistante, cela peut faire guérir, et parfois suffît à guérir. C'est ici évidemment que le pragmatisme devient plus aventureux. Alors même que les pragmatistes ne se poseraient pas en sceptiques vis-à-vis de la vérité, et que, simplement agnostiques en face des forces insuffisantes de la pensée pure, ils affirmeraient qu'ils n'ont d'autre moyen que la pratique et ses réussites ou ses insuccès pour entrer en communication avec le monde métaphysique, moral ou religieux et qu'ainsi leur agnosticisme spéculatif se déclarerait prêt à céder à une sorte de gnosticisme pratique, je ne pense pas que cela suffît à assurer la valeur gnostique du pragmatisme. Car nos expériences morales, nos expériences religieuses ne valent que pour chacun de nous et de ce qu'une idée ou une croyance nous est bienfaisante, il ne s'ensuit en aucune manière qu'elle le soit pour tous ni même qu'elle soit pour nous vraiment, réellement bienfaisante. On dira peut-être : Vous ignorez la physiologie ; mais, sortant d'une salle où venaient d'être entassés pendant des heures des centaines d'êtres humains, vous éprouvez en passant à l'air du dehors une sensation de bien-être et de renouveau de vie, votre sentiment de la bienfaisance de l'air pur prouve qu'il y a correspondance entre Tair pur et votre organisme, que cet air est la véritable atmosphère où votre organisme peut vivre. C'est par la vie
que se prouve la physiologie. On vit d'abord et on fait ensuite la science ou la théorie de la vie. Et de même la croyance qui permet à toute votre vie morale de se développer est la vraie croyance, seule elle constitue l'atmosphère idéale où votre vie peut prendre toute sa valeur, cette croyance vaut donc, vous avez raison de l'affirmer, elle est vraie. - Mais comment ne pas voir que ces expériences individuelles ne prouvent rien? Car qu'appelle-t-on être bienfaisant? C'est sans doute ce qui est senti comme procurant ou permettant le développement de la vie, des accroissements de valeur. On pourrait se demander en quoi consistent ces accroissements et à quoi on peut reconnaître la vraie valeur et la distinguer des fausses; toutefois on peut à la rigueur admettre que cette distinction est intuitive et primordiale. Mais de ce qu'une atmosphère idéale ou physique est sentie par un être individuel comme bienfaisante, il ne s'ensuit en aucune manière qu'elle soit telle. Car si les fonctions individuelles de l'être ont été viciées, il pourra ne se sentir bien que dans ce qui est mauvais. Ainsi un homme empoisonné d'alcool ou de morphine ne peut s'en sevrer immédiatement. Le cardiaque ne peut supporter la connaissance de son état. Et un hommequiapris de mauvaises habitudes morales ne pourra pas trouver bienfaisantes les conceptions, les croyances qui condamnent ces habitudes. Donc l'expérience pragmatique, l'expérience métaphysique ou religieuse ne prouve rien, même pour le sujet qui expérimente la bienfaisance ou la malfaisance, que si par ailleurs il est assuré de la normalité de son être et de toutes ses fonctions. Omnia munda mundis, mais aussi omnia immunda immundis. Or, pour s'assurer que l'on est normal, il
faut OU le savoir par la connaissance spéculative, — mais le pragmatiste ne peut posséder une telle connaissance puisqu'il n'est pragmatiste qu'à cause de rinsuffisance de cette même connaissance spéculative, — ou le vérifier par l'expérience, par l'observation des autres hommes. Pour savoir si je suis comme tout le monde, je n'ai qu'à voir si tous les autres sont comme moi, si la même atmosphère qui m'est favorable leur est favorable, si les pensées, les croyances, les amours qui haussent le ton de ma vie, qui lui donnent avec son prix toute sa saveur, haussent aussi le ton de la vie des autres, en conservent et en accroissent la valeur. — Mais cela même suppose la certitude de l'existence des autres et exige par conséquent une certaine confiance de l'intelligence en elle-même. Nonobstant, et une fois ces réserves faites, il faut bien reconnaître que si on pouvait arriver en métaphysique et en religion à instituer des expériences communes à tous comme on y arrive en physiologie, il n'est pas douteux qu'on établirait les correspondances réelles de l'idée et de l'action comme on établit les correspondances du milieu atmosphérique et de la vie. Toute pensée, toute croyance qui s'accorde avec les lois universelles de la vie est vraie. L'accord de la pensée avec elle-même, l'accord de la pensée avec l'expérience universelle, sont les deux cautions delà valeur de la pensée. A ce point le pragmatisme n'innove rien. Il ne fait que mettre l'accent sur de très vieilles vérités, qui n'en sont pas moins opportunes à rappeler. Si une croyance guérit, que ce soit des maladies de corps ou des maladies d'âme, c'est qu'il y a en cette croyance une correspondance avec les corps ou avec les âmes et que
cette correspondance repose sur un fond légal de réalité, enferme de façon ou d'autre une âme de vérité. Car, à mesure que l'expérience se répète, la croyance apparaît comme l'invariable antécédent et la guérison comme l'invariable conséquent, et de plus en plus se manifeste le rapport qui en toutes sortes d'objets constitue ce qu'on appelle une loi. Aussi la venté devient-elle plus solide, plus apparente, à mesure qu'elle montre sa force de résistance aux critiques qu'on lui oppose, à mesure qu'elle se répand, à mesure que plus d'âmes en expérimentent la bienfaisance et lui apportent leur témoignage. Ces témoignages finissent par constituer un assentiment social qui confère aux propositions un second caractère d'objectivité. Quand l'assentiment réunit l'unanimité des compétences, comme il arrive pour les sciences, la vérité possède alors le plus haut deirré de certitude.
Mais cela n'a lieu que là où l'objet de la pensée, étant défini par la quantité, acquiert le plus haut degré à la fois de précision, d'objectivité et d'impersonnalité. Dès que nous en venons à parler de l'être, de ses qualités, de ses vertus, de ses degrés ou de ses états divers, de ses concentrations, de ses dispersions, de ses hiérarchies différentes, de ses abaissements, de ses ascensions ou même de ses assumptions, c'est-à-dire dans tout ce qui est morale, métaphysique ou religion, les éléments subjectifs et personnels de la connaissance tendent à déborder leur rôle, l'imprécision des concepts difficilement déâinis, les imperfections verbales, tout cela est cause d'équivoques, de malentendus, de variétés de discours qui parfois recouvrent d'admirables rencontres de
pensées, d'identités de discours qui, parfois aussi, dissimulent de curieuses divergences, voire même d'étranges oppositions, tout cela enfin disloque et détruit l'unanimité de l'assentiment. Des groupes d'hommes s'efforcent de maintenir entre eux la communion des pensées, de conquérir des adhérents à leurs convictions, renforcent ainsi leur conviction par la conviction d'autrui. Tous sentent que la vérité est humaine — et sociale puisqu'elle est humaine. L'isolé seul est toujours sûr d'avoir tort. Mais les divergences des esprits sur les points les plus élevés de la pensée, sur les doctrines qui paraissent le plus nécessaires, ne doivent en aucune manière fournir des raisons au scepticisme ni ébranler en quoi que ce soit les convictions. Soit par les lumières de notre raison, soit par les enseignements sociaux, nous avons acquis ou nous avons reçu un dépôt de vérités, de propositions qu'aucun principe ne permet de rejeter, qui sont d'accord avec tous les principes, n'en contredisent aucun, qui sont d'accord avec toutes les expériences connues, ne sont contredites par aucune, qui s'accordent entre elles et forment un tout harmonique, dont quelquesunes sont contestées par quelques hommes ou par quelques groupes d'hommes, mais dont l'ensemble non seulement a résisté sans être entamé, puisqu'il vit encore, à tous les assauts de la critique, mais encore est adopté, et depuis des siècles, par un groupe immense d'hommes parmi lesquels se sont incontestablement trouvées avec beaucoup de très grands génies les plus admirables consciences, les vies les plus hautes dont se soit honorée l'humanité; nous-mêmes, dans l'humilité de notre vie, nous sentons être plus grands et meilleurs, penser plus haut et agir plus fort, vivre
avec plus d^intensité à proportion que ces convictions scientifiques, morales, métaphysiques, religieuses, que ces affirmations sur le monde, sur notre âme sur les autres hommes et sur Dieu même nous sont plus présentes et sont en nous plus vivantes, elles on donc pour elles toute la pensée et toute l'action et toute la socialisation possible à travers l'humaine faiblesse de l'action et de la pensée. C'est pourquoi nous nous y tenons. Et plus notre vie est sage et pure, plus nous nous sentons rapprochés de ces vérités. Il y a en elles, en elles toutes, même en celles qui sont nôtres et qui nous regardent, toujours quelque chose qui nous dépasse, mais aussi toujours quelque chose qui nous reste et où nous pouvons nous assurer. Nous sommes des hommes et non pas des dieux Nous ne savons le tout de rien, selon une parole cé^ lebre mais nous savons quelque chose. C'est peu sans doute, mais ce peu suffit.
Juin 1908.
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