Gœthe-Jahrbuch, t. VUI (1887) et XXI
LE DERNIER AMOUR DE GOETHE. il5
« Je ne vous comprends pas toujours ni Tun ni l'autre, mais je sens mieux Schiller. »
Ce fut en 1821, aux eaux de Marienbad, qu'Ulrique fit la connaissance de Goethe. Elle avait dixsept ans, et elle avait été élevée dans un pensionnat français à Strasbourg, où on lui avait surtout fait lire les poésies de Voltaire. Goethe habitait la même maison que ses parents. « Un jour, raconte-t-elle, ma grand'mère me fit appeler, et la femme de chambre me dit qu'un vieux monsieur demandait à me voir, ce qui ne me fut nullement agréable, parce que je travaillais à ma broderie. Lorsque j'entrai et que je fus présentée, Gœthe me prit par la main, me regarda d'un air aimable et me demanda si je me plaisais à Marienbad. Comme je ne savais rien de lui et que j'ignorais absolument que j'avais devant moi un homme célèbre, je répondis sans le moindre embarras. »
Ce fut sans doute cette ingénuité qui charma Gœthe. On conserve également à Weimar un portrait d'elle qui date de ce temps. C'est un pastel « qui la montre, dit M. Bernard Suphan, dans toute sa grâce enfantine : le regard franc et pur de ses yeux bleus contraste avec les boucles brunes qui ombragent son front ». Gœthe, à partir du jour où il la connut, l'emmena régulièrement dans ses promenades du matin. Quand par hasard elle ne l'accompagnait pas, il lui rapportait des fleurs. Le soir, il restait des heures assis auprès d'elle sur le banc
qui était devant la maison, lui parlant botanique, minéralogie, littérature. « Quand je m'aperçus de son grand esprit, dit-elle, je le connaissais déjà trop pour être intimidée par lui; mais ni ma mère ni personne ne voyait dans nos relations autre chose que l'agrément qu'un homme âgé, qui aurait pu être mon grand-père, trouvait à converser avec une jeune fille qui ne demandait pas mieux que de s'instruire. »
Goethe publiait alors la seconde édition des Années de voyage de Wilhelm Meister, Il en offrit un exemplaire à Ulrique. Elle essaya de le lire, mais s'aperçut aussitôt que ce n'était qu'une suite. Elle demanda les volumes précédents à Goethe. Il lui répondit « que cela n'était pas pour elle », et qu'il aimait mieux lui en raconter le contenu. « Que de fois, dit-elle, j'ai regretté de n'avoir pas mis son récit par écrit! Cela serait plus intéressant que les lettres et les billets dont on fait tant d'affaires aujourd'hui. »
La même société se retrouva les deux années suivantes. En 1822, les soeurs d'Ulrique, Amélie et Bertha, plus jeunes qu'elle, et qui venaient de terminer leur éducation dans le môme pensionnat français, arrivèrent à Marienbad. Goethe continua ses assiduités auprès d'Ulrique. Les étrangers qu'elle lui présentait, lors même que ce n'étaient que des visiteurs indiscrets, étaient toujours sûrs d'être bien accueillis. « Il suffît, disait-il, que cela fasse plaisir à ma fille. » Un des habitués écrivait,