IV. — LE DRAME DE MARLOWE
La légende, d'une rédaction à l'autre, s'allongeait, se raccourcissait, mais, au fond, ne changeait pas; elle restait dogmatique, sermonneuse, un instrument de polémique et de propagande. Pour qu'elle se pénétrât d'un esprit nouveau, il fallut qu'elle passât de la main des théologiens dans celle des poètes. Mais ce n'est pas dans l'Allemagne de ce temps qu'elle pouvait se transformer. L'Allemagne resta théologique jusqu'au milieu du xvii* siècle; la constitution de sa foi religieuse demeura sa grande affaire, tandis qu'en Angleterre, dans cet autre pays de vieille souche germanique, une vraie renaissance littéraire côtoya et même pendant quelque temps domina la Réforme. En Angleterre, le rétablissement de la paix après les longues guerres civiles, l'extension des relations politiques et commerciales, l'accroissement de la richesse publique, l'empire de la mer qui s'ouvrait et le monde qui s'agrandissait devant l'imagination, enfin le contre-coup du mouvement général de l'époque, toutes ces causes
1. Zu einer fierzlichen Vei^mahnung und Warnung^ von einem Chris tlich Meynenden.
réunies avaient développé le goût des lettres et des arts. L'Angleterre eut bientôt le premier théâtre de TEurope. Des troupes de comédiens anglais voyagèrent sur le continent, d'abord dans les régions maritimes, dans les Pays-Bas, dans les villes hanséatiques, et enfin dans toute TAllemagne. On signale leur présence à Dresde et à Berlin entre les années 1585 et 1587, c'est-à-dire à l'époque où parut le livre de Spies. C'est sans doute par eux que le poète anglais Marlow^e connut la légende. Sa Tragique histoire de la vie et de la mort du docteur Faust paraît avoir été écrite en 1588 * ; lui-même mourut en 1593, dans sa trentième année. La première représentation connue du Faust y mais qui ne fut sans doute pas la première, eut lieu en 1594, et vingt-deux autres représentations suivirent jusqu'en 1597. La pièce fut imprimée en 1604, quand le succès au théâtre parut épuisé, et après que le texte eut passé par tous les remaniements et renouvellements qu'il plut aux comédiens de lui faire subir *. Marlowe était, selon tous les indices, un des
1. Des allusions à la campagne de la Grande Armada* au siège d'Anvers par Alexandre Farnèse, duc de Parme, et à ses projets de descente en Angleterre, rendent cette date probable. La traduction anglaise du livre de Spies est probablement un peu postérieure.
2. Édition moderne de H. Breymann (Heilbronn, 1889). Traduction allemande d'Alfred van der Velde (Breslau, 1870). Traduction française de F. Rabbe (Paris, 1889). La traduction de François-Victor Hugo est très défectueuse, et l'introduction est un tissu d'erreurs.
esprits les plus déréglés de son temps. « On le considérait pour ses vers et on le haïssait pour sa vie », dit son éditeur anglais de i826. Son contemporain Greene lui reproche ses discours impies. Il mourut dans un duel. S'est-il peint lui-même dans Faust, comme on Ta quelquefois insinué? Ce serait une incarnation de plus dans ce sujet à face multiple. Ce qui est certain, c'est qu'il a fait vivre le personnage; d'un symbole il a fait un homme. Le Faust de Marlowe n'est ni un sceptique, ni un croyant; c'est un esprit dévoyé, à qui la direction de sa vie échappe, et qui, après avoir voulu savoir, pouvoir, jouir au delà de toute mesure, finit par recourir au néant comme à son dernier refuge. Il a toujours près de lui son bon ange d'un côté, et son mauvais ange de l'autre, qui apparaissent presque à chaque scène; il se décide ordinairement pour le dernier, mais plutôt par lassitude que par conviction. Son âme est une hôtellerie mal tenue, où ses folles passions se démènent. Il n'aurait pas besoin de se donner au démon ; il pourrait s'appliquer à lui-même ces paroles que prononce une fois Méphistophélès : « Je porte l'enfer en moi ; l'enfer est où je suis. »
Le drame s'ouvre par un monologue, qui se retrouvera dans les pièces populaires allemandes, et auquel Gœthe donnera de magnifiques développements. Faust passe en revue les sciences qui avaient cours dans les écoles, la logique, la jurisprudence, la théologie. Celle-ci lui semblerait
encore la meilleure, si elle ne manquait son objet. Il ouvre une Bible, et il lit : « Le salaire du péché est la mort. Si nous disons que nous n'avons point péché, nous nous mentons à nous-mêmes. » — « Mais alors, continue-t-il, nous sommes condamnés à mourir d'une mort éternelle. Théologie, adieu! La magie, voilà ce qui enflamme les désirs de Faust I — Oh! quel monde de richesses et de délices, — de pouvoir, d'honneur, de toute-puissance, — est promis ici à l'artisan studieux I — Tout ce qui se meut entre les pôles immobiles — sera à mes ordres. Empereurs et rois — ne sont obéis que dans les limites de leurs domaines; — ils ne peuvent ni soulever les vents, ni déchirer les nuages; — mais l'empire de celui qui excelle en cet art — s'étend aussi loin que l'esprit de l'homme. — Un magicien profond est un dieu puissant*. »
Et, après que le mauvais ange lui a dit qu'il sera sur la terre ce que Jupiter est au ciel, il énumère tout ce qu'il demandera aux esprits : <c Je leur commanderai de voler dans l'Inde pour me chercher de l'or, — de sonder l'Océan pour en retirer la perle
O, lohat a world of profit and delight^
Ofpower, of konour, of omnipotence^
Is promis' d to the studious artizan!
Ali things that niove between the quiet pôles
S hall be at my command : emperors and kings
Are but obeyed in their several provinces^
Nor can they raise the wind, or rend the clouds;
But his dominion that exceeds in this^
Stretcheth a« far as doth the mind of man ,
A Sound magician is a vnghty god.
d'Orient, — de fouiller les recoins du Nouveau Monde — pour me procurer des fruits savoureux et des friandises princières. — Ils me révéleront les mystères de la philosophie; — ils me diront les secrets de tous les rois étrangers. — Ils élèveront, si je le veux, un mur d'airain autour de l'Allemagne, — et du Rhin rapide ils feront une ceinture à la belle ville de Wittemberg ^ »
Il veut que Méphistophélès lui donne un livre ou il trouvera toutes les incantations pour évoquer les esprits, un autre au moyen duquel il pourra suivre tous les mouvements des corps célestes, un autre encore qui lui fera connaître toutes les plantes qui ornent la surface de la terre. Tout cela vaut bien le prix d'une âme. Et pourquoi Faust ne donnerait-il pas son âme? Son âme n'est-elle pas à lui? Le mot de damnation ne l'effraye pas, car qu'est-ce autre chose qu'un mot? L'enfer sera pour lui l'Elysée; il conversera avec les anciens philosophes. Il a des moments où il est plus diabolique que Méphistophélès. Quand celui-ci parle du temps où il voyait la face de Dieu, Faust lui répond : « Quoil le grand Méphistophélès est à ce point ému d'être privé des
ru hâve them fly to India for gold, Jlansaek the océan for orient pearl, And search ail corners of the new-found world For pleasant fruits and princely délicates; ni hâve them read me strange philosophy, And tell the secrets of ail foreign kings; ru hâve them wall ail Germany with brass^ And make swift Rhine circle fair Wittenberg.
joies du ciel! Apprends donc de Faust le mâle courage, et méprise ces joies que tu ne posséderas plus jamais. »
Mais, dans d'autres moments, le bon ange semble reprendre le dessus : « Oh! quelque chose résonne à mon oreille : Faust, abjure cette magie, retourne à Dieu ! » Et qu'est-ce donc que cette haute science qu'on lui a promise? Après une leçon d'astronomie, il dit à Méphistophélès : « Comment! c'est tout ce que tu sais? Wagner pourrait m'en apprendre autant. » Puis il implore le Christ, dont le sang a coulé pour tous les hommes, et il faut que Lucifer apparaisse en personne pour lui rappeler sa promesse, et que Méphistophélès invente de nouvelles séductions pour le retenir. Hélène, la plus belle des femmes qui ont vécu, remonte pour lui du séjour des ombres. Mais enfin le soir de son dernier jour arrive : « Ah I Faust, — tu n'as plus qu'une pauvre heure à vivre, — et puis tu seras damné pour Téternité! — Arrêtez- vous, sphères toujours mouvantes du ciel! — Que le temps ne marche plus, et que minuit ne vienne jamais! — Bel œil de la Nature, lève-toi, lève-toi encore, et fais — un jour perpétuel! Ou, du moins, que cette heure — soit une année, un mois, une semaine, un jour ordinaire, — afin que Faust puisse se repentir et sauver son âme! — Mais les astres se meuvent toujours, le temps se précipite, la cloche va sonner, — le démon va venir, et Faust sera damné.... La demi-
LE « FAUST » DE GOETHE. i47
heure est passée, l'heure entière le sera bientôt. — Dieu, — si tu ne veux pas avoir pitié de mon âme, — cependant, pour Tamour du Christ dont le sang m'a racheté, — mets un terme quelconque à ma peine incessante. — Que Faust vive en enfer mille ans, — cent mille ans, mais qu'à la fin il soit sauvé!... mon âme, change-toi en gouttelettes — et tombe au fond de l'Océan, afin qu'on ne te retrouve jamais * I »
Le chœur engage les spectateurs, dans les dernières lignes, à ne pas appliquer témérairement leur esprit à des mystères que Dieu a voulu cacher aux hommes. Ainsi la leçon qui doit ressortir de la légende est grandie; elle ne porte plus sur tel ou tel commandement à observer, sur tel ou tel péché à éviter, mais sur la destinée humaine en général et
A A, Fausius^
Nom hast thou but one hare hour to live, And then thou must he damh'd perpetually !
Stand stillt you ever-mooing sphères of heaven^ That time may cease^ and midnighi never corne; Fair Naturels eye, rise. rise again^ and make Perpétuai day ; or let this hour be but A year, a month, a week^ a natural day, That Faustus may repent and saoe his soûl!
The stars move still, time runs, the clock will strike, T/ie devil will corne, and Faustus must be damn'd.... Ah, halfthe hour is pasti 'twill ail be past anon. O God,
If thou wilt not hâve mercy on my soûl, Yet for Christ's sake., whose blood hath ransom'd me, Impose some end to my incessant pain ; Let Faustus live in hell a thousand years, A kundred thousand, and at last be sav'dl...
O soûl, be chang^d into little water-drops^ And fall into the océan, ne^er be found!
sur ses bornes infranchissables. Il y a dans la tragique histoire de Marlowe comme un ressouvenir de la fatalité antique. Après lui, le sujet passera encore de main en main; Faust sera perdu ou sauvé, selon le courant des idées de chaque époque, selon que son aventure paraîtra plus ou moins noble, plus ou moins coupable. Mais cette aventure sera désormais celle d'un être humain, réel et vivant, avec les rêves qui Tagitent et les éternels problèmes qui le tourmentent. Désormais le drame est dégagé de la légende.