Kuno Fischer, Gœthes Famt, 3* éd., Stuttgart
LE <c FAUST » DE GGETHE. 133
L'esprit de la Réforme anime toute la vieille légende. La première édition imprimée sortit des presses de Jean Spies à Francfort-sur-le-Mein, en 1587 *. L'imprimeur disait avoir reçu le manus* crit d'un de ses amis habitant Spire. L'histoire, ajoutait-il, que tout le monde demandait à connaître, était puisée en grande partie dans les propres écrits de Faust; elle était donnée en avertissement à tous ceux qui pourraient se laisser tenter par une curiosité présomptueuse et impie. Faust, d'après le livre de Spies, est né à Roda, près de Weimar ; il est le fils de paysans pauvres et craignant Dieu, qui l'envoient à Wittemberg, auprès d'un oncle riche et sans enfants, pour étudier la théologie; car « il montrait déjà une grande vivacité d'esprit et une grande envie de savoir ». Faust est reçu docteur. Mais bientôt « il met les saintes Écritures sous le banc », et il se rend à l'université catholique de Cracovie, où l'on enseignait la magie. Il étudie jour et nuit les livres chaldéens, grecs et arabes. Dès lors, il ne veut plus être appelé théologien, mais docteur en médecine, mathématicien et astrologue. Il a auprès de lui « un mauvais garçon », Christophe Wagner, qu'il traite comme son fils, et qui est son aide, son famulus. Enfin, il conclut avec le diable
1 . Historia von D, Johann Fausten, dem weitbeschreyten Zauherer und SchwartzkunstleVj Wie er sich gegen dem Teuffel auffeine benandle Zeit verschriehen, etc. Gedruckt zu Franckfurt am Mayn, durch Johann Spies, 1587.
son fameux pacte, le fait central de la légende. La conjuration a lieu dans une forêt, près de Wittemberg. Le diable refuse d'abord d'entrer dans le cercle tracé par Faust; enfin, cédant à une évocation plus puissante, il apparaît sous la figure d'un moine. Avant d'arrêter les clauses du contrat, il faut qu'il obtienne l'autorisation de Lucifer, le prince de l'enfer; car lui-même, Méphistophélès, n'est qu'un démon subalterne. Le pacte signé, Faust est irrémédiablement perdu. Plus tard, à l'approche du châtiment, il sera saisi d'effroi ; il demandera l'assistance d'un homme pieux, médecin comme lui, mais qui a gardé sa foi et qui a continué de s'édifier dans les Écritures. Mais ce sera en vain, car la grâce divine se sera retirée de lui, et « nul homme sur la terre n'a le pouvoir de remettre les péchés d'un autre homme * ». Pour le moment, Faust est aveuglé par son orgueil. Il pense « que le diable n'est pas si noir qu'on le dépeint, ni l'enfer si chaud qu'on le dit ». Il veut « sonder les éléments », et comme les dons qu'il a reçus d'en haut et les enseignements qu'il peut recevoir des hommes n'y sauraient atteindre, il faut que le prince de l'enfer soit son précepteur. Il est semblable « aux géants dont parlent les poètes, qui entassaient les montagnes
1. Theophilus, dont la légende a été mise en drame par Rutebeuf, conclut aussi un pacte avec le diable ; mais ensuite il se repent et implore Notre-Dame, qui arrache le pacte à Satan. — Voir Rutebeuf, par Léon Glédat, Paris, 1891.
pour guerroyer contre Dieu, ou au mauvais ange qui fut précipité dans Fabîme ». Si du moins Méphisto avait pu lui prêter réellement « les ailes d'aigle » qu'il demandait pour percer les profondeurs du ciel ! Mais le savoir qu'il lui communique n'est que la plus pauvre scolastique du temps. Il lui apprend, par exemple, que le soleil tourne autour de la terre, et qu'il répand d'autant moins de chaleur qu'il est placé plus haut dans le firmament ; en d'autres termes, qu'il fait moins chaud en été qu'en hiver. Faust a fait, sous tous les rapports, un marché de dupe.
Après avoir sondé les origines, Faust veut connaître son siècle et jouir de son pouvoir magique. Il parcourt l'Europe du nord au midi, porté sur le cheval ailé ou sur le manteau de Méphisto, amusant ses amis et ses convives, dupant le paysan et le seigneur, par des tours plus ou moins innocents. A Paris, il admire les hautes écoles. A Venise, il se régale de vins grecs. Mais ce n'est qu'à Rome qu'il se trouve tout à fait dans son élément. Il visite le palais du pape, croise la foule de ses serviteurs et de ses courtisans, voit sa table bien garnie, et demande pourquoi Méphisto ne l'a pas fait pape lui-même. A Constantinople, il se présente au sultan comme le prophète Mahomet, « sous la forme et avec les ornements d'un pape », et il passe six jours dans le harem. De retour en Allemagne, il est mandé à la cour de Charles-Quint à Innsbruck, et il faut qu'il
fasse voir à Tempereur « le puissant roi Alexandre de Macédoine et son épouse, dans leur vraie forme et attitude, tels qu'ils furent pendant leur vie ». Alexandre apparaît, en effet, « comme un petit homme trapu, avec des joues rouges, une épaisse barbe rousse, une figure sévère et des yeux de basilic ». Quant à la reine de Macédoine, Charles- Quint remarque « qu'elle a dans la nuque une grande verrue brune, comme on le lui avait appris * ». L'intention de l'auteur perce à travers les extravagances du récit. Mahomet couvert du manteau papal, Faust se jugeant digne de siéger au Vatican, montrent ce qu'était à ses yeux le catholicisme : une idolâtrie déguisée, une institution de Satan. Quant à Charles- Quint, l'ennemi du luthéranisme, mais le chef de l'EmpirCj il est traité avec un mélange de respect et d'ironie. Il peut bien se considérer comme un émule d'Alexandre, mais il approuve la magie noire, puisqu'il la consulte, et Faust ne le quitte que comblé de présents.
A côté de l'influence luthérienne, une autre influence, moins marquée cependant, se rencontre dans quelques épisodes : c'est celle de la Renaissance. Le dernier lien par lequel Méphisto enlace Faust et le reprend, lorsqu'un tardif repentir menace de le lui arracher, c'est l'attrait de la beauté,
1. Marie de Bourgogne, la femme de Charles-Quint, avait, diton, une marque pareille dans la nuque. Quanta Alexandre, il ressemble fort au portrait de Charles-Quint.
non point, il est vrai, comme un objet de contemplation, mais comme une excitation à la volupté. A la fin d'un souper, Faust fait apparaître devant un groupe d'étudiants « la belle figure de la reine Hélène, vêtue d'un précieux manteau de pourpre, la taille élancée, ses cheveux d'or tombant jusqu'à ses genoux; elle avait des joues roses, la bouche petite, des lèvres rouges comme des cerises, et un cou blanc comme celui d'un cygne ; aucun défaut n'était en elle, si ce n'est qu'elle avait l'air hardi et provocant ». L'apparition a lieu le dimanche après Pâques; c'est comme une résurrection païenne, faisant contraste à la résurrection chrétienne*. Pendant la dernière des vingt-quatre années dévolues à Faust, il prend Hélène pour femme; elle lui donne un fils, et, le jour où il livre son âme à Satan, la mère et le fils s'évanouissent.
ni. — LES REMANIEMENTS DE WIDMAN ET DE PFITZER.
« Soyez vigilants, car le diable, votre ennemi, rôde alentour comme un lion rugissant, cherchant sa proie ; résistez-lui et soyez fermes dans la foi » :
1. Dans rédition de 1590, Faust, expliquant Homère à Tuniversité d^Erfurt, évoque les héros de la guerre de Troie, Ménélas, Achille, Hector, Priara, Paris, Ulysse, Ajax, Agameranon, et d'autres, même le cyclope Polyphème, dont la vue remplit les étudiants de terreur.
ces mots qui terminent le récit de Spies, ce conseil biblique indique l'esprit de toute la vieille littérature sur Faust. Cette littérature n'a rien de naïf. Le Faust de Spies et de ses successeurs n'est point une de ces figures à la fois très réelles et très idéales dans lesquelles se peint spontanément le génie d'une nation au moment où elle prend conscience d'ellemême; c'est le produit d'un siècle très raisonneur. Il y avait bien, dans l'ardente curiosité de Faust et dans ses velléités d'indépendance, les éléments d'un caractère poétique; mais ces éléments ne se dégagèrent que plus tard. A l'époque où la légende prit sa première forme, elle ne tendait qu'à se développer dans le sens de l'édification et de la controverse; c'était un texte à remontrance, une démonstration par l'exemple. Un auteur wurtembergeois, George- Rodolphe Widman, publia, dans la dernière année du siècle, douze ans après Spies, une « Histoire véridique des horribles et abominables péchés et vices et des aventures merveilleuses et singulières que le fameux magicien et nécromancien docteur Jean Faust a menés jusqu'à sa fin terrible, avec des exhortations utiles et de beaux exemples pour l'instruction et l'avertissement des lecteurs* ». L'ou-
1. Wahrhaflige Historié von den grbwlichen und abschewlichen Siinden und Lastem, auch von vielen vmnderhar lichen und seltzamen Ebentheuren : So D. Johannes Faustus, Ein weitberuffener Schwartzkilnstler und Ertzzâubere) , durch seine Schwartzkunst, bisz an seinen erschrecklichen End hat getrieben. Mit nothwendigen Erinnerungen und schonen Exempeln, mennigli-
vrage de Widman contient trois parties et n'a pas moins de 671 pages. Les « aventures » sont les mêmes que chez Spies, sauf quelques variantes ; ce qui est en grande partie nouveau, ce sont les « exhortations ». Faust est né dans le duché d'Anhalt; c'est à l'université catholique d'Ingolstadt qu'il étudie la magie. Le voyage à Rome et à Constantinople est omis ; mais on rappelle complaisamment les « crimes » des papes; Grégoire VII est présenté comme un magicien. Widman attaque violemment le célibat des prêtres; il répète presque textuellement les instructions du catéchisme de Luther : « Dieu veut que nous honorions l'état de mariage et que nous le considérions comme un état saint, parce que c'est lui qui l'a institué, et qu'il l'a institué avant tous les autres états. Il faut que tous les autres états, soit spirituels, soit temporels, s'abaissent devant celui-ci, qui les surpasse tous. Les prêtres, les moines, les nonnes, qui méprisent le mariage, résistent au commandement de Dieu. » Dans Spies, Faust exprime un jour l'envie de se marier, et il faut que Lucifer intervienne pour l'en guérir. Chez Widman, une des clauses du pacte est que Faust renonce à jamais au mariage : ainsi le diable sera plus sûr de faire son œuvre en lui. Enfin Widman, en a véridique historien », veut assigner des dates aux événements, et ces dates constituent un paral-
chem znr Lehr und Warnung auszgestrichen und erklehret, Durch Georg Rudolf! Widman. Gedruckt zuHamburg. Anno 1599.
lélisme curieux entre la vie de Faust et celle de Luther. Le pacte est conclu en 1521, l'année où Luther prononce devant la diète de Worms ses paroles célèbres : « Me voici, je ne puis faire autrement : que Dieu m'assiste I » Faust commence ses voyages en 1525, l'année du mariage de Luther. Il livre son âme à Lucifer en 1545, quand Luther publie son pamphlet, la Papauté romaine fondée par le diable^, Faust ressemble ici à une personnification de la Contre-Réforme.
L'ouvrage de Widman répondait trop à l'esprit du temps pour ne pas jouir d'une longue faveur. Ce qui lassa d'abord la patience du public, ce ne furent pas les dissertations morales, mais les aventures de voyage de Faust et ses conversations plus ou moins savantes avec Méphisto; elles disparurent en partie dans un nouveau remaniement qui fut fait dans la seconde moitié du xvii® siècle, par un médecin de Nuremberg, Jean-Nicolas Pfitzer. Mais la Vie scandaleuse et la Fin terrible du fameux magicien Jean Faust... montrées en exemple au méchant monde, qui parut en 1674, comptait encore plus de 600 pages. Toute l'histoire fut enfin réduite, « pour l'agrément du lecteur », en un mince volume, dont la première édition est de 1728, et qui était encore très répandu au temps de la jeunesse de Goethe. L'auteur anonyme, sans trop prêcher, pro-
1. G*est Kuno Fischer qui a d'abord établi ce parallélisme, dans l'ouvrage cité.
testait seulement « de ses intentions chrétiennes et de ses vœux charitables pour la conversion des pécheurs* ».