‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 29 sur 55 · Die fordernde {Poésie et Vérité, XV" livre · texte numérisé non relu

Die fordernde {Poésie et Vérité, XV" livre

Renouveler la poésie, la morale et la religion, brusquement, en un jour, par la puissance magique du génie. Le mot d'ordre qui ralliait les poètes, les philosophes, les pédagogues, c'était la nature, la pure et primitive nature, non encore souillée au contact d'une civilisation mensongère. L'inspirateur était Rousseau. En poésie, on ne reconnaissait que les anciennes traditions nationales, lyriques ou épiques. On y ajoutait volontiers Shakespeare, non qu'il fût moins civilisé que Dante ou Corneille, mais parce qu'on voyait en lui un révolté qui avait secoué le joug des règles classiques. Entre la nature et le génie, onn'admettait aucun intermédiaire. L'homme de génie interprétait librement la nature ; il n'avait besoin ni de règle ni de conseil ; on lui attribuait le don de Taperception immédiate, une sorte de divination supérieure qui lui tenait lieu d'observation et d'étude. En morale, on était obstinément individualiste et personnel. « Celui-là seul, disait Jacobi dans son roman de Woldemar, celui-là seul a fait tout ce qu'il doit, qui, toujours d'accord avec lui-même, peut jouir de sa propre approbation. » Le devoir de chacun était de se faire un idéal et d'en poursuivre la réalisation, en s'appuyant sur ce qui le favorisait, en supprimant ce qui le gênait. L'homme était placé au centre du monde, comme le premier de sa race à qui Dieu avait promis tous les biens de la terre ; il s'en appropriait ce qu'il pouvait, pour donner en sa personne un exemplaire aussi complet que possible

de rhumanité. L'idée de la culture individuelle comme développement harmonieux de toutes les facultés, cette idée qui joue un si grand rôle dans la vie de Goethe, faisait déjà partie du programme de la période Slurm-und-Drang , En religion, on combinait Rousseau avec Spinosa. Dieu est tout; il se révèle dans le cœur de Thomme. « Cœur, amour. Dieu, dit Faust, je n'ai pas de nom pour cela; le sentiment est tout ; le nom n'est que bruit et fumée, qui obscurcit la splendeur du ciel. » Le génie est une émanation de Dieu, c'est Dieu qui descend, dit Lava ter*. L'homme de génie participe de la toutepuissance de Dieu, et peut, au besoin, s'opposer à lui. « La volonté des dieux contre la mienne, dit Prométhée, c'est un contre un : il me semble que cela se balance. » Léopold de Stolberg écrit, dans une lettre à Klopstock, de 1776, cette singulière phrase : « Gœthe est une tête de fer, et son opiniâtreté, qu'il soutiendrait, si c'était possible, contre Dieu lui-même, m'a souvent fait trembler pour lui ; c'est une tête de Titan qui s'élève contre Dieu. »

11 est beaucoup question des Titans dans la littérature de cette époque, et les Titanides s'y ajouteront un peu plus tard. « Les plus hardis de cette race, dit Gœthe, Tantale, Ixion, Sisyphe, étaient mes saints. » Un autre demi-dieu, que l'antiquité avait déjà transfiguré, c'était Prométhée ; Gœthe lui con-

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