Cinquante-sixième fragment physiognomonique
sacra un de ses plus beaux fragments. « J'ajustai à rna taille, dit-il, l'antique robe du Titan, et je composai, sans longues méditations, un morceau qui montrait Prométhée en opposition avec Jupiter et les dieux nouveaux, lorsqu'il forme des hommes dé sa propre main, qu'il les anime par la faveur de Minerv^e' et fonde ainsi une troisième dynastie. » Les dieux offrent à Prométhée une place dans l'Olympe; il refuse, car, sans quitter la terre, il se croit l'égal d'un dieu : « Jupiter, abaisse ton regard sur ma création : elle vit ! Je l'ai formée à mon image, une race semblable à moi, pour souffrir et pleurer, pour jouir et se réjouir, et pour te dédaigner comme moi. »
Le Prométhée devait avoir cinq actes ; il s'est arrêté au commencement du troisième. D'autres sujets, comme Mahomet et le Juif errant, qui auraient mérité plus qu'un intérêt passager, et qui rentraient tout à fait dans le caractère de l'époque, ont été encore moins avancés. Le Mahomet de Gœthe n'est pas, comme celui de Voltaire, un imposteur; c'est un croyant, possédé du besoin de répandre sa foi. Il commence par adorer les étoiles; mais bientôt, au-dessus des étoiles, il découvre celui qui leur a donné l'existence et qui a formé l'univers. « Élèvetoi, cœur aimant, vers l'auteur de toutes choses ! Sois mon seigneur et mon dieu, toi qui as créé le soleil et la lune et les étoiles, et la terre et le ciel, et moi-même! » La foi de Mahomet reste pure, aussi
longtemps qu'elle est renfermée en lui-même, qu'elle demeure un colloque entre son dieu et lui ; elle se rabaisse et se corrompt, dès qu'il cherche à la faire pénétrer dans les âmes grossières. Il est obligé d'employer la force, même la ruse, pour fonder sa religion; il suscite des inimitiés légitimes, et, à la fin, il meurt empoisonné. Deux chants lyriques et une scène en prose, c'est tout ce qui a été composé. Du Juif errant, poème héroï- comique dans le style de Hans Sachs, il nous est parvenu quelques lambeaux : l'expression est de Gœthe. Ahasver, c'est l'homme positif, qui ne voit dans le mouvement provoqué par le Christ qu'une infraction à l'ordre établi. Pourquoi entraîner le peuple dans le désert et le leurrer d'espérances chimériques, au lieu de le laisser vivre en paix du fruit de son travail? Ahasver est condamné à errer sur la terre, jusqu'au jour où l'idéal proclamé par le Christ aura lui à ses yeux comme aux yeux de tous les hommes.
Ces fragments étaient composés à l'heure propice, « sans longues méditations », souvent dans une promenade. Les amis de Gœthe l'appelaient alors le voyageur, et il a montré, dans quelques odes où il croyait imiter Pindare, quelle était la disposition habituelle de son esprit. La plus ancienne, le Chant d'orage du voyageur, qui date de 1771 ou de 1772, est qualifiée par lui-même d'extravagante. Peu à peu l'effervescence se calme , sans pourtant se refroidir; le Titan devient un homme, mais qui n'a
pas cessé de regarder le ciel. Les œuvres de longue haleine prennent le pas sur les effusions lyriques. Dans un passage des Mémoires, qui se rapporte au printemps de 1772, Goethe écrit : « Faust était déjà avancé, Gœtz de Berlichingen se construisait peu à peu dans mon esprit*. » Au mois de juillet de Tannée suivante, il envoie à Gotter, Tun des fondateurs de YAlmanach des Muses de Gœttingue, qu'il avait connu à Wetzlar, un exemplaire de Gœtz de Berlichingen, qui venait de paraître, et Gotter lui répond par une pièce de vers humoristique, qui se termine par ces mots : « Envoie-moi le Docteur Faust, dès qu'il sera sorti de ta tête en ébuUition. » En septembre 1774, Gœthe communique à Klopstock, de passage à Francfort, les scènes qu'il vient d'écrire, et Klopstock exprime le vœu que l'ouvrage s'achève. Un mois après, un autre rédacteur de YAlmanach de Gœttingue, Henri-Chrétien Boie, écrit, dans une relation de voyage : « J'ai passé une excellente journée avec Gœthe; il m'a montré beaucoup de choses, terminées ou non, et tout porte, au miHeu des étrangetés et des incorrections, Tempreinte du génie. Son Docteur Faust est presque fini, et il me semble que c'est ce qu'il a produit jusqu'ici de plus grand et de plus original. »
C'est ce Faust presque fini, le Faust primitif, ou le Urfaust, comme on l'appelle aujourd'hui, que