‹ Essais sur la littérature allemandeChapitre 33 sur 55 · Conversations , 6 mai · texte numérisé non relu

Conversations , 6 mai

LE « FAUST » DE GOETHE. d79

mentation le porte au loin dans les espaces, et il se rend à moitié compte de sa folie. Les plus belles étoiles du ciel, les plus hautes jouissances de la terre, il réclame tout, et rien ne peut satisfaire son cœur inquiet. » Le Seigneur répond : « Quoiqu'il ne me serve en ce moment que d'une manière confuse, je saurai bientôt le mener à la lumière. Le jardinier qui voit Tarbrisseau verdir ne sait-il pas que les années suivantes se pareront de fleurs et de fruits? — Que pariez-vous? reprend Méphistophélès ; celui-là aussi, vous le perdrez encore, pourvu que vous me permettiez de le mener doucement dans mes voies. »

La gageure est acceptée : « C'est entendu, dit le Seigneur, tu as toute licence. Détourne cet esprit de sa source première ; mène-le sur ta route, si tu peux le saisir, et fais-le déchoir. Mais sois confondu, si tu es obligé de reconnaître que l'homme bon, dans l'obscur instinct qui le pousse, a bien conscience du droit chemin. »

Goethe reprend, en la modifiant, l'idée du pacte, qui formait un des principaux éléments de la vieille légende, mais dont il n'y a point de trace dans le Fragment de 1790, ni dans le Faust primitif. Selon la légende, Méphistophélès devait servir Faust pendant vingt-quatre ans, après lesquels son âme lui appartiendrait. Dans la Première partie de la tragédie^ publiée en 1808, la durée du pacte est indéterminée, ou plutôt le pacte se réduit à un pari pro-

posé par Méphistophélès, tenu par le Seigneur dans la cour céleste, et ensuite par Faust dans son cabinet de travail. Nulle distinction n'est faite, dans la forme du pari, entre la vie présente et la vie future. « Ce qui est au delà m'inquiète peu, dit Faust à Méphistophélès, Quand tu auras brisé ce monde, que l'autre s'élève sur ses ruines ! C'est cette terre qui est la source de mes joies; c'est ce soleil qui luit sur mes souffrances. Quand je pourrai prendre congé d'eux, qu'alors arrive ce qui voudra, ce qui pourra! » C'est ce monde que Faust veut connaître, qu'il veut embrasser par la pensée, par l'action et par la jouissance, et qu'il veut absorber en sa personne. Si jamais il se déclare satisfait, s'il vient un moment où la vie n'aura plus rien à lui apprendre, il appartiendra à Méphistophélès; mais aussi longtemps qu'il lui restera un désir à exprimer, un but à poursuivre, un acte à accomplir, l'Esprit de négation n'aura aucune prise sur lui :

« Si jamais je m'étends sur un lit de repos, — c'en sera fait de moi. — Si tu peux m'induire par des mensonges flatteurs — à ce que je me complaise en moi-même, — si tu peux me tromper par la jouissance, — que mon dernier jour soit venu! — J'en fais le pari.... S'il arrive un moment auquel je dise : — Demeure, tu es si beau! — alors tu pourras me jeter dans les fers, — et je consentirai à périr. — Alors, que la cloche des morts retentisse! — Alors, tu seras libre de ton service. — Alors, que l'horloge

s'arrête, que Taiguille tombe, — et que le temps n'existe plus pour moi * ! »

Ainsi le pacte n'est plus qu'un pari, et le pari devient une épreuve pour Faust. Mais Faust sortira triomphant de l'épreuve, et Méphistophélès sera finalement dupe. Ce moment de pleine satisfaction qui serait le point d'arrêt de son existence, Faust l'entrevoit sans y toucher, lorsque, dans la Seconde partie de la tragédie, il livre à l'industrie humaine un terrain qu'il vient de conquérir sur la mer : « Je veux ouvrir des espaces à des milliers d'hommes, — pour qu'ils vivent, non pas sans danger, mais dans une libre activité.... Oui, je suis voué tout entier à cette pensée, — qui est la conclusion dernière de la sagesse : — Celui-là seul possède la liberté, comme la vie, — qui est forcé de la conquérir chaque jour.... C'est une activité de ce genre que je voudrais voir, — vivre sur un sol libre, au sein d'un peuple libre. — Ce serait le moment

Wei'cV ich beruhigt je mich auf ein Faulhett legen^

So sei es gleich uni mich gethan !

Kannst du mich schmeichelnd je belûgen^

Dass ich mir selbst gefallen mag^

Kannst du mich mit Genuss bctrûgen^

Das sei fur mich der letzte Tag !

Die Wette bief ich!...

Werd' ich sum Augenblicke sagen :

Verweile doch! du bist so schôn!

Dann magst du mich in Fesseln schlagen^

Dann will ich gern zu Grunde gehnl

Dann mag die Todtenglockc schallen,

Dann bist du deines Dienstes frei.

Die Uhr mag stehn, der Zeiger fallen.

Es sei die Zeit fur mich vorbei!

auquel je pourrais dire : — Demeure, tu es si beau î — Non, la trace de mes jours terrestres — ne peut se perdre dans la succession des siècles *. »

Mais que devenaient, dans la nouvelle conception du sujet, le rôle de TEsprit de la Terre et celui de Méphistophélès? L'Esprit de la Terre faisait double emploi; son évocation n'était plus qu'un épisode sans lien nécessaire avec l'ensemble ; le monologue où Faust s'adressait à lui en ces mots : « Esprit sublime, tu m'as tout donné... », n'avait plus de raison d'être. Quant à Méphistophélès, c'était tantôt « le compagnon dont Faust ne pouvait plus se passer, quoique, par sa froideur et son insolence, il réduisît à rien les dons qu'il lui apportait », tantôt le séducteur, chargé d'aiguillonner la pauvre humanité, « une partie de cette force qui veut toujours le mal et qui fait toujours le bien ». Méphistophélès, selon l'expression de Kuno Fischer, a tantôt l'Esprit de la Terre derrière lui, tantôt le Seigneur en face de lui. Tantôt il accomplit une mission pour le compte d'un autre, plus grand que lui; tantôt il

Erôffn' ich Baume vielen Millionen,

Nicht sicher zwar, doch thâtig frei su wohnen!..

Ja! diesem Sinne bîn ich gans ergeben^

Dos ist der Weisheit letzter Schlusa :

Nur der verdient sich Freiheit wie dos Leben,

Der tàglich sie erobetm muss....

Solch' ein Gewimmel môchV ich sehn,

Auf freiem Grund mit freiem Volke stehn.

Zum Augenhlicke dùrft' ich ich sagen :

Verweile doch! du bist so schôn!

Es kann die Spur von meinen Erdetagen

Nicht in A^onen untergehn.

joue sa propre partie, à ses risques et périls. Quand Goethe reprit son poème après 1797, il avait deux partis à prendre : il pouvait ou refondre les scènes déjà faites et peut-être en élaguer quelques-unes, ou les laisser à leur place, sans trop chercher à les mettre d'accord avec les scènes nouvelles. Il s'arrêta à ce dernier parti, ne se doutant pas de la peine qu'il donnerait à ses futurs commentateurs, qui, plus gœthiens que Goethe, verraient de l'unité où il ne pouvait y en avoir. Tantôt il se rassurait en s'appliquant les théories qui venaient d'être émises sur la formation des épopées ' : pourquoi, en effet, le Faust aurait-il plus d'unité que les Nibelungenl Tantôt il pensait, comme il le dit dans sa dernière lettre à Guillaume de Humboldt, que le lecteur saurait bien mettre une date à chaque scène et distinguer ce qui était ancien de ce qui était nouveau ^.

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